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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 26/01/04

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Où Archibald ne remporte pas la mise mais se retrouve sur le départ pour de nouvelles aventures…

Chapitre 06 > Chapitre 07 [PDF] > Chapitre 08

rchibald mit pied à terre d’un bond alerte, Pégase maintenant tout à fait conscient de la présence de la foule et semblant goûter sa part du succès ! Personne cependant n’osait l’approcher, pas même le Doyen justement. C’était étrange de se dire qu’il représentait un animal mythique même pour les habitants de Féerie… Quoiqu’il en soit, il avait lui aussi changé radicalement d’attitude depuis son arrivée, tout comme Archibald !
Le jeune homme fit la grimace en passant tout près de Brocéliande, pas seulement parce que le professeur lui donnait envie de repartir à cheval à travers la Forêt plutôt que de le croiser. Il repensait à ce qu’il avait ressassé au même endroit, avant son départ, et Archibald avait l’impression d’avoir vécu cela des semaines ou des mois plus tôt, et pas à peine une heure auparavant ! Il secoua la tête. Non, il ne reniait pas pour autant ses sentiments. Et il n’avait pas à en avoir honte ou les regretter ! Mais se morfondre, même à raison, ne lui correspondait pas vraiment. Il le savait pertinemment au fond de lui, demeurant pourtant incapable de rallumer cette flamme… Et voilà que Pégase s’était manifesté, le rappelant à l’ordre grâce à leur seule chevauchée !
Le jeune homme n’avait pas ressenti une illumination à proprement parler… Une prise de conscience subite aurait été plus juste. Hum, hum, certes, la nuance était plus que mince, mais… En tous les cas, Archibald avait laissé de côté ses états d’âmes, aussi sincères fussent-ils, pour repartir de l’avant, la meilleure façon de régler ses problèmes. Autant les prendre les uns après les autres, au jour le jour. Du moins, c’était comme ça que lui voyait les choses ! De toute manière, le jeune homme savait bien que quelle que soit l’attitude adoptée, on ne lui dirait pas pour autant tout ce qu’il aurait été en droit de savoir.
Il avait sans doute commis des erreurs. Cependant, Archibald ne regrettait pas d’avoir subi ce coup de blues. Ni de ne pas faire entièrement confiance à la Tour. Il se sentait attaché à des individus, pas à l’institution. D’un côté, il enviait la foi que certains enseignants affichaient, alors qu’ils devaient être au courant de bien plus de secrets plus ou moins avouables que lui. S’il avait été mauvaise langue, le jeune homme aurait pu parler d’aveuglement de leur part… Mais il venait de remporter une éclatante victoire, sous les yeux de tous ! Et s’il se sentait d’humeur à régler quelques comptes d’une remarque acerbe, ce n’était pas le moment de noircir à nouveau le tableau.
La bride et le mors négligemment jetés en travers l’épaule, Archibald n’avait toujours pas eu le moindre coup d’œil pour Aladdin, à son tour insensible à la détresse de son adversaire. Aladdin avait-il eu pitié de lui lorsqu’il avait envoyé son Djinn sur sa route ? Le fier messager du Sultan s’était piteusement remis debout entre-temps, les mains sur les oreilles, et avançait comme s’il avait trop bu. Ceci dit, il était bien possible qu’il se sente dans le même état qu’un lendemain de beuverie, après avoir cru toucher au but si près de la ligne d’arrivée ! Le jeune professeur était bien content de lui avoir coupé l’herbe sous le pied, sans aucune hésitation possible.
Et tant pis pour lui !
Alors que Sindbad s’était avancé pour saluer Archibald, admettant ainsi symboliquement son succès au nom de sa faction, Pégase poussa un hennissement strident, impérieux, qui attira l’attention de tous.
« Que fait-il ? Le savez-vous ? s’enquit le célèbre marin, tandis que le cheval ailé poursuivait son appel, tournant sa noble encolure en direction de la Forêt.
- Je crois… Je crois qu’il appelle Shetan… L’étalon du sultan, si je puis dire, précisa Archibald, pour qui cette appellation avait de drôles de relents de film érotique.
- Vous comprenez donc ce qu’il dit ? Eh bien, je vois que certains parmi nous vous ont sous-estimé bien plus que de raison…
- Quelle franchise ! ricana le jeune homme, amusé. Et pas que du côté des Mille et Une Nuits, si vous voulez tout savoir.
- C’est bien ce qu’il m’avait semblé… », répondit Sindbad dans un sourire.
Chacun retint son souffle. Le fier destrier arabe allait-il abandonner un temps son orgueil flamboyant, ou bien considérerait-il que Pégase jetait du sel sur ses blessures encore ouvertes ?
« J’aimerais bien… qu’ils soient amis… », murmura Archibald tel un vœu.
Mais il savait bien qu’il n’y aurait aucun génie susceptible d’exaucer son souhait dans les environs… Si ça se trouve, ils s’étaient tous mis en grève dès que le jeune homme et sa monture de légende avaient été de retour sur les pelouses de la Tour ! Cependant, ce fut Aladdin qui se distingua, et non pas son cheval, qui ne vint pas les retrouver…
« Vous avez triché ! Je dépose réclamation ! Oh, j’en retire une grande infamie ! Par la barbe du Sultan miséricordieux ! »
Il paraissait avoir finalement récupéré de sa chute, joignant les mains et levant les yeux au ciel comme en prière, se dépêchant de rejoindre son camp, pour prendre Archibald de vitesse avant qu’il ait pu vraiment s’adresser à tous. Le sang de celui-ci ne fit qu’un tour.
