|
pollon Schopenhauer s’engagea dans un long corridor, un de plus, Locke le suivant à deux pas. Depuis combien de temps erraient-ils ainsi dans les recoins obscurs de cette colossale forteresse ? Le musicien aurait préféré marcher à reculons à peine avait-il quitté la tente de son ancien camarade de classe, et c’était toujours le cas ! Venir mener le siège de Dité entouré de solides soldats était une chose, chercher à pénétrer à l’intérieur de la ville, en secret, à deux…Et pourtant, il se trouvait bien là, après avoir arpenté bien des chemins détournés, qui les avaient conduits jusqu’ici. Mais justement, où avaient-ils trouvé refuge, si tant était que ce mot fût approprié ?
« J’espère que tu ne vas pas me demander où nous sommes pour la trentième fois ? lui souffla Schopenhauer.
- J’avoue que si tu répondais, ça m’éviterait de poser la question, non ? »
Et comme pour le narguer, l’autre garda un silence qui lui devint vite insupportable. Malgré tout, Locke ne se résolut pas à le troubler de nouveau. Comment savoir ce qu’il risquait de déclencher s’il le dérangeait de façon inopportune ? Schopenhauer pouvait se révéler tellement secret qu’il utilisait peut-être constamment la magie depuis qu’ils avaient pénétré dans les souterrains de Dité, sans en avertir son comparse. Et le musicien n’avait aucune envie de les mettre tous les deux dans l’embarras en perturbant sa concentration ! Qu’ils n’aient encore fait aucune rencontre en plusieurs heures à présent était déjà en soit assez magique.
Mais pas plus rassurant.
Locke était persuadé qu’un piège les attendait au tournant. Apollon avait eu beau évoquer ses liens avec un certain Eaque, et comment celui-ci avait été contraint de le laisser entrer en lui fournissant un itinéraire sûr… C’était trop. Schopenhauer ne pouvait pas ne pas se méfier ! Quand bien même ils avaient disposé de l’aide du Miroir de John Dee pour lire entre les lignes, anticipé les actes d’Hadès en le défiant sur son propre terrain, s’étaient infiltrés discrètement à l’insu de tous… L’Empereur des Enfers avait fatalement prévu nombre de manœuvres issues de l’esprit retors de son ancien allié. Vassal, même, ce qui n’était certainement pas pour convenir à une divinité qui se référait au soleil lui-même.
Le joueur de flûte d’Hamelin avait la désagréable impression que son compagnon venait régler plus qu’un différent à propos de Cendrillon… Oh, bien sûr, ce n’était pas un prétexte, loin de là ! Schopenhauer était cynique, mais sincère. Il n’était pas non plus question d’un trophée à récupérer. Apollon avait aimé Cendrillon plus que quiconque, et sa perte lui était chaque jour plus douloureuse que le précédent. Il ne se comportait pas mieux qu’une âme en peine, Locke le savait pertinemment. Mais le sort de celles-ci aux Enfers n’était pas enviable… Et le musicien devait bien reconnaître qu’il n’avait aucune envie de le partager, quelles que soient ses dettes envers Apollon…
Il serra plus fort contre lui son précieux instrument. Il pensait qu’il aurait dû s’en servir pour ensorceler les troupes et éveiller en elle une ardeur nouvelle. Locke avait d’ailleurs répliqué avant même que Schopenhauer n’ouvre la bouche qu’il n’avait qu’à utiliser un lecteur CD et des enceintes. Ces appareils avaient été une véritable découverte pour lui, et tant qu’à faire, voilà qui se serait certainement révélé plus simple que de l’emmener ! Néanmoins, avec le plus grand sérieux, comme s’il n’avait pas décelé la moindre trace d’ironie dans cette bravade mais au contraire réellement étudié cette possibilité, Schopenhauer lui avait répondu qu’il fallait que l’interprète accomplisse sa prestation au contact de son public, sur scène, et non pas au moyen d’une vulgaire copie qui le privait d’une bonne moitié de sa portée.
Soit ! Alors pourquoi décider de le prendre avec lui durant cette escapade à la dérobée et ne pas le laisser derrière lui, avec les Hyperboréens ? S’il était question de flatter leur combativité, gonfler leur cœur de rage de vaincre, leur faire oublier toute crainte de l’adversaire, c’était le moment à ne pas manquer ! Et Apollon lui avait à peine accordé l’occasion de se livrer à quelques trop brefs morceaux. Mais le flûtiste ambitionnait une symphonie ! Bien sûr, il donnait l’impression de renâcler, encore maintenant, mais il avait ses propres raisons de venir… Ou les avait eues… Démontrer de quoi il était vraiment capable, éclabousser ses détracteurs de tout son talent ! Jamais ils ne verraient démonstration plus magistrale, qui marquerait Féerie pour toujours ! Impossible d’oublier le joueur de flûte d’Hamelin, ou de faire semblant, après cela !
« Est-ce que tu serais en train de rêver, par hasard ? le fit soudain sursauter Schopenhauer, choisissant bien mal son instant.
- Je ne suis pas Morphée, maugréa Locke, dérangé dans sa rêverie revancharde.
- Si tu comptais faire référence à celui qui descendit aux Enfers, il s’agissait d’Orphée, tu te trompes d’une lettre… »
Locke leva les yeux au ciel, ou plutôt, à la voûte de pierre et son armature de ferraille, suintante de toutes parts. Comme pour lui faire écho, un grondement monta des profondeurs de la forteresse, et il manqua trébucher. Le musicien ne se trouva pas vraiment surpris, car c’était loin d’être le premier ! Dité toute entière paraissait secouée de soubresauts de plus en plus violents, pareils à la respiration saccadée et monstrueuse d’un dragon se réveillant. A se demander même parfois si rencontrer Hadès serait bien nécessaire : peut-être qu’ils finiraient tous autant qu’ils étaient ensevelis sous une gigantesque montagne de gravats… Une alternative beaucoup moins glorieuse que ce qu’il avait envisagé, et surtout, plus radicale !
Tout à coup, la coiffe emplumée de Locke lui parut étrangement inconfortable, le mettant en sueur. Etait-ce simplement la faute à ses pensées oppressantes ? Car les souterrains de Dité ne connaissaient en rien la froidure mortuaire de l’extérieur. Là-bas, le musicien avait dû faire plusieurs fois attention à ne pas laisser ses doigts s’engourdir, quand il ne s’agissait pas de son esprit. Tout cela n’avait bien entendu rien de normal, même pour un monde où la magie exerçait une influence prépondérante, et Schopenhauer les avait prévenus. Les Enfers n’avaient rien de commun avec une simple dimension inférieure des Terres de Féerie, et Hadès y régnait en maître incontesté, imposant ses directives non seulement à ses serviteurs, mais aussi à la terre elle-même. Tout était fait pour que les vivants soient peu à peu rongés par une torpeur surnaturelle.
Pourtant, la donne avait changé une fois à l’intérieur de la cité. Ses étranges coursives n’exhalaient pas de froid incommodant, mais au contraire, une chaleur de plus en plus sèche, étouffante. Non, le couvre-chef bohème de Locke n’était pas l’unique responsable de sa liquéfaction. Apollon de son côté n’en souffrait visiblement pas, continuant d’avancer d’un pas sûr, aussi silencieux qu’un chat sur du velours. Il avait sommairement expliqué au joueur de flûte qu’ils devaient franchir les neuf cercles composant la ville en suivant leur contour, jusqu’à rejoindre petit à petit le dernier, et non pas en tirant droit devant eux, brisant chaque cercle l’un après l’autre. Locke aurait bien aimé savoir pour quelle raison il semblait impératif de procéder de la sorte, mais il comprit sans sourciller que ce n’était pas le bon moment. Il n’avait toutefois pu se retenir, sa curiosité piquée au vif…
« Cela ne te dérange donc pas de les avoir trahis ?
