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e promenant dans la forêt en sautillant, hochant la tête d’avant en arrière, Archibald chantonnait gaiement.
Hey! I was so wasted I was so wasted I was a hippie I was a burnout I was a dropout I was out of my head I was a surfer I had a skateboard I was so heavy man, I lived on the strand I was so wasted I was so fucked up I was so messed up I was so screwed up I was out of my head I was so jacked up I was so drunk up I was so knocked out, I was out of my head I was so wasted I was wasted |
Ce qui n’était pas du tout au goût de Miss Indrema. " Allez-vous arrêter de vous promener avec ces choses métalliques sur les oreilles ? Et de mugir si fort ? " lui demandait-elle pour la cinquième fois, à chaque reprise plus acide. Le jeune homme agita sous son nez un index moqueur, ne prenant même pas la peine de mettre son baladeur mp3 sur pause ou de retirer ses écouteurs. " Pas question ! C’est ma nouvelle attitude pour cette année ! Puisque vous ne voulez pas tout me dire, j’ai choisi de ne plus m’en faire. Ca vous regarde maintenant ! Mais ne venez pas vous plaindre ensuite si cela cause d’autres difficultés, ce sera de votre faute ! " La dryade fit la moue, mais elle savait bien qu’elle n’avait rien de concret à lui répliquer. Archibald pensait revenir en tant que professeur, et voilà que le Doyen l’avait chargée de prévenir le jeune homme sitôt arrivé : ils allaient partir tous les deux pour une destination inconnue. " Tant pis, moi qui me faisais une joie d’enseigner à tous ces élèves, de transmettre mon savoir avec passion
, élevait-il la voix, lyrique. - N’en faîtes pas trop tout de même ! lui retourna-t-elle, cinglante. - Très bien, dans ce cas, je me tais. C’est un peu la coutume de toute façon à la Tour, non ? Si le Doyen a fait ça en espérant me faire enrager, il peut toujours rêver ! Je ne vais pas venir me plaindre et hurler à la mort, non, c’est terminé. Vous comptez garder vos petits secrets pour vous ? A la bonne heure ! De mon côté, je vais faire ce qui me chante également, il n’y a pas de raison. - En somme, vous ne souhaitez pas vous fatiguer outre mesure
- Parce que vous me feriez des reproches à présent ? s’esclaffa Archibald, goguenard. C’est la meilleure ! A quoi bon ? J’ai bien vu ce qu’il en était avec le Doyen. Ca ne sert à rien de vouloir tirer quelque chose de quelqu’un d’aussi buté que lui. Mais, ne vous inquiétez pas, je reste dans le camp des gentils ! " conclut-il avec un clin d’œil. Durant près d’une heure, ils marchèrent en silence. Pendant ce temps, les arbres et les créatures peuplant la forêt se chargeaient de faire assez de bruit pour le meubler. Le jeune homme hésita à donner un coup de pied de frustration dans les petits cailloux blancs qui bordaient le sentier qu’ils empruntaient, mais il avait peur de la réaction de la dryade. Pour être à ce point de mauvaise humeur, il fallait qu’on l’ait privée de sa dose d’engrais ! se gaussait-il intérieurement. Archibald comprenait bien qu’elle n’était pas forcément dans une position facile, vis-à-vis notamment de Lord Funkadelistic. Ils avaient été camarades de classe
Si elle lui avait lancé cette pique sur sa paresse chronique, c’était peut-être bien pour le pousser à ne pas baisser les bras. Certaines décisions prises par le Doyen devaient lui déplaire à elle aussi, d’une manière ou d’une autre
" Bon
Est-ce que je pourrais savoir enfin ce que nous sommes venus faire dans ce bois ? Depuis le temps
- Ce bois ? Vous parlez de la Forêt des Rêves Multicolores, dois-je vous le rappeler ! - Oui, cette forêt légendaire, gigantesque, qui s’étend de la mer aux montagnes, avec ces lieux étranges et merveilleux à visiter ! Dommage que les chemins ne soient pas mieux balisés par contre, il y a encore du travail
- Il est certain que cela doit vous changer de vos parcs criblés de poteaux indicateurs. Arrêtez donc un peu de piailler comme ça. - Et pourquoi donc ? Vous avez peur qu’on se fasse remarquer ? fit Archibald en haussant les épaules. Encore une fois, si j’étais averti
