|
braham Van Helsing mit pied à terre souplement, comme si ses articulations lui avaient encore rendu cinq ans depuis son départ. Pourtant, un cahoteux périple à cheval à travers la forêt n’aurait pas dû avoir cet effet-là… Etait-ce dans ce cas son combat contre les goules qui lui avait échauffé les sangs ? Sa barbe taillée en pointe laissa percer un sourire.
La lune était haute et moqueuse dans les cieux de Féerie. Un instant, le Doyen avait cru s’être fourvoyé, quand le premier monstre s’était jeté sur lui, hurlant comme le possédé qu’il était. Mais sa main avait guidé le tranchant du katana sans la moindre hésitation, à croire que cette arme d’un temps révolu n’avait jamais quitté sa paume. Les goules n’avaient présenté qu’une résistance bien faible, ce qui ne l’avait pas étonné outre mesure. Un groupe pouvait devenir un véritable danger, mais les survivants du massacre de Derek n’étaient pas assez nombreux.
Et maintenant encore moins. Il n’y en avait guère qu’une qui avait pu lui échapper, et encore, plus parce qu’il estimait n’avoir pas de temps à perdre avec elle. Van Helsing avait suffisamment nettoyé ses arrières pour qu’une goule solitaire ne soit plus un problème. Elle n’aurait certainement pas le courage de le poursuivre à présent ! Et pour tout dire, le Doyen s’en satisfaisait : il avait passé le stade de la traque jusqu’au dernier représentant d’une quelconque engeance maléfique. Lorsqu’il vivait encore « de l’autre côté », oui, sans aucun doute, ou même pour en finir avec Dracula… Van Helsing aurait été capable de tout pour détruire sur le champ tout ce qui pouvait appartenir aux Ténèbres !
Qu’une goule puisse errer en liberté ne lui convenait cependant pas, assurément. Mais l’esprit du Doyen était las de cette curée perpétuelle à laquelle il s’était si longtemps astreint. Et si souvent vaine, comme elle se serait encore révélée s’il s’était jeté à la poursuite de cet unique monstre à avoir évité son sabre… Il avait d’autres priorités tellement plus urgentes ! Marmonnant dans sa barbe, Van Helsing tira la jument de Charmant par le licol, lui cherchant un abri pour le reste de la nuit. La pauvre avait beau avoir affiché plus de courage que son maître légitime, elle n’en était pas moins apeurée. Si l’afflux de magie pouvait être endigué… Peut-être que les licornes elles aussi reviendraient, au lieu de se terrer dans les bois… Là encore, la Tour n’avait pas su intervenir, alors qu’elle aurait certainement eu les moyens de…
« Abraham Van Helsing ! Nous ne pensions pas avoir affaire à toi si tôt. Te serais-tu finalement décidé ? »
Le vieil homme avait espéré entendre cette voix aux accents coquins depuis qu’il avait quitté les sentiers balisés…

De plus près, il fallait bien avouer que l’aspect du Fou d’Hadès était tout de même un peu plus dérangeant… Et Archibald avait encore dans la bouche le goût si amer de ses paroles. Ecœurant même !
Malgré ses sentiments, le frapper avait plutôt été un réflexe, afin de le retenir et de l’empêcher de se retourner à nouveau contre Schopenhauer et tous les autres. Kate plus que n’importe qui. Mais se résoudre à recommencer n’était pas une décision aussi facile à prendre qu’il l’aurait cru ! Allons bon ! Il n’avait qu’à lui rentrer dedans comme il l’avait déjà fait si souvent ! Une méthode directe, souvent tête baissée, mais qui avait fait ses preuves, quand rien d’autre ne fonctionnait. En face de lui, le Fou semblait d’ailleurs attendre son premier enchaînement gauche, droite, direct au foie, avec une impatience non dissimulée, tout en se dandinant sur place.
Archibald préféra un pas de recul. Après tout, il l’avait touché, mais le jeune professeur l’avait pris par surprise. C’était bien aimable de la part de Schopenhauer de lui accorder sa confiance, mais comment concrétiser ? Pour la première fois depuis qu’il avait mis les pieds en Féerie, il ne savait pas de quelle manière aborder un adversaire, qu’il s’agisse de joute verbale ou d’une autre nature. Le Fou d’Hadès lui avait été décrit comme plus redoutable encore qu’un Alucard… Et toujours aussi bizarrement, Archibald ne se sentait pas dans un état vraiment combatif, et même plutôt fébrile.
