Retour au SeuilLes Webmestres, etc...Page PrécédentePage SuivanteMettez ce site dans vos favorisLes Forums concernant le film, Tolkien, la Fantasy, etc...Venez chatter !Venez signer ou lire le livre d' orDécouvrez les dernières parutions de romans, BDs ou mangas...Tous les évènements Fantasy...
 

Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 04/11/03

Retour index Archibald

Où Archibald se fond dans le décor, et où Halloween est fêté de bien différentes manières…

Chapitre 02 > Chapitre 03 [PDF] > Chapitre 04

Le carillon sonna joyeusement, sifflotant un air de circonstance en cette journée d’Halloween. Kate pesta malgré tout. Ses mèches de cheveux encore humides gouttant un peu partout au gré de ses mouvements de tête inquisiteurs, la jeune femme cherchait quelque chose de présentable à se mettre, à peine sortie de la douche.
Il était trop tôt pour que des enfants soient venus frapper à la porte. En tous cas, pas ceux du quartier, Kate le savait d’autant plus qu’elle avait promis d’aider la petite troupe à peaufiner leurs costumes et accepté de les surveiller pour la soirée. Un instant, elle se prit à espérer que ce soit Archibald. Après tout, c’était déjà Jeudi, et si jamais il avait pu se libérer avec un jour d’avance… D’autant plus que les gens de cette Tour n’hésitaient pas à faire le voyage jusqu’ici le soir d’Halloween, alors… Kate eut une moue attristée. Archibald n’était pas rentré la semaine précédente, et même s’il n’en était pas responsable, il fallait bien reconnaître qu’elle lui en tenait rigueur.
Pourtant, lui aussi affichait une mine totalement dépitée lorsqu’il s’était approché de la DeLorean, les épaules voûtées, les bras ballants. Mais elle n’aurait jamais pensé qu’il se laisse si facilement convaincre de rester sur place. On avait besoin de lui. Cela ne ressemblait pas aux décisions qu’ils avaient prises, ensemble, avant cette rentrée. Au cours de leurs discussions, Archibald avait souvent paru être le plus remonté, qui plus est. Il lui avait toutefois juré que tout cela était pour la bonne cause, qu’il serait d’autant plus vite libéré ensuite.
Et la jeune femme avait pris le chemin du retour, seule. Depuis, elle ne s’était pas départie de sa morosité. Ce n’était pas la première fois qu’elle se retrouvait seule, c’était vrai. Au tout début de leur relation, lorsqu’elle n’était pas encore très sûre des sentiments qu’Archibald pouvait éprouver à son égard, elle avait même tenu à imposer une certaine distance. Avant que la séparation n’intervienne en faisant fi de sa volonté, suite à son enlèvement… Mais ils n’en étaient plus là, et Kate ne voulait plus se contenter de si peu.
Ah, et ce carillon qui continuait de chanter ! Vite ! Tout de même, elle allait être en retard, et pas seulement pour lui répondre. Ouverture en catastrophe de la « malle aux trésors » comme l’appelait son fiancé, choisir en vitesse un tanga… Kate avait une préférence marquée pour ce genre de sous-vêtements, et cela n’avait rien à voir avec un souhait d’Archibald, mais le jeune homme ne se plaignait pas, évidemment. Alors, quelle matière, quelle couleur… Kate jeta ses doigts fébriles dans la pile de ces délicieux morceaux de tissu échancrés, destinés à bientôt couvrir sa peau satinée… Mais laissons donc un peu d’intimité à la blonde et svelte jeune femme, à son ventre plat et ses fesses joliment rebondies, ne demandant qu’à être…
Bien… Passons…
Kate paracheva sa tenue d’une serviette chaude négligemment jetée sur la nuque, et jeta un coup d’œil par le judas. Elle n’avait jamais été de nature très méfiante, mais depuis ses mésaventures avec Archibald… Quoique, c’était en fin de compte les Terres de Féerie les plus dangereuses pour elle jusqu’à maintenant. Cependant, ce fut avec un grand sourire qu’elle ouvrit la porte de l’appartement.
« Ah, te voilà ! »
Une jeune femme se tenait dans l’embrasure de l’entrée, vaguement adossée à celle-ci. Ses boucles d’oreille rivalisaient en nombre avec ses piercings. Mais les uns comme les autres étaient discrets, uniquement là pour mettre en valeur le visage de la nouvelle venue, et pas en faire une grotesque photocopie de magazines de mode pour jeunes filles à la pointe de la hype. A voir le t-shirt élimé Juno Reactor qu’elle arborait et le pantalon de toile qui l’était tout autant, le iPOD vissé à sa ceinture ne semblait pas à sa place.
Et si ce n’étaient ses couettes et ses yeux plus émeraude que saphir, il n’y avait guère que son expression un peu plus enfantine pour distinguer Mara de sa grande sœur Kate.
« Entre vite ! fit justement celle-ci.
- Je te dérange ? s’enquit sa sœur, mâchonnant ses mots. Parce que je sais que j’ai une petite heure d’avance… Non, c’est bon ?
- Puisque je te le dis ! »
Kate et sa sœur avait cinq ans de différence. Juste assez pour ne pas être tout à fait aussi proches que ce qu’elle aurait souhaité. Les études supérieures de l’aînée avaient fini de les éloigner. Mais elles étaient toujours contentes de se revoir, il n’existait pas de malaise entre elles ! Rien à voir avec ce que Kate savait être vécu par Archibald avec son père. Mara et elle regrettaient toutes les deux de ne pas pouvoir se retrouver à papoter de tout et de rien plus fréquemment. Si la jeune femme éprouvait un peu plus de gêne que sa petite sœur, Mara donnait l’impression de l’avoir vue la veille.
Encore une fois d’ailleurs, elle était déjà installée dans la chambre de Kate, assise en tailleur sur son lit.
« J’espère qu’il n’y a pas de danger à ce que je me pose là, plaisanta-t-elle. Si jamais je me trouve au centre de vos turpitudes
- Malheureusement, ça ne risque pas ! lui répondit Kate depuis l’entrée.
- Oh… Ton Prince Charmant n’est toujours pas rentré ? »
Le rire attristé de sa grande sœur reprit quelques couleurs. Mara haussa un sourcil orné de perles.
« C’était si drôle que ça ?