- J’aurais été déloyal ? Tu es si surpris ? Tu connaissais pourtant mes intentions. J’avais besoin d’une diversion. Diane et les Muses sont en train de me la procurer. Bellérophon retient le Fou.
- Oh, mais je ne remettais pas en cause son déroulement, ou sa conception.
- C’est pourtant ce qui importe le plus…
- Aucun remord ?
- Pourquoi toutes ces questions ? tiqua tout de même Schopenhauer. Tu as accepté mes conditions, tu ne peux pas te poser en juge à présent.
- Ce n’est pas mon intention, se défendit Locke. Simplement… Tu me paraissais différent de celui que je connaissais à la Tour.
- Oh, de la déception dans ce cas ? Tu voudrais peut-être que je te présente mes excuses les plus plates ? » conclut-il avec un sourire narquois.
Le musicien haussa les épaules. S’était-il encore fait des idées ? Du temps où ils étaient élèves, Schopenhauer se liait parfois avec certaines personnes, pour mieux s’en écarter une fois obtenu ce qu’il convoitait. Il n’était même pas un authentique misanthrope, et c’était sans doute encore pire. Pourtant, avec Cendrillon… Et maintenant… Locke était certain qu’au-delà de ses effets méprisants, son ancien camarade de classe était parvenu à évoluer sans l’aide de Cendrillon. Etait-ce cette constatation qui l’effrayait ? Se dire que la vie pouvait exister et continuer sans elle ? Quand bien même il en aurait eu conscience, il semblait résolu plus que jamais à démontrer qu’il était capable de défier cet ordre des choses.
« J’ai pour ambition d’en finir avec Hadès. Tous autant qu’ils sont, ils pourront me remercier, non ? reprit celui-ci, comme s’il s’estimait contraint d’en dire plus, malgré tout.
- Si tu le dis… Tu as sans doute raison, comme toujours, n’est-ce pas. »
Et voilà qu’ils étaient tous les deux agacés ! Mais Locke ne s’estimait absolument pas fautif, même si faire éclater une dispute en cet instant ne représentait pas une option des plus séduisantes…
Tout comme il se rendit compte qu’il n’y avait décidément rien d’immuable… D’un geste de la main, Apollon lui indiqua qu’ils venaient de franchir l’entrée d’un nouveau niveau, après l’avoir longtemps longé. Mais celui-ci ne présentait que peu de points communs avec les précédents. Les sombres couloirs du donjon les avaient finalement conduits près du cœur de Dité, là où les démons tenaient assemblée.

Archibald ne put saisir le Fou d’Hadès autrement que par ses bandages nouvellement révélés, affirmant enfin sa prise, à deux mains, pour le soulever à bout de bras ! Jusqu’à présent, et même avant qu’ils aient repris leur duel, le jeune homme avait eu du mal à s’approcher d’elle au corps à corps, la tenue excentrique du bouffon si glissante et si moulante qu’il était impossible de s’en servir pour l’attraper. Et bizarrement, Archibald avait moins de répugnance à lutter de cette façon, maintenant qu’il savait que son adversaire n’était autre qu’un individu de sexe féminin !
Ou du moins, c’était ce qu’il avait estimé tant qu’il avait réussi à garder l’esprit clair. Depuis de longues minutes désormais, Archibald n’avait plus pleinement conscience de ses actes. Sa conscience s’était en fait lancée dans plusieurs galops d’essai auparavant, mais c’était seulement à présent qu’elle se débridait. La course contre Shetan, ce combat, avant que la soudaine révélation concernant le Fou le ramène à la réalité brute. Mais l’intermède avait été d’autant plus bref que la jeune femme n’avait pas supporté ce qui lui paraissait sans doute comme un aveu honteux. Pourtant, passé un instant de stupeur, Archibald ne s’était pas distingué par ses beaux gestes ! Le Fou ne pourrait pas l’en blâmer, lui qui avait poussé à reprendre l’affrontement au plus vite.
Et tant pis si son costume n’avait donc plus rien de flambant neuf ! La jeune femme aux boucles brunes n’en demeurait pas moins une combattante redoutable. Et ses tours de cartes fonctionnaient toujours aussi férocement ! Archibald en fit à nouveau l’expérience, les lames se jetant sur lui avec des crépitements qui auraient été bien peu ordinaires pour un jeu de cartes classiques. A croire qu’elles étaient non seulement enchantées, mais aimantées ! Pourtant, le jeune professeur ne tiquait même plus sous cette pluie de trèfles ou de carreaux. Les bras ensanglantés, ses propres vêtements aussi constellés d’accrocs que ceux du Fou, Archibald luttait pied à pied.
Malheureusement pour lui, la jeune femme se rétablit de son vol plané sans même en avoir souffert, prenant appui à deux pieds sur l’un des seuls troncs d’arbre encore debout ! Le choc l’abattit, mais elle ne bougea pas d’un pouce quand il s’écrasa dans la poussière, conservant un parfait équilibre. Le jeune homme grinça des dents. Il n’en avait pas encore fini ! Et voilà qu’il lui fallait repartir au contact, ne plus lui laisser le temps de préparer le tour suivant. Depuis que la reprise de leur combat avait sonné, il n’avait plus échangé un mot, conversant par râles et grognements. En d’autres circonstances, et en y ajoutant le fait que la respiration hachée de la jeune femme conférait à sa poitrine des propriétés hypnotiques, Archibald aurait sûrement cligné des yeux en cédant au parallèle le plus grivois.
Mais le jeune professeur visait autre chose maintenant. Quoi ? Il ne le savait pas exactement. l’Epée de la Chimère avait répondu à sa colère, sa frustration, et pourtant, cette fois, elle ne constituait pas la clé. Ce qui l’animait avec une telle ardeur n’était pas un simple artefact, aussi puissant fût-il. Et son anneau brûlait à son doigt plus que jamais ! Toutefois, ce n’était quasiment qu’en réaction, et non pas car l’épée l’avait sauvé. Non, simplement secondé, en tant que catalyseur et non plus déclencheur. Il ne lui devait rien, l’énergie qui l’animait venait de sa propre personne ! Dans ce cas, pourquoi se sentait-il comme supplanté par une ombre trop grande pour lui ? Tandis qu’il affrontait avec rage le Fou d’Hadès, des flashes complètement incongrus et déplacés le martelaient de façon de plus en plus soutenue.
Une ruse inédite de son adversaire ? Si c’était vraiment cela, pour quelle raison se serait-il senti gagné par des bouffées de pure euphorie, un peu plus à chaque coup de semonce ! Archibald s’était jeté dans la lutte en abandonnant toute retenue, là où il était demeuré si longtemps indécis. Le Fou avait répliqué sans sourciller, la jeune femme oubliant seulement ses plaisanteries morbides pour se recentrer elle aussi sur leur duel. Aux alentours, le Verger du Diable bruissait de mille maux. La brise s’était changée en bourrasques balayant les charmilles, si fort qu’elles auraient été capables de faire courber la tête à n’importe qui d’autre, pendant que des copeaux de bois virevoltaient dans les airs, manquant de crever un œil aux deux combattants. Mais ni la jeune femme, ni Archibald n’en avait cure, à peine conscients de ce cadre toujours plus lugubre.
« Alors, tu pensais avoir déjà remporté la victoire contre une pauvre jeune fille en détresse, n’est-ce pas ? jappa néanmoins le Fou.
- Je pensais surtout que tu avais compris que fille ou garçon, ce n’était pas vraiment important pour moi ! grinça Archibald, étonné de la manière dont les mots se bousculaient dans sa bouche. Si tu ne veux pas discuter, finissons-en ! »
Son adversaire ne manqua pas son coup d’œil en direction de Dité, lointaine silhouette de feu et de ténèbres à l’horizon. Archibald ne parvenait pas à quitter la cité des yeux, même au plus profond du combat. Et pas seulement parce qu’on l’y attendait. Oui, il s’était décidé afin de suivre Kate, mais désormais, une autre motivation le tenaillait. Toujours sans pouvoir la définir. Comme ces pulsions qui faisaient battre son cœur plus vite et le poussaient à se jeter sur le Fou d’Hadès sans plus chercher à trouver une alternative autre que cette lutte acharnée.
