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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 20/11/03

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Où mille et une affabilités sont échangées, et où Archibald comprend que les jeux ne sont pas faits…

Chapitre 03 > Chapitre 04 [PDF] > Chapitre 05

rchibald avait été de bien méchante humeur depuis qu’il était pour ainsi dire retenu en Féerie. Il l’avait été d’autant plus l’autre jour en émergeant de la Forêt des Rêves Multicolores, hirsute, après une nuit blanche en compagnie des sorcières en plein Sabbat. Et tout ça pour apprendre que, finalement, la délégation des Mille et Une Nuits n’était pas encore arrivée, et que leur retard pourrait s’estimer à plusieurs jours.
C’était bien la peine d’avoir multiplié les mises en garde ! On l’avait empêché de repartir avec Kate pour le week-end, on l’assignait à résidence dans une citrouille géante, et les rares fois où on le laisserait plus ou moins libre de ses mouvements, ce serait dans le but de retrouver Esméralda et ses consœurs… Qui semblaient disposé à lui donner plus de travail qu’il n’en demandait jamais à ses élèves que ce soit pendant ou après les cours.
Une rentrée tout simplement magnifique, bien sûr !
Dire que le jeune homme n’avait même pas pu fêter Halloween dans son monde d’origine. Alors ça… Oh, ce n’était pas la première fois, et il n’y avait pas de quoi s’épancher autant, mais tout de même, il avait espéré un geste de la part du Doyen. Mais le vieux sorcier s’était fait invisible, et peut-être l’était-il vraiment devenu, car Archibald ne se rappelait pas l’avoir croisé une seule fois depuis son vrai retour à la Faculté, au lendemain du Sabbat.
Il ne manquerait plus qu’il s’en plaigne ! grommela intérieurement le jeune homme, presqu’amusé. Voilà qu’il regrettait de ne pas voir le Doyen ? Ce devait bien être la première fois depuis qu’il avait mis les pieds ici. Comme si l’avoir sur le dos à la moindre broutille, le voir agiter sa canne en vociférant, rouler d’énormes yeux révulsés, ou être considéré comme un benêt et exclu de décisions le concernant pourtant au premier chef pouvaient lui faire regret ! Archibald ricana… Et se rendit soudain compte qu’il était tout seul dans l’étude. Où étaient donc passés tous les élèves ? Depuis qu’il avait été chargé de les surveiller chaque soir après les cours…
Bientôt, on ferait de lui le veilleur de nuit si ça continuait ainsi ! Archibald n’en revenait pas. Bien entendu, selon les dires de Miss Indrema, ce n’était qu’une manière de lui offrir du temps pour ses cours, et d’être sûr qu’il ne soit pas distrait ou tenté par quoi que ce soit. Peuh ! C’était avant tout bien pratique pour le tenir à l’œil, et être certain qu’il ne disparaisse pas à droite ou à gauche. Il s’était donc retrouvé consigné dans cet amphithéâtre, assis derrière son pupitre, une pile de livres à portée de main. L’étude étant ouverte aux deux facultés, il y avait parfois des tensions entre les Sciences Humaines et les Sciences Féeriques, comme toujours.
En de pareils cas, Archibald aurait dû intervenir. Sa conscience aurait dû l’y pousser, n’est-ce pas ? Mais à quoi bon ? Tant que les élèves ne se battaient pas à coups de pattes ou ne faisaient pas exploser la salle en expérimentant leurs tours de magie appris dans la journée, il n’y avait pas de mal… Il en résultait donc le plus souvent un léger chahut, mais si les responsables au-dessus de lui n’étaient pas satisfaits, ils n’avaient qu’à le remplacer. Ce n’est pas le jeune homme qui s’en plaindrait ! Les étudiants par contre… Les deux camps étaient visiblement contents d’être surveillés par quelqu’un qui n’accordait pas tellement d’importance à ce verbe. Jambes croisées sur le bureau, son siège transformé en fauteuil en bascule, un ouvrage poussiéreux sur les genoux, Archibald traînait sa peine jour après jour.
Sauf qu’il était donc tout seul à présent. Et à moins que tous les élèves aient décidé de se rendre au petit coin en même temps… Il y avait bien Loup, pour toujours demander la permission de sortir de façon un peu trop insistante pour être vraiment honnête, mais il lui devait bien ça. Il avait accepté de faire un petit détour lors de la sortie d’Halloween afin de remettre une lettre de sa part à Kate. Il n’avait même pas cherché à marchander, pour une fois. Et Archibald avait eu la réponse de la jeune femme, sans faute. Alors, que dire…
Il referma son livre dans un claquement sec, qui résonna dans le silence. De toute évidence, les couloirs proches étaient eux aussi déserts. Archibald avait vraiment dû se laisser absorber dans la mélancolie. Ou bien s’être quasiment endormi face à un passionnant chapitre consacré aux pouvoirs régénérants de l’ématille. Caressant négligemment l’anneau à son doigt, le jeune homme se leva enfin, marmonnant de terribles imprécations connues de lui seul. Bien qu’elles n’aient rien à voir avec de sombres malédictions jetées pour sept générations, mieux valait que personne n’entende ce ruisselant chapelet d’insultes, histoire de préserver les chastes oreilles…
Le jeune homme se sentit tellement blasé qu’il décida de monter aussitôt se coucher. Quelques mois auparavant, il était probable qu’il eut arpenté les couloirs jusqu’à trouver quelqu’un ou quelque chose, avec en tête l’idée de déverser sa frustration d’une façon ou d’une autre. A présent, il avait changé. La rencontre organisée dans son dos avec les sorcières avait été la dernière pierre manquante pour qu’il se décide tout à fait. Son père avait raison. Ignorer la Tour si on l’ignorait. Ne pas se sentir responsable de leurs problèmes. Et prendre son mal en patience, même lorsqu’il avait bien envie de leur fausser compagnie. Mais il avait encore certaines choses à accomplir…

Loin de cette ambiance silencieuse et morose, Archibald se réveilla en sursaut, le lendemain matin.
