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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 18/12/03

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Où les influences sont multiples et s’entrecroisent et où Archibald ignore la petite musique de nuit…

Chapitre 04 > Chapitre 05 [PDF] > Chapitre 06

ous n’auriez pas besoin de lui…, susurrèrent les Muses. Vous êtes Apollon. Le Soleil Victorieux. Vous avez vaincu le Fou d’Hadès…
- Vaincu ? répéta Schopenhauer, faisant brutalement volte-face. C’est à peine si je l’ai tenu en échec…, acheva-t-il dans un souffle.
- Mais il a suffi que vous revêtiez votre véritable apparence, celle d’Apollon… »
Il les fit taire d’un geste.
« Assez de vos compliments sans fin ! Ne comprenez-vous pas ? J’ai dû fuir ! Lorsque je l’ai laissé sur place… Sa réaction… C’était celle d’une chatte voyant une souris disparaître dans son trou, rien d’autre… Pas celle d’un perdant. C’est bien là ce qui est inquiétant… »
Il s’éloigna à grands pas, avide de goutter un peu d’air frais. Aussitôt eut-il cette pensée que les couloirs s’ouvrirent devant lui, dans le silence le plus absolu. Le sol se mit également à bouger, adoptant une pente douce, en spirale, puis remontant lentement…
Et en quelques secondes, Schopenhauer émergea dans les jardins de l’Hélicon. Son nouveau domaine. Ce n’était pas lui qui se l’était approprié, encore moins qui l’avait conçu. Il n’avait fait que suivre les Muses, venues le trouver… Et le voilà qui était de retour en Terres de Féerie. Bien sûr, cela n’avait rien de semblable à ce que vivre ici représentait pour lui lorsqu’il était encore simple élève de la Tour, ou bien Lord Funkadelistic. Mais il n’était plus question d’exil ou de destruction. Quoi qu’il en soit, il était à nouveau en Féerie sans y être. L’Héliscon était un domaine fantôme, qui n’ouvrait pas ses portes à tous, loin s’en fallait. Si son maître ne voulait pas de telle ou telle personne, jamais celle-ci ne parviendrait à percer les frontières de ce domaine.
Les Arts. L’Inspiration. Le Repos. Tel était ce qu’il pouvait redécouvrir ici. Schopenhauer se sentait hors du temps dans cette invisible enceinte. Un sentiment ô combien agréable… et pernicieux. Car il lui était impossible d’y goûter pleinement. Cendrillon l’attendait toujours, perdue seule dans les profondeurs infernales… A nouveau, son regard se voila sous le coup de la colère, et la beauté du lieu se dissipa instantanément. Les Muses lui avaient proposé plusieurs fois déjà d’attaquer Hadès. Qu’il ne lui résisterait pas, pas à lui, Apollon, le dieu rayonnant, le dieu de Lumière, chassant l’obscurité au cœur du monde ! Leurs discours étaient tentants, inutile de le nier… Et depuis qu’il avait mis la main sur le Miroir de John Dee, encore plus.
Une fois alors, il avait été tout prêt de provoquer un duel à distance, de profiter de la surprise pour mieux frapper… Se retenir avait été ardu, mais cela n’aurait été qu’un acte de provocation ! Il ne s’agissait pas de se comparer au souverain de l’outremonde, mais de ramener Cendrillon avec lui, et cela ne l’aurait pas aidé. Les Muses, évidemment, ne partageaient pas son opinion. Il devait imposer sa grandeur à la face de tous, et surtout de ses adversaires ! Mais si son projet d’invasion des Enfers n’était absolument pas remis en cause, il était impératif qu’il puisse tout d’abord régler quelques différents…
Passant près de la fontaine jadis créée d’un coup de sabot par Pégase, il sourit férocement à son reflet. Ce n’était pas une question d’honneur ou de respect, sûrement pas ! se gaussait-il intérieurement. Il était toujours prêt à trahir, tuer, ou manipuler ceux dont il aurait besoin. Tout au plus s’était-il adouci en envisageant, peut-être, une contrepartie quelconque, si cela ne nuisait pas à ses propres intérêts. Mais certainement pas avec tout le monde.
Pour la première fois depuis longtemps, Schopenhauer se permit néanmoins un soupir distant… Il allait devoir quitter l’Hélicon, encore. Mais pas pour rattraper Bellérophon. Quelqu’un d’autre attendait sans le savoir qu’il abandonne son havre de paix pour lui.


