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rois mois plus tard.
Une famille de cygnes survolait les abords de la cité, leur formation parfaitement ordonnée, sans un cri, paisible et familière des lieux. Cela ne faisait pourtant pas longtemps que ces magnifiques animaux avaient choisi d’établir leurs nichées sur l’Atlantide. A peine quelques semaines… Mais, en ce jour, ils avaient préféré la quitter de leurs amples mouvements d’ailes, comme guidés par leur instinct vers une destination où ils se retrouveraient à distance de l’agitation qui couvait encore pour une poignée d’heures, mais ne manquerait pas de s’épancher avec force dans bien peu de temps.
Les flots demeuraient quoi qu’il en soit sereins, baignant le gigantesque port de la cité, et la baie qui l’abritait. Lorsque l’Atlantide avait émergé de l’océan, le processus n’avait pu atteindre son terme. En dehors de la jetée, la ville elle-même se tenait à nouveau dans la lumière du jour, mais la plus grande partie de l’arrière-pays, et toutes ses formidables ressources telles que les mines d’orichalque, demeuraient sous la mer…
Loin de là, au cœur de la cité, près d’une fontaine qu’on aurait crue façonnée dans le cristal le plus pur et incandescent à la fois, se tenait un homme penché sur la margelle, rassuré par son contact chaud, bien plus qu’il n’aurait dû l’être pour de la simple pierre, quand bien même le soleil l’avait dorée de ses rayons. Pâle et sombre, il semblait plus gêné que maussade, drapé dans une tunique blanche lui conférant malgré lui un maintien très raide. Un ricanement moqueur monta dans son dos, et il fit volte-face de façon fort guindée, mais avec la plus ferme dignité.
Archibald Bellérophon le pointait du doigt.
« Ah, ah ! Tu devrais te voir, j’ai rarement eu une aussi bonne occasion de me tordre de rire ! Vraiment, je te remercie !
- Bellérophon, je t’en prie !
- Quel est le problème ? Ce n’est pas tous les jours que je pourrai me vanter d’avoir l’insigne honneur de découvrir le glorieux Apollon se préparant pour son mariage, tu ne crois pas ? »
L’autre le considéra en silence, les lèvres serrées. Puis il parut soudain se relâcher quelque peu.
« Peut-être… Tout se déroule si vite !
- Oh, non, pas de plainte : c’est toi qui l’as voulu ainsi ! Ne va pas renier tes paroles maintenant, c’est un peu tard.
- Tu fais fausse route, s’agaça Schopenhauer, s’éloignant de la fontaine et tournant le dos au jeune professeur. Je ne fais pas allusion à cette cérémonie. Jamais je n’ai souhaité plus ardemment autre chose, soupira-t-il. Mais depuis notre séjour aux Enfers… Ce que j’ai dû me résoudre à accomplir… Et… Locke… Toujours pas de signe de sa part ? »
Archibald secoua la tête.
« Personne ne semble l’avoir revu. Et la logique aurait voulu qu’il te prévienne le premier de son retour. S’il est bien parvenu à s’enfuir à temps de Dité… »
A nouveau, son vis-à-vis demeura muet. Dans les affres de la bataille, et alors que lui-même n’avait pas assisté à la moitié de celle-ci, le jeune professeur comprenait que les deux compagnons aient pu se perdre de vue, mais tout de même… Il acceptait déjà beaucoup moins aisément qu’Apollon ait pu s’en détourner sans savoir ce qu’il advenait de Locke, et s’en soit remis à Kate et lui, faisant primer une fois de plus ses propres intérêts. La seule information sur laquelle ils trouvaient néanmoins à s’accorder, consistait à supposer que le joueur de flûte d’Hamelin n’était pas mort là-bas. Archibald tenait à chasser de son esprit toute pensée comme quoi il leur aurait suffi de chercher plus longtemps son cadavre pour le découvrir… Toutefois, la magie du Miroir de John Dee s’était montrée formelle : Locke ne faisait pas partie des victimes de l’assaut mené contre les Enfers.
« La Pythie n’a pas réussi à me renseigner davantage, laissa tomber Apollon, gagné par la mélancolie. Je suis pourtant son dieu, et je n’ai rien obtenu d’elle…
- Peut-être parce que tu l’as fait mentir : tu avais bien fini par nous avouer que ses oracles ne s’étaient pas révélés de très bon augure…
- Certes. Mais après tout, répliqua-t-il avec un fin et froid sourire, elle ne m’avait pas condamné d’avance… Et puis, je me suis résolu à ne pas partir seul pour retrouver Cendrillon.
