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anelon enrageait. Impossible pour lui de poursuivre ses harangues du haut des remparts de la cité. Après un premier tir sans nul doute de pur réglage, la chasseresse était parvenue à lui percer l’épaule droite, son omoplate désormais en morceaux. La pointe d’argent continuait à fumer, accentuant l’odeur putride de ses chairs bleuâtres… Il commandait donc sa garnison depuis les barbacanes hérissant les gigantesques murs fortifiés, l’échine basse, écumant de colère et de honte.
Son armure d’onyx n’aurait-t-elle pas dû le protéger ? Mais il n’affrontait pas là des projectiles ordinaires, mais des traits incandescents de pureté, forgés par les dieux eux-mêmes. Qui était-il donc dans tout cela, lui ? Rien de plus qu’un misérable traître, qui s’était vendu à la cause d’Hadès, comme il aurait choisi n’importe quelle autre ! Oui, un renégat et un paria, en effet, et alors ? Ses pairs étaient nombreux, et s’étaient adonnés à leur vice commun plus d’une fois, lui le premier… Peu importait ce qui pouvait bien se raconter sur sa personne ! Ganelon n’aspirait qu’à ce que perdure son existence, qu’elle fût grandiose, ou misérable. Et pour l’instant, il avait bien du mal à s’imaginer que celle-ci perdure bien longtemps, avec la bataille qui venait de s’engager.
L’opposition n’avait rien de comparable à ce qu’on lui avait prédit. Et qui était donc cette jeune femme à l’arc pour mener ces troupes de soldats à l’allure si singulière ? Eux aussi d’ailleurs, que cachaient-ils ? Et les Muses surgies au même instant, et qui n’avaient cessé de l’assaillir de leurs chants ! Ganelon se tenait bien sûr à l’abri de l’inexpugnable Dité, mais sa nature pleutre aurait préféré que le corps expéditionnaire d’Apollon soit moins volumineux, tout au plus une bande de vandales recrutés par l’argent…
Les portes de fer de la cité infernale frémirent soudain sous la nouvelle poussée du bélier. Ses finitions paraissaient magiques, mais on l’aurait cru taillé dans quelques troncs mis bout à bout du Verger du Diable. Quelle ironie ! L’armée des envahisseurs avait littéralement pris possession des environs. En soit, ce n’était pas bien grave, il n’y avait rien à brûler, pas de ravitaillement à couper pour en priver les démons… Mais leur campement se révélait de plus inattaquable, à moins d’effectuer une puissante sortie. Ce qui avait été formellement interdit à Ganelon. Sa mission se bornait à conserver Dité inviolée, ce que n’importe quel commandant des Enfers, même le plus incompétent, pouvait aisément accomplir.
Ils étaient d’ailleurs nombreux, parmi la foule des damnés servant sous ses ordres. Cette sinistre engeance perdait souvent toute logique humaine, ou divine, car seule comptait à ses yeux la destruction de tout ce qui pouvait se trouver sur leur passage, encore et toujours, parfois jusqu’à se déchirer sans avoir besoin du moindre adversaire. Pas de quoi former des officiers ! Ni même des soldats obéissants. Ganelon avait beaucoup de peine à les faire se plier devant lui, et ses ordres se retrouvaient constamment contestés, quand même bien il n’était qu’un porte-voix de leur maître à tous…
Il agita un bras, priant que Diane ne trouve pas un angle pour lui transpercer maintenant la paume, et une centaine de chaudrons vomirent leur contenu immonde sur les assaillants de la cité, sur toute la longueur de ses murailles serpentines. Ganelon se permit tout de même un sourire mauvais. On ne leur réservait pas de l’huile ordinaire ! Mais une mixture puisée dans les flots flamboyants du Fleuve de Feu, à même de consumer un démon dans l’instant, rien de moins ! Une cascade de flammes liquides s’abattit sur les Hyperboréens qui avaient investi le pont. Du gaspillage bien sûr, mais l’impression faite sur les assaillants le valait bien ! D’autant que Dité, capitale des Enfers, avait les moyens de s’offrir cette fantaisie.
Sans un cri de douleur, une dizaine d’Hyperboréens moururent d’ailleurs, la chatoyante lumière intérieure qui les habitait s’étiolant peu à peu, puis s’éteignant dans un ultime emballement de pulsations mordorées. Ils tombaient alors, lentement, comme s’ils n’avaient été finalement que des fantômes en armure… Mais leurs cendres se dispersaient en fumerolles bien réelles, comme chargées de paillettes d’or fin.
