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rchibald
considérait la situation
sous une perspective différente
désormais. D’un côté,
il pouvait penser avoir eu de la
chance. Mais de l’autre, et
c’était celui-là
qu’il retenait en priorité…
Il quittait le Palais de la Lune
en train de s’écrouler
sur lui-même, avec dans ses
bras, le corps inanimé d’Esméralda…
La fiancée du jeune homme
n’était guère
mieux lotie, Kate clopinant près
de lui, ses mèches blondes
plaquées sur le front par
la sueur.
Archibald avait cru pouvoir tenter
le tout pour le tout contre Lord
Funkadelistic, lorsqu’il l’avait
provoqué au point de se faire
attaquer. Dans les grandes lignes,
il savait ce qu’il avait voulu
obtenir en agissant de la sorte
: que l’Ennemi ne se laisse
plus manipuler par ses propres envies
d’en finir avec Alucard. Car
cela ne les aurait menés
à rien. Mis à part
contempler son auto-destruction,
ce qui était d’autant
moins réjouissant s’il
devait les entraîner avec
lui. Schopenhauer devenait certes
de plus en plus puissant, mais serait
arrivé un moment où
il n’aurait pu suivre le débit
de la Fontaine, avec laquelle il
avait un lien très fort depuis
la remontée qui avait suivi
sa chute dans cette abyme bouillonnante…
Tout cela, Archibald l’avait
deviné, pour moitié
évidence, mais il avait tout
de même fallu l’aide
de la sorcière pour que tout
soit plus clair dans son esprit.
D’une certaine façon
pourtant, c’était la
faute du jeune homme si Esméralda
était inerte à présent.
Certes, elle ne l’avait pas
prévenu des risques encourus,
mais s’il avait su…
Archibald s’était cru
assez fort pour rivaliser avec Lord
Funkadelistic, même transcendé
par la Fontaine. Et puis, non !
Ce n’était pas de la
prétention, pas plus qu’une
impression ! Cette Fontaine de Jouvence
disposait bien d’étranges
propriétés qu’il
ne maîtrisait pas, mais qu’il
était capable de déceler.
Il ne lui en fallait pas plus.
Tenir tête à Lord Funkadelistic
était l’unique solution
qui s’était offerte
à lui, et donc à ses
camarades. Armé de l’Epée
de la Chimère et de Gurthang,
il avait les ressources nécessaires
pour lui faire face ! De toute évidence,
le choc et son bref emprisonnement
dans une bulle magique avait clairement
surpris Schopenhauer, qui ne s’attendait
pas à pareille résistance
après avoir réduit
à sa merci une créature
aussi puissante que le demi-vampire
Alucard sans coup férir !
Archibald aimait bien cette comparaison,
même si elle ne reflétait
sûrement pas fidèlement
la réalité. Il n’avait
jamais été très
doué pour les sciences, alors,
lorsque celles-ci se faisaient de
plus occultes… Toujours était-il
que pendant une poignée de
battements de cœur effrénés,
sa force avait rivalisé avec
celle de celui qui s’était
retrouvé une fois encore
son adversaire…
Croisant le fer, le choc avait été
des plus rudes, mais Archibald était
parvenu à contenir l’assaut,
tout comme la rage débordante
de Schopenhauer. Il s’était
soudainement senti enveloppé
d’une aura cotonneuse de rancœurs
et de détresse si étroitement
entremêlées que c’en
était étouffant. Le
jeune homme avait cherché
son souffle, comme après
un coup de poing dans le ventre
savamment administré…
Mais cette douleur allait bien au-delà
de critères seulement physiques.
Un instant, il avait malgré
tout cru défaillir. Pourtant,
n’était-il pas l’héritier
de Bellérophon, le dompteur
de Pégase ? Ne pouvait-il
pas défier la pâle
copie d’un dieu, un fanfaron
qu’il avait néanmoins
commencé à apprécier
?
Oui, et c’était même
une obligation. Peu importe ce qu’il
avait pu dire sur son père,
peu importe l’empathie qu’il
avait à son égard,
depuis que la perte de Cendrillon
était devenue réalité
et non plus une menace ô combien
redoutée. Ces lames légendaires
crissant les unes contre les autres,
des lambeaux d’étincelles
retombant de toutes parts…
La pression qui se fait de plus
en plus ardente, la douleur envahissant
les poignets, sa position à
chaque seconde plus inconfortable…
Vue de l’extérieur,
leur passe d’armes avait certainement
l’air particulièrement
spectaculaire, mais les articulations
d’Archibald n’étaient
pas du même avis ! Cependant,
le plus important était acquis
: son attention distraite par la
colère et lui-même,
Lord Funkadelistic, tout Apollon
qu’il était, n’avait
pas deviné cette fois ce
qu’Esméralda comptait
faire.
L’appétissante sorcière,
plus au fait des réalités
et des règles existantes
en Terres de Féerie, savait
pertinemment ce qu’ils leur
restaient à faire, ou plutôt
à espérer. Eloigner
Apollon Schopenhauer de cette source
de pouvoir dans laquelle il puisait
sans fin, sans même se soucier
de ses réels besoins. L’eau
de la Fontaine de Jouvence était
utilisée en quantité
infime par les habitants du Royaume
des Confiseries pour conserver intactes
durant des siècles leurs
maisons de pâte à chou,
et quelques gouttes avaient suffi
à remettre Bellérophon
sur pied… Lord Funkadelistic
de son côté avait entièrement
disparu sous ses flots ! Pas un
pouce de son corps pour ne pas en
avoir été baigné,
et combien de gorgées avait-il
bien pu avaler avant d’ouvrir
les yeux à nouveau ?
Plus grave encore ! Bien que sa
chute ait sans doute fait partie
du plan de Schopenhauer, ses émotions
torturées avaient fini par
reprendre le dessus, après
que son armure de morgue froide
se soit fissurée au point
de tomber en morceaux… Sur
le moment, Esméralda avait
pensé que l’eau de
la Fontaine parviendrait à
l’en laver, et c’était
ce qui semblait s’être
produit alors. Mais finalement,
cela avait été l’exact
opposé : submergé
par le maelström de ses sentiments,
Lord Funkadelistic avait comme contaminé
l’eau, cette eau si sensible
à la moindre altération…
Au lieu de l’apaiser, elle
ne faisait que le tendre plus encore,
le poussant toujours plus loin dans
sa volonté de vengeance proche
de la démence. Comme enivré,
Lord Funkadelistic n’avait
aucune chance de recouvrer un tant
soit peu de raison, un véritable
poison, son poison.
Il fallait un sevrage brut et précoce.
Bien entendu, Esméralda avait
rapidement songé aux différentes
façons de procéder.
Ses premières approches avaient
été balayées
par Apollon, et elle avait bien
failli y laisser la vie. Elle avait
beau savoir à quoi s’en
tenir aussi sûrement qu’elle
savait le faire avec son balai,
la sorcière s’était
montrée imprudente. Mais
si elle avait agi seulement quelques
instants plus tard, Lord Funkadelistic
aurait vraisemblablement été
tellement intoxiqué par la
Fontaine qu’il ne l’aurait
pas épargnée…
A partir de là, elle n’aurait
pu le contrecarrer sans Archibald.
Celui-ci avait soudain été
investi d’une puissance dépassant
tout ce qu’il avait atteint
jusque là, au-delà
même de Diane. Encore cette
source… Archibald en mesure
de batailler avec Schopenhauer,
n’était-ce que peu
de temps, et Esméralda aurait
la solution.
Le jeune homme voulait sans nul
doute le raisonner en partie par
la force. C’était une
réaction sincère et
généreuse. Mais totalement
vaine, pour quiconque pouvait analyser
la situation de manière plus
pointue, à travers le prisme
des arts magiques. Cependant, quand
Alucard avait voulu se gausser une
dernière fois, pour l’honneur,
de Lord Funkadelistic, en ouvrant
cette fenêtre vers la Tour
du Savoir Secret Salvateur, pour
mieux lui démontrer sa déchéance
; la sorcière avait su que
c’était peut-être
leur unique occasion de réussir
à éloigner Lord Funkadelistic
de la Fontaine. En le projetant
à travers ce passage ouvert
vers la Forêt des Rêves
Multicolores, si loin d’ici
! Si c’était elle qui
avait voulu l’ouvrir, Schopenhauer
aurait immédiatement anticipé
ses intentions, quand bien même
il aurait été distrait.