- Nous sommes ici pour arbitrer un différent, lâcha finalement la dryade. Le Doyen a pensé que ce serait bon pour vous de voir de plus près l’une des autres attributions de la Tour. Nous ne nous limitons pas à l’enseignement. - Votre discours est bien rôdé
C’est peut-être vrai ", admit-il à demi-mots, comme pour lui-même. Et le jeune homme décida donc d’appliquer sa nouvelle politique. Il n’était plus nécessaire de ruminer ses interrogations plus longtemps. D’autant plus que son père et lui avaient réussi à lever le voile sur une partie des zones d’ombre qui embrumaient la Tour
Il n’était plus aussi pressé qu’auparavant. Pour l’instant, la chose la plus importante pour lui était d’arriver au bout de la semaine pour retrouver Kate. Rien d’autre. Au bout d’une heure supplémentaire à arpenter collines verdoyantes et saluer de bavardes jonquilles, Miss Indrema ralentit, s’arrêtant pour laisser passer un lièvre chronomètre à la patte, puis bifurqua à gauche, devant une trouée dans les murailles émeraude les entourant. Elle serait demeurée invisible à quiconque ne se tenant pas bien en face ! Sans mot dire, elle fit signe à Archibald de la suivre à l’intérieur de ce tunnel de houx, labyrinthe hérissé, et ils pénétrèrent alors dans une minuscule clairière incurvée, à l’abri de la lumière du jour grâce à la voûte de branchages. " Il y a une raison précise à notre halte ? Il fait frais, ça me va, mais
- Je veux tenter quelque chose
Peut-être que nous avons une chance
" La dryade bondit lestement sur un rocher émergeant en son centre, levant les bras, pour toucher du bout des doigts ce dôme morcelé de soleil. Privé de toute indication supplémentaire, Archibald quant à lui ne savait pas trop ce qu’il pouvait bien être censé faire. Ce qui le rendait soudain d’autant plus indécis que Miss Indrema ne faisait pas preuve de sa retenue habituelle. L’atmosphère était en tous cas pour le moins étrange. Bien qu’il ne soit jamais allé se promener dans la Forêt des Rêves Multicolores, pas plus que longtemps, il ne l’avait jamais trouvée aussi différente d’un jardin en centre-ville. Même lorsque les fleurs murmuraient dans son dos en gloussant ou qu’un écureuil facétieux l’entretenait de l’état de ses noisettes. Désormais, c’était encore bien autre chose. La Forêt toute entière semblait parcourue d’une vigueur nouvelle ! Le chant des pinsons était plus gai, les feuilles des arbres plus brillantes, l’eau des ruisseaux plus dansante
Le jeune homme n’y avait pas tellement accordé attention de prime abord, mais c’était une évidence. Maintenant qu’il y songeait, il aurait juré que l’herbe des pelouses de la Tour lui avait paru plus grasse que lors de son départ ! Evidemment, il n’avait pas eu le temps de s’y attarder, chassé sur ordre du Doyen comme un malpropre, sans même avoir pu rencontrer un seul élève
Ce phénomène culminait en ce lieu, précisément sur ce rocher, nimbé d’une aura doucement argentée. Ici, le temps semblait s’être arrêté pour la Saint-Jean, entre le Printemps et l’Eté, mais certainement pas l’Automne
Archibald porta soudain la main à sa bague. L’Epée de la Chimère devenue anneau le picotait, la démangeaison plus intense à chaque seconde. " Je n’ai pourtant pas mangé de champignons en route
", se rassura-t-il comme il pouvait, cherchant un endroit où s’asseoir. A présent, il entendait distinctement la houssaie s’agiter par pans entiers, comme si on se frayait un chemin à travers. Mais qui serait assez fou pour vouloir prendre un bain d’épines ? " Eh, ne viens pas écraser mes racines ! " fit une voix grincheuse comme une vieille souche craquelée. Et c’était bien le cas, à peu de choses près. Le jeune homme fit volte-face en sursautant. Un vieux chêne le regardait de ses yeux ronds. A dire vrai, c’était tout un cercle d’arbres qui l’observaient gravement, leurs sourcils moussus froncés sévèrement. " Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ? glapit Archibald. - Je vous le demande ! renchérit alors