« Nous n’avons pas triché ! rétorqua-t-il, parlant aussi au nom de Pégase, ce que le Doyen ne manqua pas de noter. C’est plutôt vous qui avez tenté de vous débarrasser de nous !
- Nous étions en tête de la course, pourquoi s’abaisser à cela ? Si le pont s’est disloqué, ce n’est là qu’un coup du destin ! Et personne ne peut aller contre ! »
Le jeune professeur fit les yeux ronds. Comment pouvait-il oser de telles affirmations avec cet aplomb ? Aladdin devait encore être sonné, et surtout méchamment menteur ! Il ne pouvait pas ignorer la formidable dernière ligne droite de Pégase, où Archibald avait eu l’impression d’être un pilote de chasseur franchissant le mur du son. Rien de moins. Le cheval ailé avait fait étalage de toute sa classe, éclaboussant son rival en établissant le véritable fossé qui existait entre eux. La Vallée de la Brume Eternelle n’avait pas été un obstacle suffisant. Shetan lui-même avait dû admettre qu’il lui était impossible de rivaliser, une fois que Pégase avait décidé de ne plus se contenter de le jauger.
Mais Aladdin n’était visiblement pas parvenu à la même conclusion. A mesure qu’il s’approchait d’eux, il retrouvait de sa superbe, babouches dorées aux pieds, fez flambant neuf sur la tête, plus aucune trace de poussière ou de déchirure sur son shalvar, sans doute grâce à l’action invisible de son génie, décidément bien utile. Ce qui acheva de mettre Archibald en colère.
Les envoyés des Mille et Une Nuits prenaient déjà le chemin de leur luxueuse tente, dans un brouhaha digne d’un souk, Sindbad seul à apparaître sur la réserve, tandis que tous les autres plaçaient à nouveau leur confiance en Aladdin. Le placide et replet Ali Baba avait beau afficher une mine circonspecte, c’était bien plus à cause de la chaleur étouffante de leur désert, qui le faisait suer à grosses gouttes…
« Nous allons devoir résoudre cette énigme, je suis désolé, chers hôtes ! renchérit Aladdin, s’adressant au Doyen et tous les siens. Je ne peux accepter une défaite dans de telles conditions !
- Vous n’êtes qu’un mauvais perdant, rien de plus !
- Bellérophon, un peu de tenue ! intervint Brocéliande.
- Mais vous ne comprenez donc rien ! ne put-il s’empêcher de hausser le ton en retour. Il va essayer de vous berner, et vous lui offrez l’occasion sur un plateau ! Si vous entrez sous cette tente, vous…
- Taisez-vous un peu ! Que je sache, vous n’êtes qu’un professeur, et encore, seulement éré…
- Ah oui ? Eh bien, dans ce cas… »
Prendre les problèmes les uns après les autres. Penser à tout ce qu’il avait de positif près de lui. Ne pas se sentir toujours contraint et forcer d’intervenir pour la Tour si de toute façon on refusait son aide, au contraire. Archibald grinça des dents, songeant que c’était pourtant le résultat du prodige qu’il avait accompli avec Pégase. Non pas qu’il regrette soudain leurs retrouvailles ! A la réflexion, il n’était jamais monté plus haut que lors de leur première rencontre, dans tous les sens du terme. Mais à cet instant, il aurait suffi que quelqu’un demande si le poisson était frais, et c’était bien parti pour une bagarre générale !
A croire que le jeune homme n’était pas le seul à le penser, puisque l’on faisait refluer les élèves à l’intérieur de la Tour. Il était sans doute inutile qu’ils assistent à ce qui risquait de se produire, quelques empoignades supplémentaires pour commencer. Aladdin avait obtenu ce qu’il désirait : que le résultat de la course ne soit pas entériné, malgré sa défaite aux yeux de tous.
« Mais puisque je vous dis que nous n’avons pas volé ! Lorsque le pont s’est brisé, Pégase nous a sauvés en se rétablissant sur la falaise à pic ! s’épuisait à répéter Archibald.
- Et comment serait-il ensuite remonté ? se bornait-on à l’interroger.
- Comme l’aurait fait un chamois, un bouquetin, mais en plus bien agile encore ! A votre avis ? Ce n’est pourtant pas très compliqué à imaginer ! Et pour finir, nous avons repris la première position, en vous laissant sur place… », ajouta-t-il à l’adresse directe d’Aladdin, grimace à l’appui.
Las ! C’était sa parole contre celle du maître du Djinn. On avait bien interrogé Peter Pan, mais le pauvre, tout penaud, avait dû confesser que les évènements s’étaient produits bien trop vite pour lui ! Pégase et son cavalier se mouvaient comme une vraie tornade ! Quant au Djinn qu’Aladdin répugnait à faire parler - n’était-ce pas une preuve de sa culpabilité ? - son témoignage ne pouvait pas être considéré comme impartial, après tout ce qui s’était produit.