Ensuite, tout s’était
donc enchaîné : la
montée en puissance des adversaires,
le choc entre Archibald et Lord
Funkadelistic, la stase créée
en contrecoup… Esméralda
avait mis toutes ses forces dans
son expulsion d’Apollon hors
de sa propre demeure. Voilà
pourquoi elle se sentait si mal
à présent, comme si
elle ne s’était pas
servie de son chaudron depuis des
semaines, pour concocter quelque
potion régénératrice
d’aubépine et d’ellébore.
« C’est pire que dans
l’Exorciste »,
avait commenté Archibald,
et la sorcière n’avait
pas vraiment compris la référence.
Le jeune homme avait avant tout
voulu dire que chasser Apollon des
lieux était comparable à
une chasse au fantôme, comme
si le spectre de ses illusions perdues
avait voulu hanter son Palais, détruisant
tous les intrus… Enfin, ses
raccourcis étaient souvent
plus percutants qu’une longue
explication, mais Esméralda
n’y était pas encore
habituée ! C’était
plus fort qu’elle, la sorcière
ne pouvait s’empêcher
de demander, son rôle d’observatrice
reprenant le dessus à chaque
fois. A dire vrai, il fallait bien
qu’elle se rachète
de ce point de vue, car ses interventions
au côté d’Archibald
et Diane n’étaient
pas très objectives pour
une personne avec le rôle
qui était le sien. Mais si
elle n’avait pas pris fait
et cause pour eux, elle n’aurait
sûrement jamais eu de nouveau
rapport à faire à
ses sœurs…
« Vous êtes toujours
avec nous ? » s’enquit
Archibald du regard.
Esméralda fit oui de la tête,
les paupières mi-closes,
et son chapeau pointu dissimulant
ses pommettes rougissantes. Malgré
sa faiblesse, elle se força
à poser une fois de plus
sa question.
« Vous êtes sûrs
qu’Alucard n’est plus
ici ?
— Je ne ressens plus sa présence,
et toi non plus, il me semble, lui
répondit Kate.
— Ce suceur de sang a dû
s’enfuir pendant l’explosion
de la voûte…, supposa
Archibald. Je ne vois que ça.
C’est étrange d’ailleurs,
qu’il n’ait pas cherché
à poursuivre le combat maintenant
que Lord Funkadelistic n’est
plus là…
— Il n’en avait plus
l’intérêt. La
Fontaine de Jouvence a été
souillée, elle ne lui est
plus d’aucune utilité
pour le moment, confia confusément
la sorcière.
— Alors dans ce cas, c’est
sûr qu’avec ses blessures,
il n’avait pas de quoi s’attarder
ici !
— Exact… Je suis trop
faible pour tenter de savoir où
il a bien pu partir…
— Ne vous en faîtes
pas avec ça ! la gourmanda
Archibald. Et moi qui pensais que
les sorcières étaient
toujours prêtes à jouer
des tours ou s’amuser ! Vous
êtes bien sérieuse
! »
Le jeune homme aurait bien voulu
faire sourire Esméralda,
mais malheureusement, elle sombra
à nouveau dans une inconscience
ouatée. Il n’avait
plus qu’à espérer
qu’elle soit encore suffisamment
lucide pour leur permettre de respirer
jusqu’à ce qu’ils
regagnent le galion du capitaine
Crochet, puis la Tour… Mais
justement, c’était
loin d’être gagné
d’avance !
« La toile du sort que
j’ai tissée pour votre
ami Derek avant de vous retrouver
au Palais devrait pouvoir tenir
sans moi et être assez grande
pour nous », les avait
rassurés Esméralda.
Le Palais de la Lune avait comme
implosé. Impossible de le
quitter par le chemin qu’ils
avaient emprunté précédemment,
car les couloirs qui ne s’étaient
pas encore effondrés sur
eux-mêmes étaient inondés
ou sur le point de l’être.
Cette source ne se tarirait-elle
donc jamais ? Archibald avait dû
s’y résoudre, leur
seul échappatoire était
de tenter de sortir en serpentant
entre les décombres qui se
dressaient autour d’eux. Heureusement,
la corniche était à
peu près indemne, et ils
n’avaient qu’à
se préoccuper des éboulis
qui risquaient de leur tomber dessus,
et de leur causer plus qu’un
mal de tête.
Au beau milieu de ce décor
de désolation, tandis que
le joyau de Lord Funkadelistic se
fendillait un peu plus à
chaque instant, le trou béant
sous la coupole de cette immense
salle était leur seule porte
de sortie… Les somptueux jardins
de pierre et les colliers d’absides
du palais ne résisteraient
plus très longtemps au cataclysme
qui se déchaînait.
Archibald avait l’impression
de se retrouver dans un livre d’Histoire,
comme lors de la destruction de
Pompéi, les cendres en moins
et les flots en plus. Là
aussi, il leur fallait essayer de
rallier un navire pour échapper…
au naufrage. Etait-ce bien le moment
opportun pour les jeux de mots hasardeux
? Peut-être pas, mais sans
cela, Archibald avait l’impression
qu’il se serait effondré
en tremblant de peur, ne sachant
que faire ! Pourtant, un large sourire
éclata sur son visage lorsqu’il
posa pour la première fois
les yeux hors du palais.
Ne sachant par quel miracle et ne
s’en souciant absolument pas,
le jeune homme leva une main pour
faire signe au Jolly-Roger.
Le navire était bien là,
ce n’était pas un mirage,
bien que les flots de la Fontaine
se déversant en cascades
soient devenus soudainement irisés
sous les rayons du soleil, comme
l’air sec dans la chaleur
du désert. Comment avait-il
pu s’échouer sur les
marches du Palais ? Perdu dans leurs
pensées, les trois adversaires
d’Alucard descendaient tant
bien que mal en direction du galion,
Archibald n’hésitant
pas parfois à ordonner à
Kate de se servir du balai de la
sorcière comme d’une
canne, au mépris des convenances.
Mais c’était nécessaire
! Le jeune homme avait déjà
participé à des excursions
en montagne – bien à
contrecœur cependant ! - et
défriché des sentiers
que seules des bouquetins suicidaires
auraient voulu suivre, mais c’était
encore tout autre chose que de se
faufiler sur une coursive pas assez
large pour laisser passer deux personnes
de front, entre deux éboulis
et secousses capables de vous faire
chuter de dix mètres !
Enfin, après bien des sauts
de cabri au-dessus de précipices
n’existant pas dix secondes
avant qu’ils arrivent à
proximité, Archibald et les
deux jeunes femmes posèrent
le pied sur le sol lunaire, dont
la poussière grisâtre
ne leur sapait plus autant le moral
! A mesure qu’ils approchaient
du navire, des tourbillons d’eau
se vaporisant tout autour d’eux,
le jeune homme se demandait tout
de même ce que pouvait bien
cacher ces nuages de vapeur disparaissant
aussi vite que les flots de la Fontaine
s’étaient déversés
sur ces terres ingrates…
« Vous croyez que Crochet
est revenu ? Peut-être que
c’est un bateau fantôme
maintenant », grommela Archibald,
pas vraiment rassuré en fin
de compte.
Et il ne le fut pas plus lorsqu’une
corde leur fut lancée. Et
un peu moins encore lorsque la tête
de Derek apparut par-dessus le bastingage.
« Montez, je ne suis pas un
revenant ! »
C’était ce qu’il
leur expliquait toujours un moment
plus tard, alors qu’ils l’avaient
rejoint à bord.
« J’étais endormi,
et je me suis réveillé
en sursaut. Je suppose que c’est
ce dont vous m’avez parlé,
cette explosion à l’intérieur
du Palais de l’Ennemi. Comme
je ne savais que faire, j’ai
tenté de monter sur le pont.
Je ne vous cache pas que ce ne fut
pas facile, précisa-t-il
avec une certaine pudeur. Mais je
dois dire que j’ai été
très surpris ! J’ai
vu fondre sur moi d’énormes
vagues, un vrai raz-de-marée
! Pourtant, l’eau s’évaporait
au fur et à mesure, mais
il semblait y en avoir toujours
plus…
— La Fontaine de Jouvence.