le chêne. - Vous voilà ! " Archibald n’aurait jamais cru que la dryade puisse pousser un cri de joie. Elle venait de le faire à l’instant pourtant, sautant du rocher pour le rejoindre, et s’adresser au cercle d’arbres. Des arbres qui auraient plutôt dû atteindre les trente mètres de haut et ne dépassaient pas les trente pieds. Le jeune homme les estimaient bizarrement contrefaits, tels de petits vieux rabougris. " Oh, oh, oh, une dryade ! fit un mince frêne. Que nous vaut cet honneur ? - Une petite étreinte, chérie ? susurra un vieux tilleul aux branches noueuses. Au réveil, ça ne fait pas de mal ! - Je ne suis pas là pour ça. - Mais qui sont ces choses ? intervint le jeune homme. - Ils sont très vieux
Très vieux et très sages
- Sages ? s’insurgea le chêne. Vieux ? C’est la meilleure ! On ne sait même pas pourquoi nous sommes là, ni comment nous avons été réveillés ! - En somme, vous en savez aussi peu que moi ! Vous pourriez me dire où on se trouve ? - Archibald, nous
, voulut le faire taire Miss Indrema. - Laissez ! Ca ne me dérange pas, fit le frêne d’une voix douce. Ce jeune garçon ne semble pas très au courant
Un étranger ? - Je suis Archibald Bellérophon ! plaça-t-il avec contentement. - Ah. Enchanté. " Notre héros avait espéré un peu plus d’enthousiasme dans la voix boisée de son interlocuteur. Il lui fallait donc croire qu’ils étaient réellement très âgés, et surtout, endormis depuis au moins deux ans pour ne pas avoir entendu parler de lui. " Vous êtes ici dans l’un des lieux sacrés de la forêt, un réceptacle à magie. Autrefois, ce rocher détenait Excalibur, avant qu’un garçon dans votre genre ne la trouve, puis qu’elle finisse sous la protection de la Tour. " Archibald hocha la tête, remarquant à présent l’entaille qui balafrait la pierre. Effectivement, une épée s’était trouvée là. Et s’il y avait tant de magie, il comprenait mieux la réaction de la sienne. Ces artefacts, ce savoir ancien, tout était uni par des liens qu’il ne maîtrisait pas. " Et pourquoi êtes-vous là ? Vous êtes les gardiens ? - Non, absolument pas. De tels lieux n’ont pas besoin d’être protégés. Du moins, c’était le cas à notre époque
Mes camarades et moi, s’engagea-t-il prudemment, tout en jetant des regards en coin à ses amis branchés, nous nous sommes reposés durant bien longtemps
Des arbres comme les autres. - Et puis, voilà qu’on nous a réveillés ! gronda le chêne, agitant ses frondaisons chargées de gland. Et maintenant, cette dryade qui nous appelle ! Mais que nous veut-on à la fin ? - Ne soyez pas si bougons ! répliqua Miss Indrema à l’adresse des arbres, d’une voix si cajoleuse, qu’Archibald en demeura bouche bée. Nous ne sommes pas à l’origine de ce nouveau printemps, sachez-le. Nous en cherchons toutefois la cause. Et nous sollicitons votre aide
- Ah, je vois ! frémit un châtaignier. Ces grands dadais de magiciens ne voient pas plus loin que leur baguette ! - Vous auriez pu éviter de nous faire traverser la moitié de la forêt, geignit le chêne. Nous avons failli nous perdre plusieurs fois ! Certains coins ont bien changé
- Ne les écoutez pas, ils aiment bien exagérer, reprit le frêne, une faille dans son écorce se déformant en un sourire. J’étais content de me promener, de saluer de vieilles connaissances
Et vous avez bien choisi. C’est un bon endroit. - Je ne voulais pas prendre le risque de trop nous éloigner de la Tour pour vous appeler. Et la Pierre était la destination la plus proche. - Je comprends, Miss ? - Indrema. - Indrema, répéta lentement le frêne. Est-ce qu’on ne se serait pas déjà vu ? Vous êtes une bien jolie dryade. Nous vous écoutons. - Si je puis me permettre, fit Archibald, se grattant la tête, j’aimerais quelques explications supplémentaires. Quelque chose vous a tirés de votre sieste ? Nous n’en savons pas plus ? - C’est cela. La Forêt a changé. Féerie a changé. " Le jeune homme agita la main et s’assit sur le rocher d’Excalibur. Mauvaise idée ! Ses cheveux se dressèrent sur la tête, comme s’il avait aperçu Cher après un énième