Et ce fut ainsi que la matinée s’écoula, entre palabres et délibérations interminables. Aladdin ne démordait pas de son accusation, entraînant les autres envoyés du Sultan à sa suite, qu’ils soient sincèrement convaincus ou pas. La Tour s’était unanimement rangée derrière son champion, quoique Brocéliande fusse tout près d’afficher ouvertement ses doutes. Tous avaient repris place sous la tente magique de Schahriar, exactement comme si la course n’avait pas eu lieu. A la seule différence que cette fois, personne n’avait proposé de thé, et que les discussions étaient plus passionnées encore. A plusieurs reprises, Aladdin défia Archibald du regard, et celui-ci avait l’impression de l’entendre se moquer de lui. Regarde, regarde ce que j’ai réussi à accomplir alors que tu t’imaginais que tout était terminé ! semblait-il dire…
Le jeune professeur se prit la tête à deux mains : la journée promettait d’être longue. Archibald n'avait même pas eu le loisir de saluer le départ de Pégase comme il l'aurait voulu. Certes, les âpres négociations l'avaient retenu contre sa volonté, mais le cheval lui-même avait choisi de quitter la Tour sans crier gare, reprenant sa liberté dès qu'il l'avait souhaité…
Mais une solution inattendue s’imposa d’elle-même ! Tout à coup, les pans de la tente s’agitèrent, leurs attaches soufflées par un vent plus puissant que la plus terrifiante des tempêtes de sable ! Aladdin lui-même eut un cri de stupeur, aussitôt couvert par les rugissements de cet Haboob !
« Que se passe-t-il ? » hurlait-on de tous les côtés.
Une main en visière, Archibald ne distingua plus rien à trois pas, la tente maintenant complètement éventrée, les dunes du campement balayées, transformées en tornades envahissant les pelouses de la Tour dans toutes les directions, comme pour l’isoler du reste de la Forêt des Rêves Multicolores. Impossible de voir ce qu’il était advenu de Pégase ! Au bout de quelques instants, l’extraordinaire phénomène évolua, établissant comme un rideau de poussière ocre entre le bâtiment en citrouilles et l’enclave des Mille et Une Nuits. Un véritable dôme de sable les avait exclus du reste de Féerie.
Tout aussi brusquement, le sommet de celui-ci parut soumis à d’étranges distorsions, comme si l’air s’était mis à bouillir littéralement ! Une trouée se forma immédiatement, mais ce n’était pas le ciel bleu ou le soleil que l’on pouvait de nouveau apercevoir. Des langues de feu irisées avaient surgi du néant, dévorant cet espace, élargissant le cercle de ténèbres argentées, comme la brume à la surface d’un lac en Hiver.
« O srait… an... gate…
- Quoi ? hurla le Doyen, ne comprenant pas ce qu’Archibald pouvait bien raconter.
- On se croirait dans Stargate ! » répéta-t-il plus fort.
Le vieux sorcier ne parut pas mieux le comprendre, ou peut-être préféra-t-il ignorer les facéties d’Archibald. Ce n’était pas le moment le mieux choisi ! De cette soudaine ouverture, tandis que le sable donnait l’impression de se vitrifier littéralement, un puits de lumière s’ouvrit, les aveuglant tous autant qu’ils étaient. Une silhouette frêle et tremblante avait touché terre, comme écrasée par le poids de ses ailes que l’on pouvait deviner désormais, dressées vers le haut. Pareil au feu du soleil se réverbérant sur la glace, il était impensable de soutenir sa vision sans se brûler les yeux.
La cohue n’eut cependant pas le temps de se réfugier sous couvert de ce qui restait de la voluptueuse tente des émissaires du désert. Aladdin eut bien le réflexe de lancer sa bouteille droit sur le nouveau venu, goulot en avant, mais son Djinn n’eut pas l’occasion d’en sortir, repoussé d’une simple pichenette ! Il se retira visiblement froissé, quand bien même se nommait-il Levis, laissant la place à nul autre qu’Apollon.
Brocéliande avait beau s’en frotter les yeux, cela ne changeait rien. L’une des seules personnes dans Féerie toute entière qu’il craignait autant qu’il la haïssait se dressait devant lui, comme venu le défier au cœur même de son fief. Ou de ce qu’il considérait comme tel. Brocéliande ruminait encore sa défaite, lorsque le Doyen avait empêché toute intervention contre ce Schopenhauer quelques mois plus tôt. Là encore, il avait osé reparaître devant eux ! Les sauver, lui ? Qu’est-ce qu’il ne fallait pas supporter comme idioties ! Brocéliande avait toujours pensé que ce transfuge ne saurait pas s’adapter à leur monde, encore moins se mettre au service de la Tour. N’avait-il pas eu raison ?
Et ce fut lui que l’intrus apostropha le premier.