« Bon, alors, que fait-on ? On pourrait jouer ça au bonneteau, non ? Ah, mince, je ne suis pas sûr d’avoir le matériel… Et toi ? »
Le Fou se contenta de rire doucement, à l’abri de son jeu de cartes déployé à la façon d’un éventail…
« Ah, Bellérophon ! Tu ne sais pas quand il faut t’arrêter de plaisanter, mais ça a son charme… »
Et sur ce, il se mit à battre les cartes, sans doute à la manière dont Schopenhauer l’avait décrite à Archibald. Pas de doute, c’était spectaculaire ! Un véritable anneau s’était formé autour de sa taille, en biais, et pas une carte ne lui échappait. Du bout du doigt, du fil de l’ongle, elles demeuraient toutes en équilibre, dans une ronde effrénée. Le Fou avança soudain, d’un bond. On aurait même pu le croire en train de jouer à la marelle !

Le Doyen n’avait pas protesté quand on lui avait bandé les yeux. Il n’avait pas à discuter la forme, d’autant qu’il savait à quoi s’attendre. S’il avait été question d’une visite officielle, il aurait probablement demandé à ce qu’on le dispense, et encore… Le vieux sorcier avait abandonné ces considérations avec la Tour. Evidemment, ce n’était pas pour autant qu’il se laisserait manquer de respect par les sorcières. Van Helsing les savait mystérieuses, même s’il avait su tisser plus de liens avec elles que beaucoup d’autres autorités de Féerie. Il avait fallu composer, conserver certains accords confidentiels… Encore une chose qui avait déjà cours dans son monde d’origine, et qui ne l’avait pas dépaysé une fois ici.
Le Doyen avait tout fait cette nuit pour se faire remarquer des sorcières des environs. Et son plan avait parfaitement fonctionné ! Mais il avait impérativement besoin de rencontrer celles qui régissaient cette étrange engeance. Scatach et Uatach ! Deux vénérables ancêtres et légendes parmi les sorcières, bien plus vieilles que lui en comparaison. Mais c’était cette Esméralda qui l’avait retrouvé, et guidé jusqu’ici. Van Helsing la suivait depuis près d’une heure maintenant. Au départ, toujours dans la forêt, et depuis quelques temps, ils avaient dû pénétrer dans un lieu indéterminé. Toutefois, rien à voir avec les froides coursives de pierre d’un château… Le sol tout comme les parois semblait particulièrement souple, rêche et irrégulier.
Souvent, des gloussements veloutés résonnaient à ses oreilles. Des froufrous de tissu, de dessous de cuir glissant sur la peau, des claquements de fouets titillant de jolies paires de… Hum… Le Doyen fit un effort pour se reprendre. Plutôt que divaguer, il ferait mieux de profiter de ce moment de répit pour se remémorer ce qu’il avait découvert dans la lettre d’Apollon. L’existence de ce Lord Summerisle, et plus encore, de ses visées… Encore un fou qui pensait pouvoir dompter des forces qui le dépassaient ! Si Schopenhauer avait réussi à découvrir son existence, comment Hadès n’en aurait-il pas fait de même ? Et cet imbécile fomenteur avait redonné au Capitaine Crochet les moyens de nuire… Il ne manquait plus que lui pour se joindre aux festivités !

Archibald soutint son regard, mais pas sa gifle, d’un revers de main. Le soufflet ne blessa pas que son orgueil, l’envoyant rouler dans les scories de pierre ponce. Il en aurait peut-être besoin plus tard, mais pour l’instant, c’était l’heure de se salir les mains !
Le Fou d’Hadès avait beau donner l’impression de se trouver dans une cour d’école maternelle ou bien de s’étonner d’un rien toujours à la manière d’un enfant, il conservait toute sa logique et ce qui se manifestait avec : mettre le jeune professeur hors d’état de nuire le plus rapidement possible pour retourner auprès de son maître.
« Tu peux croire que cette rencontre m’ennuie, et j’avoue que j’aurais préféré prendre immédiatement ma revanche face à cet imprudent philosophe, mais pourquoi pas une petite partie pour se mettre en jambes ?
- A vrai dire, grinça Archibald, je trouve toujours qu’on pourrait régler ça autrement : à la belote ? La crapette ?
- Voyons, tu as peur de te faire mal ?
- Je crains plus de ne pas pouvoir me contrôler et de t’envoyer au tapis pour le compte, clochettes ! »
Archibald avait répliqué tout de go, mais il n’avait pas une très grande confiance en ses moyens du moment. Le Fou avait repris sa ronde, et son jeu de cartes aussi, sans vraiment afficher de signes de nervosité face aux minutes qui passaient. Peut-être qu’il ne bluffait pas : que finalement, rester là à affronter Archibald pour le séparer du reste du groupe faisait partie de la stratégie d’Hadès, et que le coup de poker d’Apollon avait d’ores et déjà été anticipé…
« Allez, Bellérophon, ne reste pas immobile, je t’attends ! Tu n’es pas pressé de me vaincre et de retrouver ta petite Kate ? Tu sais, je l’ai observée un temps… J’aime bien rencontrer de nouvelles têtes, c’est presqu’une habitude !
