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ate manqua défaillir lorsqu’elle vit Apollon s’enfuir sans la moindre explication logique pour elle, désertant le champ de bataille. Leur mince lueur d’espoir s’était éteinte, au moment précis où elle semblait pouvoir au contraire illuminer Dité de tout son éclat ! Pourquoi ? Pourquoi fallait-il que le sort se retourne subitement contre eux ?
« Il lui a dit… Il le lui a dit ! avait deviné Archibald, qui pour autant, n’avait évidemment rien distingué du dilemme imposé par Hadès à propos du pauvre Locke. Il est parti rejoindre Cendrillon ! »
Kate le dévisagea sans comprendre, ne parvenant pas à surmonter sa détresse. Elle qui s’était pourtant sentie si forte, si combative un peu plus tôt…A ses côtés, le jeune homme bouillait littéralement, sur le point d’exploser à son tour. Qu’est-ce que les sorcières avaient bien pu tirer de lui pour le transformer ainsi en une véritable pelote de nerfs ?
« Il faut que j’y aille ! Il le faut ! répétait-il de nouveau. C’est la forteresse noire, elle m’appelle !
- Archibald, je t’en prie ! le coupa Kate. Si tu y vas… Si tu sais où compte se rendre Apollon, nous pouvons encore le rattraper avec ce griffon, et tenter de le raisonner !
- Le raisonner ? Mais rien n’aura jamais plus d’importance pour lui que Cendrillon ! La ramener des Enfers, c’était son unique but, et il nous a une fois de plus berné pour mieux atteindre ses fins ! s’exclama Archibald d’une voix étonnamment claire. Et je t’ai promis quelque chose, Kate, tu te souviens… Depuis le début, Hadès tire les ficelles, et c’est maintenant que nous avons l’occasion de mettre un point final à toutes ces intrigues et complots dont nous sommes les derniers au courant ! Tu vois dans quel état Apollon l’a laissé ? Je n’aurai sûrement pas d’autre occasion.
- Tu ne crois pas si bien dire ! » ahana une voix dans leurs dos.
Se hissant tant bien que mal à leur hauteur, Ganelon venait de monter sur l’éperon rocheux qui les abritait, son armure encore fumante, l’épée au poing. D’un lourd coup de soleret en pleine cheville, il fit perdre l’équilibre à la jeune femme, avant même qu’Archibald ne réalise qui pouvait bien être ce sinistre individu !
« Alors ma petite, comme on se retrouve ! Tu t’es bien amusée à mes dépends pendant la bataille, n’est-ce pas ? grogna-t-il. On va vite voir si tu seras aussi contente quand je me serai chargé de toi ! Parce que je compte vraiment m’appliquer, et je serais très déçu si ce que je te réserve ne te plaisait pas ! J’ai tellement hâte de vérifier si tu es vraiment une déesse, ou si tu es faite comme toutes les autres gueuses dans ton genre ! »
Puis, alors qu’il ne lui avait pas adressé un seul coup d’œil, Ganelon abattit sauvagement sa lame sur Archibald.

« Van Helsing, je suis bien consciente de votre droit, mais nous avons aussi besoin de vous là-bas !
- Il n’en est pas question ! rétorqua le Doyen, tenant tête aux sorcières sans trembler. Je n’ai pas accompli tout ce chemin pour finalement ne pas intervenir ! Vous rendez-vous compte de ce que vous me demandez ?
- Mais il n’est pas dit que le repère de Lord Summerisle demeurera désert. Il a probablement anticipé la découverte de l’Atlantide, ou pris conscience que Crochet n’a pas l’âme d’un suiveur, mais si ses projets sont compromis, il est fortement envisageable qu’il change de cap et se replie en direction de son bastion le plus sûr ! D’après nos informations, ce n’est sans doute pas son seul lieu de résidence, mais certainement le plus proche et le plus aisé à rallier. Il faudra le capturer dans ce cas. Il nous a été impossible de laisser à quai quelques unes d’entre nous, mais avec votre aide Van Helsing, il suffirait de…
- Je veux lutter en première ligne ! s'obstina le vieux chasseur. Et pas être relégué en arrière-garde, tout juste bon à mettre la main sur un vieil excentrique !
- Ce n’est pas aussi simple, et vous le savez, voulut l’apaiser Esméralda, compatissante.
- Peut-être, mais quel mérite aurais-je à m’occuper de ce Summerisle ? En quoi pourrai-je racheter mes fautes ? Ce n’est pas une faveur que je quémande, mais une réparation !