« Professeur Brocéliande, je ne me suis pas déplacé jusqu’ici pour vous adresser la parole, je vous prierai donc de garder le silence. »
La voix de celui que beaucoup encore connaissait sous le seul nom de Lord Funkadelistic portait avec force, tout en étant inexplicablement lointaine, tranchante et atone. Mais tout le monde demeurait comme pétrifié, chaque geste en suspens, à genoux devant lui. Deux ou trois membres de l’assemblée s’étaient bien hasardés à se relever d’un bond, mais ils étaient lourdement retombés, ne s’étant pas rendu compte combien ils s’étaient engourdis à rester là les uns sur les autres. Seul Archibald se rétablit avec un déhanché travaillé le Samedi soir.
« Veuillez rester calmes, s’il vous plaît. Je ne viens pas en guerre.
- Te rendre alors ?
- Mais qui… », voulut couper court Aladdin, passablement agacé par la tournure des évènements.
Avant qu’il ait pu ajouter un mot, la température étouffante qui régnait en ce lieu ne ressemblant plus autant à un petit coin de désert subit un net recul, les effluves ardentes de l’oasis de carte postale disparues en une myriade de cristaux de givre… Archibald eut la sensation d’avoir été transporté de la Tour à la Forteresse de Solitude de Superman d’un claquement de doigts.
« Je ne vais pas perdre de temps à satisfaire vos ego respectifs, ou me complaire dans vos petits jeux d’influence !
- Qu’as-tu fait à la Tour ? Vas-tu mettre tous les élèves en danger ? » s’insurgea malgré tout le Doyen.
L’autre ne cilla pas.
« Dois-je répéter pour les esprits décrépits ? Je ne viens pas en guerre. Vos étudiants et les professeurs les encadrant sont simplement maintenus à l’écart, au moyen de cette tempête de sable. Ils sont certainement en train de s’imaginer que c’est l’un de vos tours, précisa-t-il à l’adresse d’Aladdin et sa troupe avec un demi-sourire narquois. De plus, les Neuf m’accompagnent pour garantir la sécurité de tous.
- Les Muses…, conclut le Doyen d’une voix à peine audible, et son ancien élève ne releva d’ailleurs pas.
- Je suis venu vous trouver aujourd’hui car l’occasion était bonne pour nous rencontrer. Et c’est bien là, la seule et unique raison. Peu m’importe votre sort si vous vous déchirez corps et âme, mais vous nous mettez tous en péril en agissant de la sorte ! Comme à l’ordinaire, la Tour ne pense qu’à ses propres intérêts, et votre Sultan de même !
- Ah parce que toi, non ? »
Archibald n’avait pu retenir sa langue, évidemment. Pour lui aussi, l’occasion était trop belle…
« Bien sûr, bien sûr, Bellérophon. Je t’accorde volontiers cette remarque, mais quoi qu’il en soit, mes intérêts vont dans le sens de ceux de Féerie. Sous peu, il sera trop tard. Sachez que je vous ai observés, et je ne suis pas seul dans ce cas. Pour l’instant, vous pouvez encore vous permettre de vous chamailler comme des écoliers en bas âge… Vous devriez pourtant être conscients de ce qui vous attend bientôt ! Très bientôt ! Vous en avez eu un aperçu avec les exactions d’Alucard. »
Il interpella plus précisément Aladdin.
« Et ces nouvelles ont couru jusqu’à vous… Je ne pense pas que Schahriar aurait été si pressant de vous mander ici sans cela, n’est-ce pas ? tonna-t-il. Vous avez vu ce que l’Emissaire d’Hadès avait pu provoquer, et pas seulement au détriment de la Tour. Songez qu’il n’a même pas pu faire appel à toute sa puissance cette nuit-là, et tremblez ! Le Royaume des Confiseries n’a-t-il pas souffert de même ?
- Cela avait déjà été le cas avec vous ! répliqua courageusement le Roi Nougat, faisant la fierté de sa dame.
- Tu étais toi-même au service d’Hadès… », laissa glisser Archibald, profitant de l’ouverture.
Non pas qu’il cherchât à tout prix à prendre le contre-pied de Schopenhauer. Difficile sans doute de rivaliser en rhétorique avec lui, en tous cas, pas après avoir disputé une course aussi remuante que celle qui l’avait vu chevaucher Pégase encore une poignée d’heures auparavant. Sa gouaille s’était évaporée à chaque foulée et la jauge n’était pas encore remontée… Mais aussi fourbu qu’il fut, le jeune homme ne comptait pas être la victime de l’un des tours de son ancien ennemi. D’autant que pour le reste, il éprouvait une agréable fraîcheur d’esprit, pour la première fois depuis des semaines. Lord Funkadelistic aussi savait entraîner les autres à sa suite sans faire preuve de la plus grande honnêteté… Archibald voulait s’en tenir aux faits.