Locke se dit qu’il y aurait eu tout de même mieux que de mourir sur un parking désert. Mais au moins, n’était-il pas souterrain, c’était toujours ça de gagné ! Il avait horreur des endroits couverts. Si ce n’étaient les chambres, avec un bon lit, et une gentille fille sous les draps…
Ce qui était loin de correspondre à sa situation.
A terre, entouré de quatre hommes de main en costume et cravate d’un impeccable anthracite, il n’avait pas de quoi fanfaronner. Chacun d’eux était deux fois plus large d’épaule que lui, et surtout, était armé. De pistolets automatiques équipés de silencieux et beaucoup moins voyants sous leur veste que leur imposante musculature. De toute évidence, ils en avaient plus qu’assez d’être retenus ici, et auraient préféré être ailleurs.
Locke aussi.
« Bon, finissons-en ! grommela le plus élancé des quatre, aux cheveux en bataille aplatis par ses lunettes de soleil. Je crois qu’il a eu son compte question bastonnade.
- Tout à fait d’accord avec vous…
- Ah, la ferme ! »
Les mâchoires de Locke percutèrent une fois de plus le béton froid. Si seulement ça n’avait été que ça… Ils n’avaient évidemment pas manqué de lui écraser les mains à grands coups de talon, non sans lui avoir précédemment tordu quelques phalanges. C’était vraiment par pur sadisme, puisqu’ils comptaient l’éliminer au final. A quoi bon s’en prendre à ses précieux instruments, ses mains qui lui avaient permis de toujours trouver de quoi manger ? Car Locke était musicien, et un bon. Non, le meilleur. Et peu importe qu’on lui confie une guitare, une contrebasse, ou un piano ! Le jeune homme aurait pu jurer qu’il les sentait se plaindre des tourments endurés, comme si elles réagissaient indépendamment du reste de son corps…
Il aurait pu en rire, en se souvenant de certains films qu’il avait vus depuis qu’il était arrivé dans ce monde, mais il n’en avait plus le courage. Qu’ils arrêtent de palabrer et qu’ils tirent, bon sang !
« Si tu n’avais pas touché la femme du boss, t’en serais pas là, lui lança l’un de ses quatre exécuteurs, se trompant dans l’interprétation de son regard. Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même, pauvre crétin !
- C’est que ça ne la dérangeait pas trop.
- La ferme, on t’a dit ! »
Trois le relevèrent sans ménagement, l’un cogna… Encore un bon uppercut, dans le foie. Les gaillards savaient pertinemment où frapper pour faire mal. Ce n’était pas quelque chose qui s’apprenait en une seule bonne bagarre. Il fallait avoir brisé son lot d’os en tous genres et perforé quelques organes. Mais malgré ses réflexions amères, les pensées de Locke commençaient sérieusement à s’embrumer, sous cette pluie de coups.
« Comment tu peux encore t’amuser à nous narguer, après ce que t’as fait ? le rabrouait-on. Tu as trompé tout le monde dans la boîte, et pas seulement le boss !
- Oui, c’est sûr, vous allez beaucoup me regretter, je présume ?
- J’en peux plus, intervint l’un des autres gardes du corps. Je crois qu’il se taira pas tant qu’on l’aura pas farci comme une dinde de Noël !
- Quel joli prog… »
Locke serra soudain les dents à se briser les molaires, mais il ne put que reculer sous l’impact, et s’écrouler sur le sol. On venait de lui tirer dessus, une première balle, en plein dans le genou droit. Pourquoi avait-il aussi froid alors que la chaleur visqueuse du sang, son sang, lui coulait sur les jambes…
« Vous avez vu ? Ca fonctionne plutôt bien, on l’entend plus ! se gaussait le quatuor ricanant.
- Efficace, ouais !
- Je crois qu’on devrait recommencer…
- Et qu’est-ce qu’on pourrait bien viser cette fois ? »
Chaque réplique était un peu plus venimeuse que la précédente. Locke n’en avait cure, pas vraiment concerné par les débats de ses bourreaux. Ils devaient se croire dans Reservoir Dogs, mais ils manquaient un peu de verve pour jouer les QT de service.