- Non, mais entre Archibald et le Prince Charmant…
- Il y a une grosse différence ? osa la petite sœur, incapable évidemment de saisir la véritable allusion.
- On peut dire ça…, en convint Kate, repensant aux disputes opposant son fiancé au drôle de prince.
- Eh bien, si tu t’en lasses, pense à moi, je pourrais m’en servir, glosa Mara avec une mine réjouie.
- Mara ! »
Un premier coussin traversa la pièce, auquel la petite sœur riposta par le jet de…
« Non, pas ça ! »
Trop tard. Kate venait de plonger sur le parquet pour éviter un jet de munitions à base de peluches du Muppet Show. Si Archibald avait appris cela, il aurait véritablement enragé. Non pas parce que Kermit venait d’effectuer un vol plané le conduisant sur les sommets de la commode. Mais, tout de même, deux filles à moitié nues, dans une chambre, en train de batifoler follement sur un lit… Toutefois, on aurait pu le consoler en lui disant que cela n’avait pas duré bien longtemps. Les deux sœurs avaient en effet bien des choses à faire, et Mara n’était pas venue uniquement pour s’amuser. Mais aussi pour aider sa grande sœur à lutter contre les marmots déchaînés par l’esprit d’Halloween. C’était l’une de leurs sorties communes, et presque rituelles, tout comme l’événement. Lorsqu’elles habitaient encore en Ecosse, toutes ces histoires de fantômes et de revenants prenaient une saveur particulière, dans les brumes du loch…
Ce soir, elles tâcheraient de permettre aux enfants de redécouvrir un peu de cette étrange atmosphère de château hanté par une jeune femme punie par les fées... Quelque part, cela n’avait pas dû seulement lui être utile dans la grisaille bien plus artificielle de l’Angleterre, mais également dans ce monde de Féerie… Kate secoua la tête. Un peu de nerfs ! Une tête d’enterrement n’était pas de circonstance, à moins de se limiter au maquillage.
Et Mara empilait dès maintenant tout ce dont elles auraient besoin côté accessoires ! Elle même en avait amené une bonne partie. Chaque année, c’était à celle qui trouverait la nouveauté qui émerveillerait le plus les enfants. Kate sentit qu’elle pouvait espérer l’emporter.
« Je vois que tu as repris ton chapeau citrouille !
- Ne te réjouis pas trop vite, c’est loin d’être tout ce que j’ai avec moi ! » répliqua aussitôt sa petite sœur.
- Je te préviens, n’essaie pas en tous cas de me teindre les cheveux couleur Jack O’Lantern cette fois ! »
Entre deux souvenirs, Kate et Mara échafaudèrent leurs plans pour la soirée, leurs stratagèmes, leurs projets. La cadette insista avant de partir pour décorer l’appartement de façon plus démonstrative, celui-ci étant demeuré désespérément commun cette année. Kate se laissa convaincre, n’osant pas utiliser le prétexte du possible retard. Ce n’était pas le genre d’argument apte à convaincre Mara ! Ne venait-elle pas de lui avouer l’air de rien qu’elle avait séché deux heures de cours pour la rejoindre plus tôt ?
« Bon, je descends les premiers paquets, et on se retrouve chez madame Narl, on est bien d’accord ? » lui avait-elle lancé par-dessus un mur de confiseries d’un tremblant équilibre entre ses bras.
Kate avait fermé derrière elle l’appartement avec le cœur plus léger.


Les garnements les plus turbulents s’échappèrent en direction des marches du perron au fronton victorien, ne se souciant évidemment que bien peu de telles considérations.
« Trick or Treat ! »
La formule rituelle tintinnabula dans la nuit. Les deux jeunes femmes encourageaient leurs troupes à redoubler de « bouh » qui se voulaient bien entendu totalement terrifiants ! Pour l’instant, tout cela avait plutôt bien fonctionné. Les friandises, jaunes, vertes, rouges, en forme d’étoiles, de spectres ou de squelettes, s’entassaient dans les sacs. Certaines étaient englouties sur place, Kate et sa sœur faisant semblant de ne rien remarquer, mais la plupart étaient précieusement conservées pour le festin qui suivrait ce ballet d’incessants portes à portes. Depuis trois ans, l’équipe des McMarnish remportait le trophée officieux de meilleur collecteur de toute la ville ! Ils se murmuraient même parmi les enfants que certains de leurs petits camarades de jeux avaient déménagé dans le seul but d’habiter dans le même quartier que Kate !
Sa sœur et elle n’avaient pas leur pareil pour leur expliquer comment aborder telle ou telle maison, comment ne pas se laisser déstabiliser par une grand-mère revêche, comment donner à leur costume la touche d’originalité qui manquait désespérément aux autres, et au cent cinquante quatrième fantôme en drap blanc et chaîne en plastique. Conséquence, là où d’ordinaire les plus grands de la cour d’école commençaient à considérer Halloween comme « une vaste machinerie commerciale même que c’est mon père qui l’dit », ils conservaient en ces lieux une part d’innocence. Pas bien longtemps, un an ou deux. Mais c’était toujours ça de gagné !
Kate et les enfants avaient déjà parcouru la moitié de la rue, Mara quelques pas devant eux à faire semblant de glisser sur le trottoir couvert de verglas en battant des bras pour amuser la joyeuse troupe. Les lampadaires avaient été exceptionnellement éteints pour le grand soir, les seules lumières provenant des Jack’O Lantern qui avaient poussé un peu partout. Kate n’avait pas de honte à avoir posé le sien sur sa tête, pour mieux conserver les mains libres. Un soir d’Halloween, ce n’était pas ce qu’elle avait accompli de plus extravagant elle non plus ! Malgré les chants, les décorations, les chuchotements d’excitation des enfants dans la pénombre, les regards complices entre elles et les autres adultes faussement apeurés, ou les pitreries de sa sœur, la jeune femme ne se sentait pas vraiment sereine.
Archibald aimait lui aussi arpenter les rues avec elle les soirs d’Halloween, même s’il se faisait souvent prier, par jeu. Elle se demandait à chaque pâté de maison ce qu’il pourrait bien être en train de dire ou de comploter s’il s’était trouvé là à ses côtés. Comme lorsqu’il avait passé un après-midi entier à préparer des escargots camouflés en friandises qu’il avait ensuite fait goûter à Mara. Celle-ci lui en voulait encore ! Mais quand un flocon de neige lui tomba sur le bout du nez, Kate sursauta. Sa sœur avait pris de l’avance, de même que de nombreux autres groupes d’enfants en quête de bonbons. Ce n’était pourtant pas le moment de se faire distancer !