Une nouvelle flambée de grognements hideux s’éleva des remparts, et le sourd mécanisme des chaudrons se remit en marche dans un crépitement de gémissements de fonte. On aurait cru qu’une hydre phénoménale crachait son souffle furieux sur les murs de Dité, la protégeant des intrus. Les murailles de feu… Voilà qui ne pouvait se révéler plus vrai.
La jeune femme aux flèches d’argent contemplait cette vision, le cœur battant la chamade. Une centaine de soldats d’Apollon avait déjà perdu la vie par ce biais cruel. Contrairement aux âmes damnées, leurs rangs se clairsemaient déjà. La moitié d’entre eux restaient en réserve, aux abords du camp, mais il leur faudrait bientôt se porter en attaque à leur tour… Qu’adviendrait-il s’il leur était impossible de pénétrer dans la cité d’ici là ?
Les Muses ne semblaient pas troublées par cette interrogation. Un peu à l’écart du pont, elles avaient entamé un étrange ballet, chantant et dansant, pareilles à des prêtresses implorant leur dieu, seules sur un promontoire battu par le vent. Mais elles déclamaient des odes à la victoire, et non pas des prières apeurées. Insensibles aux quolibets qui pleuvaient sur elles, le chœur d’Apollon y opposait un mépris bien plus terrible encore. Et d’incroyables nuées se massaient au-dessus de leur tête sans qu’elles réagissent différemment, ces ténèbres assassines tournoyant dans le prolongement de la pointe du donjon, funeste farandole…
La jeune femme laissée seule les considérait quant à elle d’un œil tout aussi sombre. Ce n’était pas un bon présage à la surface, et il devait en être de même dans le monde souterrain… A moins que ce fût de bon augure pour Hadès. Elle secoua la tête, ses mains serrant plus fort la poignée de son arc, instrument mortel pour l’instant désœuvré. L’arme en avait rarement eu l’occasion depuis que Diane avait quitté sa tente. Les mots du Fou, l’éloignement d’Archibald… Au fond d’elle-même, la jeune femme n’avait pas voulu tenir compte des dires de son prétendu frère, et pourtant…
« Jamais Dité ne sera vôtre ! Misérables cancrelats ! Votre maître n’a même pas le courage de se montrer en personne pour vous guider ! Faut-il qu’il reprenne déjà des forces ? Les prétentieux ne sont pas les bienvenus aux Enfers, leur sort est peu enviable ! Vous en ferez bientôt tous les frais ! »
Et à ces mots toujours rouscaillés par Ganelon, firent écho des cris inédits. Âpres et féroces. Des hauteurs de la cité infernale, surgit une volée de créatures aux corps décharnés de rapaces, de dix pieds de long, et à tête de femmes, belles mais terrifiantes dans la colère dévastatrice qui déformait leurs traits… Les Harpyes !
Sans plus attendre, Diane décocha un trait droit sur les portes de la cité, attirant l’attention des guerriers d’Apollon.
« A couvert ! A couvert immédiatement ! » les héla-t-elle, et à son grand étonnement, ils obéirent.
Mais à peine le premier d’entre eux avait-il fait un pas en arrière que toute surprise s’était évacuée. Elle se nommait Diane, sœur jumelle d’Apollon, le Soleil Victorieux venu illuminer les ténèbres. Une déesse indomptable à qui ils devaient une totale soumission, avec une ferveur identique à celle de son frère ! Néanmoins, qui qu’elle soit, les Harpyes n’en avaient cure. Insatiables, leur appétit monstrueux jamais comblé, elles plongèrent sur les derniers Hyperboréens à quitter le pont, occupés à ramener leur bélier avec eux. L’une des créatures difformes vit ses serres transpercées, et hurlant de douleur, s’éloigna à tire d’ailes.
Toutefois, la chasseresse ne pouvait prendre la mesure de toutes ! Une autre Harpye s’empara d’un soldat après avoir brisé son bouclier, le saisit par les épaules, et le jeta dans le Phlégéthon en contrebas. L’une de ses sœurs, riant à gorge déployée, embrassa l’un de ses camarades, pour mieux lui lacérer le visage, comme si son casque n’avait été que de verre. Pourtant, les Hyperboréens demeuraient unis solidement, formant une carapace d’or sur laquelle les monstres ailés épuisèrent bien vite leurs assauts ! Diane eut un soupir soulagé : il ne leur avait pas fallu longtemps pour trouver une parade et la mettre en œuvre. Les pertes ne devraient finalement pas augmenter de beaucoup, passé ce moment de panique bien compréhensible à l’apparition des Harpyes.
