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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 16/01/04

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Où Omar Sharif n’est pas là, mais où Archibald se découvre une nouvelle grande passion…

Chapitre 05 > Chapitre 06 [PDF] > Chapitre 07

laddin chuchotait à l’oreille de l’étalon du Sultan, celui-ci beaucoup plus calme désormais.
« Les pauvres ne savent pas s’y prendre, commentait-il d’un ton amusé, en référence à ses propres gardes et leurs intentions antérieures. On ne peut pas dompter une bête comme Shetan !
- Shetan ? fit Archibald.
- C’est son nom, évidemment. Vous pensiez peut-être que seuls vos chevaux avaient le droit de porter un nom ?
- Oh, oh, je n’ai jamais voulu dire ça, ne me mêlez pas à vos querelles, je le fais déjà assez bien tout seul ! Je vous rappelle que je ne viens pas d’ici, moi ! »
Les deux jeunes gens avaient été mis à l’écart à l’orée de la Forêt des Rêves Multicolores, à égale distance de la Tour et du campement des Milles et Une Nuits, qui donnait étrangement l’impression d’avoir gagné une ou deux dunes dans la nuit... Le départ de la course allait bientôt être donné, et il avait été décidé que les deux concurrents devaient rester seuls avec leur monture. Excepté que Pégase n’était toujours pas arrivé pour faire équipe avec Archibald… Pour le coup, il était d’ailleurs bien content d’être loin des yeux du Doyen ou du professeur Brocéliande. Archibald s’était engagé en leur nom à tous, et s’il échouait… S’il n’était même pas en mesure de s’aligner au départ…
Peut-être l’espérait-il pourtant au fond de lui. Une façon d’être définitivement considéré comme gênant, d’être rejeté pour de bon, et de laisser derrière lui toutes ces étranges responsabilités. Encore quelques minutes, et le soleil se lèverait. Ce serait le signal du départ. Et donc de celui d’Archibald ? Tant pis si cela ne se faisait pas dans la gloire ! Il n’était jamais venu en Féerie pour cela, et ne s’était pas plus distingué en ce sens dans son monde.
Baillant de manière un peu trop théâtrale, le jeune homme haussa les épaules. Sa décontraction n’était évidemment que feinte. Et Aladdin l’avait tout à fait deviné, petit sourire en coin à l’appui. Archibald se dit que ses dents si blanches lui rappelaient celles d’un rat affamé… Qu’il le croque si ça lui tenait tant à cœur ! Sa monture paraissait en tous cas plus sympathique que lui, même si le regard de l’animal était dérangeant. On aurait dit qu’il cherchait délibérément à croiser celui d’Archibald pour le défier. Au moins son enthousiasme était-il franc… Le jeune homme était même admiratif face à l’étalon. Non pas qu’il n’ait eu affaire qu’à des poneys pour faire la comparaison, mais il n’avait jamais vu une bête pareille lorsqu’il accompagnait Kate à ses cours d’équitation.
Pégase lui-même était d’une stature moins imposante. Archibald se souvenait de leur dernière rencontre. La première et unique fois qu’il l’avait vu pour tout dire. Et sûrement monté avec bien moins de prestance que son ancêtre ! Le jeune homme avait pensé siffler le cheval ailé, pour le voir gambader à travers les pelouses de la Tour de son pas souple, mais c’était une approche quelque peu kitsch tout de même, surtout si on la filmait au ralenti…
Alors, Archibald s’était contenté de faire un petit tour en Forêt, et d’appeler Pégase d’une voix claire et forte, les mains en porte-voix. Avec un peu de chance, les animaux des bois suppléeraient à sa demande, puisque le Doyen lui avait fait comprendre qu’il n’y pouvait rien. Depuis son retour, le célèbre cheval ailé s’était fait discret, mais surtout avait agi à sa guise.
Perdu dans ses pensées, Archibald se retrouva assis dans l’herbe sans comprendre qu’Aladdin venait de lui éviter de s’incliner par KO technique, le crâne percuté par l’un des sabots de Shetan !
L’étalon noir avait en effet cédé de nouveau à la colère ! Renâclant, ruant, il créait le tonnerre à chacun de ses pas ! Archibald, debout à nouveau, ouvrait de grands yeux. Aladdin semblait réellement en difficulté pour apaiser le cheval.
« Tenez-vous à l’écart ! lui intima celui-ci.
- Vous ne voulez pas de l’aide ? Que j’aille appeler vos écuyers ?