Cette année, le défilé qui réunissait toute la foule de ses monstres en culottes courtes se déroulait une heure plus tôt, afin que les amateurs de sucreries en tous genres puissent réintégrer les draps de leur lit à temps pour ne pas manquer le marchand de sable. Ou peut-être bien était-ce parce qu’il fallait que les rues de la ville ne prennent pas trop goût à cette magie déjà assez coûteuse comme ça. Pensez-vous, un cortège de ballons géants en forme de citrouilles, des épouvantails de cinq mètres de haut, des agents de police déguisés en zombies… Et il y avait encore Noël à fêter un peu plus tard ! Les ambiances au parfum de magie n’étaient pas données…
Mais Halloween était encore loin d’avoir dit son dernier mot, et il y avait encore plein de bonnes gens qui ne demandaient qu’à frissonner ! Et les enfants aux joues rosies par le froid n’étaient pas les seuls à le penser… C’était aussi le cas d’un insolite personnage, planté au beau milieu de l’intersection entre Golden Oak Alley et l’entrée nord de Lirazel Park. Kate, coupée de ses petits protégés par une horde de morts-vivants aux masques dégoulinants, avait justement pris la direction dudit parc, une fois ses rollers discrètement chaussés. Agitant une main à l’adresse de sa sœur, elle l’avait soudain remarquée.
Tout d’abord, elle avait pensé avoir affaire à une jeune fille grimée en Harley Quinn, la chipie qui secondait le Joker dans Batman. Mais tout en freinant dans une bordée d’étincelles, Kate avait été prise d’un doute. Etait-ce bien une jeune femme, qui maniait ainsi un jeu de cartes en jonglant, invitant les passants à en choisir une tandis qu’elle exécutait un tour ? Impossible de trancher, cela aurait pu aussi bien être un garçon un peu fluet pour son âge… Cependant, le trouble de la fiancée d’Archibald grandissait toujours, et ce n’était plus seulement à cause de sa simple apparence. Mara et les enfants s’étaient approchés d’elle, pelotonnés les uns contre les autres, et déjà on les invitait à faire un pas de plus vers les cartes tourbillonnant dans les airs.
« Tu as vu comme elle est douée ! s’exclama sa sœur, lorsque Kate l’eut rejointe pour de bon. C’est à peine si elle touche les cartes, on dirait qu’elles voltigent toutes seules !
- C’est vrai, elle a certainement du talent. Mais nous devons nous dépêcher, lui rappela-t-elle d’un ton pressant. Le défilé va bientôt commencer, il y a déjà beaucoup de monde rassemblé dans Lirazel Park.
- Une carte ! Ca vous dirait de choisir une carte ? » s’invita la jongleuse au costume d’arlequin.
Elle s’adressait à Kate.
« Nous n’avons pas le temps, désolée, répondit-elle tout de go, tentant d’ignorer autant que possible le dépit hautement palpable des enfants.
- Oh. Comme c’est dommage… »
L’étranger bariolé eut un sourire poli, un sourire qui, l’espace d’un instant, déforma hideusement son visage à la lumières des flammes. Etait-ce les ombres de la nuit ? Les flammes qui s’agitaient dans le vent ? Kate réprima un haut le cœur, son pouls s’accélérant nettement, par bonds des plus désagréables. Elle détourna un instant le regard, puis revint à lui.
« Qu’y a-t-il, mademoiselle, vous imaginiez que j’aurais disparu, comme par enchantement ? » crut-elle s’entendre lancée d’un ton moqueur.
Mara s’aperçut de l’état soudain de sa sœur, et s’apprêtait à lui demander ce qui n’allait pas, lorsque l’inattendue manipulatrice de cartes les fit disparaître sous son costume après une véritable tornade de piques et de trèfles. Par politesse, elle se força à applaudir au milieu des enfants ravis, tandis que l’autre leur adressait une révérence grandiloquente.
« Voulez-vous une histoire maintenant ?
- C’est à dire que… », voulut intervenir Mara, tendant la main, mais le jongleur multicolore les avait oubliées pour s’en retourner vers les enfants.
Leurs approbations juvéniles avaient déjà couvert sa maigre objection…
« Très bien… Je vais vous raconter l’histoire de Jack… Vous la connaissez ? s’enquit l’autre sur un ton de conspirateur. Jack errait sans un sou, un soir d’Halloween… Il gèle depuis des jours, les loups affamés rôdent dans le village… Il sait qu’il ne pourra pas se payer l’auberge, mais il rentre quand même, pour profiter de la chaleur de la cheminée… Car, sachez-le, Jack est un mauvais garçon, un très vilain garçon. Et voilà qu’un étranger lui propose une partie de cartes… Jack sourit ! Il est très doué, alors il se dit que la chance ne l’a pas abandonné. Et en effet, il gagne ! Un repas copieux, un bon lit pour la nuit… Finalement, le client battu à chaque reprise lui propose d’augmenter les paris, d’être plus audacieux que de jouer pour un plat de ragoût… Pourquoi pas… son âme. Jack éclate de rire… et perd. C’est qu’avec le diable, il est dangereux de faire affaire… », conclut-il dans un souffle.
Les garnements avaient perdu le leur depuis longtemps… C’était comme si, à mesure qu’il leur contait son histoire, l’étrange jongleur avait aspiré toute la gaieté de l’événement, pour en revenir à la frayeur originelle… Les enfants se serraient les uns contre les autres, sans vraiment savoir pourquoi ils se sentaient soudain si mal, désespérément éloignés de tous ceux qui pourtant tout près, faisaient la fête. Mais pourquoi auraient-ils soupçonné celui qui les régalait de ses tours depuis tout à l’heure ? Celui qui avait agrémenté cette courte histoire de tant de poses et de mimiques leur arrachant des sourires complices ?
Leurs impressions étaient trop confuses. Mais celles de Kate et Mara beaucoup plus affirmées. Il était hors de question qu’elles et les enfants demeurent plus longtemps seuls avec ce mauvais plaisantin ! A croire à nouveau que celui-ci avait deviné leurs pensées, il les prit de court en s’excusant avant de subir la moindre remarque.
