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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 24/06/2003

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Où bien des voiles sont levés, et où Archibald arpente la croisée des chemins...

Chapitre 16 > Chapitre 17 [PDF]

23 h.
Angleterre.

’enseigne du Bebop Jam Café épuisait ses néons tandis que la nuit embrumait peu à peu la rue en cette belle nuit d’Eté. Des pneus crissèrent dans la venelle adjacente. Un court moment plus tard, une silhouette apparut derrière la vitrine. Mais c’était loin d’être un spectacle d’ombres chinoises, au vue de la démarche de cette esquisse... La porte s’entrebâilla nonchalamment…
« Nous allons fermer ! prévint aussitôt une voix de l’intérieur. Désolé, mais… Archibald ! C’est toi ! »
Damian sauta par-dessus son comptoir.
« Ca fait des mois qu’on ne t’a pas vu dans le coin ! »
Les deux amis se donnèrent l’accolade en conséquence. Damian était particulièrement content de revoir son vieux camarade. Il n’avait pas menti : depuis combien de temps Archy et lui ne s’étaient-ils pas rencontrés ? Il n’avait pas l’air très différent de la dernière fois en tous cas… Ce n’était pas très surprenant de sa part. Car s’il y avait quelqu’un qui ne changeait pas au fil des ans parmi ses camarades, c’était bien Archibald, du moins sur certains points ! Damian jeta un coup d’œil dans la rue, remarquant une étrange voiture garée devant son enseigne.
« C’est à toi cet engin ? demanda-t-il.
— Oui ! Plutôt impressionnant, pas vrai ? »
Damian semblait beaucoup plus dubitatif…
« C’est à dire… C’est une DeLorean, non ? La voiture de Retour vers le Futur ?
— Voilà, c’est ça ! s’exclama Archibald.
— Mais… Tu arrives à maîtriser ce mastodonte ? Parce qu’à part en ligne droite, je ne vois pas comment y arriver, c’est une vraie savonnette ! …
— Un peu de respect, veux-tu ! s’emporta faussement son camarade. Je te signale que c’est tout de même une voiture de collection de prestige !
— Oh, une voiture de collection de prestige, reprit ironiquement Damian. Je vois, ça change tout… Enfin, tu me surprendras toujours ! Tu es invisible la moitié de l’année, et tu reviens avec la voiture de Marty McFly ! Tu ne l’as pas volée au moins ?
— Si, bien sûr, chez Michael J. Fox en personne, et je suis venu directement me réfugier chez toi ! »
Damian repassa derrière le comptoir en ricanant. Un moment plus tard, les deux amis devisaient encore ardemment, un verre devant eux.
« Qu’est-ce que tu m’as servi exactement, là ? grimaça Archibald, reposant son mug décoré aux couleurs de Silverchair.
— Le goût est surprenant ? Tant mieux ! répondit Damian, amusé. En fait, c’est un soda bio qui vient du Mali. Je sais, je sais, ça peut paraître bizarre. Mais c’est un peu le genre de la maison, maintenant…, développa-t-il avec comme une pointe de nostalgie.
— Ca ne me surprend pas plus que lorsque j’ai appris que tu avais ouvert ce café ! »
Damian haussa un sourcil.
« On dirait qu’on te l’a dit hier.
— C’est presque ça. Mais tu vois, dès que je l’ai su, je suis venu aussi vite que j’ai pu.
— Oui, oui, c’est ce qu’on dit, grogna Damian. Et tu peux m’expliquer pourquoi tu as disparu aussi longtemps, mon cher ? Et que me vaut le plaisir de ton retour ? »
Archibald soupira, se donnant du courage avec une gorgée de soda. On avait vu mixture plus forte à cet effet ! Mais puisqu’il n’avait pas d’autre alternative… De toute manière, son ami allait le prendre pour un fou, un idiot, ou un menteur.
Cochez la bonne réponse…
« Il se trouve que j’ai été comme qui dirait retenu prisonnier dans un endroit où on m’a bourré de pâtisseries pendant des semaines, lâcha-t-il d’un trait.
— Bourré de pâtisseries ? Excuse-moi, mais comme qui dirait, je t’ai déjà vu inventer des mensonges plus crédibles que ça ! Surtout lorsque tu présentes ça comme s’il s’agissait d’un calvaire, comme qui dirait. »
Archibald força un peu sur le regard larmoyant.
« C’est que tu ne te rends pas compte de ce que c’est ! Etre bloqué pendant des jours et des jours, être promené dans une chaise à porteurs, et n’avoir pour toute activité que manger des gâteaux ! J’ai bien pris vingt livres !
— Tu as plutôt l’air d’avoir maigri… », objecta Damian, d’un ton neutre qui laissait au contraire entendre qu’il ne le croyait pas du tout.
Archibald ne s’en offusqua pas.
« C’est grâce à mon cher papa… A peine rentré, au lieu de fêter nos retrouvailles, tout ce qu’il a trouvé à dire, c’est me reprocher ce laisser-aller ! Comme si c’était ma faute !
— Bien sûr… J’oubliais que ce sont tes petits amis du monde magique qui t’ont infligé tout cela…
— C’est moi ou ton sourire est un peu trop goguenard pour ma susceptibilité ?