— Ah, c’était
donc cela. Je comprends mieux alors…
Car j’ai été
éclaboussé par l’une
de ces vagues, et tout à
coup, mes blessures ont commencé
à cicatriser bien plus vite
que ce que n’importe quelle
magie aurait pu faire. Sans vouloir
vous offenser, ajouta-t-il précipitamment
à l’adresse de la sorcière,
qui lui renvoya un sourire poli.
Pour le reste, je dois avouer que
je n’y suis pas pour grand
chose. L’eau a permis au navire
de lever l’ancre, et j’étais
tout de même trop faible pour
le manœuvrer, seul qui plus
est !
— Mais la pente l’a
entraîné toute seule
en direction du Palais de la Lune.
— C’est exact. Et je
n’ai plus eu qu’à
demeurer sur le pont à regarder
le Jolly-Roger prêt
à s’ensabler…
Je me suis demandé ce que
j’allais bien pouvoir faire
pour vous aider dans ces conditions,
et puis, vous êtes arrivés
sur ces entrefaits ! Je présume…
que vous êtes les seuls survivants
?
— C’est à dire
que… Alucard s’est enfui,
et Lord Funkadelistic a été
renvoyé jusqu’à
la Tour…, hésita Archibald,
oscillant entre déception
et dérision.
— Vous plaisantez ? fit Derek,
quant à lui tout à
fait sérieux.
— Non, je le crains, intervint
Kate, qui s’était tenue
en silence aux côtés
de son fiancé. Je suis…
Diane », se présenta-t-elle
au professeur loup-garou, qui ne
la connaissait pas vraiment, et
qui ne pouvait évidemment
pas se souvenir de son arrivée
à bord du Jolly-Roger.
A ces mots, Archibald ne put se
retenir de baisser la tête,
grinçant des dents. Derek
le remarqua, mais ne fit pas de
commentaire.
« Lord Funkadelistic a affronté
Alucard et l’a vaincu, tenta
de résumer posément
la jeune femme. Mais après
cela, il a fallu que nous le maîtrisions
pour éviter qu’il n’aille
trop loin. Alucard a mis à
profit toute cette confusion pour
s’échapper. Mais il
était bien mal en point la
dernière fois que nous l’avons
vu. Nous comptions rentrer à
pied jusqu’au navire, et repartir
pour la Tour au plus vite.
— Je vois… »
Un moment plus tard,
Derek et Archibald étaient
toujours à vagabonder sur
l’entrepont, refoulés
à l’entrée des
cabines par Kate, qui leur avait
fermement fait comprendre que leur
présence n’était
pas nécessaire pour soigner
la sorcière, et arguant du
fait qu’il fallait bien quelqu’un
pour manier la barre.
« Eh bien, nous formons une
jolie bande d’éclopés
! commenta Derek, ne sachant trop
comment entamer une discussion avec
le professeur Bellérophon,
qui à ses yeux, n’était
plus celui qu’il avait tant
jalousé pendant un temps.
— Ma foi… Vous vous
portez plutôt bien, je trouve
! Ne vous vexez pas, ce n’est
pas un reproche, fit-il en tapant
sur l’épaule du professeur
garou. J’imagine que vous
auriez voulu nous accompagner plus
que quiconque, mais dans votre état,
il est bien normal que vous soyez
resté en arrière.
— Certes, certes… Mais
du coup, je me sens mal à
l’aise vis-à-vis de
vous trois.
— Pourquoi donc ? l’interrogea
Archibald, le regard trouble en
observant le Palais de la Lune s’éloigner
d’eux petit à petit
à travers les écoutilles.
Vous avez fait votre part. Sans
votre aide contre les pirates, je
ne pense pas que je m’en serais
sorti vivant !
— Vous êtes prévenant.
Je ne sais pas ce que je vais bien
pouvoir raconter au Doyen en rentrant,
mais… En tous cas, vous concernant,
je n’aurai que des compliments.
— Vous pensiez lui raconter
le contraire ?
— Ah… Ne souriez pas…
J’étais censé
vous rejoindre et vous.. remettre
dans le droit chemin, pour ainsi
dire. Selon les ordres du Doyen.
Mais il ne pensait pas à
mal !
— Si vous le dîtes…
C’est louable à vous
de me le révéler.
Je ne pense pas que le Doyen aurait
agi avec la même honnêteté
!
— Allons, ne vous énervez
pas. Je suis sûr que vous
comprenez qu’il est ardu de
défendre les intérêts
de la Tour.
— Ca, je veux bien ! Mais
je n’accepterai jamais certains
compromis qui semblent être
monnaie courante pour vous. Quand
je pense que je croyais que tout
était beau et gentil en Féerie
!
— Les évènements
de l’année dernière
vous ont pourtant déjà
démontré que ce n’était
pas le cas, non ? Vous savez…
Nous vivons peut-être dans
ce que vous considérez comme
un décor de contes de fées,
mais pour nous, c’est souvent
loin de refléter la vérité.
»
Archibald hocha la tête sans
mot dire. Son jeune collègue
n’avait pas tort. Quelques
mois auparavant, il avait failli
perdre Kate ! Pas besoin d’en
dire plus. Et s’il ne savait
pas tout au sujet de Derek, loin
de là, le jeune homme avait
tout de même réalisé
que son existence de loup-garou
n’avait pas dû être
très amusante au jour le
jour…
« Vous savez, reprit justement
celui-ci, le nez levé vers
les étoiles. Le Doyen n’est
pas le seul à avoir menti.
Moi-même…
— Vous-même ? répéta
en écho Archibald, se désintéressant
soudain du gouvernail. Expliquez-vous
! Si vous voulez qu’on se
fasse confiance pour de bon, ce
n’est plus le moment de mégoter
!
— Sans doute ! confia Derek
dans un soupir de soulagement avant
même d’avoir parlé.
Tout à l’heure, quand
je vous ai dit que j’avais
été aspergé
par l’eau de la Fontaine,
c’était faux…
En fait, j’ai seulement été
touché par une sorte de vapeur
qui s’élevait des vagues,
mais pas par l’eau elle-même.
»
Archibald pouffa, tout en s’amusant
à zigzaguer à la barre
: tribord, bâbord, tribord,
bâbord, tribord…
« Vous pourriez arrêtez
ça ? Je crois que je vais
me sentir mal.
— Oh, désolé,
reprit l’héritier de
Bellérophon. Mais bon, pour
ce qui est de votre mensonge, ce
n’est qu’un détail
! Pas de quoi faire des cachotteries
! Après tout, elle vous a
bien soigné !
— Oh, je ne crois pas, répliqua
Derek avec un sourire triste. Peut-être
un peu… Mais je crois que
si j’ai pu guérir si
vite, l’astre que nous venons
de quitter est impliqué plus
que tout autre chose…
— La lune ? C’est la
lune qui vous aurait guéri,
selon vous ?
— Je le pense, en effet. Elle
me damne et me soigne… Comment
la considérer alors…
— Cruel dilemme », ne
trouva qu’à répondre
Archibald, les mains sur la barre.
Le jeune homme était fourbu
sur tous les plans, mais son caractère
avait en horreur les ambiances moroses.
Aussi se força-t-il à
ne pas laisser celle-ci s’installer.
« En somme, vous n’avez
rien voulu dire pour ce qui est
de cette histoire de Lune parce
que vous en avez honte ?
— C’est cela…
— Mais il n’y a vraiment
pas de quoi ! Si son influence vous
a sauvé la vie, vous n’avez
pas de regret à avoir.
— Je ne me plains pas d’être
en vie, si c’est ce que vous
voulez dire. Seulement… C’est
cette condition… Lorsque je
sens que je ne peux rien faire pour
empêcher ma transformation…
J’ai tant fait pour refouler
cela en moi, et le Doyen aussi,
tout ce qui était en son
pouvoir ! Il sera tellement déçu…
Devenir une bête, perdre toute
contenance… Je ne m’y
ferai jamais.
— Peut-être, mais vous
pouvez toujours essayer de ne pas
voir ça aussi négativement.
Être une bête, ce n’est
pas forcément quelque chose
de mal, vous savez ! Pour tout vous
dire, moi aussi… Je ne m’en
vante pas d’ordinaire, pas
en public, mais pour être
franc avec vous, je vais vous le
dire, ça devrait vous démontrer
que ce n’est pas si grave
!
— Allez-y…, fit Derek
d’un ton pour le moment circonspect.