- Ah, ça, tu peux nous remercier, je crois. »
Archibald ne plaisantait plus, et Schopenhauer en avait bien conscience. Il l’avait d’ailleurs admis. Ils n’étaient pas venus jusqu’ici pour se déchirer, se jeter de nouveaux reproches à la face, et s’opposer une fois de plus. Evidemment, tous leurs différents étaient loin d’être réglés, mais pour l’instant, d’un accord tacite, mis de côté. Une trêve qui s’appliquait à tous les visiteurs du jour, et ils étaient nombreux à avoir fait le déplacement, invités sur l’Atlantide par le nouveau maître des lieux, soudain réhabilité à leurs yeux, du moins assez pour qu’ils le gratifient de leur présence.
Parmi cette foule, certains avaient pour ainsi dire assisté à la chute d’Hadès et de ses plans, comme Aladdin ou le Prince de Perse, qui n’avaient pu goûter qu’à un bref séjour chez eux avant de repartir en ambassade, au nom de leur bien aimé sultan. Le Roi Nougat avait quant à lui tenu à venir en personne, toujours accompagné de la Belle au Bois Dormant, bien décidée à ne pas laisser son homme courir seul les réceptions. Evidemment, les enseignants de la Tour avaient mis à profit leurs congés pour rallier l’Atlantide, certains avec l’envie sincère de faire la paix, d’autres avant tout par convenance… Miss Indrema, Vlad et ses porteurs de cercueil, Lacyon, et même le Prince Charmant, désireux de mettre à profit l’événement pour étaler sa nouvelle garde robe…
« L’omphalos est de retour à Delphes, reprit Schopenhauer coulant un regard en coin au jeune professeur, dont il savait qu’il n’avait pas apprécié la décision de Kate de lui rendre cette étrange pierre.
- Eh bien, tant mieux…, fit Archibald, les mains dans les poches. Il me semble que c’est son emplacement légitime. Mais… Tu ne crains donc pas que quelqu’un cherche à se l’approprier de nouveau ? Si Hadès a essayé, pourquoi est-ce qu’un autre adversaire ne chercherait pas à l’imiter ?
- C’est un risque calculé. Hadès se trouve hors d’état de nuire, et je ne me vois aucun autre ennemi, aucun en tous cas qui soit prêt à mettre en péril l’équilibre des mondes pour me vaincre.
- Personnellement, il est vrai que je préfèrerais sans doute la bonne vieille méthode, sans fioriture.
- Je te reconnais bien là. »
Un instant, ils se firent face, sur le point de se considérer comme deux étrangers désirant que l’autre disparaisse, mais Archibald fut le premier à se détourner de cette voie trop souvent parcourue.
« C’est une jolie destination à laquelle tu nous as conviés, cette fois. Ca change des Enfers ! Et je veux bien admettre que les travaux vont bon train. » changea-t-il de sujet, embrassant le décor du regard.
Apollon opina, toujours tendu, mais plus pour la même raison qu’une poignée de secondes auparavant. Il n’avait pas souhaité retourner en Hélicon, se terrer dans sa forteresse, après avoir vidé cette contrée d’une part importante de ses forces vives, les Hyperboréens, massacrés au combat pour l’avoir suivi… S’il devait y conduire Cendrillon, il attendrait l’Hiver. Oui, l’Hiver, suivant les traces d’Apollon, qui s’y réfugiait autrefois pour fuir les frimas. Mais contraindre Cendrillon à se retirer encore et toujours du monde, pour cette région hors du temps et de l’espace, ce n’était pas une solution.
Au contraire, l’Atlantide, elle, avec ces vestiges d’une civilisation tellement avancée qu’elle s’était perdue elle-même… S’établir en ces lieux, alors qu’ironiquement, il était le responsable de la remontée de ce continent mythique, quoi de plus logique finalement ? Poséidon, le maître des océans, avait tout comme son frère Zeus disparu depuis des siècles de Féerie, s’égarant entre deux mondes. Apollon ne défiait personne, et bien peu des témoins de la réapparition de l’Atlantide avaient eu envie d’y poser le pied en premier, sans rien savoir des risques encourus. Le voilà qui avait donc joué le rôle d’éclaireur, une fois encore. Car on ne l’avait pas laissé en paix bien longtemps, et il n’était pas encore question d’invitations à l’époque…
Archibald et sa fiancée avaient d’ailleurs été les premiers à se signaler, sans tarder, voyageant toujours grâce au Griffon qui les avait guidés sains et saufs hors des Enfers. La nouvelle qu’ils lui apportaient avait balayé le moindre de ses errements passés...