— Eh bien, commença Damian tout en alignant des verres sur ses étagères, je te crois sur paroles, mais comme les messieurs en blanc qui doivent t’accompagner ne vont sûrement pas tarder…
— Ah, c’est d’un drôle ! Je sais bien que tu as du mal à t’y faire, mais je n’invente rien. Désolé si je ne suis plus là pour te chaperonner toute l’année… »
Damian manqua de s’étrangler.
De rire.
« C’est vrai, j’avais oublié que je ne peux pas me passer de toi ! Non, mais, plus sérieusement, qu’est-ce qui s’est encore passé avec ton père ?
— Oh, tu le connais… A peine remis sur pied, il m’a entraîné dans une expédition en pleine mer : quinze jours de pêche au saumon, dans la baie de Mulroy… Evidemment, on devait tout faire à l’ancienne… Mes bras et mon estomac s’en souviennent encore…
— Mon pauvre… C’est tellement horrible, une croisière de deux semaines !
— Mais, arrête un peu de te moquer, tu ne te rends pas compte : c’est toujours pareil avec lui ! s’enflammait pour de bon Archibald. Mon père a le don de me dégoûter de ce que j’aime ! Le saumon, j’adorais ça. Maintenant, voir une seule tranche me donne le mal de mer ! se lamentait le jeune homme.
— C’est bien ce que je disais dans ce cas, c’est tout simplement dramatique… Et… Tu es de retour sur la terre ferme pour… ? Parce que visiblement, la pêche au thon ne t’a pas réussi.
— C’étaient des saumons, corrigea Archibald.
— Oui, mais bon, des thons, tu en as attrapé un bon paquet aussi.
— Pas de commentaire…, décréta aussitôt son camarade, sentant qu’il perdait pied. La tempête approche de toute façon… »
Damian le considéra d’un air légèrement éberlué, avant de saisir où son ami fraîchement débarqué voulait en venir. Kate venait de faire à son tour une entrée inattendue.
« Bonsoir Damian… C’est toi qui parlait de thon ? décocha-t-elle tout en s’essuyant les pieds en sautillant sur le paillasson.
— Mais… Mais, enfin, Kate, je ne parlais pas de… Hum… Bonsoir… » conclut-il au plus tôt, rendant les armes.
Puis, prenant à parti Archibald.
« Tu aurais pu m’avertir qu’elle était là aussi. J’ai l’air de quoi maintenant, avec mes plaisanteries ?
— J’ai préféré te laisser la surprise… Et puis, je n’ai pas menti, elle n’est pas venue avec moi pour rester cachée dans la voiture avant d’entrer ! On devait se retrouver ici avec toi. C’est ce qui était convenu.
— Tu disais Damian ? reprit Kate, s’approchant elle aussi du comptoir. Ce n’est pas la peine de t’interrompre pour moi ! Continuez donc à discuter, entre hommes !
— Mais non, voyons, bredouilla-t-il. C’est sans intérêt ! Alors comme ça, tu es venue avec Archy ? Je ne t’avais pas vue !
— C’est gentil…
— Ah, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Qu’est-ce que je te sers ? »
Archibald riait sous cape des maladresses de son ami. Damian n’avait jamais été très doué avec les filles. Non pas que lui ait affiché une plus grande réussite, mais il avait finalement obtenu ce qu’il désirait : Kate. Tout le reste, maintenant, n’avait plus grande importance, car il n’y avait aucun challenge plus excitant et téméraire que de toute faire pour que Kate demeure pour toujours avec lui… C’était autrement plus difficile d’être à la hauteur ! Elle avait beau lui avoir assuré que c’était le cas, il ne pouvait s’empêcher de douter. Et leur discussion sur le Jolly-Roger semblait si loin… La jeune femme prit place sur le tabouret jouxtant le sien. Avec un sourire amusé, elle apaisa Damian, et se plongea dans la découverte de son café. Tout comme son fiancé, elle n’y avait encore jamais mis les pieds jusqu’à ce soir. Mais quitte à retrouver la personne qu’ils devaient rencontrer, autant que ce soit chez un ami à qui ils n’avaient pas rendu visite depuis trop longtemps !
Lorsque le couple d’étudiants avait appris que Damian avait investi un tel endroit, ils avaient été réellement étonnés. A croire qu’il s’était décidément passé bien des choses durant leur séjour en Terres de Féerie ! Qu’est-ce qui avait pu décider le jeune homme amateur de grunge à laisser tomber sa petite vie tranquille de rédacteur de site internet pour ouvrir un débit de boisson loin de l’underground ? Il s’agissait en tous cas d’un terme plutôt réducteur, car le Bebop Jam Café n’avait rien d’un bar glauque de seconde zone ou bien d’un repaire de geeks prêts à passer la nuit sur Counterstrike, bien que l’on y trouvât également des ordinateurs.
En effet, l’établissement de Damian se présentait comme une vaste salle circulaire pouvant être coupée en deux, avec d’un côté le comptoir et les tables, et de l’autre, une double rangée de iMac dernier cri. Le tout dans un décor aux murs crème et ornés d’affiches de divers concerts, bien dans la tradition de l’ancien Damian cette fois. Mais on était très loin du gentil bric-à-brac de son vieil appartement, avec ses énormes poufs éparpillés aux quatre coins de l’étage et son bureau expérimental encombré jusqu’au plafond !