lifting. Son anneau se mit à crépiter, des éclairs violets remontant le long de son avant-bras. " L’Epée de la Chimère ! s’exclama alors le frêne, tout à coup beaucoup moins placide. Ca alors ! Je vous présente mes excuses mon jeune ami ! Vous devez être bien plus important que je ne l’ai d’abord cru. - Y a pas de mal, glapit Archibald, les jambes encore flageolantes. Moi-même, je n’ai pas l’impression d’être aussi important qu’on le dit. " S’en suivit quelques minutes de causette où le jeune homme raconta brièvement tout ce qu’il avait accompli depuis son arrivée fortuite en Féerie et comment il s’était retrouvé là, leur narrant sa version. Ajouté à cela le fait que tout comme les arbres, Archibald détestait qu’on le réveille en sursaut, et tout ce petit monde s’entendit rapidement, au grand dam de Miss Indrema. " Il me plaît bien ce petit ! décréta le tilleul. Tu m’as l’air caustique ! Ce vieux Van Helsing te supporte ? - Je vous demande pardon ? se défendit aussitôt Archibald, grimaçant nettement. Vous le connaissez ? - Oui, on peut le dire ! précisa malicieusement l’arbre doué de paroles. Ah, tu dois le faire tourner en bourrique, le barbichu ! Il n’était déjà pas très calme avec nous
- M’en parle pas ! le consola le chêne. A se demander ce qui lui était passé par la tête le jour où il a décidé de s’occuper de nous. - En attendant, avec lui, on n’avait pas de boules de gui dans les oreilles, ou de nids de coucous dans le
" Cette fois, ils se mirent à nouveau à discuter, mais sans Archibald, qui ne put ignorer plus longtemps les œillades réprobatrices de la dryade. Elle semblait prête à user à nouveau de ses lianes à son égard
" Vous êtes content de vous ? Quand je pense que le Doyen vous a imposé ! Je lui avais bien dit pourtant qu’il était plus sûr de partir avec le Carabas, ou même son chat ! Je vous signale que je ne les ai pas appelés pour qu’ils discutent de leurs problèmes d’écorce ! Nous avons plus crucial à
- Est-ce qu’ils vous font quelques difficultés ? Ils s’amusent parfois à faire semblant de ne pas comprendre
" La voix avait les accents d’une brise de Juillet au petit matin. Une autre personne faisait son entrée
Archibald haussa un sourcil. Il n’était décidément pas au bout de ses surprises ! Il aurait cru pour un peu que Merlin allait les rejoindre, mais ça ne pouvait être lui, à moins qu’il ait radicalement changé de style
Voilà que quelqu’un avait dû renverser quatre ou cinq corbeilles de fruits, et s’amuser à les entasser jusqu’à leur donner l’apparence d’un jeune homme, presqu’un géant. Archibald le crut tout droit jailli d’une peinture de Giuseppe Arcimboldo, ces surprenants tableaux où les visages étaient entièrement figurés de légumes et de fruits
Mais, aussi imprévu que cela puisse paraître, Miss Indrema était encore plus étonnée que lui. Donnant l’impression d’avoir littéralement pris racine, la bouche ouverte en un " o " parfait, les bras ballants, la dryade ne se remettait pas de cette apparition fruitée. Comme pour les rassurer, l’autre leur sourit, d’un sourire de petits pois. " Je ne crois pas avoir été convié à votre réunion, mais je me suis senti appelé. Alors, je suis venu moi aussi, expliqua-t-il simplement. J’espère que je ne dérange pas. Je comprendrais très bien que vous souhaitiez poursuivre sans moi. Je peux partir si
- Non
Non ! répondit la dryade, la seconde fois plus clairement. Vous pouvez rester, au contraire ! " Le sourire du nouveau venu s’agrandit, révélant désormais la rangée entière de cosses. Miss Indrema baissa les yeux, ses joues verdissant à vue d’œil. Archibald faillit en rire, sans une once de moquerie. Mais il préféra s’avancer à la rencontre du dernier arrivant. Une créature constituée de salade de fruits, il n’était plus à ça près en Féerie ! Autant faire les présentations en bonne et due forme. " On peut se serrer la main ? prit-il tout de même la peine de demander, ne voulant pas se retrouver éclaboussé de jus de raisin. - Bien sûr ! Je suis l’Eté. - Je l’avais deviné. " Archibald préféra ne pas lui faire remarquer qu’il avait un bout de salade coincé entre les dents. C’était peut-être une partie de son être