« Tu crois que tu devrais te trouver là-bas ? lui lança la jeune femme, goguenarde, mais de plus en plus essoufflée. Mais qui te dit qu’il y a quelqu’un qui espère ta venue ? Il n’y a que toi et moi ici !
- Alors tant pis pour toi, car il faut que je m’y rende, coûte que coûte. »
Et Archibald bondit sur le Fou en le saisissant par la taille, la tête en avant, ce qui n’était pas aussi douloureux que ce qu’il avait imaginé. Bien entendu, il n’aurait jamais calculé pareille manœuvre un moment plus tôt… La jeune femme costumée eut la respiration coupée nette par cette prise si peu orthodoxe ! Anticipant ses réclamations pour tricherie, Archibald la fit basculer sans plus de ménagement dans la poussière, une main sur la bouche pour l’empêcher d’utiliser encore sa langue de vipère.
« A mon tour ! » sourit-il en songeant à comment le Fou avait littéralement pris le dessus lui aussi.
Celui-ci parvint pourtant presqu’aussitôt à se libérer de son bâillon improvisé.
« Est-ce que tout cela est si amusant que ça pour toi ? s’emporta-t-elle, prête à rompre.
- Et pourquoi serais-tu la seule à pouvoir t’amuser ? »
La jeune femme en resta la bouche grande ouverte, incapable d’articuler une seule menace aigrie, réaction incroyable de sa part ! Pour rivaliser avec Archibald, le Fou d’Hadès avait finalement dû s’employer sans retenue, jusqu’à voir ses ressorts comiques ou pas sur le point de céder. Et les paroles du jeune homme venait de lui faire baisser sa garde plus sûrement que n’importe lequel de ses coups. Jouait-il avec elle maintenant ? Pas depuis qu’elle n’avait pu cacher sa nature, mais au moment où il était devenu plus puissant que Schopenhauer ? Car il l’était en cet instant. Et largement. Difficile de savoir exactement ce que son regard dissimulait, mais il n’y avait pas que de l’urgence chez Bellérophon. Mais aussi du plaisir. Oui, du plaisir à se battre, comme si c’était soudain la chose la plus importante pour lui.
Ce qui n’était plus le cas de la jeune femme.
« Hadès a exigé que je te tienne éloigné de Dité, que je t’empêche de rester aux côtés de Schopenhauer !
- Ne t’en fais pas, je sors rarement avec ses œuvres intégrales sous le bras ! Et qu’est-ce que ce cher Hadès a fait pour toi à part te donner des ordres comme au dernier de ses sous-fifres ? »
Et sans plus attendre, Archibald glissa une main avisée sous ses bandages renflés, extirpant un jeu de cartes qui n’avait pas encore été utilisé, et qu’il avait précédemment seulement entrevu. Il avait toutefois remarqué les émanations qui semblaient en provenir, comme guidant toutes les autres lames des différents paquets que le Fou d’Hadès multipliait à foison. La jeune femme ne se releva pas, demeurant étendue sur le sol, la respiration lourde, les membres tremblants, bras en croix. Archibald décacheta le jeu, orné d’un ruban écarlate. Son intuition ne l’avait pas trompé, mais il n’aurait pas imaginé découvrir des cartes telles que celles-ci. Sur chacune d’entre elles, au lieu des figures du tarot, on avait représenté Apollon Schopenhauer, le Doyen, Archibald lui-même, ou bien… Kate.
« C’est donc comme ça que tu nous courais après…
- Comme tu es perspicace ! maugréa le Fou, se relevant sur un coude. Oui, il fallait un moyen sûr et rapide de vous localiser, et de vous garder à l’œil selon vos déplacements…
- Et de nous haïr, » nota Archibald, tandis qu’il sentait monter son ressentiment envers Schopenhauer à mesure qu’il observait la sienne, et son rictus hautain.
Comment avait-il pu accepter de le suivre jusqu’ici ? Il secoua la tête. Qui que soit le concepteur de ces artefacts, il y avait mis une bonne dose de malice et de méchanceté. Les avoir portées sur son cœur durant si longtemps dans le cas du Fou d’Hadès…
« Pourquoi me dévisages-tu ainsi ? Tu crois peut-être que ces cartes sont les seules responsables, que sans elle, j’aurais été une gentille petite fille ? Idiot ! Je n’ai pas réussi à te vaincre, mais ça ne change absolument rien, je t’ai écarté de la route de Dité ! Je ne sais pas pourquoi mon seigneur te craignait autant, mais finalement, il n’avait peut-être pas tort…
- Tu admets donc ta défaite ? s’entendit demander Archibald, d’une voix beaucoup plus affirmée qu’il ne le pensait.
- Comment pourrait-il en être autrement ? Tu m’as désarmée, je suis épuisée, et même à moitié nue, rampant à tes pieds… Est-ce que ce n’est pas suffisant pour toi ? »
Le jeune professeur ne répondit pas mais se contenta d’afficher un grand sourire des plus niais. Son humeur était étonnante, comme si remporter la victoire effaçait brusquement tout le reste ! Le Fou lui-même avait remarqué ces changements, qui passaient et se succédaient en Archibald plus vite qu’il n’aurait battu ses cartes.
« Mais qui es-tu ? Est-ce que j’ai vraiment affronté Bellérophon ? » s’interrogea-t-elle à haute voix, tout en se redressant.
A une dizaine de mètres, son bonnet à clochettes vagabondait dans le vent, ses tintements argentés dispensant des accents moqueurs… Le jeune homme baissait la tête, serrant et desserrant les poings, comme si le Verger du Diable et tout ce qu’il représentait n’avait plus la moindre importance tandis qu’il réfléchissait. Qui cherchait donc à guider ses pas, ses gestes ? Archibald tentait de reprendre pied après la frénésie du combat, et la question lui revenait à l’esprit aussi sûrement que les flashes.
La faute à Schopenhauer ? Non, c’était le sentiment que lui avait inspiré cette carte, et pas ce qu’il croyait vraiment. Si le jeune homme ne lui accordait toujours qu’une confiance modérée, quel intérêt aurait-il eu à le rendre aussi puissant ? Pas de doute, Archibald s’était montré plus fringuant que jamais ! Après ce que l’on pouvait considérer comme un petit échauffement, il s’était estimé en mesure de venir à bout du Fou sur une jambe, s’il avait réellement voulu corser un peu les paris. C’était bien vrai, réalisa-t-il, il s’amusait. Encore maintenant ! Il avait toujours préféré se sortir des situations difficiles sans trop employer ses muscles mais plutôt sa langue… Ce contre quoi les sorcières l’avait pourtant mis en garde à plusieurs reprises. Les sorcières… Esméralda et ses complices !
Et s’il tenait là les coupables ? Archibald ne se souvenait pas de la moitié de ce qu’il avait « appris » en leur compagnie, en dehors de leurs nombreux avertissements. Leurs plaintes aussi, suite à quelques gestes maladroits qu’il aurait mieux valu oublier définitivement… Et leurs soupirs de regret, quand le jeune homme semblait ne pas saisir le sens de leurs paroles sibyllines. Si quelque chose changeait en lui, il devait certainement se tourner vers elles, et toutes leurs mystérieuses expérimentations de toutes sortes. Pendant qu’on lui donnait un balai, non pas pour apprendre à voler mais pour nettoyer des demi-dalles, qu’avait donc manigancé cette nuée de chipies ?
« Tu comptes rester planté là ? l’interpella finalement le Fou d’Hadès, qui avait su se remettre debout discrètement, mais ne cherchait pas la fuite ou la reprise des hostilités, récupérant seulement son bonnet.
- Tu m’encourages à partir ?
