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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 16/07/04

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Où les Moires filent sans compter, et où Archibald préfère ne pas s’embarrasser de telles pelotes...

Chapitre 15 > Chapitre 16 [PDF] > Chapitre 17

pollon poursuivait son ascension céleste, jusqu’à dominer l’Hadès devenu dragon démoniaque. Il ne cilla pas même lorsque, contre toute attente puisqu’il semblait transformé en bête sauvage, l’Empereur des Enfers reprit contact avec lui d’une voix calme, le traquant cependant dans les méandres de son esprit.
Magnifique ! Quelle idée incroyable et radicale ! Tu as joué à quitte ou double, en agissant de la sorte… Mais tu as eu raison, ta précieuse Cendrillon ne se trouvait plus dans le donjon. Je n’avais pas menti… Tout comme je n’ai pas menti en affirmant me réjouir de ta venue. Tu as déjà accompli une bonne part de ce que j’attendais de toi…
Apollon ne réagit toujours pas, sa position se figeant toutefois au-dessus des ruines.
Ne nie pas ta surprise ! Tu pouvais nourrir des doutes, mais au-delà… Tu es venu malgré tout, entraînant avec toi combien d’innocents dont ce n’était pas le combat ? Mais je sais bien que mes paroles ne te troubleront pas. C’est cocasse, non ? Tu ne veux pas admettre que tu as fait mon jeu, au lieu de m’affaiblir ? Tes efforts sont peut-être spectaculaires, et pourtant… Au final, Dité ne m’est rien ! Une place forte comme une autre ! Son nom a pourtant résonné à tes oreilles comme la destination la plus logique…En trois jours et trois nuits, je la reconstruirai si c’est mon envie !
- Est-ce donc tout ce que vous savez faire ? Vanter vos stratagèmes ? répliqua enfin Apollon, ses paroles inaudibles pour tout autre qu’Hadès.
Ah, quelle audace… Ta prétention n’a fait qu’augmenter au fil du temps, et plus encore depuis que tu as eu la chance insolente de tomber dans la Fontaine de Jouvence… Dire que tu aurais simplement eu à accepter de te soumettre, et nous aurions été capables de réaliser tout cela ensemble, sans que tu sois ainsi manipulé à cause de tes excès d’orgueil. Tu aurais pu te révéler un allié très précieux pour nous, Alucard te l’avait pourtant expliqué. Tu avais le marché entre les mains, et tu as choisi la rébellion.
- Après avoir achevé Cendrillon ? M’avoir arraché le seul espoir qu’il me restait de la sauver ?
Le seul ? Dans ce cas, pourquoi es-tu ici ? Et ce n’était que la juste punition pour avoir trahi ta parole. N’aurais-tu pas agi de même avec un vassal ignorant son devoir pour servir ses intérêts propres ? Et cela nous a permis de te garder sous contrôle, tandis que tu t’abandonnais à tes émotions. Où se cachait donc le dieu que tu prétends incarner à cet instant ? Tu es toujours aussi sensible que n’importe lequel de ces stupides mortels qui nous ont chassés ! Il te suffisait de leur tourner le dos ! Tant pis pour toi, et ta stupide Cendrillon. Si tu crois que tes piteuses décisions possèdent une quelconque importance, tu commets une grossière méprise… Depuis le début de ta quête de vengeance, tu ne fais que te comporter de la façon qui nous sert le mieux. Tes écarts sont quantités négligeables par rapport à ce que nous avons obtenu de toi !
- Silence ! Qu’importe mes actes, vous êtes loin de maîtriser la situation telle que vous l’affirmez ! J’ai entendu votre cri, je sais que vous n’aviez pas envisagé que je puisse supprimer votre garde rapprochée de démons en une poignée de secondes !
Et à quel prix ? Depuis que tu te trouves aux Enfers, tu n’as cessé de puiser dans tes forces. Avant déjà. Depuis combien de temps n’as-tu pas eu l’occasion de prendre vraiment du repos ? Des années peut-être…Et tu as osé venir me défier dans cette position, comme si tu pouvais véritablement nourrir un légitime espoir de vaincre ! Mais tu as raison, peu importe tes actes : je te l’ai dit, ils m’ont remarquablement servi. Tout se déroule tel que nous l’avions planifié, sans la moindre interférence. Si à présent, tu désires m’affronter, je n’y vois aucune objection, bien au contraire ! Viens, porteur de Chaos ! Viens parachever ton œuvre grandiose parmi nous !
Apollon serra les poings, l’aura cristalline autour de lui s’intensifiant encore, l’éther blanchissant à devenir solide. Infiniment plus mobile que la masse énorme du monstre, il se trouverait néanmoins à portée de l’une de ses têtes aussitôt qu’il tenterait une approche, frontale ou pas.
Tu hésites donc ? N’as-tu pas proclamé à qui voulait l’entendre que tu venais mettre un terme à mon règne sur les Enfers ? Espères-tu avoir une meilleure fortune que maintenant ? Contemple ce que tu as déjà accompli ici même, au cœur de mon empire ! Les dégâts que tu as infligés à Dité, le Fleuve de Feu qui en a même quitté son lit, l’une de mes armées incapables de venir à bout de la tienne, Charon humilié, l’Achéron scindé en deux ! Est-ce que tout ceci ne constitue pas une formidable série d’exploits ! Regarde la plaine ravagée qui s’étend sous tes yeux !
Le Musagetès ne tourna pas le regard par-delà les remparts ébranlés de la ville infernale, son attention toujours rivée sur Hadès. Malgré sa voix si froide et mesurée, la créature en laquelle il s’était incarné demeurait incroyablement agitée, ses membres aussi massifs que les bâtiments eux-mêmes fouettant l’air vicié en tous sens, comme si chaque gueule était indépendante. Lâchée en Féerie, elle aurait pu détruire la Tour du Savoir Secret Salvateur d’un seul coup de griffes, non sans avoir auparavant fait décliner et dépérir sur son passage la moitié de la Forêt des Rêves Multicolores !
Douterais-tu ? A cause de tes prétendus… partenaires ? Mais s’ils se retrouvent là, c’est encore parce que tu l’as voulu. Ils ne représentent rien ! Des êtres tels que nous n’ont rien à attendre d’eux, oublie les donc !