L’aura de celui qui s’était présenté comme Apollon parut pâlir, avant de se solidifier littéralement le temps d’un battement de cœur. Le souvenir de cette étrange et amère servitude aux ordres d’Alucard avait dû blesser son orgueil…
« Tu marques un autre point, Bellérophon, c’est bien, tu es en progrès, railla-t-il toutefois en retour. C’est la vérité, je me suis retrouvé… au service d’Alucard, le fils de Dracula, que la Tour a négligé lorsqu’elle a pris en main l’extermination du Seigneur Vampire. Mais son fils lui aussi appartient maintenant au passé ! Je sais par contre ce que réservent les jours prochains si celui dont il était l’Emissaire parvient à ses fins. Hadès… »
Cette fois, Archibald garda le silence. Attentif, anxieux même, il croisa les bras comme pour cacher sa fébrilité. Les représentants des deux camps partageaient un sentiment identique, entre incrédulité et appréhension. Pour ce qu’il en savait, il n’était pas dans l’habitude de le citer aussi communément que ne le faisait Apollon. Il s’agissait de l’un des Dieux à avoir investi Féerie il y avait des siècles et des siècles de cela, et on avait comme pour les autres tendance à occulter sa présence… La sienne en particulier. Le Dispensateur de Richesses… On se contentait de ce surnom lorsqu’on faisait allusion à lui. Mais cela n’avait rien d’étonnant, qu’il soit ou non un ennemi. Par le passé, les autres Dieux eux-mêmes ne le méprisaient-ils pas ?
« Il est possible que mon savoir fasse défaut, noble héraut, mais que je sache, Apollon était un dieu de Lumière, par la barbe du grand Vizir ! Vous me rappelez plutôt un oiseau de mauvaise augure !
- Voilà qui est bien parlé, prince Aladdin ! voulut appuyer Brocéliande, mais ce fut l’envoyé du sultan lui-même qui lui coula un regard méprisant.
- Cela ne signifie pas que je ne suis pas disposé à l’écouter. Et vous devriez le faire également ! »
Apollon lui adressa un léger signe de tête, qu’il lui rendit avec sa grâce coutumière, toujours aussi ampoulée quelles que soient les circonstances.
« Quand bien même son Emissaire a échoué, les plans d’Hadès n’ont absolument pas été remis en question. Au contraire, la division et le chaos sont bien présents ! reprit donc Schopenhauer. Vous êtes occupés à vous disputer les Objets Magiques, prêts à les disperser aux quatre coins de Féerie ! Incapables que vous êtes de vous mettre d’accord ! Quel doit être le sentiment de Pégase, pour avoir participé à votre mascarade de ce matin ! Mais faîtes donc ! Et payez-en le prix ! »
Le débonnaire Ali Baba, lissant d’une main fébrile ses favoris, intervint à son tour.
« Ce n’est pas moi qui voudrais jeter l’opprobre sur un si bel animal, mais je me dois de vous rappeler qu’il est accusé de tricherie… »
Archibald sursauta, prêt à dégainer une nouvelle réplique, mais n’en eut pas besoin : Apollon avait rivé son regard sur celui d’Aladdin, ne le quittant plus. L’envoyé du sultan avait recouvré toute sa morgue, mais celle-ci parut soudain être aspirée hors de lui, tandis qu’il était contraint de baisser peu à peu sa garde, inexorablement. Leur silencieux duel tourna court.
L’orgueil d’Aladdin fut rompu, incapable de résister, révélant son mensonge.
« Que Bellérophon et Pégase aient ou non dû tricher pour quitter ce précipice, lui l’a fait, asséna le prétendu dieu, en pointant le coupable du doigt, et tous avaient compris au fond de leur cœur qu’il ne pouvait mentir.
- C’est…. Mais voyons, enfin… »
Aladdin eut bien l’audace de vouloir encore se défendre, jurer de sa bonne foi, mais c’était trop tard. Sindbad hocha lentement la tête, la jeune femme voilée eut à l’abri de sa parure de soie un soupir au mépris évident… Les siens eux-mêmes lui retiraient leur soutien à présent. La question de la Lampe du Génie serait-elle réglée pour autant, sur cette simple mais impérieuse intervention de Lord Funkadelistic ?
Lui-même n’en était de toute évidence absolument pas convaincu, poursuivant sa diatribe défaitiste.
« J’imagine que cela ne changera rien pour vous… Si ce n’est pas cette course, vous trouverez autre chose pour vous déchirer ! Quitte à attendre un an pour renouveler votre requête… Vous ne me surprendrez pas… Toujours à vous gausser de nous autres, mais vous êtes bien tous les mêmes…
- Rien n’avait encore été clairement décidé… N’envenimes-tu pas toi aussi nos démarches ? »
Apollon tiqua, étonné. C’était le Doyen qui avait pris la parole, pour la seconde fois, sans élever la voix, ni trembler. Archibald aussi en fut surpris, mais plus par la tristesse et la détermination qui émanaient de ses mots. C’était bel et bien le Doyen Abraham Van Helsing qui s’exprimait à nouveau, et non pas un vieillard dépassé par les évènements.
« Nous aurions pu espérer nous mettre d’accord sans créer des remous supplémentaires…
- Que tu dis, vieillard ! Tu sous-estimes les appétits de chacun. Il n’y a pas de frontière entre les mondes pour la quête de pouvoir. Hadès cherche à diviser les forces vives de Féerie, à les dresser les unes contre les autres pour mieux les affaiblir et les détourner de la véritable menace qui pèse sur vous tous… Mais il a commis au moins une erreur. Hadès n’aura pas prévu que je vienne vous trouver, vous prévenir. Que je fasse un pas envers mes ennemis ne peut pas faire partie de sa stratégie.
- Voilà des paroles empreintes de fierté et de conviction, intervint soudain Sindbad, mais comment disposez-vous d’autant de renseignements si précieux ?