- Je ne suis pas là pour t’écouter !
- Ah non ? J’ai remarqué qu’on n’appréciait pas beaucoup ma conversation, c’est vexant, je fais pourtant des efforts. »
Et comme pour mieux tourner en dérision ses propres dires, le Fou d’Hadès projeta un trio de cartes enflammées, comme si leur vitesse seule les avait embrasées. Archibald les évita d’un saut de côté, sans trop s’employer. Visiblement, ce n’était qu’un test pour ses réflexes ! Le jeune professeur voulut en profiter pour passer à l’offensive, mais une pluie de cartes lui sauta au visage, l’aveuglant à demi. Archibald n’eut cependant pas besoin de reculer précipitamment, le Fou s’étant déjà écarté… Pas une seule de ses lames n’était éparpillée sur le sol grisâtre. Tellement rapide, précis, alors que tout semblait n’être qu’un jeu de plus pour lui…
« Pas mal, pas mal… Il doit y avoir un truc, non ? plaisanta le jeune homme d’un ton faussement enjoué. Je finirai bien par le trouver !
- Il faudrait déjà que je t’en laisse le temps ! »
Et le fluet personnage tira un second jeu de cartes de son costume rouge et noir à damiers.
« Nous allons corser un peu la mise, si tu n’y vois pas d’inconvénients, bien sûr ? se gaussa-t-il.
- Je ne pense pas de toute manière que je puisse me retirer maintenant de la partie ! Je trouve seulement un peu injuste que ce soit toujours toi qui distribues… Tu ne crois pas ? »
Mais le Fou n’avait plus aucune envie de discuter et s’engagea de l’avant, droit sur Archibald. Deux anneaux de cartes vrombissaient à présent, et le jeune homme se surprit même à tiquer sur le déhanché du Fou.
C’était bien le moment d’être pris de pensées aussi tordues ! Ce séjour aux Enfers se révélait d’ores et déjà épuisant pour les nerfs… Quoi qu’il en soit, encore un peu, et l’autre serait bon pour un numéro à Las Vegas !

Abraham Van Helsing en revint au but de sa visite, tandis qu’on le conduisait toujours en vieillard aveugle. C’en était trop ! Il n’avait plus de temps pour le cérémonial, même avec les sorcières.
« Esméralda ! Ecoutez-moi, si je suis venu vous retrouver, c’est pour vous prévenir, mais je suis très pressé par le temps. Alors si nous pouvions faire l’impasse sur vos coutumes, ou du moins certaines, pour une fois… J’ai déjà rencontré à plusieurs reprises les éminences de votre ordre, et en tant que Doyen de la Tour des Secrets…
- Allons, Van Helsing, n’avez-vous pas renoncé à vos prétentions quand vous avez quitté l’enceinte de votre faculté ? »
Le vieux sorcier eut un rictus complice. Il avait reconnu cette voix sèche et rocailleuse, comme l’était la lande qui l’avait vu naître.
« Ah, Scatach, c’est bien toi ? Je constate que tu sembles déjà très au fait de ce qui m’est arrivé.
- Nous nous y attendions, et ce que tu as à nous annoncer est certainement en rapport avec ce que nous avons nous-mêmes observé. N’oublie pas quel est notre rôle dans ce monde… »
Le Doyen hocha la tête. On lui ôta son bandeau.
Ce qui ne l’avança pas beaucoup, étant donné qu’il se trouvait dans la pénombre la plus totale. Le vieux sorcier plissa les yeux, mais se retint d’employer la magie pour illuminer la salle en croissant de lune où on l’avait finalement conduit. Ce ne serait certainement pas un geste très apprécié ! Combien de sorcières pouvaient être rassemblées autour de lui ? Scatach ne se serait pas présentée seule face à Abraham Van Helsing. Peut-être qu’elles avaient toutes pris place ici…
« Pour quelle raison exactement as-tu quitté la Tour ?
- Ah, vous ne savez donc pas tout ! se gaussa sans aigreur le vieux sorcier. Je ne m’étendrai pas. Je ne suis pas venu me confesser auprès de vous. Et je n’ai pas fait une croix sur la Tour : je compte bien y retourner, la tête haute. Mais il faut tout d’abord en terminer avec ce que j’ai appris. Cette fois, vous devez vous impliquer. J’espère bien ne pas avoir accompli ce voyage en pure perte. »
Un murmure à la fois grave et amusé lui fit écho, mêlant à n’en pas douter de nombreuses et profondes voix de gorge.