« Bellérophon ! Qu’est-ce que vous attendez ! Vous avez oublié quel jour nous sommes ? tambourinait Charmant à sa porte.
- Sans doute pas celui où vous aurez réussi à vous chausser seul…, bougonna le jeune homme, son oreiller sur le visage.
- Dépêchez-vous ! s’impatienta le prince derrière sa porte. La délégation des Mille et Une Nuits est arrivée, depuis deux heures déjà !
- Je croyais que le Doyen ne voulait pas m’avoir dans les parages à ce moment-là, non ? Pourquoi est-ce que je devrais me montrer dans ce cas-là ? Ah, vous ne savez décidément pas ce que vous voulez !
-Apparemment, expliqua Charmant d’un ton où perçait son mécontentement, un certain Aladdin voudrait vous voir, je me demande bien pourquoi. Descendez vite, c’est tout ce que j’ai à vous dire !
- Et tout ce que tu as pu retenir, sans doute… »
Qu’il eut ou non entendu cette ultime répartie, le prince avait déjà tourné les talons, sans doute pressé de s’afficher de nouveau au milieu des invités. Archibald éprouvait nettement moins d’empressement à faire son entrée devant eux. Enfilant un pull sans même ouvrir les yeux, il y ajouta le premier t-shirt venu, et compléta sa tenue mécaniquement. Aussi avait-il réellement l’air paré à se rendre à un concert des Distillers lorsqu’il apparut au pied de la Tour. Mais il n’était pas tellement prêt à découvrir ce qu’il avait sous les yeux, à moins de sortir du concert. Avait-il subi une perfusion de Guinness le temps de dévaler les étages ?
En bordure des aimables pelouses de l’établissement de citrouilles, près de la lisière de la Forêt, un véritable morceau de désert avait pris corps, comme dans un mirage, répandant nonchalamment ses dunes… Archibald eut beau se frotter les yeux à les rendre rouge, l’apparition demeurait toujours aussi nette, absolument pas prête à disparaître en miroitant. Au centre de ce lac de sable, une majestueuse tente parée de soieries avait été dressée, ornée de minarets de toile pourpre. Une colonne de chameaux indolents dormait à proximité, à l’ombre d’un bouquet d’arecs ployant sous le soleil. Sur la droite… Ou plutôt, à tribord, un étonnant voilier s’était échoué là lui aussi. Rien à voir avec les formes lourdes d’un galion de pirates ! La coque de ce navire aux voiles triangulaires était aussi effilée qu’une flèche, et tellement astiquée que l’on pouvait s’y voir comme dans un miroir !
Toutefois, le regard d’Archibald fut attiré par un objet brillant, abandonné au creux de l’une des dunes… Une lampe ! A mesure qu’il s’approchait, il en distingua d’autres, agencées comme les projecteurs géants d’un concert en plein air. Une foultitude de lampes de contes, autant de joyaux éparpillés. Il remarqua aussi que les voiles de ce navire comme suspendu dans les airs n’avaient rien d’ordinaire. Non seulement parce qu’elles semblaient perpétuellement gonflées par un vent pourtant inexistant, mais aussi à cause de leurs couleurs chamarrées.
Le jeune homme dût s’arrêter à quelques pas, son chemin barré par une véritable cohue. Si les élèves avaient « oublié » volontairement l’étude la veille, ils n’auraient pas raté cet événement ! Il n’avait pas eu un seul regard à leur adresse ! Mais eux aussi avaient été fascinés par cette incroyable vision, sans pour autant pouvoir aller plus avant. En effet, certains professeurs étaient là pour assurer un cordon de sécurité, les maintenant à distance respectable. Archibald sourit en apercevant Charmant agiter les bras désespérément. Le pauvre n’avait sûrement pas supposé se retrouver là ! Chacun son tour… Il n’était pas tout seul pour autant.
Dans les airs, Peter Pan virevoltait, une main en visière, aux aguets, tout comme Lacyon ou le Marquis de Carabas, ce dernier, les pieds sur terre, évidemment. A peine le temps de saluer Archibald, qu’il replongeait dans son rôle, tellement concentré qu’on aurait dit un automate. Robin des Bois était présent lui aussi, dans une superbe paire de collants verts. Le jeune homme avait craint de recevoir une flèche perdue de sa part après sa rencontre avec Petit Jean, mais au contraire, Locksley l’avait chaudement remercié. Cette fois, il avait bien encoché une flèche, mais il n’était pas question de menacer les étudiants, plutôt de tenir en respect d’éventuels ennemis. Archibald hocha la tête : la Tour avait décidément mis les petits plats dans les grands !