- Oh, ne va pas te faire des idées, je ne suis pas en train de t’aider, se gaussa-t-elle d’un sourire revêche. Je te l’ai dit, il est déjà trop tard pour tes amis… »

Locke ne disposait plus d’une goutte de salive, la gorge desséchée. Et cette sensation de brûlure s’étendait encore, allant jusqu’à lui empoisonner les poumons. Si seulement Apollon avait pris la peine de se montrer plus explicite… Ce qu’ils contemplaient tous deux en contrebas n’avait plus rien de commun avec de simples fantômes, spectres, ou âmes damnées errant en silence ou en pleurs dans les régions infernales qu’ils avaient traversées.
Mais des démons bien tangibles. Par centaines. Le joueur de flûte de Hamelin aurait cru qu’ils s’étaient déjà enfoncés très loin dans les profondeurs abyssales des Enfers, mais le puits de ténèbres qui s’ouvrait béant devant lui démontrait le contraire de façon cuisante. De démentiels escaliers en colimaçon épousaient ses contours, tourbillonnant dans le gouffre crépusculaire de ce lieu qui effrayait Locke bien plus que ne l’auraient fait les démons…
« Pourquoi… Pourquoi passer par ici ? parvint-il à articuler, le palais en feu. Je croyais qu’il n’y avait pas de plans de la demeure d’Hadès de toute façon ! On ferait mieux de chercher un autre passage, rien ne nous oblige à continuer par ici !
- Tu as donc si peur ? Nous n’avons pas encore atteint ce que tu redoutes tant, mais il est logique que le cœur de Dité soit si bien protégé, répondit Schopenhauer d’un ton égal. Tu devrais déjà être satisfait que nous n’en ayons pas rencontrés plus tôt…
- Grâce à toi, je présume ? renifla ostensiblement Locke.
- Tout à fait, hocha-t-il placidement la tête. Sans les renseignements que j’ai été en mesure de rassembler, nous serions encore au pied des remparts, à discuter d’une manière de saper les murailles…
- Et maintenant alors ? C’est fort ingénieux d’être parvenu jusqu’ici sans heurt, et je pourrai sans doute en tirer une composition honorable, mais il me manque une conclusion…, ironisa le musicien, craignant toujours d’être entendu par les démons.
- Mais, n’as-tu pas deviné ? Où que nous posions le pied désormais, il nous faudra composer avec ces sbires. Aussi puissant que soit l’assaut de mes troupes, ceux-ci ne quitteront pas leurs postes. La voie à tracer n’a plus d’importance. »
Locke secoua la tête, et les mouvements de sa plume lui parurent bien vains, lui rappelant ceux d’un courtisan de bas étage.
« Il y a forcément une autre solution ! trépignait-il malgré lui, bien loin de sa nonchalance coutumière. Peut-être qu’avec ce fameux miroir dont tu nous as rebattu les oreilles…
- Il est resté dans le camp. »
Schopenhauer n’avait pas haussé le ton, ni insufflé ne serait-ce qu’une once de moquerie. Il s’agissait uniquement d’énoncer un fait, mécanique et laconique. Mais Locke se demandait de plus en plus si un rouage ne manquait pas de précision, depuis leurs retrouvailles. Il aurait dû se montrer plus prudent. Infiniment plus. Tant pis pour la menace qui aurait pesé sur lui, entamer une nouvelle vie était sans doute difficile, mais cela valait toujours mieux qu’une mort aux Enfers… Remercier Apollon, s’enfuir dans la nuit, et s’en tenir là. Trop tard.
« Et tu m’annonces cela maintenant ?
- Je ne t’ai jamais dit que je l’avais pris avec moi. »
Locke ravala sa réplique à venir. Il ne mentait pas. S’il avait seulement pensé à poser la question au lieu de se laisser endormir par naïveté. Lui tombait toujours dans les mêmes pièges, même des années plus tard…
« Diane et les Muses vont avoir besoin du Miroir de John Dee. Il faut que leur diversion puisse tenir plus d’une heure avant d’être balayée, tu comprends ? Je ne pouvais pas l’emmener. Et de toute manière, converser avec les anges ne nous permettrait pas d’éviter les démons…
- C’est bien dommage qu’on ne puisse en convoquer une armée. »
Apollon Schopenhauer ne releva pas, et au contraire se détourna. De toute évidence, sa patience était épuisée, et il était temps selon lui d’aller de l’avant. Locke s’était bien douté qu’il ne parviendrait pas à le faire fléchir, mais qui ne tentait rien…
« Bon. Que dois-je faire ? se résigna le musicien, se saisissant de son ocarina chatoyant.
- Ce que je t’avais confié dès le départ. Les charmer. Que nous puissions passer au milieu d’eux sans que l’alerte soit donnée ou devoir combattre. Je dois… économiser mes forces. »
Locke opina du chef. Sobrement. Mieux valait ne pas songer que ces mots résonnaient comme un aveu longtemps retardé. Il n’était plus possible de reculer. Très bien. Et tant pis si le public lui faisait défaut. Un artiste vivait pour sa musique avant tout, pas pour les applaudissements ! Finalement, le temps de sa grande représentation était peut-être venu… Il avait prétendu être capable de ridiculiser Orphée. Il ne mentait pas. Le musicien posa le pied sur la marche la plus proche, précédant Schopenhauer pour la première fois depuis qu’ils s’étaient éclipsés du campement. Ses doigts agiles et marqués par la pratique étreignirent doucement sa flûte de coquillage, comme un animal sauvage qu’il fallait à chaque fois réapprivoiser… Sa maîtrise se méritait.
« Es-tu prêt ? s’enquit Apollon.
- Je crois que oui… Les distraire…
- Je te fais confiance.
- Toi, et la confiance…, marmonna Locke, manquant rater une marche à ces mots. Si c’est bien le cas, alors… Je ne vais pas seulement les charmer. Je vais leur ouvrir les portes du paradis ! »
Et dans un sourire rêveur, il porta l’ocarina à ses lèvres, les yeux mi-clos.

Le Fou d’Hadès avait certainement présumé de ses forces. Alors qu’Archibald s’apprêtait à l’abandonner sur place, et ses sarcasmes avec lui, la jeune femme avait été secouée par une quinte de toux qui l’avait comme poussée au délire. De toute évidence, les coups d’Archibald avaient laissé des marques plus indélébiles qu’elle ne l’avait cru. Elle était même retombée lourdement sur le sol, ses mains mordant la poussière qui filait entre ses doigts sans parvenir pour autant à se montrer à nouveau dangereuse. Archibald pouvait bel et bien souffler, leur duel était terminé, et son adversaire en porterait de douloureux stigmates bien plus longtemps que lui.
« Puisqu’il est déjà trop tard, tu ne m’en voudras pas de m’en aller tout de même, je préfère encore ça que rester ici », grommela le jeune professeur, soudain gêné malgré tout.
A l’abri de ses boucles brunes lui collant au front et caressant ses tempes, la jeune femme fine et racée ne décolérait pas. Mais sa fièvre paraissait en mesure de la dévorer sans répit jusqu’à ce qu’elle cède définitivement.
« Tu n’es rien pour Hadès ! martela-t-elle encore, comme si elle cherchait à s’en persuader. Tu peux toujours être fier de m’avoir vaincue, mais c’est parfaitement inutile, aussi vain que de jouer au croquet avec des hérissons ! »
En d’autres circonstances, Archibald aurait éclaté de rire, devant l’absurdité de tels propos, ou bien il se serait souvenu aussitôt de les avoir déjà entendus… Mais il avait d’autres soucis : sans qu’il ne s’en soit aperçu à aucun moment, le paysage autour d’eux avait changé. Pas un arbre ne se trouvait là où le jeune homme pensait les avoir vus en arrivant. Le Verger du Diable s’était mué en un bois touffu et inextricable. A plus de dix pas désormais, Archibald ne pouvait distinguer nul sentier à travers ces carcasses d’écorces décharnées. Comment les arbres avaient-ils pu se déplacer ainsi sans qu’il ne s’aperçoive de rien ?