« Finalement, tu les as, tes iMac…, nota Archibald.
En fait, tandis qu’ils buvaient, Damian était en train de leur expliquer que tout ceci avait démarré peu après qu’il ait pu passer la main sur son site, en emportant un petit pécule. L’idée lui était venue d’ouvrir cet espace de convivialité, basé sur la solidarité. Toutes les boissons vendues faisaient partie d’une organisation de commerce équitable, de produits bio, et autres initiatives du même ordre. Café, thé, jus de fruit, et même la bière… Même la bière ! répéta-t-il d’une voix tremblante d’émotion. Les ordinateurs aux coques bigarrées étaient là pour permettre aux internautes intermittents de profiter gratuitement, à partir du moment qu’ils consommaient au bar, de ses infinies ressources.
« Je fais aussi dans la confiture et les gâteaux…
— Ah, non, pitié, pas ça… Tu aurais dû ouvrir un coffee-shop, fit sentencieusement Archibald. Je suis sûr que la clientèle aurait été plus pressée de venir…
— Hum, pressés pour entrer, mais avant de les voir ressortir... Allez, goûte-moi ça plutôt !
— Qu’est-ce que c’est encore que cette mixture ?
— C’est une pinte de Lao Bia ! le renseigna Damian en se rengorgeant. C’est fait avec de la sève de palmier…
— Oh, la, la… Je ne pensais pas sauter des sucreries aux sirops pour la toux.
— Ne sois pas mauvaise langue, et fais donc plaisir à ton palais.
— C’est surtout à toi que je vais faire plaisir… »
Archibald d’ailleurs rechigna quelque peu à la première gorgée. Mais un discret coup de coude de sa fiancée lui rendit le sourire, du moins en apparence.
« Tu vois que c’est bon ! Dommage que vous ne soyez pas venus un autre soir par contre. J’ai bricolé une scène rétractable et…
— Je me disais bien que tu ne pouvais pas t’en tenir là !
— Tu sais, un coup de main n’aurait pas été de refus. J’ai bien tenté de t’appeler plusieurs fois, mais je n’ai jamais eu de réponse de ta part…, confessa Damian, mal à l’aise.
— Crois-moi, répondit son ami sur le même ton, j’aurais bien aimé pouvoir être là pour t’aider. Mais je n’ai pas eu un seul moment à moi… Pour toi, ni pour personne… »
Les épaules d’Archibald s’affaissèrent. Décidément, son retour dans le monde qui était le sien était toujours plus pénible. Il se sentait un peu plus déphasé à chaque aller-retour. Et dire que certains se plaignaient de quelque chose d’aussi futile que le décalage horaire ! Son engagement auprès des Terres de Féerie lui coûtait beaucoup. Ce n’était pas comme si personne ne l’attendait de l’autre côté, comme s’il n’avait pas de famille, pas d’amis, pas d’activité. La Tour du Savoir Secret Salvateur ne pouvait pas passer aux yeux du monde pour un institut un peu spécial ou autre variante. Elle n’existait pas. Pour tous ceux qu’il connaissait, Archibald ne rendait pas visite à ses parents, ne répondait pas aux coups de fils de ses amis, et avait fait de l’absentéisme une philosophie. Et peu importe ce qu’il avait pu accomplir pendant ce temps, il ne pouvait rien répliquer.
N’était-ce pas ironique qu’il soit considéré comme plus paresseux que jamais, alors qu’il ne s’était jamais autant dépensé depuis qu’il avait franchi les frontières de Féerie ? Mais de toute manière… A chaque fois qu’il avait voulu s’en ouvrir à Damian, celui-ci l’avait tout de même considéré étrangement, lui reprochant même à demi-mots, lorsqu’il en venait à être agacé par ce qu’il considérait avant tout comme de la fabulation, d’inventer tout cela pour fuir la réalité d’études pas forcément très réussies. Et ce grand type mal rasé qui portait des chemises à carreaux Eté comme Hiver était son meilleur ami ! Autant dire que seuls ses parents étaient également au courant des voyages de leur progéniture.
Mais aussi peu réceptif que soit Damian, Archibald avait décidé qu’il profiterait de ce soir pour mettre les choses au point, avec lui du moins. Ce n’était pas qu’il se fasse réellement du souci à propos de leur amitié. Damian était du genre à vous saluer comme s’il vous avait vu la veille. Et s’il se permettait à l’occasion quelques réflexions, il n’était pas du genre à vous importuner avec des questions superflues. Malgré tout… Une troisième personne devait les rejoindre au Bebop Jam Café. Le jeune homme la connaissait bien, mais son ami risquait d’ouvrir de grands yeux.
« Yo ! »
C’était Loup.
Damian, qui était pourtant sûr d’avoir fermé à clé la porte de son établissement haussa les sourcils en voyant s’avancer ce drôle de personnage. Blouson de cuir, chaînes en or, casquette avec capuche de survêtement jetée par-dessus…Plutôt que de l’interpeller directement, Damian préféra glisser à Archibald.