Le jeune homme se détourna de la masse chuchotante des élèves, les mains dans les poches. Avec un peu de chance, on le laisserait malgré tout spectateur… Il s’était montré, il pouvait bien rentrer maintenant. Ce n’était peut-être pas très correct, mais s’il devait prendre part aux discussions de la Tour et ses invités… Il avait peur de ne pas tenir. Sa nouvelle attitude lui faisait se voiler la face de temps à autre, mais comment faire autrement ? Pourrait-il supporter de s’endormir tous les soirs au milieu de la nuit, une boule de nerfs lui serrant la gorge, en songeant à ce que Kate et sa famille pouvaient subir même au-delà des frontières de Féerie ! Se retrouver totalement perdu…
Archibald se surprit à se saisir de son mouchoir. Il était en sueur ! On était pourtant à l’aube de l’hiver ! Intrigué, il se rapprocha malgré tout, tendit un doigt… La délégation des Mille et Une Nuits n’était pas seulement venue avec son désert, mais aussi la chaleur de celui-ci ! Le jeune homme sentit d’abord perler une goutte de transpiration, presqu’aussitôt disparue grâce à la sécheresse ambiante. Mine de rien, il n’était plus qu’à deux mètres de la première dune. Un petit groupe d’élèves se hasarda à lui emboîter le pas, mais il leur livra sa plus belle imitation de Charmant pour les en dissuader. Cela dit, Archibald avait maintenant un autre point de vue sur le navire, et ses étranges voiles. Il cligna des yeux…
Des tapis ! Ses voiles avaient été coupées dans des tapis volants ! Le jeune homme commençait à comprendre comment ce bâtiment avait pu s’échouer là, et surtout, faire le voyage à travers la Forêt des Rêves Multicolores. Il avait fait ses commentaires à haute voix, mais le brouhaha était tellement intense sur les pelouses de la Tour que personne n’avait pu le comprendre, à moins d’avoir lu sur ses lèvres. Pourtant, Archibald crut alors reconnaître le parler de l’un de ses élèves, qui risquait bien des ennuis pour s’être apparemment approché bien plus que les autres. Si le jeune homme était en mesure d’entendre Loup aussi distinctement, il devait se cacher tout près du bac à sable géant.
« Alors, on fait comme ça ? Si j’peux vous fournir la quantité voulue, we’re on the run, ok ?
- Ô habile meneur de meute, tu es aussi dur en affaire qu’avec les grands-mères ! lui répondit une voix pour le moins cérémonieuse.
- Yep, s’tu l’dis », rétorquait Loup en mâchouillant ses mots.
Archibald fit la moue. Le fils de JR n’avait pas l’air très rassuré pour une fois, alors qu’il était généralement parfaitement à l’aise pour mener un deal. Il devait vraiment risquer gros dans ce cas… Et s’il était pris… Le jeune homme soupira. Il fallait bien lui donner un coup de pouce. Aussi traversa-t-il le rideau de chaleur, à moitié accroupi, comptant bien demeurer à l’abri des regards, le long de la coque du navire.
Mais…
« Ah, un nouveau moussaillon ! »
Un bras immense saisit soudain Archibald par le cou, le faisant passer par-dessus le bastingage du voilier. Le jeune homme lança un regard noir à Loup, qui comme par hasard pointait sa truffe dans une autre direction, mais ce n’était bien sûr pas lui qui l’avait fait monter à bord de façon peu académique. Star ou pas…
Tentant de se donner une contenance en époussetant ses habits, Archibald jaugea alors l’inconnu. Quel colosse ! Plus de sept pieds de muscles et de barbe de jais, coiffé d’un turban renforçant l’impression que lui donnait sa belle taille. Ce qui ne l’empêcha pas de se plier en deux pour saluer Archibald.
« Bienvenue sur mon humble coque de bois, Archibald Bellérophon.
- On se connaît ?
- Moi je vous connais. Et nous vous connaissons d’ailleurs tous, de l’autre côté des montagnes, dans notre désert…
- Ca ne doit pas être très pratique pour naviguer, répliqua crânement le jeune homme.
- Voilà qui est finement observé, ô maître des raisonnements incontestables… Mais sache que nous avons hardiment fendu les flots avant de toucher terre. Mon port d’attache, perle de nacre enchâssée dans un anneau d’or, se dresse au-dessus des vagues de l’océan. Nous n’avons employé les tapis qu’une fois parvenus chez vous.
- Eh bien, dommage que le Roi Nougat ne soit pas là en tous cas, estima Archibald sans relever la boutade. Je suis certain qu’il aurait été ravi de rencontrer quelqu’un comme vous… »
Loup gloussa.
« Mais il est ici ! C’est un ami à vous ? s’exclama l’autre, sincèrement enthousiaste. Il est déjà sous la tente, avec les autres. »
Archibald fit signe à son élève de ne pas trop en rajouter, puis jeta un timide coup d’œil en direction de la tente, beaucoup plus tangible encore maintenant qu’auparavant. Le jeune homme avait saisi et apprécié le sens de la répartie de son vis-à-vis. C’était peut-être là encore sibyllin, mais ça n’avait rien de mesquin. Tous les deux s’amusaient, mais sans chercher à blesser.
« Vous êtes Sindbad, laissa-t-il tomber.
- Exact, je suis Sindbad le Marchand.
- Ce n’est pas le Marin ?
- Le Prince des Sept Mers, aussi ! partit-il d’un grand éclat de rire. Mais avant tout, je suis un commerçant. Le professeur Loup ici présent l’a bien compris.
- Professeur ? répéta Archibald.
- Mais, m’sieur, je me suis dit, que ce s’rait mieux pour le biz, si je me…
- N’en parlons plus pour le moment ! coupa court le jeune homme. Et vous vous êtes mis d’accord sur quelles marchandises ?
- Allons, allons, ô prudent parmi les réservés, intervint Sindbad, vous pensez bien que nous ne pouvons pas vous le dire. Ce n’est pas ainsi que nous traitons nos affaires par chez nous.
- Sauf que vous… Oh, et puis, faîtes ce que vous voulez. Je ne pense pas que ce soit très dangereux, connaissant le… professeur.
