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23
h.
Angleterre.
’enseigne
du Bebop Jam Café
épuisait ses néons
tandis que la nuit embrumait peu
à peu la rue en cette belle
nuit d’Eté. Des pneus
crissèrent dans la venelle
adjacente. Un court moment plus
tard, une silhouette apparut derrière
la vitrine. Mais c’était
loin d’être un spectacle
d’ombres chinoises, au vue
de la démarche de cette esquisse...
La porte s’entrebâilla
nonchalamment…
« Nous allons fermer ! prévint
aussitôt une voix de l’intérieur.
Désolé, mais…
Archibald ! C’est toi ! »
Damian sauta par-dessus son comptoir.
« Ca fait des mois qu’on
ne t’a pas vu dans le coin
! »
Les deux amis se donnèrent
l’accolade en conséquence.
Damian était particulièrement
content de revoir son vieux camarade.
Il n’avait pas menti : depuis
combien de temps Archy et lui ne
s’étaient-ils pas rencontrés
? Il n’avait pas l’air
très différent de
la dernière fois en tous
cas… Ce n’était
pas très surprenant de sa
part. Car s’il y avait quelqu’un
qui ne changeait pas au fil des
ans parmi ses camarades, c’était
bien Archibald, du moins sur certains
points ! Damian jeta un coup d’œil
dans la rue, remarquant une étrange
voiture garée devant son
enseigne.
« C’est à toi
cet engin ? demanda-t-il.
— Oui ! Plutôt impressionnant,
pas vrai ? »
Damian semblait beaucoup plus dubitatif…
« C’est à dire…
C’est une DeLorean,
non ? La voiture de Retour vers
le Futur ?
— Voilà, c’est
ça ! s’exclama Archibald.
— Mais… Tu arrives à
maîtriser ce mastodonte ?
Parce qu’à part en
ligne droite, je ne vois pas comment
y arriver, c’est une vraie
savonnette ! …
— Un peu de respect, veux-tu
! s’emporta faussement son
camarade. Je te signale que c’est
tout de même une voiture de
collection de prestige !
— Oh, une voiture de collection
de prestige, reprit ironiquement
Damian. Je vois, ça change
tout… Enfin, tu me surprendras
toujours ! Tu es invisible la moitié
de l’année, et tu reviens
avec la voiture de Marty McFly !
Tu ne l’as pas volée
au moins ?
— Si, bien sûr, chez
Michael J. Fox en personne, et je
suis venu directement me réfugier
chez toi ! »
Damian repassa derrière le
comptoir en ricanant. Un moment
plus tard, les deux amis devisaient
encore ardemment, un verre devant
eux.
« Qu’est-ce que tu m’as
servi exactement, là ? grimaça
Archibald, reposant son mug décoré
aux couleurs de Silverchair.
— Le goût est surprenant
? Tant mieux ! répondit Damian,
amusé. En fait, c’est
un soda bio qui vient du Mali. Je
sais, je sais, ça peut paraître
bizarre. Mais c’est un peu
le genre de la maison, maintenant…,
développa-t-il avec comme
une pointe de nostalgie.
— Ca ne me surprend pas plus
que lorsque j’ai appris que
tu avais ouvert ce café !
»
Damian haussa un sourcil.
« On dirait qu’on te
l’a dit hier.
— C’est presque ça.
Mais tu vois, dès que je
l’ai su, je suis venu aussi
vite que j’ai pu.
— Oui, oui, c’est ce
qu’on dit, grogna Damian.
Et tu peux m’expliquer pourquoi
tu as disparu aussi longtemps, mon
cher ? Et que me vaut le plaisir
de ton retour ? »
Archibald soupira, se donnant du
courage avec une gorgée de
soda. On avait vu mixture plus forte
à cet effet ! Mais puisqu’il
n’avait pas d’autre
alternative… De toute manière,
son ami allait le prendre pour un
fou, un idiot, ou un menteur.
Cochez la bonne réponse…
« Il se trouve que j’ai
été comme qui
dirait retenu prisonnier dans
un endroit où on m’a
bourré de pâtisseries
pendant des semaines, lâcha-t-il
d’un trait.
— Bourré de pâtisseries
? Excuse-moi, mais comme qui
dirait, je t’ai déjà
vu inventer des mensonges plus crédibles
que ça ! Surtout lorsque
tu présentes ça comme
s’il s’agissait d’un
calvaire, comme qui dirait. »
Archibald força un peu sur
le regard larmoyant.
« C’est que tu ne te
rends pas compte de ce que c’est
! Etre bloqué pendant des
jours et des jours, être promené
dans une chaise à porteurs,
et n’avoir pour toute activité
que manger des gâteaux ! J’ai
bien pris vingt livres !
— Tu as plutôt l’air
d’avoir maigri… »,
objecta Damian, d’un ton neutre
qui laissait au contraire entendre
qu’il ne le croyait pas du
tout.
Archibald ne s’en offusqua
pas.
« C’est grâce
à mon cher papa… A
peine rentré, au lieu de
fêter nos retrouvailles, tout
ce qu’il a trouvé à
dire, c’est me reprocher ce
laisser-aller ! Comme si c’était
ma faute !
— Bien sûr… J’oubliais
que ce sont tes petits amis du monde
magique qui t’ont infligé
tout cela…
— C’est moi ou ton sourire
est un peu trop goguenard pour ma
susceptibilité ?