Pendant ce temps, les arbres s’étaient tus, dès l’arrivée de l’Eté. " Le revoilà lui aussi ! fit le frêne. Décidément, que de surprises ! - Un peu trop dès le matin, si vous voulez mon avis, grommela le chêne. Vous ne savez pas ce que c’est, vous, d’ouvrir les yeux après si longtemps
Des champignons avaient poussé sur mon
- Je crois pouvoir m’en faire une petite idée, gloussa le jeune homme. - Non, non, ça m’étonnerait ! Enfin, si l’on a besoin de nous, on peut bien abandonner notre sieste, mais c’est regrettable. " A l’ombre des arbres, assis près de la Pierre, à l’exception d’Archibald qui préférait garder ses distances, ils discutèrent des changements survenus en Féerie depuis la défaite d’Alucard. Comment l’Eté, la saison, semblait ne pas vouloir s’achever. Comment, dès leur premier cours, les moins doués des élèves de la Faculté des Sciences Féeriques réussissaient leurs tours. Comment dans le Royaume des Confiseries, la garde de la Fontaine de Jouvence avait été triplée. Comment Lord Funkadelistic avait disparu sans laisser la moindre trace. Ou comment des créatures endormies depuis des centaines d’années s’étaient réveillées
Archibald aurait imaginé que tous seraient enchantés par cette dernière nouvelle, mais cela ne semblait pas être le cas. L’inquiétude dominait les esprits. Lui se sentait plutôt étranger de nouveau, depuis que son père avait été guéri et son duel contre Lord Funkadelistic suspendu. " Est-ce que quelque chose ne va pas ? demanda soudain Eté, grave, à l’intention de la dryade. Je vous sens tendue. " Miss Indrema dût prendre sur elle pour répondre, plus vraiment habituée à la Tour à des questions aussi directes. " Non, je
- C’est ma faute. Il ne fallait pas que je me présente comme cela. Je le savais, je devais attendre d’avoir gagné la Tour ! - La Tour ? répéta Archibald. - Oui. Le Doyen a appris mon retour, et m’a fait mandé, il y a déjà plusieurs jours. Il compte sur moi pour être l’un des nouveaux professeurs de votre établissement ", leur apprit placidement Eté. La dryade était maintenant plus verte qu’une aubergine bien mure. L’apparition de l’Eté personnifié la mettait décidément dans tous ses états ! " Ah, je ne savais pas, j’espère que vous vous plairez parmi nous, débita-t-elle à toute vitesse. Pourrez-vous faire une commission au Doyen et lui raconter ce qui s’est passé ici ? Merci. Archibald ? Venez, nous y allons ! " Et ils y allèrent, en effet. Le jeune homme eut à peine le temps de saluer de la main toutes leurs nouvelles connaissances, Miss Indrema le traînant derrière elle. Ses lianes étaient plus serrées que des menottes, ce qui était assez désagréable pour Archibald. Il avait jusqu’alors plutôt de bons souvenirs de ses séances avec Kate
" Qu’est-ce qui vous prend ? Je croyais que discuter avec ces vieilles branches était important pour vous et la Tour ! - Certes, mais je vous avais prévenu que ce n’était qu’un détour ! Nous avons une mission. - Ah bon
Et c’est tout ? - Je n’aime pas du tout votre ton
Oui, c’est tout, qu’allez-vous encore imaginer ? " Finalement libéré, Archibald haussa les épaules tout en se frottant les poignets. Les pas de la dryade étaient toujours aussi sûrs, mais on aurait dit qu’elle marchait comme dans un rêve, son regard noisette dans le vague
L’Eté lui faisait vraiment de l’effet. " Oh, je ne sais pas
Je me disais que, peut-être, en cette belle saison, vous
- Vous vous trompiez. " Aussi sèche qu’une brindille prête à s’enflammer. " Oh la menteuse, elle est a
- Archibald ! " D’accord
Zip it, j’ai compris ! pouffa-t-il tout en faisant mine de fermer sa bouche comme une fermeture éclair. Bon, peut-être pourrais-je savoir par contre en quoi consistera cet arbitrage ? - Très bien, si vous insistez. C’est à propos de Petit Jean. - Petit Jean ? - Lui-même. Depuis que Robin des Bois est devenu professeur, il se sent désœuvré, et ses gaillards de même. Et tout ce qu’ils ont trouvé à faire, c’est d’embêter les gens de la forêt. Ils leur interdisent le passage du pont, à moins de faire tomber Petit Jean à l’eau. Et comme il n’y a que Robin pour être plus fort que lui à ce jeu