- Je vous ai déjà dit que ces bons à rien sont trop rustres ! Si je n’arrive pas à prendre la mesure de Shetan, personne ne le pourra !
- Et votre Djinn ? questionna Archibald, sa voix couvrant à grand peine les hennissements fous du cheval.
- Je dois bien admettre… qu’il… s’est déjà déchiré… pour emmener Shetan jusqu’ici, maugréa Aladdin, à court de souffle. Il est inutile de faire appel à lui ! »
Décidément, l’envoyé du Sultan avait bel et bien perdu de sa superbe, et il était difficile de croire que ce ne pouvait être qu’une feinte. Mais c’était en tous cas la preuve qu’il n’était pas qu’arrogance et manigances !
Et après avoir puissamment piétiné les alentours, l’étalon noir brisa sa bride. Archibald rendit la politesse à Aladdin en amortissant sa chute. Shetan se cabra furieusement, une épaisse écume lui couvrant le poitrail et ses flancs musculeux, la vapeur jaillissant de ses naseaux comme des tourbillons de fumée devenus fantômes grimaçants !
« Ce n’est pas normal… Non, jamais je ne l’ai vu comme ça ! »
Aladdin avait comme oublié son rival, entièrement préoccupé par le comportement déchaîné de son cheval. Archibald précisément aurait bien voulu que Robert Redford soit en tournage dans le coin, il aurait été plus rassuré ! L’étalon noir ne l’entendait pas de la sorte, redoublant d’ardeur, oreilles couchées ! Ses antérieurs s’agitèrent un instant au-dessus de la tête de celui qui se prétendait son maître, pour s’abattre lourdement à deux pas de lui. Cinq fois, six fois, il recommença cet étrange rituel, pointant puis retombant avec une telle violence que la terre en tremblait ! Néanmoins, il ne se débattait pas pour se libérer, la preuve en était qu’il n’avait pas pris la fuite. Le jeune professeur réalisa soudain ce qui se passait. En réalité, Shetan trépignait d’impatience ! Il se mettait en avant, tel un boxeur bombant le torse avant le combat !
Dans ce cas, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : Pégase allait répondre présent ! Il n’eut pas à attendre longtemps pour voir sa supposition se confirmer : des éclats de voix à la fois stupéfaits et soulagés avaient fait trembler l’air frais du matin, de tous les côtés. Tandis que le paresseux astre du jour déployait mollement ses premiers rayons d’or fin, une agile silhouette aux ailes tranchantes avait brusquement surgi, comme bondissant au-dessus de la mer d’arbres de la Forêt… Pégase !
Et aussitôt Shetan cessa de se débattre. Le Géant Noir dressa bien haut le museau et hennit d’une tout autre façon, presque gaiement. Il avait eu ce qu’il désirait. Son adversaire avait répondu à ses appels, plus qu’à ceux d’Archibald pour tout dire. Un cheval pensait être capable de rivaliser avec lui, né du sang de la Méduse elle-même, à l’époque où les Dieux régnaient sur le monde ! Une misérable créature qui avait vu le jour seulement quelques années auparavant ! Et bien entendu, dépourvue d’ailes !
« Regardez, Pégase !
- C’est lui, le cheval de Bellérophon !
- Il est venu ! »
Archibald ne dit rien, mais il était certainement le plus heureux de tous ceux qui s’étaient plus ou moins discrètement déplacées jusqu’aux pelouses de la Tour ! Oubliées ses envies de départ pour de bon ! Qu’elles fussent inconscientes ou pas. Elles s’étaient évaporées dès lors que le cheval ailé avait posé un sabot d’airain sur l’herbe drue, sans écraser pour autant un seul brin. Son maintien altier n’avait que peu de rapport avec la sauvagerie brute de Shetan, mais les deux étaient tout aussi intenses. Purs. Affûtés. Sans que la moindre indication ne leur soit nécessaire, les deux montures s’avancèrent près de l’entrée de la Tour, accordant leur trot, et délaissant leurs cavaliers.
