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| Où certaines flammes sont ravivées, et où Archibald demeure au centre des préoccupations... |
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es derniers jours s’étaient révélés particulièrement éprouvants pour le Doyen. Malgré le départ de la délégation des Mille et Une Nuits, l’existence de la Tour ne s’était évidemment pas apaisée. Si les ambitions d’Aladdin et les siens avaient dû refluer vers le désert, les détenteurs du savoir - que le vieux sorcier représentait - n’en ressortaient pas renforcés, et encore moins grandis !
Bien sûr, si on demandait son avis au premier lutin venu, il vous confirmerait que la Tour ne pouvait être plus glorieuse qu’en ce jour. Qu’elle l’avait toujours été autant qu’il s’en souvienne, et qu’elle le serait toujours. Le Roi Nougat lui-même ne se verrait certainement pas affirmer le contraire ! De même que l’immense majorité de leurs alliés de toujours. Et pourtant, la situation avait bien évolué depuis trois ans. Une fois de plus, certaines voix n’avaient pas manqué de s’en prendre à Archibald, alors qu’il n’était pas parmi eux pour se défendre, évidemment. De toute manière, il ne l’aurait probablement pas fait, les renvoyant à leurs études d’une réplique bien sentie !
Le Doyen en aurait presque souri tandis qu’il regagnait son bureau en clopinant bon an mal an. Mais il n’en avait pas eu l’occasion depuis longtemps, et il devrait faire l’impasse sur celle-ci aussi. Les Sept Objets Magiques des Contes… Ses pensées revenaient constamment à ces puissants artefacts, alors qu’ils en perdaient inexorablement le contrôle. Les réunir pour préserver leurs pouvoirs et les conserver sous bonne garde était une initiative nécessaire. Là encore, tout le monde s’était montré d’accord, voire enthousiaste. Désormais… Les rapaces se rapprochaient, à chaque fois plus audacieux ! Le vieux sorcier secoua la tête. Il ne devait pas raisonner ainsi. Le Sultan incarnait une part de Féerie, au même titre que lui. Peut-être même plus, si l’on s’en tenait à leurs origines respectives.
Las, il ouvrit la porte d’un coup de canne. L’ocarina avait été cédé à Apollon Schopenhauer, le Miroir de la belle-mère de Blanche Neige était perdu, on leur réclamait la lampe… Pour cette dernière, Bellérophon avait obtenu un sursis, il ne fallait pas l’oublier. Mais quand bien même les remous causés par Hadès ou ses sbires disparaîtraient, le Doyen était déjà convaincu qu’Aladdin accourrait à grandes enjambées sous leurs fenêtres. Et pourquoi pas ? La Lampe du Génie n’appartenait pas véritablement à la Tour, ce que lui et d’autres ici avaient fini par oublier.
Une large ombre couvrit tout à coup la frêle silhouette du Doyen, qui se retourna plutôt vivement pour son âge.
« Ah, c’est toi Eté… Tu m’attendais ? »
Il s’agissait effectivement de la créature rencontrée dans les bois par Archibald et Miss Indrema. Depuis ce début d’année scolaire, cet étrange individu aux allures de jardinière ambulante avait bel et bien rejoint l’équipe enseignante de la Faculté. Plusieurs professeurs pourtant extrêmement savants préféraient toutefois garder leurs distances, le considérant comme un élément à part de leur élite, alors qu’ils côtoyaient sans problème quelqu’un comme Barbe Bleue ! Ce comportement n’affectait pas l’Eté le moins du monde. La Tour demeurait un simple lieu de passage pour lui. Economisant ses mots en langue humaine, il se contenta d’un signe de tête.
« Féerie continue de s’agiter. Je le sens dans tous les recoins de la Forêt, annonça-t-il de sa voix fruitée.
- Et la magie aussi, répondit le Doyen en soupirant. Et tout cela n’est pas normal, n’est-ce pas ? Nous savons bien quelle en est la cause.
- Ce n’est pas le Roi de l’Hiver, fit l’Eté, se référant à Hadès. Oh, son influence est palpable elle aussi, mais elle ne cause pas encore de perturbations de grande ampleur. La renaissance la bloque le plus souvent.