« Tu t’es vraiment cru tout permis, n’empêche ! C’est vrai que tu te débrouilles… Oh, pardon, débrouillais pas mal question musique, mais c’est pas parce que t’étais le meilleur musicien de la boîte que tu avais le droit de faire n’importe quoi !
- Le boss te faisait confiance…
- Et alors ? Je ne lui ai pas demandé. Et vous, vous n’êtes qu’une bande d’envieux en fin de compte ! Mais bon, sans vouloir vous vexer, vous ne risquez pas de pouvoir espérer mieux. Les gros bras, ça ne monte pas dans la hiérarchie, même en grimpant sur les cadavres…
- Si tu le dis ! Mais on va au moins pouvoir en ajouter un de plus à la pile », gronda le chef de meute, vérifiant machinalement que son silencieux était solidement vissé.
Locke aurait aimé pouvoir se relever, les bras en croix, histoire de faire une victime pleine de panache, mais c’était déjà bien trop pénible pour lui. Il espérait qu’il ne sentirait pas une fois de plus son crâne cogner contre le béton.
« Messieurs, messieurs ! Votre petite sauterie est tout de même bien bruyante ! » fit une voix dans leur dos.
Sur le parking dépourvu de tout lampadaire, sa silhouette demeurait invisible, mais ses pas résonnaient dans les flaques d’eau…
Immédiatement, les quatre hommes de main se détournèrent de Locke pour faire face au nouveau venu. Le moins que l’on puisse était qu’ils ne l’avaient jamais vu, au club ou ailleurs. Ce n’était donc pas un ennemi de leur boss… Alors que venait-il faire ici ? Il n’avait pourtant pas l’air d’un vagabond dérangé par leur vacarme, quoi qu’il ait pu affirmer. Sa démarche sèche se glissait dans un long manteau noir, et si son visage était aussi blême que celui de Locke, son sourire était pourtant cruel, et son regard enflammé heureusement pour eux dissimulé derrière ses lunettes. Il retenait d’une main un objet oblong jeté en travers de ses épaules. On aurait dit un sabre dans son fourreau.
Quatre pistolets se pointèrent droit sur lui.
« Tu ferais mieux de trouver un autre coin pour passer la nuit, tu sais ! Tu trouveras pas de cartons dans le coin ! »
L’autre s’arrêta net.
« Oh, quelle mise en garde soignée…
- Dîtes les gars, coupa le plus chien fou des hommes de main, vous trouvez pas comme moi que les beaux parleurs se sont donnés rendez-vous ce soir ? On devrait en profiter pour faire d’une pierre deux coups, non ? »
Les malfrats échangèrent des regards vifs mais indécis, la mine fermée. C’était une idée séduisante ! Mais imprévue. Deux corps à faire disparaître au lieu d’un seul. Bon. Après tout, ils pourraient maquiller ça en rixe, c’était aussi bien qu’un suicide. D’autant que l’option suicide avec balle dans le genou au préalable n’était pas franchement courante…
Tous les quatre étaient tout de même bien capables de s’en rendre compte. L’arrivée de cet inconnu leur offrait une nouvelle solution.
« Oublie la mise en garde, le harangua donc celui qui se posait en meneur, tu aurais dû réfléchir avant de fourrer ton nez dans ce qui ne te regarde pas ! Maintenant, c’est trop tard ! »
L’autre libéra d’un pouce la lame de ce qui était bel et bien un sabre.
« En effet, c’est trop tard, répondit-il en reprenant sa marche en avant, mais vous vous trompez sur une chose, ce qui se passe ici me concerne… »
A ces mots, Locke, que tout le monde avait laissé se traîner dans un angle mort adossé à un enjoliveur délavé, éclata de rire.
« Qu’est-ce qui te prend toi, tu veux y passer le premier ?
- Déguerpissez vite, leur renvoya-t-il tout de go, la voix encore pâteuse, mais ferme. Vous ne savez pas ce qui vous attend…
- Arrête un peu de délirer !
- Il ne vous fera pas de cadeau… »
Le musicien avait reconnu celui qui était apparu devant eux comme surgi des ténèbres. Et il n’aurait jamais cru le revoir un jour, surtout pas à cet instant ! Mais ses quatre bourreaux n’en savaient rien, et considéraient à présent qu’ils avaient assez perdu de temps. Quelques douilles et puis s’en vont…
« Vouloir jouer au plus malin en se promenant la nuit avec un sabre… Tu dois pas être bien net… »
Le rire du nouveau venu fit écho à celui de Locke.