- Ne vous pensez donc pas en terrain conquis, reprit Uathach, d’un ton brusquement tout sauf conciliant. Ce Lord Summerisle pourrait se révéler un adversaire à votre taille : il a réussi jusqu’à tout récemment à se tenir à l’écart des espions de toutes les grandes puissances…
- Mes sœurs ! les rappela à l’ordre une autre voix. La rencontre entre le navire du capitaine Crochet et Sindbad est imminente ! Abordage prévu dans…
- Vous voyez bien que le temps presse ! Acceptez notre proposition, Van Helsing. Partez, maintenant. »
Le Doyen détourna le regard, se plongeant dans la contemplation de l’océan qui se déchaînait à plusieurs centaines de coudées au-dessous du Black Sabbath. Un maelström comme il n’en avait jamais vu, pas même en Islande, acquérait de plus en plus d’ampleur, de puissance, et de célérité, ses effets se réverbérant désormais aux quatre coins de l’horizon. De temps à autre, mais avec une fréquence croissante, un immense jet d’écume tentait de tutoyer le ciel. Si le vaisseau amiral des sorcières ne l’avait pas soigneusement évité jusqu’ici, il aurait certainement été en mesure de les repousser très loin de là ! Dans le passé, Abraham avait assisté une fois à un tsunami, et en gardait effectivement un très mauvais souvenir… Si tout cela promettait d’être incroyablement pire…
« Vous avez recouvré vos forces, et couvrir nos arrières devrait tout de même être une mission acceptable pour un homme tel que vous ! » lui enjoignit-on encore une fois.
Abraham Van Helsing tira sur sa soyeuse barbichette, de gauche à droite, comme s’il remettait à chaque instant sa décision en balance. Puis, une lueur maligne s’échappa de ses verres en demi-lune.
« S’il s’agit de vos arrières, alors bien sûr, vous pouvez compter sur moi pour vous soulager dans l’instant ! »

Toutes les visions infernales de ces lieux honnis se fondaient en un seul et même incendie macabre ronflant de toutes parts autour de lui. Apollon volait par-delà ces paysages fantomatiques, plus véloce encore qu’il ne l’avait été face à l’Empereur des Enfers. Non seulement c’était nécessaire, mais lui-même y tenait particulièrement : il fallait qu’il se grise de toute cette vitesse, de cette orgie de sensations, pour mieux oublier la scène qui s’était déroulée sous son regard sincèrement horrifié. Finalement, il avait failli se comporter comme n’importe quel être humain censé…
Mais ce comportement n’était pas taillé pour lui, il aurait dû se le remémorer depuis longtemps. Hadès n’avait pas tort. Et si la leçon qu’il lui avait administrée sans la moindre pitié était amère, il en portait seul la responsabilité… Comme toujours, il avait tranché en sa faveur. Et qu’est-ce que cela pouvait bien changer ? En quoi était-ce si répréhensible ? On cherchait encore et encore à le blâmer, mais ne les avait-il pas prévenus, tous autant qu’ils étaient ? Et Locke, plus que tout autre… Il savait pourtant bien à quoi s’attendre avec lui ! Pour quelle raison accepter de le suivre aussi facilement, pourquoi tenter de voir en lui des changements inexistants ? Ou tout au mieux, de surface, et rien de plus… Qu’il fût Schopenhauer, Lord Funkadelistic, ou Apollon, il n’avait fait que se constituer de quoi atteindre ses différents objectifs, selon l’utilité qu’il avait moyen de tirer de chaque chose ou chaque être. Locke, comme les autres. Oui, comme les autres…
Un instant, Apollon eut la sensation de basculer en arrière, ses ailes rognées, entravées par des chaînes aussi pesantes que cette parodie de cieux était d’encre. Mais une lueur mordorée le ramena tout aussi soudainement à la raison, se réverbérant dans les profondeurs de son esprit. Les portes des Champs-Elysées se dessinaient enfin devant lui…

Misérables inconscients ! tonna la voix de L’Empereur des Enfers, ébranlant chaque conscience. Votre précieux allié, votre grand décideur, s’en est allé ! Il est maintenant temps de conclure cette histoire.