- Merci, tu confirmes ce que nous pensions. Mais elle peut encourager l’aspect anarchique de cet afflux de magie, l’aiguiller dans une mauvaise direction. Cet embellissement est impressionnant, mais s’il venait à échapper à tout contrôle… »
L’Eté hocha sa tête lourde de fruits.
« Je vous comprends, Doyen. Moi-même, je me sens par moment totalement enivré… Et cela n’a rien de désagréable. Chaque jour qui passe, Féerie retrouve un peu de son lustre d’antan. Je n’étais plus réapparu en ces lieux depuis… Des centaines de saisons, il me semble… C’est si loin déjà. »
Assis à son bureau, le vieux sorcier l’étudia un peu mieux : il avait beau avoir choisi un aspect humanoïde, l’Eté n’avait pas du tout l’air à sa place en ces lieux aux murs pourtant creusés dans la citrouille. Il n’était pas fait pour vivre cloisonné à l’intérieur. Le plus souvent, il donnait ses cours dehors, sur les pelouses, et retournait même à la lisière de la Forêt des Rêves Multicolores quand on n’avait pas impérativement besoin de ses services. Et la saison estivale se prolongeait, encore et encore, chaque jour aussi chaud et plaisant que le précédent. Aussi l’Eté ne se sentait-il à l’aise qu’au grand air. Toutefois…
« Je crains que si cela continue longtemps, la situation ne s’envenime. Je me rends bien compte que ce n’est pas logique, reprit l’Eté. Par le passé, je savais pertinemment que je déclinais pour laisser la place à l’un de mes compagnons, et ainsi de suite, selon les saisons. Puis, j’ai failli disparaître pour de bon… Impossible de m’incarner de nouveau, expliquait-il avec une tristesse des plus humaines cette fois dans la voix. A présent, c’est l’inverse. Je me sens plus fort que jamais ! Mais je devrais déjà m’être retiré au cœur de la Forêt pour goûter à nouveau au repos…
- Ah, mon ami, je ne sais que vous répondre ! Cette embellie de la magie devrait nous ravir, mais nous savons bien que nous ne pouvons pas nous en satisfaire, pas pour l’instant en tous cas. Il ne faut pas nous laisser endormir par les bons côtés de cette situation, c’est certain, mais avec vous, nous trouverons bien une solution.
- Merci. Je n’oublie pas que vous avez envoyé vos amis en mission…
- Ils sont aussi les vôtres, renchérit le Doyen, songeant à ceux qui avaient été ses bonsaïs, si longtemps en pot près de lui. Je suis désolé de vous retenir ici, mais votre venue était nécessaire. »
L’Eté acquiesça sans ajouter un mot. Il aurait certainement pu apporter bien plus que les bonsaïs géants dans cette enquête, mais eux ne pouvaient pas devenir professeurs à la Tour à sa place. Une fois de plus, le vieux sorcier avait dû composer avec les impératifs de sa fonction. A cette heure, ces drôles d’arbres avaient sûrement décidé de reposer leurs branches et leurs racines pour la nuit, et Chêne de rouspéter sans doute à propos de ses glands... S’ils bénéficiaient eux aussi de ce regain de vie à l’état brut en Féerie, ils n’étaient pas non plus capables de demeurer éveillés de jour comme de nuit. Une option à écarter de toute manière… Il n’aurait plus manquer que le soleil ne se couche plus ! Mais l’Eté lui-même paraissait tomber de fatigue à présent, certaines de ses parures s’affaissant lentement.
« Je crois que certains de vos collègues ne se soucient guère de ce qui nous préoccupe. C’est dommage.
- Comme vous dîtes. Oh, vous pouvez être certain pourtant qu’ils le gardent dans un coin de leur tête, bien caché ! Mais toutes ces négociations à propos des Objets Magiques les ont détournés des difficultés tout aussi concrètes qui nous attendent. Mon ancien élève avait bien raison… », soupira le Doyen en songeant à ce que Lord Funkadelistic lui avait lancé à la figure.
Mais Apollon avait eu beau dire, son intervention inattendue n’avait pas arrangé les choses, aussi pertinent qu’il s’imaginait avoir été. L’assemblée présente s’était irrémédiablement focalisée sur lui et sa diatribe. Au lieu de leur ouvrir les yeux, il les avait renvoyés à leurs peurs de perdre le pouvoir qu’ils avaient accumulé au fil du temps. Et le vieux sorcier avait-il le droit de s’exclure du rassemblement, de se penser vraiment plus lucide que les autres ? Pour Apollon, la réponse était évidente. Il le considérait comme le pire de tous, à n’en pas douter. Ses paroles, ses regards… Le Doyen n’avait pas su ne pas perdre la face, ne l’avait pas même désiré.