- Vous commencez par nier ma nature divine, et voilà que maintenant vous me reconnaissez comme votre égal, me flattant tant et plus ? Vous êtes bien un serpent, Hadès, toujours à onduler selon ce qui vous contente au mieux ! »
Tandis que le gigantesque dragon rugissait de plus belle, la voix de l’Empereur des Enfers n’était qu’échos moqueurs.
Quelle que soit ta décision, il est bien trop tard désormais. Tu n’as plus à te préoccuper d’eux, que tu le veuilles ou non, tu les a laissés derrière toi. Je suis ton présent et ton futur ! Affronte-moi ! C’est pour toi que je suis venu ainsi à ta rencontre ! Vas-tu renoncer si près du but ?
- Je sais ce que vous espérez de moi, reprit finalement Apollon. Le retour de l’Atlantide. L’existence de ce Summerisle qui croit vous manipuler, nous manipuler. Alors, pourquoi continuer à jouer avec moi ? Vous avez pertinemment conscience que vos plans me concernant sont éventés.
Que tu crois… Tu n’es déjà plus en pleine possession de tes moyens. Combien de fois depuis que tu es ici as-tu été contraint d’improviser, de prendre une décision sur un coup de tête ? Comme la destruction de mon donjon… Même le plus baveux des démons serait capable de deviner que tu aurais préféré éviter d’en arriver là. Allons, tu ne fais plus que feindre. Ne vois-tu pas comment les éléments se retournent contre toi ? Impossible de faire volte-face. Il est trop tard désormais. Comprends-tu maintenant que malgré la somme de tes efforts, tu ne pouvais pas aller contre le cours des choses ? Observe donc comment tous les regards sont fixés sur nous, tous ! Ils attendent notre verdict ! Les Ténèbres contre la Lumière ! Ton plongeon dans la Fontaine a permis à ce que vous appelez la magie de jaillir de nouveau à profusion, mais tu devrais savoir que tu as de même ranimé d’autres puissances, tout aussi implacables. La Destinée en est une parmi tant d’autres…
Le masque glacé d’Apollon se brisa en une plaie de givre.
« La Destinée ? On m’a appris jadis que quoi que l’on accomplisse au cours de son existence, tout ce qui a pu bâtir notre vie au fil des ans prend des allures de roman… Il ne s’agit que du fruit du hasard et des circonstances. Et de notre volonté propre. La mienne en l’occurence. A la recherche du but que je m’étais choisi. Ne prétendez pas connaître le destin. Vous n’êtes rien vous-même face au grand rêve qui nous anime tous. Voilà la vérité.
Désires-tu à ce point asséner des vérités ? Quand bien même tu refuseras le combat, mes visées sont déjà sur le point de se concrétiser, pauvre imbécile ! Et si tu ambitionnes de survivre, il va falloir que tu te montres bien plus puissant que tu ne l’as été…
Apollon ne s’émut pas plus à cette mise en garde. Il s’était effectivement résigné à poursuivre sa route telle qu’il l’avait tracée jusqu’à présent. S’il devait arracher le lieu de détention de Cendrillon en prenant Hadès à la gorge, le Musagetès n’hésiterait pas un seul instant.
« J’ai débuté mes hauts faits en affrontant Python… Vous n’êtes qu’un autre serpent, un peu plus gros », se gaussa-t-il.
Les mâchoires du dragon claquaient comme une odieuse pulsation de forge qui aurait compté des marteaux par centaines, mais déjà une tête s’effondra dans une monumentale gerbe rubis, tranchée net, et créant une brèche supplémentaire dans les murailles de la cité.
« J’en ai plus qu’assez de cette existence, jamais je n’ai désiré créer un nouvel Olympe. Et vous auriez dû savoir que si on ne peut avoir la réalité, un rêve vaut tout autant… Le temps est venu de votre Exécution ! »

« Comment ? Cette vague, ce n’était rien pour vous ? glapit Aladdin, les mains sur les hanches. Mais vous l’avez pourtant bien vue, n’est-ce pas ? Elle a failli emporter votre vaisseau !
- Faux… Le Black Sabbath l’a traversée comme l’aurait fait votre doigt sous la cascade d’un ruisseau. Ne déformez pas la réalité à cause de votre peur…
- Moi, peur ?
- Nous avons peur nous aussi, fit la voix rocailleuse de Scathach la sorcière. Mais ce n’est pourtant pas cette vague qu’il faut craindre. Elle sera retombée bien avant d’avoir rencontré les côtes, et même le Cap du Caramel Mou. Toutefois, si elle vous a semblé si énorme, préparez-vous au pire si vous ne parvenez pas à enrayer le cataclysme à venir. »
Selon des habitudes ancrées en lui alors qu’il était encore jeune adolescent, Aladdin détestait qu’on lui donne ordres et conseils. Lorsque l’incroyable vaisseau amiral des sorcières avait réapparu, surgissant des flots pour engloutir littéralement leur propre navire, Aladdin avait été le seul à demeurer sans bouger sur le pont. Néanmoins, il ne fallait pas songer à un quelconque exploit : l’effroi l’avait tétanisé sur place. Aladdin avait même eu besoin d’un bon moment pour recouvrer ses esprits, alors qu’ils étaient déjà recueillis à bord et conduits en salle de commandement. Une sémillante jeune femme prénommée Esméralda, aux bondissantes boucles cuivrées, les avait menés parmi des coursives sinueuses, prouvant que l’intérieur de cette énorme chose était semblable à l’extérieur. Des branches de toutes sortes, sommairement polies, jamais plus longues que dix longueurs de paume, se confondaient les unes dans les autres, formant sols et parois inextricables.
Le représentant de la délégation des Mille et Une Nuits avait découvert tout cela d’un pied hésitant, pour se sentir rapidement rassuré sur la question. Affronter la vague de front sans éprouver le moindre remous avait au moins balayé ses derniers doutes à ce sujet. Ils semblaient bel et bien à l’abri. Ce que la proximité des sorcières ne pouvait pas réaliser selon lui. Ses Djinns, déjà en alerte, s’étaient finalement terrés dans le navire, Aladdin n’osant pas demander à Levis de l’accompagner, craignant d’être rabroué un peu plus encore par ces mégères à balai.