Ceux-ci leur emboîtèrent néanmoins le pas, Archibald plus nerveux qu’il n’osait le montrer. Ces deux chevaux étaient tout simplement hors du commun. Pas seulement par leur stature ou leur allure. Il émanait d’eux quelque chose de terriblement ancien, de profondément noble. Bien sûr, c’était plus marqué chez Pégase, mais Shetan pouvait y prétendre pareillement. Ce qui tranquillisait d’autant moins Archibald ! Leurs pupilles chatoyaient d’une flamme sagace qui n’avait rien à voir avec la curiosité bon enfant de leurs congénères de son monde, une conscience qui pour Pégase s’était façonnée à travers combien d’existences ? Peut-être le temps des vies de milliers de chevaux quelconques…
Le jeune homme aurait apprécié qu’il s’approche de lui, ou esquisse ne serait-ce qu’un silencieux salut. Mais, rien. Lui en voulait-il encore pour son implication dans la fuite du zeppelin ? Il se rassurait tant bien que mal, se disant que le cheval était visiblement déjà concentré sur sa course. Ou plutôt, son duel… Ne sachant donc trop comment s’y prendre, Archibald choisit de faire de même.
Il ne lança pas de clin d’œil hâbleur à la foule rassemblée de part et d’autre des barrières installées dans la nuit. Il ne chercha pas non plus ses élèves, ou un mot d’encouragement de ses camarades professeurs. Il écarta peu à peu les bruits divers qui venaient lui chatouiller les tympans, du chant matinal d’un pinson aux cris beaucoup plus exubérants de l’ambassade des Milles et Une Nuits et ses danseuses. Leurs envoyés ne semblaient pas vraiment contrariés par l’arrivée de Pégase, toujours aussi confiants en Aladdin, du moins quand ils lui faisaient face… Seul dans l’assistance, Sindbad conservait ostensiblement une réserve polie.
Quoi qu’il en soit, Archibald fut soudain assailli par le doute. N’avaient-ils pas raison ? En comparant les deux chevaux tandis qu’Aladdin et lui les suivaient à courte distance, Pégase avait l’air d’un fragile bibelot de jade, tandis que Shetan était semblable à un bronze imposant.
Le jeune homme se rassura comme il put, cachant ses mains hésitantes dans les poches de son pantalon de toile. Il fit soudain la moue, tâtant quelque chose. Un objet de forme oblongue, dur. Il l’extirpa donc des replis de tissu… Non, voyons, rien de répréhensible !
C’était un mors, un mors forgé dans l’or ! D’où est-ce que cet objet pouvait bien provenir ? Il était presque certain de n’avoir pas emmené quelque chose de ce genre dans ses bagages, et pourtant, qui aurait pu le glisser à son insu dans un vêtement qui n’avait pas quitté sa chambre ? Même pas pour faire un tour à la laverie, et il en aurait presque été fier le bougre. Les lessives de son monde étaient d’ailleurs considérées comme de la magie par les habitants de Féerie, mais voilà qui n’était qu’un détail ! Une fois de plus, son esprit vagabondait, même en un moment pareil ! N’était-ce pas désolant ?
Il n’y a pas de mal à vagabonder, c’était bien le passe-temps préféré de Pégase, dans sa jeunesse !
Esméralda !
Gardez votre concentration intacte, ce n’est pas le moment de tourner la tête dans tous les sens ! le rabroua-t-elle gentiment, mais fermement. Il ne faut pas qu’on puisse se douter de ma présence ici…
Je croyais que vous deviez partir… Et surtout, que vous ne m’importuneriez plus de cette façon !
Je vous ai demandé de rester calme, ma remarque est toujours valable, répliqua-t-elle. Les Milles et Une Nuits n’ont peut-être pas de sorcières telles que nous, ni de magiciens semblables au Doyen, mais ils disposent de nombreux artifices de leur cru ! Un Djinn pourrait très bien sentir que je suis ici… S’il était assez doué , ajouta-t-elle avec un soupçon de malice.
Ce mors, cette bride, c’est vous ? s’enquit Archibald, suivant ses conseils et ne s’éparpillant pas en divagations stériles.
Votre ancêtre parvint à se rendre maître de Pégase au moyen d’un mors en or… C’est qu’il ne se laisse pas approcher facilement !
Vous ne répondez pas. Et je l’ai bien déjà monté sans bride ou selle !
Ce n’était pas pour une course. Pégase n’avait qu’à vous conduire librement à travers les cieux, et vous ramener quand bon lui semblait. Vous aviez eu beaucoup de chance qu’il obtempère ! Cette fois, si vous ne parvenez pas à le faire obéir, s’il n’en fait qu’à sa tête, et s’arrête pour boire à la première source que vous verrez…
Je ne crois pas qu’il ait envie de perdre contre un simple cheval, vous n’êtes pas de cet avis ?