La cohorte des Hyperboréens avait déjà franchi la moitié de la distance, loin des remparts meurtriers, tandis que leurs gardiennes les harcelaient encore en virevoltant de plus belle ! Avançant d’un pas, la jeune femme encocha une flèche d’une main ferme, plissa une paupière… et foudroya une seconde Harpye, touchée en plein cœur, puis une troisième, et une autre encore… Tandis que les nuages d’orage surgis de toutes les directions s’affrontaient maintenant les uns les autres, s’entrechoquant sans relâche dans un tourbillon d’éclairs.
« Tu crois que tes piqûres de guêpe nous importent ! vociférait toujours Ganelon, l’écho des murailles amplifiant la portée de sa voix. Approche donc si tu te sens si forte ! Viens te confronter aux démons ! Au corps à corps, je suis sûr que les damnées seraient ravis de faire plus ample connaissance ! »
Et ses ricanements portaient bien trop loin à son goût. Mais rien à faire, la jeune femme avait beau avoir rendu à la poussière huit ou neuf Harpyes, la situation des assaillants n’avait pas changé. Dité demeurait inviolée, et aucune solution ne venait à l’esprit de Diane. Pourtant, il ne pouvait pas se permettre de mener un siège de dix ans au pied de ces murs… A cette pensée, l’archère réapparue aux Enfers se sentit un peu plus déesse encore, affirmant ce nouveau statut dans son esprit. Que de souvenirs lui revenaient d’ailleurs si soudainement.. D’affronts lavés en victoires éclatantes ! Et cette fois, il était possible que le sort tourne différemment, pour son frère et elle-même. Voilà ce qu’elle devait croire. La cité infernale ouvrirait ses portes devant eux, et tant pis si pour cela tous les Hyperboréens trouvaient la mort sous leurs pas…
Pour l’heure, ceux-ci étaient à l’abri des palissades du camp que les forces d’Apollon avaient encore consolidées autant qu’il leur était permis en ces circonstances. Diane le considéra néanmoins avec fierté, car il semblait plus proche d’un fortin déjà bien établi que d’un campement de fortune sorti de terre quelques heures auparavant. La magie était à l’œuvre, là aussi… Dans un ensemble martial et parfait, les soldats se rassemblèrent à nouveau, dans une seule et même formation, disposée en demi-cercle sur sept rangées. Leurs boucliers dressés au-dessus des casques commencèrent soudain à luire, puis à resplendirent, de plus en plus vivement, virant à l’insoutenable.
Comme une myriade de miroirs sous le soleil de midi.
Les Harpyes qui s’étaient lancées avidement à leur poursuite furent toutes frappées sans exception, se répandant en cris inhumains. Plusieurs s’abattirent sur le sol dans l’instant, incapables de reprendre leur vol. Mais la plupart résistèrent, même si on les aurait crues bataillant contre un vent furieux !
La jeune femme se saisit d’une nouvelle flèche, puis de deux, les encochant à la volée. Leurs monstrueux adversaires étaient encore malheureusement trop nombreux ! Diane allait devoir… Et puis, ses doigts se relâchèrent souplement. Son intervention n’était plus nécessaire désormais ! Les dernières Harpyes en chasse auraient sans doute dû faire demi-tour tant qu’elles en avaient l’occasion. Au lieu de cela, elles se consumaient à présent en d’immondes amas de chair dévorés d’un feu cristallin. Cependant, certaines des créatures s’écrasèrent, déjà mortes, à l’intérieur du camp d’Apollon, emportant dans leur chute une poignée de soldats supplémentaire…
Et Ganelon jurait pourtant, les insultes débordant de ses lèvres retroussées telle une remontée de bile. Se redressant de toute sa taille, il fit tournoyer son épée pour mieux l’abattre sur les créneaux des remparts de Dité, dans une gerbe d’étincelles. A croire qu’il cherchait à la briser ! Mais la lame de Murgleis tint bon. Et pour seule réponse, les Hyperboréens survivants abaissèrent lentement leur bouclier pour mieux les frapper du plat de leurs glaives. Et cette tempête aux accents métalliques écarta prestement le fracas désuet de Ganelon. Les portes de la cité tenaient toujours, mais la confiance de son commandant se découvrait véritablement ébranlée.