« Un ami à toi ?
— Ca se pourrait, hocha-t-il la tête.
— Mais comment êtes-vous entré ? interrogea alors Damian, la voix de l’inconnu ne lui étant absolument pas familière.
— Bah, la serrure est facile à crocheter mon frère, no problem ! D’ailleurs, à ta place, j’en changerais. Tu m’as l’air très peace and love, mais c’est pas forcément le super trip. Je t’dit ça comme il paraît que t’es un bon pote au prof. »
Si ces paroles étaient capables de laisser Damian coi, que dire de l’effet produit lorsque le visiteur releva sa capuche ? Le camarade d’Archibald se retrouvait en face d’un… loup marchant sur ses deux pattes arrières, prenant place sur un tabouret comme n’importe quel client. Qu’est-ce qu’il avait bien pu encore inventer ?
« Sorry pour la porte, fit le lupin animal, sa langue pendant sur le comptoir tout juste briqué. Je n’ai pas assez l’habitude de c’qui s’fait chez vous. Là-bas, je dois souvent montrer patte blanche avant d’entrer. Qu’est-ce que ça peut être pénible de se trimballer partout avec un pot de farine !
— Ici, il faut tout de même que tu attendes le soir et rases les murs.
— Oh, c’est pas si chanmé, et puis, j’suis en vacances, j’ai du time ! »
Selon toutes apparences, discuter d’un ton badin avec ce bipède lupin n’était pas pour décontenancer Archibald… Damian, si.
« Archibald… Je dois reconnaître… Je n’aurais jamais cru…, bafouilla-t-il.
— C’est pas grave. Je comprends bien que ça puisse être difficile à avaler, le coupa celui-ci, grand seigneur
— Je n’aurais jamais cru que tu dérives au point d’aller engager un bonhomme en costume de loup », conclut Damian, loin des attentes de son ami.
Archibald en tomba à la renverse.
« Un costume ? Mais qu’est-ce que tu me chantes ?
— Et toi alors, tu vas me dire que c’est un vrai loup qui parle ?
— Parfaitement ! Qu’est-ce qu’il te faut de plus comme preuve ?
— Venant de toi, j’ai de gros doutes, tu m’excuseras. Parce que la fois où tu m’as fait croire que les enfants de Godzilla avaient envahi la ville en corrompant trois classes de Maternelle…
— Mais on avait six ans à l’époque ! rappela Archibald, levant les yeux au ciel.
— Tu en avais dix-huit », corrigea Damian.
Loup se pencha vers Kate, une patte devant son museau.
« C’est à cause de moi qu’ils se disputent, là ?
— Non, non, le rassura la jeune femme. En fait, Damian a beaucoup de mal à prendre au sérieux Archy quand il s’agit de ses absences et voyages en Féerie. Pour moi non plus, ce ne fut pas forcément facile, mais j’ai pu toucher du doigt sa réalité… Ce n’est pas le cas de Damian. C’est pour ça que tu es là.
— Non d’une truffe, je comprends mieux maintenant ! Hey, hey, s’adressa-t-il soudain à Damian en le tirant par la manche tout en remuant la queue. Faut le croire, il dit la vérité ! C’est un super prof d’la Tour, tout le monde l’adore ! Enfin, presque. Et il en a fait un paquet de trucs ! Des trucs de oufs ! Mater les ours de Boucle d’Or, monter Pégase, affronter le capitaine Crochet, aller sur la Lune ! De oufs ! »
Loup n’en avait sûrement pas conscience, mais ses crocs découverts par l’excitation étaient encore bien plus convaincants que tout ce qu’il aurait pu ajouter. Plus de doute pour Damian, ce n’était pas un bonhomme dans un costume…
« Ca ira comme ça, Loup ! intervint Archibald. Damian, sers-lui donc une de tes spécialités. Je crois qu’on a bien besoin de décompresser.
— Très bien ! Au point où j’en suis…, fit son ami, haussant les épaules et en prenant son parti. Et ce sera ?
— Et ce sera ? le singea aussitôt Archibald. Non, mais, tu es déjà bien rôdé, dis-moi !
— Je t’en prie, ce n’est pas le moment… Je dois servir le mangeur de grands-mères… Sans vouloir vous offenser ! précisa-t-il.
— Pas de souci, c’est juste que ça fait longtemps que j’en ai pas croqué une…
— Je vois.
— Vous auriez du jus de papaye ?
— Je dois pouvoir vous trouver ça… »
Tapotant nerveusement le comptoir de ses griffes, le fils de JR se pencha vers Archibald.
« M’sieur, vous le direz pas aux cousins pour la papaye, d’accord ? J’veux pas me faire chambrer !
— Evidemment. Et comment va JR ? »
Oh, misère…, pensa Damian, se retournant vers ses bouteilles. Il ne les avait pourtant pas toutes vidées à lui seul ! Et il n’avait pas partagé de cône avec Archy ! Pourquoi faisaient-ils référence à Dallas à présent ?
« Mon père, expliquait le loup dans son dos, oh, ça va. Il a bien apprécié la p’tite teuf de la Tour. Mais c’était chaud !