L’énorme serpent se lova d’un bout à l’autre de la ville, de nouvelles têtes boursouflées poussant à la place des gueules tranchées, en une mue atroce. Hadès n’avait pas encore dévoilé toute l’étendue de ses ressources blasphématoires…

Elle se tenait là, à quelques pas, seule dans cette prairie saupoudrée d’or fin. Il aurait même pu s’imaginer en Hyperborée, son nouvel asile qu’il avait commencé à aménager dans l’optique de son retour. C’était la première fois qu’Apollon posait les yeux sur elle, depuis cette funeste nuit, où… Cendrillon avait perdu la vie. Et la voilà qui paraissait si pleine d’une existence bien réelle ! Respirant, marchant, se penchant pour cueillir une rose aux pétales de neige…
Elle se retourna dans sa direction.
Apollon avait déjà mis de côté ses allures de divinité vengeresse, et ses artifices baissèrent encore d’un cran, presque malgré lui. Ses parures et ses attributs de combat se flétrirent, laissant tout simplement réapparaître celui qu’il avait pu devenir, durant le peu de temps qu’avait duré leur idylle…
Un doux sourire illumina son visage de porcelaine encadré de longues cascades de laque. Depuis combien de temps espérait-il en vain qu’elle le regarde ainsi, sans afficher le masque cruel et froid de la mort ? Apollon sentit les battements de son cœur s’affoler, comme un organe rendu à la vie. Bien qu’il crut ses jambes incapables de le porter plus longtemps, il fit néanmoins un pas en avant, tout prêt de lui toucher enfin les mains…
« Cendrillon ? Tu…
- Est-ce que nous nous connaissons, monsieur ? »
Schopenhauer était arrivé trop tard.

« C’est donc vous, Crochet ! s’étonna faussement Aladdin, dénudant la lame de son cimeterre.
- James Crochet, en personne, pour recevoir enfin le trésor dont il aurait dû être honoré depuis fort longtemps ! »
Prévenu à l’avance par le portrait qu’on lui avait dépeint du redoutable pirate, Aladdin ne fut pas surpris de voir Crochet parcourir le pont de son navire neuf d’un pas vertigineux, la tête enflée par les vents de la gloire. Il ne semblait pas même se soucier de l’abordage qu’il venait de subir et qu’il n’avait pu éviter malgré toute sa science du combat naval. La collision avait frappé par la proue, éperonnant toutefois avec une certaine douceur la coque rugueuse et déjà sale du galion, sa carène caressée de lames destinées à l’empêcher de fuir, quitte à l’envoyer par le fond. Le cliquetis endormi de la machine à coudre de Smee n’avait pas subi le moindre désagrément, tant leur approche s’était montrée feutrée.
Evidemment, le jeune ambitieux aurait été le dernier à reconnaître qu’il avait dû une fois de plus faire tremper son Djinn dans de drôles de formules pour parvenir à un tel degré de réussite, mais de toute manière, la chance pouvait toujours virer de bord à n’importe quel moment… L’équipage de Crochet n’avait toutefois pas tardé à réagir, avec beaucoup moins de cris de surprise et de grossièretés proférées en chiquant qu’Aladdin ne l’aurait cru. La proximité du maelström chavirait tous les esprits, et les échauffourées avaient éclaté sur le pont avec une hargne indescriptible. Mais rien ne valait la fureur du combat pour ne plus penser à la tempête qui avait pris corps tout autour d’eux, de véritables murs d’eau n’ayant plus rien de liquide se brisant sur leurs navires au point de les faire tourner sur eux-mêmes à la façon d’une aiguille de boussole devenue folle ! Quiconque aurait eu peine à croire qu’ils se situaient pourtant à une latitude tropicale en contemplant cette vision d’apocalypse…
Pouvaient-ils encore s’estimer à l’abri ? Les sorcières avaient beau leur avoir promis de ne pas les abandonner complètement, Sindbad avait l’air bien seul au milieu de quatre forbans de la pire espèce. Qu’ils étaient laids ! Et ils empestaient littéralement le poisson avarié ! Le nez délicat d’Aladdin en souffrait bien entendu, mais le bouillant jeune homme fit un effort, très méritant dans son cas, et passa outre. Crochet l’attendait, et tout bien considéré, ces femelles rebelles avaient peut-être raison : il tenait là l’occasion de se couvrir de gloire ! Peu importe qu’il n’ait pas ramené la Lampe avec lui, s’il épinglait Crochet à son tableau de chasse. Sindbad en tous cas ne semblait pas vouloir lui ravir cet honneur, préférant se confronter à des adversaires plus nombreux, mais de moindre valeur…
« Je ne m’attendais pas à une telle visite ! lança soudain le capitaine, avançant droit sur lui d’un pas dansant. Est-ce vraiment de bon ton de nous déranger ainsi, moi et mes hommes ?
