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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 04/06/2003

Retour index Archibald

Où les conflits connaissent une dernière flambée et où Archibald souffle le chaud et le froid...

Chapitre 15 > Chapitre 16 [PDF]

rchibald considérait la situation sous une perspective différente désormais. D’un côté, il pouvait penser avoir eu de la chance. Mais de l’autre, et c’était celui-là qu’il retenait en priorité… Il quittait le Palais de la Lune en train de s’écrouler sur lui-même, avec dans ses bras, le corps inanimé d’Esméralda… La fiancée du jeune homme n’était guère mieux lotie, Kate clopinant près de lui, ses mèches blondes plaquées sur le front par la sueur.
Archibald avait cru pouvoir tenter le tout pour le tout contre Lord Funkadelistic, lorsqu’il l’avait provoqué au point de se faire attaquer. Dans les grandes lignes, il savait ce qu’il avait voulu obtenir en agissant de la sorte : que l’Ennemi ne se laisse plus manipuler par ses propres envies d’en finir avec Alucard. Car cela ne les aurait menés à rien. Mis à part contempler son auto-destruction, ce qui était d’autant moins réjouissant s’il devait les entraîner avec lui. Schopenhauer devenait certes de plus en plus puissant, mais serait arrivé un moment où il n’aurait pu suivre le débit de la Fontaine, avec laquelle il avait un lien très fort depuis la remontée qui avait suivi sa chute dans cette abyme bouillonnante…
Tout cela, Archibald l’avait deviné, pour moitié évidence, mais il avait tout de même fallu l’aide de la sorcière pour que tout soit plus clair dans son esprit. D’une certaine façon pourtant, c’était la faute du jeune homme si Esméralda était inerte à présent. Certes, elle ne l’avait pas prévenu des risques encourus, mais s’il avait su… Archibald s’était cru assez fort pour rivaliser avec Lord Funkadelistic, même transcendé par la Fontaine. Et puis, non ! Ce n’était pas de la prétention, pas plus qu’une impression ! Cette Fontaine de Jouvence disposait bien d’étranges propriétés qu’il ne maîtrisait pas, mais qu’il était capable de déceler. Il ne lui en fallait pas plus.
Tenir tête à Lord Funkadelistic était l’unique solution qui s’était offerte à lui, et donc à ses camarades. Armé de l’Epée de la Chimère et de Gurthang, il avait les ressources nécessaires pour lui faire face ! De toute évidence, le choc et son bref emprisonnement dans une bulle magique avait clairement surpris Schopenhauer, qui ne s’attendait pas à pareille résistance après avoir réduit à sa merci une créature aussi puissante que le demi-vampire Alucard sans coup férir ! Archibald aimait bien cette comparaison, même si elle ne reflétait sûrement pas fidèlement la réalité. Il n’avait jamais été très doué pour les sciences, alors, lorsque celles-ci se faisaient de plus occultes… Toujours était-il que pendant une poignée de battements de cœur effrénés, sa force avait rivalisé avec celle de celui qui s’était retrouvé une fois encore son adversaire…
Croisant le fer, le choc avait été des plus rudes, mais Archibald était parvenu à contenir l’assaut, tout comme la rage débordante de Schopenhauer. Il s’était soudainement senti enveloppé d’une aura cotonneuse de rancœurs et de détresse si étroitement entremêlées que c’en était étouffant. Le jeune homme avait cherché son souffle, comme après un coup de poing dans le ventre savamment administré… Mais cette douleur allait bien au-delà de critères seulement physiques. Un instant, il avait malgré tout cru défaillir. Pourtant, n’était-il pas l’héritier de Bellérophon, le dompteur de Pégase ? Ne pouvait-il pas défier la pâle copie d’un dieu, un fanfaron qu’il avait néanmoins commencé à apprécier ?