— Tu le sais sans doute mieux que moi. Le bateau n’est pas arrivé à quai à temps…
— Ouais, enfin, le ménage avait déjà été fait, et moi, on m’a encore mis à l’écart, grommela son élève. J’ai l’habitude, mais c’est gavant… »
Ils traversèrent à nouveau en paroles ce qu’ils avaient vécu en cette fin d’année scolaire à la Tour, comment le Doyen avait repris la main et imposé ses vues, comment on avait retrouvé la dépouille d’Alucard dans les décombres de son château, lorsque celui-ci s’était écrasé dans la plaine bordant le Royaume des Confiseries… Il avait été décidé de ne pas toucher à ce lieu dévasté, pour que cette fois, tout le monde puisse se souvenir de ce qui s’était produit. Archibald se demanda ce que pouvait bien faire Esméralda, mais Loup ne savait rien de plus sur la sorcière. Ses sœurs étaient venues la chercher au bout de quelques jours de repos, à la Tour.
Elles avaient sans doute eu beaucoup à faire, notamment auprès du Roi Nougat. Celui-ci avait tenu à les recevoir personnellement pour présenter ses excuses au nom de ses sujets qui s’en étaient pris aux sorcières. Le discours avait été bref, moins de trois heures, mais intense. Si les Jeux Pâtissiers n’avaient eu qu’une lune de retard, c’était bien grâce aux sorcières ! Leur secours avait été précieux ! Pour ce qui était de la reconstruction des dégâts subits par la Tour… Malheureusement, ils avaient choisi de s’en acquitter par eux-mêmes, et le Doyen lui-même s’était montré favorable à cette solution. Pourtant, Archibald avait été véritablement choqué par l’ampleur du désastre en débarquant sur les lieux de la bataille, malgré tout ce qu’il avait pu voir de son côté. Et voilà qu’alors qu’ils avaient l’occasion de faire table rase de leurs erreurs, les têtes pensantes des deux facultés avaient privilégié le repli. Certes, le Doyen avait fait remarquer qu’il ne valait mieux pas faire appel à autrui étant donné que la Tour avait perdu de son crédit et s’était attirée des inimitiés renouvelées chez certains…
Archibald considérait ce point de vue comme un simple prétexte. Il fallait avouer qu’il se sentait toujours particulièrement frustré face à cette période. Comme par hasard, entre l’intendance de cette reconstruction et les Jeux Pâtissiers, le Doyen n’avait pas eu l’occasion de le recevoir, en tous cas, pas comme le jeune homme l’entendait. Il n’avait pas eu la discussion qu’il espérait avoir avec lui depuis les évènements survenus sous le chapiteau. Ses rapports avec les autres professeurs de la Tour n’avaient pas été vraiment au beau fixe d’ailleurs ; Archibald était beaucoup plus à l’aise avec les élèves de toute façon.
Et les vacances étaient survenues sans crier gare, emportées dans le tourbillon de ces fameux Jeux Pâtissiers qui ne s’étaient faits que trop longtemps désirer bien malgré eux ! Archibald n’y avait pas participé, mais avait dû y assister, en tant qu’hôte de marque du Roi Nougat, et sauveur une fois de plus des Terres de Féerie. C’était précisément ce qu’il avait voulu expliquer fort confusément à Damian, au sujet de son régime forcé à base de sucreries en tous genres. En occultant le côté « sauveur du monde des contes », qui risquait de le faire passer pour plus fou que son ami ne le croyait déjà.
Archibald avait rejoint le monde de sa famille sans avoir de nouvelles d’Apollon Schopenhauer et de ses intentions. Il avait quitté la Tour une fois de plus, sans regarder derrière lui. Lord Funkadelistic, si tant était qu’il voulait encore se faire nommer de la sorte, ne lui avait pas adressé le moindre mot. Prévoyait-il de se venger de lui ou de la sorcière, de la Tour, ou de n’importe qui d’autre ? Personne ne le savait encore aujourd’hui… Archibald ne l’avait pas non plus croisé depuis qu’il était de retour chez lui. Mais il n’avait pas menti. Sa mère l’avait accueilli en larmes sur le perron en lui annonçant que son père s’était réveillé et qu’il n’avait gardé aucune séquelle de son long coma. Archibald en avait fait rapidement l’expérience, bien trop vite à son goût d’ailleurs…
« Au fait, continuait de babiller Loup, la famille vous envoie une corbeille de steaks.
— Hum… Une corbeille de… De steaks ? sursauta le jeune homme, qui s’était montré distrait depuis quelques minutes. Tu sais, c’est l’Eté, il fait chaud, des fruits, ça aurait pu être pas mal aussi…
— Des fruits ? On mange pas d’ça nous, désolé. A la maison, on privilégie une alimentation équilibrée : escalopes, gigots, rôtis, saucisses… C’est le paternel qui a insisté, il disait qu’on vous d’vait bien ça ! Mais si vous voulez, je peux lui…
— Non, non, ça ira comme ça ! Tu remercieras ton papa pour moi ! »
Archibald savait que JR pouvait se montrer d’une dangereuse émotivité. Mieux valait ne pas le troubler pour si peu… Il n’était pas toujours facile de composer avec les intentions d’un père à votre égard, le jeune homme en était bien conscient lui aussi.