Ah, mon petit Archie ! Pégase doit se sentir tellement supérieur à cet étalon noir qu’il pourrait très bien se lasser après seulement quelques foulées ! Et vous emporter avec lui je ne sais où !
Hey, Esméralda, je vous aime bien, mais ne me prenez pas pour un inculte non plus ! Je connais Pégase, du moins, ce que l’on sait de lui dans les livres… Pour les lacunes, désolé, mais je ne pense pas que les auteurs aient pu l’approcher pour de vrai, fit-il, goguenard. Je suppose que si Pégase accepte de m’aider, c’est aussi parce qu’il se sent responsable de ce qui est arrivé à mon ancêtre… Souvenez-vous. S’il n’avait pas fait cet écart, pour une simple piqûre d’insecte…
La sémillante sorcière demeura quelques instants silencieuse tandis que les deux concurrents avaient maintenant rejoint leur monture respective. Aladdin était même déjà monté sur Shetan, à cru. Prétention ou réelle maîtrise… En tous cas, l’étalon noir ne ruait plus, mais son corps puissant tremblait toujours, d’excitation frénétiquement contenue. Un sentiment qui avait selon toutes apparences été transmis à son cavalier ! Aladdin avait en effet recouvré toute sa superbe, et avait l’air de nouveau prêt à mordre.
Vous n’avez pas tort, Archibald Bellérophon, reprit la sorcière, d’une voix éthérée. Oui, je crois que je pourrais en informer mes sœurs maintenant… Nous pourrions avancer plus vite que prévu avec vous.
Hum, ce n’est pas du tout ce que je…
Mais Esméralda - ou du moins la voix qui s’adressait à son esprit - était partie. Il leur faudrait une fois encore poursuivre leur conversation plus tard, si jamais ils en avaient l’occasion.
On s’éclaircit la gorge dans son dos. Le Doyen s’était avancé au devant des occupants de la Tour, à la rencontre de Sindbad, qui avait donc fait de même de son côté, pour rejoindre les cavaliers. Ils donneraient le départ ensemble. Convaincu que Loup devait être occupé à dealer en sous-patte des places au premier rang, Archibald secoua la tête et écouta les ultimes commentaires du vieux sorcier, que le célèbre marin laissait parler également en son nom. Chaussant ses lunettes en demi-lune, le Doyen brisa le sceau tout frais d’un parchemin rédigé à la hâte…
« Voilà donc la course qui va décider du sort de la Lampe ! La Tour du Savoir Secret Salvateur promet de remettre cet Objet Magique à la délégation des Mille et Une Nuits si Aladdin remporte la victoire ! Dans le cas où le champion de la Tour, Archibald Bellérophon gagnerait, le Sultan s’engagera à nous accorder la possession de la Lampe pour encore un an ! Tout cela a été lu et approuvé par les deux partis ! »
Aladdin se redressa à ses mots, le dos bien droit, et adressa deux petits saluts ampoulés, aux deux camps, montrant ainsi à tous qu’il était tout à fait d’accord avec le Doyen. N’était-ce pas d’ailleurs Brocéliande qui aurait dû se tenir là, à la vue de tous ? Le dirigeant de la Faculté des Sciences Féeriques devait être bien content de laisser sa place au Doyen, pour cette fois ! Archibald sentit une bouffée de colère lui monter au visage. Et de gêne… N’avait-il pas souhaité un moment plus tôt fuir ses responsabilités, tout comme il le reprochait à Brocéliande maintenant ?
« Le tracé de cette course à travers la Forêt des Rêves Multicolores a de même été approuvé par les deux adversaires ! Il a été convenu que Pégase, qui nous fait l’honneur de sa présence parmi nous, n’emploiera pas ses ailes et son don pour voler afin de préserver l’équité du duel ! »
Archibald hocha à son tour la tête. Il n’y avait là rien dont ils n’avaient pas déjà évidemment discuté. Plus qu’un petit tour de cadran sans doute… Alors que le Doyen et Sindbad repartaient chacun de leur côté, le jeune homme eut un coup d’œil pour les sentinelles placées dans les cieux pour surveiller une éventuelle tricherie, Peter Pan et Levis en tête… Tout était en place. Légère appréhension en posant une main sur l’encolure de Pégase… Le cheval ailé donnait l’impression de ne pas le voir. Et Archibald n’avait rien pour l’amadouer, quoiqu’il eut peu d’espoir de le séduire d’une simple carotte… Pas assez bien pour lui ! Mais s’il était distant, Pégase demeurait docile…
« Allez… S’il te plaît… Ce n’est pas le meilleur moment pour se ridiculiser ! conjura le jeune homme, se tenant à sa gauche. Ce ne sera pas long, promis ! Enfin, ça dépend de toi aussi… »
Ah, comment procédait-on ? Lui tenir la tête… Un pouce dans sa bouche… Et… c’était bon ! Soulagement ! A croire que tout cet attirail avait en effet était réalisé sur mesure pour le cheval légendaire… Archibald le remercia d’un sourire, et eut pour sa part la sensation d’être aussi léger pour lui qu’une plume, une fois maladroitement monté. Ses rares ballades à cheval - poney aurait corrigé Kate - s’étaient faites avec étriers !