« Tu dis cela car tu crains de n’avoir pas le temps de rattraper Sindbad et les autres représentants des Mille et Une Nuits ?
- En effet, concéda le Doyen, masquant sa surprise du mieux possible. Je veux les prévenir eux aussi, et surtout convaincre Aladdin de me prendre à bord et de me laisser leur indiquer le cap à suivre… J’ai reçu une missive des plus importantes, qui a porté à ma connaissance des informations…
- Et peux-tu avoir confiance en l’expéditeur ? »
Le vieux sorcier demeura aphone quelques instants.
« Eh bien, le cachet de la Poste Royale faisant foi… Mais qu’est-ce que vous me faîtes dire à la fin ! Bien sûr que j’ai confiance ! affirma-t-il haut et fort en songeant plus que jamais à son ancien élève. Et si vous en savez autant, cessez donc de jouer ce petit jeu avec moi ! Je ne suis pas un petit garçon qui s’imagine que vous allez le cuire à court-bouillon dans l’un de vos chaudrons ! »
Nouveaux gloussements dans l’ombre, mais cette fois-ci, approbateurs. Il crut même percevoir quelques compliments chuchotés sur sa prestance ou son charme d’homme mûr. Décidément, ces sorcières restaient caustiques en toutes circonstances ! Mais il n’avait pas le temps de se rengorger quand bien même le Doyen devait bien s’avouer flatté… Bref.
« Vous connaissez l’existence de ce Lord Summerisle, reprit-il, secouant sa tête chenue. Alors, vous devez fatalement être d’accord avec moi, il faut que nous l’arrêtions, tout autant qu’Hadès. Si nous intervenions assez tôt, nous pourrions l’empêcher de nuire. Et j’estime que ce serait une sage décision ! S’il est parvenu à appâter un homme tel que Crochet, c’est qu’il doit posséder un certain nombre d’arguments…
- C’est certain.
- Eh bien, à défaut d’autre chose, si vous persistez dans votre attitude, échangeons au moins nos renseignements !
- Mais n’es-tu pas venu pour plus que cela ? Si ce Lord Summerisle n’est pas à négliger tandis qu’il veut mettre à profit les luttes de ses ennemis, ces mêmes batailles occupent sans nul doute ton esprit. »

Archibald disparut derrière un tronc d’arbre, et eut la bonne idée de s’accroupir, alors qu’une rafale de cartes le coupait en deux, quelques pouces au-dessus de sa tête ! Le jeune homme manqua d’être écrasé par ce demi-tronc, mais n’évita pas les copeaux de bois. C’était peut-être bien la dixième fois que ce petit manège de cache-cache reprenait en quelques minutes !
« La déforestation, tu devrais savoir que c’est mal ! » s’écria-t-il à couvert, espérant se ménager une poignée de secondes.
Mais le Fou avait déjà atteint ce qui n’était plus qu’une souche, debout sur la pointe des pieds, toisant Archibald. Celui-ci ne chercha pas la fuite, saisissant le Fou par les chevilles, afin de le projeter dans les branches de l’arbre le plus proche. Malheureusement, il ne parvint qu’à le déséquilibrer un instant, avant qu’il se rétablisse avec la grâce d’une ballerine !
Archibald se figea bouche bée. Il n’était pas prêt d’en terminer ! Mais au moins retardait-il donc le mystérieux bouffon… Pendant ce temps, Kate pouvait augmenter la distance entre elle et le Fou d’Hadès. Apollon et ses Muses avaient la possibilité d’exécuter leur plan sans s’embarrasser de la présence d’un redoutable ennemi. Et le jeune professeur, quant à lui, ne savait absolument pas comment il allait s’en sortir…
L’étrange créature maquillée préparait justement son tour suivant, déployant ses cartes.
« Oh, oh, on dirait que j’ai un bon jeu, Bellérophon ! Et toi, de quoi disposes-tu ? »
Archibald grimaça, déjà essoufflé. S’il continuait à reculer ainsi, il finirait par se retrouver de nouveau sur les rivages de l’Achéron ! Pas de quoi se sentir vraiment confiant alors que leur duel avait à peine débuté. Le Fou d’Hadès bondit les deux pieds en avant, heurtant Archibald en plein torse, lui attrapa à son tour les jambes avant qu’il ait percuté le sol tête la première, et lui infligea ce que le jeune homme avait prévu pour lui !