« Je vois pas ce qu’il y a de drôle, c’était ton oraison funeste ! aboyèrent les trois suiveurs.
- On dit funèbre, bande de crétins…, corrigea Locke.
- Bon, cette fois, ça suffit ! »
L’un des hommes de main se pencha vers lui et l’attrapa par le menton, le canon encore fumant de son arme collé sur sa tempe. Locke ferma les yeux… Et le bad guy se retrouva soudain assis à côté de lui, la tête branlante, à moitié en train de s’étrangler.
Dénudant entièrement sa lame, le nouveau venu avait projeté son fourreau droit sur la pomme d’Adam de son assaillant, d’un seul mouvement de bras ! L’impact avait été si puissant qu’il en avait toujours le souffle coupé.
« C’est trop tard pour ranger ton sabre minable acheté cent dollars dans le quartier chinois, mon pote… T’en as trop fait ! » gronda le meneur des hommes de main.
Son sabre, une vulgaire copie bon marché ? C’était vraiment de trop. Lord Funkadelistic se décida à les châtier. Les automatiques entrèrent eux aussi en action, mais ne produisirent qu’un crépitement d’étincelles, là où le nouveau venu s’était tenu. Il avait déjà surgi dans leur dos ! Locke regarda en tremblant trois corps disloqués rejoindre celui de leur camarade en costume gris… Enfin, il parvint à lever les yeux vers son sauveur.
« Schopenhauer… Mais qu’est-ce que tu fais ici !
- Je suis venu te chercher, répondit simplement l’autre, ramassant le fourreau de son arme avec une petite moue de dégoût pour le malfrat au regard vitreux qui en avait été victime.
- Ah bon ? Et pourquoi ça ?
- J’ai une mission à te confier, poursuivit-il sur le même ton, le toisant de toute sa hauteur.
- Eh bien, comme ça, c’est clair et net. Pour une fois, avec toi, c’est rare… Alors, tu n’es plus le Lord Funkadelistic terrifiant Féerie ?
- Tu me connais depuis plus longtemps que ça… », fut néanmoins sa seule réponse.
Locke haussa les épaules. Aïe… La douleur était remontée en lui vertèbre par vertèbre, envahissant chacun de ses os. Il avait l’impression de pouvoir tous les sentir un à un, vibrant à se rompre. Mais, ce n’était pas si mal, pour quelqu’un qui avait frôlé la mort… Se retrouver au service de Schopenhauer serait bien pire encore.
« Pourquoi… Pourquoi as-tu utilisé un sabre ? voulut-il justement dévier le cours de leur étrange conversation. Pour un grand magicien tel que toi…
- Je ne tenais pas à me signaler en laissant des traces de magie derrière moi. J’ai déjà commis assez d’erreurs.
- Incroyable… Je sais bien que nous nous sommes perdus de vue depuis des années, mais entendre ça de ta bouche… Hey, attention ! »
Schopenhauer l’avait remis debout, l’attrapant fermement par le collet. Locke s’était attendu à hurler sous le coup de la souffrance et de son genou réduit en miettes, mais le cri ne vint pas… Il cligna des yeux, réalisant que quelque chose s’était produit. Cela faisait si longtemps maintenant qu’il n’était plus habitué à la magie, en dehors de la sienne… Une aura nacrée enveloppait les doigts de Schopenhauer, à la fois de feu et de glace.
« Tu m’as… soigné ? hésita-t-il, tout en faisant jouer les articulations de ses mains.
- Il le fallait bien… Mais c’est toujours moins démonstratif que si je m’étais battu avec eux de la même façon. Bien… Le temps presse, nous devons discuter. Suis-moi. »

Locke aurait bien voulu répondre d’une réplique adéquate, mais l’ancien Lord Funkadelistic l’entraînait déjà derrière lui, le saisissant fermement par la manche, et d’un bond… ils enjambèrent la moitié de la ville, voltigeant à travers les sommets des immeubles tentaculaires, cent pieds au-dessus des rues, la brise nocturne le laissant pantelant… Il récupéra, courbé en deux, au fond d’une ruelle malodorante.