« Comment se porte Hadès ? osa enfin le jeune professeur, ses pensées l’ayant lui aussi ramené à cet épisode.
- Il est toujours fidèle à ce que vous avez fait de lui. Une coquille vide. Ta bien-aimée est décidément des plus surprenantes. Retourner la puissance du Trône de l’Oubli contre son créateur… Si Hadès conservait quelque velléité de revanche, vous l’avez brisée, et son esprit avec. Il croupit dans la prison souterraine, sous le palais… Mais ce n’est plus qu’un pantin, sans volonté, sans conscience. Il n’a plus aucun souvenir. »
Ce disant, Apollon esquissa un sourire cruel. Il n’éprouvait pas le moindre regret envers la condition d’Hadès. Recul ou pas, Kate et Archibald n’affichaient pas le même détachement, mais demeuraient convaincus d’avoir agi pour le bien de tous, et pas seulement pour le leur. Le sort de l’Empereur des Enfers était-il vraiment si terrible, en comparaison de ses crimes ? Aucune autre solution valable ne s’était imposée. Le voir emprisonné pour l’éternité sans même se rappeler de son nom ou de ses actes ne se révélait finalement pas si odieux…
« Il n’a aucune chance de s’échapper ? ne put s’empêcher d’insister le jeune professeur, tout de même mal à l’aise à la pensée que cette cité étincelante abritait dans ses profondeurs la plus vile des créatures qu’il ait jamais rencontrée.
- Tout ceci est de mon ressort désormais, tiqua Schopenhauer en réponse, et je crois savoir ce que je fais dans ce domaine… Je te l’ai déjà dit, tu peux être certain qu’il est bien gardé, et quiconque voudra l’interroger pour je ne sais quel motif en aura parfaitement le droit. Je n’ai pas à me vanter de sa capture puisque je n’en suis pas l’auteur, et sa garde m’est simplement nécessaire. »
Impossible en effet de retenir un autre endroit que l’Atlantide pour emprisonner Hadès. Juste en dessous de la cité, plongeait l’une des bouches conduisant aux Enfers. Il fallait que le Dispensateur de Richesses, même devenu l’ombre de lui-même, ne s’éloigne pas trop de son empire, le lien entre son domaine et lui-même déjà étiolé ne devant pas courir le risque d’être coupé complètement. Il était impératif que les Enfers demeurent administrés, quand bien même il n’était évidemment plus question de les transformer en force armée. Discrètement, les trois juges des Enfers avaient repris les rênes, en attendant une autre étape de cette nouvelle donne.
Les deux jeunes gens discutèrent encore quelques minutes, échangeant diverses informations entre deux mots plus légers, abandonnant les préoccupations qu’ils ne parvenaient pas à ignorer. Et il ne fallut pas longtemps pour qu’Apollon et Archibald soient contraints de cesser de converser à propos de sujets sérieux.
Toutefois, inutile de songer à discuter météo pour autant !
« L’heure tourne, fit remarquer Archibald, avec une malice non dissimulée. Il serait peut-être temps d’y aller… Je ne suis pas encore vraiment au courant des us et coutumes en Féerie, mais j’imagine qu’où que l’on se trouve, les retards ne sont pas des plus appréciés.
- Tu ne peux décidément pas cesser tes tentatives de plaisanteries ne serait-ce qu’une seconde, railla Schopenhauer, rajustant ses lunettes. Sans compter que tu te considères futé, avec ta tenue ? D’autres que moi pourraient s’en vexer… »
Le jeune professeur sourit à son tour, s’amusant de le voir entrer pour une fois de plein pied dans son jeu, tout en sachant que c’était avant tout un moyen pour Apollon d’écarter un tant soit peu son appréhension.
« S’il y a bien une chose que je me suis juré, c’est de ne jamais, jamais porter de costume ! rétorqua-t-il donc. Tu devrais déjà me remercier d’avoir choisi une chemise blanche… et propre. »
Schopenhauer pouffa, presque malgré lui, mais le résultat était similaire.
« Bon, hors de ma vue Bellérophon, avant que je ne revienne sur ce que j’ai décidé ! le mit-il faussement en garde.
- Oh, très bien, je ne vais pas insister ! De toute façon, il faut bien que je conserve quelques vannes pour plus tard, n’est-ce pas ? Tu ne supposais tout de même pas que je me tairai concernant un sujet comme… la nuit de noces ? » acheva Archibald souriant de toutes ses dents.
