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t voilà l’Hélicon », commenta sobrement Schopenhauer, ouvrant les portes de son nouveau domaine.
Il n’était pas nécessaire d’en dire plus. Cette vision n’avait rien de commun avec la beauté froide et éthérée du Palais de la Lune… A flanc de montagne, sous un écheveau de cascades chantantes et entremêlées, une incroyable enceinte de verdure se dressait de toute sa hauteur. Point de désolation et de gravats ici…
« Nous avons même un domaine de chasse, qui pourrait te convenir », précisa-t-il à l’adresse de Kate.
Archibald se tendit à ses mots. Mais il se sentit soulagé de voir la jeune femme partager la même réaction.
« Je ne suis pas Diane…, répliqua-t-elle d’une voix étouffée.
- Bien sûr… Et je ne suis pas Apollon ! » fit-il en se retournant vers le couple, sourire aux lèvres.
Locke eut dans leur dos un étrange ricanement.
Le musicien était toujours aussi insaisissable pour Archibald. Leur voyage jusqu’à ce domaine fantôme ne leur avait pas vraiment laissé le temps d’entamer une quelconque conversation. Et s’il s’agissait bien de celui qu’Archibald croyait, il n’était peut-être pas des plus intéressants à fréquenter… Mais s’il se retrouvait lui aussi entraîné dans les manœuvres de Lord Funkadelistic, il méritait sans aucun doute un peu de sympathie.
« Est-ce que nous aurons droit à une collation ? demanda d’ailleurs celui-ci d’un ton goguenard. J’avoue que la journée a été éreintante, et comme je n’ai pas dormi depuis deux jours…
- Pas d’inquiétude, répondit très sérieusement leur hôte. Vous pourrez très bientôt vous reposer. Comme je vous l’ai déjà dit, je ne compte pas partir à l’abordage, et nous avons encore beaucoup de choses à régler avant de nous rendre aux Enfers.
- Comme c’est aimable et délicat… »
C’était Archibald qui s’était exprimé cette fois, mais Locke lui adressa un clin d’œil complice. Assurément, Apollon devait être en train de lever les yeux au ciel plutôt que de leur répondre…
Tous les quatre déambulaient dans la pleine nature, foulant des sentiers se fondant parfaitement dans les courbes de la montagne, avec l’horizon comme masqué en toutes directions. C’était vraiment une vision d’une confusion extrême, hors de tout repère. Mais Schopenhauer ne leur avait pas menti, pas plus qu’il ne s’était vanté. Cet endroit ne se trouvait pas réellement en Féerie, pas plus qu’ailleurs. Il était simplement à l’écart de tout, ressurgi du néant lorsque Lord Funkadelistic avait émergé de la Fontaine de Jouvence et avait révélé sa véritable apparence.
Des manifestations de la résurgence surprenante de la Magie, c’était certainement la preuve la plus imposante. Et il n’était plus question seulement d’herbe plus verte et plus drue, ou de sorts fonctionnant mieux. Un domaine tout entier comme l’Hélicon ne pouvait pas être considéré à la légère. Tous ces changements signifiaient l’arrivée de bouleversements qui devaient fatalement avoir des aspects négatifs…
Archibald aurait pu en rire s’il n’éprouvait pas autant d’inquiétude. Le voilà qui se mettait à réfléchir à la façon du Doyen ! Ou des sorcières… Elles avaient beau tenir farouchement à leur indépendance, elles partageaient tout de même de nombreux points de vue avec le vieux sorcier et ceux de son camp.
Toutefois, à présent, le jeune homme et sa fiancée avaient rejoint le camp du trublion dangereusement incontrôlable… Ils ne pouvaient plus invoquer le fait d’avoir été pris de cours, comme l’an passé, lorsqu’ils avaient tout d’abord été engagés malgré eux dans le cirque de Lord Funkadelistic. Avant que l’Emissaire d’Hadès lance son offensive tous azimuts durant la nuit ! Cette fois-là, Archibald avait été contraint d’aller de l’avant, de jouer à quitte ou double.