- Je vois, je vois. Mais je suppose qu’il n’y a pas qu’un seul pont dans toute la Forêt. Les gars de Sherwood ne peuvent tout de même pas tous les occuper ! - Faux ! le détrompa la dryade, évitant un fossé en l’enjambant façon Tarzan. Vous avez encore beaucoup de choses à apprendre, Archibald. En Féerie, c’est le pont qu’il faut prendre, quoi qu’il advienne, pour que l’histoire naisse. Les habitants ne peuvent pas emprunter un autre chemin. " Le jeune homme réalisa non sans amusement qu’il ne pourrait pas appréhender la logique si particulière des lieux uniquement en compilant des notes comme son père l’avait fait. Il trouvait que l’expérimentation s’était déjà révélée trop douloureuse, mais il faudrait de nouveau s’en accommoder
Si seulement cette fois elle pouvait se borner à rencontrer de nouvelles têtes, ce serait un moindre mal. " Qui était cet étrange conseil ? - Qu’en avez-vous pensé ? Ils vous ont plu ? s’enquit la dryade, apparemment désireuse de changer de sujet au plus vite. - Ma foi, ils sont plutôt amusants ! Mais parfois
un peu dur de la feuille ! " Et Miss Indrema rit. Avait-elle jamais ri à une plaisanterie d’Archibald ? Décidément, quelque chose clochait ! " Que sont-ils exactement ? en profita le jeune homme. Des créatures nées avant même Féerie ? Des gardiens de la forêt ? " Le rire de la dryade s’amplifia. " Pas du tout ! Si vous saviez
- Eh bien, dîtes-moi ! " Elle lui jeta un regard en coin. " Ils appartiennent au Doyen. C’étaient ses bonsaïs autrefois, je crois que vous appelez ça comme ça. - Ses bonsaïs ? Vous vous moquez de moi ? Des bonsaïs de cinq mètres de haut, vous en avez vus souvent ? - Je ne me moque pas ! " Elle s’arrêta, les mains sur les hanches. " Le Doyen a toujours été passionné par les bonsaïs, avant même de s’installer en Féerie. Seulement, ici, ils ont évolué de façon imprévue. Alors, un jour, il a décidé de leur rendre leur liberté, puisqu’il était difficile de les conserver près de lui. Depuis, ils se sont installés dans la Forêt des Rêves Multicolores. Voilà pourquoi ils ont grandi ainsi. Mais le Doyen, lui, s’y était intéressé depuis longtemps déjà, lors de voyages au Japon, pour ses recherches
sur les vampires. De leur côté, ça ne les empêche pas de rester dévoués au Doyen, et d’accepter de lui rendre service lorsqu’il a besoin d’eux. Même si cela lui répugne de devoir encore les solliciter. - Et c’est le cas ? - Tout à fait
Je n’étais pas sûre qu’ils répondent avec tant d’empressement, mais tant mieux ! Il faut assurer au mieux nos arrières alors que nous n’avons déjà pas assez de professeurs à la Tour, et leur aide nous sera précieuse, pour savoir tout ce qui pourrait bien se passer dans la Forêt. Considérez-les comme des espions, ou des sentinelles. " Archibald n’avait peut-être jamais appris autant de choses sur le Doyen en si peu de temps. La dryade semblait s’en être aperçue aussi. " Vous n’en savez pas autant sur le Doyen que vous le pensez. Et ce n’est pas toujours en mal. Vous savez Archibald, si Lord
Si Apollon, corrigea-t-elle pour la première fois, vous a reçus pour ce que vous appelez la cérémonie du thé, comme vous me l’avez raconté, c’est après avoir été initié par le Doyen
" Ils ne tardèrent pas à être en vue de la rivière. Archibald avait choisi de garder un moment le silence, mais sa curiosité revint à l’assaut. " A votre avis, nous en avons pour longtemps ? - Je ne sais pas. Mais de toute manière, sur le chemin du retour, nous devrons nous arrêter de nouveau. - Encore ? Pour discuter avec les bonsaïs géants ? - Non. Pour rallier notre véritable destination. Il fallait brouiller les pistes, ajouta Miss Indrema devant l’expression de son jeune collègue. La Tour a de nombreux ennemis, parfois même en son sein