« Oh, oh, tu n’avais donc rien remarqué ? renchérit le Fou d’Hadès. J’ai sans doute oublié de t’en parler, tu m’en vois désolée.
- Qu’est-ce qui s’est encore passé ? Dis-moi comment rejoindre Dité ! s’emporta Archibald.
- Et que comptes-tu faire si je m’y refuse ? Me frapper à nouveau ? minauda-t-elle en gloussant.
- Pas de ça avec moi, ma belle ! fit Archibald, agitant un doigt. Tu ne voulais pas que je te considère comme une femme, et maintenant, tu me reprocherais d’avoir levé la main sur toi alors que tu as voulu me mettre hors jeu ? Si c’est ce que tu penses vraiment, tu n’avais qu’à commencer par me dire que tu étais… Alice, n’est-ce pas ? »
Le jeune homme savoura son effet. Il avait nourri des soupçons depuis qu’il avait compris que le Fou était en réalité une jeune femme, et parler de croquet et de hérissons avait fini de le mettre sur la piste. Ses manières enfantines, sa façon de dispenser d’étranges conseils de courtoisie, ses cartes à jouer… Et son entêtement du dernier mot ! Mais si le Fou d’Hadès n’avait pas à ce nom brusquement ramené son bonnet à clochettes sur sa poitrine bandée comme si elle avait été nue, Archibald n’aurait pu en être convaincu.
« J’ai vu juste, c’est bien ça ? reprit-il. Depuis que je visite Féerie, j’ai appris à ne plus vraiment m’étonner, tu sais. Alors, que tu sois Alice ou n’importe qui d’autre, je n’ai pas de quoi en rester bouche bée !
- Grand bien te fasse ! rétorqua la jeune femme, boudeuse. Tu pourras faire valoir tes talents de détective en plus de combattant, je suis sûre que tu te crois très intelligent ! Mais Dité n’est pas plus proche pour autant…
- C’est fou, il me semblait pourtant que tu avais un caractère moins colérique que ça...
- Et que m’importe ! Tu es comme tous les autres, à t’attendre justement à ce que je me comporte comme dans ces livres ! Considérée comme une idiote ! Toujours la même petite fille ! Toute ma vie !
- Et c’est pour cette raison que tu te retrouves ici, au service d’Hadès ?
- Un tel arrangement vaut bien une allégeance… Ne jamais se mettre en colère, quelle recommandation stupide ! Durant toute mon existence, on m’a abreuvée de tout cela, sans interruption, un véritable objet de curiosité ensuite, promenée comme une bête de cirque ! Alors, quand le moment est venu de traverser le fleuve… Et qu’Hadès en personne s’est déplacé pour m’accueillir, me proposer d’oublier toutes ces choses qui m’avaient tant brimée, qui avaient écrasé ma propre existence sous le poids du mythe… De tout recommencer… Et quel pied de nez, non, que de revenir en bouffon ?
- En homme, surtout…
- J’en avais plus qu’assez de me laisser bousculer. Cette fois, c’est moi qui avais les cartes en main, vois-tu. Plus personne pour me dicter ma conduite ! Avec Hadès, j’agis à ma guise.
- Et pourquoi t’en prendre à nous ? Je ne t’ai rien fait !
- Tu n’es pas si important ! persifla la jeune femme du bout des lèvres. Pourquoi faut-il toujours que le prétendu héros s’imagine au centre des conflits ? Dans cette histoire, Hadès ne te craint en rien ! Il a cent fois, mille fois plus de ressources que je n’en ai jamais eues ! Avec vous, j’avais enfin l’occasion de m’amuser vraiment, d’inverser les rôles ! On ne se jouait plus de moi à mes dépens, c’était moi qui distribuais les bons et mauvais points !
- Je vois… Eh bien, je dirais que maintenant, ou plus tôt, il t’a manqué une bonne fessée ! Moi qui croyais que je venais de t’en donner une, on dirait bien que ça n’a pas suffit à te faire tenir ta langue…
- Et toi non plus ! Quel beau parleur tu fais, Bellérophon ! Tu es décidément bien intriguant…
- Ah oui ? Ce n’est pas vraiment ce que je dirais de moi pourtant. Mais les filles aiment bien les hommes mystérieux, non ?
- Ne te fais pas d’illusion, pauvre bonimenteur ! ricana le Fou d’Hadès, ramenant sous lui ses longues jambes galbées pour s’asseoir de façon plus confortable. Et puis, n’as-tu pas une gente dame à secourir ?
- Tu ne me fais pas peur, avança Archibald. Tu essaies, mais tu ne sais rien de ce qui peut se passer là-bas, et j’ai confiance en Kate. Je l’ai plus souvent déçue que l’inverse. Je n’ai qu’à m’en sortir, et je la retrouverai. Et tant mieux si c’est pour me sermonner !
- Quelle confiance… Décidément, tu n’en démordras pas, tu n’es vraiment qu’une tête de bois.
- Tu ne vaux guère mieux, si tu veux mon avis. Ou même si tu ne le veux pas d’ailleurs ! »
La jeune femme laissa fuir un bref sourire, secouant la tête. Archibald ne distinguait toujours aucun moyen de quitter cette étrange clairière sans risquer de se perdre au milieu de ces hideuses frondaisons… Il ne pouvait que se tourner vers la voûte de ce monde souterrain, à la fois lointaine et obscure. Mais il n’y avait là aucune étoile pour le guider…
« La différence entre nous, reprit le Fou d’Hadès, d’une voix soudain moins pincée, vient du fait que tu as visiblement accepté tout cela.
- Accepté ? Tu crois peut-être que j’ai vraiment envie d’être ici ?
- Inutile de prendre la mouche, j’en sais plus long que tu ne peux t’en douter. Tes visites chez les sorcières, par exemple. »
Une déclaration qui n’était pas pour apaiser Archibald. Si Hadès disposait de tous ces renseignements, que connaissait-il encore ? Et si les effets de manche d’Apollon ne le troublaient en rien, si le Miroir de John Dee leur présentait des informations biaisées ? Schopenhauer semblait avoir conçu ses plans dans les moindres détails, mais finalement, est-ce qu’Hadès n’avait pas toujours eu un coup d’avance, même lorsqu’ils avaient traversé l’Achéron à pieds secs ? Que ce soit cela, les Hyperboréens, Locke… Ils n’avaient pas su creuser de différence, et désormais, semblaient inexorablement séparés.
« Tu es beaucoup moins serein que tu ne voudrais le faire croire. Et pourtant, tu tentes toujours de ne pas le montrer, avait repris la jeune femme. Je me demande si ce n’est pas cela qui t’a permis d’assumer le mythe…
- Tu cherches encore à m’embrouiller ? De quoi parles-tu ?
- Je te l’ai dit : je ne suis pas parvenue à m’affranchir de ce poids. Alors que dans ton cas, je m’aperçois qu’il remonte bien plus loin encore… Bellérophon… Et ce qui t’es arrivé maintenant.
- Comment ? grommela Archibald, ne l’écoutant plus qu’à moitié, une sueur froide serpentant dans son dos.
- Je m’en suis aperçu autant que toi, l’héritage de l’Epée de la Chimère n’est plus le seul en cause. Il y a autre chose qui s’agite en toi…
- Ca m’arrive, oui, mais en ce moment, je dois bien avouer que…
- Je ne vois absolument pas de quoi vous voulez parler, monsieur, renâcla le Fou d’Hadès. Je ne sais pas si c’est grâce aux sorcières, si ce sont les épreuves que tu traverses. Mais… Quelque part, c’est amusant.
- Amusant ?