Et cette manie d’exposer ainsi leur chair ! A quoi pouvaient bien servir ces bandes de cuir et les froufrous qu’elles portaient, et qui en cachaient si peu ? Jamais on ne leur aurait permis de se promener ainsi chez eux ! La délégation avait fini par rejoindre ladite salle de commandement, une vaste pièce en croissant de lune, ouverte sur l’extérieur par l’entremise d’une large baie transparente qui n’était pas de verre, et au centre de laquelle se dressait une colonne surmontée d’une boule de cristal, plus grosse que la plus volumineuse des perles que Sindbad avait pu admirer lors de ses innombrables voyages en mer. Dans une ronde bondissante, de menus chaudrons de fonte filetés d’or semblaient servir de siège se mouvant à un pied du plancher, retournés sur eux-mêmes.
Depuis, Aladdin avait l’impression d’évoluer dans un crépuscule permanent. Les sorcières étaient visiblement en mesure de s’en draper, se dérobant à leurs regards dès qu’ils se faisaient un peu trop appuyés. Les deux plus âgées surtout. Aladdin avait rapidement cessé de plisser les yeux, réticent de toute manière à faire plus ample connaissance. Sindbad, de son côté, conservait une fois de plus ses manières sibyllines et posées. L’agacement d’Aladdin avait crû encore en rencontrant le Doyen de la Tour ! C’était bien l’une des dernières personnes qu’il aurait eu envie de retrouver ici ! Mais le vieillard avait cela dit changé : sa mine, sa prestance, avaient recouvré un vernis de jeunesse qu’il avait été loin d’afficher lors de leur précédente rencontre.
Aladdin n’avait pas plus apprécié le détachement et la légèreté des sorcières dans leurs éclaircissements, du moins, les premières minutes. Ensuite, elles s’étaient montrées beaucoup plus explicites, et parfois même revêches. Mais si ce que les sorcières prétendaient se vérifiait… Même lui n’aurait aucun prétexte pour leur donner tort ! Féerie courait un très grave danger, le plus dramatique sans doute depuis que le monde s’était finalement scindé en deux réalités, et les Mille et Une Nuits ne pouvait pas se retrancher derrière leur désert. Les cataclysmes redoutés s’annonçaient bien trop puissants pour s’en remettre à ce qui avait fait leur force durant des siècles. Aladdin savait où se situaient leurs priorités quand la nation toute entière se trouvait en péril.
« De combien de temps disposons-nous pour enrayer la remontée de… comment appelez-vous cela ? L’Atlantide ?
- Oui. Mais pour ce Lord Summerisle, il s’agit de l’Ile Blanche avant tout. On peut lui donner bien des noms… D’après nos dernières données, je crains qu’il soit déjà trop tard pour qu’elle demeure sous les flots. Mais nous avons encore peut-être la possibilité de limiter les effets dévastateurs de cette résurgence, » expliqua posément Esméralda, leur interlocutrice privilégiée.
Tout en parlant, elle actionnait divers manches de balayettes, qui semblaient en rapport direct avec la boule de cristal géante.
« Nous avons eu beaucoup de mal à pénétrer les intentions de Lord Summerisle, et celles-ci conservent encore pour nous une part de mystère, avoua-t-elle, Uathach maugréant sa désapprobation évidente. Toutefois, il est évident qu’il ne se rend pas compte des conséquences, ou bien qu’il a l’audace de croire qu’elles sont aisées à circonvenir.
- Je sais déjà tout cela, coupa alors nerveusement Van Helsing, nous n’avons plus le temps de nous répéter, même si ces messieurs auraient besoin de détails !
- Je suis d’accord, appuya Sindbad avant qu’Aladdin ait pu ouvrir la bouche. S’il vous plaît, kahina, nous sommes conscients de l’urgence de la situation. Si nous sommes en mesure de vous prêter assistance, dîtes-le nous sans détour ! »
Une fois encore, l’ombre parut se refermer sur l’assemblée de sorcières, tandis qu’elles paraissaient soupeser ses paroles.
« Nous avons décidé de vous mettre dans la confidence, car le Doyen ici présent avait d’ores et déjà émis le souhait de vous prévenir, Black Sabbath ou pas. Mais sans nous, il ne vous aurait jamais rattrapés à temps, et nous n’avions pas prévu de faire appel à vous. Soyons donc honnêtes. Surtout si nous voulons finalement agir de concert…, concéda tout à coup Scathach, au grand soulagement d’Abraham Van Helsing.
- Nous vous écoutons.
- Eh bien, sachez donc que le Black Sabbath n’est pas qu’un simple moyen de transport… Malgré tout, Lord Summerisle a su s’entourer dans son entreprise, et nous n’avons pas pu mobiliser assez de nos sœurs pour nous prémunir de lourdes pertes si nous l’attaquions seules.
- Crochet, devança le Doyen en hochant vigoureusement la tête, tenu informé par la lettre de Schopenhauer.
- En effet. Summerisle l’a utilisé comme son avant-garde, et s’il a su naviguer habilement, il devrait être en vue de l’Atlantide… Ou du moins, sa partie émergente. Il ne serait pas étonnant qu’il cherche alors à doubler son armateur, et qui sait ce que ce sinistre capitaine pourrait déclencher lui aussi ? Il en sait encore moins sur l’Atlantide que Lord Summerisle, et ce dernier ne l’a sûrement pas mis dans la confidence à propos d’Hadès !
- Dans ce cas, et le connaissant, intervint à nouveau Van Helsing, il est probable qu’il imagine avant tout s’approprier des richesses. Ce vieux forban doit seulement songer à un trésor de plus !
- Nous ne pouvons pas écarter l’hypothèse d’un Crochet ayant revu ses ambitions à la hausse. Depuis que vous l’avez privé du Jolly-Roger
- Nous le pensions mort, moi le premier, je vous l’ai déjà dit, et à qui rendre ce navire ? Quand bien même il se serait présenté en personne, nous aurions dû refuser ! Il s’est posé en ennemi ! »
Surpris par la véhémence et la vigueur du Doyen, si différent de celui qu’ils avaient quitté si peu de temps auparavant pourtant, le placide Sindbad prit la parole, afin d’éviter que les esprits ne s’échauffent plus avant.
« Kahina, proposez-vous de nous libérer de votre admirable vaisseau une fois en vue de ce Crochet, afin d’engager un combat naval ?