« Les Bottes de Sept Lieues ! Tu les as toujours ! Je croyais que tu avais fait amende honorable…
- Décidément, tu es bien mal informé, rétorqua sèchement Schopenhauer, chassant les plis de son manteau d’un revers de main.
- Peut-être, mais auparavant, il y a longtemps que tu m’aurais cloué le bec pour avoir autant parlé… Tu as changé…
- J’ai rencontré plus pénible que toi, pour tout dire, ricana Schopenhauer en songeant à Bellérophon.
- Ca existe ? Je plaisante, je plaisante. Mais je ne faisais pas référence qu’à ça. J’ai beau être rouillé, tu n’étais pas… Tu n’es pas…
- Je me suis noyé dans la Fontaine de Jouvence, et j’en suis revenu. Depuis, certains se plaisent à croire que je suis devenu Apollon.
- Je vois… Bon, c’est pas tout ça, mais je commence à prendre froid ! Et je trouve que je suis resté un peu trop longtemps dehors, ce soir, si tu vois…
- Oui. Notre table est déjà réservée.
- Une table ? Tout cela semble vraiment très planifié. Un peu plus, et je jurerais que c’est toi qui a révélé d’une manière ou d’une autre ma liaison…
- Tu me crois capable d’une telle fourberie ? fit Schopenhauer d’un ton égal.
- Bien sûr… »
Ils se turent un moment, puis Locke cala son pas sur celui de son sauveur inattendu. Ils traversèrent encore une ou deux rues, puis se retrouvèrent bientôt attablés dans le salon privé du Paradise Lost, le restaurant le plus raffiné de la ville, et de très loin ! Et, tout sauf par chance, ce remarquable établissement se dressait à l’autre bout de la zone d’influence de l’ancien boss de Locke. Le musicien peinait malgré tout à se détendre, haussant un sourcil après l’autre.
« Je ne me souviens pas que nous ayons jamais partagé un repas du temps de la Tour… J’étais le saltimbanque qu’on ne voulait pas à sa table…
- Tu n’avais pas vraiment à te plaindre pour autant, balaya Schopenhauer d’une voix où perçait l’agacement. Je n’ai jamais compris, concéda-t-il pourtant avec une pointe d’interrogation sincère pour quelle raison tu as décidé de partir. Tu n’étais pas dans mon cas, c’est ton monde…
- Et c’est bien pour ça que je suis parti…, soupira Locke. Mais on dirait qu’on ne m’a toujours pas compris. Ni toi, ni les autres. »
Au vestiaire, il eut toutefois un petit sourire en découvrant la tenue de son ancien camarade de classe : un costume en daim visiblement taillé sur mesure, notamment un petit gilet boutonné sur une chemise de flanelle bleu nuit… Il avait toujours été amateur de tenues sortant de l’ordinaire, mais stylées. Voilà quelque chose qui n’avait pas changé non plus. Il fallait bien conserver une poignée de repères… De toute évidence, il avait envisagé la soirée et ses vêtements par rapport à leur visite au restaurant, sans se soucier le moins du monde qu’il puisse lui arriver quelque chose lors de son intervention sur le parking. Pas même une tache.
Ils dînèrent en silence, Lord Funkadelistic acceptant tacitement de patienter avant de poursuivre son exposé, accordant à Locke un moment pour se remettre Les serveurs se succédaient pour chaque plat, tout aussi discrets, tête basse... En fin de compte, les évènements s’étaient précipités, peut-être encore plus depuis la mise hors d’état de nuire de ses tortionnaires, un comble ! Locke s’était dit depuis le début que c’était une mauvaise journée. Et la soirée ne valait guère mieux. Tout du moins pouvait-il savourer…
« Tu vas devoir quitter la ville, intervint soudain Schopenhauer.
- Oui, merci bien d’ailleurs. Sans toi, je serais mort, je sais, je sais ! ajouta-t-il précipitamment avant que la remarque ne lui soit adressée. Bon… Tu as laissé ton sabre au vestiaire au fait ? Sans même nettoyer la lame, ça m’étonne de toi.
- Sache que ce n’est pas nécessaire avec cette arme. Elle aspire le sang de ses victimes, sans laisser la moindre trace… Je pensais t’éviter cette appétissante donnée avant de dîner.