- Voilà une excellente question, pragmatique, qui vous correspond bien, Marchand des Mers, répondit posément Schopenhauer, changeant du tout au tout. Eh bien, d’une part, ce que Bellérophon a si judicieusement rappelé bien sûr, et ce que j’ai pu apprendre… en voyant en secret certaines choses. Si beaucoup d’entre vous n’étaient pas aussi revêches envers mon monde d’origine, vous sauriez qu’il contient encore des artefacts de valeur…
- Mais que proposez-vous ? contra Aladdin, vivement intéressé et prêt à sauter sur n’importe quelle opportunité de récupérer au plus vite son ascendant. Notre sultan sera certainement en mesure de négocier avec vous, si vous désirez une contrepartie quel…
- Peut-être de partir tous en guerre pour les Enfers, docilement en rangs derrière lui ? lança Brocéliande, goguenard, mais bien conscient qu’il ne déclencherait aucun rire dans l’assemblée.
- Rassurez-vous, rien de cela. Je ne suis pas ici pour jouer les meneurs, encore moins les sauveurs. Mais je peux m’opposer à Hadès, et c’est bien ce que j’ai l’intention de faire. Il m’a dérobé… quelque chose qui m’appartient… Et pour le récupérer, je le défierai. Aux Enfers. »
Le silence qui hurla à leurs oreilles était de mort. Ils avaient bien vite compris pourtant qu’il leur faudrait aborder cette lugubre question, qu’ils le veuillent ou non…
« Mais ?
- Mais il me faut la flûte que vous conservez… »
Ce disant, il ne s’adressait plus qu’au Doyen, occultant la pique supplémentaire d’Archibald, toujours pas démonté par ses déclarations.
« Sans la moindre explication ? soupira celui-ci.
- Je vous ai prévenus, c’est déjà un élément qui devrait entrer en compte pour vous.
- Et sans négociation, dirait-on… Apollon, et c’était vraiment son prénom qu’il employait, et non pas une façon de s’adresser à un dieu, je t’ai souvent accordé ma permission d’agir à ta guise par le passé, et je dois admettre que parfois, je l’ai regretté… Je ne voudrais pas qu’il en soit ainsi cette fois-ci. »
Ses paroles résonnaient comme un aveu. Cruel et courageux. L’attention de tous passa de nouveau à Schopenhauer, mais il n’était plus là ! Brisant leur cercle et son unité maintenus tant bien que mal, il tenait le Doyen au collet, d’une poigne de fer ! Le vieux sorcier avait disparu dans le halo de sa colère immaculée, se recroquevillant inexorablement sous cette débauche de puissance irradiante.
La voix de son ancien protégé s’était pourtant faite doucereux murmure, alors que personne n’avait pu s’interposer entre lui et sa proie !
« Pauvre vieillard sénile… Qu’est-ce qui te plaît tant que ça à vouloir toujours te mettre en travers de mon chemin ? Tu veux donc recommencer ? A moins que… Et si je racontais notre petit secret à tout le monde ? Celui sur lequel tu as bâti ma flatteuse réputation de meurtrier ? Il serait temps que tu parles… Ou bien je peux le faire à ta place. »
Il n’eut que cette seule déclaration à faire pour laisser retomber à terre un Doyen totalement foudroyé. Les tapis persans de la tente qui ne s’étaient pas envolés avaient beau être épais et moelleux, le vieux sorcier se serait cru sur un lit de braises…
« Peu importe désormais, croassa-t-il, ne tenant pas compte d’Archibald qui s’était penché pourtant pour l’aider à se relever. Tu peux m’en vouloir, c’est certain, mais je constate que tu ne t’es pas amendé pour autant de ton côté. J’avais foi dans le garçon que nous avions recruté, mais pas en celui que tu es devenu, encore moins maintenant avec tes menaces renouvelées et tes allures de dieu vengeur… Te voir ainsi me fait bien plus mal que tout ce que tu pourras m’infliger. Sache-le à tout le moins… »
Le malaise s’épaissit d’un cran, à croire qu’ils étaient toujours sous la tente et que celle-ci s’était effondrée sur eux. Voilà qui avait tout d’une confession, une déclaration intime qui n’aurait pas dû éclater en public, quand bien même n’auraient été présents que des gens de la Tour ! Mais la situation qu’ils traversaient à présent, et depuis quelques temps déjà, n’avait rien d’ordinaire, y compris en Féerie. Apollon paraissait en tous les cas le moins ébranlé de tous par ce que le Doyen lui avait lancé, son visage impassible, un véritable masque de cire.
Archibald se mordilla la lèvre inférieure en embrassant d’un regard dur l’assemblée déconfite. Il avait tout de même fait des efforts continuels depuis la veille. Il s’était plié à tout ce qu’on avait exigé de lui, n’hésitant pas d’ailleurs à prendre des initiatives. Ce que ce soi-disant Apollon avait à l’esprit n’était pas pour lui convenir en tant que futur proche, et il n’y avait rien qui aurait pu le pousser à continuer à le supporter ! Trop de choses non décidées s’étaient imposées au programme, et il était temps de zapper !