- Si cela peut vous rassurer, fit Sindbad en lui posant une main sur l’épaule, je vous jure sur mon honneur que jamais je n’ai fait commerce de marchandises nuisibles de quelque sorte que ce soit.
- Je veux bien vous croire… Mais j’imagine que vous et les autres ne vous êtes pas seulement déplacés pour faire des affaires. »
L’immense Sindbad hocha la tête sans détour.
« C’est certain. Vos représentants ont déjà rejoint le Roi Nougat. Si ce n’était vous et moi, je crois que…
- Autrement dit, je suis en retard, c’est ça ? »
Le fier marin lui rendit son sourire amusé.
« Je voulais plutôt vous faire remarquer que nous ne sommes pas forcément très attendus pour ces négociations…
- En ce qui me concerne, je préfère ça ! avoua Archibald. Je ne devais même pas être là. »
A ces mots, deux pans de la tente claquèrent, et, précédée du son des cithares et des darboukas, une cohorte de jeunes femmes vêtues de riches saris entamèrent une danse du ventre endiablée, à l’entrée du campement. Bondissant en cercle, s’effleurant du bout de leurs voiles, leurs regards brillants aimantant celui de leur voisine, elles resserraient petit à petit leur ronde, à mesure que leurs soieries s’imbibaient de sueur, exposant peu à peu leurs charmes…
Si Sindbad ne les regardait que d’un œil, ceux d’Archibald étaient déjà passés à la fonction zoom.
« Hey, m’sieur, attention, ça commence à se voir…, murmura Loup entre ses crocs.
- Qu’est-ce qui te prend, on t’a demandé de me surveiller ?
- Heu… »
Archibald sursauta. Il n’avait pas prévu que Kate prenne une telle initiative. Un rictus malicieux passa sur son visage tandis qu’il secouait la tête. Il aurait voulu ajouter un mot à l’adresse de Loup, mais son sourire s’élargit en constatant qu’il avait déjà enjambé le pont pour dévaler la dune la plus proche et réintégrer les rangs des élèves sages et innocents.
Le jeune homme se retrouvait donc tout seul en compagnie de Sindbad, une autre légende de son enfance qui prenait vie. Et il commençait à le réaliser, après avoir tout d’abord voulu donner le change avec ironie. S’il avait accompli seulement la moitié des exploits que les contes lui prêtaient… Pour l’instant, il manipulait son sextant comme si Archibald n’était plus là lui non plus, ce qui acheva de le mettre quelque peu dans l’embarras.
Il toussota.
« Alors comme ça… Je vois que vous êtes venus avec un bout de votre désert, ce n’est pas courant, même en Féerie. Enfin, pour ce que j’en sais.
- Oh, c’est une histoire de prestige, d’après Aladdin. C’est lui qui en a eu l’idée, vous pensez bien.
- Et… Vous avez dû transporter tout le sable avec vous ? Avec les chameaux, et tout le reste ?
- Quelle idée, besogneux visiteur ! Les Génies sont là pour ça. Si ça ne tenait qu’à moi… J’ai déjà fait quelques rencontres que je regrette. Ils ne sont pas commodes pour la plupart. Mais ce n’est pas moi qui mène cette expédition…
- Autrement dit, vous n’avez pas votre mot à dire… »
Sindbad réitéra son salut pour exprimer son accord. Archibald regretta de ne pas avoir son détachement et d’en être toujours à l’amertume à fleur de peau, quoi qu’il en dise. A quelques dunes de là, les danseuses exerçaient toujours leurs talents tout en maniant leurs charmes. Si jamais d’animées discussions avaient déjà lieu sous la tente, elles empêchaient habilement qu’on puisse en percevoir un mot.
« Je n’aurais pas pensé que vos élèves puissent ainsi rester là…
- Ils n’ont pas cours aujourd’hui… Et puis, je pense que votre Aladdin doit être bien content d’attirer les regards, si j’ai bien compris, non ?
- Bien observé… Si je peux vous donner un conseil… »
Mais soudain, les sept danseuses cessèrent leur ballet éblouissant. Le célèbre marin les applaudit alors aussitôt, et Archibald l’imita. Décidément, il lui manquait une boussole pour s’y repérer, se vilipenda le jeune homme. Il ne se faisait pas vraiment à ces découvertes, même si heureusement, elles avaient un parfum d’orient rafraîchissant ! Un mouvement de houle enfla précisément dans la foule des étudiants, repoussée par vagues jusqu’à l’entrée de la Tour. Bien que tout se passât dans le calme, Archibald sentit que l’atmosphère avait changé, quand bien même la température demeurait toujours aussi accablante. Le navire de Sindbad se mit à tanguer brutalement, comme si les tapis volants s’agitaient d’eux-mêmes, sans avoir reçu d’ordre. Faisant volte-face, le jeune homme en revint à l’entrée de la tente.
Les danseuses s’étaient mises à genoux de part et d’autre, tête baissée. Un nouveau venu du monde des Mille et Une Nuits s’était avancé à l’ombre du paravent, les deux mains sur les hanches. Nu jusqu’à la taille à l’exception de bracelets de cuivre, il était nettement plus fluet que Sindbad, son pantalon bouffant et ses immenses babouches dorées lui conférant une allure quasi-grotesque. Mais ce qui surprit davantage Archibald fut de se retrouver devant un Aladdin blond comme le safran ! L’autre le remarqua finalement, ne s’attendant visiblement pas à le retrouver en train de discuter avec Sindbad, qui plus était à bord de son voilier. Affichant une moue boudeuse, et bien que pourtant situé en contrebas par rapport à celui-ci, Aladdin toisa Archibald de si haut qu'on eût dit qu'il n'était pas descendu de son tapis volant.