« J’ai été ravi de vous divertir les enfants ! leur dit-il gaiement. Malheureusement, je ne peux pas rester ! Eh oui, expliqua-t-il face aux soupirs bougons, je suis attendu ailleurs ce soir. Et je suis peut-être même déjà en retard mes amis ! A la prochaine ! »
Et l’arlequin aux gants blancs se fraya un chemin parmi les garnements déguisés, sans vraiment se presser pour quelqu’un soi-disant courant après le temps.
« Ah, les enfants sont si délicieux ! » soupirait-il.
A chaque fois qu’il effleurait d’un revers de main une joue ou ébouriffait une tête, Kate tremblait un peu plus.
« Tu as pris froid, tu as de la fièvre ? lui glissa sa sœur, inquiète. Tu n’as pas l’air bien du tout.
- Ce n’est rien… Ca va passer… »
Autour d’elles, les enfants n’avaient pas encore fait attention au malaise de leur accompagnatrice. Même le petit Dan, sept ans, pourtant amoureux secrètement de Kate… Lui ouvrait de grands yeux émerveillés sur les clochettes ornant la volumineuse coiffe du joueur de cartes. Quand celui-ci le remarqua, alors qu’il s’apprêtait à quitter pour de bon la foule, il fit quelques pas en arrière, sautillant, et se pencha vers Dan, posant une main sur son épaule et lui susurrant à l’oreille. Tout cela avant que Kate ou sa sœur ait pu intervenir d’une façon ou d’une autre. Il s’était déjà à nouveau écarté de leur petit groupe. Et sous son masque, les sanglots assourdis de Dan résonnaient dans le froid.
Constatant que Kate se remettait rapidement à présent, Mara s’agenouilla et serra le petit garçon dans ses bras. Il ne fallut pas longtemps pour que celui-ci s’apaise, bien au chaud contre la poitrine ferme d’une jeune femme de 19 ans… Bien entendu, Dan connaissait Archibald pour savoir à cet âge que c’était là un remède efficace ! Quant à Kate, elle cherchait maintenant à rassurer les autres petits démons, qui s’étaient finalement rendus compte que quelque chose n’allait pas. La jeune femme aurait aimé avoir le courage de lever à nouveau les yeux en direction de la silhouette fantomatique de l’arlequin, mais elle devait bien admettre qu’elle en était incapable. Cette rencontre imprévue lui avait fait l’effet d’une apparition lugubre, malgré les accents jovials de ce bouffon. Même si tout cela était complètement farfelu en cette nuit d’Halloween, Kate était certaine qu’il ou elle avait affiché une gentillesse macabre qui l’avait littéralement glacée.
Elle avait véritablement eu peur pour les enfants, pour sa sœur, et pour elle… Cet inconnu avait fait ressurgir des sentiments qu’elle aurait cru avoir occultés pour de bon voilà plusieurs mois maintenant. Elle devait se tromper… Après tout, c’était Halloween, et les choses les plus anodines paraissaient comme transformées sous les lumières chamarrées des citrouilles. Pourtant, la menace avait été tellement plus intense qu’une vague impression… Une menace identique aux dangers qu’elle avait connus en Féerie.
Sa sœur la tira de sa torpeur.
« Tu vas mieux ? Tu as raison, il vaudrait mieux qu’on ne traîne pas plus. Drôle de clown en tous cas… »
Kate hocha la tête et les enfants suivis des deux sœurs s’engagèrent dans Lirazel Park, ses pelouses couvertes de givre, ses feuilles mortes, et ses arches de pierre. La concentration de farfadets et de momies atteignaient maintenant des sommets, quand bien même chacun n’était pas plus haut que trois pommes. Toutes et tous se donnaient des torticolis en restant rivés sur les ballons géants qui flottaient au-dessus de leurs têtes. Ici et là, des orgies de bonbons multicolores avaient débuté. Ce spectacle rassura en partie Kate. Un Dan ragaillardi était tout fier de lui tenir la main. Ce fut d’ailleurs d’une voix stridente mais tout à fait guillerette qu’il s’exclama :
« Oh, super ton costume ! »
Il s’adressait à un croisement entre Tupac Shakur et Croc Blanc. Et tous les autres marmots du coin avaient sans surprise jeté leur dévolu sur la créature pointée du doigt par Dan.
« Génial !
- Comment t’as fait pour le masque ?
- Et la fourrure ? »
Kate reconnut alors une voix aux intonations dignes d’une caricature du Bronx.
« Yo, be cool ! Touchez pas à mes sapes, les mômes ! »
C’était Loup ! L’un des amis d’Archibald en Féerie, dont elle savait que son fiancé lui accordait une totale confiance.
« C’est pas un costume ! continuait-il de glapir, offusqué. Qui t’as permis de me toucher la truffe, toi ? Grrrr… »
Les enfants reculèrent précipitamment vers leurs accompagnatrices, leurs cris passant toutefois inaperçus dans le brouhaha de la foule toujours plus nombreuse. Mara, qui ne se doutait évidemment pas qu’elle avait affaire à un vrai loup, s’avançait déjà pour lui adresser ses quatre vérités, et peut-être même une ou deux de plus. Leur précédente rencontre inopinée et son effet sur sa grande sœur l’avait suffisamment échaudée. Kate coupa court à un hypothétique clash entre deux fortes têtes en prenant Loup à part.
« Qu’est-ce que vous faîtes là ?
- Moi ? Je m’en serais bien passé, grogna-t-il. C’est le prof qui m’envoie. Paraît qu’il a une lettre pour vous, comme y pouvait pas venir himself. Hey, lâchez-moi vous aussi ! »
Kate venait de soulever Loup de terre et le faisait tournoyer avec elle dans une folle ronde, le mettant encore une fois dans une position inconfortable. Décidément, ses voyages dans l’autre monde devenaient vraiment pénibles pour son honneur !

Le même jour
Londres
Great Russell Street


Jaillissant de l’ascenseur, Emily franchit le hall de l’entrée principale du British Museum le souffle court. Elle n’avait plus que cinq minutes devant elle pour rejoindre les touristes qu’elle guiderait à travers les salles du colossal musée. Par chance, cette fois, ils ne seraient que neuf, ce qui était tout de même plus agréable à gérer qu’un cortège de vingt-cinq adeptes du caméscope. La jeune femme n’avait pourtant rien d’une dilettante. Au contraire, elle adorait ce métier, faire découvrir la pierre de Rosette, les parchemins de Gu Kaizhi ou bien encore les vestiges de l’île de Lewis. Ce qu’Emily appréciait par-dessus tout, c’était d’avoir la liberté de composer ses visites comme elle l’entendait, de varier les lieux et les objets qu’elle proposait aux regards souvent émerveillés de ses visiteurs. C’était une vraie satisfaction dont elle profitait également.