De lui-même maintenant, il s’était engagé aux côtés de Schopenhauer. Ce n’était pas seulement parce que Kate avait déjà fait son choix. Bien sûr, il n’allait pas rester à la traîne, la laisser seule ! Surtout pas ! Mais il y avait autre chose. C’était sans doute l’occasion d’en finir, une bonne fois pour toutes. Ce Hadès tirait les ficelles dans l’ombre, avait voulu renverser la Tour, détruire les divers royaumes de Féerie… Ses ambitions étaient dévorantes, et ne s’arrêteraient sûrement pas là, d’autant plus qu’il avait maintenant été contrarié. Et il détenait Cendrillon ! Cette jeune femme n’était-elle pas la clé ? C’était en tous cas avec elle que tout avait débuté. Sa disparition avait été l’ultime déclencheur de la fronde de Lord Funkadelistic. Mais s’il la retrouvait et qu’Hadès était vaincu…
Eh bien, cette fois, peut-être qu’Archibald et Kate pourraient être enfin en paix ! Pourquoi ne pas tenter le coup : c’était toujours mieux que d’attendre que les cieux le foudroient sans prévenir. Avait-il jamais été mieux armé ? Non. Le jeune professeur aurait-il gagné à attendre encore ? Personne n’était capable de répondre clairement à une telle question ! Pas même Schopenhauer, malgré ses grands airs. Néanmoins, Archibald savait que celui-ci disposait sans doute de pouvoirs dépassant tous les autres, et qu’il disposait des meilleures chances de réussite en l’épaulant. Le jeune professeur se souvenait des avertissements d’Alucard, quand bien même ils avaient été sans conséquence ! Lord Funkadelistic n’existait plus, et peut-être pas plus Schopenhauer, du moins une fois qu’il revêtait les attributs de ce dieu de lumière.
Et c’était précisément sous un beau soleil quasi printanier qu’ils arrivèrent tous ensemble devant une façade aux imposantes colonnades, littéralement taillées dans la roche de la montagne elle-même ! Bâtie dans le plus pur style des temples grecs antiques, mais sans les plaies de la patine du temps, cette demeure monumentale paraissait les assommer littéralement, minuscules silhouettes au pied des marches de porphyre.
Une immense fresque courant sur un fronton enluminé surplombait le tout, mais avec une véritable grâce, et non pas disposée là à la façon d’un grossier jeu de construction pour géants. Les trois nouveaux venus durent tous se tordre le coup pour l’admirer au mieux. Ils avaient toutefois deviné ce qu’elle représentait depuis qu’ils étaient parvenus en vue de cet incroyable temple.
Les Neuf Muses, dansant et chantant pour Apollon.
« On dirait que tu as conservé une modestie à toute épreuve, c’est bien ! » se gaussa soudain Archibald.
Schopenhauer, déjà en haut des marches, le toisa avec une moue sans expression.
« Sache que je ne suis pas le créateur de ce lieu. Si le décor ne te convient pas, ce n’est pas à moi qu’il faut t’en plaindre…
- Ah bon ? Eh bien, le problème, c’est que je ne connais pas le comité de colocataires, malheureusement !
- Je n’ose même pas imaginer le loyer ! renchérit Locke.
- En tous cas, on ne doit pas être dérangé par les voisins !
- Hé, hé, hé !
- Ah, ah, ah ! »
Apollon savait qu’il avait pris des risques en associant ces deux vis-à-vis, et cela se confirmait encore plus rapidement que prévu… Autant réagir tout de suite tant qu’ils n’avaient pas encore trop sympathisé.
« Ah, mon cher Locke, profite bien de ce moment, car je ne suis pas certain que tu ries autant tout à l’heure… », répliqua-t-il sur le champ.
Evidemment, cela rafraîchit l’atmosphère de quelques degrés.
Et ce fut à l’ombre d’un silence de plomb qu’ils pénétrèrent à l’intérieur de la nouvelle demeure d’Apollon Schopenhauer. Archibald haussa les épaules. A présent, il s’y retrouvait un peu. L’intérieur dépouillé correspondait bien aux goûts du nouveau maître des lieux. Un constat encore plus évident lorsqu’ils réalisèrent au détour d’un couloir qu’il était en mesure de modeler l’architecture de cet énorme complexe au gré de sa volonté. Si le cadre était bucolique et serein à souhait, Archibald et ses compagnons d’infortune venaient de poser le pied dans une redoutable forteresse. Schopenhauer était à même de concevoir un labyrinthe de pierre sans fin, renouvelable à l’infini, en quelques instants. Si jamais il devait se retrancher en ces lieux, il serait ardu de le débusquer !