Celle qu’Apollon Schopenhauer se plaisait à considérer comme sa sœur se précipita en direction de la nouvelle escouade qui repartait de l’avant, les Hyperboréens semblant se mouvoir à des commandements entendus d’eux seuls. Ils désiraient donner l’assaut à nouveau, sans même prendre le temps de recouvrer leur souffle. Ils étaient bien dignes des légendes, de ce peuple mythique venu d’une contrée où régnait une félicité absolue… Et les voici qui combattaient pied à pied, pour finalement mourir aux fins fonds des Enfers. Ne méritaient-ils pas autre chose ?
Diane courait à présent, droit sur les Muses. Il fallait qu’elle leur demande de se joindre à elle pour les faire agir autrement, ne pas continuer à les envoyer à la mort sans raison. Car une impression de malaise lui pesait, comme si on cherchait à lui faire comprendre que la victoire ne se dessinerait pas dans leur sang… Chaque minute les usait un peu plus, sans qu’ils progressent d’un pouce ! La jeune femme se souvenait de la consigne d’Apollon, avant qu’il ne disparaisse sous sa tente : gagner du temps. Mais à quoi bon ? Si Dité n’était pas conquise, alors qu’ils étaient venus jusqu’ici dans cet unique but… Hadès devait pourtant plier afin qu’il n’ait d’autre choix que de libérer Cendrillon. Schopenhauer le leur avait assez martelé durant leur séjour en Hélicon !
Fatalement, quelque chose ne se déroulait pas de la façon dont elle l’avait envisagée. Oh, bien des choses en réalité, mais plus particulièrement maintenant. Diane savait que le nombre de morts ne comptait que bien peu une fois la victoire acquise, mais la jeune femme se demandait toujours si celle-ci les attendait vraiment. Puisque les Muses étaient entièrement dévouées à Apollon, la mise à mort de ses troupes, aussi glorieuse soit-elle, les contraindrait obligatoirement à l’écouter ! Même si les soldats n’avaient pas de réelle importante à leurs yeux, c’était désormais une question de stratégie avant tout.
« Ils courent à leur ruine ! les interpella-t-elle vivement. Et nous avec !
- Ils se sacrifient pour le renom de leur seigneur ! répliquèrent les Muses, tout aussi impétueuses. Ils ne font que leur devoir !
- Peut-être, mais ils vont surtout lui coûter une défaite ! Vous ne le voyez donc pas ? s’emportait Diane, elle-même étrangement surprise de ce sursaut alors qu’elle s’était sentie intraitable à la manière des Muses quelques minutes auparavant. Défaire les Harpyes représente un trophée sans intérêt ! Leur chef a beau fulminer, il est simplement trop médiocre pour se rendre compte qu’il n’a rien à craindre de nous, en tous cas, si nous poursuivons ainsi !
- Mais… Nous connaissons Dité, ânonna, seule cette fois, la dénommée Calliope. Certains de nos renseignements se sont cependant avérés erronés. Nous nous attendions, et le maître aussi, à trouver un glacis, ou nos échelles pourraient prendre appui… Et la voici entourée de feu, à l’exception de ce pont ! »
C’était la première occasion où l’une d’elles se livrait quelque peu, oubliant son masque de servante d’Apollon, et dévoilant ses doutes. Mais déjà, elle reculait d’un pas pour reprendre sa place au milieu de ses sœurs, leur chœur se refermant sur elle pour donner à nouveau un ensemble sans la moindre dissonance…
« Nous ne faisons que suivre les ordres du Musagétès ! scandèrent-elles d’une même voix retrouvée. C’est lui qui nous guide et nous ouvrira les portes de Dité la maudite ! »
Diane se sentit perdre patience. De toute évidence, elle n’obtiendrait rien des Muses. Un instant, elle fut près de leur apparaître dans toute sa fureur nouvellement acquise, comme elle y aurait eu recours face à ennemi dès lors condamné à périr. Pourtant, la jeune femme se retint sans vraiment savoir pour quelle raison, préférant se détourner des Neuf pour rejoindre les fortifications du camp.