- Qu’en dîtes-vous ? s’enquit Esméralda d’une voix flûtée, comme si cela était de la dernière importance. N’êtes-vous pas le plus célèbre marin de Féerie ? Est-ce que votre nom n’est pas encore célébré jusque dans l’autre monde ? Vous, et le Capitaine Crochet, quelle rencontre au sommet, pour ceux qui douteraient encore de votre valeur ! » décocha-t-elle d’une traite, son regard négligemment posé sur Aladdin.
Le géant au turban ne put réprimer un sourire amusé.
« Ah, vous me plongez dans un bain de lait de roses ! Mais peu importe ma valeur, si cela peut sauver les Mille et Une Nuits, je n’hésiterai pas à lutter de toutes mes forces. Notre équipage n’a rien d’une troupe de mercenaires, mais avec le renfort des Djinns de mon illustre compagnon ici présent, je suis certain que nous pourrons entraver ses plans, et ceux de ce Lord Summerisle. »
Aladdin leva une main péremptoire.
« Je ne me suis pas encore prononcé ! Il faudra plus que ça, sorcières, pour m’entraîner derrière vous ! Pourquoi sommes-nous ici ? Ah, vous voulez que nous servions encore de chair à canon ! A nous de nous salir les mains sans même en connaître vraiment la raison ! Votre attitude à notre égard est intolérable ! J’exige d’en savoir plus, autant que vous !
- Ah, Aladdin, pourquoi faut-il toujours que vous vous montriez si désagréable, fit une nouvelle voix dans leur dos.
- Mais que faîtes-vous ici ? Dinarzade, enfin ! »
La jeune femme voilée les avait rejoints, au mépris des consignes laissées par Aladdin, à savoir que toute autre personne que Sindbad et lui devaient demeurer à bord de leur navire, et ne pas entretenir le moindre contact avec les sorcières. Leur nef avait été engloutie dans le ventre de la bête, mouillant désormais dans une sorte de bassin à lui seul plus étendu que les jeux d’eau du palais de leur sultan. Tous autant qu’ils étaient, les envoyés des Mille et Une Nuits avaient déjà eu l’occasion d’admirer des baleines, mais le Black Sabbath dépassait l’entendement par sa taille gigantesque.
La dénommée Dinarzade, au déhanché lascif encore encouragé par le roulis du Black Sabbath, comme si elle n’avait rien entendu des protestations d’Aladdin, sembla précisément englober d’un geste le vaisseau tout entier.
« N’avez-vous donc pas écouté ce qu’on a pris la peine de vous rapporter ? Ce bâtiment n’est pas fait seulement pour voyager en groupe et bien plus vite qu’en balai.
- Et comment le sauriez-vous, vous qui n’êtes que la sœur de Shéhérazade. Si ce n’étaient vos liens de sang, on ne vous tolèrerait sûrement pas à la cour, et voilà que vous me défiez encore ! Retournez avec vos semblables, parmi les serviteurs ! Encore que vous n’êtes sûrement pas assez bonne pour servir en cuisines, et que dire du harem…
- Aladdin Sane, ne vous emportez pas comme un enfant capricieux, minauda-t-elle toujours sans afficher le moindre trouble. Comme tous les membres de notre délégation, j’étais disposée à vous suivre, mais vous avez voulu une fois de plus décider pour nous, alors que vos talents de négociateurs ne nous ont pas vraiment servis… De plus…
- Vous êtes l’une d’entre elles ? interrompit encore le Doyen, c’est cela ? pressa-t-il. J’aurais dû le deviner plus tôt !
- Une sorcière, elle ? Mais c’est de la folie ! s’emporta le porteur de Djinns.
- Ne vous le reprochez pas, répondit gentiment Dinarzade à l’intention du Doyen. Nous nous rendons toutes compte que vous n’étiez plus vous-même lors de notre première rencontre. Je suis sincèrement très heureuse de pouvoir rencontrer le véritable Abraham Van Helsing. »
Sur ce, celui-ci se pencha en avant et lui baisa la main, oubliant quelques instants la tension qui le tenaillait. Aladdin en profita pour échanger un regard de pur désarroi avec Sindbad, mais le marchand secoua imperceptiblement la tête, signifiant sa désapprobation. Lui aussi devait bien s’avouer surpris, mais avait su le dissimuler. Aladdin avait beau prétendre désirer tout connaître de la situation, il ne supportait pas ce qu’il estimait des atteintes à sa personne. Et c’était le jeune ambitieux qui les retardait ! Pourtant, Sindbad fut encore plus étonné de le voir se contenir et relancer de lui-même la discussion :
« Peu importe après tout, il est vrai que nos interdictions ou nos derviches ne pouvaient pas vous empêcher d’étendre vos ambitions par-delà les dunes de notre désert, maugréa-t-il toute de même. Mettons ça de côté pour l’instant ! A quoi donc peut bien servir votre vaisseau amiral, si ce n’est pas seulement un balai géant ? Allez-vous m’expliquer, chère Dinarzade ?
- Non, c’est à moi de jouer ! gloussa Esméralda, et vous n’êtes pas loin avec votre balai géant. Il a été bâti avec des milliers et des milliers de nos fidèles montures… Ajoutez à cela notre présence par centaines, et les liens que créent et soutiennent nos boules de cristal…
- Au fait, Esméralda, au fait ! fit le Doyen, battant sa coulpe. Je suis sincèrement désolé de vous brusquer, mais nous n’avons plus le temps d’entrer dans les détails, et sans vouloir me montrer désobligeant, nos camarades des Mille et Une Nuits ne sont peut-être pas très au courant des choses magiques, du moins, dans notre façon de les traiter. Le Black Sabbath peut être utilisé comme une arme, un catalyseur comparable à une baguette magique géante, c’est cela ?
- Oui, et il faudra certainement donner sa pleine mesure si nous voulons contrer les effets de la remontée de l’Atlantide.
- Très bien, je comprends, médita Aladdin, la main sur son cimeterre, et commençant à faire les cent pas tout en évitant les recoins les plus sombres de peur de tomber nez à nez avec une autre sorcière. Il faut donc vous protéger ?
- Si nous voulons avoir une chance de réussite, en effet. La position de la Lune, la phase de la remontée, notre concentration commune… Nous nous trouverons à découvert, c’est fatal. Il est impossible de faire face à ce qu’Hadès prépare, en même temps qu’aux méfaits de Lord Summerisle, épaulé par le vil Crochet.