— Eh bien, commença
Damian tout en alignant des verres
sur ses étagères,
je te crois sur paroles, mais comme
les messieurs en blanc qui doivent
t’accompagner ne vont sûrement
pas tarder…
— Ah, c’est d’un
drôle ! Je sais bien que tu
as du mal à t’y faire,
mais je n’invente rien. Désolé
si je ne suis plus là pour
te chaperonner toute l’année…
»
Damian manqua de s’étrangler.
De rire.
« C’est vrai, j’avais
oublié que je ne peux pas
me passer de toi ! Non, mais, plus
sérieusement, qu’est-ce
qui s’est encore passé
avec ton père ?
— Oh, tu le connais…
A peine remis sur pied, il m’a
entraîné dans une expédition
en pleine mer : quinze jours de
pêche au saumon, dans la baie
de Mulroy… Evidemment, on
devait tout faire à l’ancienne…
Mes bras et mon estomac s’en
souviennent encore…
— Mon pauvre… C’est
tellement horrible, une croisière
de deux semaines !
— Mais, arrête un peu
de te moquer, tu ne te rends pas
compte : c’est toujours pareil
avec lui ! s’enflammait pour
de bon Archibald. Mon père
a le don de me dégoûter
de ce que j’aime ! Le saumon,
j’adorais ça. Maintenant,
voir une seule tranche me donne
le mal de mer ! se lamentait le
jeune homme.
— C’est bien ce que
je disais dans ce cas, c’est
tout simplement dramatique…
Et… Tu es de retour sur la
terre ferme pour… ? Parce
que visiblement, la pêche
au thon ne t’a pas réussi.
— C’étaient des
saumons, corrigea Archibald.
— Oui, mais bon, des thons,
tu en as attrapé un bon paquet
aussi.
— Pas de commentaire…,
décréta aussitôt
son camarade, sentant qu’il
perdait pied. La tempête approche
de toute façon… »
Damian le considéra d’un
air légèrement éberlué,
avant de saisir où son ami
fraîchement débarqué
voulait en venir. Kate venait de
faire à son tour une entrée
inattendue.
« Bonsoir Damian… C’est
toi qui parlait de thon ? décocha-t-elle
tout en s’essuyant les pieds
en sautillant sur le paillasson.
— Mais… Mais, enfin,
Kate, je ne parlais pas de…
Hum… Bonsoir… »
conclut-il au plus tôt, rendant
les armes.
Puis, prenant à parti Archibald.
« Tu aurais pu m’avertir
qu’elle était là
aussi. J’ai l’air de
quoi maintenant, avec mes plaisanteries
?
— J’ai préféré
te laisser la surprise… Et
puis, je n’ai pas menti, elle
n’est pas venue avec moi pour
rester cachée dans la voiture
avant d’entrer ! On devait
se retrouver ici avec toi. C’est
ce qui était convenu.
— Tu disais Damian ? reprit
Kate, s’approchant elle aussi
du comptoir. Ce n’est pas
la peine de t’interrompre
pour moi ! Continuez donc à
discuter, entre hommes !
— Mais non, voyons, bredouilla-t-il.
C’est sans intérêt
! Alors comme ça, tu es venue
avec Archy ? Je ne t’avais
pas vue !
— C’est gentil…
— Ah, ce n’est pas ce
que je voulais dire ! Qu’est-ce
que je te sers ? »
Archibald riait sous cape des maladresses
de son ami. Damian n’avait
jamais été très
doué avec les filles. Non
pas que lui ait affiché une
plus grande réussite, mais
il avait finalement obtenu ce qu’il
désirait : Kate. Tout le
reste, maintenant, n’avait
plus grande importance, car il n’y
avait aucun challenge plus excitant
et téméraire que de
toute faire pour que Kate demeure
pour toujours avec lui… C’était
autrement plus difficile d’être
à la hauteur ! Elle avait
beau lui avoir assuré que
c’était le cas, il
ne pouvait s’empêcher
de douter. Et leur discussion sur
le Jolly-Roger semblait
si loin… La jeune femme prit
place sur le tabouret jouxtant le
sien. Avec un sourire amusé,
elle apaisa Damian, et se plongea
dans la découverte de son
café. Tout comme son fiancé,
elle n’y avait encore jamais
mis les pieds jusqu’à
ce soir. Mais quitte à retrouver
la personne qu’ils devaient
rencontrer, autant que ce soit chez
un ami à qui ils n’avaient
pas rendu visite depuis trop longtemps
!
Lorsque le couple d’étudiants
avait appris que Damian avait investi
un tel endroit, ils avaient été
réellement étonnés.
A croire qu’il s’était
décidément passé
bien des choses durant leur séjour
en Terres de Féerie ! Qu’est-ce
qui avait pu décider le jeune
homme amateur de grunge à
laisser tomber sa petite vie tranquille
de rédacteur de site internet
pour ouvrir un débit de boisson
loin de l’underground ? Il
s’agissait en tous cas d’un
terme plutôt réducteur,
car le Bebop Jam Café
n’avait rien d’un bar
glauque de seconde zone ou bien
d’un repaire de geeks prêts
à passer la nuit sur Counterstrike,
bien que l’on y trouvât
également des ordinateurs.
En effet, l’établissement
de Damian se présentait comme
une vaste salle circulaire pouvant
être coupée en deux,
avec d’un côté
le comptoir et les tables, et de
l’autre, une double rangée
de iMac dernier cri. Le tout dans
un décor aux murs crème
et ornés d’affiches
de divers concerts, bien dans la
tradition de l’ancien Damian
cette fois. Mais on était
très loin du gentil bric-à-brac
de son vieil appartement, avec ses
énormes poufs éparpillés
aux quatre coins de l’étage
et son bureau expérimental
encombré jusqu’au plafond
!