— Soyons fous alors ! Eh bien,
il se trouve que je suis par moment,
une véritable bête
de s…
— Une bête de quoi ?
» s’enquit une voix
aigre-douce surgie dans leur dos.
Archibald se raidit vertement, quelques
gouttes de sueurs courant sur sa
nuque, n’osant pas se retourner.
Plus de Diane et de guerrière
armée d’un arc aux
flèches d’argent !
Cette voix, ce ne pouvait être
que Kate…
« Une bête de quoi ?
répéta-t-elle en se
plantant devant lui cette fois,
les mains sur les hanches.
— Une bête, une bête…
Une bête de… scène
bien sûr ! C’est ça,
Derek ! J’étais une
vraie bête de scène
lorsque j’étais petit,
à l’école primaire
! Pour la fête de fin d’année
! A chaque fois, j’étais
élu le roi de la soirée
!
— Tiens donc, tu ne m’en
as jamais parlé, nota la
jeune femme, la bouche en cœur.
— C’est que, c’est
ce que j’expliquais à
Derek, je n’ose pas souvent
l’évoquer, mais il
ne faut pas s’en cacher pour
autant !
— Je vois…
— Moi aussi, je crois avoir
compris, le tira d’embarras
le professeur garou. Je vous remercie,
Archibald. Puis-je vous appeler
Archibald ?
— Mais faîtes donc !
acquiesça celui-ci avec une
emphase loin d’être
aussi assurée qu’en
apparence.
— Je vais vous laisser et
aller me reposer un peu, si vous
n’y voyez pas d’inconvénient.
»
Le jeune homme et sa fiancée
se retrouvèrent seuls sur
le pont supérieur du navire
volant, Archibald préférant
regarder droit devant lui, les deux
mains sur le gouvernail, dos à
la poupe. Ce n’était
pas le moment de changer de cap,
alors qu’ils venaient de quitter
l’orbite lunaire. Il aurait
souhaité que le voyage de
retour soit moins pénible
et préoccupant qu’à
l’aller, mais c’était
visiblement trop demander…
Si, en plus, il devait endurer les
caprices de Kate, il n’était
pas sorti de l’auberge, et
encore moins de la cale. Mais subitement,
elle parut changer d’humeur.
« Tiens, je t’ai trouvé
un autre bandana, au fait. Tu le
veux ?
— Bien sûr, attends,
je… »
Mais la jeune femme fut la plus
prompte, déjà en train
de nouer le foulard noir orné
d’une tête de mort sur
sa nuque.
« Merci, ne trouva qu’à
répondre Archibald. C’est
gentil… Où l’as-tu
déniché ?
— Oh, en bas. J’ai l’impression
que ces pirates devaient avoir un
coffre dévolu aux bandanas
de rechange ! »
Ils rirent tous les deux.
« Tu vois… Finalement,
nous sommes toujours là,
lui murmura alors Kate à
l’oreille.
— C’est vrai. On n’y
croyait pas vraiment, mais c’était
pour le fun, ricana le jeune homme,
mais sans réelle amertume.
Maintenant, il faut rentrer, et
en finir ! Les enfants n’ont
pas été sages, ils
vont recevoir la fessée.
— Te voilà bien raisonnable
tout à coup ! D’habitude,
tu es plutôt du côté
des gamins turbulents, plaisanta
Kate.
— Il faut bien grandir un
jour… Enfin, un petit peu
!
— J’espère que…
Tu crois que c’était
la meilleure solution ? »
Le jeune homme planta son regard
dans celui de sa fiancée,
après avoir dévié
la trajectoire du galion de quelques
degré à l’Est.
« Tu veux dire, pour Apollon
? Tu te fais du souci pour lui,
c’est ça ?
— Oui… Mais ce n’est
pas ce que tu crois.
— Oh, mais rien du tout !
Tu me crois jaloux ?
— Eh bien… Il faut tout
de même que tu admettes que
tu t’es montré plutôt
distant, depuis que nous avons quitté
la demeure d’Apollon.
— Désolé, mais…
La femme que j’aime ne s’appelle
pas Diane, rétorqua très
vite Archibald, confus de ce qui
était si dur à dire,
pire qu’un aveu pour lui.
Et… C’est pénible
pour moi de te voir te comporter
complètement différemment
de ce que tu es d’habitude,
de sentir que tu penses à
ce qui peut arriver à Lord
Funkadelistic… Surtout après
ce qu’il t’a fait !
Je ne comprends pas, oui, c’est
sûr !
— Ne t’énerve
pas, s’il te plaît…
Je viens de te le dire, tu fais
fausse route. Oui, je pense à
ce qu’Apollon doit faire en
ce moment, mais tout autant pour
les conséquences que ça
peut avoir pour nous tous ! Et si
j’espère que votre
« diversion » fonctionne,
c’est plus pour cela que pour
lui-même.
— Pourtant, tu semblais vraiment
être concernée par
son sort…, insista le jeune
homme, se sachant incontestablement
maladroit.
— Tu es injuste. Et c’est
bien plus compliqué que cela.
Toi-même, tu n’as pas
été indifférent
à ses malheurs, tu ne prétendras
pas le contraire ! Même après
qu’il s’en soit pris
à ton père, quelque
part, tu ne lui en voulais pas,
tu parvenais à comprendre
ce qu’il endurait. Et maintenant,
il l’a sauvé.
— Oui, mais c’est lui
qui l’avait plongé
dans le sommeil ! Tout ce que l’on
peut dire, c’est qu’il
s’est amendé…
Et encore, depuis qu’il est
tombé dans la Fontaine de
Jouvence, je me demande, dit encore
Archibald, recouvrant son calme.
— Moi aussi, je m’interroge
justement. Il y a bien des choses
que je peux percevoir concernant
Lord Funkadelistic, mais pour plus
d’explications, il faudra
nous entretenir avec ton père,
précisément.
— Avec mon père ? Mais
qu’est-ce qu’il vient
faire là-dedans ? grommela
le jeune homme. Oh, et puis, tu
as raison, je crois qu’il
vaut mieux attendre ! Pour le moment,
c’est inutile de s’embarrasser
de raisonnements incomplets et erronés.
Nous n’aurons pas de quoi
chômer une fois revenu à
la Tour.
— A moins que tout soit déjà
fini… »
Archibald se renfrogna.
« Si c’est le cas, j’espère
malgré tout que c’est
Apollon qui vaincra. Ce sont bien
des cyclopes que j’ai aperçu
sur le champ de bataille ? Ca devrait
être à sa portée,
considéra-t-il avec un léger
sourire en coin.
— Et sinon…
— Sinon, je ne sais pas ce
que nous pourrons faire. Ca commence
à ne pas être vraiment
joyeux pour nous… J’en
veux au Doyen pour ses cachotteries,
mais si je peux les aider, je le
ferai. Aider les élèves
à fuir à bord du Jolly-Roger
par exemple.
— Ce serait une bonne et noble
idée, mon prince, lui assura
Kate avec un clin d’œil.
— On dirait que ton séjour
en Féerie commence à
te faire de l’effet !
— Ce n’est pourtant
pas moi qui ai pris le plus de coups
sur la tête…
— Ah oui ? Qu’est-ce
que c’est que ces insinuations,
jeune fille ? Je n’aime pas
beaucoup ça, vous savez…
»
Kate se rapprocha de son fiancé,
sous la voûte céleste.
Il n’aurait pas pu lui offrir
plus belle nuit, où qu’ils
soient sous les étoiles…
Et aucun risque de mal de mer !
Tout n’était donc pas
si négatif. Soutenu par le
sort lancé par Esméralda,
le galion était dans une
bulle d’air qui devait les
protéger jusqu’à
ce qu’ils aient retrouvé
une altitude moins vertigineuse…
Voilà comment le manteau
de la jeune femme perdit une attache
et se mit à claquer dans
une brise qui avait donc quelque
chose de magique, en tous cas pour
son fiancé. Ses vêtements
avaient été en effet
bien abîmés par les
divers affrontements…
« J’aime bien ce que
je vois », commença
Archibald pour se dérider,
mais il n’eut pas le temps
de conclure son bon mot en devenir.
Kate ne relâcha son étreinte
qu’après l’avoir
langoureusement embrassé,
le laissant à bout de souffle.