« Mine de rien, reprit-il la parole, cette fois d’un ton tout à fait narquois, tu nous mets en garde, mais tu veux faire exactement la même chose que ce que tu nous reproches, t’emparer de l’un des Objets Magiques et rompre leur unité !
- Leur pleine harmonie n’est plus de toute manière, depuis qu’ils ne sont plus que six.
- Oui, et je me souviens de qui a réduit en miettes le Miroir de la Reine ! décocha Archibald.
- Très bien Bellérophon, tu as raison, une fois de plus, si cela peut te contenter, soupira son ancien ennemi. Je ne vais pas revenir sur le passé. Sachez juste, tous autant que vous êtes, que je n’ai que la Flûte Enchantée à prendre pour vous laisser ensuite agir comme bon vous semble. Vous pourrez être finalement débarrassés de moi, n’est-ce pas tentant ?
- Et comment être convaincu de ta bonne foi ? C’est un peu trop facile ! Monsieur nous fait une entrée fracassante, nous tance vertement, et tes visées seules devraient nous suffire ? Personnellement, je dois dire que ça m’importe peu, mais je serais vous… », suspendit-il sa phrase à l’égard de l’assemblée.
La jeune femme voilée s’exprima pour la première fois, murmurant quelque chose à l’oreille d’Aladdin. Le solide Sindbad pour sa part hochait la tête aux diverses déclarations de ses pairs. Brocéliande et Miss Indrema échangeaient quelques coups d’œil interrogateurs, tandis qu’assis à l’opposé, le Roi Nougat avait comme perdu sa langue, événement rare, pour mieux se plonger dans une intense réflexion. L’intervention d’Archibald, plus habitué qu’eux aux frasques de Schopenhauer, les avait comme tirés de leur torpeur inquiète.
Une moue indéfinissable passa sur la figure d’albâtre de celui-ci. Ses ailes se replièrent à demi, lui-même parut soudain s’étioler comme si son apparition n’avait été qu’une illusion…
« Serait-ce une défaite pour moi…, murmura-t-il d’un ton rêveur, réalisant que leur mutisme était volontaire. Je pensais pourtant être en mesure de vous convaincre. Tant pis… Ah, dans ce cas, il faut tout de même Bellérophon que je te montre qui m’a accompagné jusqu’ici ! »
Archibald crut qu’on lui déversait une bonne tonne de sable sur la tête, le reste du chargement s’engouffrant dans sa bouche et l’étouffant.
« Voilà au moins une personne qui m’a cru, Bellérophon…
- Non… Non ! Tu mens ! »
Surgie du néant, aussi fantomatique que l’avait été leur divin interlocuteur de prime abord, Kate les avait rejoints... Empruntant le même passage que Lord Funkadelistic, elle était descendue lentement à travers le puits de lumière soudain réactivé. Archibald n’aurait jamais cru penser cela, mais c’était la plus horrible apparition qu’il aurait pu redouter ! Son cœur battait la chamade.
« Comment as-tu pu… Je vais te… te... »
Le sourire que lui darda Apollon n’était qu’un coup de poignard glacé.
« Allons Bellérophon, ce n’est ni le lieu ni l’endroit de faire un caprice… Un peu de tenue ! » le réprimanda-t-il comme on l’aurait fait d’un enfant.
Cette fois, le Doyen lui-même se retrouvait spectateur, tout comme Aladdin. Il était impensable de tenter quoi que ce soit contre l’ancien élève de la Tour, pas plus que d’intervenir à présent dans ce nouveau conflit. C’était bien une histoire personnelle qui n’avait aucun point commun avec la question des Sept Objets Magiques. Les choses étaient déjà assez compliquées entre eux !
« L’emmener ici, comme pour la donner en spectacle… L’impliquer encore dans tes affaires… » grondait le jeune professeur.
Alors, Apollon comprit que quelque chose ne se déroulait pas comme il l’avait supposé. Et sur ce point, il ne fut pas le seul à réagir cette fois. Une énorme quantité de magie était employée tout près d’eux, Brocéliande sentait même que ses talents étaient mis à contribution, vidés de leur substance sans qu’il n’ait aucunement le temps de se protéger !
« Bellérophon ! » s’exclama le Doyen.
C’était lui l’origine du phénomène, mais que lui arrivait-il donc ! Jamais il ne s’était comporté ainsi, et les sorcières ne lui avaient rien rapporté de commun lors de leurs entrevues nocturnes. Le jeune homme marchait droit sur Schopenhauer, les poings serrés, les yeux exorbités.
Le Doyen se redressa tout à fait, prêt à intervenir. Il ne voulait pas rester figé, témoin d’un nouvel affrontement déchirant ! Pas ici, pas encore une fois sans qu’il ne puisse l’empêcher. Mais Kate le devança, s’interposant entre son fiancé et Apollon. Archibald ne s’était jamais montré en colère devant elle, et sa fureur semblait à son paroxysme pour cette spectaculaire première.
« Archibald ! Il ne m’a pas enlevée ! Il m’a parlé et c’est moi qui ai choisi de le suivre ! C’est moi, tu entends !