« Finalement, tu les as, tes
iMac…, nota Archibald.
En fait, tandis qu’ils buvaient,
Damian était en train de
leur expliquer que tout ceci avait
démarré peu après
qu’il ait pu passer la main
sur son site, en emportant un petit
pécule. L’idée
lui était venue d’ouvrir
cet espace de convivialité,
basé sur la solidarité.
Toutes les boissons vendues faisaient
partie d’une organisation
de commerce équitable, de
produits bio, et autres initiatives
du même ordre. Café,
thé, jus de fruit, et même
la bière… Même
la bière ! répéta-t-il
d’une voix tremblante d’émotion.
Les ordinateurs aux coques bigarrées
étaient là pour permettre
aux internautes intermittents de
profiter gratuitement, à
partir du moment qu’ils consommaient
au bar, de ses infinies ressources.
« Je fais aussi dans la confiture
et les gâteaux…
— Ah, non, pitié, pas
ça… Tu aurais dû
ouvrir un coffee-shop, fit sentencieusement
Archibald. Je suis sûr que
la clientèle aurait été
plus pressée de venir…
— Hum, pressés pour
entrer, mais avant de les voir ressortir...
Allez, goûte-moi ça
plutôt !
— Qu’est-ce que c’est
encore que cette mixture ?
— C’est une pinte de
Lao Bia ! le renseigna Damian en
se rengorgeant. C’est fait
avec de la sève de palmier…
— Oh, la, la… Je ne
pensais pas sauter des sucreries
aux sirops pour la toux.
— Ne sois pas mauvaise langue,
et fais donc plaisir à ton
palais.
— C’est surtout à
toi que je vais faire plaisir…
»
Archibald d’ailleurs rechigna
quelque peu à la première
gorgée. Mais un discret coup
de coude de sa fiancée lui
rendit le sourire, du moins en apparence.
« Tu vois que c’est
bon ! Dommage que vous ne soyez
pas venus un autre soir par contre.
J’ai bricolé une scène
rétractable et…
— Je me disais bien que tu
ne pouvais pas t’en tenir
là !
— Tu sais, un coup de main
n’aurait pas été
de refus. J’ai bien tenté
de t’appeler plusieurs fois,
mais je n’ai jamais eu de
réponse de ta part…,
confessa Damian, mal à l’aise.
— Crois-moi, répondit
son ami sur le même ton, j’aurais
bien aimé pouvoir être
là pour t’aider. Mais
je n’ai pas eu un seul moment
à moi… Pour toi, ni
pour personne… »
Les épaules d’Archibald
s’affaissèrent. Décidément,
son retour dans le monde qui était
le sien était toujours plus
pénible. Il se sentait un
peu plus déphasé à
chaque aller-retour. Et dire que
certains se plaignaient de quelque
chose d’aussi futile que le
décalage horaire !
Son engagement auprès des
Terres de Féerie lui coûtait
beaucoup. Ce n’était
pas comme si personne ne l’attendait
de l’autre côté,
comme s’il n’avait pas
de famille, pas d’amis, pas
d’activité. La Tour
du Savoir Secret Salvateur ne pouvait
pas passer aux yeux du monde pour
un institut un peu spécial
ou autre variante. Elle n’existait
pas. Pour tous ceux qu’il
connaissait, Archibald ne rendait
pas visite à ses parents,
ne répondait pas aux coups
de fils de ses amis, et avait fait
de l’absentéisme une
philosophie. Et peu importe ce qu’il
avait pu accomplir pendant ce temps,
il ne pouvait rien répliquer.
N’était-ce pas ironique
qu’il soit considéré
comme plus paresseux que jamais,
alors qu’il ne s’était
jamais autant dépensé
depuis qu’il avait franchi
les frontières de Féerie
? Mais de toute manière…
A chaque fois qu’il avait
voulu s’en ouvrir à
Damian, celui-ci l’avait tout
de même considéré
étrangement, lui reprochant
même à demi-mots, lorsqu’il
en venait à être agacé
par ce qu’il considérait
avant tout comme de la fabulation,
d’inventer tout cela pour
fuir la réalité d’études
pas forcément très
réussies. Et ce grand type
mal rasé qui portait des
chemises à carreaux Eté
comme Hiver était son meilleur
ami ! Autant dire que seuls ses
parents étaient également
au courant des voyages de leur progéniture.
Mais aussi peu réceptif que
soit Damian, Archibald avait décidé
qu’il profiterait de ce soir
pour mettre les choses au point,
avec lui du moins. Ce n’était
pas qu’il se fasse réellement
du souci à propos de leur
amitié. Damian était
du genre à vous saluer comme
s’il vous avait vu la veille.
Et s’il se permettait à
l’occasion quelques réflexions,
il n’était pas du genre
à vous importuner avec des
questions superflues. Malgré
tout… Une troisième
personne devait les rejoindre au
Bebop Jam Café.
Le jeune homme la connaissait bien,
mais son ami risquait d’ouvrir
de grands yeux.
« Yo ! »
C’était Loup.
Damian, qui était pourtant
sûr d’avoir fermé
à clé la porte de
son établissement haussa
les sourcils en voyant s’avancer
ce drôle de personnage. Blouson
de cuir, chaînes en or, casquette
avec capuche de survêtement
jetée par-dessus…Plutôt
que de l’interpeller directement,
Damian préféra glisser
à Archibald.
« Un ami à toi ?