- J’ai ouïe dire qu’il ne s’agit pas réellement des vôtres, et que vous n’êtes qu’un sous-fifre dans cette affaire…, répliqua Aladdin.
- Oh, oh… Quoi qu’il en soit, on dirait que ma réputation me précède toujours… Ce qui n’est pas votre cas, mon cher. Qui êtes-vous donc ? Une bande d’esclaves en fuite et mal tombés ?
- Des esclaves ? Votre sens de l’observation doit s’être gravement émoussé pour nous juger ainsi ! »
Se dispersant en paroles, Aladdin réalisa trop tard que son Djinn avait été troué sans vergogne en arrêtant la balle de mousquet lui étant destiné. Le Capitaine Crochet n’avait guère envie de plaisanter ou de se montrer hôte courtois. Mais l’idée de le jeter dans les geôles du sultan lui plaisait de plus en plus !
« Levis… Va donc assister le Prince de Perse si jamais il avait besoin de ton aide dans les bastingages. Je crois que je pourrai très bien m’en sortir tout seul ici. Je n’ai rien à redouter d’un vieil homme décrépit… »
Et Aladdin entra soudain dans sa gigue endiablée, battant la mesure.

Les buccins d’airain se mirent à sonner avec une morbide délectation, leurs échos retentissant bien au-delà du fracas insondable qu’était devenue Dité et ses environs. Certaines âmes perdues rattrapées par les flammes du Phlégéthon se révélaient exaltées au point de continuer à souffler dans leurs instruments quand bien même elles étaient à demi dévorées par le feu. Bien peu retourneraient en ville pour réintégrer les rangs des garnisons démoniaques. Comme animés d’une vie propre, les Enfers ne comptaient plus sur leur présence, se remodelant déjà en d’odieuses convulsions pour mieux accueillir l’ultime phase de leur refonte.
Mais Ganelon était de ceux-là !
Cahin-caha, il avait pénétré dans l’enceinte, escaladant une colline de gravas à croupetons, manquant plusieurs fois de s’effondrer, la respiration entrecoupée de râles obscènes. Derrière lui, d’une main à la poigne toujours d’acier, il traînait le corps inconscient de la jeune femme qui l’avait défié tout au long de la bataille…
C’était encore trop doux pour elle ! La gigantesque silhouette d’Hadès le recouvra tout à coup, lui et sa proie. Pas de toute, il était réellement démesuré, et chacune de ses têtes avait la taille d’une tour de guet… Toutes avaient bel et bien repoussé, telles celles d’une hydre géante, et chacune l’observait maintenant en affichant une expression différente mais tout aussi redoutable…
« Te voilà, Ganelon. Tu ne m’as finalement pas déçu. »
L’autre tomba à genoux, la puissance de ces dix gorges assourdissantes lui vrillant les oreilles et son esprit avec elles. Quelle horreur !
« Que m’amènes-tu là ?
- La… La dépouille d’une jeune mijaurée qui s’est prise pour une déesse, seigneur. La compagne de ce Bellérophon.
- Ah, bien, lui, c’est vrai, grondèrent encore les voix, aux respirations comme un millier de soufflets de forge. Tu m’as bien servi Ganelon, tu pourras la garder pour toi si tu le veux. Qu’en dis-tu ?
- Eh bien… C’est… un grand honneur, seigneur. »
Mais l’Empereur des Enfers ne l’écoutait déjà plus et semblait ne plus s’adresser qu’à lui-même.
« Enfin, nous touchons au but… A l’heure qu’il est, Apollon est brisé, son armée en déroute, l’Atlantide près de rétablir pour nous un monde où les Dieux antiques reprendront la place qui leur est due ! Quant à ta prisonnière, nous pourrions peut-être la conduire au Tartare… Lui trouver un châtiment qui lui soit propre, pour des siècles et des siècles… »
Ganelon fut alors secoué d’une étrange quinte de toux.
« Moi, le Tartare, je le tartine, vous savez. »
Trois des têtes de l’immense dragon se penchèrent en avant, s’abaissant vers le défenseur de Dité, soudain méfiantes.