Le voilà qui cédait de nouveau aux vagabondages de l’esprit ! Mais l’Eté semblait agir pareillement, probablement retourné de mémoire en pleine nature, dans un recoin de la Forêt connu de lui seul. Ils discutèrent encore quelques minutes, puis le vieux sorcier sentit qu’il était temps de lui rendre sa liberté. Il avait lui-même encore beaucoup à faire, mais ce n’était pas correct de conserver l’Eté près de lui simplement pour lui tenir compagnie. Une poignée de garnements à réprimander, des sceaux à apposer sur une pile de vagues directives, quelques horaires de cours à décaler d’une faculté à l’autre… Rien que de très commun pour lui. Le vieux sorcier avait également plusieurs autres rendez-vous moins informels prévus dans la soirée. Si l’Eté préférait éviter de tomber nez à cornichon avec le prochain à pénétrer dans le bureau du Doyen…
« Bien, je ne vous retiendrai pas plus, commença le vieux sorcier. J’espère que Miss Indrema se souviendra que je l’attends tout à l’heure, cela fait plusieurs semaines déjà que je la trouve quelque peu… changée… »
L’Eté verdit joliment, et bredouilla quelques mots.
« Je suis sûr qu’elle n’oublierait pas quelque chose d’aussi important, Doyen, ne vous inquiétez pas.
- Oui, vous devez avoir raison… »
Cette fois, le sourire se révéla nettement plus difficile à réprimer. Cela n’avait évidemment pas été son but, mais le Doyen se sentait soudain heureux du rapprochement entre Miss Indrema et leur nouvel enseignant fleuri. L’une de ses rares satisfactions de l’année, pour l’instant du moins. Ils s’étaient d’ailleurs certainement quittés peu de temps avant que l’Eté vienne trouver le vieux sorcier, et avaient sans doute discuté de leurs entrevues respectives avec lui. Leur romance était assez évidente à percer à jour, et il ne lui avait pas fallu bien longtemps pour entretenir des soupçons. Oh, des doutes bienveillants cependant. Pendant quelques jours, il avait nourri toutefois d’étranges aigreurs, sentant imperceptiblement s’éloigner l’une de ses protégées…
Et puis, le souvenir du drame de Cendrillon lui était, toujours plus âpre, revenu en plein visage, creusant un peu plus ses traits rongés de rides. Son altercation avec Lord Funkadelistic avait fini de le ruiner. Si jamais celui-ci parvenait à la ramener du séjour des morts, à la faire revenir parmi eux… Le Doyen ne pourrait plus être heureux, jamais, tant la perte de la jeune femme avait été terrible pour lui ! D’autant qu’il savait malheureusement qu’elle ne lui pardonnerait pas plus que son amant… Il ne pouvait pas faire les mêmes erreurs avec Miss Indrema ! La dryade avait souvent mené une existence solitaire elle aussi, malgré les sollicitations qui n’avaient pas manqué. Mais si elle semblait revêche à l’occasion, le Doyen connaissait son cœur d’artichaut, et il n’avait pas le droit d’agir encore avec égoïsme.
Il se surprit à cligner des yeux en rajustant ses lunettes demi-lune… L’Eté s’était retiré sans bruit, ne laissant derrière lui qu’un minuscule fagot de brindilles encore vertes et drues.
Le vieux sorcier se retrouvait seul. Et le prochain sur la liste à ne même pas demander s’il avait la permission de s’asseoir ou pas, n’était autre que le professeur Brocéliande. La seule pensée de sa venue vidait déjà le Doyen de ses forces. L’autre pouvait se révéler une telle plaie ! Et je l’ai laissé gagner en influence…, se reprocha-t-il intérieurement. Le vieux sorcier passa une main fébrile sur sa canne à gros pommeau. Il n’était pas non plus demeuré sans rien faire ! Et Brocéliande avait plutôt mal négocié leur rencontre avec la délégation des Milles et Une Nuits. Ce qui en contrecoup avivait d’autant plus sa haine envers le Doyen ou Archibald Bellérophon, alors que sans ce dernier... Mais il se comportait ainsi depuis des années, et n’avait pas l’air disposé à changer.