— Y a pas de zic ici ? réclama encore Loup.
— Damian ? relaya Archibald.
— De la musique, oh, si, j’en ai…»
Je ne sais pas quel coup fourré tu me prépares encore Archy, mais je vais t’en donner de la musique, moi… Du bon vieux rock réchauffé au whisky ! se promit Damian.
Il se précipita sur ce qu’il avait surnommé son tableau de bord, pianota sur quelques touches et les haut-parleurs se mirent à rugir. En 5.1 évidemment.
Loup et Damian entamèrent une discussion musicale passionnée, assenant références sur références, de plus en plus obscures.
Kate se rapprocha d’Archibald.
« Ils vont continuer comme ça longtemps ?
— Oh, sans doute, mais je trouve ça chouette qu’ils s’entendent bien !
— Ils sont déjà en train de se disputer… » plaisanta-t-elle.
La jeune femme était contente qu’après quelques tâtonnements, Damian et son fiancé aient pu combler le fossé qui s’était ouvert entre eux. Pourraient-ils le faire à chaque fois qu’Archibald devrait s’absenter en Terres de Féerie ? Y serait-elle contrainte elle aussi ?
Profiter de la soirée… Oublier les tracas… Pour la première fois depuis des mois. Il ne pouvait pas y avoir de mal à ça ! Les interrogations étaient remises à plus tard.

Archibald n’en pensait pas moins le lendemain. Une fois que Loup eut quitté le Bebop Jam Café, Kate et lui-même étaient demeurés un moment de plus en compagnie de leur ami Damian. Pour une fois, il avait abandonné sa bonhomie et son flegme coutumiers pour laisser exploser sa curiosité ! A croire qu’après n’avoir prêté qu’une oreille loin d’être attentive à Archibald, il comptait maintenant remonter en selle et lui consacrer un site internet !
Mais il avait tout de même fallu prendre congé. Archibald devait traverser le Channel de très bonne heure le lendemain matin, car il avait rendez-vous avec son père à Paris. Depuis qu’ils s’étaient retrouvés, et même quand ils avaient partagé quinze jours de solitude en mer, Millington Bellérophon n’avait jamais abordé directement ce qui était pourtant au cœur de ce qui lui était arrivé, sans parler de la transformation de Kate ! A chaque fois qu’Archibald avait voulu l’y contraindre, il s’esquivait pour une raison ou une autre. Et comme Millington était aussi têtu qu’Archibald insistant… Statu quo. Oh, cela n’avait rien de comparable avec l’attitude du Doyen concernant les agissements de la Tour, mais quand bien même !
Que son père l’ait compris ou non, qu’il l’ait jugé nécessaire ou pas, il avait clairement confié à Archibald que, cette fois, ils allaient avoir une grande explication au sujet de Féerie et des liens que leur famille entretenait avec cet autre monde. Et lorsque son père prenait de telles décisions, mieux valait ne pas les contester ! Le jeune homme avait donc obtempéré. Il serait là. Sans faute.
En fait, Archibald était déjà sur place. Au musée Albert-Khan. Il l’avait déjà visité, à plusieurs reprises, et l’avait même fait découvrir à Kate. Intérieurement, le jeune homme était reconnaissant à son père d’avoir choisi ce lieu pour leur rendez-vous. Tendu par les tenants et les aboutissants d’une conversation qu’il redoutait tout autant qu’il la désirait, les jardins l’apaiseraient sûrement.
Archibald croisa les doigts, et les premiers touristes de cette fin de matinée étouffante. Par chance, son père l’attendait au jardin japonais, dans la partie des plans d’eau, qu’on nommait le marais. Il devait être en train de nourrir les carpes, le jeune homme l’aurait parié ! Archibald prit à gauche sur l’étroit sentier, s’écartant d’un groupe qui piétinait en attendant que leur guide veuille bien se montrer.
Oui, son père était bien là, sur le pont. Archibald ne pouvait pas faire erreur. Les traits de son visage taillés à la serpe – adoucis par une barbe de cinq jours entretenue au poil près - demeuraient dans l’ombre de son chapeau panama cuenca d’une blancheur étincelante, mais c’était bien lui. Son par-dessus soigneusement repassé sur un bras, il fit signe à Archibald. A présent, le jeune homme pouvait distinguer la vigueur de ses yeux d’un bleu aussi clair que le ciel. Ce regard l’avait longtemps intimidé étant enfant… Plus que cela même : il en avait eu peur. Et peut-être… Encore un peu… Son père était redevenu beaucoup plus mystérieux depuis qu’Archibald avait compris qu’il était lié d’une façon ou d’une autre au monde de Féerie…
« Te voilà, fils ! l’apostropha-t-il, toujours aussi démonstratif.
— Comme convenu…
— Et c’est tant mieux, parce que j’ai beaucoup de choses à te raconter ! Tu es prêt ?
— Je suis venu pour ça, père.
— Et tu n’as pas amené avec toi ta charmante fiancée ? s’enquit Millington, jetant un œil curieux dans les environs.
— Papa, s’il te plaît ! Ce n’est pas le moment ! bougonna Archibald, outré.