- Bon, nous vous apporterons notre soutien, convint Aladdin, battant les bras d’un geste magnanime. N’ayez crainte ! Je me doute que malgré tout, vous restez des femmes, et en tant que telles…
- Qu’en est-il alors d’Apollon ? interrogeant Sindbad, préférant éviter que le jeune homme n’envenime la conversation en s’autoproclamant protecteur des sorcières, les agaçant un peu plus. S’il parvient à vaincre Hadès, la remontée de l’Atlantide devrait s’interrompre d’elle-même, je me trompe ?
- Malheureusement, soupira Esméralda, semblant chercher le soutien tangible de ses aînées, cela ne se produira pas. Apollon ne remportera pas son combat.
- Comment pouvez-vous en être aussi certaine ? s’étonna Sindbad, tandis qu’Aladdin étouffait un gloussement moqueur.
- Autant tout vous révéler sans détour à présent. Eh bien… En orientant la vengeance de Lord Funkadelistic, en voulant en faire son vassal, Hadès savait ce que pouvait devenir, ou du moins, incarner Schopenhauer. Apollon, le Dieu Soleil.
- Cet Hadès… Dispose-t-il donc de moyens supérieurs ?
- Non. Apollon était le plus puissant des Immortels après le Dieu du Tonnerre, et celui-ci n’est plus depuis bien longtemps… Vaincre Hadès est envisageable. L’Empereur des Enfers lui-même en a conscience, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a envoyé un messager, son Fou, à Delphes, il y a quelques mois de cela.
- C’est un ancien sanctuaire dédié à Apollon, hors de Féerie, précisa doctement le Doyen, des plus intrigués.
- Le Fou d’Hadès était chargé de dérober un artefact très important, un attribut qu’Apollon a complètement négligé dans sa quête de vengeance, oubliant de restaurer autre chose que sa force brute. Cette chose se nomme l’omphalos. Le centre du monde, tel que l’avait défini Zeus. Des mondes plutôt…En se retrouvant en sa possession, Hadès dispose maintenant du nécessaire afin d’étendre son domaine au-delà de Féerie. Les conséquences iront bien plus loin, transformant les deux mondes en séjour des morts beaucoup plus aisément, presque sans besoin de conquête par les troupes du démon. Nous avons déterminé l’emplacement de l’omphalos, à Dité même, la capitale des Enfers. Comme Apollon ne s’en ait jamais soucié, l’artefact a peut-être déjà été détruit, mais ce serait encore plus grave.
- Cet omphalos détient-il vraiment un pouvoir aussi redoutable ?
- Si l’on s’en sert à des fins néfastes, oui, fit Esméralda, sans équivoque. Il peut agir comme une sorte de siphon, dont le contrecoup accélérera la remontée de l’Atlantide. Nous avons découvert il y a peu de temps que c’était avec cela qu’Hadès comptait canaliser les énergies d’Apollon.
- C’est donc pour cela qu’il va perdre, privé de ses forces vives ? avança Sindbad.
- Non, ce n’est pas aussi sommaire. L’omphalos dispose d’une influence qui s’étend bien au-delà de ces fonctions d’équilibre. Il est lié à Apollon, quoi qu’il se produise. En réalité, il pourrait tout aussi bien lui rendre au centuple ce qu’il lui dérobera. Révéler le Dieu Soleil dans toute sa splendeur… Ce qui n’est pas forcément plus rassurant quand on sait comment il peut aussi bien réchauffer que tout calciner sans distinction ! Sans doute que le Seigneur des Enfers saura en user à ses dépens, mais si Apollon doit s’incliner, ce ne sera pas à cause du rapport de force… Avant la fin de leur duel, Apollon aura choisi l’égoïsme qui sied tant aux dieux…
- Il n’est pas du sang dont on forge les héros…, murmura Van Helsing, se remémorant les paroles de Scatach.
- Et nous avons malgré tout une chance ? poursuivit Sindbad, bras croisés, résolu à soupeser toutes les informations. Bellérophon est bien parti avec lui, peut-être pourrait-il…
- Tout ce qu’il y a espérer, lui répondit le Doyen d’une voix lasse pour la première fois depuis qu’il avait recouvré sa vaillance, c’est que ce jeune écervelé ne défiera pas Hadès ! Ce n’est pas de lui dont nous aurions besoin… Mais de Cuchulain ! »
Les yeux de chat de Dinarzade s’illuminèrent, une lueur de malice au fond de ses prunelles. Le Black Sabbath avait désormais en ligne de mire un galion à la voilure reconnaissable entre toutes.

Hadès et Apollon tourbillonnaient dans les cieux, montant de plus en plus haut, comme s’ils étaient prêts à s’écraser contre la voûte des Enfers. Le Musagetès était souvent réduit à une pâle silhouette aux allures de luciole, écrasée par la masse du noir dragon. A plusieurs reprises, il parut même devoir être prisonnier de ses griffes, de ses crocs, de ses ailes démesurées, manquant de peu d’être anéanti sans pitié.
Pourtant, leur fantasmagorique farandole se poursuivait, encore et encore, devant une assistance à présent clairsemée et figée par l’enjeu. Les troupes de Ganelon avaient finalement été emportées par les débordements du Phlégéthon, d’Archibald, ou des Griffons, qui les avaient totalement dispersées aux quatre coins du champ de bataille. En comparaison, moins de trente Hyperboréens avaient survécu à la bataille, les rescapés se regroupant sur des rochers en hauteur, parfois secourus par les Griffons. Plusieurs de ces créatures magiques avaient toutefois péri en se jetant contre le dragon, ennemi invincible mais tellement viscéral pour les gardiens des temples d’Apollon…
Kate sursauta malgré elle lorsqu’une pluie de rochers s’abattit sur la cité ravagée, le colossal dragon s’en prenant bel et bien à la voûte, la frappant par défaut, tandis qu’il ne parvenait pas à se saisir d’Apollon. Les deux adversaires semblaient appartenir à une toute autre dimension, soudain tellement éloignés de leurs armées respectives, et bien au-delà d’une question de distance… Des dieux ? On aurait plutôt cru que les Titans eux-mêmes s’étaient libérés de leur éternelle prison. Peut-être d’ailleurs étaient-ce eux qui s'ébrouaient dans les profondeurs infernales, contribuant à la remontée des Enfers ?