Menton posé sur ses mains croisées, le vieux sorcier se perdit dans la contemplation de son étude, cherchant à s’évader quelque peu en attendant cette mauvaise rencontre. Il avait emmené de nombreux souvenirs de son monde avec lui. Combien d’étonnants voyages avait-il pu accomplir avant de mener ici le plus surprenant de tous, en Féerie ? Oh, oui, c’était encore si frais dans son esprit… A l’époque, on l’appelait Abraham Van Helsing, et il traquait les vampires où qu’ils se terrent. Il avait mené cette existence durant de longues années, sans regrets, même aujourd’hui. Quand il avait appris que Dracula, leur maître à tous, s’était réfugié en une contrée hors d’atteinte, dans une sorte d’univers différent et pourtant si proche, il n’avait pas voulu y croire. Allons, où se trouvait la science là-dedans ? Mais la science avait-elle quelque chose à voir avec les vampires ? Le Doyen avait bien réussi à prouver que c’était le cas, et finalement, il avait rejoint les Terres de Féerie.
Pour s’y laisser happer complètement. Maintenant, il était devenu le Doyen, et personne d’autre pour tout un chacun. Prononcer son véritable nom, du moins, son ancien, sonnait presque comme une insulte. A ses propres oreilles, aurait-il été tenté d’ajouter. En devenant le Doyen, il avait renié une partie de lui-même, et ce qu’il avait gagné ainsi se révélait de moins en moins en mesure de lui permettre d’assumer sa tâche à sa façon.
Passant d’une étagère à l’autre, le regard du vieil homme devenu sorcier sur le tard ne réalisa pas tout de suite qu’un sabre disparu du décor depuis des années avait fait son retour. Un katana, qui lui avait été offert par l’un des derniers grands forgerons du Japon à la fin de l’ère Meiji. Seki Kanefusa en personne l’avait conçu, encore plus loin dans le temps. Une lame buveuse de sang, pour combattre le feu par le feu, et qu’il avait ensuite lui-même transmis à Apollon Schopenhauer. Comme un cadeau, et non plus un instrument de mort… Mais comment ? Son ancien élève était parti avec, lors de cette funeste nuit.
Le Doyen se leva, manquant de trébucher. Apollon avait dû la ramener lors de sa récente visite, à l’insu de tout le monde. Dire qu’il avait donc trouvé le moyen de pénétrer dans ses appartements, au cœur de la Tour ! Combien de méfaits aurait-il été en mesure de commettre sans personne pour donner l’alerte ? S’il avait voulu… Perpétrer un véritable massacre avait été à sa portée, voilà la vérité. Mais il n’avait rien fait de tel. Une preuve supplémentaire qu’il n’était plus assoiffé de sang et de colère envers la Tour toute entière. Qu’il reste toutefois incapable de pardonner au Doyen, celui-ci le comprenait parfaitement…
Un tremblement irrépressible courait dans ses doigts, tandis qu’il se saisissait du sabre et de son fourreau laqué de noir. La lame n’avait pas changé, toujours aussi pure, aussi étincelante. Son ancien élève avait dû en prendre grand soin. Après une minute d’observation aussi douloureuse que mélancolique, le vieux sorcier remarqua finalement le pli glissé entre le sabre et son support. Une lettre de Lord Funkadelistic ! Et dire qu’il ne la découvrait que maintenant, alors qu’elle devait se tenir ici en évidence depuis des jours ! Le Doyen était partagé entre le désir de l’ouvrir immédiatement, et la crainte de ce qu’il allait devoir endurer à sa lecture. Il se tourmentait bien assez lui-même, et Schopenhauer lui avait déjà craché à la face tout son mépris et sa rage, mais le mystère de la missive le laissait rongé par l’incertitude.
Et Brocéliande, qui risquait de le surprendre ! Non, il ne pouvait pas la décacheter maintenant, c’était impossible… Et pourtant, voilà que le Doyen dépliait déjà la feuille de papier à l’écriture manuscrite. Le vieux sorcier la reconnut sans mal, avant même d’en lire un mot. Le regard fuyant ces lignes pendant une salve de battements de cœur effrénés, il faillit la ranger aussi précipitamment qu’il s’en était emparé.
Mais trop tard.