« Qu’as-tu dit ? Est-ce que la bataille t’aurait fait perdre la raison ? La victoire est délectable, mais prends garde à ne pas t’enivrer, surtout lorsque tu t’adresses à ton maître ! »
Le dragon appuya si fort sur ce dernier mot, que des blocs de pierre de plusieurs centaines de livres voltigèrent autour de Ganelon, épargnant de peu son casque désormais bosselé…

Les uns après les autres, d’énormes icebergs aux reflets irisés remontaient à la surface de l’océan, et autour d’eux se créaient des îlots de banquise qui cédaient presqu’aussi rapidement qu’ils se formaient à la pression environnante, pareilles à des millions de méduses de cristal…
« Les glaces du Cocytos…, murmura Esméralda. Les voici, déjà ! Si nous les laissons progresser, le royaume de l’Hiver va définitivement se propager sur Féerie… Et dire que nous le savions, nous le savions… »
Un sifflement sévère la ramena au silence, et l’avenante sorcière se sentit soudain bien seule dans la salle de commandement du Black Sabbath, alors même qu’elle n’aurait pu être plus entourée de ses sœurs qu’à présent.
« Ne perdez pas confiance, Esméralda, la réprimanda Uathach avec plus d’aménité qu’elle ne l’avait imaginé. Notre cible est maintenant en vue. Il ne faut pas laisser entrer le doute dans votre esprit. Chassez-le ! Chassez-le de toutes vos forces ! »
Et le mot d’ordre glissa de sorcière en sorcière, se chuchotant d’une extrémité à l’autre du vaisseau amiral, bruissant comme une ruche, agitant l’immense objet oblong de soubresauts cadencés…
« Il est temps de toutes nous unir et de sceller l’harmonie ! »

Apollon Schopenhauer découvrait impuissant son reflet dans ses grands yeux émeraude qui le dévisageaient en silence… Le Trône de l’Oubli et les eaux du Léthé avaient accompli leurs basses œuvres, ou plutôt leurs ravages.
Cendrillon avait même eu un mouvement de recul, visiblement importunée par l’apparition de son ancien amant. Pourquoi la dérangeait-on, elle qui avait enfin trouvé le repos ? Où que se trouve ce lieu à la lumière de pourpre et d’azur, la jeune femme éprouvait une plénitude qui la dépassait. Son nom, ce qu’elle faisait ici… Quelle importance !
« Tu… Tu ne te souviens vraiment de rien ? Je suis tellement désolé… J’ai tout quitté pour rallier cet endroit, et… Tu as tout oublié. »
Combien de fois Apollon avait-il baissé sa garde depuis la perte de son aimée ? Toute trace de l’incendie qui l’avait animé depuis lors venait de s’éteindre en lui, l’abandonnant avec seulement de la cendre froide et terne. Voilà qu’il n’était plus de nouveau qu’un élève de la Tour du Savoir Secret Salvateur, un peu trop sûr de lui, un peu trop froid, se croyant bien plus puissant qu’il ne pouvait y prétendre réellement. Schopenhauer était subitement redevenu cet étudiant, privé de ses forces vives, comme si on l’avait dépouillé de ce qui n’était finalement qu’un déguisement, un de plus.
« J’espère que vous me pardonnerez monsieur, mais je crois que je suis attendue… Je…, hésita-t-elle, toujours troublée. Je ne sais pas si nous nous reverrons, mais… J’aimerais assez. Peut-être pourriez-vous assister à mon mariage…
- Votre…
- Mon mariage, oui, avec le seigneur Hadès. Mais j’aurais dû me présenter, je me montre impolie : je me nomme Perséphone. »
La jeune femme l’aurait recherché qu’elle n’aurait pas été plus en mesure de lui broyer le cœur qu’avec ces quelques mots. Lentement, écrasé par les remords le martelant à tout rompre, Schopenhauer s’effondra sur lui-même, les Champs Elysées ne représentant rien d’autre à ses yeux qu’un vaste cimetière d’illusions gâchées…

L’Empereur des Enfers avait perçu la supercherie. Si bien qu’il n’était donc plus nécessaire à l’usurpateur de se dissimuler de la sorte.
« Pauvre mortel ! Crois-tu qu’un moucheron de ton espèce puisse me vaincre, moi, Hadès ! Implore ma pitié, car tu n’es que poussière foulée au pied !
- Ah, ces bad guys… Toujours à blablater, et avec de ces manières en plus ! Je me doute bien qu’on ne peut pas qualifier la modestie comme votre qualité première, mais décidément, impossible de faire simple avec vous, c’est tout de même incroyable ! »
Et sans plus de mise en scène, le faux Ganelon ôta son casque qu’il envoya rouler au loin, dévoilant le visage contrarié d’Archibald Bellérophon, à croire qu’on l’avait malencontreusement réveillé au beau milieu d’un doux rêve avec Kate et ses trois sœurs jumelles imaginaires... Il y avait certaines choses qu’il valait mieux éviter avec lui !