Elle sourit en passant devant le Box Office Desk où se pressaient peut-être de futurs visiteurs. Dire qu’il y a quelques années, elle s’était faite réprimander parce qu’elle avait oublié qu’elle n’avait pas le droit de déjeuner dans les couloirs. Aujourd’hui, elle avait l’occasion de faire ce genre de remarques, mais elle s’arrangeait toujours pour être beaucoup plus souriante que le vieux gardien bougon à tête de basset qui l’avait sermonnée à l’époque. Bien sûr, tout n’était pas toujours parfait ! Mais Emily avait le don. De celui qui métamorphosait le plus ignare des touristes en un candidat potentiel à un doctorat d’archéologie ou d’Histoire de l’Art.
Et la jeune femme poursuivait son petit miracle après être passée, suivie de son groupe, dans les galeries inférieures du musée. La visite approchait déjà de sa fin, et le charme opérait toujours, aucun des neuf touristes ne manifestant le plus infime signe de lassitude. Cette nouvelle collection qu’elle s’apprêtait maintenant à aborder contenait bien des pièces intéressantes. Mais alors qu’Emily expliquait la nature d’une reproduction d’un tableau de maître, elle remarqua le comportement étrange d’un homme figé dans un long manteau noir. Il ne manifestait aucune agitation particulière, se contentant de demeurer immobile face à un présentoir vide. Au bout de quelques minutes, la jeune femme ne put s’empêcher de s’excuser auprès de son groupe et d’aller à la rencontre de cet étrange personnage.
« Pardonnez cette intrusion, commença-t-elle, mais… Est-ce que tout va bien monsieur ? »
Impossible de croiser son regard, rivé sur la vitrine, mais voilé par ses petites lunettes rondes. Très mince, les joues creuses, il était plus jeune qu’Emily ne l’aurait cru de prime abord, mais en tous cas, pas dans la misère. Ce n’était pas le domaine de la jeune femme, mais il ne fallait pas être experte pour remarquer que son manteau était coupé sur mesure. Que ses cheveux de jais étaient lustrés jusqu’à la dernière mèche. Que ses mains… Emily rougit en réalisant qu’elle le détaillait de façon un peu trop insistante, d’autant plus qu’il la regardait à présent, comme attendant qu’elle cesse pour lui répondre enfin.
« Oui, répondit-il donc, d’une voix étonnamment douce. Désolé si mon attitude vous a inquiétée…
- Oh, ce n’est rien, fit Emily. Je… Je dois rejoindre mon groupe, au-rev…
- Puis-je vous poser une question ? s’enquit le jeune homme à la mine triste, comme s’il n’avait pas entendu la guide s’excuser de devoir prendre congé hâtivement. Est-ce que ce n’est pas ici que devrait se trouver le miroir de John Dee ? »
C’était donc cela qui intriguait le jeune homme ! Le conseiller occulte de la reine Elizabeth. Il est vrai que c’était un personnage fascinant et plein de mystères, qui avait attiré tous ceux qui s’étaient penchés sur son cas. On le disait génie, grand magicien, espion, ou fou. Son « miroir » n’était autre qu’une pierre noire qui permettait selon la légende de voir le futur, entre autres choses…Ce jeune homme n’aurait pas été le premier à vouloir la fixer des yeux en espérant avoir une vision, ne serait-ce que pour plaisanter.
« En effet monsieur, c’est ici que le miroir et la table de John Dee sont exposés en temps normal. Mais vous savez, les collections du musée sont souvent sujettes à modification. Parfois, on change les objets de place, au gré des nouveautés ou des restaurations.
- Bien sûr. Mais je reviens de la bibliothèque Paul Hamlyn, et je pensais vraiment trouver le miroir ici.
- On l’a emmené dans nos remises. Vous savez, je pense qu’il n’y en a que pour quelques jours. Si vous pouvez repasser…
- En réalité, je suis assez pressé, avoua le jeune homme en pinçant les lèvres. Il me faut le Sigillum Aeifmeth…
- Vous dîtes ça avec tellement de sérieux, tenta de le dérider Emily. Vous tenez donc tant à parler aux anges ? »
Le jeune homme remonta d’un doigt ses lunettes, au moment précis où elles allaient dévoiler son regard.
« Parler aux anges… Oui, pourquoi pas… C’est bien ce que l’on dit de tout cela, n’est-ce pas ?
- John Dee le prétendait en tous cas.
- Eh bien, je dois avoir plus de chance, ou moins de peine que lui pour atteindre ce but… Puisque je parle avec vous. »
Emily s’empourpra un peu plus, bégaya un merci. Cela ne lui ressemblait guère pourtant. Combien de touristes avaient déjà tenté de lui faire du charme ? Mais c’était différent avec lui. Le jeune homme, peut-être plus vieux qu’elle d’un an ou deux seulement, ne semblait pas chercher à lui plaire. Il ne s’agissait pas non plus de commentaires gratuits. Emily ne savait trop comment le juger.
« Je suis désolée, je vais devoir retourner auprès de mon groupe, se résigna-t-elle malgré tout.
- Bien sûr. Je m’en veux de vous avoir retardée. N’hésitez pas à me faire passer pour un fou dangereux si vos touristes vous font des reproches, plaisanta-t-il tristement. Je ne voudrais pas que votre bonté d’âme vous coûte une réprimande.
- C’est très aimable, mais j’espère ne pas en arriver là, sourit la jeune femme, aussi amusée que dérangée par son humour amer.
- A quelle heure terminez-vous vos visites mademoiselle ? »
Emily demeura coi. Est-ce que… Est-ce qu’il était en train de l’inviter ? Devait-elle… répondre dans ce sens ?
« Je voulais juste vous prévenir de ne pas trop vous attarder. Il vaut mieux être prudent ces temps-ci… Charmé de vous avoir rencontrée…
- Moi aussi », répondit-elle, mais il s’était déjà éloigné dans les galeries du musée.