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Professeur Van Helsing,
Je vous rends aujourd’hui le sabre que vous m’aviez donné. Pour être honnête, je me sens toujours honoré par votre confiance, en ce temps-là. Mais il ne m’est plus d’aucune utilité désormais. Or, je pense que pour vous, si. Nos routes se sont séparées pour toujours, mais nous avons à lutter contre un ennemi commun. Ou plutôt, des ennemis, si Féerie vous tient à cœur, et pas seulement cette face-ci du monde…
Je dois avouer que, bien sûr, je vous déteste encore. C’est un fait établi, qui ne changera plus désormais. Parfois, cela m’attriste… Et puis je repense aux actes odieux que vous avez commis cette nuit-là, à la fuite en avant qui a suivi de votre part. Ces visions me hanteront bien plus longtemps que vous. De même que le doute de ne pas vous avoir supprimé quand j’en avais l’occasion.
Mais vous aviez su trouver une parade, m’opposant un nouvel élu de votre cru, Archibald Bellérophon. Quel remplaçant ! Pourtant, votre ruse a fonctionné, je me suis détourné en partie de vous. Et depuis, d’autres priorités se sont imposées à moi. Réparer ce que vous avez commis par exemple…
J’ai toutefois fait usage de votre katana à plusieurs reprises, encore récemment. Mais le plus souvent, il restait à sa place, comme un souvenir figé d’une autre époque. Je n’en veux définitivement plus aujourd’hui. Il fait partie de ces choses du passé avec lesquelles je veux couper. Je n’en suis pas totalement responsable cela dit. Mais ce que j’ai vécu dans la Fontaine m’a changé.
Si ce sabre ne me convient plus, il peut vous revenir à nouveau. Il est temps de vous souvenir de celui que vous étiez lorsque vous êtes venu me trouver la première fois, dans notre monde…
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Il n’était pas encore arrivé en bas de la page, et la lettre se poursuivait ensuite de l’autre côté. Mais le vieil homme s’écroulait déjà en larmes.
Et c’est ainsi que Brocéliande le trouva, prostré au pied de son fauteuil, lui tournant le dos.
« Doyen ? Doyen ! Que se passe-t-il ? » s’écria-t-il d’une voix stridente, sans vraiment oser l’approcher.
Jamais il ne l’avait vu comme cela. Et si le professeur Brocéliande ambitionnait de briser le Doyen, sa détresse actuelle ne le rassurait guère. Surtout s’il n’en était pas responsable.
« Doyen, reprit-il avec toute la compassion qu’il était capable de feindre. Reprenez-vous ! Que vous arrive-t-il donc ? »
Mais il demeurait silencieux, ne semblant même pas l’avoir entendu entrer, tête basse et dos voûté… Levant les yeux au ciel, Brocéliande se décida à s’approcher, contournant le bureau. S’il devait secouer littéralement le Doyen, il le ferait après tout !
« Van Helsing, maugréa-t-il, il y a mieux à faire que de se lamenter ! Si nos amis les basanés reviennent bientôt mendier pour leur lampe…, lança-t-il sa harangue, nous… »
Les mots refluèrent pourtant dans sa gorge, disparaissant dans un gargouillement bien peu à propos. Toujours étonnamment silencieux, le Doyen venait de se relever à demi, sans l’aide de sa canne, jetée à terre à l’autre bout de la pièce ! Brocéliande recula malgré lui jusqu’à l’embrasure de la porte. Soudain, le Doyen avait fait volte-face, debout devant lui, le foudroyant du regard. Dans sa main droite, il tenait une étrange lame légèrement recourbée qu’on n’avait pas l’habitude de voir en Féerie. Le vieux sorcier la serrait si fort que ses jointures en avaient blanchi.
« Vous avez raison ! tonna-t-il, il y a mieux à faire que geindre sans jamais agir concrètement ! Mais pourquoi ne vous ai-je pas écouté plus tôt ? grinça-t-il, plus mordant par cette seule réplique qu’il ne l’avait été toute l’année. Hors de mon chemin, Brocéliande !
- Avez-vous bu, Van Helsing ? cracha l’autre, montrant les dents, tel un roquet n’appréciant pas d’être rappelé à l’ordre. Je sais bien que vous avez perdu la flamme et que cela nous met dans l’embarras, mais avec tout le respect que j’ai pour vous…
- Ne parlez pas de respect, pas vous, Brocéliande ! »
L’autre ne vit pas le coup partir. Mais il tomba à genoux, le souffle court, frappé entre les côtes par la poignée du sabre.