« Ah, c’est donc ça ! s’exclama-t-il avec un accent chantant.
- Il a l’air très aimable…, renâcla Archibald. Dommage que Charmant ne soit pas invité, ils se seraient certainement plus. »
A cela, Sindbad ne répondit rien néanmoins, affichant un visage impassible pour la première fois depuis que le jeune homme lui avait serré la main. Quelle que soit l’impression qu’Aladdin lui faisait, difficile de prime abord de le considérer comme un cousin de Charmant, même éloigné…
« Eh bien, nous patientons ! Si vous êtes bien Bellérophon, daignez donc poser le pied à terre et nous rejoindre sous notre modeste abri…
- Je te mettrais bien le pied ailleurs », garda pour lui le jeune homme, tout en s’exécutant malgré tout.
Il était à présent trop tard pour essayer de se soustraire à cette réunion. Autant que cela passe le plus vite possible ! Tout en se demandant qui pouvait bien avoir été convié à négocier, Archibald releva un pan de soie et pénétra à l’intérieur de la tente. Ses dimensions étaient bien plus importantes que ce qu’il avait imaginé depuis l’extérieur ! On les mena par des couloirs étroits bordés de tentures, où des bâtonnets d’encens se consumaient paresseusement, noyant leur chemin dans une brume parfumée. Les mélopées étouffées de flûtes turbulentes leur sifflaient aux oreilles, rappelant à Archibald le son des instruments des charmeurs de serpents…
Ils parvinrent après une ultime méandre à la salle principale.
« Asseyez-vous, je vous en prie ! » proposa Aladdin faussement prévenant.
Manquant de trébucher, Archibald trouva malgré tout une petite place, pour intégrer le cercle de silhouettes en tailleur dont il était parvenu à ne pas briser la belle unité. Sindbad fit de même, à l’opposé. Le jeune homme dut jouer des coudes pour s’installer entre Miss Indrema et… le Doyen. Fidèle à lui-même, seuls ses favoris un peu plus ternes et ses rides un peu plus nombreuses trahissaient sa réelle fatigue. Celui-ci profita de l’agitation née de leur arrivée pour glisser quelques mots au turbulent professeur.
« Tenez-vous tranquille, Archibald. Si ça ne tenait qu’à moi, je vous aurais accordé votre grasse matinée.
- C’est gentil, mais finalement, peut-être qu’il y aura de quoi s’amuser.
- S’amuser ? Ah, ne commencez pas s’il vous plaît, ou nous n’en sortirons jamais !
- Il plaisantait, j’en suis sûre, intervint la dryade, jouant du coude envers le jeune homme. Il semblerait que vos exploits aient attisé la curiosité de la délégation des Mille et Une Nuits, au point de vous vouloir absolument parmi nous…
- La version de Sindbad était nettement moins flatteuse… Il s’agit plutôt de mesurer les forces respectives et jouer les potiches… Moi… Et je ne sais même pas pourquoi.
- Ravaler un peu vos pleurnicheries ! Ce n’est pas le moment de montrer que nous nous disputons.
- Au moins, vous l’admettez, c’est déjà ça. »
Un grognement hargneux sur leur droite les ramena au silence. Le professeur Brocéliande était aussi de la fête. Archibald n’avait jamais vraiment eu l’occasion de le rencontrer, mais ce n’était pas cette fois non plus qu’ils pourraient être présentés. Sans compter qu’il n’en avait pas tellement envie… Un peu plus loin, la Belle au Bois Dormant et son époux, le Roi Nougat, saluèrent Archibald de la tête, la jeune femme la bouche un peu pincée, le sémillant souverain d’un clin d’œil.
Le jeune homme oublia cette pensée, réprimant un sursaut lorsqu’un jet de thé irisé lui coula sous le nez, remplissant une tasse posée devant lui et qu’il n’avait pas vue. Trop tard, inutile de lever les yeux. La jeune femme qui venait de le servir n’était plus derrière lui, mais passée d’un invité à l’autre, ne perdant pas la moindre goutte malgré la hauteur à laquelle elle tenait la théière. Archibald aurait cru qu’elle allait ensuite disparaître, mais non, elle prit place elle aussi dans le cercle.
« Bien… Ô gentils hôtes, j’espère qu’il est maintenant possible d’aborder les points de discorde qui nous ont menés ici. »
Rien qu’à sa voix, il était évident qu’Aladdin employait de telles formules de politesse uniquement par habitude, et non parce que tels étaient ses sentiments.
Surtout, restez calme Archibald ! retentit soudain une voix au creux de sa tête. La Tour est déjà défavorisée…
Il serra les dents. Esméralda ! Décidément, les sorcières ne lui accordaient pas beaucoup de liberté, contrairement à ce qu’elles avaient promis. Esméralda ne lui avait encore jamais infligé cela, mais voilà, c’était fait à présent.
Je ne vous ai pas trahi, Archibald. Et nous étions parfaitement d’accord avec le Doyen sur le fait de vous dispenser de ces négociations. Mais les autres en ont décidé autrement. Regardez comme Brocéliande a si vite cédé aux exigences des Mille et Une Nuits, en acceptant que ce soit la Tour qui se déplace jusqu’ici et non pas l’inverse. Ils sont comme chez eux. Désormais, vous êtes sous leur coupe, le temps de ces discussions. Mais nous n’y pouvons rien…
Si jamais vous comptez me dicter ce que je dois dire ou faire… Je vous ai prévenues, toutes, je…
Votre esprit sera libre de vagabonder où bon lui semble dans quelques minutes. Je tenais juste à vous prévenir, étant donné que nous sommes tous pris par le temps, mais si vous croyez que cela m’amuse…
Ils en restèrent donc là.