« Que savez-vous donc des Muses ? leur demanda-t-il d’une voix atone, rompant tout de même la glace.
- Moi monsieur ! Moi, moi, je sais ! s’écria aussitôt Archibald, agitant les deux mains au-dessus de sa tête.
- Eh bien, je t’écoute…, répondit Schopenhauer, aussi placide que s’il n’avait rien saisi de l’ironie mordante de Bellérophon.
- Elles sont au nombre de neuf, et normalement, elles t’accompagnent, pour former ton chœur… Enfin, du moins, celui d’Apollon… »
A nouveau, celui qui avait été Lord Funkadelistic se retourna vers ses « invités » avec un sourire sibyllin. Archibald avait beau avoir décidé pour ainsi dire de le tester, il semblait ne pas vouloir s’y prêter et entrer dans un quelconque débat.
« Tout à fait, opina-t-il étonnamment nonchalant. Les Muses m’accompagnent, et vous allez bientôt pouvoir les rencontrer. Mais si vous préférez prendre quelque repos avant… Ce n’est pas que je pense que cela sera particulièrement éprouvant, si ce n’est pour Locke ici présent, mais…
- Tu peux me dire ce que tu comptes me faire subir ? le coupa le musicien, ses doigts s’agitant dans le vide comme sur les cordes d’un instrument invisible. Il vaudrait mieux pour toi que je réussisse, et dans ce cas, ne pas jouer autant avec mes nerfs !
- Oh, mais c’est que je ne compte pas seulement sur toi ! Si tu échoues, c’est que tu ne pourras pas faire l’affaire de toute façon ! » se gaussa Lord Funkadelistic.
Locke secoua la tête, goguenard. Venant d’un autre, il aurait pu croire à une plaisanterie, mais il savait pertinemment que son ancien camarade de classe était tout à fait sérieux.
Il les conduisit encore de longues minutes à travers les avenues désertes de son nouveau palais, le musicien sur sa droite, Kate et Archibald légèrement en retrait. La jeune femme gardait les yeux baissés, tandis que son fiancé cherchait à s’occuper en notant mentalement tel ou tel repère qui aurait pu leur permettre de retrouver leur chemin. Mais à dire vrai, il avait surtout l’impression de pouvoir croiser le Minotaure à chaque détour, et de sentir son souffle toujours plus près de son cou, à lui hérisser les poils…
Tout irait sans doute mieux une fois reposés, et lorsqu’ils pourraient enfin discuter des réels plans établis par leur hôte. C’était nécessaire, pour ne pas dire vital dans leur situation ! Schopenhauer avait beau afficher une mine toujours aussi imperturbable, Archibald commençait à le connaître un peu mieux, et il pouvait percevoir l’extrême nervosité qui l’accompagnait, remplaçant désormais tout halo de lumière. Difficile toutefois qu’il en soit autrement… Quand bien même continuait-il à le voir comme un être égoïste et manipulateur dont il fallait absolument se méfier - n’est-ce pas ? - il jouait gros. C’était son ultime chance de retrouver Cendrillon, car s’il échouait, tout serait terminé pour eux. A jamais. Voilà ce qui permettait à Archibald de lui accorder un minimum de confiance. Ce n’était pas comme si seul le sort de Féerie entrait en compte !
Il y avait Cendrillon.
Tout à coup, le jeune professeur cligna des yeux. A une cinquantaine de pas au-devant de leur petit groupe, une étrange nébuleuse lumineuse qui pour une fois n’avait rien à voir avec l’ancien Lord Funkadelistic envahit leur point de mire. Toutes les couleurs de l’arc en ciel étaient décomposées en une vague de moire semblable à une aurore boréale ! Et ses reflets iridescents se coulaient sur les murs, glissant jusqu’à eux.
« N’y touchez pas, passez à travers comme si de rien n’était ! » leur lança vivement Schopenhauer.