Ganelon l’observait d’un œil mauvais. Voilà la cause de leurs difficultés, bien plus que ces Hyperboréens plus acharnés qu’une colonne de fourmis ! Leur cortège, précédé des Muses, lui avait fait forte impression, tellement que le temps d’un battement de cœur s’emballant, il s’était vu secoué dans les tréfonds de son armure. Très vite néanmoins, la chasseresse s’était affirmée la plus redoutable de tous. Ses traits faisaient mouche à chaque fois, sans une seule erreur à l’exception de la tête de Ganelon. Grinçant des dents, celui-ci descendit une volée de marches, atteignit un autre mâchicoulis, que l’on comptait par dizaines sur les remparts. De ce nouveau point de mire à l’abri de n’importe quel essaim d’argent, la situation lui parut tout à coup beaucoup plus évidente. Peu importait les efforts de cette bande de gueux menée par une femelle !
« Alors ! tonna-t-il, diablement revigoré. C’est là tout ce dont vous êtes capables, décidément ! Le grand Apollon, le brillant dieu soleil, piétine devant moi ! proclama-t-il en écartant les bras, épée brandie, oubliant la douleur de sa blessure. Et nous pensions qu’il fallait te craindre ! Tu n’oses même pas te montrer ! Est-ce que nos murailles te feraient trembler ? Toi qui a contribué à construire les murs de Troie, Dité surpasserait-elle tout ce que tu as jamais pu accomplir ? »
Ganelon se sentait maintenant enivré d’orgueil brut. Les Harpyes avaient à tout le moins réussi à repousser ces étranges soldats, et ils n’encombraient plus le pont. Le défenseur de Dité opta pour la décision qui s’imposait pour tout commandant sain d’esprit ! Pourquoi patienter plus longtemps ? Leurs troupes perdaient de valeureux - bien que stupides - combattants pour la seule raison qu’ils restaient là, attentistes derrière leurs murs. Une offensive frontale leur coûterait à coup sûr moins de pertes, en écrasant leurs ennemis sous la masse grouillante des démons enfin libérés de leurs entraves ! La garde du chemin de ronde leur était déjà supérieure en nombre à elle seule… Mais Ganelon leur réservait toute autre chose. Et s’il ne disposait que d’une goutte de la chance qui l’avait tant fui depuis ce funeste jour dans le col, ce serait lui, Ganelon, qui ramènerait Apollon au seigneur Hadès. Couvert de chaînes, mais vivant, ainsi que cela lui avait été imposé avec plus de fermeté que n’importe quel autre ordre.
Diane avait pour sa part choisi de s’en remettre au plus vite au jugement de son jumeau, lorsque dans d’obscurs grincements, les portes de Dité laissèrent entrevoir un filet de lumière rougeoyante, pareil à l’éclat d’un feu de forge ténébreux. Puis, pouce par pouce, les battants s’écartèrent… Ce n’était pas une erreur, une manœuvre mal exécutée entraînant l’ouverture par inadvertance. Les Hyperboréens l’avaient aussitôt compris également, leurs premiers rangs se mouvant en pointe de flèche, pour mieux percer toute résistance et s’engouffrer au-delà du pont. Les Muses eurent même des cris de pur ravissement, les encourageant à redoubler leur marche forcée !
La jeune archère avait cette fois anticipé ce que les troupes d’Apollon, pourtant si méthodiques, n’avaient pas vu… A peine son pouls frappa-t-il plus fort quelques instants… Ils seraient balayés plus rapidement encore qu’elle ne l’avait redouté.
En un moment, à travers les ténèbres, sont vues dix mille bannières se dressant dans l’air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec ces bannières, une forêt énorme de lances ; et les casques pressés apparaissent ; et les boucliers se serrent dans une ligne épaisse d’une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des flûtes et des suaves hautbois : un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les héros antiques, s’armant pour le combat ; au lieu de la fureur, il inspirait une valeur réglée, ferme, incapable d’être entraîné par la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Ainsi marchaient-ils d’un pas douloureux sur le sol brûlant, horrible front d’effroyable longueur, étincelants d’armes, à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et la lance !
Diane s’en fut au pas de course, son arc dans le dos, tremblante comme sous le coup d’un brusque accès de fièvre. Désormais, elle doutait même qu’Apollon puisse leur donner la victoire, mais il ne pouvait plus se terrer sous sa tente ! Qu’il s’y morfonde ou qu’il s’acharne à voir et revoir ses plans, il était plus que temps qu’il prenne place sur le champ de bataille. Sans son concours…
Elle franchit d’un bond le seuil de la tente. Tout semblait en ordre, sans le moindre feuillet éparpillé, une seule chaise renversée, ou un tapis piétiné. Sur un secrétaire, le miroir de John Dee se tenait là, devenu laiteux. Une lettre cachetée reposait à ses côtés… La jeune femme n’avait jamais vu l’étrange pierre changer à ce point de teinte. Mais cela n’avait aucune importance.