— Ca se pourrait, hocha-t-il
la tête.
— Mais comment êtes-vous
entré ? interrogea alors
Damian, la voix de l’inconnu
ne lui étant absolument pas
familière.
— Bah, la serrure est facile
à crocheter mon frère,
no problem ! D’ailleurs, à
ta place, j’en changerais.
Tu m’as l’air très
peace and love, mais c’est
pas forcément le super trip.
Je t’dit ça comme il
paraît que t’es un bon
pote au prof. »
Si ces paroles étaient capables
de laisser Damian coi, que dire
de l’effet produit lorsque
le visiteur releva sa capuche ?
Le camarade d’Archibald se
retrouvait en face d’un…
loup marchant sur ses deux pattes
arrières, prenant place sur
un tabouret comme n’importe
quel client. Qu’est-ce qu’il
avait bien pu encore inventer ?
« Sorry pour la porte, fit
le lupin animal, sa langue pendant
sur le comptoir tout juste briqué.
Je n’ai pas assez l’habitude
de c’qui s’fait chez
vous. Là-bas, je dois souvent
montrer patte blanche avant d’entrer.
Qu’est-ce que ça peut
être pénible de se
trimballer partout avec un pot de
farine !
— Ici, il faut tout de même
que tu attendes le soir et rases
les murs.
— Oh, c’est pas si chanmé,
et puis, j’suis en vacances,
j’ai du time ! »
Selon toutes apparences, discuter
d’un ton badin avec ce bipède
lupin n’était pas pour
décontenancer Archibald…
Damian, si.
« Archibald… Je dois
reconnaître… Je n’aurais
jamais cru…, bafouilla-t-il.
— C’est pas grave. Je
comprends bien que ça puisse
être difficile à avaler,
le coupa celui-ci, grand seigneur
— Je n’aurais jamais
cru que tu dérives au point
d’aller engager un bonhomme
en costume de loup », conclut
Damian, loin des attentes de son
ami.
Archibald en tomba à la renverse.
« Un costume ? Mais qu’est-ce
que tu me chantes ?
— Et toi alors, tu vas me
dire que c’est un vrai loup
qui parle ?
— Parfaitement ! Qu’est-ce
qu’il te faut de plus comme
preuve ?
— Venant de toi, j’ai
de gros doutes, tu m’excuseras.
Parce que la fois où tu m’as
fait croire que les enfants de Godzilla
avaient envahi la ville en corrompant
trois classes de Maternelle…
— Mais on avait six ans à
l’époque ! rappela
Archibald, levant les yeux au ciel.
— Tu en avais dix-huit »,
corrigea Damian.
Loup se pencha vers Kate, une patte
devant son museau.
« C’est à cause
de moi qu’ils se disputent,
là ?
— Non, non, le rassura la
jeune femme. En fait, Damian a beaucoup
de mal à prendre au sérieux
Archy quand il s’agit de ses
absences et voyages en Féerie.
Pour moi non plus, ce ne fut pas
forcément facile, mais j’ai
pu toucher du doigt sa réalité…
Ce n’est pas le cas de Damian.
C’est pour ça que tu
es là.
— Non d’une truffe,
je comprends mieux maintenant !
Hey, hey, s’adressa-t-il soudain
à Damian en le tirant par
la manche tout en remuant la queue.
Faut le croire, il dit la vérité
! C’est un super prof d’la
Tour, tout le monde l’adore
! Enfin, presque. Et il en a fait
un paquet de trucs ! Des trucs de
oufs ! Mater les ours de Boucle
d’Or, monter Pégase,
affronter le capitaine Crochet,
aller sur la Lune ! De oufs ! »
Loup n’en avait sûrement
pas conscience, mais ses crocs découverts
par l’excitation étaient
encore bien plus convaincants que
tout ce qu’il aurait pu ajouter.
Plus de doute pour Damian, ce n’était
pas un bonhomme dans un costume…
« Ca ira comme ça,
Loup ! intervint Archibald. Damian,
sers-lui donc une de tes spécialités.
Je crois qu’on a bien besoin
de décompresser.
— Très bien ! Au point
où j’en suis…,
fit son ami, haussant les épaules
et en prenant son parti. Et ce sera
?
— Et ce sera ? le singea aussitôt
Archibald. Non, mais, tu es déjà
bien rôdé, dis-moi
!
— Je t’en prie, ce n’est
pas le moment… Je dois servir
le mangeur de grands-mères…
Sans vouloir vous offenser ! précisa-t-il.
— Pas de souci, c’est
juste que ça fait longtemps
que j’en ai pas croqué
une…
— Je vois.
— Vous auriez du jus de papaye
?
— Je dois pouvoir vous trouver
ça… »
Tapotant nerveusement le comptoir
de ses griffes, le fils de JR se
pencha vers Archibald.
« M’sieur, vous le direz
pas aux cousins pour la papaye,
d’accord ? J’veux pas
me faire chambrer !
— Evidemment. Et comment va
JR ? »
Oh, misère…,
pensa Damian, se retournant vers
ses bouteilles. Il ne les avait
pourtant pas toutes vidées
à lui seul ! Et il n’avait
pas partagé de cône
avec Archy ! Pourquoi faisaient-ils
référence à
Dallas à présent ?
« Mon père, expliquait
le loup dans son dos, oh, ça
va. Il a bien apprécié
la p’tite teuf de la Tour.
Mais c’était chaud
!
— Tu le sais sans doute mieux
que moi. Le bateau n’est pas
arrivé à quai à
temps…
— Ouais, enfin, le ménage
avait déjà été
fait, et moi, on m’a encore
mis à l’écart,
grommela son élève.