Le jeune homme avait déjà pris ses jambes à son coup avant que Schopenhauer ait pu ouvrir la bouche, interdit par une telle audace… Et, il fallait bien qu’il l’admette, quelque peu amusé.

Une heure s’écoula, Archibald déambulant dans des rues ayant recouvré leur blancheur quasi insoutenable, certains éléments de décorations, haut-reliefs ou frises, péristyles et volutes, semblant même brûler comme le feu sous le soleil. Sans doute ce fameux métal, l’orichalque, si précieux et tentateur. Le jeune professeur n’était en tous les cas pas le seul à se promener le nez en l’air, la bouche béante, à chaque pas plus admiratif que le précédent. Parfois, Archibald craignait de s’égarer, mais où qu’il se situe, le palais royal anciennement dédié à Poséidon se dressait toujours en vue.
La monumentale statue à demi détruite par les cataclysmes successifs et l’usure du temps avait été remplacé par un groupe, Apollon entouré des Neuf Muses. Archibald avait d’ailleurs interrogé Schopenhauer sur le sort de ses dernières, Kate lui ayant raconté comment elles avaient fui le champ de bataille. Celui-ci s’était contenté de lui dire qu’elles avaient reçu le châtiment mérité pour une telle faute, lui rappelant que les Muses demeuraient sous sa coupe, sans quitter un instant du regard la nouvelle sculpture…
Il reconnut également plusieurs invités, tandis que d’autres lui demeuraient tout à fait inconnus, mais paraissaient quant à eux bien le connaître. Suffisamment en tous cas pour venir le déranger, et lui faire part de diverses propositions entre deux suaves compliments. Rien de bien méchant, mais Archibald n’appréciait pas ce genre d’attentions. Aussi fut-il bien heureux de tomber enfin sur Kate, les pieds battant négligemment dans l’eau tiède du grand canal qui bordait le centre-ville de la cité. Légèrement penchée en avant, elle semblait discuter avec quelqu’un en contrebas, ce qui fit immédiatement grommeler le jeune homme.
L’épisode Cuchulain n’avait pas masqué ou dissipé ses sentiments, au contraire. Kate incarnait l’unique attache qui l’avait maintenu tel qu’il était. Ils avaient bien plaisanté depuis à ce propos, comme quoi la jeune femme n’aurait pas été contre le fait de modifier radicalement certains traits de caractère d’Archibald, mais il savait que ce n’était qu’un moyen de ne pas repenser trop brutalement à ce qu’ils avaient traversé là-bas… Après tout, ils en avaient terminé, leur présence ici n’en étant qu’une preuve de plus, et Archibald ne se sentait pas l’âme d’un Bruce Banner ! Le vert était l’une des couleurs qu’il affectionnait, mais pas à ce point…
« Alors, on s’éclipse sans me prévenir ? l’aborda le jeune homme, remarquant finalement que Kate caquetait avec nul autre qu’un… dauphin au rostre rutilant.
- Dois-je te rappeler que c’est toi qui voulais t’entretenir avec Apollon Schopenhauer ? » fit la jeune femme, haussant un fin sourcil.
Archibald admit sa mauvaise foi dans un sourire, qu’elle lui rendit avec une franche complicité. Le cadre idyllique apaisait quoi qu’il arrive rapidement les esprits de chacun, mais dans leur cas, il était question d’un autre ingrédient...
« Tu te rends compte, reprit Kate, la voix dans le vague. L’Atlantide, l’envergure de cette légende…
- Ap’ m’a expliqué combien ce continent était en réalité bien plus vieux que lui, bien plus vieux que les dieux…, l’interrompit son fiancé. Cela m’a fait penser qu’on ne devrait décidément pas se soucier de sa prétendue importance, ou de celle d’Hadès. Eux aussi rencontrent plus anciens et plus vénérables qu’eux. Ils ne sont pas intouchables, ni infaillibles ! Je crois même que je les plaindrais, pour tout dire… Ils ont beau disposer de pouvoirs fabuleux, leurs erreurs n’en sont que plus terribles. Et Hadès dépouillé de sa parure de dragon… Il avait l’air tout aussi humain que toi ou moi.
- Voilà qui est bien parlé, Archibald. Sagement. »
Le Doyen de la Tour du Savoir Secret Salvateur venait de les rejoindre, faussement claudiquant.
« Rien de telle qu’une petite balade de bon matin pour se rafraîchir les idées, vous ne trouvez pas ? acheva-t-il son entrée en scène.
- Il n’est plus si tôt que ça », toussota le jeune professeur, ne sachant trop de quelle façon aborder son supérieur hiérarchique.