Et alors que Loup devait être passé au stade des paris, car toutes les occasions sont bonnes, le coup de gong attendu résonna dans le petit matin ! Aladdin n’eut qu’à effleurer l’étalon noir de ses pieds nus pour que celui-ci se rue en avant, déjà au galop, dans un nuage de poussière !
Archibald voulut l’imiter dans l’instant. Mais le voilà catapulté sur la piste ! Pégase n’avait pas l’intention d’attendre ses directives pour rattraper Shetan ! Les deux cavaliers avaient déjà quitté les pelouses de la Tour, disparaissant pour de bon dans la Forêt.
Le jeune homme n’en était pas particulièrement satisfait, se contentant de s’accrocher du mieux possible aux rênes tout comme à la crinière opaline de sa monture ailée, brinquebalé du garrot à la croupe ! Il se sentait beaucoup moins à l’aise à filer comme une rafale de vent entre les arbres au tronc noueux, que d’être libre dans les cieux ! Pourtant, Archibald était sûr que Pégase ne s’était pas encore lancé au grand galop. Pour preuve, il restait en retrait de l’étalon noir de quelques foulées, sans pour autant que le jeune homme ne le sente forcer.
Aladdin devait partager le même avis, prenant la peine de se retourner à demi, jetant par-dessus son épaule.
« Dîtes à votre cheval qu’il n’a pas besoin de se retenir ! Ne sous-estimez pas Shetan, tous autant que vous êtes ! Shetan ! Né du sable, engendré par la nuit noire, et buveur de vent ! Entendez ces paroles ! »
Les joues rougies par l’effort, les mèches de cheveux s’agitant au désespoir de tout spray fixant, Archibald n’avait rien à rétorquer. Il n’osait pas talonner Pégase pour le pousser à accélérer, car le cheval ailé n’en avait nul besoin ! Et quand bien même gardait-t-il ses ailes placidement repliées, le jeune homme avait l’impression de galoper droit vers une époque qu’il n’avait pas connue, l’époque où un cheval comme Pégase était admiré du monde entier, où ses exploits n’étaient pas cantonnés à des représentations décaties !
Longeant une haie touffue d’aubépine, les deux cavaliers émergèrent de cette longue courbe quasiment épaule contre épaule, Shetan à la corde et en première position. Les foulées du gigantesque étalon noir étaient tout aussi monumentales que sa carrure, ses sabots creusant de véritables cratères à chaque fois qu’ils s’abattaient sur le sol, dans un martèlement cadencé. A l’opposé, Pégase touchait à peine terre, comme s’il foulait plutôt l’écume des flots déchaînés, souverain. Mais l’étalon noir ne pouvait pas être montré du doigt pour autant, sa fougue suppléant ce qu’il perdait en grâce face au cheval ailé !
Archibald bascula brutalement sur le côté, évitant une branche basse qui lui fouetta toutefois la cuisse. Ils traversaient des recoins de la Forêt que le jeune homme n’avait jamais vus, et qu’il ne pourrait pas non plus admirer à cette occasion ! Tout allait si vite ! Et dire qu’on disait qu’un cheval au galop ne pouvait pas être plus véloce que la marée montante ! Encore l’une de ces idées reçues qu’on leur inculquait dans son monde… pour être démenties ici…
Shetan avait pendant ce temps accrut son avantage, grignotant mètre après mètre, bondissant de l’avant. Ils avaient dû parcourir la moitié du tracé. Avalé aurait été plus juste ! Et Aladdin devait avoir l’habitude de le monter, parfaitement en osmose avec le cheval, et à mille lieux du sac de son brinquebalé sur le dos de son cheval qu’Archibald s’imaginait être… Cependant, le jeune homme ne se voyait pas incriminer Pégase !