— Tu veux marcher ? enchaîna sans attendre son père.
— Va pour la promenade… »
Côte à côte, le père et le fils partirent d’un pas lent sur les chemins du jardin japonais. Bien qu’il fût somme toute de dimensions modestes, on avait l’impression d’arpenter montagnes et vallées pendant des heures, en quelques enjambées. Pour quelqu’un qui ménageait consciencieusement ses efforts comme Archibald, c’était parfait ! Deux charmantes et authentiques maisons rustiques japonaises se lovaient dans les courbes déliées de ces menues collines. Le jeune homme aimait bien s’en approcher, rester à la porte, contempler ces lieux si fidèles à la réalité mais dans lesquels on ne pouvait pénétrer… Un peu plus loin, il savait qu’il y avait une pagode tout aussi traditionnelle.
Mais pour le moment, les deux hommes avaient fait une halte devant un buisson de glycines naines aux délicates fleurs bleutées.
« C’est un cadre des plus bucoliques, ne trouves-tu pas ?
— Si, je suis d’accord, soupira Archibald.
— Il m’évoque de si jolis souvenirs… Le Japon… Ah, ah, je me souviens d’ailleurs d’une jeune japonaise, aux formes sublimes, avec qui j’avais…
— Oui, bon, ça ira comme ça papa ! Ne m’as-tu pas affirmé il n’y a pas cinq minutes que tu voulais t’entretenir avec moi de ce qui nous est arrivé ces derniers temps ?
— Bien sûr. Mais je pensais que tu voudrais peut-être qu’on évoque tout d’abord…
— Eh bien, je me doute que cela doit être passionnant, mais je n’ai pas spécialement envie que tu me racontes tes exploits…
— Comme tu voudras… Je suppose qu’il aurait bien fallu que je t’en parle à un moment ou un autre… Il m’avait semblé que cela aurait pu attendre encore un peu, le temps que tout le reste soit clair. Mais tu n’as peut-être pas tort. »
Le groupe qu’Archibald avait croisé les doubla dans l’allée, précédé de leur guide.
« La pureté du dessin, la modulation harmonique de la nature, le dépouillement en même temps que la richesse des coloris traduisent la mystique ambiance extrême-orientale, récitait-il.
— A moins que tu ne veuilles l’écouter, lui… J’aimerais assez que nous passions à quelque chose que je ne connaisse pas déjà par cœur. »
Son père eut un sourire malicieux, qui lui donnait un air étrangement juvénile pour son âge.
« Il était une fois…
— Papa, s’il te plaît, implora Archibald.
— D’accord, d’accord… Je vais donc te raconter ce que je sais… Quoique, tu as beau dire, je suis sûr que tu en sais plus que moi… Mais bon, allons-y. Tu connais évidemment les noms des frères Grimm, de Dickens, mais aussi de la Fontaine, de Shakespeare, ou bien encore Lewis Caroll… Tous ces gens, et bien d’autres, ont à un moment de leur existence, pillé les Terres de Féerie. Je ne les blâmerai pas. Les portes leur avaient été ouvertes. Sache qu’il faut avoir un état d’esprit particulier pour entrer là-bas… Je me doute que tu t’en es aperçu, fils. Bref, les élus sont rares. De plus en plus rares. A force d’être exploités, les gens de Féerie ne se montrent plus aux nouveaux venus, qui croient généralement s’être égarés dans un coin de forêt qu’ils ne connaissaient pas. Et ils repartent sans avoir réalisé où ils avaient mis les pieds l’espace d’un moment… Ce ne sont pas les créatures magiques qui manquent pourtant !
— Partout où je suis allé, rétorqua Archibald, je n’ai pas eu l’impression qu’on avait peur de moi… C’était même plutôt le contraire, nota-t-il en grinçant des dents.
— Si tu le dis, mais n’oublie pas que tu es un cas à part !
— C’est de famille…
— Ce n’est pas moi qui dirai le contraire, fit son père en retour, avec un autre grand sourire. Toujours est-il que les Terres de Féerie sont devenues de plus en plus secrètes, inaccessibles, au fil du temps. A l’origine, le monde entier était ainsi, tout le monde pouvait y vivre comme bon lui semblait. Mais les territoires de Féerie sont devenus de plus en plus étriqués, à mesure que ses habitants étaient rejetés. On préférait se voiler la face en en faisant des personnages imaginaires ! Je n’ose même pas imaginer ce qui se produirait si leur existence venait à s’ébruiter, autrement que comme légende justement ! Voyages organisés, mises en cage, appropriations sauvages… Une affaire de mois sans doute, pas plus, pour que notre monde et ses vices ne dévorent le leur ! Non pas qu’il soit sans défaut ! Mais c’est sans commune mesure…
— Si je te suis bien, les Terres de Féerie sont donc devenues une sorte de refuge…
— Ses habitants le vivent ainsi, de plus en plus, même si certains continuent de traverser dans l’autre sens.
— Oui, je connais ça, acquiesça le jeune homme, songeant aux deals de Loup et aux visites d’Halloween.
— A mesure qu’elles rapetissaient, elles ont aussi accueilli au cours des siècles bon nombre de ceux qu’ici on trouve farfelus, illuminés, et j’en passe… Mais aussi des gens comme ton Van Helsing.