Dans un craquement lugubre, Archibald manqua de retomber aussitôt, à cheval sur une fourche à moitié rompue par le choc.
« Brelan ! » exulta le Fou, sourire aux lèvres.
Le jeune professeur ne pouvait pas en dire autant. Quelque chose lui pesait, l’empêchant de se battre pour de bon. Etaient-ce les paroles vénéneuses de ce serviteur d’Hadès, qui faisaient encore effet ? Etait-ce simplement l’enjeu devenu tout à coup beaucoup trop lourd pour lui ? En tous cas, Archibald n’affichait pas les mêmes dispositions que face à ses précédents adversaires, et il risquait de perdre bien plus que les gains d’un jeu de cartes…

« Bien sûr, il faut nous entretenir également d’Hadès, convint prudemment le Doyen. Bellérophon est parti l’affronter, et…
- Tes pensées vont-elles vraiment vers lui ? croassa une autre sorcière, qui devait sans doute être la vieille complice de Scatach. Tu nous l’as envoyé afin de le former, parce que tu crois en son potentiel. Mais au final, c’est bien l’échec d’Apollon Schopenhauer qui continue de te hanter ! »
Le magicien étouffa un juron qu’il n’avait plus poussé depuis longtemps.
« Billevesées ! Qui croyez-vous incarner de votre côté ? Vous n’êtes que des spectatrices, et vous vous en vantez ! Ne me dîtes pas ce que je pense, car vous vous tromperiez. Si Schopenhauer ne s’est pas montré à la hauteur de mes attentes, il n’est pas le seul responsable… Mais ce qu’il compte faire pourrait bien nous sauver tous, y compris ceux qu’il a jadis combattus. Tous autant que nous sommes, il est impossible que nous lui tournions le dos. Ca n’empêchera pas les crimes et les injustices.
- Tu n’as pas encore compris, vieil Abraham ? Hadès désire la venue de Schopenhauer, plus que tout. Il a déjà essayé de renverser la Tour avec lui, puis avec Alucard. Dans les deux cas, il semait le chaos en arrière-plan. Pourtant, l’offensive de Lord Funkadelistic a finalement échoué. Et celle du fils de Dracula, censée être d’une toute autre ampleur, n’a guère causé plus de dégâts ! Votre Tour ne s’est pas plus effondrée que précédemment, et le Royaume des Confiseries en a terminé si vite avec ses travaux de rénovation que les Jeux Pâtissiers ont pu se dérouler sans encombre.
- Et ? Où voulez-vous en venir ? Pourquoi le Dispensateur de Richesses voudrait voir Apollon le rejoindre ?
- Parce qu’il a compris qu’exacerber des conflits les uns après les autres ne le mènerait à rien. De plus, il manque d’intermédiaires puissants désormais. Hadès ne peut pas continuer avec des manigances du même ordre : il lui faut viser quelque chose de plus grande ampleur, immédiatement. Et quel est donc l’évènement qui peut paraître à sa portée ? Il sait que Lord Funkadelistic est maintenant Apollon, ou du moins, qu’il est plus puissant que jamais.
- Précisément. Il est capable de le vaincre, j’en suis sûr à présent.
- Le vaincre ? répétèrent en chœur les sorcières. Si Schopenhauer est toujours plus fort, ses plans par contre s’avèrent beaucoup moins aiguisés qu’il ne l’imagine. Que tu ne l’imagines toi aussi.
- Et ? Le coup n’a pas besoin d’être mortel. Si les forces d’Hadès sont suffisamment entamées…
- Mais il compte en finir avec ton ancien protégé ! tranchèrent les sorcières. Et vous tous par la même occasion.
- Ah ? Et vous, sorcières ? répliqua le Doyen d’une voix tremblante. Si Apollon devait être défait, je ne vois pas en quoi Féerie se retrouverait condamnée. Nous avons les moyens de lutter de notre côté !
- Réfléchis, Van Helsing ! Les desseins retors te sont pourtant familiers... Hadès ne compte même pas répondre au duel de Schopenhauer. Il a seulement l’intention d’utiliser sa fureur aveugle. A ton avis, quel événement offrirait à Hadès les clés de Féerie ? Le seul à en être capable… Tu connais ce monde aussi bien que celui dont tu es originaire. Tu sais donc où se situe l’un des puits infernaux, là où sombra une cité de légende… Cela ne correspondrait-il pas avec ce que tu as l’intention de nous dire au sujet de ce nouveau venu, Lord Summerisle ?
- Mais… L’océan… Les ruines… de l’Atlantide…, ahanait le Doyen, soudain le souffle court.