Apollon n’était plus là.

L’élégant voilier de la délégation des Mille et Une Nuits avait repris la mer depuis minuit, filant sans bruit dans le sillage d’un reflet de lune… Aladdin se retourna vers les voiles triangulaires gonflées de brise avec une petite moue satisfaite. Encore quelques heures, et ils arriveraient en vue du port. A lui l’ombre des palmeraies et le lait sucré des noix de coco ! Jamais nul bâtiment ne s’était montré aussi fulgurant, fendant les flots apaisés de l’océan. Cette soudaine bouffée de contentement le ramena néanmoins aux tourments qui l’agitaient bien plus que le mal de mer ! Il s’était personnellement engagé auprès du sultan, certain que lui rapporter la Lampe du Génie ne serait que pure formalité. Pourtant, les envoyés du désert rentraient bredouilles, et c’était lui qui devrait en répondre plus que tout autre.
Donnant un coup de pied dans le vide, il faillit catapulter l’une de ses babouches par-dessus bord… Tant pis ! Ce n’était pas si important. Tous les plus riches cordonniers de la ville se disputeraient l’honneur de lui en préparer une nouvelle paire constellée de pierreries ! Le rictus d’Aladdin se transforma en sourire révélant ses dents si blanches sur son teint hâlé. Après tout, on ne pouvait le tenir pour responsable !
Jusqu’à ce que ce soi-disant dieu intervienne et prouve que la course avait été truquée… Sans lui… Et sans ce Bellérophon… Mais il avait entendu parler de ses coups d’éclat, il aurait dû rester sur ses gardes. Et ne l’avait-il été que trop ? Il avait préféré accorder sa confiance à ce vieux Djinn rapiécé, alors que lui et Shetan aurait sans nul doute était en mesure de l’emporter ! Voilà la vérité, il n’avait voulu que trop bien faire… Personne, pas même le sultan, ne pouvait décemment le blâmer pour avoir agi de la sorte !
A présent assez content de lui, Aladdin se pencha au-dessus de l’eau, saluant son reflet. Tout semblait si paisible maintenant… Il sursauta pourtant quand une ombre toute proche s’avança soudain à sa hauteur. Sindbad.
« Ah, vous étiez là…
- J’apprécie d’effectuer mon quart, comme n’importe quel matelot, répondit sobrement le marin aux allures de colosse.
- Même après toutes ces années… J’admire cette constance, c’est fort louable ! le complimenta Aladdin non sans ironie.
- Mes hommes l’apprécient, et me servent d’autant mieux, fit son interlocuteur, toujours d’un ton placide.
- Du moment qu’ils nous servent, peu importe la manière dont on les tient, objecta Aladdin d’un revers de main.
- Oh, mais je ne doute pas de vos succès… »
L’homme au Djinn Levis préféra ne pas relever cette dernière remarque, ne sachant si Sindbad se moquait de lui ou le complimentait sincèrement. Lui-même s’estimait un maître dans l’art de blesser les gens sourire aux lèvres, mais n’aimait pas se retrouver à son tour sur le grill. D’ordinaire, il n’aurait jamais adressé la parole au célèbre aventurier. Sa renommée était grande, mais avait-il fait preuve d’autant d’ingéniosité que lui ? Méritait-il ses titres ? Au cours de la plupart de ses voyages, tout était question de hasard, aussi bien ses infortunes que ses présumés exploits ! Et tout cela manquait de témoins ! Une bonne part de tout ce mythe dont il était le centre avait dû être purement et simplement inventée, voire contrefaite… Aladdin coula un regard dédaigneux à son vis-à-vis, qui déjà lui avait tourné le dos pour entamer sa ronde.
Qu’il essaie de se faire bien voir si cela lui plaisait tant ! Préférant ne pas songer à cette pensée dans son propre cas, Aladdin lissa ses vêtements diaprés et parfaitement coupés. Pour autant, il ne s’en tenait pas à cela. Si certains le considéraient comme un jeune prétentieux qui ne devait ses positions qu’à l’aide du Génie et de ses Djinns ! On oubliait bien vite qu’il ne disposait plus de la Lampe depuis des années, et que sa situation n’en avait pas vraiment pâti… Et si on voulait s’en prendre à lui par les armes… Quelques arabesques d’acier croisées avec le Prince de Perse durant le voyage l’avait rassuré sur sa forme. D’autant qu’il avait évidemment laissé l’avantage à son adversaire, commentant de-ci de-là des erreurs de débutant qui contribuait à masquer sa véritable valeur. En cet instant encore, il portait à la ceinture son cimeterre, en toute discrétion. Une lame magnifique, qui valait son pesant d’or elle aussi. Le sultan en personne ne devait pas disposer d’une pièce aussi somptueuse, et Aladdin s’en gaussait.