Emily ne parvint évidemment pas à terminer sa visite comme à l’ordinaire. Elle regretterait longtemps d’avoir hésité à pousser plus loin la conversation, malgré les chuchotements désapprobateurs de son groupe et de deux ou trois collègues croisés dans la salle.

Mais elle ne regretterait pas de ne pas être présente sur les lieux, quelques heures plus tard…
Apollon Schopenhauer était demeuré à l’intérieur du British Museum après la fermeture, qui avait lieu plus tard que les autres jours le Vendredi. Mais il n’avait pas eu la possibilité de revenir dans son monde d’origine plus tôt. Et maintenant, ce qu’on l’avait convaincu de dérober n’était pas là où il l’attendait. Mais tout cela ne représentait que de mineurs contretemps. Il avançait sans hésitation, ni précipitation, à travers les salles de l’imposant édifice. Des passants s’attardaient encore sous l’impressionnante toiture de verre et d’acier de la Great Court, la cour ouverte au centre même de cet édifice historique. Si lui portait le fardeau de leurs pensées, eux n’avaient aucune chance de remarquer ses déplacements. Et aussi sophistiqués que fussent les systèmes d’alarme du musée, celui que l’on nommait encore Lord Funkadelistic ne les craignait absolument pas.
Ralliant une autre aile du musée, il pénétra finalement dans les salles réservées aux employés et aux chercheurs de tous ordres. Il n’avait pas réussi à apprendre où exactement se trouvait le miroir de John Dee, mais la guide avait été honnête avec lui lorsqu’elle lui avait répondu qu’elle n’en savait rien. Apollon Schopenhauer se massa les tempes quelques instants. C’était pour cela qu’il s’était adressé à elle. Une fois de plus, les incessants mensonges proférés tout autour de lui donnaient un goût de bile dans la gorge. Mais il devait prendre sur lui, encore et encore. Son calvaire serait bientôt achevé. Il en serait même encore plus près lorsqu’il aurait mis la main sur cette pierre noire et la table qui allait de pair.
Enfin, il discerna un écriteau lui indiquant qu’il n’était plus très loin. Mais la pièce était vide… Toutefois, Lord Funkadelistic n’eut pas le temps d’assimiler l’inattendue et désagréable révélation.
« Eh oui, Apollon, ton miroir a disparu ! » s’exclama à tue-tête une ombre parmi les ombres.
Schopenhauer leva les yeux vers son interlocuteur. Accroupi sur une étagère, se balançant d’avant en arrière, un fou du roi à la tenue bariolée le surplombait.
« Qui es-tu, toi ? murmura Apollon, sans manifester de sentiment particulier.
- Tu ne t’attendais pas à un gardien comme moi, je me trompe ? répartit l’autre, d’une voix surexcitée. Moi au contraire, je devais surveiller ta venue ici bas !
- Le Fou d’Hadès…
- Tout juste ! Eh bien, on dirait que tu n’es pas aussi…
- C’est toi qui a volé le miroir ? l’interrompit Apollon. Je n’ai pas de temps à consacrer à tes braillements.
- Ce n’est pas très poli d’être aussi fruste avec les inconnus, tu sais…, répliqua l’autre, faussement contrit. Pour quelqu’un dont on vante les manières et la tenue… »
Lord Funkadelistic serra lentement les poings.
« Est-ce toi qui…
- Non, non, non, ce n’est pas moi qui ait subtilisé ton précieux miroir ! soupira effrontément le fou. Mais j’avoue, c’était mon but ! Il fallait t’empêcher de te le procurer ! Mais tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même… Si tu n’avais pas brisé le Miroir Magique de la reine… Vous êtes beaucoup trop nerveux, monseigneur !
-Cesse donc tes boniments ! gronda Schopenhauer, reculant vers la porte sans le quitter des yeux. Il semblerait que nous soyons tous les deux bredouilles, tu n’as pas à te vanter…
- Ce n’est pas faux ! concéda l’autre tout en exécutant un salto avant toujours perché sur son rayonnage. Mais ne t’en vas pas pour autant, j’ai toujours une mission à remplir maintenant que je suis là ! »
Schopenhauer n’eut pas le temps de se mettre en garde ou d’effectuer ne serait-ce qu’un pas de plus. Il fut projeté à l’extérieur de la remise, roulant et glissant sur le sol sans pouvoir maîtriser cette course folle. Les froides dalles de marbre étaient maintenant tâchées de sang frais… La silhouette couronnée de grelots du fou se découpa bientôt sous la lumière miroitante de la lune.
« On m’a envoyé te tester, à l’occasion, s’adressait-il d’une voix forte à son adversaire désigné. Et pourquoi pas maintenant dans ce cas ? Nous allons bien voir si la copie vaut l’original… »
Et dans une succession de pas dansants et de voltiges agiles, il se retrouva debout face à Schopenhauer.
« Le verdict risque d’être très vite rendu ! »
Mais son coup n’atteignit pas sa cible. Dans un éclair éblouissant lui arrachant un grognement, Apollon avait paré.
« Ah, tout de même ! Voici donc Haine ! vitupéra le fou, bondissant hors de portée de la lame.
- Haine ? Les Enfers sont-ils donc si mal renseignés ? »
Et Apollon ne se gaussait pas en affirmant cela. Il n’employait plus une lame de brume noire plus froide que la nuit, mais bien une épée de lumière plus tranchante que l’éclat du jour en plein midi.
« Oh, un nouveau joujou ?
- Alêtheia… », se contenta-t-il de répondre.
Toute parole supplémentaire aurait été superflue. Schopenhauer l’avait bien compris, le fou d’Hadès n’était pas là pour simplement le surveiller. Mais il ne pouvait pas se permettre d’échouer déjà, sans même avoir mis le pied aux Enfers.
Pour autant, le bouffon grimé n’avait pas l’intention de se hâter, selon toute apparence. Il farfouilla même nonchalamment sous son costume, en tirant un paquet de cartes à jouer… Puis, il effectua divers petits tours, disposant les cartes en éventail, les mélangeant, les coupant, le tout sans qu’une seule ne lui échappe. Petit à petit, toujours sans bouger, il se mit cependant à les manier de façon plus subtile, plus vive, les maniant du bout des doigts dans une véritable farandole.
« Comptes-tu poursuivre longtemps ton numéro ?
- Ne sois pas pédant, Schopenhauer… Regarde plutôt… »
Le Fou d'Hadès battit les lames si vite que Remy LeBeau aurait pu s'en retourner aussi sec dans son bayou.