- Trop aimable, en effet…, regretta trop tard Locke, encore plus face au rictus railleur de Schopenhauer. C’est moi ou je l’avais déjà vu dans le…
- Dans l’étude de Van Helsing, oui, admit Lord Funkadelistic à demi-mots. Et ce n’est pas du vol… Il me l’avait offert, peu de temps avant…, commença-t-il, puis se ravisant, c’est un souvenir de son séjour au Japon, rien de plus. Tu te souviens de ce qu’il était à l’époque.
- C’est vrai que lui aussi vient de ce monde… Je me demande encore comment il a pu se retrouver à la tête de la Tour. Mais je présume que nous ne sommes pas là pour évoquer ce genre de souvenirs.
- En effet. Comme je te l’ai déjà dit, j’ai une mission pour toi.
- C’est gentil d’avoir pensé à moi…
- Un projet qui te permettrait de mettre tes talents en valeur.
- Vraiment ? fit Locke, se penchant en avant. Et à quel point ?
- Au point que tu seras enfin considéré à ton juste mérite. Et non plus oublié comme celui qui a causé tant de chagrin à tous ces parents éplorés.
- C’est fou ce que tu sembles compatissant tout à coup, grommela Locke, mal à l’aise. Tu connais l’histoire. Ils n’ont pas voulu me payer mon dû. Je les ai débarrassé de tous ces rats, et ils ont voulu me chasser à coups de pierres, comme ils l’auraient fait de l’un d’entre eux ! »
Il frappa du poing sur la table, manquant de renverser une coupelle d’argent. Son cynisme s’était apparemment usé à mesure que la nuit s’écoulait…
« Tu pourrais récupérer ton instrument pour commencer, lui indiqua son ancien camarade d’une voix calme. Ton < i>véritable instrument. »
La surprise de Locke lui fit ravaler sa colère.
« C’est pourtant l’un des Sept Objets Magiques, et la Tour ne doit sûrement pas être prête à me la céder. Je me suis engagé à le leur confier en échange de mon immunité.
- Ton exil, dirais-je, corrigea Schopenhauer, acerbe. Ne te fais donc pas d’illusion sur leurs agissement à eux non plus… Mais tout ça n’est pas un problème. Je saurai leur faire entendre raison.
- Encore un vol ? gloussa son compagnon à l’abri des bulles de sa coupe de champagne.
- Non, absolument pas, ni même un emprunt. Je fais référence à une restitution et bonne et due forme, décocha Lord Funkadelistic dans un sourire de renard, qui ne rassura pas pour autant Locke.
- Mais ensuite ? Je ne crois pas à un simple bon geste de ta part.
- Et tu as raison. En échange, je te demande de m’accompagner. Je dois me rendre aux Enfers. Pour Sauver Cendrillon.
- Je croyais qu’elle était m… »
Croisant le regard voilé de son vis-à-vis, sa langue se souda à son palet désormais complètement asséché, sans qu’il puisse achever sa phrase. Il avait voulu ne pas s’attarder sur la mention des Enfers, pensant que tout cela n’était qu’une vaste farce dont il appréhendait la chute à ses dépens. Mais ça…
« Tu… Tu es sérieux ?
- Je compte porter la bataille sur le terrain même d’Hadès. Mais cette offensive ne sera qu’une diversion. Tout seul… J’ai besoin que tu puisses agir sur les démons du monde inférieur.
- Intéressant…
- Les dompter… Les endormir… Les séduire… Ce que tu estimeras le plus juste. Mais les écarter… Te sens-tu capable de rivaliser avec Orphée ? »
Le sourire de Locke s’agrandit, recouvrant son naturel pour la première fois depuis longtemps.
« Orphée ? J’en fait mon affaire, sans problème ! Alors, abordons les choses sérieuses maintenant… Vas-tu me fournir une lyre à moi aussi ? »
Pour toute réponse, Schopenhauer quitta la table en secouant la tête, lui faisant signe de le suivre. Il avait déjà honoré le montant du dîner avant même qu’ils se mettent à table, ce qui priva Locke de dessert... Les voilà qui étaient déjà de retour dans le froid ! Debout sur les marches des escaliers de l’entrée, à quelques mètres des passants encore dans les rues à cette heure tardive. Locke haussa les épaules. Sans doute des courses de Noël en retard… Les magasins demeuraient ouverts toutes les nuits en cette période de l’année. Féerie n’avait pas cette souplesse, se souvint-il. Mais en Féerie, impossible de trouver à si peu de distance autant de violence et de bons sentiments entremêlés… Malgré les années, il n’était pas sûr de s’y être vraiment fait. Locke avait fini par être trahi également dans ce monde-ci... Une fois encore, sa bonne humeur s’était enfuie à peine réapparue. Cela devenait de plus en plus courant pour lui.