Archibald n’avait cependant que faire de considérations de cet ordre. Un casque complètement fracassé par ses soins lui retomba lourdement sur le pied, sans qu’il réagisse plus avant. Douillet comme il était, il aurait dû ! Kate n’était pas encore parvenue à le tirer hors de sa vision guerrière, tiraillée entre son fiancé et le combat décisif qui avait débuté.
« Archibald… Archie… Tu as dit savoir où est emprisonnée Cendrillon ?
- Oui, oui ! Et tant d’autres choses, tellement d’autres histoires qui se disputent une place dans mon esprit ! se prit-il la tête à deux mains.
- Mais alors, où ? Si tu le sais, il faut vite…
- Non ! gronda le jeune homme, presque méchamment. De toute façon, c’est inutile maintenant ! Il va le lui dire lui-même.
- Hadès ? Mais pourquoi ferait-il ça ?
- Parce que dans le cas contraire, Apollon se débarrassera de lui, purement et simplement, expliqua Archibald, la jeune femme notant que pour la première fois, il avait prononcé le nom d’Apollon avec sérieux et respect.
- Il peut l’emporter ?
- Sans doute… Pour l’instant, si je me fie à ce que je vois, je dirais oui en tous cas ! Il y a forcément une part de bluff pour Hadès, on ne peut pas afficher une telle assurance, en sacrifiant ses troupes et une ville entière ! D’autant qu’occupé ici, il se trouve obligé de faire l’impasse sur les opérations de remontée de l’Atlantide. Hadès n’a certainement pas l’esprit aussi serein qu’il le prétend. Ou alors, il ne faut pas s’étonner si on perd, ajouta-t-il dans un sourire narquois, se souvenant, non sans difficulté, de son affrontement passé contre Lord Funkadelistic.
- Archibald, tu… Me reconnais-tu vraiment ?
- Il fallait que je vienne, tu comprends ? répliqua-t-il sans relever sa question. Je ne pouvais pas… Je ne pouvais pas rester en arrière ! Avec tout ce qu’elle m’a dit, le Fou, si tu savais, je…
- Elle ? Le Fou était une femme ?
- Comment ? Eh bien, hum, oui !
- Alors, j’espère que vous n’avez pas lutté au corps à corps… » grinça la jeune femme.
Archibald lui renvoya une œillade comique qui la rassura bien plus que des mots. Au-delà de la boutade concernant le Fou d’Hadès, le jeune homme se montrait encore capable de réagir comme il l’avait toujours fait avec elle. Kate gémit néanmoins, le dragon noir à la poursuite d’Apollon fuyant au devant de lui, plongeant en piqué au milieu des ruines de la ville, soulevant des tornades de poussière nauséabonde.
« Ne t’inquiète pas ! Tu ne vois donc pas qu’il se joue de lui ? Si Hadès n’a vraiment rien de plus à offrir, il ne sera que le témoin de sa propre mise à mort ! »
Une tour supplémentaire s’écroula, multipliant une fois de plus les décombres, tandis qu’Apollon se perchait à distance du dragon, sur un corbeau intact des murailles extérieures.
Kate sentit soudain un ultime frisson lui saisir l’échine, d’étranges paroles lui montant aux lèvres sans qu’elle puisse les retenir bien qu’elle l’ait désiré tout autant que le besoin se révélait irrépressible.
« L’archer divin, qui jamais auparavant ne s’était servi de ses armes que contre les daims et les chevreuils prompts à la fuite, l’accabla de mille traits. Par de noires blessures se répandit le sang de la bête… » déclama-t-elle avec une ferveur qui ne contenait plus l’ombre d’une incertitude.

Apollon darda un regard moqueur vers l’une des gueules encore indemnes du monstrueux dragon qui le menaçait à chaque instant avec plus de hargne que le précédent. La poursuite aérienne à laquelle l’avait contraint Hadès ne l’avait pas poussé dans ses retranchements, pas plus que véritablement mis en difficulté. Certes, la bête se révélait beaucoup plus agile en plein vol, mais sans parvenir pour autant à se hisser au niveau d’Apollon, qui devait pourtant user de magie rien que pour se mouvoir ainsi dans les airs.
« Alors, êtes-vous satisfait de ce duel que vous avez provoqué ? s’enquit celui-ci, désormais redevenu comme indifférent. Vous semblez avoir occulté un fait important : à quoi bon la remontée de l’Atlantide, si vous n’avez pas le loisir d’en profiter ? Un dieu mort disparaît à jamais… »
Le rugissement du dragon et les battements démesurés de sa queue hérissée maintenant de piques surpassèrent à ces mots les grondements venus de la terre elle-même, alors que les Enfers tout entiers semblaient maintenant se déchirer en convulsions insondables. Archibald retint Kate par le poignet sans même s’en apercevoir, lui évitant de disparaître dans la lave en fusion trente pieds en dessous. La jeune femme elle-même parut ne pas en faire grand cas, le regard braqué de nouveau vers le duel tant de fois retardé, imitant tous les survivants.
Une gueule gorgée de crocs se précipita sur le point de mire d’Apollon, cou tendu, cette masse fulgurante se déployant tels les anneaux d’un serpent de légende. Les remparts se brisèrent de plus belle, un pan entier s’éboulant sous ce terrifiant coup de boutoir, plus retentissant que n’importe quel bélier ! Des cris de joie ou d’angoisse fusèrent aussitôt, des blocs de pierre projetés à nouveau à plusieurs centaines de mètres, averse de mort supplémentaire qui n’inquiétait aucunement les troupes de Dité, trop heureuses de servir la mort…
Mais le cœur de Kate n’eut pas le temps de s’affoler. La silhouette diaphane d’Apollon se redressait déjà, bras écartés ! Les deux mains littéralement enfoncées dans les chairs du dragon, il lui écartait les mâchoires, qu’il avait donc empêchées de se refermer sur lui ! Cette fois, il semblait devoir toutefois âprement lutter pour ne pas se laisser engloutir. Son armure de cristal luisait de mille feux, des étincelles se propageant autour de lui. Ployant sous le formidable effort, le dragon ne voulait pas lui accorder un seul instant de répit, quitte à perdre une nouvelle gueule, après les trois premières qu’Apollon avait tranchées.