« Quelle fournaise là-dedans ! Sacrée boîte de conserve, la climatisation ne serait pas de refus !
- Toi ! » s’exclamèrent à l’unisson les dix gueules du noir dragon, et pourtant, elles semblaient peiner à reconnaître correctement celui qui leur faisait crânement face, avec son armure soudain bien trop grande pour lui en apparence.
Les traits du jeune homme blond semblaient mouvants, d’autres visages voulant se substituer au sien dans un ballet changeant. Hadès ne parvenait pas à le cerner. Ce n’était pas un phénomène normal… Un mince filet de doute s’insinua en lui, jusqu’à creuser sa voie comme du vinaigre sur du calcaire… Devait-il le craindre ? Existait-il une raison obscure dont il n’aurait pas tenu compte ?
« Moi ou un autre, la belle affaire ! fanfaronnait le nouveau venu. J’espère que tu réalises que tu aurais peut-être eu à gagner en ne nous oubliant pas ! Pendant que tu manigançais contre Apollon ! Pauvre Ganelon… Même mort, il reste donc un traître, ajouta-t-il sans humour cette fois, puisque c’est grâce à lui que j’ai pu t’approcher… »
L’immonde ver parut tout à coup choisir quant à lui le rire, découvrant une centaine de crocs dont le moindre dépassait Archibald en taille d’une bonne tête.
« Mais à quoi bon ? Tu es donc parvenu à t’infiltrer dans Dité en revêtant l’armure de celui que tu as vaincu, avec la complicité de ta femelle qui te sert de compagne. Et maintenant ? Je vous ai démasqués ! Ta bêtise ne t’abrutit pas au point d’estimer que tu réussirais là où Apollon a échoué ? Bellérophon, Cuchulain, ou qui que tu sois, tu rejoindras les tiens pour des supplices éternels ! »
Malgré ces menaces, les débris des armées de Ganelon cent fois plus nombreux que Kate et lui, et les Enfers soumis désormais à un tremblement de terre perpétuel, Archibald avança d’un pas gaillard.
« Je ne sais pas, nous allons bien voir, mais je n’ai jamais aimé ceux qui se prennent pour ce qu’ils ne sont pas, et dans ce domaine, tu as fait très fort ! Et si tu possèdes plusieurs têtes, je me demande par contre si tu n’as pas un seul et même cœur pour toutes tes vilaines trognes ! »
Alors, frémissant sous l’insulte, Hadès se redressa de toute sa taille en mugissant, ses anneaux se déployant jusqu’à la voûte enténébrée, étouffant le jeune homme dans une mer d’ombre, lune noire éclipsant l’orage… Kate, qui n’était plus contrainte de simuler l’inconscience mais claudiquait réellement, était debout, elle aussi dévorée par la démentielle silhouette de l’Empereur des Enfers se découpant sur les décombres de Dité en proie aux flammes du Phlégéthon.
Mais Archibald ne céda pas à cette vision de fin du monde, se saisit d’une seule main de l’épée maudite de Ganelon, l’empoignant à la façon d’un javelot… Et laissa parler un instinct revenu à lui par l’entremise des sorcières, oeuvrant à saper ses défenses, pour mieux laisser réapparaître la graine de héros enfouie en lui, endormie durant des siècles durant. L’épée fondit droit sur le dragon géant, aussi légère qu’un dard de guêpe. Sans un bruit à cause du tumulte environnant, elle s’enfonça néanmoins dans ses chairs, la garde toute entière les pénétrant dans une explosion imprévue qui les souffla tous deux, Kate comme son fiancé !
Un instant avant de défaillir, souriant malgré lui à l’idée de mourir écrasé sous l’immonde carcasse d’Hadès, Archibald aperçut la plus redoutable de ses gueules recracher un étrange et minuscule objet…

La transformation fut brusque et totale. Apollon recouvra sans crier gare toute l’étendue de ses pouvoirs, et plus encore qu’il n’avait jamais espéré. Et Cendrillon s’éloignait déjà, à pas mesurés, mais fermes…
Apollon n’éprouvait pas. Celles et ceux qui ne lui cédaient pas facilement y perdaient toujours. La jeune femme était sienne, et si elle ne voulait pas entendre raison… Serrant les dents, il se sentit soudain épouvanté par cette pensée. Comment avait-il pu ne serait-ce que… Et pourtant, il songeait maintenant à une solution qui se révèlerait sans doute à peine moins déchirante pour Cendrillon.