J’ai l’habitude, mais
c’est gavant… »
Ils traversèrent à
nouveau en paroles ce qu’ils
avaient vécu en cette fin
d’année scolaire à
la Tour, comment le Doyen avait
repris la main et imposé
ses vues, comment on avait retrouvé
la dépouille d’Alucard
dans les décombres de son
château, lorsque celui-ci
s’était écrasé
dans la plaine bordant le Royaume
des Confiseries… Il avait
été décidé
de ne pas toucher à ce lieu
dévasté, pour que
cette fois, tout le monde puisse
se souvenir de ce qui s’était
produit. Archibald se demanda ce
que pouvait bien faire Esméralda,
mais Loup ne savait rien de plus
sur la sorcière. Ses sœurs
étaient venues la chercher
au bout de quelques jours de repos,
à la Tour.
Elles avaient sans doute eu beaucoup
à faire, notamment auprès
du Roi Nougat. Celui-ci avait tenu
à les recevoir personnellement
pour présenter ses excuses
au nom de ses sujets qui s’en
étaient pris aux sorcières.
Le discours avait été
bref, moins de trois heures, mais
intense. Si les Jeux Pâtissiers
n’avaient eu qu’une
lune de retard, c’était
bien grâce aux sorcières
! Leur secours avait été
précieux ! Pour ce qui était
de la reconstruction des dégâts
subits par la Tour… Malheureusement,
ils avaient choisi de s’en
acquitter par eux-mêmes, et
le Doyen lui-même s’était
montré favorable à
cette solution. Pourtant, Archibald
avait été véritablement
choqué par l’ampleur
du désastre en débarquant
sur les lieux de la bataille, malgré
tout ce qu’il avait pu voir
de son côté. Et voilà
qu’alors qu’ils avaient
l’occasion de faire table
rase de leurs erreurs, les têtes
pensantes des deux facultés
avaient privilégié
le repli. Certes, le Doyen avait
fait remarquer qu’il ne valait
mieux pas faire appel à autrui
étant donné que la
Tour avait perdu de son crédit
et s’était attirée
des inimitiés renouvelées
chez certains…
Archibald considérait ce
point de vue comme un simple prétexte.
Il fallait avouer qu’il se
sentait toujours particulièrement
frustré face à cette
période. Comme par hasard,
entre l’intendance de cette
reconstruction et les Jeux Pâtissiers,
le Doyen n’avait pas eu l’occasion
de le recevoir, en tous cas, pas
comme le jeune homme l’entendait.
Il n’avait pas eu la discussion
qu’il espérait avoir
avec lui depuis les évènements
survenus sous le chapiteau. Ses
rapports avec les autres professeurs
de la Tour n’avaient pas été
vraiment au beau fixe d’ailleurs
; Archibald était beaucoup
plus à l’aise avec
les élèves de toute
façon.
Et les vacances étaient survenues
sans crier gare, emportées
dans le tourbillon de ces fameux
Jeux Pâtissiers qui ne s’étaient
faits que trop longtemps désirer
bien malgré eux ! Archibald
n’y avait pas participé,
mais avait dû y assister,
en tant qu’hôte de marque
du Roi Nougat, et sauveur une fois
de plus des Terres de Féerie.
C’était précisément
ce qu’il avait voulu expliquer
fort confusément à
Damian, au sujet de son régime
forcé à base de sucreries
en tous genres. En occultant le
côté « sauveur
du monde des contes », qui
risquait de le faire passer pour
plus fou que son ami ne le croyait
déjà.
Archibald avait rejoint le monde
de sa famille sans avoir de nouvelles
d’Apollon Schopenhauer et
de ses intentions. Il avait quitté
la Tour une fois de plus, sans regarder
derrière lui. Lord Funkadelistic,
si tant était qu’il
voulait encore se faire nommer de
la sorte, ne lui avait pas adressé
le moindre mot. Prévoyait-il
de se venger de lui ou de la sorcière,
de la Tour, ou de n’importe
qui d’autre ? Personne ne
le savait encore aujourd’hui…
Archibald ne l’avait pas non
plus croisé depuis qu’il
était de retour chez lui.
Mais il n’avait pas menti.
Sa mère l’avait accueilli
en larmes sur le perron en lui annonçant
que son père s’était
réveillé et qu’il
n’avait gardé aucune
séquelle de son long coma.
Archibald en avait fait rapidement
l’expérience, bien
trop vite à son goût
d’ailleurs…
« Au fait, continuait de babiller
Loup, la famille vous envoie une
corbeille de steaks.
— Hum… Une corbeille
de… De steaks ? sursauta le
jeune homme, qui s’était
montré distrait depuis quelques
minutes. Tu sais, c’est l’Eté,
il fait chaud, des fruits, ça
aurait pu être pas mal aussi…
— Des fruits ? On mange pas
d’ça nous, désolé.
A la maison, on privilégie
une alimentation équilibrée
: escalopes, gigots, rôtis,
saucisses… C’est le
paternel qui a insisté, il
disait qu’on vous d’vait
bien ça ! Mais si vous voulez,
je peux lui…
— Non, non, ça ira
comme ça ! Tu remercieras
ton papa pour moi ! »
Archibald savait que JR pouvait
se montrer d’une dangereuse
émotivité. Mieux valait
ne pas le troubler pour si peu…
Il n’était pas toujours
facile de composer avec les intentions
d’un père à
votre égard, le jeune homme
en était bien conscient lui
aussi.