Il était obligatoire de leur dissimuler tout ça ! Le Doyen est très pris, c’est mieux pour vous, et pour nous, de ne pas être là. Il y a peu de chances qu’on ait voulu vous surveiller, sachant que vous deviez seulement échanger quelques coups avec Petit Jean. Mais si le bruit avait couru que je vous emmenais là-bas
"
Au cœur des décombres, gît une ombre. Prostré, inerte, Apollon Schopenhauer erre dans la nuit sans fin, dans les ruines de son Palais. Dans sa main droite, les dernières touches indemnes de son piano, éparpillées plus tôt aux quatre vents. Tout le reste avait été détruit depuis longtemps. Cendrillon n’était plus là, et les fantômes de leurs souvenirs eux-mêmes n’hantaient plus les lieux, disparus sans un soupir
Il savait ce qu’il avait à faire. Défier Hadès pour la reprendre. Porter la guerre aux Enfers. Apollon avait pris sa décision aussitôt. Mais depuis, la concrétisation de ce cruel espoir avait été laborieuse. Il avait jeté toutes ses ressources dans la collecte et la recherche, amassant, compilant, toutes les informations sur le Tartare qu’il était possible d’imaginer. Des tablettes d’argile ou de marbre, des parchemins à moitié effacés, aux manuscrits poussiéreux vieux de plusieurs siècles et jamais authentifiés
Combien de vols avait-il commis un peu partout à la surface du globe, qu’il s’agisse de son monde d’origine ou de Féerie ? Dité. La cité aux murailles de feu. Le lieu où il convient de s'armer de courage. Dante avait perdu toute force rien qu’en l’apercevant lors de son périple aux Enfers. Le refuge des âmes damnées
Un pâle sourire déchira son visage. Lui devrait pourtant s’y sentir à l’aise dans ce cas. Mais comment prendre une telle cité ? Voilà ce qui le tourmentait depuis des semaines, broyant son esprit de plus en plus troublé. Son assurance n’était plus qu’une façade, et ainsi seul face à lui-même, elle ne faisait plus illusion, torturé de questions. La Pythie avait été très claire, pour une fois. Comme si elle avait su qu’elle ne pouvait se contenter de prédictions nébuleuses face à son dieu
Son dieu ? Etait-il donc un dieu ? Est-ce que l’essence d’un Apollon se réfugiant en Terres de Féerie pour ne pas disparaître dans l’oubli avait pu passer en lui ? Si c’était la vérité
Pourquoi n’avait-il pas été capable de sauver Cendrillon ? Pourquoi lui avait-elle été ravie aussi aisément ? L’oracle de Delphes avait conservé un silence piteux face à ces interrogations. Pour les suivantes
" Vais-je la sauver ? avait-il demandé dans le brouillard des effluves souterraines lui dissimulant le visage de la prêtresse. - Oui, tu as une chance, avait-elle répondu d’une voix atone. - Et
vais-je mourir ? Son ton n’avait alors pas changé en lui confirmant ce qu’il supposait. Celui de Lord Funkadelistic non plus. Il avait envisagé cette perspective sitôt la jeune femme disparue. Il préférait que les choses soient bien définies. Quoi qu’il advienne, quand bien même Cendrillon lui vouerait une haine éternelle pour l’avoir abandonnée, il ne pouvait pas la laisser se perdre aux Enfers. Tout cela était de sa faute. Un poing rageur s’abattit dans la poussière lunaire. Des torrents de vestiges à la pâleur d’ossements s’agitèrent sous l’impact. Rongé par le doute
Depuis que la toute-puissance acquise grâce à la Fontaine de Jouvence l’avait quitté, il n’en percevait plus que les séquelles. Ces immondes visions de pouvoir absolu, qui occultait totalement Cendrillon
Tant pis, il lui était impossible d’attendre plus avant. Et si tout était perdu
A quoi bon ne pas tenter Hadès. Il ne savait que trop bien ce que celui-ci ourdissait dans les ténèbres. Apollon avait lui-même été l’une des pièces de son goban, de plein gré, pour finalement se retrouver perdant. Oui, perdant. Sa vengeance envers Alucard ou le massacre de ses troupes