Lui aussi avait beaucoup changé, en peu de temps. Archibald avait été réellement ébahi par ce qu’il avait appris des remous qui avaient fait trembler l’établissement, de ses fondations jusqu’à son sommet de potirons. Du départ précipité du Doyen, à l’insu de tous, à son retour triomphal avec le plein appui des sorcières se montrant au grand jour… Ruminant constamment, il n’y avait eu que Brocéliande pour s’insurger de ce qu’il avait qualifié de mascarade éhontée, rappelant en vociférant l’étendue des méfaits du Doyen, ou comment il avait certainement comploté pour laisser s’échapper le mystérieux Lord Summerisle ! Mais comme Van Helsing le lui avait vertement réparti, à force de crier au loup à la moindre occasion, ses mots n’avaient plus de poids. Personne d’ailleurs ne lui avait prêté longtemps attention. L’absence du Doyen n’avait pas excédé les trois jours, et quand bien même on pouvait trouver à redire, les bénéfices l’emportaient largement.
Un concert de barrissements réjouis les tira de l’embarras, Archibald ravi de cette intervention. Quoique s’il lui fallait maintenant se pencher sur la pertinence de la présence d’éléphants en ces lieux… Pourquoi fallait-il toujours qu’il tombe sur des interrogations abracadabrantes ?
« Platon, dans le Critias, décrivait la présence d’éléphants en Atlantide, vint à son secours Van Helsing, d’un ton tout sauf cassant ou pontifiant. Nous ne devrions pas être étonnés d’en revoir à présent.
- Je n’ai rien contre, mais ils ne sont sûrement pas restés en apnée pendant des millénaires !
- Je suppose qu’Apollon a dû les faire venir peu après sa propre installation. De tels pachydermes ajoutent au faste de l’endroit…
- Tant que je ne les croise pas en pleine rue, ça ne me dérange pas vraiment, concéda Archibald, haussant les épaules. Et j’aurais dû me souvenir de cette histoire de Critias. Ah, vraiment, les philosophes ne me laisseront pas en paix ! » bougonna-t-il encore.
De toute évidence, le jeune homme ne se sentait pas tranquille, mettant de côté son mordant habituel, qu’il avait pourtant encore éprouvé auprès de Schopenhauer. Comme s’il s’attendait à chaque instant à ce que le Doyen retrouve le masque du juge et du vieillard le plus souvent acariâtre qu’il lui connaissait si bien. Archibald éprouvait en effet la désagréable impression de sautiller d’un pied sur l’autre pour quelqu’un n’appréciant guère ses pas de danse. Ses rapports avec le Doyen s’étaient révélés conflictuels dès le départ, et la situation avait lentement mais sûrement empiré. Tant et si bien qu’en fin de compte, son départ en compagnie de Lord Funkadelistic avait probablement évité une confrontation plus directe et radicale que celles les ayant déjà opposés au cours des trois dernières années.
Mais Abraham Van Helsing en avait lui aussi conscience. Il savait qu’il n’avait pas le droit de blâmer sa recrue pour réagir de la sorte. Oh, Bellérophon n’affichait pas l’attitude le plus logique qui soit pour un enseignant, mais s’était-il mieux comporté au fil du temps en tant que Doyen de l’établissement ?
« Archibald, reprit celui-ci, la mine toujours pétillante et la barbe étincelante, je tenais à vous dire, avant que ne débute cette cérémonie, que si je vous ai traité avec un manque d’égard certain par le passé, j’en suis sincèrement désolé. Toutefois, je ne veux pas vous abreuver d’un long mea culpa. Ce n’est pas le jour des acrimonies ! Je crois que je veux que cette journée soit réussie plus que quiconque ici ! A part peut-être les mariés », précisa-t-il dans un sourire.
Le jeune homme n’avait pas besoin d’en entendre plus. Pour aujourd’hui, c’était bien suffisant. D’autant qu’il savait que Van Helsing avait eu connaissance de ce qui se tramait aux Enfers, qu’il avait même vu de ce que les sorcières avaient fait de lui. Auparavant, le vieux sorcier avait plus souvent subi les conséquences de ses actes, se devant de les assumer coûte que coûte, qu’il en soit vraiment solidaire ou pas. Désormais, Archibald ne pouvait plus le considérer de la même façon. Et le jeune professeur n’avait rien à reprocher à ce nouvel individu… Le Doyen avait en tous les cas raison : ils voulaient tous croire que ces écheveaux pouvaient se délier aussi simplement, pour la journée, si ce n’était plus longtemps.
Avec un dernier sourire pour les dauphins multipliant les acrobaties à son égard, Kate interpella les deux enseignants.