- En effet… Ce Lord Summerisle semble préparer son expédition et ce qui en découlerait selon lui depuis longtemps. Des années même. Il cherche à se poser en arbitre de l’ombre. En effet, c’est lui par exemple qui a procuré un puissant artefact à Lord Funkadelistic. Il croit pouvoir participer à la redistribution des forces en présence !
- Ah, je vous retrouve bien là… Il empiète sur votre rôle, c’est ce qui vous dérange le plus finalement, grommela Van Helsing.
- Peut-être, firent les sorcières, toujours franches quand il était question des attributions qu’elles s’étaient octroyées. Mais comme tu le sais pertinemment, ce n’est pas le plus important. Hadès incarne un adversaire tellement plus redoutable !
- Donc, vous ne niez pas non plus sa nature d’ennemi, même pour vous !
- Il n’a jamais été dans nos coutumes de ne pas tenir compte des évidences. Nous ne perdons simplement pas de temps avec. Esméralda nous a prévenues de ses visions, et nous accordons notre entière confiance à elle et sa boule de cristal. Lorsque Schopenhauer se présentera devant Hadès pour le défier, il se contentera de canaliser sa puissance pour provoquer la remontée de l’Atlantide !
- Non, non… C’est impossible… Non… Non !
- Et que provoquerait sa réapparition ? Tu dois forcément t’en douter, Abraham ! Un cataclysme si formidable qu’il pourrait ravager la moitié des terres de Féerie, frappant partout à la fois, au même moment ! Oui, un terrible raz de marée, de plusieurs milliers de mètres de haut. Dix fois, vingt fois pire que son engloutissement ! Féerie sera noyée, balayée. Le chaos.
- Mais pourquoi ? Hadès n’a aucune motivation valable pour tout détruire ! A quoi bon régner sur un champ de ruines ? C’est une condamnation !
- Plutôt une damnation… »

Archibald se laissa retomber sur le sol, se balançant tant bien que mal, remerciant la branche qu’il serrait à deux mains de ne pas s’être brisée en morceaux.
Dire que le Fou supposait certainement que lui aussi bluffait ! Pour mieux faire durer leur petit jeu du chat et de la souris, ce qui devait d’autant plus le faire enrager intérieurement. Mais si seulement c’était vrai ! Archibald s’en serait très bien accommodé si cela pouvait lui éviter de subir sa prochaine combinaison, de cartes ou de coups… Les deux allaient malheureusement de pair !
« Bellérophon, je te pensais tout de même un peu plus vaillant que ça ! Tu n’as vraiment rien de mieux à m’opposer ? C’est tout de même plutôt décevant, j’avais misé gros sur toi, plus que le Seigneur Hadès en tous cas ! Savais-tu qu’il n’estimait pas nécessaire que nous éparpillions vos forces ? Mais je n’ai pas renoncé à te suivre de loin en loin… Tu es assez… intriguant…
- Oh, est-ce que je devrais me sentir flatté ? Quelle belle déclaration ! »
Le ton moqueur et les sous-entendus du jeune professeur parurent profondément agacer le Fou. Et même bien plus encore ! Tout en enjambées déliées et mouvements racés, il fondit sur Archibald, une fois encore avant que celui-ci n’ai pu esquisser le moindre geste. Le jeune homme se sentait prisonnier dans une averse de cartes à jouer, si nombreuses qu’il était impossible de toutes les écarter, même si on lui avait accordé une paire de bras supplémentaire. Mais où les dissimulait-il donc, par paquets entiers !
On aurait dit que celui qui tirait les fils de cette étrange marionnette bariolée avait finalement décidé de donner la pleine mesure de sa virtuosité, et tant pis si par instants, ses pirouettes perdaient tout naturel tant il semblait désarticulé, chaque os prêt à rompre. Un automate plus qu’un pantin, capable soudain de rester suspendu à trois pieds du sol, de bondir d’arbre en arbre, de toujours rattraper ses cartes du bout du doigt ou du pied… Archibald surnageait à grand peine, avec l’impression d’être maintenu la tête sous l’eau sans pouvoir reprendre une goulée d’air pur. Il n’y en avait pas de toute manière en ces lieux.
« Séquence ! Full ! Couleur ! Carré ! » s’écriait avec joie le Fou, ponctuant ses assauts successifs de piaillements aigus.