Leur seconde rencontre était encore plus mouvementée que la première, pour ce qui était du trajet en tous cas, et c’était tout ! Pour un peu, devoir échapper au visage de flammes de Lord Funkadelistic lui aurait paru un obstacle tellement plus aisé à négocier…
Archibald fit la grimace. Pégase parut deviner ce qu’il avait en tête, et combla une partie de son retard d’un seul bond. Qu’est-ce que l’héritier de Bellérophon imaginait ? Qu’il pouvait… perdre ?
« Vous avez promis de ne pas voler ! lui cria Aladdin, alors que les deux cavaliers étaient quasiment épaule contre épaule. Vous l’avez promis !
- Et Pégase ne l’a pas fait ! répliqua aussi sec Archibald. Je suis sûr que vous le savez d’ailleurs ! Il s’est contenté de sauter !
- Nous verrons ce que pourrons nous dire vos sentinelles de l’air !
- Bah, ce n’est pas ma série préférée », maugréa le jeune professeur, oubliant qu’Aladdin ne faisait référence qu’à Peter Pan et autres surveillants.
Dans les cieux, bras croisés, les yeux pétillants, la Némésis légendaire du Capitaine Crochet surveillait justement la course avec un détachement amusé. Le parcours ne présentait pas de grandes difficultés. Un passage sous une cascade, quatre ou cinq pentes un peu raides et rendues glissantes par le gel, un pont suspendu au-dessus d’un précipice… La boucle elle-même ressemblait à un ovale légèrement plus large d’un côté, un croissant de lune timidement esquissé.
Trois cents pieds en-dessous, Archibald n’avait pas été en mesure d’ajouter grand chose, la bise soulevée par les deux chevaux le laissant sans voix. Il se serait cru perdu sur une lande désolée, courbé contre le vent. Et il ne pouvait même pas se protéger d’un bras, sans risque de lâcher les rênes ! Archibald faisait confiance à Pégase, sans être vraiment persuadé qu’il soit lui capable de rester sur son dos alors qu’il galopait aussi férocement !
A l’instant, ils venaient d’aborder une interminable ligne droite, et tout aurait dû être plus simple, si un énorme morceau d’écorce, telle une coque de navire éventrée, ne s’était pas abattu en travers de la piste, juste après le passage de Shetan ! Le cheval ailé ne ralentit pas, comme s’il comptait passer au travers de cet obstacle, le faisant voler en une pluie d’éclats de bois…
Le jeune homme rentra la tête dans les épaules, ferma les yeux… Il avait eu raison ! Pégase avait sans doute réalisé que l’étalon noir qui lui était opposé n’était pas non plus un coursier ordinaire, et que finalement, ne pas pouvoir voler représentait bel et bien un handicap. Il ne devait pas lui céder un pouce de terrain !
Shetan et son cavalier filait maintenant avec près de cinquante foulées d’avance, les animaux de la forêt fuyant au-devant de cette tornade de piétinements et de vapeur. De grassouillettes oies sauvages abandonnèrent précipitamment leur étang à leur passage, (Pas le temps de voir si Nils Olgerson leur tenait compagnie !) et Archibald ne manqua pas le coup d’œil envieux que leur adressa Pégase tandis qu’elles s’éloignaient à tire d’aile. Si le jeune homme de son côté n’aurait pas dit non à un bref envol, ce n’était pas par volonté de tricher, mais plutôt de se repérer depuis les cieux. Il n’avait plus aucune idée de l’endroit où ils se trouvaient !
Le Forêt des Rêves Multicolores était encore remplie de recoins inexplorés, inattendus, inclassables ! On ne pourrait pas blâmer Archibald de ne pas tous les connaître, car tout le monde était dans ce cas, même le Doyen. La seule solution était donc malheureusement de se servir de Shetan comme point de mire, et de croiser les doigts pour le doubler au dernier virage !
Ils se déplaçaient encore plus rapidement que le jeune homme ne l’aurait cru. La Tour, dont les étages supérieurs étaient toujours restés en vue, se rapprochait de nouveau, les citrouilles de plus en plus volumineuses. L’arrivée ne serait plus très longue à se dessiner elle aussi ! Pégase augmenta encore ses foulées, accélérant la cadence, et jamais il ne semblait que son allure puisse devenir saccadée à force de redoubler d’efforts. C’était assez déroutant… Et finalement assez plaisant, comme l’impression de glisser sur une mer de nuages… De voler. Oui, de voler même si sa monture et lui étaient brimés !