Tête penchée et appuyée sur une main, Aladdin observait les gens de la Tour avec une faconde qui semblait être tout sauf de façade. Les murmures à voix basse fusaient, tandis que le Doyen affichait un masque cireux et indéchiffrable, à l’abri de ses lunettes en demi-lune. Le décor avait beau être douillet et coloré, les intentions d’Aladdin et sa compagnie n’avaient rien de frivoles. Le jeune enseignant soupira, tentant de mettre un nom sur les visages devant lui… Alors… Ce vieux bonhomme ventru, sans doute était-ce Ali Baba. Et ce grand échalas avec son cimeterre dans le dos… Firouz Schah, le Prince de Perse ? Probablement ! Heureusement qu’à ce sujet, il avait écouté son père et révisé ses classiques, tels que les Mille et Une Nuits, précisément. Car s’il s’était contenté de s’en tenir au jeu vidéo…
« Vous avez quelque chose qui nous appartient, déclara d’entrée Aladdin, recentrant l’attention sur sa personne. Êtes-vous disposés à nous le rendre ?
- Que feriez-vous dans le cas contraire, nous attaquer ? » renvoya aussitôt Brocéliande, acerbe.
Pour toute réponse, Aladdin jeta une bouteille de verre bleutée au centre du cercle. Archibad lui-même eut un mouvement de recul face à la chaude vapeur qui s’en échappa, comme un tourbillon de poussière enlevé par le vent.
« Je vous présente mon Djinn, Levis ! » s’exclama Aladdin, bras écartés.
L’héritier de Bellérophon ricana bêtement.
Il fut le seul…
Toutefois, il se ravisa bien vite, écrasé par toute la hauteur d’un nuage de fumée ayant pris forme humaine, du moins pour ce qui était du torse, des bras, et de la tête… Et son regard était pour le moins sévère.
« Encore de l’esbroufe, renifla Brocéliande, assez haut pour que tout le monde l’entende.
- Que dîtes-vous ? tonna le djinn.
- Je crois qu’il n’a rien dit, l’apaisa son maître, avec suffisance. Bien, bien ! Que les esprits miséricordieux nous aident à prendre la bonne décision. Nous sommes venus reprendre la Lampe du Génie.
- Vous êtes direct, fit le Doyen, prenant Brocéliande de vitesse, pendant que celui-ci s’étranglait de colère.
- Il le faut bien. C’était un long voyage, et je n’ai pas vraiment envie de m’éloigner trop longtemps de notre désert. Les nouvelles qui nous sont parvenues étaient pour le moins inquiétantes, je me dois de vous prévenir. Que feriez-vous à notre place ? Nous avons placé la Lampe à vos soins parce que nous avions confiance en vous. Mais, tout comme les grands-vizirs se succèdent, les temps changent comme le sable du temps…
- Vous savez pourtant que les Sept Objets Magiques des Contes doivent demeurer réunis, autant que faire se peut, contra calmement le Doyen.
- C’est ce que l’on raconte, acquiesça Aladdin, gobant une datte. Mais en quoi cela vous a été utile ? Cela ne vous a pas mis à l’abri des conflits. Et vous n’avez pas tellement réussi à les conserver près de vous, faut-il vraiment vous le rappeler ? Votre autorité est de plus en plus contestée. Je ne doute pas que les jaloux doivent être nombreux, mais il n’y a pas de nuée de sable sans tempête…
- Est-ce votre seul argument ?
- Eh bien… Cette Lampe m’appartient, elle vous a été confiée, pas donnée. Je ne vois pas quoi ajouter. Je ne voudrais pas vous mettre dans l’embarras plus que de raison, mais j’ai le droit de réclamer ce que m’appartient.
- Est-ce que les autres membres de votre délégation sont d’accord avec vous ? Nous ne les entendons guère. »
Aladdin grimaça. Le Doyen avait touché juste. S’il s’était imposé comme émissaire, c’était plus comme un petit garnement se prenant pour le chef du bac à sable… Archibald observait les uns et les autres en sirotant son thé. Pour une fois qu’on le laissait plutôt tranquille, autant en profiter. Il finit par noter que le Djinn faisait de même, étudiant la petite assemblée sous toutes les coutures… Quel pouvait bien être son rôle exact ? A ce ping-pong de jeu de regards, la jeune femme qui leur avait servi le thé n’était pas en reste. Si son visage était voilé, ses yeux brillaient d’une excitation amusée qu’elle ne cherchait pas à dissimuler le moins du monde.
Et Aladdin avait trouvé sa parade.
« Ô vénérable ancien, je suis logé à la même enseigne que mes très chers compagnons. Cette mission nous a été confiée par le sultan lui-même ! Nous ne sommes que ses humbles envoyés.
- Schahriar en personne ? s’étonna ouvertement Brocéliande, trahissant ses sentiments.
- Comme je vous le dis. »
Archibald se demanda un instant si le Doyen et Brocéliande ne partageaient pas pour une fois les mêmes pensées. Comment ne pas être dépouillé de la Lampe du Génie ? Même si le jeune homme ne se sentait pas très en phase avec cet Aladdin, il était plutôt d’accord avec sa demande. Après tout, si ça leur appartenait, difficile de leur reprocher de vouloir la récupérer s’ils avaient peur de le laisser à la garde de la Tour…
« Je vous assure qu’elle sera parfaitement à l’abri, insista Aladdin. Il est entendu que notre bienheureux souverain offrira les meilleures garanties pour protéger un tel artefact.