Mais elle ne s’était
pas éloignée, les
deux jeunes gens demeurant enlacés,
ses lèvres courant encore
sur la joue d’Archibald…
« Tu… Tu es rassurée
? fit-elle d’une toute petite
voix. Il n’y a pas de Diane…
Je suis Kate, seulement Kate.
— Je le sais…, fit le
jeune homme, penaud de son esclandre
précédente. Mais essaie
de me comprendre : je sais que je
t’ai déjà souvent
déçue, que tu m’en
as voulu plus d’une fois pour
n’avoir pas été
à la hauteur… Je ne
veux pas qu’un jour…
Qu’un jour, se reprit-il,
ému, tu ouvres les yeux,
que tu vois que je n’ai pas
su devenir ce que tu as vu en moi…
Et je ne parle pas de « devenir
» Bellérophon, de faire
le fou avec une épée
! Quand tu es… Quand tu agis
comme Diane, tu es tellement autoritaire,
souveraine… Je me suis dit
que je risquais de te perdre, que
je n’étais pas assez
bien pour elle… Pour toi.
Ah , je m’embrouille, comme
toujours…»
Ils restèrent un moment ainsi,
en silence. Le Jolly-Roger semblait
glisser sur les ténèbres
mouchetées de quartz. Déjà,
la Lune n’était plus
aussi inquiétante que lorsqu’ils
l’avaient abordée quelques
heures plus tôt, et son disque
diminuait à chaque coudée
stellaire franchie par le navire,
fendant les flots lactés
de l’azur nocturne…
Leurs mondes, quant à eux,
se faisaient de plus en plus proches.
« Je crois que je vais retourner
auprès de la… sorcière…
Ah, j’ai toujours du mal à
l’appeler comme ça
! Je te laisse… Garde le bon
cap, on ne peut pas se permettre
une escale en plein ciel !
— Je fais de mon mieux, mais
je ne m’appelle pas Jim Hawkins,
moi ! »
Malgré ces réticences,
il rajusta son bandana de façon
fort coquette pour quelqu’un
dont ce n’était pas
l’attribut principal…
« Comme c’est touchant
! se gaussa l’intrus avec
un chaud rire de gorge. Ce romantisme
écervelé, tellement
sincère… On en mangerait
! »
A moitié assis en tailleur,
une jambe pendant négligemment
dans le vide, l’individu les
toisait du haut de la dunette.
« D’où est-ce
que tu sors, toi ? ne trouva qu’à
répliquer Archibald, tout
aussi confus que Kate.
— Ah, cette question revient
tellement souvent ! dit-il dans
un soupir amusé. J’en
suis fort marri, mais je ne pourrai
vous l’indiquer aujourd’hui
! Par contre, un petit conseil,
dépêchez-vous de rallier
la Tour, si vous ne voulez pas arriver
trop tard… Pour l’heure,
je dois malheureusement vous quitter,
je suis attendu, ailleurs. »
Et il disparut d’un claquement
de doigt, sans que les deux jeunes
gens aient pu vraiment voir à
qui il ressemblait, de tenue comme
de visage…

Alucard fut enfin
en vue des donjons déchiquetés
et solitaires de son château
volant. Le Héraut d’Hadès
était blême de rage
! Comment la situation avait-elle
pu lui échapper à
ce point ? Il aurait suffi qu’il
s’en tienne à ce que
sa formidable intelligence avait
prévu de longue date, et
tout aurait été terminé
depuis longtemps à présent.
La Nuit serait tombée sur
le monde pour toujours… Au
lieu de cette éclatante réussite,
il avait été contraint
de fuir en profitant de la distraction
de ses ennemis, comme n’importe
quel lâche ! Alucard en était
mortifié jusqu’à
à l’écœurement.
Mais sa colère lui permettait
de maintenir Arès et Eris
en action. Petit à petit,
ses pantins en étaient venus
à acquérir une forme
d’indépendance, mais
c’était toujours le
demi-vampire qui les nourrissait.
Et Alucard n’était
pas prêt de ne plus être
indisposé ! Ce qu’il
avait redouté lors de son
affrontement contre ce mécréant
de Lord Funkadelistic se confirmait
: son île était en
train de se disloquer. En soi, cela
n’était pas pour lui
déplaire ! D’autres
dégâts et catastrophes
s’abattraient donc ainsi sur
les terres survolées par
l’île, plus encore que
lors de sa construction ! Mais Alucard
était encore plus excédé
de penser au fond de lui-même
que ce n’était qu’une
piteuse revanche sur les coups du
sort qui s’étaient
acharnés sur lui. Il fallait
qu’il rallie son château
délicieusement lugubre au
plus vite. Des décisions
lourdes de conséquences l’attendaient,
et ne lui accorderaient que peu
de temps de réflexion. En
premier lieu, échapper à
la vengeance d’Hadès,
qui ne manquerait pas de le considérer
comme l’unique responsable
des évènements de
la Walpurgis Narcht.
Vite ! Vite avant que le jour ne
se lève en plein !
Un passage sous les ogives élancées
des portes, et il était bel
et bien rentré chez lui…
La demeure familiale… Il ne
pouvait s’empêcher d’être
d’humeur mélancolique
lorsqu’il y revenait. Avant
de s’y installer de nouveau,
il avait dû patienter dans
l’ombre, plusieurs années.
Il avait été jeté
hors de tout ce qui lui était
familier. Son père, un vampire,
un monstre ? Chassés de leur
logis ancestral comme s’ils
étaient de simples rats,
des créatures nuisibles se
terrant dans les combles de la demeure…
C’était pourtant bien
eux les maîtres du haut château
! Comment avait-on osé les
traiter de la sorte ! Eux ! La famille
de Dracula, sa descendance, son
sang… Ils avaient cru pouvoir
le voir disparaître !
« Que se passe-t-il, Alucard
? Encore plongé dans la brume
de tes souvenirs ? »
Le demi-vampire avait à peine
eut le temps de traverser couloirs
et boudoirs pour rejoindre sa salle
du trône. De là, il
comptait rejoindre ses appartements,
mais il n’en avait plus la
possibilité. Il aurait dû
se méfier de cet entêtant
parfum de nard…
« Vous ! Ici ? Ah, ce n’est
que toi ! se ravisa-t-il, à
peine moins défait par la
vision qui s’imposait à
son regard.
— Eh oui, ce n’est que
moi…, fit son interlocuteur,
qui fuyait la lumière de
l’aube et demeurait adossé
contre la pierre froide des murs.
C’est étonnant comme
cela paraît toujours les rassurer,
de ne pas avoir Hadès en
personne. Il faut croire que je
n’inspire pas la peur ! supposa-t-il
avec un amusement certain. Sans
doute ma tenue, mais j’aime
bien les couleurs bariolés.
Ne trouves-tu pas ça attrayant
?
— Pourquoi es-tu ici ?
— Te poses-tu vraiment la
question, ou bien, espères-tu
faire la conversation ? rétorqua
l’autre. C’est bien
simple, je suis là pour exécuter
la sentence. J’ai toujours
été là pour
ça. »
Il bailla.
« Ma foi, c’est une
occupation comme une autre. J’aurais
bien voulu moi aussi pourfendre
des dragons ou dompter des griffons,
mais après tout, cela me
convient.
— Cela ne m’étonne
pas en définitive…
Aussi longtemps que je me souvienne,
tu n’as toujours été
bon qu’aux basses besognes,
sans aucune ambition.
— Ah oui ? Je te trouve vraiment
injuste avec moi, ce n’est
pas aimable du tout ! Limiter mon
rôle à cela, c’est
très exagéré.
Fatalement conscient qu’il
ne devait pas se laisser endormir
par le discours volubile de son
interlocuteur venu des profondeurs
des Enfers, Alucard porta instinctivement
ses mains au fourreau, voulant se
munir de son épée.
Mais Gurthang n’était
plus en sa possession, depuis qu’il
s’était enfui précipitamment.
Depuis combien de temps n’avait-il
pas eu les paumes moites face à
un adversaire ?
« Ah, incapable de se souvenir
qu’il n’a plus sa précieuse
lame avec lui ! Pourtant, tu aurais
dû te douter qu’elle
te trahirait… Vous, les vampires,
vous êtes tellement guindés,
à cheval sur les convenances
! Oh, pardonne-moi, c’est
vrai que toi, tu es un bâtard,
désolé.
— Je ne te permets pas !