Ce qu’ils firent, quoiqu’Archibald fut puissamment tenté de désobéir, comme à chaque fois qu’on lui précisait clairement de ne pas faire telle ou telle chose. Mais il préféra même fermer les yeux en traversant cette paroi d’aurore multicolore, un léger picotement sur tout le corps. Il s’aperçut que Kate et Locke s’étaient comportés de la même manière, lorsque tous les trois clignèrent des paupières, se dévisageant d’un air penaud. Ils avaient émergé dans une vaste salle circulaire, tout aussi monumentale que le reste de l’édifice, et dont la voûte semblait être de cristal, comme à ciel ouvert au cœur de la montagne. C’était là l’origine du mystérieux phénomène !
Perpendiculaire à ce puits de lumière, couronnant une volée de marches, un trône de marbre, aux courbes pourtant graciles, projetait sur eux son ombre déchiquetée. Et Apollon Schopenhauer y avait pris place. Sur l’accoudoir gauche du trône, Locke reconnut aussitôt un coffret ouvragé, qui contenait son bien, son irremplaçable ocarina dont il aurait déjà dû reprendre possession… Mais Schopenhauer conservait une main ferme posée dessus. En cet instant, l’instrument de musique aurait aussi bien pu ne pas avoir quitté la protection de la Tour.
Leur hôte n’avait pas ces scrupules en tous les cas, leur souriant à nouveau.
« Avant de vous faire conduire aux appartements qui vous ont été attribués, je voulais vous prévenir que c’est ici que nous nous retrouverons tout à l’heure. Nous allons agir au grand jour, mais cela ne signifie pas que nos adversaires seront en mesure de tout savoir de nos plans… Avant cela, vous…
- Bon, ça suffit maintenant ! s’empourpra Locke. Si tu veux me proposer une épreuve, j’exige de la passer sur le champ ! Et tant pis si je repars sans ma flûte, mais je préfère encore ça à attendre que tu veuilles bien me passer sur les charbons ardents !
- Vous parlez de façon un peu désuète, non ? fit remarquer Archibald.
- Les restes de sa vie en Féerie, précisa Lord Funkadelistic. N’oubliez pas que c’est un natif de là-bas.
- Dîtes donc, j’ai formulé une requête ! C’est trop demander de…
- Vous n’avez aucune exigence à manifester en présence du Musagatès ! » trancha soudain une voix dont les échos résonnèrent dans la salle toute entière.
Des ténèbres bariolées de l’un des autres couloirs se rejoignant en ce lieu, une silhouette féminine s’avançait d’un pas déterminé dans leur direction. Comme surgie d’un tableau d’Eustache Le Sueur, sa chevelure ornée de fleurs de lys, c’était là l’une des Neuf, l’une des Muses !
Archibald reçut un coup de coude réprobateur sans retard.
« Qu’est-ce qu’il y a encore ? chuchota-t-il en rougissant, devant le regard couleur ciel d’orage de Kate.
- Il y en a neuf, alors tu ferais bien de ne pas commencer à baver si vite, tu sais, sinon, tu pourrais manquer de salive ! »
Le jeune homme aurait voulu s’indigner en retour, au nom de sa vertu sans faille, mais ils n’eurent pas l’occasion de pousser plus loin, ce qui n’était finalement peut-être pas plus mal pour lui…
« Ah, Euterpé…, murmura alors Schopenhauer, accueillant sa venue d’un simple geste de la main. C’est aussi bien que ce soit toi, puisque voilà celui que tu vas devoir affronter en concours : je te présente Locke, le joueur de flûte de Hamelin ! Locke, voici Euterpé, la muse de la Musique. Une ancienne protégée de Dionysos, mais qui a depuis rallié mon camp. A propos, elle aussi est une experte accomplie de flûte.
- Tu m’en diras tant, se contenta de grommeler Locke. Et peut-on choisir son instrument ? Car si je ne peux pas avoir ma flûte, il est hors de question que je participe avec une autre. »
Lord Funkadelistic pinça furtivement les lèvres.
« Pourquoi pas ? Que voudrais-tu donc ? Je peux vous fournir à tous deux une lyre… Evidemment, je serai l’arbitre, mais ça pourrait être encore plus distrayant avec l’instrument fétiche d’Apollon… »
Archibald perçut une note discordante dans cette déclaration. Dans le ton et dans la forme… Il serra plus fort la main de Kate dans la sienne. Mais pas le temps d’y prêter attention : Locke ramena son chapeau sur son front, voilant brusquement son regard.