— Mais… Et les dieux grecs ? coupa Archibald, ne pouvant plus résister à la curiosité qui le minait. Là, j’avoue que j’ai beaucoup plus de mal à appréhender ce phénomène, et pourtant, les trucs bizarres, je maîtrise, surtout depuis quelques temps ! »
Millington eut un sourire en coin, mais parut garder pour lui une réflexion toute personnelle.
« Bien, bien… Il y a de cela plus de deux mille ans, les dieux grecs ont commencé à perdre pied. Leurs cultes étaient délaissés, voire abandonnés pour certains. Evidemment, ils tentèrent bien de contre-attaquer, mais il était déjà trop tard… Beaucoup tombèrent dans l’oubli. Se résignant à disparaître…Zeus par exemple. Il n’est plus. On a beau dire, il ne fut jamais aussi important qu’on le croit… D’autres luttaient pour leur simple survie. Ce fut Pan qui le premier eut l’idée de se réfugier en Terres de Féerie…
— Tiens, tiens…
— Fils, ne m’interromps pas pour dire « tiens, tiens » d’un air mystérieux comme si tu avais compris une grande vérité cachée alors que tu n’as encore rien saisi ! Bon, je continue. Pan était familier des secrets de la Nature, des esprits l’animant, il en était plus un lui-même qu’un véritable dieu. Il guida ses compagnons fourbus vers cette retraite. Là-bas, ils pouvaient espérer perdurer, de manière bien plus tangible que dans les livres d’Histoire… Plusieurs s’y établirent donc, comme tu le sais. En se fondant dans le décor, comme en se taillant leur propre domaine… Bon an, mal an, ils finirent par devenir eux aussi partie intégrante de Féerie.
— Eh bien… C’est une jolie histoire…, commenta le jeune homme, assimilant ces informations. Mais comment toi-même peux-tu savoir tout ça, papa ? C’est insensé !
— Pas tant que ça, fils. Nous, les Bellérophon, fricoter avec les dieux, ça nous connaît. J’avoue bien volontiers, mes voyages sont sans commune mesure avec les tiens. Je n’étais qu’un touriste, un modeste visiteur, pas un acteur de la pièce ! Il fallait attendre la génération suivante, sans doute… J’ai toujours aimé les balades en forêt, un carnet de notes à la main…
— Les carnets de note, moi je n’ai jamais vraiment apprécié ça, se risqua Archibald.
— Cela fait bien longtemps que j’ai remarqué… »
Le jeune homme garda le silence, mais il n’était pas froissé par les mots de son père. Archibald n'avait jamais hésité à planifier le passage d'une année d'étude entre les examens printaniers et les cessions de rattrapage. Du moment qu'il obtenait ladite année, pourquoi se ruiner la santé lorsque les beaux jours revenaient ? Mais cette fois, cela s'annonçait malencontreusement plus ardu. L'année scolaire de la Tour ayant redoublé de confusion par rapport à la précédente, le Doyen n'avait pu lui être d'aucune aide. Il allait devoir réviser pendant ses vacances... S'il voulait vraiment être accepté au niveau supérieur. Si Kate n'avait pas été là pour le motiver, pas sûr que le jeune homme soit prêt à s'imposer pareille discipline.
« Plus sérieusement, papa. Tu me dis que les dieux grecs…
— Et d’autres. J’ai oublié de préciser, et d’autres, renchérit Millington Bellérophon.
— Et d’autres, oui, très bien, poursuivit son fils sans y prêter une réelle attention, eh bien, tu dis qu’ils ont migré en Féerie pour ainsi dire. Mais… Apollon Schopenhauer… Il vient de ce monde ! Apollon n’est que son prénom ! Et je ne parle pas de Kate ! Quel rapport avec Diane ? Tu sais quelque chose à ce sujet ? Elle pense que oui.
— C’est une jeune femme admirable que tu as dégottée. Un imbécile comme toi en avait bien besoin, répliqua son père, comme oubliant le véritable sujet de la conversation.
— Je te retourne le compliment avec maman, fit aigrement Archibald. Et ma question ?
— Ah, oui… Hum… Vois-tu, c’est une affaire de prédisposition. En soi, c’est une donnée banale. Il n’est pas rare de se découvrir bon dans quelque chose que l’on n’a jamais pratiqué avant, ou du moins, d’aimer ça. »
Le jeune homme le considéra avec suspicion.
« Tu es vraiment sérieux, ou bien c’est encore une de tes plaisanteries scabreuses ?
— A ton avis ? grommela son père, vexé. Pour toi, c’est une affaire de famille on va dire… Etant donné nos ancêtres, il est normal que certaines choses se réveillent en toi.
— Mais Kate ? Et Schopenhauer ? Je veux bien qu’avec un nom pareil, il soit prédisposé au doctorat de philosophie, mais quant à devenir Apollon !
— Je ne parlais que de toi, à l’instant. Mais d’après ce que j’ai pu observer, l’arbre généalogique ne fait pas tout. Cela peut être tout simplement une histoire de caractère, de personnalité !
— Donc… Schopenhauer n’est pas réellement Apoll