Archibald éclata de rire de bon cœur, comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps cette année ! Ses idées noires étaient derrière lui, et chaque bond en avant les éloignait un peu plus. Pour un peu, si le jeune homme avait encore eu besoin de preuve, cela l’aurait définitivement convaincu de l’influence de la magie dans ce monde !
Et tout à coup, tout lui parut bien plus simple : finalement, pourquoi donc ressasser ses malheurs ? En dehors de ses aspects extraordinaires, sa situation n’était pas si mauvaise ! Et s’il était là, à monter ce cheval pour remporter une course, c’était bien la confirmation qu’il avait choisi de passer à l’action. Plus question de se morfondre dans ce cas ! Il s’était un peu trop complait à se plaindre ces derniers temps, et tout bien considéré, Archibald n’aimait pas cela. Etait-ce la proximité de Pégase qui lui rendait son courage et dissipait ses doutes ? Il n’avait plus qu’à se laisser porter ! Balayant ses craintes d’un nouvel éclat de rire, le jeune homme encouragea pour la première fois sa monture, n’hésitant plus à lever la voix, à lui tapoter les flancs d’une main.
Ce fut un véritable coup de semonce pour Pégase, à croire qu’il n’attendait que ç ;a pour réellement donner sa pleine mesure ! Négociant un virage serré, Shetan venait tout juste de disparaître derrière un gros chêne, Aladdin couché sur son dos. Mais notre héros n’avait plus peur de se laisser distancer. D’un claquement de sabots, Pégase pouvait revenir à sa hauteur ! Archibald s’oubliait complètement à présent, sa monture et lui enveloppés dans l’atmosphère unique de la course, mais tendus malgré tout vers le ruban à déchirer sur la ligne. Cependant, ce n’était plus cet enjeu qui leur importait désormais, pas du tout ! Le jeune homme l’avait abandonné avec ses déceptions, grisé par l’osmose le liant enfin à Pégase. Son cœur s’emballant au rythme des foulées de celui-ci, Archibald cligna des yeux machinalement, ne se souciant guère de la sueur glacée.
Il était franchement bien plus exalté qu’il ne l’avait été des mois durant, et cette seule sensation était ô combien savoureuse. Le chemin devant lui taillé dans la Forêt n’existait plus que pour lui permettre de se défouler librement, enfin ! Le jeune homme ne remarqua même pas le regard noir que lui jeta Aladdin en réalisant qu’il le talonnait de nouveau. Son esprit tout entier était ébranlé par de véritables éclairs de pure furia : Pégase, une gueule informe débordante de crocs, un homme armé d’une lance à contre-jour, un soleil de plomb obscurcissant tout… Il manqua glisser et tomber de cheval !
Ce que le fier Aladdin prit évidemment pour une basse manœuvre destinée à le couvrir de ridicule. Shetan et lui étaient à présent seconds ! Se redressant à demi au mépris du danger pour mieux frapper la croupe de l’étalon noir d’un poing rageur, il le fit piquer des deux, le relançant dans la course. La bête roula des yeux déments, lèvres retroussées, son corps formidable gris de sueur ! De toute évidence, Shetan se trouvait nettement au-delà de ses limites désormais, et il ne pourrait pas tenir longtemps une telle cadence.
Mais la ligne d’arrivée était si proche…
Les représentants de la Tour l’avaient bien compris, et avaient rejoint leurs homologues dans leur havre de dunes. Les deux factions tâchaient de demeurer aussi placides que possible, mais des intentions à la réalité, beaucoup ne parvenaient pas à éviter un faux pas.
Peter Pan non plus, qui s’était pris de passion pour le duel opposant ces deux bêtes magnifiques ! Il tourbillonnait maintenant dans les airs pour tromper son enthousiasme, tapant des mains lui aussi ! L’ultime difficulté, le pont suspendu enjambant la Vallée de la Brume Eternelle, se dressait face à eux. Personne ne passait jamais par là, depuis que la Tour avait aménagé d’autres sentiers beaucoup plus praticables. Le lieu lui-même était le plus souvent oublié, dans les esprits et sur les cartes récentes.