« Désolée messieurs, je vais devoir vous laisser !
- Mais enfin…, voulut la retenir son fiancé, tu…
- Je suis déjà en retard, Archibald, tu sais bien qui m’attend pour les derniers essayages. Ce ne serait vraiment pas aimable de la faire patienter encore ! »
La mine dépitée, le jeune homme acquiesça, mais se reprit vite en interceptant le regard dardé par Van Helsing en direction du postérieur de Kate…
« Dites donc, c’est quoi ça ! Vous croyez peut-être que je ne vous ai pas remarqué ! le reprit sur le champ Archibald, s’échauffant.
- Allons, allons, du calme, mon petit ! Il n’y a pas de quoi vous emporter de la sorte !
- Ah oui ? Et c’est « mon petit » à présent ? Si c’est votre nouvelle personnalité, je me demande si je ne préfèrerais pas l’ancienne !
- Vous êtes bien certain ? s’enquit Van Helsing, recouvrant tout son sérieux. Est-ce que le Doyen qui vous a accueilli en Féerie aurait perçu votre malaise ? Quelque chose vous ronge, et je sens que ça n’a rien à voir avec les évènements qui se préparent autour de nous…
- Eh bien, se sentit articuler le jeune homme, sous le regard d’acier du vieux sorcier, ça ne concerne pas directement la Tour ou Féerie, mais… Voilà, je dois redoubler mon année dans mon monde d’origine, avoua-t-il d’un trait. Je pensais pouvoir m’en sortir, comme les autres fois, mais quelque chose a coincé. »
Abraham Van Helsing le toisait toujours sans mot dire, les mains jointes sur sa ceinture.
« Archibald… C’était tout à votre honneur de tenter de réussir vos examens sans l’aide de la magie. Mais avec ou sans, vous n’êtes pas un surhomme.
- Mais je ne regrette pas de ne pas l’avoir employée ! Je regrette seulement mon échec…
- Alors, ne vous blâmez pas, lui conseilla le Doyen. Personne ne peut réussir en toutes disciplines, tout le temps ! Et vous disposez de circonstances plus qu’atténuantes. Dîtes-vous que vous auriez très bien pu perdre la vie, dans cette folle expédition. C’est autre chose qu’une année d’études, non ? Je vous ai écouté parler des dieux, tout à l’heure, ou du moins, de ceux qui se présentent comme tels. Les héros eux non plus ne sont pas infaillibles. Ne faîtes pas l’erreur de vous croire capable de passer outre. Vous pourriez vous enfermer dans un cercle de reproches sans fin, alors que personne n’aurait songé vous chapitrer en quoi que ce soit. Archibald, souvenez-vous que vous restez vous-même : est-ce que le plus grand paresseux de la création se plaindrait d’avoir la chance de recommencer une année dont il connaît déjà le programme, les exercices, les corrigés ? Voyons ! »
De toute évidence, Van Helsing avait trouvé sa conclusion, très satisfait de sa boutade. Le jeune homme hésita, encore quelque peu dérouté, mais accepta son point de vue dans un sourire, sans grimace ou pitrerie.
Ils prirent le chemin du palais ensemble.

Kate demeura un instant dans l’encadrement de la porte, une jambe relevée comme si elle avait sautillé tout le long du chemin avant de se figer net. Cendrillon se tenait à quelques pas devant elle, lui tournant le dos, dans sa robe de mariée. Si belle, si fragile… Comme un animal traumatisé demeurant aux abois longtemps après l’incident, la jeune femme fit volte-face, une lueur d’inquiétude luisant dans son regard, mais s’apaisa immédiatement en reconnaissant Kate.
Celle-ci s’avança dans un sourire, pour mieux la rassurer, et décidée à ne plus hésiter, se permit même de l’embrasser sur les deux joues.
« Êtes-vous prête ? » lui demanda-t-elle prudemment.
Cette fois, la jeune femme n’hésita pas.
« Oui, je le crois. Quel plus beau nouveau départ ? J’ai toujours su que notre relation serait difficile… Et je ne me trompais pas, trouva-t-elle la force de plaisanter, chassant aussitôt l’ombre qui voila son regard. Quoi qu’il advienne, Apollon ne sera jamais un preux chevalier en armure blanche. Mais je ne recherchais pas une vie de contes. Surtout pas… Mon existence en a déjà connu trop de relents. D’une vie à l’autre… Je me suis rendue compte qu’une seule chose n’a pas changé. Je l’aime. C’est lui. »
La ferveur de ses derniers mots ébranla Kate, agissant comme un miroir. Troublée, elle se pencha à la fenêtre la plus proche, donnant sur l’un des innombrables parcs de la cité. Cendrillon vint la rejoindre, à pas de velours.