— Ah, pas de ça, s’il
te plaît ! Ne joue pas le
rôle de l’offensé,
et d’abord, tu n’as
pas à être si familier
avec moi ! le corrigea l’autre
d’un ton faussement blasé.
Tu sais, le seigneur Hadès
avait confiance en toi : il pensait
avoir affaire à un serviteur
dévoué et motivé
! Il est toujours trop bon…,
commenta-t-il avec un rictus cruel.
Bien ! A présent, je t’ai
brièvement expliqué
la situation, peut-on commencer
? Etant donné ton rang, j’espère
tout de même que tu ne vas
pas quémander une seconde
chance, n’est-ce pas ?
— Tu exiges de moi un duel
alors que je ne suis pas armé
? se défendit Alucard.
— Exigez, exigez, voyons,
ce ne serait guère courtois
de ma part. Je sollicite un
duel avec vous, car je suis venu
pour ça, rien de plus, rien
de moins…
— Je te connais bien ! glapit
le fils de Dracula, une main posée
sur l’un des accoudoirs de
son trône, dominant le nouveau
venu de trois marches, comme si
cela le rassérénait
quelque peu. Je ne peux pas croire
que tu te satisfasses d’une
victoire tronquée !
— Tu n’as pas tort,
mais la décision ne m’appartient
pas. Dommage pour toi, non ? Mais
je devrais plutôt dire pour
nous. Tant pis, le sel de l’incertitude
sera absent. Mais j’ai reçu
ordre de faire vite pour me débarrasser
de toi. »
Il eut un soupir excédé,
du moins en donnait-il l’impression.
« Pouvons-nous y aller cette
fois ? J’avoue qu’à
chaque occasion de me promener en
Terres de Féerie, je trouve
cela rafraîchissant, mais
je suis déjà las de
mon logis…, commentait-il
d’un ton badin.
— Pourtant, tu ne peux pas
être venu jusqu’ici
pour moi, pas seulement… »
L’autre battit des mains,
forçant le trait.
« Un éclair de perspicacité,
il était temps ! C’est
vrai, tu es loin de valoir le déplacement.
Dire que tes manœuvres ont
affolé tout le monde ici,
c’est d’un comique !
Mais bon… Tu as tout de même
de quoi me résister un peu
! Le fils de Dracula possède
des pouvoirs magiques considérables
! La preuve en est que ton île
n’est pas tombée en
morceaux pendant qu’Apollon
t’administrait une correction
! Il était plutôt en
jambes d’ailleurs… Ah,
qu’est-ce que c’est
que cet air outragé ? Tu
crois peut-être que nous allions
te laisser sans la moindre surveillance
? Maintenant, je dois exécuter
ma tâche, finissons-en ! »
Et Alucard tenta de mobiliser ses
ultimes forces…. Moins d’une
minute s’écoula avant
que l’envoyé d’Hadès
ne vienne à bout de celui
qui avait partagé la cause
de son dieu en tant qu’Emissaire.
Il fit la moue. Il aurait ardemment
souhaité pouvoir s’exercer
plus de cinq minutes, mais c’était
trop exiger du demi-vampire…
D’un doigt, il effleura une
haute fenêtre aux vitres brisées,
jusqu’à ce qu’enfin,
un éclat de verre l’égratigne.
« Si seulement tu avais pu
faire aussi bien », asséna-t-il
au cadavre d’Alucard tout
en suçant négligemment
son pouce où perlait une
goutte de sang. Mais c’est
qu’on dirait que les choses
se gâtent ! » s’exclama-t-il
soudain, oubliant complètement
les regrets qu’il venait d’exprimer
pourtant à l’instant.
Il grimaça sous les rayons
de l’astre du jour.
« Il est temps de rentrer…
»
D’une pichenette, il adressa
un dernier salut à Alucard
en lui lançant l’une
des clochettes ornant son couvre-chef.

Apollon Schopenhauer
para le double coup de dague de
son gigantesque adversaire avec
hargne. Mais Erès, ainsi
qu’il l’avait surnommé,
avait frappé si fort, que
ses deux pieds s’enfoncèrent
à cinq pouces de profondeur.
« Vous maniez des dagues,
pas une masse, et c’est tout
ce dont tu es capable ? admonesta-t-il
la créature androgyne.
— Tu ne nous impressionnes
pas ! Tu n’es pas un dieu
! Seulement un étranger qui
ose se servir de pouvoir qui ne
sont pas pour lui ! »
Et Erès décocha ses
lames comme une faux, manquant une
fois encore de décoller la
tête argentée d’Apollon
du reste de son corps. La lutte
avait été particulièrement
disputée, depuis que les
doubles d’Arès et Eris
s’étaient réunis
en un seul et même colosse.
Beaucoup plus que ce à quoi
Apollon s’était préparé.
Et si sa détermination forcenée
le maintenait plus puissant qu’il
ne l’avait jamais été,
celui qui s’était fait
appeler Lord Funkadelistic n’était
pas sans avoir réalisé
qu’il ne pouvait plus espérer
accroître indéfiniment
ses pouvoirs. Mais, à mesure
que sa conscience recouvrait degré
par degré un peu plus de
clarté, tout comme le jour
naissant dispersait les dernières
cendres de la nuit, Apollon perdait
en superbe. Les évènements
de la nuit lui revenaient peu à
peu en mémoire, quand bien
même il n’y en avait
qu’un pour avoir une véritable
importance à ses yeux. Il
le percevait, il le redoutait :
il s’éteignait.
Et Erès se saisit de lui,
le pressant entre ses énormes
doigts aux bagues d’acier.
Avant qu’Apollon ne puisse
réagir en se saisissant de
Haine, son adversaire l’envoya
voltiger sur les escaliers de l’entrée
de la Tour, brisant quatre nouvelles
marches. Le Doyen n’avait
jamais été aussi près
de lui depuis longtemps… Le
voir ainsi endurer de tels tourments,
alors qu’ils n’étaient
séparés que d’une
poignée d’étages!
Apollon devait même être
assez proche pour qu’il l’entende
distinctement s’il haussait
un peu la voix. Le Doyen voulut
alors s’adresser à
lui, l’encourager, mais les
mots, se précipitèrent
dans sa gorge, refusant de sortir.
Barbe Bleue et tous ses collègues
s’aperçurent de son
changement d’attitude, de
même que de la tournure des
évènements en contrebas
de l’observatoire.
La Tour avait failli tomber, puis
l’Ennemi avait surgi et les
avait débarrassé des
troupes d’Alucard en quelques
minutes, comme une vague déferlant
sur la grève. Maintenant,
il semblait pourtant sur le point
de céder également.
Qu’allait-il advenir à
la Tour si ce géant à
la solde du fils de Dracula venait
à bout de Lord Funkadelistic
? Tous ses ennemis écartés,
pourraient-ils vraiment lui résister,
tous ensemble ? Et seraient-ils
capables de s’opposer à
Apollon si c’était
lui qui triomphait ? Le Doyen en
était tout aussi conscient
que tous les autres enseignants,
toute décision pourrait précipiter
un peu plus leur chute, ou bien
les sauver…
« Doyen… Pensez-vous
que nous devons l’aider ?
— Si c’est le cas, il
va falloir se décider au
plus vite.
— Secourir un ennemi ? interjeta
le professeur Brocéliande.
Vous êtes devenus fous, mes
amis ! Attaquons-les tous les deux,
ou bien encore mieux, laissons-les
s’entretuer ! »
Le vieux sorcier frappa d’un
coup sec sur le sol avec sa canne.
« Un peu de silence, je vous
prie !
— Et pourquoi ça ?
répliqua effrontément
Brocéliande, de plus en plus
remonté. Six des Sept Piliers
ont été détruits,
notre clairière et la forêt
ravagée ! Et vous voudriez
encore nous interdire l’usage
de la force brute sous prétexte
que la magie pourrait abîmer
quelques branches ! Mais les dégâts
sont déjà présents,
ouvrez les yeux ! Que pourrions-nous
faire de pire ! »
Cette fois, les autres dirigeants
de la Tour le laissèrent
parler. Personne ne manifesta de
soutien au Doyen, arguant qu’il
fallait lui témoigner le
respect qui lui était dû.
Il n’y en eu aucun pour demander
à Brocéliande de sortir
un moment pour se reprendre…
Comme si, retenant leur souffle,
ils sentaient que l’heure
de l’affrontement entre les
deux hommes avait sonné.