Tu pensais m’avoir dompté, c’est cela ? revint alors le tourmenter la voix de l’Empereur des Enfers. Ne crois pas qu’il suffise de couper des têtes pour venir à bout de moi ! Ce n’est pas aussi sommaire ! Ne sens-tu pas comment tes forces t’abandonnent, petit à petit ? Tu es bien flamboyant mon ami, mais tu ne tiendras plus longtemps ainsi…
Et comme pour appuyer ses dires dans le sang, une autre gueule jaillie de nulle part piqua droit sur Apollon, cherchant à le surprendre en contournant sa garde par le haut. A deux contre lui, il ne pouvait plus endiguer leurs assauts combinés ! Un hurlement de rage pure fit alors chanceler le dragon, qui se redressa de toute sa taille, dépassant les murailles de Dité. Un halo de lumière avait littéralement bloqué son attaque, plus solide que n’importe quelle fortification ! Une cinquième gueule se retrouvait donc privée de ses poignards d’os, tout juste bonne à s’agiter dans les airs de manière complètement absurde, démolissant un peu plus encore la cité infernale.
« Vous croyez qu’il faudra attendre qu’elles aient toutes été mises hors de combat ? rétorqua le Musagetès, sans même une once de satisfaction. Vous me critiquez, mais c’est vous qui vous répandez et vous perdez en forfanteries dérisoires. Vous traînez maintenant les preuves de votre folie ! Regardez-vous ! Et vous présumez être mesure de faire trembler Babylone alors qu’à moi seul je suis sur le point de vous abattre ! »
Le monstre aux écailles de nuit frémit sous l’insulte, comme si Hadès n’avait pas envisagé que son duel prenne une telle tournure. Déjà, Apollon avait repris son envol, anticipant ses réactions, pour mieux disparaître dans le dos de la créature. A cause de ses dimensions fabuleusement effrayantes, le dragon avait grand peine à se mouvoir aussi librement qu’il l’aurait voulu, et Apollon en avait très vite établi la constatation une fois dissipé le choc de son apparition. Et il en eut une fois de plus la preuve flagrante. Composant plus que récitant des formules toutes faites, Apollon replongeait dans un savoir ancestral et divin, qu’il n’avait fait qu’effleurer jusqu’ici. En lui s’étaient brisées ses dernières assurances, depuis qu’il avait dû provoquer l’explosion du donjon… Au lieu d’entamer un peu plus ses réserves, cela n’avait fait qu’accélérer sa prise de conscience.
Les Enfers vacillèrent encore un peu plus lorsqu’Apollon fracassa à deux poings l’épine dorsale de la formidable créature, la clouant définitivement au sol, incapable qu’elle était désormais d’avoir recours à ses ailes.
« Et voilà, vous n’êtes plus qu’un pauvre serpent, comme je vous l’avais dit ! » s’exclama-t-il, et cette fois, sa voix porta bien au-delà des murs de la ville. Abandonnez ce duel tant que vous le pouvez encore ! Autrement…
Autrement, qu’adviendra-t-il ? Tu me tuerais sans même savoir où je détiens prisonnière ta belle ? Vraiment ? Tu semblais pourtant désirer ardemment m’arracher ce secret !
- Qu’importe… Vous avez jugé que nous devions nous affronter, soit. Vous avez joué avec Cendrillon et ma douleur depuis des années. Votre écœurant venin n’a désormais plus la moindre importance. Je vais finalement tenir mes engagements. Vous incarnez une menace pour tous, bien plus que je ne l’ai jamais été… Puisque vous avez détruit mon rêve, à moi de vous rendre la pareille. »
Le dragon mal en point parut vouloir se tapir en retrait, à la recherche d’un refuge parmi la mer de décombres qu’il avait lui-même créée. Il reculait, et reculait encore, toujours sans se soucier aucunement des dégâts ! L’Empereur des Enfers avait réellement perdu de son abominable superbe. Un silence mortuaire se répandit soudain parmi ses troupes, témoins d’une joute qui ressemblait de plus en plus à une défaite… Eux qui avaient déjà éprouvé bien des difficultés à se débarrasser des Hyperboréens, échouant même dans cette entreprise, voilà qu’ils devaient assister à la déroute de leur maître incontesté !
Allons, Apollon ! Tu choisis une mauvaise solution, très mauvaise. A quoi bon ? Quand bien même tu m’anéantirais, j’ose croire que tu n’espère pas…Par quel chemin fuir la colère infinie et l’infini désespoir ?Par quelque chemin que tu fuie, il aboutit aux Enfers. Moi-même, je suis l’Enfer ; dans l’abîme le plus profond est au-dedans de moi un plus profond abîme, qui grand ouvert, menace sans cesse de me dévorer ; auprès de ce gouffre les Enfers où je souffre semble le ciel…
Apollon fut-il touché par cette étrange confession ? La voix se tue sur le champ, Apollon ayant joint les mains et catapulté sur l’un des museaux indemnes de la bête un faisceau d’argent et de nacre mêlés, qui parut faire disparaître les ténèbres sur son passage, les annihilant comme si elles n’avaient jamais existé. Pareille à une comète à la course éperdue perçant un ciel d’orage, le trait divin s’abattit sur le dragon presqu’avec lenteur, mais absolument inexorable… Une autre tête se consuma dans l’instant, les flammes de néant dévorant son encolure…
« Il me reste toujours une alternative. Tu prétends la remontée de l’Atlantide inéluctable, eh bien alors, je n’ai qu’à la détruire avant qu’elle se soit achevée. Si c’est le cas, tous tes efforts seront morts dans l’œuf ! Ce continent maudit s’effondrera sur lui-même, et aucun cataclysme ne se déchaînera sur Féerie ou ailleurs !