« Je vais devoir m’absenter quelques temps ! expliqua le Doyen comme si de rien n’était. N’allez pas vous plaindre, puisque vous pourrez enfin avoir accès à votre rêve, détenir les rênes de la Tour ! Nous verrons alors si vous trouvez son intendance si facile, tout compte fait. Mais si la chance est avec moi, mon absence sera de courte durée, souvenez-en avant de prendre la moindre décision. J’exigerai moi aussi des résultats ! »
Le professeur de la Faculté des Sciences Féeriques n’en revenait pas. Van Helsing avait levé la main sur lui ! Au mépris de toutes les convenances, il venait de franchir une nouvelle étape dans leur duel. Il avait dû perdre la tête, surtout s’il pensait pouvoir s’en tirer sans conséquence !
Mais, imperturbable, son sabre dans une main et un sac de jute dans l’autre, il se préparait bel et bien à quitter ses appartements, et la Tour elle-même.
« Et dire qu’on vous estime tant ! Mais vous vous préparez à fuir ! écumait-il froidement.
- A fuir ? »
Comme si le temps lui avait rendu vingt ans, la voix plus forte, la silhouette plus droite, le Doyen lui répondit sans même revenir près de lui.
« Fuir ? Oh, non, au contraire professeur Brocéliande, je ne fuis plus désormais. »
Et il s’éloigna d’un pas alerte, sans avoir repris sa canne.
Le Prince Charmant ne prêta pas attention au Doyen qui approchait de lui, trop occupé à rajuster une mèche qui avait eu l’audace de se rebeller. Sans compter qu’une jeune élève venait d’apparaître dans son champ de vision, lui présentant timidement ce qu’il identifia immédiatement comme une lettre d’amour enflammée. Ah, la jeunesse…
« Ma petite, c’est fort touchant de ta part…
- Mais, professeur…
- Et je comprends tout à fait que tu aies succombé à mon charme incandescent…
- Professeur…
- Je te remercie aussi de tes efforts pour parfumer cette missive et l’orner de délicieux petits cœurs…
- Attendez, non, il n’y a pas de…
- Oui, c’est dur, j’en suis conscient, mais je n’ai pas le droit de te faire espérer en vain, ma petite !
- Laissez-moi vous…
- Me quoi donc ? Allons, allons, cela ne se peut ! Peut-être que, dans un autre temps, un autre lieu…
- Mais enfin, professeur !
- Va, va ! agita-t-il la main, magnanime. Tu peux être sûre que je n’en parlerai à personne, tu n’as aucune honte à avoir pour cette lettre d’amour…
- Je voulais juste vous prévenir qu’il s’agissait de mon bulletin de notes que vous devez valider en le signant… » déclama d’une traite son élève.
Le sourire de Charmant se figea et rétrécit d’une dent après l’autre. Une chose était certaine en tous cas, elles n’affichaient aucune trace de tartre…
« Ah. Un bulletin de notes. Mais bien sûr, c’est évident. Je plaisantais, voyons ! Ah. »
Finalement, l’arrivée du Doyen tombait à point nommé pour faire diversion. Charmant se rua à sa rencontre avec moult effets de manches bouffantes.
« Ah, professeur, que je suis content de vous voir ! »
Le prince avait rarement été plus sincère. Mais même lui comprit immédiatement que le vieux sorcier avait autre chose en tête que de supporter une fois de plus ces palabres. Sa mine était grave, et pourtant, le Doyen paraissait plus serein, ses yeux moins pâles.
« Charmant, pourriez-vous me suivre aux écuries ? J’aurais besoin que vous me prêtiez votre monture…
- Vous… Vous êtes tenté par une balade nocturne ? bredouilla le prince, forcément intrigué.
- Si l’on peut dire. Mais ne vous inquiétez pas, je vous la ramènerai sans faute, et elle ne courra aucun danger avec moi.