Si le jeune loup imposait ses vues
en cet instant crucial pour le destin
de la Tour… Le titre du vieux
sorcier ne serait plus qu’honorifique,
lui aussi ne l’avait que trop
bien compris.
« Mais regardez ce qui est
en train de se jouer au pied des
citrouilles, riposta vertement le
Doyen. Je ne vois qu’un seul
ennemi ! Voulez-vous vraiment les
éliminer tous les deux, sans
la moindre distinction ? N’oubliez
pas que Lord Funkadelistic a déjà
été condamné,
et que sa sentence n’est pas
la mort !
— Très jolie tirade
pour racheter votre ancien protégé,
mais n’exagérez pas
! Je ne sais pas ce qu’il
est venu faire ici, mais ce n’est
certainement pas prendre le parti
de la Tour ! Et je suis certain
que vous en êtes conscient.
Et s’il affronte ce larbin
d’Alucard, c’est pour
sa propre survie ! Si jamais il
s’en sortait, je ne crois
pas qu’il viendrait ployer
le genou devant vous !
— Et ce n’est pas ce
que j’exigerai de sa part
! S’il remporte cette victoire,
il faudra plutôt le remercier
pour avoir sauvé la Tour
des visées d’Alucard
! »
Le professeur Brocéliande
tira sur l’un de ses favoris
cirés.
« De celles d’Alucard,
mais des siennes ? Avez-vous des
trous de mémoire, Doyen Van
Helsing ? Est-ce que les évènements
de l’an dernier se sont déjà
effacés de votre cervelle
? »
Le ton montait encore, et même
Archibald - le spécialiste
en la matière - n’avait
jamais osé interpeller le
vieux sorcier en de pareils termes.
Cependant, aucun autre enseignant
n’intervint, pas encore…Et
si c’était finalement
le cas, il n’y avait pas la
moindre certitude que ce soit pour
se ranger du côté du
Doyen.
« Non, je n’ai pas de
trous de mémoire, répondit
celui-ci, ravalant les propos orduriers
qu’il aurait voulu lui adresser
en rajustant nerveusement ses lunettes,
et je sais indubitablement que nous
sommes passés tout près
d’une catastrophe. Cette année
encore, et il semble que son implication
n’ait rien à voir !
De plus, si vous n’étiez
pas aussi aveuglé par vos
envies, vous auriez peut-être
remarqué que ce n’est
plus le Lord Funkadelistic que nous
connaissions qui est apparu, ni
même celui qui avait les Sept
Objets Magiques des Contes en sa
possession ! Ne percevez-vous point
le changement ? Faîtes donc
un effort ! conclut-il, narquois.
— Espèce de…
de… Pauvre f… »
Un hurlement nauséeux les
fit tous sursauter. Sur les escaliers,
Apollon s’était remis
debout. Le cœur du Doyen s’était
serré lorsque ce cri lui
avait vrillé les oreilles.
C’était la voix de
Lord Funkadelistic, il n’y
avait aucun doute. Trop pris dans
leurs débats, il s’était,
une fois de plus, détourné
de son ancien élève.
Le champion d’Alucard venait-il
de lui donner le coup de grâce
?
Non.
Apollon raffermit sa prise sur le
jaseran, les articulations brûlantes,
soutenant Erès à bout
de bras au-dessus de sa tête.
La créature androgyne s’était
elle aussi trop avancée,
pariant sur son immédiate
victoire. Mais Schopenhauer, insensible
à la douleur qui aurait dû
lui briser les vertèbres,
avait cruellement attendu qu’il
approche à sa portée,
puis l’avait saisi par les
jambes et jeté au sol avant
de le ceinturer implacablement.
Erès avait beau battre des
pieds et des mains dans le vide,
ses dagues de calcédoine
cinglant l’air vif du matin,
il lui était impossible de
se dégager. Apollon pour
sa part ne pouvait se retenir de
crier tant la souffrance endurée
était insupportable. C’était
comme s’il devait contenir
des centaines et des centaines d’Arès
et d’Eris, contenir des milliers
de sursauts, capable chacun de lui
rompre les os.
« Qu’est-ce que tu espères
donc faire ? braillait la créature
de sa voix de stentor. Ce n’est
pas comme ça que tu…
»
Mais ses geignements se mêlèrent
soudain à ceux d’Apollon,
quand celui-ci voulut lui tordre
le cou, résolu à l’achever
le plus vite possible. La souffrance
s’était transformée,
était devenue sourde, comme
une force cruelle et surhumaine
qui lui emplissait la poitrine.
Toutefois, dans la confusion, Apollon
ne se trouvait plus hors de portée
des lames de son adversaire. Erès
parvint à le frapper à
l’instant même où
Schopenhauer s’apprêtait
à lui briser la nuque à
deux mains, après l’avoir
laissé retomber dans son
dos de tout son poids. Résistant
à la fulgurance qui lui lacérait
les côtes, Apollon rejeta
Erès au loin, au prix d’un
ultime effort qui lui laissa les
muscles en feu. Le garde du corps
d’Alucard connut un atterrissage
tout aussi percutant que celui de
son rival, mais le géant
n’était selon toutes
apparences pas en mesure de se relever
aussi prestement.
L’attention de Schopenhauer
se concentra brusquement sur ceux
qui l’observaient de haut,
à l’abri dans cette
pièce qu’il connaissait
bien, l’observatoire de la
Tour.
« J’espère que
le spectacle vous est agréable
! » tonna-t-il.
En deux enjambées, le professeur
Brocéliande rejoignit le
Doyen, lui pressant fermement le
bras, sans plus se soucier des convenances.
« Maintenant, Doyen, maintenant
! Ils tiennent à peine sur
leurs jambes !
— Ca suffit, répliqua
sèchement le vieux sorcier,
retirant la main de l’enseignant
tout aussi fermement qu’il
l’avait posée. Pourquoi
n’avez-vous pas plutôt
fait ce que je vous ai ordonné
? Les Objets Magiques ! Ont-ils
quitté ces lieux ?
— Mais tout à fait,
Doyen, confirma aussitôt Brocéliande,
avec une expression trahissant combien
il était à la fois
satisfait de démontrer qu’il
s’était acquitté
de sa tâche et contrit d’avoir
dû agir de la sorte. Les artefacts
ont pris la route du sud il y a
maintenant près d’une
heure… Avant midi, ils seront
déjà loin d’ici.
D’autres questions ?
— Oh, oui, mais une bête
instruction pour commencer, reprenez-vous
! fit le vieux sorcier, le souffletant
de sa cane. Cette fois, vous l’avez
bien mérité, inutile
d’être offusqué
! »
Le professeur Brocéliande,
se massant la joue gauche, cherchait
des yeux du soutien parmi ses collègues,
mais alors qu’il se pensait
appuyé, il ne récolta
qu’une grappe de rires sous
cape.
« Les habitants de l’autre
monde, les humains, que vous détestez
tant, ont un proverbe, qui dit :
ce n’est pas au vieux singe
qu’on apprend à faire
la grimace ! Vous êtes encore
trop tendre pour vous frotter à
moi, tout Brocéliande que
vous êtes ! Bien, à
présent, entonna le Doyen
de manière à ce que
l’autre n’ait absolument
pas le temps de se remettre de ses
émotions, nous allons en
effet réagir, messieurs.
La Tour a su résister toute
la nuit face aux fracas des armes,
à nous d’employer nos
esprits afin de venir à bout
de l’adversité ! »
Mais le vieux sorcier n’eut
pas la satisfaction de mettre en
branle le plan qu’il avait
concocté dans l’urgence
à mesure que les tourments
d’Apollon Schopenhauer se
faisaient plus pressants pour son
cœur fatigué. Combien
de fois s’était-il
égaré dans ses pensées
aux prises avec un souvenir amer
? Combien de fois le visage de Lord
Funkadelistic lui était apparu
en rêve, les changeant en
cauchemars ? Le Doyen n’en
tenait plus le compte… Toute
cette folie devait trouver une conclusion.