Détruire l’Atlantide ? C’est donc à cela que tu aspires, pauvre fou ! Comment pourrais-tu accomplir un tel miracle ! Tu as beau te prendre pour le Soleil en personne, tu n’en es pas moins qu’un
Une sixième tête virevolta dans les airs, la plaie béante immédiatement cautérisée, dégageant une pestilence immonde se répandant au-dessus de la cité infernale comme un nuage de soufre…
« Le Soleil peut créer, mais il est également capable de détruire…, professait Apollon, tenant dans sa paume ouverte une sphère de lumière couronnée de flammèches, pareille à l’astre du jour en miniature. Quelque chose me dit que vous savez pertinemment ce qui m’arrive, même si cela vous dépasse maintenant. Tant pis pour vous, il est trop tard. A présent, c’est la destruction que vous avez déclenché…
Cesse donc ces bravades, et courbe l’échine ! s’insurgeait l’Empereur des Enfers tailladé de toutes parts. Ne crois pas pouvoir longtemps te poser en champion au cœur de mon domaine ! Tu es descendu aux Enfers, ne l’oublie pas, je suis celui qui détermine toute règle en ces lieux ! Si tu ne veux pas reconnaître notre domination, s’il est décidément impossible de te manipuler plus avant, tu n’entraveras pas plus longtemps mes visées ! Sûrement pas toi !
-Vous êtes bien en train de détruire Dité, que tant de poètes ont chanté avec effroi et merveille, et n’est-ce pas pour le chaos engendré que ma venue était tant souhaitée ? C’est bien ce que vous obtiendrez de moi… »
Le dragon fit claquer ses longues encolures, décapitées ou pas, à la façon d’une forêt de fouets cherchant une victime à punir. Mais Apollon demeurait insaisissable, bondissant de donjons en beffrois sans que jamais l’Empereur des Enfers ne parvienne à le capturer.
Tu ne peux pas comparer Dité et l’Atlantide ! mugissait-il de plus belle, tandis que les grondements du tonnerre répondaient aux vagissements de la terre avec une résonance tout aussi terrible. Tu ne devrais pas te comporter ainsi, toi qui es encore si petit à notre échelle ! Tu mérites une sévère punition…
Le Dieu Soleil se préparait déjà à rétorquer vertement, sûr de sa puissance nouvellement acquise, lorsqu’il réalisa la portée des paroles d’Hadès. Jusqu’alors, étrangement résigné et paradoxalement décomplexé, Apollon avait fait parler toute l’étendue de ses pouvoirs, s’oubliant un peu plus. Tout juste avait-il éprouvé par moments une sensation de gêne désagréable, un infime mécanisme intérieur accomplissant sa tâche avec deux battements de cœur de retard, puis trois, et quatre… Mais rien de véritablement important. Contrairement au spectacle qu’il avait soudain devant lui : à demi écrasé sous l’une de ses énormes pattes, l’Empereur des Enfers retenait Locke prisonnier.
Apollon avait pourtant cru le mettre à l’abri, le gardant près de lui au moment précis de l’explosion du donjon pour mieux le repousser loin des décombres, toujours protégé par ses effluves magiques. C’était bien lui cependant, visiblement dans un piteux état pour le peu qu’il pouvait apercevoir, son bras droit complètement désarticulé, la main en charpie. Lui, le musicien… Voilà qu’Hadès se trouvait sur le point de mettre fin à ses jours.
Que dis-tu de cela ? avait-il repris la parole. Et qu’attends-tu donc pour te lancer dans la destruction de l’Atlantide ?
- Vous voilà revenu au chantage pur et simple…
Au chantage ? Pourquoi cela ? Parce que je viens de sortir ton camarade des décombres ? Allons… Te contraindre à choisir entre la vie de ton ami, et ta folie dévastatrice ? Pas du tout. Voilà les termes de cette nouvelle donne : Cendrillon… Ta chère Cendrillon…
Le feu d’Apollon parut pâlir, tremblant brusquement.
Très bien. J’ai toute ton attention, désormais. Cendrillon avait quitté Dité depuis longtemps… Pour les Champs-Élysées !
- Les… Les Champs…
Et tu peux toujours agir avec ton égoïsme coutumier et aller la chercher, la priver de ce doux et éternel repos…Ce sont bien tes manières ! Mais dans ce cas, décide-toi immédiatement ! Car sache qu’en ce moment même, ta belle a déjà bu de l’eau du Lethé, et plus encore, elle reprend ses esprits sur mon trône… Le Trône de l’Oubli… Tu sais bien entendu ce que cela signifie. Si tu veux conserver une chance de revoir celle que tu as connue, fais diligence… Tu n’as plus le temps de songer à détruire l’Atlantide, rêve stupide. Et il te faut laisser ton ami périr…
Locke tourna péniblement la tête vers son ancien camarade de classe, les plumes de sa coiffe brisées. Il semblait avoir écouté les paroles échangées entre Hadès et Apollon, à mesure qu’un désespoir renouvelé se peignait sur ses traits défaits.
« Schopenhauer ! Ne me laisse pas ici ! se mit-il à l’implorer, d’une voix dépourvue de tout esprit narquois. Je t’en prie ! C’est toi qui m’a conduit jusqu’ici, tu ne peux pas m’abandonner maintenant ! »
Les épaules d’Apollon s’affaissèrent, les songes d’ailes qu’il arborait parurent se replier quelque peu, le lait de diamant courant en lui se tarissant à chaque instant un peu plus…
Tu gardes enfin le silence ! Contemple à quel point tes actes se révèlent dérisoires ! Je tenais à te le faire sentir, avant que tu ne disparaisses… Car je sais déjà la voie que tu vas choisir. Quoi de mieux que te voir admettre que tu n’as fait que porter un masque, te parer d’attributs qui ne te concernent en rien ! Tu n’as cessé de vouloir te croire au-dessus de tous, et finalement, tu vas prouver devant témoins que tu es toujours le même ! Un dieu ? Non ! Pauvre petit mortel… Il y a loin d’un véritable dieu à ta misérable existence. Tes perpétuelles allures de prince déchu commencent à m’être insupportables, mais finalement, tu es bien aussi prévisible que ce que j’avais supposé. Tu nous as donné ce que j’espérais. Des soupirs et des larmes…
A ces mots, Apollon Schopenhauer baissa la tête, une dépouille de sourire s’évanouissant sur ses lèvres bleuies par un froid qu’il endurait seul. L’Empereur des Enfers avait tristement raison : il n’était pas un héros, et ne se sacrifierait pas pour sauver Féerie ou même Locke si Cendrillon… Si seulement il pouvait une fois encore la prendre par la main… L’emmener loin d’ici, partir tous les deux, ce qu’il avait toujours désiré… En secouant la tête, il tâcha de ne pas tenir compte des malédictions que lui lançait Locke, incapable de retenir sa fureur et ses pleurs…

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