- Mais je vous fais tout à fait confiance, Doyen, c’est même un honneur de vous confier mon…
- Ah, trêves de flatterie, Charmant ! coupa son supérieur, mais sans manifester de réel agacement pour autant. Je n’ai plus le temps pour cela, ni pour de quelconques réunions ou concertations. En fait, j’ai trop longtemps repoussé mes véritables devoirs… »
Le prince considéra le Doyen avec stupeur, la bouche en cœur. Dans la pénombre de la lune, Charmant n’avait pas tout de suite réalisé qu’il n’arborait pas sa tunique habituelle, mais une tenue moins ample, dotée d’une solide ceinture à grosse boucle, où pendait une épée. De toute évidence, le vieux sorcier envisageait bien un départ à cheval, et pas pour une simple promenade. Charmant fit un effort pour mobiliser ses neurones… Non, personne ne lui avait parlé d’un tel voyage, il s’en serait souvenu ! Mais c’était le Doyen après tout. Il devait bien savoir ce qu’il faisait !
« Vous voulez bien aller le chercher tout de suite, Charmant ? » répéta celui-ci, et le prince avait l’impression de croiser le regard de leur professeur d’autrefois.
Voilà qui était curieux. Charmant se rappelait difficilement cette époque, d’autant plus qu’il voyait désormais le Doyen uniquement sous le jour d’un petit homme rabougri et perpétuellement soucieux. Bien sûr, il était toujours gentil avec lui, il le défendait contre Bellérophon ou un autre, il l’encourageait lorsque le prince avait du mal à finir de rédiger sa correspondance, mais… Ce n’était plus comme avant. Maintenant, si, à nouveau. Toutefois, si le Doyen semblait tout aussi résolu et motivé que par le passé, il émanait également de lui une vibration sauvage que le prince ne lui connaissait pas. Comme s’il était devenu beaucoup plus redoutable. La lueur qui brillait au fond de ses pupilles ressemblait à celle que Charmant avait l’habitude de voir chez les participants de chasse à cour…
Et sans même s’en rendre compte, le vieux sorcier l’avait pris par le bras sur le chemin des écuries.
« A mon retour, lui dit un Doyen volubile, il faudra que nous parlions, mon jeune ami. J’ai toujours été un protecteur pour vous, vous le savez. Et je ne m’en suis jamais vraiment caché non plus.
- C’est vrai, c’est vrai !
- Cela dit, vous comme moi justement savons aussi que j’ai peut-être voulu me voiler la face concernant certaines de vos… erreurs. »
Charmant s’en voulut de sentir couler un filet de sueur le long de sa tempe droite. Aïe ! Il détestait la sueur, sauf sur la plage ! Et en particulier après avoir fait ses soins du soir ! Mais… Se pouvait-il que le Doyen ait enfin percé à jour sa semi-trahison envers la Tour, lorsque Lord Funkadelistic l’avait fait chanter ? Charmant n’avait pas fait grand chose… Rien qui puisse causer de vrais problèmes pour ses amis. Ce qui ne signifiait pas qu’il était sans reproche, le prince en avait bien conscience. Il n’avait pas su résister à l’influence de son ancien camarade de classe. Et ce sacripant de Bellérophon par exemple avait fait plus que le soupçonner !
« N’ayez pas peur, Charmant, il ne s’agit pas de vous punir, le rassura aussitôt le Doyen, percevant son trouble grandissant. Tout cela appartient au passé, et parfois, il ne sert à rien de vouloir sévir. On peut provoquer le contraire de ce que l’on espérait… Et je ne veux plus de telles erreurs, pour vous comme pour moi. Je ne veux plus me comporter en censeur, comprenez-vous ? Mais nous en reparlerons plus tard, oui, plus tard… »
Et le vieux sorcier n’ajouta pas un mot à ce sujet.
Il salua d’une main Charmant lorsqu’il prit la route, seulement une poignée de minutes après leur discussion. La selle aux fontes bien pleines était en place, les étriers avaient été réglés à la bonne taille… Le Doyen avait pris congé de la Tour du Savoir Secret Salvateur, décidé à partir pour sa plus longue absence depuis son arrivée en ces lieux magiques.
La Forêt des Rêves Multicolores s’offrait à lui, tandis qu’il menait sa monture au petit trot, bondissant souplement dans la nuit. Il inspira profondément. Lire la missive de son ancien élève avait été la meilleure chose qu’il ait faite ces cinq dernières années ! La plus éprouvante aussi, surtout dans sa seconde moitié, qu’il avait tout juste eu le temps de parcourir avant la venue de Brocéliande. C’était pourtant elle qui lui avait noué les entrailles et poussé plus violemment encore à se relever. Lord Funkadelistic avait laissé de côté ses ressentiments et avait livré à son mentor l’autre but de sa lettre, et les informations qu’il avait accumulées à son profit, et peut-être celui de la Tour si le Doyen prenait à bras le corps ses responsabilités.