Archibald ne se sentait pas plus en sève que les arbres de leur arène improvisée. Mais les coups du Fou d’Hadès n’étaient plus portés seulement pour le mettre à l’épreuve ou s’amuser. Il n’avait même plus le temps de crier s’il l’avait voulu, ses plaintes repoussées dans sa gorge à force de coups redoublés. Et le Fou amorça une ultime et féroce pitrerie, bondissant à hauteur d’Archibald sans même avoir besoin d’élan, lui écrasant les épaules de ses genoux, et le renversant sur le dos ! Archibald serra les dents, la cage thoracique compressée. Pourtant ce Fou ne pouvait pas peser si lourd ! Mais il appuyait de tout son poids, goûtant les soubresauts du jeune Bellérophon ainsi dompté…
« Drôle de position, je trouve ! Joli ton costume, mais je ne tenais pas à le voir d’aussi près ! »
Mais le Fou d’Hadès se contenta de sourire, insensible aux coups de poing dont Archibald continuait de lui bourrer les côtes. Se saisissant d’une main d’un paquet supplémentaire, il le battit à toute vitesse, et le jeune homme sentit le souffle de la défaite lui fouetter le visage.
« Je ferais mieux d’en finir avec toi dès maintenant ! Je t’éviterai au moins d’assister à la mort de tes compagnons, sous les murs de Dité, massacrés par une horde de démons assoiffés de mort et de sang ! Qu’en dis-tu ? Bien sûr, je pourrais t’emmener en ville, par des venelles détournées, et nous pourrions admirer ce réjouissant spectacle depuis les remparts… Pour le coup, ta petite Kate passera sûrement un moment bien pire qu’une misérable fausse couche vite expédiée… Et avec un peu de chance, vous vous retrouverez au… »

« D’après ce que nous avons pu voir, Hadès se plairait à étendre son royaume de cette manière, de transformer Féerie toute entière en séjour des morts… Avant d’augmenter sa puissance jusqu’à ouvrir un passage vers l’autre monde, et unir les deux sous la bannière des Enfers.
- Alors… Tout est déjà perdu… »
Van Helsing en aurait éclaté de rire. Lui qui venait à peine de se retrouver lui-même ! Lui qui avait finalement repris la route pour tenter de faire table rase du passé… Est-ce que, une fois encore, tout serait vain avant même qu’il ait pu commencer son œuvre ? Les sorcières lui firent relever la tête en écho à leurs paroles.
« Pas forcément… As-tu déjà oublié pourquoi tu étais venu nous trouver ? Et tu prétendais que Schopenhauer ne t’obsédait pas ! Hadès aussi cela dit, le considère comme du menu fretin. Il est tellement monopolisé par Apollon, qu’il en a oublié Bellérophon.
- Le jeune Archibald ? s’exclama le Doyen. Il est plus valeureux que je ne l’avais cru, mais si Schopenhauer n’est pas capable de venir à bout de notre adversaire…
- Ah, c’est là que tu ne fais plus cas de nos leçons. Il s’est montré, et l’est encore certainement, brut de décoffrage.
- Ca, je ne vous le fais pas dire ! Et je vous avais prévenues, j’avais besoin de votre appui : Bellérophon ne tenait plus vraiment à mes conseils, si tant est qu’il les ai écoutés vraiment. Il lui fallait d’autres mots.
- Certes, mais sous l’influence de notre magie, il a vite suscité de nouveaux espoirs. Peut-être trop rapidement… »
Le pouls d’Abraham Van Helsing s’accéléra, comme s’il avait reconnu l’attente d’une nouvelle cruciale, qui avait été là, sous ses yeux, sans que jamais il ait l’esprit assez libre pour s’en apercevoir…
« Des espoirs difficiles à obtenir et à maîtriser pour lui, mais tu avais bien choisi, vieil ami. Si tu avais eu plus de temps à lui consacrer, tu aurais certainement été en mesure de le découvrir toi aussi. Pourquoi est-ce qu’Archibald fuit si souvent le conflit ? Pourquoi préfère-t-il toujours se réfugier dans l’humour plutôt que laisser sa colère s’exprimer pleinement ? Pourquoi tant de femmes se retrouvent mêlées à son histoire alors qu’il n’en poursuit qu’une, une déesse solaire, Diane ? Que représente donc la ville, cette capitale infernale, Dité ? Nous avons trouvé toutes ses réponses, mais Archibald n’a, hélas, pas eu le temps de terminer son initiation ! Espérons qu’il parvienne de lui-même à s’éveiller !