Toujours défait, mais empli d’un pouvoir sans limite, il se dirigea vers la jeune femme, la rattrapant en quelques foulées. Il était Apollon, le dieu de lumière, et Enfers ou pas, il lui rendrait la vie. Toujours dans son dos, il lui caressa délicatement la joue du plat de la main…
« Pardonne-moi, mon Amour. »

Archibald émergea d’une migraine aux relents tout sauf festifs. Il se crut encore endormi avec l’impression de planer à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol, et pourtant, c’était bien le cas : il se trouvait sur le dos d’un Griffon, cramponné à Kate. A leur suite, une poignée de ces créatures se maintenait dans leur sillage, transportant les rares survivants de leur corps expéditionnaire.
« Que s’est-il passé ? tenta-t-il de dominer le vent qui s’était levé à cette hauteur vertigineuse, avec ou sans mal au crâne.
- Nous avons réussi Archibald, réussi, tu entends ? s’exclama-t-elle du tac au tac, comme libérée d’un poids extravagant.
- Hadès est vaincu ?
- Je ne sais pas si on peut dire cela... En tous cas, je ne crois pas qu’il puisse nous poser problème plus longtemps ! »
Et se retournant à demi, la jeune femme lui lança un clin d’œil malicieux, exhibant une écaille arrachée au dragon. Archibald tenta de réfléchir, mais se trouvait en réalité moins en état que jamais pour ce genre de besogne. Aussi se contenta-t-il de demander :
« Que veux-tu faire de ça ? Je pense que ça rendrait très mal avec le mobilier du salon !
- Allons, un peu de sérieux tout de même ! le tança-t-elle gentiment, le jeune homme craignant toutefois de déceler une lueur inhumaine dans son regard, vestige de Diane. Nous tenons là l’occasion unique de prendre Hadès à son propre piège…
- Comment donc ?
- Un peu de patience. Pour l’instant, nous avons tout juste le temps d’y arriver… Tu as visé juste, et le serpent se meurt. Mais ses forces n’ont pas été anéanties sur le coup !
- Mais son plan ? L’Atlantide ?
- Je ne sais pas, avoua Kate, secouant la tête, et talonnant un peu plus encore sa monture ailée. Je crois que nous n’avons plus qu’à croiser les doigts pour qu’il se soit effondré en même temps que lui !
- En effet ! Si nous avions pris tous ces risques pour rien, je t’avoue qu’honnêtement…
- Pas pour rien, le corrigea-t-elle à nouveau, avec douceur. N’oublie pas, nous avons tenu la promesse que nous nous étions faite. »
Archibald eut un franc sourire, sans aucune arrière-pensée désagréable, sa migraine soudain disparue. Kate avait raison ! Quoi qu’il advienne, Hadès ne représentait plus une menace pour eux. Bien sûr, il lui tenait à cœur de voir Féerie sortir indemne de tout ce fracas, mais le plus important était de pouvoir enfin ne plus se retrouver impliqués contre leur gré dans de pareilles péripéties ! Pourquoi n’avait-on pas choisi une imbécile de tête brûlée qui n’aurait demandé que ça ? Le jeune professeur s’était toujours reconnu d’autres obligations que le sauvetage de dimensions en péril.

Abraham Van Helsing détourna souplement la lame de la canne-épée de son adversaire à l’aide de son katana.
« Il me semble que vous êtes revenu finalement ici ventre à terre pour croiser le fer avec moi, mon cher… Votre ambition vous a été inutile !
- Mais voyons, absolument pas ! Sans elle, j’aurais été privé du plaisir de bretter avec vous !
- Comme vous êtes aimable ! »
Et Lord Summerisle l’était. De même que redoutable, malgré un âge aussi avancé sans doute que le Doyen. L’unité que celui-ci commandait avait débarqué sur l’île de leur adversaire moins d’un sablier avant que son navire ne soit en vue, la vigie les avertissant d’ores et déjà de la débâcle. Mais les hommes de main restés sur place avaient été rapidement maîtrisés, permettant à la surprise de jouer parfaitement son rôle. Lord Summerisle semblait avoir mis un point d’honneur à affronter le vieux sorcier, et uniquement lui, les deux hommes se rejoignant là encore sur leurs intentions.