Les claquements secs du manteau de Lord Funkadelistic le tirèrent de ses réflexions. Il fendait déjà son chemin dans la foule clairsemée, sans même se retourner un instant pour vérifier que Locke avait bien pris sa suite. Son détachement était tel qu’il n’avait sûrement pas apprécié une seule bouchée de leur dîner, ses mâchoires réagissant mécaniquement, le tout simplement vu comme une étape de plus de son projet fou… Le musicien en aurait mis sa main à couper ! Quoique… Un doigt suffirait. Avec neuf, il serait toujours l’artiste le plus brillant de cette face de l’univers. Et de loin.
Schopenhauer s’était arrêté un peu plus loin, au bord du trottoir où des sapins chargés de guirlandes clignotantes avaient poussé comme par magie depuis quelques jours. Ah, les commerçants étaient toujours tellement prompts à embellir leur devanture… Locke voulut chasser ses idées noires, le rejoignant d’un pas bondissant, s’accordant au rythme guilleret de la rue. Bien, il respirait déjà plus facilement, c’était un progrès.
« J’ai encore quelqu’un à aller chercher, le héla Lord Funkadelistic, d’une voix pourtant atone. Monte. »
Et Locke de prendre place dans le confortable siège passager d’une Jaguar XJ Classique, un modèle de voiture dont même lui savait pertinemment qu’il n’était pas à la portée de tout le monde.
« Tu ne nous fais plus voyager avec tes bottes magiques ? ironisa le musicien, tandis qu’il passait un doigt sur le tableau de bord en érable laqué, qui aurait pu faire un très joli luth.
- Non. Dans le quartier où nous nous rendons, on pourrait être remarqué, et c’est la dernière chose dont j’ai envie. J’ai déjà bien trop attiré l’attention. Que je l’ai souhaité ou pas…
- Si tu le dis… Très bien alors, en route, petit bolide ! »
Lord Funkadelistic mit en route le moteur au ronronnement feutré les lèvres pincées. Locke était un musicien de génie, mais dès qu’il ouvrait la bouche, il devenait rapidement insupportable… Schopenhauer avait eu connaissance de ses velléités de troubadour, joignant le chant à sa musique. Un rêve qu’il lui avait été impossible de concrétiser, même une fois dans ce monde. Il pourrait toujours intervenir plus tard sur ce point sensible, si le besoin s’en faisait sentir.
Pour l’instant, ils avaient atteint un autre centre névralgique de la ville, aussi illuminé qu’en plein jour, la Jaguar émeraude glissant de rue en rue, ses vitres teintées tenant à l’écart ces joyeuses explosions de couleurs, tout autant que les chants de Noël, ou les rires des passants… Locke perdait pied, tandis qu’il n’avait plus rien pour accorder ses mélodies intérieures et s’échapper de son carcan. Il faillit ouvrir la portière à un feu de signalisation, avant de s’apercevoir que Lord Funkadelistic avait pris soin de tout verrouiller. Heureusement pour lui, celui-ci apaisa tout à coup le troupeau de chevaux piaffant sous le capot du véhicule, pour se garer en face d’un gigantesque magasin de jouets.
Soupirant de soulagement, Locke adressa toutefois un coup d’œil interrogateur à son ancien camarade d’études.
« Ne me dis pas que tu veux acheter des peluches qui parlent ou des épées en plastique ? Qu’est-ce qu’on vient faire ici ?
- Descends… »
Lord Funkadelistic lui accorda une fois de plus le strict minimum d’intérêt, laissant derrière eux la Jaguar ouverte aux quatre vents, comme si son possible vol ne lui importait pas le moins du monde. Locke, toujours aux aguets, dût presque courir pour revenir à sa hauteur, passant sous le porche d’entrée de l’enseigne ! Aussi ancien que le magasin était moderne. Et le voilà maintenant qui interpellait une jeune femme lui tournant le dos.
« Tiens, que dirais-tu de ceci pour Bellérophon ? lui dit-il en tendant une peluche de baudet. Puis… Bonsoir, petite sœur… »

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