— Y a pas de zic ici ? réclama
encore Loup.
— Damian ? relaya Archibald.
— De la musique, oh, si, j’en
ai…»
Je ne sais pas quel coup fourré
tu me prépares encore Archy,
mais je vais t’en donner de
la musique, moi… Du bon vieux
rock réchauffé au
whisky ! se promit Damian.
Il se précipita sur ce qu’il
avait surnommé son tableau
de bord, pianota sur quelques touches
et les haut-parleurs se mirent à
rugir. En 5.1 évidemment.
Loup et Damian entamèrent
une discussion musicale passionnée,
assenant références
sur références, de
plus en plus obscures.
Kate se rapprocha d’Archibald.
« Ils vont continuer comme
ça longtemps ?
— Oh, sans doute, mais je
trouve ça chouette qu’ils
s’entendent bien !
— Ils sont déjà
en train de se disputer… »
plaisanta-t-elle.
La jeune femme était contente
qu’après quelques tâtonnements,
Damian et son fiancé aient
pu combler le fossé qui s’était
ouvert entre eux. Pourraient-ils
le faire à chaque fois qu’Archibald
devrait s’absenter en Terres
de Féerie ? Y serait-elle
contrainte elle aussi ?
Profiter de la soirée…
Oublier les tracas… Pour la
première fois depuis des
mois. Il ne pouvait pas y avoir
de mal à ça ! Les
interrogations étaient remises
à plus tard.

Archibald n’en
pensait pas moins le lendemain.
Une fois que Loup eut quitté
le Bebop Jam Café,
Kate et lui-même étaient
demeurés un moment de plus
en compagnie de leur ami Damian.
Pour une fois, il avait abandonné
sa bonhomie et son flegme coutumiers
pour laisser exploser sa curiosité
! A croire qu’après
n’avoir prêté
qu’une oreille loin d’être
attentive à Archibald, il
comptait maintenant remonter en
selle et lui consacrer un site internet
!
Mais il avait tout de même
fallu prendre congé. Archibald
devait traverser le Channel de très
bonne heure le lendemain matin,
car il avait rendez-vous avec son
père à Paris. Depuis
qu’ils s’étaient
retrouvés, et même
quand ils avaient partagé
quinze jours de solitude en mer,
Millington Bellérophon n’avait
jamais abordé directement
ce qui était pourtant au
cœur de ce qui lui était
arrivé, sans parler de la
transformation de Kate ! A chaque
fois qu’Archibald avait voulu
l’y contraindre, il s’esquivait
pour une raison ou une autre. Et
comme Millington était aussi
têtu qu’Archibald insistant…
Statu quo. Oh, cela n’avait
rien de comparable avec l’attitude
du Doyen concernant les agissements
de la Tour, mais quand bien même
!
Que son père l’ait
compris ou non, qu’il l’ait
jugé nécessaire ou
pas, il avait clairement confié
à Archibald que, cette fois,
ils allaient avoir une grande explication
au sujet de Féerie et des
liens que leur famille entretenait
avec cet autre monde. Et lorsque
son père prenait de telles
décisions, mieux valait ne
pas les contester ! Le jeune homme
avait donc obtempéré.
Il serait là. Sans faute.
En fait, Archibald était
déjà sur place. Au
musée Albert-Khan. Il l’avait
déjà visité,
à plusieurs reprises, et
l’avait même fait découvrir
à Kate. Intérieurement,
le jeune homme était reconnaissant
à son père d’avoir
choisi ce lieu pour leur rendez-vous.
Tendu par les tenants et les aboutissants
d’une conversation qu’il
redoutait tout autant qu’il
la désirait, les jardins
l’apaiseraient sûrement.
Archibald croisa les doigts, et
les premiers touristes de cette
fin de matinée étouffante.
Par chance, son père l’attendait
au jardin japonais, dans la partie
des plans d’eau, qu’on
nommait le marais. Il devait être
en train de nourrir les carpes,
le jeune homme l’aurait parié
! Archibald prit à gauche
sur l’étroit sentier,
s’écartant d’un
groupe qui piétinait en attendant
que leur guide veuille bien se montrer.
Oui, son père était
bien là, sur le pont. Archibald
ne pouvait pas faire erreur. Les
traits de son visage taillés
à la serpe – adoucis
par une barbe de cinq jours entretenue
au poil près - demeuraient
dans l’ombre de son chapeau
panama cuenca d’une blancheur
étincelante, mais c’était
bien lui. Son par-dessus soigneusement
repassé sur un bras, il fit
signe à Archibald. A présent,
le jeune homme pouvait distinguer
la vigueur de ses yeux d’un
bleu aussi clair que le ciel. Ce
regard l’avait longtemps intimidé
étant enfant… Plus
que cela même : il en avait
eu peur. Et peut-être…
Encore un peu… Son père
était redevenu beaucoup plus
mystérieux depuis qu’Archibald
avait compris qu’il était
lié d’une façon
ou d’une autre au monde de
Féerie…
« Te voilà, fils !
l’apostropha-t-il, toujours
aussi démonstratif.
— Comme convenu…
— Et c’est tant mieux,
parce que j’ai beaucoup de
choses à te raconter ! Tu
es prêt ?
— Je suis venu pour ça,
père.
— Et tu n’as pas amené
avec toi ta charmante fiancée
? s’enquit Millington, jetant
un œil curieux dans les environs.
— Papa, s’il te plaît
! Ce n’est pas le moment !
bougonna Archibald, outré.
— Tu veux marcher ? enchaîna
sans attendre son père.