- Je suis certain qu’il a pensé à tout, en effet. »
Archibald eut un sourire appréciateur en perçant à jour le sous-entendu… Cette vieille ganache de sorcier n’était pas prêt à rendre sa baguette ! Aussi pédant qu’il soit, Aladdin lui aussi avait saisi. Mais ça n’avait guère d’importance pour lui. Toute la Tour aurait pu l’insulter, cela ne lui aurait pas enlevé son sourire, puisqu’il avait le droit de son côté. A moins de déclencher une véritable dissension entre deux facettes de Féerie parmi les plus célèbres et les plus liées, la Tour ne pourrait que plier. Et mieux valait qu’il en soit ainsi, maintenant, sous cette tente, à l’abri des indiscrets. Car sinon…
« Ebruiterez-vous la nouvelle ?
- Pourquoi le cacher ? C’est un événement ! »
Aladdin donnait vraiment l’impression d’être en vacances sur la plage tant il paraissait détendu. Il se resservit de dattes, en proposant à ses invités d’un geste à peine ébauché. Archibald aurait bien voulu en manger une poignée, mais le regard noir que lui lança le Doyen fut assez éloquent pour l’en dissuader… Le jeune homme haussa les épaules. Il y aurait eu plus crucial pour le vieux sorcier que de l’empêcher de faire ça ! Archibald n’aurait jamais pensé que ce soit à la fois aussi simple et délicat. La Tour avait dû être bâtie sur un socle de certitudes qu’elle avait cru inébranlable, pour ne pas avoir songé qu’on pourrait lui réclamer des comptes.
Finalement, après s’être raclé la gorge un peu trop brutalement, le Roi Nougat prit la parole.
« Très chers amis ! Moi qui croyais que cette rencontre serait placée sous le signe de la confiance et du partage, valeurs que nous partageons tous ! Je ne puis qu’être mortifié par tant de… »
Archibald décida de fermer les yeux à ce moment-là. En les rouvrant un moment plus tard, il s’aperçut qu’il n’avait pas eu tort. Le discours du Roi Nougat n’avait rien changé à la donne. Le professeur Brocéliande était de plus en plus nerveux, Miss Indrema demeurait fidèle au Doyen sans pouvoir peser dans le débat, celui-ci s’était refermé dans un silence révélateur, et chacun semblait mal à l’aise, à l’exception d’Aladdin et de son Djinn.
« Je manque à tous mes devoirs ! battit-il des mains, comme pour apaiser la lourde ambiance qui s’était instaurée. Levis, rends-toi utile ! »
La créature magique disparut, et un instant après, il revint chargé d’un grand bassin d’argent qu’il portait sur sa tête, avec douze plats couverts de même métal, plein d’excellents mets arrangés dessus, avec six grands pains blancs comme neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis, et deux tasses d’argent à la main. Il posa le tout au centre du cercle, et s’évanouit.
La démonstration était singulièrement saisissante, quoiqu’il n’y eut personne pour oser goûter aux victuailles. Aladdin, irrité, était tout prêt à manifester son mécontentement avec une malice non feinte, mais tout à coup, Brocéliande se redressa d’un bond, à la surprise de tous, et surtout de ses pairs, qui tentèrent de l’obliger à s’asseoir de nouveau.
« Et si nous jouions la Lampe ?
- La jouer ? répéta Aladdin, un sourcil relevé.
- Et pourquoi pas ? Si nous gagnons… Vous vous engagez à nous accorder un an avant de vous rapporter la Lampe. Sinon, vous pourrez l’emmener sur le champ.
- Mais nous pouvons déjà le faire !
- Nous n’avons pas dit oui… »
Tout aussi brusquement, le djinn reparut, métamorphosé en une nuée d’orage, une bourrasque se leva à l’intérieur même de la tente, obligeant Brocéliande à courber l’échine.
« Voulez-vous la guerre ? tonna-t-il de sa voix de stentor.
- Il va nous faire une démonstration de ces pouvoirs cosmiques phénoménaux ? s’enquit Archibald, la bouche en cœur.
- Bellérophon ! » jappa Brocéliande.
La tension grimpa encore. Mais Aladdin agita aussitôt la main.
« Laisse Levis ! Qu’avez-vous en tête exactement ? s’enquit-il, d’une voix pétillante, tandis que le Djinn reprenait son apparence de ronds de fumée.
- Même si nous sommes contraints d’accéder à votre requête, vous savez que nous pouvons ralentir les choses… Il va falloir trouver le bon manuscrit, en rédiger un nouveau…
- Faire venir mon sceau royal depuis mon Palais », renchérit le Roi Nougat, se prenant au jeu.
Aladdin se renversa à moitié dans les coussins, échangeant une brève œillade avec la jeune femme à sa gauche.
« Eh bien, eh bien… Avez-vous déjà choisi une épreuve ?
- Une course ! s’exclama le professeur Brocéliande sans même se retourner vers ses pairs. Et nous engagerons… Le Prince Charmant et son blanc destrier !
- Co… » voulut intervenir le Doyen.
Brocéliande fit volte-face, défiant le vieux sorcier encore un genou à terre. Il écumait littéralement.
« Taisez-vous un peu ! Il faut bien que quelqu’un tente de nous sortir de cette impasse ! grinça-t-il entre ses dents. Ses idiots se prennent au jeu, nous sommes sûrs de remporter la victoire ! Ils n’ont que des chameaux à nous opposer ! Ils ne connaissent pas les environs ! »
Archibald se serait attendu à une répartie cinglante du Doyen, pour remettre son rival à sa place. Mais il se contenta de branler du chef. Le jeune homme en était presque peiné pour lui.
« Ah, une course ! renchérit benoîtement Aladdin. Et je présume que c’est vous qui décideriez du parcours ?