Avait-il songé un instant que son intervention sauvait la Tour ? Jamais. Est-ce qu’il le regrettait, était-ce pour cela qu’il se morfondait, solitaire sur cette plaine désolée ? Bien sûr que non ! Se voiler la face était vain, une vérité amère à appréhender, même pour lui. Aussi loin que sa mémoire lui permettait de remonter dans le passé, il n’avait pas le souvenir d’être jamais venu en aide à quelqu’un, sans obtenir plus en retour. Un rictus glacé lui fit monter les larmes aux yeux. Des larmes de rire. D’un rire impie. La Vérité ! Voilà ce qui l’avait changé. Toutes les vérités, des plus obscures aux plus éclatantes, de la plus infime des fourberies oubliées aux trahisons les plus déchirantes ! Toutes lui étaient apparues, tandis qu’il croyait se noyer dans les profondeurs du bassin de la Fontaine. Pour mieux en émerger ivre de rage et de dégoût face à ces révélations nauséabondes. Combien de coups au cœur avait-il reçu l’espace de ce moment qui lui avait paru durer des heures ? Sa véritable nature, mise à nu. Débarrassée des beaux atours, de ses déguisements couards et de ses souvenirs embellis ! Mais uniquement, entièrement, viscéralement livrée en pâture à la Vérité ! Pédant, égoïste, moqueur, austère, c’était là aussi la nature profonde du brillant Lord Funkadelistic, le renégat aux pouvoirs phénoménaux ! pour chacune de ses bassesses, il revoyait le visage de Cendrillon et son beau sourire s’estomper dans la lumière crue
Pourquoi l’avait-il implorée de le quitter
Il l’aimait tant qu’il aurait souhaité être capable de l’abandonner. Puis il était remonté. Il avait combattu. Il avait vaincu. Et cela n’avait servi à rien, strictement à rien ! La Vérité le traquait toujours, jusque dans ses actes les plus anodins. Elle rôdait autour de lui, les crocs luisants, prête à mordre s’il échouait. Les mensonges et calomnies qui grouillaient dans un monde ou dans l’autre étaient pareils à des brûlures
On le voulait Apollon, et non plus Schopenhauer ! Alors, il allait poursuivre sa fuite en avant. Il ne lui restait plus que cela. Là-bas, sur l’horizon déchiqueté, un écoulement sanglant se répandait goutte à goutte
Il voulait tourner le dos au soleil renaissant, mais
Ses résolutions furent réduites aussitôt à néant ! Lorsqu’il crut apercevoir un lambeau d’étoffe de la robe de Cendrillon entre deux rochers, cette robe qu’il lui avait offerte pour le bal, cette robe qu’elle aimait tant
Rampant sur le sol, il se mit à déblayer frénétiquement cette stèle de rocailles, s’écorchant les mains jusqu’à avoir les ongles en sang
Mais il s’était trompé. Il n’y avait rien. Il n’était rien
Maître. Vous nous êtes revenu ! Qu’attendez-vous pour nous rejoindre ? - Qui êtes-vous ? " tonna Apollon, se refusant pourtant à faire volte-face. Ces voix étranges
Elles venaient de passer outre toutes ses barrières ! Et pourtant, elles n’avaient rien d’ennemies, elles étaient
plutôt obséquieuses au contraire. Et avec une pointe
Oui, une pointe de folie, mais une folie sereine, assumée. Elle serait résignée dans le cas d’Apollon. Il sourit. " Qui êtes-vous ? répéta-t-il, d’une vois atone cette fois. - Nous sommes tes servantes, tes dédiées, tes dévouées
Nous étions trois, nous sommes neuf. Ton chœur, maître. - Comment ? s’enquit-il simplement. - Grâce à toi, répondirent les neuf voix à l’unisson. Ton retour. Si tu es là, nous le sommes aussi. - Limpide
Pourquoi ? - Pour te seconder. Pour t’aider dans tes entreprises. - Aux
Enfers ? " Elles rirent, carillons célestes. " Partout. - Mais pourquoi ? insista-t-il, partagé entre fureur latente et soulagement irréel. - Parce que tu es ce que tu es
Le Musagetes ! " Apollon manqua de défaillir, comme si les parois invisibles qui le protégeait du vide lunaire venait de s’effondrer brusquement. Puis, il prit une longue, une très longue inspiration, son visage émacié couvert de sueur. Plus d’incertitude. Plus de colère. Pour le moment. " Tu nous trouveras près de l’Aganippe, nous avons préparé ton nouveau domaine. Lui aussi t’attend. Viens partager l’eau, le lait, et le miel. Quitte ces ruines. Le Royaume vient. " Apollon Schopenhauer n’avait pas pris la peine de les écouter jusqu’au bout. On lui offrait de nouveaux alliés ! A lui d’en profiter.
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