— Va pour la promenade…
»
Côte à côte,
le père et le fils partirent
d’un pas lent sur les chemins
du jardin japonais. Bien qu’il
fût somme toute de dimensions
modestes, on avait l’impression
d’arpenter montagnes et vallées
pendant des heures, en quelques
enjambées. Pour quelqu’un
qui ménageait consciencieusement
ses efforts comme Archibald, c’était
parfait ! Deux charmantes et authentiques
maisons rustiques japonaises se
lovaient dans les courbes déliées
de ces menues collines. Le jeune
homme aimait bien s’en approcher,
rester à la porte, contempler
ces lieux si fidèles à
la réalité mais dans
lesquels on ne pouvait pénétrer…
Un peu plus loin, il savait qu’il
y avait une pagode tout aussi traditionnelle.
Mais pour le moment, les deux hommes
avaient fait une halte devant un
buisson de glycines naines aux délicates
fleurs bleutées.
« C’est un cadre des
plus bucoliques, ne trouves-tu pas
?
— Si, je suis d’accord,
soupira Archibald.
— Il m’évoque
de si jolis souvenirs… Le
Japon… Ah, ah, je me souviens
d’ailleurs d’une jeune
japonaise, aux formes sublimes,
avec qui j’avais…
— Oui, bon, ça ira
comme ça papa ! Ne m’as-tu
pas affirmé il n’y
a pas cinq minutes que tu voulais
t’entretenir avec moi de ce
qui nous est arrivé ces derniers
temps ?
— Bien sûr. Mais je
pensais que tu voudrais peut-être
qu’on évoque tout d’abord…
— Eh bien, je me doute que
cela doit être passionnant,
mais je n’ai pas spécialement
envie que tu me racontes tes exploits…
— Comme tu voudras…
Je suppose qu’il aurait bien
fallu que je t’en parle à
un moment ou un autre… Il
m’avait semblé que
cela aurait pu attendre encore un
peu, le temps que tout le reste
soit clair. Mais tu n’as peut-être
pas tort. »
Le groupe qu’Archibald avait
croisé les doubla dans l’allée,
précédé de
leur guide.
« La pureté du dessin,
la modulation harmonique de la nature,
le dépouillement en même
temps que la richesse des coloris
traduisent la mystique ambiance
extrême-orientale, récitait-il.
— A moins que tu ne veuilles
l’écouter, lui…
J’aimerais assez que nous
passions à quelque chose
que je ne connaisse pas déjà
par cœur. »
Son père eut un sourire malicieux,
qui lui donnait un air étrangement
juvénile pour son âge.
« Il était une fois…
— Papa, s’il te plaît,
implora Archibald.
— D’accord, d’accord…
Je vais donc te raconter ce que
je sais… Quoique, tu as beau
dire, je suis sûr que tu en
sais plus que moi… Mais bon,
allons-y. Tu connais évidemment
les noms des frères Grimm,
de Dickens, mais aussi de la Fontaine,
de Shakespeare, ou bien encore Lewis
Caroll… Tous ces gens, et
bien d’autres, ont à
un moment de leur existence, pillé
les Terres de Féerie. Je
ne les blâmerai pas. Les portes
leur avaient été ouvertes.
Sache qu’il faut avoir un
état d’esprit particulier
pour entrer là-bas…
Je me doute que tu t’en es
aperçu, fils. Bref, les élus
sont rares. De plus en plus rares.
A force d’être exploités,
les gens de Féerie ne se
montrent plus aux nouveaux venus,
qui croient généralement
s’être égarés
dans un coin de forêt qu’ils
ne connaissaient pas. Et ils repartent
sans avoir réalisé
où ils avaient mis les pieds
l’espace d’un moment…
Ce ne sont pas les créatures
magiques qui manquent pourtant !
— Partout où je suis
allé, rétorqua Archibald,
je n’ai pas eu l’impression
qu’on avait peur de moi…
C’était même
plutôt le contraire, nota-t-il
en grinçant des dents.
— Si tu le dis, mais n’oublie
pas que tu es un cas à part
!
— C’est de famille…
— Ce n’est pas moi qui
dirai le contraire, fit son père
en retour, avec un autre grand sourire.
Toujours est-il que les Terres de
Féerie sont devenues de plus
en plus secrètes, inaccessibles,
au fil du temps. A l’origine,
le monde entier était ainsi,
tout le monde pouvait y vivre comme
bon lui semblait. Mais les territoires
de Féerie sont devenus de
plus en plus étriqués,
à mesure que ses habitants
étaient rejetés. On
préférait se voiler
la face en en faisant des personnages
imaginaires ! Je n’ose même
pas imaginer ce qui se produirait
si leur existence venait à
s’ébruiter, autrement
que comme légende justement
! Voyages organisés, mises
en cage, appropriations sauvages…
Une affaire de mois sans doute,
pas plus, pour que notre monde et
ses vices ne dévorent le
leur ! Non pas qu’il soit
sans défaut ! Mais c’est
sans commune mesure…
— Si je te suis bien, les
Terres de Féerie sont donc
devenues une sorte de refuge…
— Ses habitants le vivent
ainsi, de plus en plus, même
si certains continuent de traverser
dans l’autre sens.
— Oui, je connais ça,
acquiesça le jeune homme,
songeant aux deals de Loup et aux
visites d’Halloween.
— A mesure qu’elles
rapetissaient, elles ont aussi accueilli
au cours des siècles bon
nombre de ceux qu’ici on trouve
farfelus, illuminés, et j’en
passe… Mais aussi des gens
comme ton Van Helsing.