« Il ne m’a pas jeté de sort, vous savez. Je n’ai pas bu de filtre. Mais je sais ce qu’il a accompli pour moi. Et vous aussi ! En annihilant le pouvoir du Trône de l’Oubli, en libérant les souvenirs qu’il contenait depuis si longtemps pour certains d’entre eux… Tant de vies volées ! Et Apollon, avec tous ses pouvoirs… Me soutenir, m’ouvrir son esprit. Me contraindre à puiser en lui, me nourrissant de sa propre existence, son passé, notre passé, pour raviver la mienne. Je l’aurais voulu que je n’aurais pu lutter. Il était destiné à créer, pas à détruire. J’en étais convaincue. Oh, oui, tellement… Ses flammes m’ont ramenée. Je me suis sentie si bien durant un temps… Puis la chaleur est devenue insoutenable, vraiment. Impossible de s’y soustraire, de s’en écarter. A moins d’ouvrir les yeux, d’oser affronter à nouveau ce monde… »
Cendrillon s’interrompit brusquement.
« Oh, je suis désolée, je ne voudrais pas vous donner l’impression de m’épancher. C’est que… Je n’ai pas eu souvent l’occasion de discuter depuis… Depuis quelques temps. »
Kate lui répondit à lui prenant la main.
« Alors, je crois que nous sommes deux ! lui confia-t-elle dans un clin d’œil. Nous devrions bien nous entendre.
- Je suis contente dans ce cas, soupira Cendrillon, avec un soupçon de soulagement. Apollon m’a dit beaucoup de bien de vous, vous savez. Il a parfois du mal à s’exprimer, mais… Il n’est pas…
- Je sais, je sais, lui assura chaleureusement Kate, percevant la gêne qui les rattrapait toutes les deux. Mais si nous ne voulons pas qu’il cède à un nouvel accès de spleen, ce n’est pas le moment de nous attarder ! »
Les deux jeunes femmes partagèrent un éclat de rire complice.

Malgré sa nouvelle assurance, le Doyen dût bien s’avouer particulièrement ému quand Cendrillon s’avança à sa rencontre, répondant avec grâce et douceur aux marques de sympathie des invités. Toutefois, dès qu’elle l’eut aperçu, elle s’échappa bien vite de ces mondanités.
« Il ne vous le demandera jamais lui-même, se pencha-t-elle à l’oreille de Van Helsing, mais je suis sûre qu’il apprécierait que ce soit vous qui me meniez à l’autel… » murmura-t-elle.
La cérémonie fut courte, sobre, et vibrante d’émotion. La preuve, Archibald ne s’assoupit pas une seule seconde en y assistant. Pas plus qu’il ne réagit en préambule aux gloussements lointains de la fée Lacyon, dont il feignit d’ignorer la provenance, même s’il l’avait aperçue se glisser dans les travées les plus ignorées avec un jeune page… Esméralda y mit de toute manière vite ordre avec une bulle de silence. En un autre jour, Apollon s’en serait peut-être scandalisé, mais il n’était plus vraiment concerné par les péripéties de cet acabit. Après avoir tenu à se montrer fédérateur, à proposer le pardon tout comme admettre ses erreurs… C’était pour lui l’heure de se présenter à Cendrillon tel qu’il l’avait toujours aspiré : en paix avec lui-même… Et tout se déroula cela dit à l’abri des plus indiscrets, deux âmes déjà unies seulement désireuses à présent de le proclamer au grand jour, couvés par des regards attendris, amicaux, ou respectueux.
Enfin, toucher du doigt la liberté.
Mais au sortir de la célébration…
« Souvenirs ! Achetez nos souvenirs ! T-shirts, tasses, écharpes ! Ne partez pas sans un souvenir du mariage du siècle ! Encore plus fort que celui de la Belle au Bois Dormant ! Et pas cher en plus ! »
Loup et ses cousins se tenaient là dans un coin, derrière un stand improvisé qui n’était pas aussi discret qu’ils l’auraient espéré. Avec toute la gamme de produits dérivés dont ils vantaient les mérites de vive voix. Archibald n’en crut pas ses oreilles, et se retrouva à fendre une foule toujours aussi bruissante d’admiration dans leur direction. Comment avaient-ils pu réussir leur coup ? L’occasion d’y réfléchir s’effaça aussitôt, car en levant le bras pour les saluer, le jeune homme ne se doutait pas du drame qui allait se nouer… Le bouquet de la mariée parut quasiment aimanté vers lui, lui tombant dans les mains dans une envolée parfaite !