« Non… Pas de lyre, merci. Mais si Euterpé préfère de son côté, qu’elle ne s’en prive pas. Pour ma part, si le choix des instruments est vraiment libre…
- Il l’est, il l’est, si cela peut te faire plaisir ! concéda leur hôte, sa main se crispant sur le coffre contenant l’ocarina. Décide-toi ! L’instrument de ton choix se matérialisera aussitôt près de toi, réfléchis…
- Très bien… Alors ce sera une… Fender Showmaster et une dizaine d’amplis Marshall, mon bon prince ! »
Locke avait choisi une guitare électrique !

Sextant tourbillonnant au bout de son crochet, le sournois capitaine apparut sur le gaillard d’avant.
« Smee ! Smee ! Montre-toi, et vite ! » tonna-t-il d’une voix mauvaise.
Son second, le seul rescapé de son précédent équipage, ne tarda pas à se manifester, levant les bras au ciel.
« Me voici au rapport capitaine, me voici ! »
Le souffle court, il s’arrêta en catastrophe à deux pas de son supérieur, arc-bouté sur lui-même et s’épongeant le front. Naviguer sous les tropiques ne lui convenait guère. Ce pauvre Smee s’était toujours dit qu’on ne l’y reprendrait pas, après une campagne aux Indes positivement désespérante bien des années auparavant.
Mais que pouvait-il faire à part suivre à la trace le Capitaine James Crochet ? C’était là tout ce dont il savait s’acquitter depuis lors. Et il n’avait pas franchement à s’en plaindre, il n’aurait pu accomplir meilleure besogne ! Mais le méchant homme ne lui rendait que bien peu hommage de ses services… Toujours à le rabrouer, à le rabaisser à de la chair à requins, à peine mieux ! Même alors qu’il avait hérité d’un navire flambant neuf, d’un équipage dont il ne connaissait aucun des marins, c’était encore lui, le misérable Smee, qui se retrouvait considéré comme le dernier des mousses ! Toutes ses années pour un tel sort ! Il y avait de quoi vous noircir le cœur, plus encore qu’il ne l’était déjà. Pourtant, Smee raconta ce qu’il avait à dire à son capitaine sans hésitation…
« Nous devrions bientôt arriver en vue des côtes indiquées sur la carte que nous a remis Lord Summerisle. Les hommes sont tendus, Capitaine, ajouta-t-il toujours tête basse.
- Ah oui, et pourquoi cela ?
- Le gros temps approche, et ce n’est pas de saison à cette latitude… C’est ce qu’ils prétendent en tous cas.
- Tiens donc… Des pleutres, des moins que rien qui n’auraient même pas été capables de servir un pauvre imbécile comme Barbecue ! » rugit-il afin d’être entendu de tous.
Aucun des membres de ce clinquant équipage n’osa lever un sourcil broussailleux en direction de leur nouveau capitaine. Tous s’étaient rapidement faits à ses imposants accès de colère, où il lui arrivait d’arpenter le pont en vociférant des insanités qui auraient fait rougir les pires canailles que leurs catins de mère aient connues ! Dans ces moments-là, il fallait être prudent, et faire attention à la griffe ! L’un des matelots était passé la tête par-dessus bord, égorgé, dès le premier soir ! Le Capitaine Crochet paraissait désormais être prêt à faire plus d’une entorse au bon ton qu’il chérissait tant d’ordinaire…
Smee tremblait comme une feuille sous le poids de son regard qu’il savait rivé sur lui. Oh, lui avait déjà échappé à la griffe, mais est-ce que cela serait encore le cas si jamais Crochet décidait de le frapper ici, tout de suite ? Le veule marin aurait tellement voulu être renvoyé à sa machine à coudre ! Voilà ce qui lui aurait convenu, toute la nuit si c’était ce qu’on lui demandait ! Il avait beau rentrer la tête dans les épaules, son cou ne voulait plus rien entendre. Si la sentence devait tomber…
Mais il n’y eut que le soudain ricanement de James Crochet pour trancher le pesant silence tombé sur le pont… Smee se risqua donc à ouvrir un œil.