- Bien sûr. Tu continues de foncer tête baissée, et tant pis pour ce qui pourrait bien se produire. Tout ce que tu désires, c’est rallier cette forteresse noire… »
A cette mention, l’estomac d’Archibald se noua, comme lorsque Damian l’employait en tant que cobaye pour ses nouveaux cocktails de jus de fruits. Une nouvelle vision s’empara de son esprit, dévorant ses pensées, les engloutissant entre colère et stupeur. Toutefois, la jeune femme ne mit pas à profit ce qui de l’extérieur aurait pu passer pour un très mauvais trip, demeurant étrangement calme et loin de son effronterie habituelle.
« Ainsi, j’ai vu juste, monsieur. Voilà qui promet ! »
Et alors qu’Archibald se retenait à grand peine de se prendre la tête à deux mains, un petit objet métallique rebondit sur son nez. Une clé d’or, que le Fou d’Hadès avait extirpée on ne savait d’où.
« Tout est curieux aujourd’hui, lui dit-elle encore, tandis qu’il la regardait en silence, et sans vraiment comprendre. Prends cette direction, pointa-t-elle d’un doigt gracile, et arrête-toi devant le troisième tronc sur ta gauche… Tu verras une porte. Sers-toi de la clé pour l’ouvrir, et tu pourras quitter le Verger du Diable.
- Et pourquoi te croirais-je ? répliqua le jeune professeur, sur la défensive. Ton passage donne peut-être sur un piège !
- Eh bien, tu seras vite fixé, non ? Tu n’as qu’à tourner la clé dans la serrure, et jeter un œil… »
Archibald serra l’objet froid au creux de sa paume, indécis. Le regard de la jeune femme, soudain espiègle et enfin débarrassé de sa hargne, ne l’aidait en rien. Après tout, il pouvait toujours faire un essai, ce n’était pas faux. A moins que l’éventuel mécanisme destiné à le tromper ne se situe directement derrière la porte… Le Fou d’Hadès s’était comporté de façon particulièrement insolite dès leur rencontre, et son attitude ne donnait pas l’impression de s’assagir. Pour un peu, Alice, ou ce qu’il restait de la petite fille de jadis avait réellement sombré dans la folie.
« Pourquoi ? répéta Archibald, recouvrant un tant soit peu son calme.
- Mais pour savoir… Savoir si tu parviendras à surmonter ce qui se cache au fond de toi, ou bien si tu te brûleras finalement les ailes, comme ton ancêtre.
- Tu confonds avec Icare !
- Ne discute pas mes métaphores ! se récria la jeune femme, aussi catégorique qu’un chapelier. De toute manière, il n’est plus question des anciens dieux du mont Olympe… J’ai envie d’assister à ta chute, plus encore qu’à celle de votre soi-disant Apollon. Tu auras beau batailler aussi fort que possible, je suis certaine que tu subiras le même sort que celui qu’il connut dans ta lointaine Irlande… Je n’habitais pas si loin avant, tu sais ? »
Archibald secoua la tête. Mieux valait essayer cette clé que continuer à discuter avec elle. Sans la considérer plus longtemps, le jeune homme se dirigea vers le tronc indiqué, découvrant effectivement une porte se découpant sur l’écorce. La serrure ne fit aucune difficulté, et Archibald se retrouva à l’entrée d’un obscur corridor. Un échappatoire qui n’avait pas l’air très accueillant… Mais toujours plus que tailler son chemin au milieu de ce qui avait atteint les proportions d’une véritable forêt.
Toujours avenant, le jeune homme prit soin de fermer la porte derrière lui…

Locke semblait marcher sur la pointe des pieds, non par crainte, mais avec la délicatesse d’un danseur, virevoltant entre les démons. Apollon Schopenhauer se mouvait telle son ombre, à moins d’un pas derrière lui. Depuis près d’une heure, celui-ci assistait à un véritable miracle : le joueur de flûte d’Hamelin n’avait pas menti. Ses notes cristallines avaient apaisé la soif de mort des serviteurs d’Hadès, et plutôt que les plonger dans le sommeil, les avaient jetés à leurs pieds, en pleurs.
C’était bien l’exacte vérité. Les deux jeunes gens descendaient ces escaliers sans fin au milieu de diables qui se répandaient en sanglots monotones… Un instant, celui que l’on avait nommé Lord Funkadelistic avait cru qu’ils se moquaient de la mélodie jouée, pour mieux se ruer sur eux. Mais c’était lui qui avait fait lourdement erreur ! Pas un seul geste menaçant esquissé à leur égard, car Locke s’était montré capable de les enserrer dans son mélodieux filet en une poignée d’accords. Afin de se protéger et de ne pas tomber lui aussi à genoux face à cet incroyable morceau d’ocarina, plus puissant et émouvant que tout ce qu’il avait pu jouer auparavant, Schopenhauer s’était bouché les oreilles avec précaution. Pourtant, lui-même était près de succomber à cet ensorcellement ! Dire que Locke disposait de ce talent. Si Apollon ne l’avait pas négligé, il aurait certainement pu mettre ses capacités à profit bien plus tôt.
Marche après marche, il progressait, s’enfonçant un peu plus loin en Dité. Bientôt, bientôt, il retrouverait Cendrillon… Elle quitterait le monde des morts avec lui, et ils s’en retourneraient vivre dans l’Hélicon, demeurant pour toujours à l’abri de ce monde jalousement gardé. Il n’échouerait plus. Cendrillon n’aurait plus de reproches à lui faire, jamais. Il avait déjà failli si cruellement, non seulement en la laissant être frappée sous ses yeux, puis en ne parvenant pas à deviner ce qu’Alucard avait comploté contre lui. Mais encore un moment, un court moment, et ils monteraient cette fois droit vers le donjon de la forteresse, là où le noir Miroir de John Dee lui avait montré sa promise.
Apollon Schopenhauer n’avait plus que quelques pas à…
Bienvenue aux Enfers, Apollon.
Il se figea, Locke avançant encore. N’avait-il rien entendu ? Un diable avait-il réussi à dominer la musique pour recouvrer une part de ses esprits et l’interpeller, à défaut de pouvoir bouger ? Il fallait…
Je comptais sur toi pour apporter le chaos, et tu m’as bien servi.
Non, ce n’était pas un démon… Et le joueur de flûte de Hamelin n’avait toujours rien remarqué, alors que ses notes perdaient maintenant leur écho hypnotique. Un premier diable s’était libéré de ses entraves, dodelinant son énorme tête cornue de droite à gauche, prêt à leur barrer la route, alors que Locke allait à sa rencontre comme si la situation n’avait pas changé, ivre de sa propre musique ! Bientôt, si sa toile continuait à s’effilocher de la sorte, les démons seraient des centaines à leur barrer l’accès au donjon !
Exactement. J’ai hâte que tu les affrontes un par un, avant de venir me rejoindre pour que nous discutions...
Hadès !
Le visage de Schopenhauer se déchira en un sourire révulsant. Enfin, ils avaient l’occasion de se dresser face à face ! Les démons quant à eux s’agitaient de plus en plus, la musique de Locke littéralement étouffée par l’influence de l’Empereur des Enfers. Apollon ne pouvait se résoudre à accepter l’évidence, ses forces déjà entamées ! Il devait absolument trouver une solution avant que tous les diables ne se réveillent. Les mettre hors d’état de nuire.
Et que comptes-tu faire pour cela ? N’as-tu pas encore compris que tu étais à ma merci ? Tu voulais venir jusqu’à moi ? Tant mieux, c’était là l’un de mes désirs les plus chers ! Et tu pensais sincèrement que Cendrillon t’attendait ici, dans la plus haute tour du donjon ? Mais tu ne vis pas un conte de fées ! Oh, elle a bien séjourné ici un temps, et c’est sans doute ce qui a pu tromper tes maigres artifices...
Schopenhauer ne l’écoutait déjà plus, Locke s’était finalement retourné vers lui, comprenant que sa magie avait cessé de fonctionner. Plus une seconde à perdre. Seulement un hochement de tête entre les deux.