Les paupières à-demi fermées, Lord Funkadelistic sentit ses envies de massacre augmenter. Il se jouait de lui ! La lumière d’Alêtheia s’étiola… Il ne fallait pas qu’il cède encore une fois à la colère… Pas maintenant. Observant le bouffon, il nota soudain l’absence de Carreaux et de Cœurs dans son jeu… Exactement la constatation espérée par celui-ci pour en profiter. Les premiers projectiles fusèrent, droit sur Apollon. Ce n’était plus des cartes, seulement le symbole représenté, des piques aussi acérés que des rasoirs lui fonçant dessus dans un sifflement d’épouvante !
Schopenhauer les évita de justesse, au prix d’un nouveau recul.
« Alors, alors, qu’est-ce que tu dis de cela ? Il y a de quoi bien nous amuser, non ? »
Le fou projeta une nouvelle rafale de ses projectiles farfelus, mais ô combien redoutables. Puis encore ! Lord Funkadelistic en était réduit à se déplacer d’un bout à l’autre d’une salle, passant finalement à la suivante, puis en traversant une autre, toujours esquivant. D’un socle de statue de l’antique Ur à la vitrine abritant une vaisselle millénaire en porcelaine, il reculait, à chaque instant un peu plus. Il n’était pas seulement question des cartes ensorcelées du Fou, mais avant tout de sa célérité phénoménale ! Avaient-ils croisé des gardiens ? Ceux-ci hurlaient-ils après eux ? Impossible de le savoir. Ils luttaient pied à pied dans la pénombre argentée du musée. Les pans du manteau de Schopenhauer étaient réduits en lambeaux, et lui-même avait manqué plus d’une fois être écorché vif. Mais aucune des innombrables œuvres du musée n’avait subi la moindre éraflure.
« Je rêve ou bien est-ce que tu protèges vraiment tout cela plus que ta petite personne ? s’en étonna le fou, entre deux jongleries.
- On peut dire que mon intérêt pour les arts a connu un certain renouveau…, se contenta de répondre son adversaire.
- Tiens donc ! »
Schopenhauer tenta une passe désespérée, mais lorsque la pointe de sa lame caressa de trop près le fou, une explosion de cartes à jour la repoussa. Et une autre ! Leur nombre semblait incalculable, comme si ce bouffon pouvait camoufler des jeux par dizaines sous son costume bigarré. Malgré cela, toutes ces cartes se désintégraient une fois retombées sur le sol, comme si elles n’avaient jamais eu la moindre consistance.
Harcelé sans relâche, Schopenhauer avait été repoussé dans les étages supérieurs du British Museum, son adversaire ne lui accordant aucun répit. Il n’était pas dans son caractère de l’admettre aussi aisément, mais le Fou d’Hadès parcourait des sphères bien au-delà des siennes.
« C’est donc ça, le nouvel Apollon ? le raillait-il précisément. Et tu prétends venir contester Hadès dans son propre royaume ? Et pourquoi donc ?
- Tu le sais bien… »
Ils étaient parvenus à l’ultime galerie surplombant la Great Court et sa verrière.
« Pour ta Cendrillon ? Mais tu ne sais même pas ce qu’il est advenu d’elle… Qui te dit qu’elle désire que tu viennes la retrouver ?
- Ne peux-tu donc pas te taire ? Si tu es venu pour te battre, fais-le, et cesse de déverser ta bile !
- Il est dans la nature des fous d’être volubile, je ne suis pas la reine de cœur… »
Celui qui se faisait appeler Lord Funkadelistic tiqua, malgré sa volonté de demeurer impassible. Cet étrange personnage était entouré d’une nébuleuse qui n’était pas faite que de cartes bondissantes. Il s’aperçut qu’il n’avait toujours pas tranché la question du sexe de son opposant. Si ses traits étaient plutôt carrés, ils n’en demeuraient pas moins très fins pour un homme, de même que son apparence filiforme. Sous certains angles, il s’était même pris à lui trouver des airs de ressemblance avec… elle… Cendrillon. Mais c’était impossible, complètement dément ! Le fou lui-même venait de toute manière de démentir ce qui n’avait été qu’un semblant d’impression. Toutefois, Schopenhauer était troublé par la douceur toute féminine de ses traits, plus qu’il ne voulait se l’avouer.
« Pourquoi est-ce que tu fuis de la sorte ? Tu esquives même mon regard ! Serais-tu mal à l’aise ? Est-ce que je te rappellerais quelqu’un ? » le crispa-t-il une fois de plus, stigmatisant ce mal-être.
Les Muses n’avaient rien eu à lui révéler au sujet du Fou d’Hadès. C’était pour elles un inconnu tout autant que pour lui… Celui-ci avait repris ses jongleries, sourire aux lèvres. Un cercle parfait de trèfles et de piques, puis un second, et un troisième… Il réduisait pas à pas la distance le séparant de Schopenhauer, ses anneaux de cartes comme en rotation autour de lui... Il prenait de toute évidence un malin plaisir à harceler patiemment son ennemi, alternant les commentaires acerbes et les assauts débordant de hargne.
Un coup d’œil sur la gauche, et la vision de la Great Court toute entière s’offrait maintenant à eux. Les badauds flânant encore sur les lieux se comptaient par centaines, s’attardant dans les cafés et librairies qui n’avaient pas encore fermés, en cette nuit d’Halloween. Les teintes écarlates des décorations dressées de toutes partes et rendues minuscules par la distance, prenaient soudainement un aspect macabre. Et la foule anonyme en était faussement réduite à errer dans ce décor sanguinolent.
« Quel beau spectacle ! babillait encore le Fou. Aucun d’eux n’imagine ce qu’il se passe pendant qu’ils sirotent leur verre ! Le nombre de choses tout de même, dont on ne se rend pas compte de ce côté-ci du miroir…
- Laisse-moi partir », répliqua Schopenhauer.
Ne plus prêter attention à ses discours tout sauf spontanés. Ne plus se laisser dicter le cours du jeu. Schopenhauer n’était pas sans atout, à lui de s’imposer. Sa lame de lumière parut refluer dans sa main droite, tandis qu’il s’était redressé, abandonnant ses postures défensives…
« Oh, oh, on veut tenter un coup de bluff ? C’est vrai que je le pourrais… Après tout, quoi qu’il arrive, tu n’auras pas ce que tu étais venu chercher ! Mais est-ce qu’on ne s’amuse pas bien ?