« Oh, oh… C’est la gaffe, m’sieur, parvint à lui chuchoter Loup.
- De quoi ?
- Le bouquet, c’est pas pour vous ! »
Le jeune professeur ne prit pas la peine de se retourner. D’un bond, il se mit à courir, droit devant lui. La meute des membres féminins de l’assistance, de toute évidence furieusement dépitée, se rua sur lui dans l’instant, bien décidée à le poursuivre de rue en rue sans répit !
Apollon profita de la confusion pour se pencher vers Kate, qui s’était rapprochée d’eux pour les féliciter.
« Tu vas le laisser à leur merci ?
- Et pourquoi pas ? se mordillait-elle la lèvre inférieure pour éviter de se moquer trop ouvertement de son pauvre fiancé. Je crois qu’il est assez grand pour s’en sortir tout seul, et s’il réussit à revenir avec le bouquet… Je pense que ça ne me déplairait pas… »
Apollon Schopenhauer hocha sciemment la tête, ramenant Cendrillon contre lui dans un geste protecteur. Ils se rendraient bientôt, tous autant qu’ils étaient, au sein de la vaste agora accueillant la réception suivant la cérémonie, décorée elle aussi de mille merveilles, cette fois ouvertes à tous. Il aurait encore bien des gens à saluer, à remercier, à éviter également. Mais Apollon devait tenir son rang à présent. Il n’était plus seul, ni hanté. Il devait s’en montrer digne, ne plus infliger de tourments à sa promise qui n’en avait que trop supporté. Il la sentit lui rendre son étreinte, et Apollon s’en remit à elle…
Place à une pluie de roses, de lys, de lauriers et d’iris ! Place aux chants célestes du chœur des Muses ! Des Muses ? Apollon tiqua. Elles n’auraient pas dû se retrouver en mesure de… Mais elles étaient les seules à pouvoir émouvoir ainsi les cœurs les plus endurcis - lorsqu’elles l’avaient décidé - à emplir de joie et de musiques les rues jadis bondées et soudain débordantes d’une allégresse irrésistible, et enflant un peu plus à chaque mélopée, comme une voile gonflée de vent…
Apollon en personne descendit quelques marches, sous le charme, ses invités se figeant respectueusement autour de lui et de sa dame. Van Helsing, avec lequel il repoussait toujours un véritable tête à tête, l’interrogea d’un regard hésitant, mais son ancien élève n’avait pas de réponse à lui offrir. Un instant de relâche peut-être, les circonstances d’une telle journée… Finalement, un acte de bonté supplémentaire n’avait rien d’insurmontable, il commençait même à s’y faire. Apollon avait choisi leur punition sans en confier un mot à personne, et Cendrillon ne l’aurait certainement pas soutenu si elle l’avait su. Voilà qu’il tenait sans doute l’occasion de corriger une décision passée dictée par le rôle d’ennemi de Féerie qu’il s’était composé, là encore. Et voilà que désormais tout semblait plus aisé…
Ou presque.
Qui était l’homme qu’un Archibald éperdu avait à l’instant manqué de bousculer, et qu’il gratifiait maintenant d’une accolade ? Etait-ce bien Euterpé qui lui ouvrait le chemin ? Une guitare en bandoulière… Un rictus mystérieux… Un écureuil sur l’épaule…
« Locke est revenu ! s’exclama un Archibald ravi de trouver en lui une diversion, tandis qu’il glissait timidement le bouquet de la mariée à Kate.
- Oh, oh, je vois deux coquelicots de plus ! » renchérit le musicien, la foule murmurante s’écartant sur son passage.
Il fallait reconnaître que le jeune Bellérophon et sa fiancée affichaient effectivement un rose aux joues du plus bel effet. Mais Locke reporta aussitôt son attention sur Apollon…
« Je vois que j’arrive tout de même à temps ! Je ne voulais pas rater votre mariage après m’être tellement investi dans les préparatifs ! Je crois avoir répété un petit bœuf avec tes servantes qui devraient vous dérider tout à fait ! Vous permettez ? »
Tu me dois bien ça, semblait-il indiquer en filigrane. Et Schopenhauer ne pouvait pas nier une telle vérité.
« C’est bien ma veine, grogna Loup, babines retroussées. Bon, les gars, trouvez-moi un carton, on a tout un lot de Locke, we miss you à jeter ! »
Les festivités ne faisaient que commencer !
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