— Mais… Et les dieux
grecs ? coupa Archibald, ne pouvant
plus résister à la
curiosité qui le minait.
Là, j’avoue que j’ai
beaucoup plus de mal à appréhender
ce phénomène, et pourtant,
les trucs bizarres, je maîtrise,
surtout depuis quelques temps !
»
Millington eut un sourire en coin,
mais parut garder pour lui une réflexion
toute personnelle.
« Bien, bien… Il y a
de cela plus de deux mille ans,
les dieux grecs ont commencé
à perdre pied. Leurs cultes
étaient délaissés,
voire abandonnés pour certains.
Evidemment, ils tentèrent
bien de contre-attaquer, mais il
était déjà
trop tard… Beaucoup tombèrent
dans l’oubli. Se résignant
à disparaître…Zeus
par exemple. Il n’est plus.
On a beau dire, il ne fut jamais
aussi important qu’on le croit…
D’autres luttaient pour leur
simple survie. Ce fut Pan qui le
premier eut l’idée
de se réfugier en Terres
de Féerie…
— Tiens, tiens…
— Fils, ne m’interromps
pas pour dire « tiens, tiens
» d’un air mystérieux
comme si tu avais compris une grande
vérité cachée
alors que tu n’as encore rien
saisi ! Bon, je continue. Pan était
familier des secrets de la Nature,
des esprits l’animant, il
en était plus un lui-même
qu’un véritable dieu.
Il guida ses compagnons fourbus
vers cette retraite. Là-bas,
ils pouvaient espérer perdurer,
de manière bien plus tangible
que dans les livres d’Histoire…
Plusieurs s’y établirent
donc, comme tu le sais. En se fondant
dans le décor, comme en se
taillant leur propre domaine…
Bon an, mal an, ils finirent par
devenir eux aussi partie intégrante
de Féerie.
— Eh bien… C’est
une jolie histoire…, commenta
le jeune homme, assimilant ces informations.
Mais comment toi-même peux-tu
savoir tout ça, papa ? C’est
insensé !
— Pas tant que ça,
fils. Nous, les Bellérophon,
fricoter avec les dieux, ça
nous connaît. J’avoue
bien volontiers, mes voyages sont
sans commune mesure avec les tiens.
Je n’étais qu’un
touriste, un modeste visiteur, pas
un acteur de la pièce ! Il
fallait attendre la génération
suivante, sans doute… J’ai
toujours aimé les balades
en forêt, un carnet de notes
à la main…
— Les carnets de note, moi
je n’ai jamais vraiment apprécié
ça, se risqua Archibald.
— Cela fait bien longtemps
que j’ai remarqué…
»
Le jeune homme garda le silence,
mais il n’était pas
froissé par les mots de son
père. Archibald n'avait jamais
hésité à planifier
le passage d'une année d'étude
entre les examens printaniers et
les cessions de rattrapage. Du moment
qu'il obtenait ladite année,
pourquoi se ruiner la santé
lorsque les beaux jours revenaient
? Mais cette fois, cela s'annonçait
malencontreusement plus ardu. L'année
scolaire de la Tour ayant redoublé
de confusion par rapport à
la précédente, le
Doyen n'avait pu lui être
d'aucune aide. Il allait devoir
réviser pendant ses vacances...
S'il voulait vraiment être
accepté au niveau supérieur.
Si Kate n'avait pas été
là pour le motiver, pas sûr
que le jeune homme soit prêt
à s'imposer pareille discipline.
« Plus sérieusement,
papa. Tu me dis que les dieux grecs…
— Et d’autres. J’ai
oublié de préciser,
et d’autres, renchérit
Millington Bellérophon.
— Et d’autres, oui,
très bien, poursuivit son
fils sans y prêter une réelle
attention, eh bien, tu dis qu’ils
ont migré en Féerie
pour ainsi dire. Mais… Apollon
Schopenhauer… Il vient de
ce monde ! Apollon n’est que
son prénom ! Et je ne parle
pas de Kate ! Quel rapport avec
Diane ? Tu sais quelque chose à
ce sujet ? Elle pense que oui.
— C’est une jeune femme
admirable que tu as dégottée.
Un imbécile comme toi en
avait bien besoin, répliqua
son père, comme oubliant
le véritable sujet de la
conversation.
— Je te retourne le compliment
avec maman, fit aigrement Archibald.
Et ma question ?
— Ah, oui… Hum…
Vois-tu, c’est une affaire
de prédisposition. En soi,
c’est une donnée banale.
Il n’est pas rare de se découvrir
bon dans quelque chose que l’on
n’a jamais pratiqué
avant, ou du moins, d’aimer
ça. »
Le jeune homme le considéra
avec suspicion.
« Tu es vraiment sérieux,
ou bien c’est encore une de
tes plaisanteries scabreuses ?
— A ton avis ? grommela son
père, vexé. Pour toi,
c’est une affaire de famille
on va dire… Etant donné
nos ancêtres, il est normal
que certaines choses se réveillent
en toi.
— Mais Kate ? Et Schopenhauer
? Je veux bien qu’avec un
nom pareil, il soit prédisposé
au doctorat de philosophie, mais
quant à devenir Apollon !
— Je ne parlais que de toi,
à l’instant. Mais d’après
ce que j’ai pu observer, l’arbre
généalogique ne fait
pas tout. Cela peut être tout
simplement une histoire de caractère,
de personnalité !
— Donc… Schopenhauer
n’est pas réellement
Apoll |