- Avec votre approbation bien sûr ! concéda aussitôt Brocéliande.
- C’est bien aimable, grâce vous soit rendue… Dans ce cas… Nous acceptons… »

Il se leva d’une pirouette et serra la main de l’enseignant avant même qu’il ait pu ajouter un mot. On renvoya alors les gens de la Tour et le couple glamour régnant sur le Royaume des Confiseries hors du campement des Mille et Une Nuits, et il fut décidé de se donner rendez-vous à nouveau, au soleil couchant. Prenant les devants à grandes enjambées saccadées, Brocéliande alla aussitôt prévenir le Prince Charmant, puis consentit tout de même à s’entretenir avec les autres dirigeants de la faculté sur son étonnante stratégie. Tous finirent par se laisser convaincre de sa bonne idée, bien que le Doyen conservât toujours une prudente réserve. Il n’adressa la parole qu’à Miss Indrema.
« Vous verrez ! Même s’ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour dessiner un parcours avantageux, ce n’est pas avec l’une de leurs bêtes à bosses qu’ils pourront battre l’un de nos chevaux ! » prêchait le professeur Brocéliande.
Et pourtant, il manqua de défaillir le premier lorsqu’ils prirent à nouveau le chemin de ce petit coin de désert… Charmant en était encore à choisir sa tenue la plus exquise pour monter, mais ses futurs adversaires ne l’avaient pas attendu. Un magnifique étalon noir ruait dans le crépuscule, ses sabots faisant jaillir du sable comme des étincelles. Ce pur-sang à la robe d’onyx était d’une noblesse à couper le souffle, taillé pour la course. Il fallait pas moins de quatre écuyers pour l’empêcher de s’enfuir. Il hennissait furieusement, se cabrait de toute sa hauteur, en jetant un à terre, deux, mais les autres tenaient bon et permettaient à leurs compagnons de se relever à temps.
Aladdin, assis négligemment sur une dune toute proche riait de bon cœur.
« Il est rétif, n’est-ce pas ? apostropha-t-il les envoyés de la Tour. Mais c’est une belle bête !
- M… Mais, bredouilla Brocéliande, vous… Vous ne prenez pas un chameau ?
- Et pourquoi donc ? Puisque nous avons ce magnifique étalon, fit Aladdin dans un grand sourire.
- Quand… Quand… Je ne l’avais pas vu ! Il n’était pas caché dans le bateau tout de même ! »
Le professeur Brocéliande crut qu’il allait être gobé par les sables mouvants. Tous ses plans s’étaient écroulés dans l’instant. Même lui devait se rendre à l’évidence. Charmant et son canasson, avec toute la bonne volonté du monde, seraient totalement dépourvus face à une telle bête. Il les laisseraient sur place dès la première foulée !
« Mais, Levis bien sûr ! Je lui ai gentiment demandé de faire venir ici le meilleur coursier des écuries du Sultan… Vous ne nous l’avez pas interdit, ou ni avez pas pensé…»
Aladdin semblait prendre plaisir à expliquer son tour de passe-passe, c’était même le moins que l’on puisse dire. La consternation avait balayé les rangs de la Tour, bien plus que lors de l’annonce des exigences des Mille et Une Nuits. Ca, ils y étaient préparés…
Archibald dodelina de la tête.
« Vous n’avez aucun autre cheval, à part celui de Charmant ? Je ne sais pas, ça ne manque pas en Féerie ! Un Gripoil, un Morgenstern ?
Miss Indrema se contenta de faire non en silence. C’était bien la première fois que le jeune homme la voyait résignée comme si une famille de bûcherons canadiens était à l’approche, outils en main.
« Alors, vous êtes prêts ? J’ai hâte de découvrir le parcours que vous avez pu nous concocter ! » ajouta Aladdin, avec toujours autant de suffisance.
Cette fois, Archibald n’y tint plus.
« Changement de programme en tous cas, je remplace Charmant !
- Et de quel…, commença le professeur Brocéliande, furieux, avant d’être repris par Aladdin.
- Un autre cavalier ? Comme vous voulez…
- Très bien, s’avança Archibald.
- Et votre monture ? Si vous désirez un autre cheval que celui du Prince Charmant…
- Peuh ! C’est le meilleur que nous possédons…, grommela Brocéliande. Et…
- Je laisse son canasson à Charmant, je l’ai déjà assez embêté avec ses carrosses, trancha le jeune homme, en oubliant la réserve qu’il avait voulu conserver.
- Et qui opposerez-vous alors à notre champion ? »
Archibald renvoya le sourire de son vis-à-vis au niveau des amygdales.
« Je monterai… Pégase. »

Apollon Schopenhauer s’éloigna de la pierre noire en souriant. Sa surface cristalline était encore mouchetée d’apparitions fantomatiques, les esprits invoqués pour lire l’avenir dans le Miroir…
Et dire que le bouffon d’Hadès s’était moqué de lui pour avoir brisé le Miroir Magique des contes ! Qu’il retourne donc faire ses misérables tours auprès de son maître. Et qu’importe si le Maître des Muses n’était toujours pas parvenu à savoir comment il était entré en possession du Miroir de John Dee. Généreux donateur ou pas, il ne l’avait pas gratifié d’une contrefaçon. Schopenhauer pouvait s’en servir, percer à jour bien des mystères.
Et pour l’instant, le culot de Bellérophon lui avait arraché un éclat d’excitation. Ce petit imbécile était nettement moins insupportable que lorsqu’il était intervenu pour la première fois dans son jeu. Voilà qui était plutôt de bon augure, puisqu’il aurait à nouveau besoin de ses services…

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