- Non… »
Le jeune homme ne parvenait pas à croiser le regard azur de Kate, il ne voulait pas la croire. C’était encore un mauvais tour de Lord Funkadelistic, forcément ! Celui-ci le toisait toujours, à quelques enjambées, mais il affichait une expression plus confuse qu’auparavant. Archibald avait-il pu l’inquiéter pour de bon ?
« Elle dit vrai, Bellérophon, et sa voix était d’ailleurs débarrassée de toute trace de moquerie. Je n’ai pas forcé la main de Kate. Tu sais que je dis vrai… »
Et c’était bien là le plus dur pour Archibald.
La jeune femme lui prit les mains, glissant ses doigts entre les siens, baissant les yeux. Apollon leur garantit un instant d’intimité, les contournant pour venir se placer au centre du cercle brisé de l’assemblée, bien en vue de tous. Même observé de si près, difficile de discerner si ses ailes pouvaient bien être réelles, si sa tête couronnée l’était d’or et ses cheveux de lait.
« Si j’ai besoin de la Flûte Enchantée, reprit-il, comme pour profiter du contre-coup de tout cela, ce n’est pas pour moi. Mais pour la rendre à son propriétaire légitime… »
Suivant Kate, nouvelle apparition.
« Locke ! se récria Miss Indrema.
- Bonjour à tous… »
C’était bien le talentueux musicien, souriant timidement, et lui aussi tombé du ciel sans crier gare !
« Toi aussi, tu oses reparaître devant nous ! s’insurgea le professeur Brocéliande, proprement excédé. Vous comptez vraiment défier l’autorité de la Tour encore longtemps, tous autant que vous êtes !
- Donnez-lui sa chance…, maugréa Archibald.
- Quoi ?
- J’ai dit, donnez-lui sa chance, et cette maudite flûte ! » répéta le jeune homme en haussant le ton et tenant fébrilement Kate par la main.
Tous les quatre se tenaient maintenant alignés face aux représentants de trois des plus importantes factions de Féerie.
« Vous aurez une garantie de toute façon, poursuivit Archibald, haussant les épaules. S’il y va, j’y vais aussi. »
L’accord était d’ores et déjà scellé dès que le jeune avait ouvert la bouche... Apollon eut un sourire de triomphe qu’il ne chercha pas à voiler. Il avait obtenu exactement ce qu’il attendait de cette entrevue.

Kate et Archibald avaient du mal à s’adresser la parole, surtout en public. Le dénommé Locke demeurait silencieux, le regard masqué par un étrange chapeau mou décoré d’une plume, vissé en avant. Les envoyés des Mille et Une Nuits et leurs homologues étaient maintenant montés à bord du navire de Sindbad en compagnie de Lord Funkadelistic, un lieu plus approprié pour une réunion que les pelouses, d’autant plus que la surprise était quelque peu évacuée.
Kate cherchait le regard d’Archibald, étonnamment fuyant.
« Je… Je suis désolée tu sais… Ce n’est pas que je voulais me laisser entraîner dans cette histoire, mais tu comprends… Cendrillon… Si… »
Le visage de son fiancé se rembrunissait un peu plus à chacune de ses tentatives d’explications, qui sonnaient malheureusement de plus en plus maladroites.
« Archibald, écoute… »
Il l’interrompit d’un geste.
« Bah ! »
La jeune femme se rétracta, craignant ses reproches. Et Archibald fit d’ailleurs volte-face, se penchant brusquement vers elle. Mais son attitude n’avait rien à voir avec de la colère !
« Ca nous fera un petit voyage, non ? déclara-t-il joyeusement en lui passant un bras autour des épaules. Ca fait longtemps qu’on n’a pas pris de vacances tous les deux, c’est l’occasion de visiter ! »
Locke les observait du coin de l’œil, tout en faisant les cent pas. Il ferma les yeux et parut se mettre à chantonner, tout en demeurant inaudible… Archibald et lui hésitaient sur l’attitude à adopter…
Schopenhauer ne tarda pas à réapparaître soudain sur le pont de l’effilé navire, accoudé à la rambarde. Il n’arborait plus aucun de ses attributs divins, qu’ils soient réels ou simplement d’apparat. A croire que cela n’était plus nécessaire pour imposer ses vues…
« Vous pouvez vous préparer à partir ! leur annonça-t-il.
- Pour les Enfers ? rétorqua Archibald.
- Non… Nous allons d’abord faire halte chez moi. J’aimerais vérifier que mon camarade n’a pas perdu une once de son talent… » annonça-t-il, sibyllin.
Locke ne put s’empêcher de déglutir péniblement. Ce n’était pas encore maintenant qu’il pourrait toucher du doigt son précieux instrument…

La tempête de sable retomba aussi soudainement qu’elle avait pris corps. Mais à la lisière de la forêt, dissimulé dans les sous-bois humides, un petit écureuil n’avait en rien souffert de ce phénomène spectaculaire. Au contraire, il était resté là à observer, confortablement installé sur une branche noueuse, savourant quelques noisettes comme on l’aurait fait d’un pot de pop-corn…
On l’appela, susurrant son nom.
« Descends donc me retrouver ! » l’invita le Fou avec un clin d’œil.
Et l’écureuil voltigea de branche en branche jusqu’à être à sa hauteur.

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