« Comme je marchais parmi les feux de l’enfer… qui pour les Anges est un lieu de supplices…, » murmura Apollon, tout en levant les bras au-dessus de lui.
Une lueur opalescente s’échappa de ses paumes, comme coulant puis se solidifiant rapidement sur les gantelets de son armure adamantine, tandis qu’il s’élevait de trois pouces au-dessus du sol, le regard vitreux. C’était leur dernière chance, et tout reposait sur la parole d’Hadès. Si jamais celui-ci avait menti, si Cendrillon était retenue prisonnière dans le donjon, il allait la…
« Reste près de moi ! » ordonna-t-il au musicien, qui le contemplait, hagard, psalmodier de plus en plus vite des formules inconnues, revenues du fond des âges, scandées dans un grec qui n’avait rien de scolaire, mais renouait avec sa nature divine…
Les démons affranchis brisaient leurs liens de torpeur par dizaines à présent, encerclant les deux camarades de toutes parts. Locke préféra fermer les yeux. Ils s’étaient approchés si près de leur objectif… Puis, une voix qui jusqu’alors ne s’était pas manifestée à son égard le fit frémir des pieds à la tête, sa plume tremblant de plus belle.
NON !
Kateplêgê philon êtor.
II fut frappé d'épouvante dans son cœur.

Depuis que les Griffons avaient fait leur apparition sur le champ de bataille, le cœur de Diane était à nouveau gonflé d’ardeur. Montée sur l’une de ces créatures mythiques à la tête d’aigle et au corps de lion ailé, elle dardait de flèches les rangs de l’armée de Ganelon, inaccessible à leurs représailles.
Diane s’était jetée sur la missive laissée par son frère, les vertiges la tenaillant durement. Puis, elle avait compris. Son départ en secret avec Locke, pour mieux tromper l’ennemi. Mais il n’était pas question de trahison. Avec le Miroir hérité de John Dee, et les indications de la lettre, la jeune femme avait pu ouvrir un portail entre le monde des vivants et des morts, ce qui d’ordinaire était impossible, puisque le monde d’Hadès était si profondément attaché à lui-même qu’il en contrôlait tous les aspects. Cependant, la Tabula Sancta le permettait. Voilà pourquoi le seigneur des Enfers avait voulu empêcher l’ancien Lord Funkadelistic de se l’approprier en envoyant son bouffon à sa rencontre !
Alors, les Griffons avaient pu franchir les frontières de l’Hélicon pour se porter au secours des Hyperboréens. Légendaires gardiens des trésors d’Apollon, les créatures étaient rompues aux combats les plus féroces, et c’était par dizaines qu’elles avaient soudain jailli de la tente de commandement, identifiant immédiatement leurs ennemis.
« Serviteurs d’Apollon ! les harangua pourtant à nouveau Diane. Défendez votre maître ! Aux murailles, aux murailles ! »
Les Griffons, deux fois plus massifs que les Harpyes, avaient effectué des ravages dans les positions ennemies, capables d’écraser d’une patte deux soldats à la fois. Ensuite, Diane n’avait pas hésité un instant à les lancer à l’assaut du chemin de ronde, les créatures usant de leur bec crochu pour s’attaquer aux pierres et les desceller ! Ganelon lui-même avait bien cru disparaître pour de bon dans le Fleuve de Feu, au passage de l’un des Griffons et ses battements d’air soulevant des tempêtes. Si seulement il n’avait pas décidé d’ouvrir les portes de la ville… Ses soldats seraient restés à l’intérieur, et la défense du chemin de ronde aurait été tellement plus aisée ! Et ces maudites bêtes déjà repoussées !
Ganelon ne parvenait plus à quitter du regard la jeune femme juchée sur l’une d’elles, qui l’avait à nouveau pris en chasse un moment auparavant. Le repérant au milieu de ses soldats, elle avait piqué droit sur lui, et il avait été contraint de fuir à toutes jambes une averse de flèches d’argent qui l’avait laissé quasiment seul à son poste de commandement, avant qu’une escouade ne vienne prendre la place des soldats massacrés. Le traître de Roncevaux avait à peine eu le temps de se mettre à l’abri, sa mauvaise toux le prenant à la gorge. Des siècles qu’elle ne l’avait plus quitté, comme une pneumonie au plus dur de l’hiver… C’était l’une des plaies avec lesquelles il devait composer depuis qu’on l’avait « muté » aux Enfers. Et bien sûr, sa toux crasse se faisait sentir d’autant plus que le danger croissait, comme pour mieux le narguer !
Les remparts se mirent à vibrer sous les coups redoublés des Griffons, alors que leurs créneaux se retrouvaient largement édentés depuis leur venue. La bile enflamma les tripes de Ganelon, son épée inutile. Etait-il une fois de plus d’ores et déjà condamné à payer pour tous ? Pourtant, la situation était loin d’avoir vraiment évolué en faveur de l’armée d’Apollon ! Sur la plaine, au-delà du Phlégéthon, dix mille soldats de Dité se battaient, écrasant sous le nombre les Hyperboréens. Ils avaient beau valoir chacun deux, trois, ou bien quatre âmes damnées, ils ne pourraient plus résister bien longtemps, même en comptant sur leur camp retranché ou ces créatures volantes cette fois de leur côté.
Ganelon avait tout de même eu l’occasion de sourire en observant les Muses, négligeant soudainement leurs prières pour mieux éviter le fer des soldats. Et il avait encore les moyens de remporter la victoire ! Une fois la stupeur et le désarroi évacués, ses troupes commençaient elles aussi à se déployer de manière à offrir le moins d’angles d’attaque possibles aux Griffons. Impensable toutefois de les éliminer radicalement comme l’avaient fait leurs ennemis avec les Harpyes, mais encore une fois, leur nombre devait au final suffire à les écraser. Oui, les écraser. Le gardien de Dité se risqua à jeter un œil sur ses bataillons aussi désordonnés qu’affamés. Du haut de ses positions, ils ressemblaient tous à une nuée de fourmis noires se jetant sur du miel… Et ce miel ambré, les Hyperboréens, se faisait de plus en plus rare sur le champ de bataille, ce qui redonna à Ganelon des envies d’apostropher la chasseresse, qui venait pourtant de sauver deux des soldats de son frère, toujours avec ses précieuses flèches !
Toutefois, son regard fut cette fois attiré par un étrange mouvement, sur le front Est, là où ses troupes avaient reçu pour ordre de prendre à revers le camp d’Apollon en le contournant. Tout à coup, Ganelon crut distinguer certains de ses soldats s’envoler dans les airs, soulevés de terre par une force inconnue. Ce qui eut le malheur de soulever tout autant son estomac lorsqu’il vit que c’était maintenant une douzaine d’âmes damnées qui se retrouvaient projetées à dix pieds au-dessus de leurs compagnons d’infortune, complètement désarticulées. Apollon et sa mijaurée de sœur avaient-ils fait appel à d’autres alliés encore ? Ganelon ne voulait pas y croire, son seigneur ne l’aurait pas ainsi laissé dans l’ignorance si c’était vraiment le cas. Quoique, l’apparition des Griffons à elle seule se révélait incompréhensible pour lui. Et maintenant, voilà que c’était ses soldats qui subissait la manœuvre qu’il avait prévue…
Puis, avant que Ganelon ait pu se reprendre, dans son dos, le plus élancé des donjons de la ville implosa, de la base au sommet, dans une aveuglante colonne de lumière, illuminant les ténèbres environnantes. De gigantesques débris retombèrent sur les remparts, provoquant des trouées de l’intérieur même de Dité... Si son gardien avait été conscient, il aurait sans doute maudit sa malchance. Quel stratège aurait eu à supposer que ses murailles seraient détruites de l’intérieur même de sa place forte ?