Des effluves sucrées lui parvinrent soudain, le rappelant à des préoccupations plus légères. Les Djinns devaient avoir terminé le plateau de pâtisseries de miel et de cannelle qu’il leur avait demandé. Aladdin n’avait pas l’habitude malgré tout de se consacrer plus de que raison aux affaires d’état, et il n’aspirait donc plus qu’à se reposer le reste de leur voyage maritime… Dans cette histoire, si la Lampe dont il était l’ancien propriétaire n’avait pas été en jeu… Aurait-il pris autant de risques pour monter cette expédition ? Il se réserva la réponse dans un sourire madré.
Qui s’effaça aussitôt de son visage. L’éclat opalin de la lune venait de se réduire de moitié, plongeant les crêtes de vagues argentées dans le néant… Une apparition de cauchemar voguait à basse altitude, et il semblait pour l’instant le seul à l’avoir remarquée. Mais quel était donc cet incroyable vaisseau volant ? Pas de voiles, pas de rames pour naviguer ainsi parmi les étoiles. Seulement une masse noire, oblongue, sans que les contours de sa silhouette soient apparemment lisses, en tous cas pas à la façon de la coque effilée de leur propre navire… Et plus grand, tellement plus grand… Comme une nuée de nuit s’avançant en silence, se mouvant au cœur de l’ombre en éteignant les étoiles, et la lune avait été prête à succomber également.
Aladdin oublia ses manières et raccrocha lentement sa mâchoire, qui pendait lamentablement depuis une pleine minute. La magie était à l’œuvre, sans aucun doute ! Le jeune homme sentait déjà ses Djinns délaisser leurs occupations pour le rejoindre sur le pont. Leur mission première était de le protéger avant tout, même si certains avaient été attachés à lui contre leur gré. Et alors, ce n’était pas son problème, s’ils s’étaient faits duper ! Ils lui étaient plus que nécessaires, que cela les dérange ou pas, et immédiatement ! Comment savoir ce que pouvait leur réserver ce vis-à-vis céleste ? Et au moment précis où Aladdin songeait qu’il aurait certainement été capable d’avaler leur nef toute entière, il parut se rapprocher, s’abaissant dans leur direction…
Il sursauta encore lorsque Sindbad, revenu tout près de lui sans qu’il ait fait craquer une seule fois les planches du pont, lança ses premiers ordres, maintenant que lui comme tous les autres avait découvert cet intrus nocturne.
« Vous avez déjà vu un tel sortilège, lors de vos innombrables voyages ? ne put s’empêcher de l’apostropher Aladdin, l’excitation montant et prenant le pas sur l’appréhension.
- J’ai croisé bien des mages et leurs illusions, des monstres et ceux qui les présentaient ainsi, des contrées magiques et leurs recoins nauséabonds… Mais cela, non, je dois bien confesser n’avoir jamais assisté à un pareil prodige ! » expliqua Sindbad, agitant un bras.
On tendit un peu plus la voilure, à ses ordres, le navire virant un peu trop brusquement à tribord, le bois précieux dans lequel il semblait taillé d’une seule pièce gémissant pour la première fois. L’illustre marchand étouffa un juron, regrettant plus ouvertement désormais que leur embarcation ressemblât parfois plus à un jouet géant qu’à un véritable navire… Il n’accorda pas un regard à Aladdin, qui avait manqué perdre l’équilibre sans qu’il lui tende une main secourable.
« Vous pensez donc que cette chose est dangereuse ! Par les sables d’Aman ! Serait-ce la Tour du Savoir Secret Salvateur ou quelque allié qui ne tiendraient pas leur parole ?
- Je ne pense pas, rétorqua Sindbad. Si ce professeur Brocéliande ne m’inspire pas plus de confiance qu’un naga, je crois que leur vieux Doyen est une personne respectable. Il ne reviendrait pas sur notre accord, d’autant qu’il faut bien admettre qu’il est plutôt à leur avantage, n’est-ce pas ? »
Aladdin grimaça, ne tenant surtout pas en cet instant à se remémorer une fois de plus les termes de leur engagement. Et qu’on ne l’accuse pas encore de vouloir se voiler la face ! Il y avait bien plus pressant, et c’était vrai !