D’un brusque écart sur sa droite, Shetan imposa sa masse et reprit le commandement de la course, s’engouffrant le premier sur ce pont qui ne permettait pas à deux chevaux une traversée de front. Aladdin se permit un ricanement de triomphe en remportant cet avantage ! Archibald lui répondit d’une odieuse grimace doublée d’un clin d’œil. Et tant pis si Aladdin ne le vit pas, le pont déjà à moitié franchi, faisant voler au passage quelques unes de ses planches ! Mais il aurait mieux valu que le jeune professeur ait pu découvrir le rictus de satisfaction de son adversaire… Cela l’aurait peut-être préparé à ce qui l’attendait.
Peter Pan pour sa part leva la tête, s’ébouriffant les cheveux. Où donc ce Djinn avait-il pu disparaître ? Son naturel dissipé avait repris le dessus, et il s’était désintéressé de son vis-à-vis, qu’il avait immédiatement catalogué comme ennuyeux. Et Peter n’aimait rien moins que s'embêter ! D’une pirouette, il se remit tout de même à scruter les alentours. Ce Levis avait-il sciemment déserté les hauteurs alors qu’il était censé surveiller le déroulement de l’épreuve ? Un torrent de craquements lugubres le tira de ses suppositions.
Le pont suspendu s’était disloqué à l’instant, se dispersant en mille morceaux dans le vide !
Aladdin et sa monture l’avaient traversé juste à temps, mais pas Archibald et Pégase, tous deux déjà invisibles dans la mer de brouillard. Le gouffre les avait littéralement engloutis ! Et l’envoyé du Sultan se ruait droit vers l’arrivée… Aladdin n’avait pas même jeté un œil en arrière, si tant était qu’il se fût aperçu de quelque chose ! Bouche bée, l’indécision lui tenaillant les entrailles, Peter aperçut le Djinn qui revenait prendre sa place à ses côtés… Se pouvait-il que le triste fantôme de fumée ait causé la destruction du pont ? Que les Mille et Une Nuits aient volontairement choisi la tromperie ? La triche, c’était bon pour les pirates, pas mieux !
A l’horizon, il était possible de distinguer les premiers rangs des spectateurs agiter les bras et s’époumoner à qui mieux mieux. Une poignée de courbes plus ou moins sinueuses séparait encore Aladdin de la victoire.
Et rien de plus désormais.
Peter Pan se résolut à plonger dans la Vallée, et tant pis pour sa mission de surveillance ! De toute façon, la course était perdue, alors à quoi bon ! Le jeune garçon attrapa au hasard une pensée agréable et se lança telle une fusée de feu d’artifice vers le précipice.
« Par la griffe de Crochet, qu’est-ce que… » hoqueta-t-il encore en s’approchant !
Dans son dos, Shetan et son cavalier s’engageait sur la dernière ligne droite, la Tour les écrasant de toute sa hauteur à présent, immense point de mire à portée de sabots.
Aladdin dégustait déjà sa victoire. Le Sultan allait le couvrir de pièces d’or ! Il aimait l’or. Il pourrait offrir à sa mère de nouvelles…
Il aurait aimé se frotter une oreille, dont le bourdonnement croissant le dérangeait. Lorsque ses tympans lui donnèrent l’impression d’exploser, c’était trop tard. Il glissa, s’effondrant sur le sol comme une masse. Shetan poursuivit quelques mètres à peine, chancelant lui aussi, et quittant la route pour les fourrés.
Bellérophon et Pégase venaient de remporter la course, sous les vivats et les cris de surprise de la foule ! Le cheval ailé avait même adopté l’hamble, comme pour parader ! Une partie de ses élèves, dont Loup chef d’une meute improvisée bien peu lupine pour l’occasion, ouvrit une brèche et le jeune homme se retrouva bien vite encerclé !
« Hey, Hey, je le savais m’sieur, j’avais parié sur vous ! lui cria le fils de JR, remuant la queue de contentement. Poussez pas vous autres ! »
Mais c’étaient là les professeurs improvisés surveillants qui intervenaient à nouveau pour rappeler à l’ordre les spectateurs les plus fervents. Ce n’était pas le moment pour la Tour de paraître incapable de contrôler ses ouailles ! Archibald n’en avait cure toutefois, se dirigeant vers l’enclave des Mille et Une Nuits. Il avait de nombreuses personnes à saluer… Ou à moucher !
Le Doyen aussi trépignait, le résultat de la course pourtant relégué au second plan, le seul dignitaire des deux factions à être dans ce cas.
« Il l’a fait… Oui, il a réussi… Bellérophon et Pégase… Ils se sont finalement reconnus… »

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