- J’étais venu pour le Sigillum Aeifmeth ", et rien de plus, rétorqua Lord Funkadelistic d’une voix atone.
A quoi bon ne pas reconnaître ce que le serviteur d’Hadès avait déjà deviné ? S’il savait pour le miroir de John Dee…
« Le sceau divin de la vérité, acquiesça l’autre. Cela sied évidemment à Apollon, c’est logique. Mais ce n’est rien comparé au miroir…, ajouta-t-il dans un sourire cruel. Il t’aurait été bien utile à explorer les voies du futur, et espérer emprunter la bonne. »
La tension pulsa à nouveau dans les veines de Schopenhauer, disposée à sourdre telles les remontées d’un puits sans fond. En vain ! Une fois de plus, le Fou le prit de vitesse. Laissant de côté ses tours de cartes, il se catapulta droit sur l’ancienne némésis d’Archibald Bellérophon, zigzaguant entre deux lots de poteries désormais brisés, et projetant celui-ci à travers les murs du vénérable établissement d’un simple coup d’épaule !
Sonné, Lord Funkadelistic ne put appeler à lui aucune forme de protection lorsque le Fou le saisit à la gorge, avant même qu’il se soit retrouvé dans les décombres nés de son envolée fulgurante. L’autre l’en souleva apparemment sans le moindre effort, et le traîna de tout son long sur le sol, traversant ainsi une salle entière, dont les statues baroques se découpant dans les ténèbres étaient désormais pareilles à des démons grimaçants…
« Tout de même ! Je m’attendais à mieux pour quelqu’un baigné dans la Fontaine de Jouvence. Ses propriétés ne sont-elles pas pourtant inaltérables ? »
La question n’appelait pas de réponse, le Fou sachant pertinemment que son adversaire était incapable d’articuler un son. C’était à peine s’il respirait, et pourtant, Schopenhauer le brava, lui souriant avec toute la morgue dont il disposait encore.
Car celui-ci savait que sous ses airs bravaches, une exaspération rampante usait le serviteur d’Hadès, peu satisfait de la façon dont il s’était pour sa part refusé à livrer un véritable combat. Oui, Apollon en était persuadé, car il pouvait lire cette vérité inscrite dans le cœur ardent du Fou. Mais celui-ci savait-il combien il était déchiré, depuis que justement il avait chuté dans la Fontaine ? Privé de l’assurance qui avait été sienne en tant que Lord Funkadelistic, et bien trop radical une fois investi de sa nouvelle nature ? Non, personne ne savait.
Dodelinant de la tête, et comme avançant au rythme de ses tintements de clochettes, le Fou s’immobilisa finalement, parvenu au plus près de la verrière de la Great Court.
« Nous y voilà… Je t’explique… Je vais te jeter à travers ce magnifique dôme… Puisque tu es à moitié évanoui, tu n’as aucune chance de t’en sortir avec tes artifices de magicien. Tout ce que tu peux espérer, c’est te briser les os, ce qui en soit pourrait sûrement être amusant ! débitait-il avec une candeur absolument sincère. Mais si tu veux survivre… »
Un même cri de stupeur monta des gorges des badauds de la Great Court, la surprise cédant bien vite la place à une panique générale, lorsqu’une averse de verre s’abattit sur eux.
« Allez, allez, montre-toi, Apollon ! » adjurait le Fou, les yeux rivés sur Schopenhauer, qui avait traversé la verrière tel un pantin désarticulé.
Le choc avait été si violent que toute la structure métallique avait été endommagée, se tordant sous l’impact, faisant sauter les panneaux de verre. Et Schopenhauer chutait toujours, enveloppé dans son manteau lacéré aux allures de linceul… Mourrait-il ici bas, sans même avoir pu tenter sa chance aux Enfers ? Les prédictions de l’oracle n’excluait pas cette éventualité…
Vous êtes le Musagetes ! Toute défaite est inconcevable !
Les paroles des Muses tonnèrent dans le terrifiant tumulte.
Des flammèches apparurent aux extrémités de son manteau. Coururent sur ses pans tailladés. S’unirent entre elles.
« Oui… Oui, oui ! » s’exclama le Fou avec un enthousiasme débordant.
Debout au centre de la Great Court, ses grandes ailes immaculées déployées dans toute leur splendeur, une tiare d’or des rayons du soleil couronnait sa tête. Il se tenait le dos tourné, mais sa gloire n’était point cachée.
Apollon.

" ...The lord of the unerring bow,
The god of life, and poetry, and light,
The Sun, in human limbs arrayed, and brow
All radiant from his triumph in the fight.
The shaft has just been shot; the arrow bright
With an immortal's vengeance. "

Voilà ce que récita le bouffon, tout en jouant négligemment avec l’un de ses grelots.
« Enfin, il était temps ! l’apostropha-t-il depuis son point de mire. Mon test va pouvoir avoir lieu ! » battit-il des mains.
Mais Apollon signifia son refus d’un signe de tête qui contenait plus de mépris que le plus insultant des discours.
« Comment ? Tu refuses, alors que nous avons à peine commencé ! Fais comme tu veux, de toute façon, ce n’est pas toi qui décide ! »
Apollon sourit à nouveau.
« C’est fini. Je n’ai pas trouvé ce que je voulais ici, et je t’ai déjà prévenu que je n’avais donc pas à m’attarder.
- Ah oui ? C’est ce que nous allons… »
Se disant, le Fou d’Hadès s’était apprêté à sauter d’un bond jusqu’à terre.
Mais seules ses clochettes s’agitaient dans l’air, tandis qu’il se contorsionnait en vain.
« Tu ne peux pas… Tu ne peux pas ! » trépignait le bouffon, des larmes de rage au coin des yeux.
Apollon avait déjà quitté les lieux.

Pour se retrouver incapable d’ouvrir un passage pour se réfugier en Féerie, tant il était à bout de forces. Il s’écroula dans le lit de déchets d’une sombre ruelle, là où le Samhain ne se risquait pas… Pourquoi dans ce cas être secoué d’éclats de rire déments ?
Peut-être parce qu’à son réveil, le miroir de John Dee reposait à côté de lui…

Chapitre 02 > Chapitre 03 > Chapitre 04

Nom et Prénom :
Adresse E-Mail :
Commentaire / Critique :