Certes, il ne savait pas encore
s’il était prêt
à révéler toute
la vérité sur ce qui
s’était produit la
nuit où Apollon avait tenté
de prendre la fuite avec Cendrillon…
Ses desseins étaient encore
vacillants à ce sujet, c’était
malheureusement vrai. Mais il ne
serait pas dit que…
Ses réflexions furent étouffées
par un véritable concert
de coups de klaxons hystériques
! Le Doyen avait complètement
occulté la meute de JR une
fois son avant-garde repoussée
par les chauve-souris. Et voilà
qu’ils répondaient
finalement à leur appel,
leurs motos aux énormes cylindrées
rugissant à qui mieux mieux,
débouchant hors de la forêt
! JR en tête du peloton, bien
évidemment ! Et, surprise,
Miss Indrema était avec lui,
elle était même, à
la stupéfaction du vieux
sorcier, sa passagère ! A
mesure que leurs engins envahissaient
la clairière dévastée,
les loups paraissaient pourtant
aussi surpris que si on les avait
placés devant une assiette
de brocolis.
« Mais, par le gigot de mère-grand,
où sont passés les
trombines qu’on devait culbuter
! » jura JR, découvrant
cette désolation tout en
freinant sèchement, la roue
avant de sa moto patinant dans la
boue.
Il n’y avait plus que deux
personnes sur le champ de bataille
de la Tour… Et l’un
d’eux était vautré
sur le dos sur une pile de gravats,
tandis que l’autre, à
qui JR trouvait un vague air de
déjà vu, se tenait
bien droit au pied des escaliers
aux marches réduites en mille
morceaux.
« Z’aurait mieux fait
d’appeler des maçons
à not’place ! considéra
JR, pragmatique.
— Si c’est que ça,
le héla Crocs de Tartre,
ça peut se faire boss, j’ai
des cousins dans le bâtiment,
ils ont déjà…
— Je crois que votre…
boss plaisantait avant tout »,
intervint Miss Indrema, ne sachant
trop comment aborder les divagations
incessantes des loups.
Quoi qu’il en soit, ils étaient
désormais tous là,
la patte sur la poignée des
gaz, faisant gronder leurs moteurs.
Lycos Brown et la division aéroportée
étaient par contre restés
en retrait, leurs hélicoptères
à feux d’artifices
ayant tout de même beaucoup
souffert lors du premier assaut.
« Alors, on fait quoi, chère
Lady ? interrogea JR. C’est
que je pensais qu’il y aurait
plus de monde pour la p’tite
fête ! »
A moins de cinquante pas d’eux,
Erès, qui s’était
relevé d’un bond à
l’arrivée de la meute,
secoua la tête en éclatant
de rire.
« Encore ces loups ridicules
! La Tour n’a-t-elle donc
pas d’autres alliés
à faire valoir ? »
De rageurs crissements de pneu lui
répondirent.
« Je rêve ou il se paie
not’ tête !
— Taisez-vous, tous autant
que vous êtes ! trancha net
Apollon, ses mots trempés
dans l’acier frappant aussi
bien au sommet de la Tour qu’à
la lisière de la forêt.
Je ne suis pas venu ici pour participer
à cette bataille stupide
! Ne croyez pas que je vais m’attarder
en ces lieux ! Je préfère
cent fois vous laisser vous dépêtrer
dans votre propre déchéance
! Tous, contemplez vos défections,
vos dissensions : vous n’êtes
que de pauvres aveugles, incapables
d’aller de l’avant !
Ce qui s’est produit durant
cette nuit n’est que l’aboutissement
de vos actes des temps passés
! Je n’aurai aucune pitié
pour ceux qui ne tentent rien pour
changer le cours des choses…
Restez en dehors de ça »,
conclut-il sa véhémente
sortie, clouant la dryade sur place
après l’avoir distinguée
au milieu de la meute.
Miss Indrema, réalisant que
la situation avait tourné
à l’imprévu
et malgré la stupeur de découvrir
Lord Funkadelistic ici, saisit le
message. C’était plus
qu’un conseil de sa part,
une mise en garde dangereusement
tangible. Que lui était-il
arrivé depuis qu’elle
l’avait rencontré dans
la forêt alors qu’il
était venu prendre des nouvelles
d’Archibald ? Et celui-ci,
que pouvait-il encore fabriquer
?
Erès pour sa part ne parut
pas saisir un traître mot
de ce qu’avait pu dire Apollon.
Rugissant, ses dagues géantes
brandies sans effort au-dessus de
sa tête, il se rua de nouveau
à l’attaque dans une
course échevelée.
Apollon ne bougea pas d’un
pouce. Il savait. Le Doyen aussi.
Mais pas Erès, qui tournait
le dos à sa défaite…
Comme si le soleil levant avait
le pouvoir de la faire fondre, l’île
volante d’Alucard apparue
dans la nuit était en train
de se désagréger,
là-bas sur l’horizon…
Cela ne pouvait signifier qu’une
seule chose.
Avant même d’être
à la portée de son
adversaire toujours figé,
Erès se désintégra
dans un nuage de fumée, ses
pieds et ses mains les premiers
à disparaître, ses
lames acérées sautant
de ses doigts s’effilochant
! Les traits courroucés de
son visage s’évanouirent
brusquement comme un feu qu’on
éteint d’un seau d’eau…
Toute trace de sa présence
fut oubliée dans la brise
qui se leva durant cette implosion
spectrale, agitant à peine
la chevelure nacrée d’Apollon.
Il leva la tête au-delà
des nuages… Le sommet du plus
haut donjon du château d’Alucard
était à cet instant
précis happé dans
la lumière du jour, de plus
en plus crue…
Schopenhauer était quant
à lui encore auréolé
par la blancheur éclatante
qui ne le quittait pas. Mais ses
ailes fanaient elles aussi, tandis
que son épée de lumière
n’était plus. Les affres
du combat paraissaient finalement
s’éloigner pour tous.
« Plus jamais… Je ne
laisserai quelqu’un interférer…
Plus jamais… » soliloquait-il.
Mais les évènements
de la nuit n’étaient
pas encore arrivés à
leur terme. Un navire volant aux
allures de galion était apparu
à son tour dans le ciel.
Et il battait le pavillon des pirates
du Capitaine James Crochet…
Nouveau conciliabule dans l’observatoire.
« Qu’est-ce donc cette
fois ?
— A l’évidence,
le Capitaine Crochet !
— Mais la Tour va-t-elle devoir
continuer à résister…
— Il ne faut pas croire, je
ne sais pas comment il se retrouve
ici, mais les mécréants
de son genre ont dû se passer
le mot ! croassa le professeur Brocéliande,
à peine remis. Mais s’ils
s’imaginent que nous allons
les laisser en profiter…
— Vous avez raison, acquiesça
le Doyen à la surprise générale.
Cependant…, ajouta-t-il en
pointant le galion de sa canne,
ne trouvez-vous pas que ce vaisseau
tangue un peu beaucoup pour l’équipage
censé être aussi expérimenté
que le sien ?
— Vous pensez à une
ruse ? » intervint Barbe Bleue.
En contrebas, la meute de JR était
en tous les cas beaucoup moins réservée.
La perspective d’avoir tout
de même droit à la
bagarre tant attendue n’était
évidemment pas pour leur
déplaire !
« Les pirates, les pirates
!
— Qui z’y viennent,
qui z’y viennent !
— Vous voulez qu’on
s’en charge, lady ? »
D’autres loups se contentaient
de faire chauffer un peu plus les
moteurs de leurs engins, comme s’il
s’agissait d’une impérieuse
nécessité…
Non loin d’eux, on partit
d’un rire blasé. C’était
Apollon, assis sur la première
marche des escaliers de la Tour,
visiblement à présent
désœuvré.
« Si vous faîtes ça,
vous risquez de vous entretuer…
Enfin, cela ne m’étonnerait
guère de la Tour…,
leur lança-t-il d’un
ton âpre. J’en resterai
donc là…
— Attends un instant, intercéda
soudain Miss Indrema, retrouvant
la parole et sa verve coutumière,
une main tendue vers lui. Il faut
que nous parlions tous ensemble,
tu dois…
— Je ne dois rien du tout.
»
A présent, le galion voguait
à quelques encablures de
la Tour, et une voix bien connue
des lieux se faisait entendre, résonnant
avec sa gouaille habituelle tandis
que la rosée pansait enfin
les blessures de la Nature environnante…
« C’est un fameux trois
mâts, fin comme un oiseau,
hissez haut ! » chantait Archibald
à tue-tête.
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