- S’éveiller ? Mais à quoi ? Si je vous l’ai envoyé, c’est afin qu’il puisse se perfectionner, dominer ce qu’il connaît déjà, l’Epée de la Chimère et ses étranges pouvoirs. Je ne…
- Ah, Abraham, tu as perdu l’habitude de regarder au-delà ! Ne te projette pas dans l’immédiat : pense aux origines de Bellérophon, cet exil familial en Irlande… Si Archibald oublie ce qu’il sait pour revenir à ce qu’il est…
- Mais Scatach, , que voulez-vous me faire comprendre à la fin ! Je n’ai plus envie de jouer aux énigmes ! »
Le silence retomba parmi l’assemblée des sorcières… Mais les chuchotements enflèrent bientôt, et Van Helsing aux aguets, capta enfin un mot qu’il n’aurait jamais songé à lier à Archibald :
« Il est ce qu’Apollon Schopenhauer n’a jamais été destiné à devenir. En lui sommeille un héros… »

Archibald ne réalisa pas tout de suite qu’il était débarrassé du Fou. Celui-ci n’était plus qu’une silhouette couronnée de grelots, sa coiffe de travers, reléguée à l’orée du bosquet le plus proche. Le jeune professeur l’avait cueilli d’un uppercut au menton, après l’avoir désarçonné et fait rouler à terre dans un ultime soubresaut… Mais c’était son torse que le Fou d’Hadès semblait trouver douloureux, une main sur le cœur.
Archibald se redressa, respirant bruyamment. Une véritable rixe de chiffonniers les opposait désormais ! Tout était flou autour de lui, mais une chose trop certaine n’avait pas changé : il n’avait pas quitté ce maudit Jardin du Diable ! Cependant, ce décor macabre n’était plus aussi gris… L’Epée de la Chimère, devenue anneau, brillait de milles feux, sa lumière cramoisie rayonnant sur le jeune homme ! Il avait frappé sans se rendre compte du changement produit, et des étincelles avaient finalement répondu aux lames. Le costume du Fou fumait encore, une balafre roussie se mariant hideusement aux morceaux de tissus déchiquetés…
Archibald n’était plus tout à fait lui-même, quand il se rua sur son adversaire. Par chance, un éclair de compréhension le foudroya, tandis que le Fou n’avait toujours pas recouvré son assurance, et qui fuyait même son regard plus que ses possibles coups.
« Mais… Tu… Tu es une femme ! »
Là où le claddagh lui-même avait déchiré l’étoffe de soie avant d’apposer sa marque, des bandages étaient mis à nu, tailladés également… Pour révéler en partie des rondeurs toutes féminines.
« Quel observateur avisé ! Oui, je suis une femme, et alors ! glapit le Fou d’Hadès, sans même plus songer à se couvrir ou se battre, simplement en hurlant. Tu préfèrerais que je sois bien sagement assise dans l’herbe, à prendre un thé !
- Mais, je n’ai… »
Un sentiment de fougue et de rébellion avait envahi Archibald, qui s’était donc comme souvent échaudé petit à petit. Et à présent… Il ne se refusait pas de poursuivre son duel avec le Fou, sous prétexte qu’il s’agissait finalement d’une femme déguisée. Mais la situation n’avait rien à voir avec Eris… La tristesse et la douleur du Fou n’étaient à l’évidence pas comparables ! Malgré cela, le jeune professeur n’avait évidemment pas le droit de lui abandonner la victoire. Ce n’était pas une question de galanterie ! Désolé pour toi ma petite, mais Archibald se doit d’avancer ! Une autre solution s’imposait, du moins si la jeune femme aux longues boucles noires désirait jouer encore. Mine de rien, elle n’avait pas eu l’occasion d’aligner sa plus belle combinaison, une floche royale…

Le Doyen considéra que son entrevue avec les sorcières avait duré assez longtemps. Et qu’elle n’avait pas constitué un coup d’épée dans l’eau. Confirmations, méprises, surprises… Abraham Van Helsing avait décidément renoué avec une existence trépidante, même au cœur de la nuit !
« Vous vous inquiétez de ne pas rattraper à temps le Capitaine Crochet ? lui lança une voix qu’il reconnut avec certitude comme celle d’Esméralda. Si vous voulez bien nous gratifier de votre présence, nous pourrions vous faire la preuve de notre bonne volonté.
- Ah oui, et comment ? Si c’est pour me conduire sur un balai par-delà l’océan, je…
- Non, pas un balai…, pouffa Esméralda, toujours invisible pour l’ancien chasseur de vampires. Mais nous vous convions à bord de notre vaisseau amiral, ou pour tout dire, nous avons déjà pris place !
- Votre vaisseau amiral ? » bégaya le vieux magicien.
Tout Doyen qu’il fût, il n’avait jamais entendu parler de quelque chose de ce genre chez les sorcières ! Néanmoins, Esméralda parut décréter une évidence en lui répondant :
« Mais oui ! Le Black Sabbath ! »
Peu à peu, une lueur tamisée se faisait jour, tandis que s’écarquillaient de stupeur les yeux d’Abraham Van Helsing…
|