Diane avait manqué être désarçonnée lorsque le donjon s’était effondré sur lui-même, projetant des blocs de pierre à des centaines de mètres aux alentours. Sans l’habileté prodigieuse de sa monture ailée, elle aurait vraisemblablement été percutée par l’un d’eux, ce qui ne valait évidemment pas mieux qu’une chute. Pour autant, la jeune femme n’était pas seule responsable : son esprit l’avait entraînée sur le flanc Est elle aussi, à l’endroit exact où les armées infernales se préparaient à leur porter un coup fatal. Leur masse grouillante les avaient épuisés, les Muses complètement débordées par la situation, entraînant les Hyperboréens à leur suite, vers une défaite inéluctable en dépit du secours des Griffons. Dans sa lettre, Apollon l’avait assurée que cette aide était calculée au plus juste. Mais elle se révélait pourtant trop pauvre, malgré le dévouement sans faille des créatures magiques.
Sans cette explosion imprévue qui venait de ravager une partie de Dité et de ses environs… Volant en cercles concentriques au-dessus de leur campement, Diane essayait de distinguer les sinistres conséquences de la chose, tandis que le crépuscule zébré d’ambre de l’orage les écrasait à nouveau peu à peu. Les défenses de leur camp retranché avaient subi plus de dégâts encore que les murailles de la ville, l’onde de choc s’étant propagée bien au-delà de ses murs. Des escouades éparses d’Hyperboréens, peut-être trois cents au total, se rassemblaient, leur belle unité entravée. Les Muses, par contre, ne se trouvaient visiblement nulle part sur le champ de bataille. Pas plus d’un tiers des soldats de Dité, probablement disparus dans le désastre. Les flammes du Phlégéthon, la chute d’une pierre, le tremblement de terre… Les raisons, aussi funestes les unes que les autres, se bousculaient.
Que faire désormais ? Planant seule avec son trouble, Diane tourna son regard vers le nuage de poussière opaque qui recouvrait la capitale des Enfers, la changeant en ville fantôme. Mais un bref hurlement l’empêcha de se concentrer, et le Griffon vira instinctivement dans cette direction. L’Est, encore. Un jeune homme émergeait à l’instant d’un monticule de soldats entremêlés, et le cœur de la déesse se serra. Archibald Bellérophon avait rejoint l’affrontement, ou du moins, le crut-elle. Avant de réaliser que celui qui se dressait maintenant au milieu de cette mêlée désordonnée de combattants n’affichait pas exactement les mêmes traits que le jeune homme qu’elle avait la sensation de connaître si bien. Diane réprima de peu un sursaut, plus vif encore sous le coup du souffle de l’incroyable explosion.
Elle le vit assommer d’un coup de poing sa cinquantième victime, peut-être plus, alors qu’il n’en avait de toute évidence supprimé aucun, se contentant de les mettre hors d’état de nuire, de façon plutôt radicale cependant. La jeune femme talonna sa monture et vint se poser près de lui. Pour le moment, les soldats de Dité avait reflué, optant pour le regroupement, certains se pressant même en direction de la ville, même si le pont avait également subi d’âpres dommages, et n’était pas certain de tous les supporter.
« Archibald… Oh, Archibald… » trébucha Diane, mettant pied à terre.
Le jeune homme malaxait littéralement un casque entre ses doigts, comme s’il s’était agi d’une copie lamentable réduite en boule de papier. Une véritable transe l’avait happé, et plus encore… Un héros... Et pas n’importe lequel... Les visions ne l’avaient pas laissé en paix une seconde durant sa traversée du long corridor boisé. Et les paroles d’Alice, résonnant dans ses pas… Pas une seule. Mais le riastradh, par contre... Le riastradh. Les sorcières, Scatach et Uatach, étaient coupables, il en était convaincu ! On avait voulu le berner, et le contraindre à agir contre sa volonté. Il fallait bien qu’il s’exécute à présent.
Le riastradh !
« Tu m’entends, Archibald ? murmura la jeune femme, et l’ombre de Diane semblait fondre à mesure qu’elle parlait. Comment… Qu’est-ce qui t’arr… »
Il releva brusquement la tête, toujours sans la voir, quand les clameurs débutèrent, des quatre coins du champ de bataille. La nappe de poussière se déchirait, et à travers, on pouvait maintenant découvrir une formidable créature, un immense dragon, avec sept têtes et dix cornes, sa queue s’enroulant le long des murailles fracassées. Son rugissement parut faire frémir tous les cercles des Enfers, manquant d’en briser la voûte. Les soldats infernaux eux-mêmes se couvrirent les oreilles, leurs visages caves et sans vie soudain animés de joie et de douleur impies.
« Hadès ! Hadès ! Hadès ! » scandaient-ils, de plus en plus véhéments.
Ils en avaient oublié leurs adversaires, mais l’apparition de l’Empereur des Enfers éclipsait pour l’instant tout autre événement. La jeune femme se sentit plus perdue que jamais, face à ce dragon aussi démesuré qu’un tiers de la ville à présent ravagée. En comparaison, les Griffons n’étaient qu’un essaim d’abeilles, aux piqûres sans effet. Et que dire de ses flèches ! Savait-elle d’ailleurs tirer à l’arc ? Kate avait soudain l’impression d’en douter… Mais à sa gauche, Archibald Bellérophon avait l’air de n’être nullement accablé par la vision de l’immense serpent aux écailles de nuit. Il le contemplait intensément, le regard dément, le cou gonflé de veines saillantes, et avança d’un pas.
Kate voulut lui saisir le bras.
« Non, Archibald, c’est impossible ! Tu ne peux pas venir à bout d’un monstre pareil tout seul ! »
Second pas, droit devant lui.
La jeune femme perçut la panique poindre en elle, ne sachant de quelle façon réagir afin d’éviter un massacre. Elle n’osait plus croiser Archibald du regard, ses larmes prêtes à couler, mais endurer le spectacle de l’assourdissant dragon fendant l’orage de ses battements de queue lui était tout aussi insoutenable. Finalement, les Enfers les avaient condamnés pour de bon. Aveuglée par toute cette tourmente, elle ne distingua pas tout d’abord la modeste épingle opaline qui montait lentement des ruines, mais selon une trajectoire parfaitement verticale, sans la moindre oscillation, à croire que les agissements du dragon ne l’influençaient en rien… Mais lorsque les clameurs se turent, Kate s’essuya les joues et réalisa qu’Apollon Schopenhauer n’avait pas trouvé la mort dans l’explosion, annihilant à l’inverse tous les démons du donjon.
Et tandis qu’il montait ainsi dans les cieux, couronné d’une tiare d’or, six fragiles ailes de cygne se dessinant dans son dos, l’étrange matière composant son armure avait recouvert son cou et une grande part de son visage, comme mangés par un givre surnaturel, un véritable masque.
Cependant, la jeune femme n’éprouva pas la moindre bouffée d’euphorie, ni le plus infime soulagement. Le terrifiant duel qui se profilait ne trouverait sa conclusion que dans la déraison et la destruction absolue de ces protagonistes. Et où situer la place de Cendrillon dans tout cela désormais ?
Alors, sans lui apporter plus de réponse, la terre cendrée se fendit en une myriade de parcelles plus ou moins volumineuses, certaines commençant à s’arracher du sol, le désagrégeant en fragments desquels tombaient des soldats ne parvenant pas à conserver leur équilibre. Dans les cratères ainsi crées, les flammes du Phlégéthon se répandirent comme si une gigantesque digue avait cédé à son tour.
« Je sais… où est cachée… Cendrillon… » croassa Archibald dans le tumulte.

Abraham Van Helsing, Aladdin, et Sindbad partageaient pour une fois la même émotion, la gorge nouée. Ce n’était pas parce qu’ils se retrouvaient tous ensemble à échanger des secrets et passer des accords incongrus à bord du vaisseau amiral des sorcières, à plus de trois mille pieds au-dessus de l’océan.
Mais bien parce qu’une vague au moins deux fois plus haute enflait encore et toujours en se dressant à l’horizon, l’engloutissant déjà, et les cieux avec lui.
|