Ils avaient escrimé ainsi jusqu’à se retrouver dans le bureau du Lord, avec un détour par sa bibliothèque bien fournie, Van Helsing découvrant malencontreusement d’un coup d’estoc une cache secrète de futailles d’eau-de-vie, ce dont il s’excusa prestement. Summerisle, de sa voix profonde et gutturale, lui dit qu’il n’y avait là aucun embarras à éprouver pour une perte aussi minime. En d’autres temps, ils auraient probablement profité de l’événement pour prendre un siège et deviser aimablement de leur brandy préféré…
« L’Atlantide n’est plus condamnée à dormir sous les eaux de l’océan, j’en suis convaincu ! martelait néanmoins son valeureux adversaire.
- Peut-être, mais je ne vous laisserai pas partir, quand bien même ce serait au tour de votre île d’être engloutie par les flots !
- Heureux d’avoir un adversaire tel que vous !
- Moi de même ! »
Aucun des deux ne prêta attention à ce qui avançait effectivement sur la demeure de Lord Summerisle et ses environs…

Les Enfers se désagrégeaient dans une folle farandole.
Marchant à travers les nuées, Apollon portait sa belle dans ses bras, endormie, et son masque de dieu avait repris place sur son visage... Au loin, Kate crut l’apercevoir, tandis que son Griffon louvoyait dans les cieux souillés, à la recherche d’une échappatoire. Archibald surprit son regard, tandis qu’elle imposait à l’animal un vol stationnaire, ce qui augmenta encore sa nervosité.
« Il a fait comme nous, choisi sa route, intervint-il, lui touchant l’épaule. Tu ne peux pas tenter de le détourner maintenant. »
Comme à regret, la jeune femme acquiesça, préférant détourner la tête. Celui qui s’était présenté comme son frère paraissait ne pas les voir, ou ne voulait pas, mais ce n’était pas plus aisé à supporter pour autant. Une chose les rassemblait encore, quitter ces lieux maudits avant qu’ils ne s’évanouissent pour de bon, aucun d’eux ne sachant ce qu’il pourrait bien en résulter désormais. De leurs troupes désunies, Locke était resté introuvable, depuis l’explosion du donjon de Dité, un mystère qu’Hadès ne les avait évidemment pas aidés à résoudre, pas plus qu’Apollon…
« Je rêve d’un bon bain, marmonna Archibald, étouffant un bâillement sonore, et sans trop savoir pourquoi il pensait à une bassine d’eau bien fraîche. Oui, rien de mieux pour se délasser après l’effort… »
Sa fiancée garda pour elle une réflexion bien placée, se doutant qu’il s’agissait là d’une manifestation de son apaisement, de la dispersion de l’influence du héros irlandais Cuchulain… Celui-ci avait besoin de se plonger dans l’eau la plus glacée pour que s’évanouissent ses élans guerriers. Mais pour Archibald, la seule tension, bien trop insupportable, avait fini par le terrasser, Hadès s’inclinant heureusement avant lui. Les nerfs de Kate avaient résisté de leur côté, et un Griffon avait immédiatement répondu à son appel pour les éloigner au plus vite de Dité, non sans avoir donc récupéré une écaille, et cette étrange pierre recrachée par le colossal ver. Si la transe qui l’avait habitée elle aussi pouvait s’avérer profitable, et lui permettre de se rappeler d’une autre faiblesse d’Hadès…Diane lui devait bien cette faveur, et plus encore.
La jeune femme n’était pas certaine d’avoir bien agi, mais il n’était pas non plus question d’un simple acte de vengeance. Même privé de venin, leur adversaire aurait sûrement été capable de mordre à nouveau. Que la manœuvre de Kate réussisse ou pas, elle avait tenté sa chance… Et personne n’aurait eu l’audace de l’en blâmer, qui qu’elle soit !

Si les rêves d’Hadès s’étaient mués en cauchemars pour beaucoup, un songe apaisé les attendait encore, qu’ils aient ou non pris part au siège de Dité, qu’ils aient conscience ou pas de ce qu’ils avaient chacun traversé, que la nuit se fût écoulée pour les élèves de la Tour ou les habitants du Royaume des Confiseries comme la précédente… Féerie était peut-être sauvée, mais ce monde comptait à présent un nouveau territoire, surgi des profondeurs d’un âge de légende.
L’Atlantide avait émergé du fin fond de l’océan, ses minarets d’orichalque scintillant doucement dans le chatoiement du petit matin, ses avenues encombrées d’algues et de coquillages encore désertes.
Pour l’instant…
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