« Ah, et voilà à quoi nous en sommes réduits ! Nous avons une vigie !Mon navire a besoin de quelqu’un en poste à la vigie ! »
Il était rare que le Capitaine Crochet cède aux lamentations, surtout lorsqu’il était en pleine mer. Ou que Peter Pan n’était pas à proximité, à se réjouir d’une prochaine visite du crocodile… Smee avait donc sauvé sa tête pour cette fois, mais l’inquiétude n’était pas prête de le quitter, pauvre de lui. Son capitaine venait à l’instant de livrer une preuve supplémentaire de la fièvre furieuse qui semblait l’avoir gagné depuis plusieurs jours déjà ! Après avoir été dominé par la rage de la perte du Jolly Roger, avoir dû s’humilier auprès de cet armateur mystérieux qu’était Lord Summerisle, enduré la disgrâce qui était sienne désormais sur les mers de Féerie, Crochet avait basculé dans une étonnante maladie… A croire qu’il n’avait plus tous ses esprits, susurrait une part de celui de Smee endormie depuis trop longtemps.
Il aurait pourtant pu se réjouir de sa nouvelle situation : richement vêtu de pourpre et d’or, une fraise enfin propre ornant sa belle mise, ses favoris taillés par un barbier réputé engagé à bord, il disposait de plus de toute une collection de griffes créées spécialement pour lui ! Le Capitaine Crochet n’avait pas une mission bien ardue à remplir… Et celle-ci promettait d’être bientôt réussie. Si les vents leur étaient favorables, ce n’était plus qu’une question de jours avant que la brise ne les emporte à destination ! Si seulement on pouvait leur accorder cela… Smee n’en demandait pas plus. Ce serait bien misère de ne pas exaucer le seul souhait qu’il ait osé formuler à bord.
Le Wicked Man en était bien capable en tous cas. Il ne fallait surtout pas le dire à voix haute, encore moins à proximité de Crochet, mais cette caravelle surpassait le Jolly Roger en tout. Plus grand, mieux bâti, plus rapide… On pouvait donner toute la voilure sans risquer de briser un mat. Malgré tous ces atours qui en auraient charmé plus d’un, Crochet ne vivait plus que pour récupérer son précieux galion. Il était impératif qu’un tel navire retrouve au plus vite le capitaine qui s’était si longtemps battu pour lui, offrant au Jolly Roger une réputation inégalée ! Tous les autres ne sont que des coques de noix, répétait-il à Smee jour après jour. Et celui-ci d’hocher vigoureusement la tête bien entendu.
« Smee ! Misérable rat de cale ! »
Ledit rat sursauta à peine, que trop habitué à de tels surnoms. Ce qui le surprend vraiment toutefois, est le ton doucereux soudain employé par le Capitaine Crochet, se penchant presque pour lui murmurer à l’oreille, encore un acte inédit de sa part…
Smee eut soudain l’impression que des embruns au parfum de vin rance lui fouettaient le visage.
« Ah, cher Smee… Tu m’en veux, n’est-ce pas ? Mais tu devrais savoir tout autant que moi ce qu’il en est. On ne fera pas longtemps courber la tête à James Crochet. Si ce Lord Summerisle a été assez présomptueux pour songer me compter à sa botte sans autre forme de procès, il déchantera ! Me rendre mon rêve ? Mais qui croit-il être pour deviser d’égal à égal avec moi ? S’il pense que je suis à son service, en voilà une illusion ! Si je dois me venger, il sera le premier… Peu importe ce que cet imbécile croit pouvoir découvrir grâce à ce voyage. On ne fera pas de moi un pantin ! » vociféra-t-il encore, et sa griffe dansait bien trop près du nez de Smee à son goût.
Lord Summerisle referma l’épais volume à la reliure dorée, faisant voler un peu de poussière autour de lui. Les symboles cabalistiques ornant la couverture de cuir avaient pour ainsi dire été effacés au fil des ans. Mais lui les connaissait encore. Il aurait pu réciter l’ensemble des formules consacrées rassemblées ici dans sa bibliothèque, avec vue sur la baie.