« Nous ne savons même pas de quoi il s’agit ! Et vous pensez qu’il faut choisir la fuite ? renâcla-t-il, suivant Sindbad comme son ombre sur le pont. Je ne suis pas convaincu que nous soyons les plus rapides, vous l’êtes donc ?
- Cela ne coûte rien de nous éloigner ! Nous pourrons au moins savoir si cette chose nous suit vraiment, ou si elle ne fait que croiser notre route… »
Aladdin grimaça de nouveau. Ce n’était pas forcément une perspective plus rassurante, même si cet insolite vaisseau ne les poursuivait pas. Et pendant ce temps, il descendait toujours dans leur direction. Le doute se faisait de plus en plus mince, et sa main se posa fébrilement sur la garde de son cimeterre, comme si le contact du métal froid avait pu apaiser ses nerfs. Le peu de membre d’équipage qu’il avait accepté d’engager, alors que les Djinn avait sa préférence en tout, cédaient peu à peu à la panique ! Pour tout dire, Aladdin n’avait pas l’air vraiment plus rassuré, mais il fallait qu’il se maîtrise. Il n’était pas un lâche, personne n’aurait osé le traiter de la sorte, même parmi ses nombreux ennemis. Si d’autres se présentaient maintenant, qu’ils viennent !
« Levis ! Peux-tu monter à la rencontre de cette masse ? Il me faut des renseignements, et le plus vite possible ! »
Le surprenant nuage duveteux aux reflets bleutés, bras croisés sur la poitrine, enfla jusqu’à dépasser de trois bonnes têtes son maître, mais ne s’étendit pas ainsi jusqu’au ciel. Il se contenta de gronder :
« Inutile. Je les sens, là haut.
- Qui donc ?
- Les sorcières… »
Et Aladdin perdit sa mine toujours contrôlée pour ouvrir de grands yeux ronds. Il n’avait pas pensé à elles ! A la réflexion, leur vaisseau avait des allures de manche à balai, mais tout de même… Quelle raison aurait-elle de s’en prendre à la délégation des Mille et Une Nuits ? Leur sultan n’avait jamais eu affaire à leur engeance, et lui non plus. Levis avait peut-être fait une erreur. Peut-être qu’il était bon à être découpé en morceaux, s’il avait fait son temps…
Le Prince de Perse et tous les autres membres de l’ambassade l’avaient quoi qu’il en soit rejoint, se tournant vers lui afin d’obtenir des renseignements sur cette situation imprévue ! Sans doute auraient-ils préféré les entendre de la bouche de Sindbad, Aladdin en avait la désagréable sensation, mais tant pis pour eux ! Le célèbre marchand avait pris peu à peu l’ascendant, mais pour lui parler maintenant, il aurait fallu courir, tandis qu’il se démenait boussole en main. Aladdin répondit néanmoins, de mauvaise grâce, d’une voix aussi aigre qu’un plat de vieilles dates moisies. Il y avait des limites à ce qu’il était disposé à accepter, et se transformer en simple porte-parole en faisait partie…
« Voilà, nous n’aurons sûrement pas très longtemps à patienter avant de voir ce que nous veulent ces sorcières, conclut-il, alors que l’engin de ténèbres les écrasait déjà de son ombre.
- Si votre Djinn ne fait pas erreur, le piqua au vif la jeune femme voilée.
- Je vous conseille de retourner dans votre cabine, maugréa Aladdin d’un ton péniblement courtois. Si jamais nous devons combattre, votre place n’est pas ici, à risquer la mort.
- Pensez-vous vous rendre plus utile ? »
Aladdin tourna les talons, sous le coup de la fronde ouverte. Tout le monde comptait-il le défier à présent ? Dire que moins d’une heure plus tôt, la nuit lui avait paru si douce ! Il leva les yeux vers la lune, traquant du regard cet objet de malheur ! Il volait à une distance si faible désormais qu’Aladdin était capable de distinguer ce qui composait ses parois, même dans la pénombre. Un incroyable enchevêtrement de branches, comme des dizaines de milliers de manches à balai mêlés les uns aux autres, sans aucun artifice, ni la plus infime cheville, pour les faire tenir ensembles, d’un seul et prodigieux tenant.
Puis, le laissant une fois de plus abasourdi, cette vision disparut.
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