Bon, un peu de réflexion s’imposait après ce départ précipité… La délégation des Mille et Une Nuits et son bout de désert avaient plié bagage depuis plusieurs jours déjà, mais même avec de maigres indices, le Doyen se sentait capable de retrouver leur piste. Quelques grains de sable encore chauds égarés de-ci, de là… Il suffisait de se tenir sur ses gardes, et de réveiller un peu ses talents endormis. Il était un grand magicien, il l’avait trop longtemps oublié ! Il fallait en tous cas qu’il la rattrape avant que le navire de Sindbad prenne la mer pour la traversée du retour.
A moins qu’il ne fasse un détour pour s’entretenir avec les sorcières ? Du retard en perspective, mais il trouverait certainement auprès d’elles un lot de renseignements des plus intéressants. Van Helsing s’était un peu trop vite déchargé du sort d’Archibald sur les sorcières, mais la vérité nue était que le Doyen ne savait pas tout de ce que le jeune homme avait pu apprendre grâce à elles. Mais également qu’il n’aurait pas eu le temps de se charger de la mise à niveau de Bellérophon.
Le Doyen rajusta ses lunettes, un geste qui lui n’avait pas disparu dans son passage d’un monde à l’autre. C’était réconfortant, la preuve qu’il n’avait pas fait que fuir non plus, loin de là. Lord Funkadelistic n’avait d’ailleurs pas affirmé autre chose dans sa lettre ! Le vieux sorcier ne devait pas s’inventer des regrets supplémentaires… Il avait choisi d’aller de l’avant, se mit-il martel en tête, ce n’était pas pour commencer à se morfondre à peine le dos tourné ! Dans ce cas, se décider, vite : les sorcières. Il pouvait toujours espérer rattraper Aladdin et sa bande après coup ! Van Helsing avait plusieurs fois rencontré cette nouvelle venue, Esméralda, mais ses contacts remontaient plutôt aux maîtresses de celle-ci, les deux rivales et complices de toujours, Scatach et Uatach.
Il pouvait leur accorder sa confiance, mais le Doyen s’en voulait malgré tout de n’avoir pas été plus présent, là encore. Elles avaient parfois des idées assez… bizarres, surtout avec la résurgence triomphante de la magie. Il la sentait pulsant tout autour de lui dans la forêt, parcourir ses vieilles articulations, et il s’en servit précisément pour les soulager. Le sursaut de cette décisive soirée lui pesait désormais. Même s’il se révélait vital pour lui. Van Helsing passa une main sur la garde de son sabre, repoussant toute autre pensée. A présent, il était temps pour lui de mettre de côté les évènements de cette fin de journée : il avait bien mérité un peu de repos, même à dos de jument ! Car contrairement à ce que le prince aimait laisser croire, Charmant n’était jamais parvenu à dompter un seul étalon, se pavanant sur de dociles pouliches…
Mais tout à coup, une volée de moineaux s’enfuit à tire d’ailes, l’épais feuillage s’agita sur sa droite, et ses pensées volèrent en éclats. L’Eté avait-il oublié de lui dire quelque chose ? Brocéliande avait-il opté pour une poursuite en règles ? Non… Le vieux sorcier recouvra aussitôt ses réflexes de chasseur. Des goules… Il avait envoyé Derek faire disparaître les dernières des ruines du château de la famille Dracula, mais certaines avaient peut-être réussi à se cacher jusqu’à son départ. Toujours sous l’emprise de leur maître défunt et soutenues par cette magie enflant toujours plus, ces créatures avaient dû le suivre à la trace, attirées par la haine qu’Alucard lui vouait après le meurtre de son père. Derek avait bataillé ferme contre elles, et le vieil homme s’en était voulu là aussi de lui imposer pareille épreuve.
Van Helsing sourit. Seulement quatre, à les entendre… Les pauvres… Il mit pied à terre tout en tirant prestement sa lame : le Doyen allait devoir abréger au plus vite leurs souffrances.
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