Tout se déroulait comme il l’avait voulu. Crochet était maintenant sous ses ordres, tel un vulgaire capitaine de marine marchande. Le Miroir de John Dee était entre les mains d’Apollon Schopenhauer, en sécurité. Les atouts étaient distribués de part et d’autre.
Et lui avait le champ libre ! Combien de merveilles avaient disparu de l’ancien monde ? Dire que certains s’imaginaient simplement que cette cité légendaire avait été engloutie sous les flots, quand on ne prétendait pas que ce n’était qu’une fable, qui n’avait en réalité jamais existé ! Bien sûr, c’était là une option compréhensible, si l’on ne savait pas où chercher. Lord Summerisle n’était pas le seul à avoir nourri un tel rêve, et il ne pouvait se gausser de tous les autres, précurseurs ou non. Mais leurs expéditions, aussi bien montées soient-elles, étaient vouées à l’échec.
Cela faisait bien longtemps qu’afin de se préserver, la cité avait choisi Féerie…
Lord Summerisle saisit sa canne à pommeau, s’approcha de sa table de travail, et se servit un autre verre de toddy. Il n’aurait pas dû, mais l’occasion était trop belle, et méritait bien qu’il se réjouisse quelque peu ! Ses mains se mirent soudain à trembloter, sous le coup de l’émotion. Il frappa du poing sur la table, renversant la bouteille de liqueur de genièvre, et souillant les documents les plus proches. Par chance, il ne s’agissait que de reproductions sans importance…
Lord Summerisle se redressa avec raideur. Il était hors de question de céder ainsi ! Il était en mesure désormais de tenir tête dans l’ombre aux puissances de Féerie, de défier l’autorité de dieux déchus, de maîtriser la course du destin d’autrui… Et tout cela ne serait pas accompli en vain ! Combien de fois avait-il renouvelé ses promesses ? La cité de ses songes était finalement à sa portée, à l’instant précis où il aurait cru la situation désespérée.
Il se tourna vers la baie, où un soleil gorgé de grenat s’apprêtait à plonger dans les profondeurs de l’océan. Si loin, et si proche… Crochet était peut-être déjà en vue de son rêve. Ou du moins, de ce qu’il en restait d’émergé, tant que la suite des évènements n’avait pas débuté sa folle et implacable ronde signifiant sa complète réapparition.
Ce pirate tenterait certainement de s’en prendre à lui. Il avait beau avoir donné sa parole, Lord Summerisle savait reconnaître un homme aux abois. Et Crochet correspondait parfaitement à cette pitoyable illustration. Immanquablement, il devait déjà fomenter quelque vengeance, qui serait autant de coups d’épée dans l’eau pour ce pauvre infirme ! Pareilles éventualités avaient elles aussi été prises en compte depuis longtemps. Lorsque l’on s’y prenait suffisamment tôt, il était possible de prévoir ce qu’il fallait faire ou ne pas faire avec une réussite frisant la perfection. Lord Summerisle se plaisait à penser qu’il en était un exemple tout à fait convenable.
Il n’aurait toutefois pas refusé quelques expérimentations avec cette fameuse pierre noire ayant appartenue à John Dee. Mais le temps lui avait manqué, surpris malgré tout par l’initiative d’Hadès. Même s’il avait bien supputé qu’il ne laisserait pas Apollon Schopenhauer s’en emparer après avoir détruit le Miroir Magique et le pouvoir qu’il incarnait… Cependant, outre le temps, il ne fallait pas qu’il laisse des traces de son emprunt, ce qu’une quelconque manipulation ayant recours aux arts occultes aurait pu trahir ! Ce Lord Funkadelistic devait fatalement soupçonner que le hasard n’était pas à l’origine d’un pareil coup de chance, précisément quand il avait renoncé à l’obtenir, pour se réveiller avec le Miroir près de lui.
Mais incarnation de la Vérité ou simple imposteur, lui non plus ne parviendrait pas à démasquer ses agissements. Lord Summerisle les mettrait tous en échec, tous ! Il était formellement impossible de remonter jusqu’à lui. Bien des années après qu’il ait entamé sa quête, il ne restait plus que deux témoins capables de lui causer vraiment du tort. Crochet et son vil sous-fifre.
Et bientôt, eux aussi auraient disparu, à sa convenance…
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