Oui, et c’était même une obligation. Peu importe ce qu’il avait pu dire sur son père, peu importe l’empathie qu’il avait à son égard, depuis que la perte de Cendrillon était devenue réalité et non plus une menace ô combien redoutée. Ces lames légendaires crissant les unes contre les autres, des lambeaux d’étincelles retombant de toutes parts… La pression qui se fait de plus en plus ardente, la douleur envahissant les poignets, sa position à chaque seconde plus inconfortable… Vue de l’extérieur, leur passe d’armes avait certainement l’air particulièrement spectaculaire, mais les articulations d’Archibald n’étaient pas du même avis ! Cependant, le plus important était acquis : son attention distraite par la colère et lui-même, Lord Funkadelistic, tout Apollon qu’il était, n’avait pas deviné cette fois ce qu’Esméralda comptait faire.
L’appétissante sorcière, plus au fait des réalités et des règles existantes en Terres de Féerie, savait pertinemment ce qu’ils leur restaient à faire, ou plutôt à espérer. Eloigner Apollon Schopenhauer de cette source de pouvoir dans laquelle il puisait sans fin, sans même se soucier de ses réels besoins. L’eau de la Fontaine de Jouvence était utilisée en quantité infime par les habitants du Royaume des Confiseries pour conserver intactes durant des siècles leurs maisons de pâte à chou, et quelques gouttes avaient suffi à remettre Bellérophon sur pied… Lord Funkadelistic de son côté avait entièrement disparu sous ses flots ! Pas un pouce de son corps pour ne pas en avoir été baigné, et combien de gorgées avait-il bien pu avaler avant d’ouvrir les yeux à nouveau ?
Plus grave encore ! Bien que sa chute ait sans doute fait partie du plan de Schopenhauer, ses émotions torturées avaient fini par reprendre le dessus, après que son armure de morgue froide se soit fissurée au point de tomber en morceaux… Sur le moment, Esméralda avait pensé que l’eau de la Fontaine parviendrait à l’en laver, et c’était ce qui semblait s’être produit alors. Mais finalement, cela avait été l’exact opposé : submergé par le maelström de ses sentiments, Lord Funkadelistic avait comme contaminé l’eau, cette eau si sensible à la moindre altération… Au lieu de l’apaiser, elle ne faisait que le tendre plus encore, le poussant toujours plus loin dans sa volonté de vengeance proche de la démence. Comme enivré, Lord Funkadelistic n’avait aucune chance de recouvrer un tant soit peu de raison, un véritable poison, son poison.
Il fallait un sevrage brut et précoce. Bien entendu, Esméralda avait rapidement songé aux différentes façons de procéder. Ses premières approches avaient été balayées par Apollon, et elle avait bien failli y laisser la vie. Elle avait beau savoir à quoi s’en tenir aussi sûrement qu’elle savait le faire avec son balai, la sorcière s’était montrée imprudente. Mais si elle avait agi seulement quelques instants plus tard, Lord Funkadelistic aurait vraisemblablement été tellement intoxiqué par la Fontaine qu’il ne l’aurait pas épargnée… A partir de là, elle n’aurait pu le contrecarrer sans Archibald. Celui-ci avait soudain été investi d’une puissance dépassant tout ce qu’il avait atteint jusque là, au-delà même de Diane. Encore cette source… Archibald en mesure de batailler avec Schopenhauer, n’était-ce que peu de temps, et Esméralda aurait la solution.
Le jeune homme voulait sans nul doute le raisonner en partie par la force. C’était une réaction sincère et généreuse. Mais totalement vaine, pour quiconque pouvait analyser la situation de manière plus pointue, à travers le prisme des arts magiques. Cependant, quand Alucard avait voulu se gausser une dernière fois, pour l’honneur, de Lord Funkadelistic, en ouvrant cette fenêtre vers la Tour du Savoir Secret Salvateur, pour mieux lui démontrer sa déchéance ; la sorcière avait su que c’était peut-être leur unique occasion de réussir à éloigner Lord Funkadelistic de la Fontaine. En le projetant à travers ce passage ouvert vers la Forêt des Rêves Multicolores, si loin d’ici ! Si c’était elle qui avait voulu l’ouvrir, Schopenhauer aurait immédiatement anticipé ses intentions, quand bien même il aurait été distrait.
Ensuite, tout s’était donc enchaîné : la montée en puissance des adversaires, le choc entre Archibald et Lord Funkadelistic, la stase créée en contrecoup… Esméralda avait mis toutes ses forces dans son expulsion d’Apollon hors de sa propre demeure. Voilà pourquoi elle se sentait si mal à présent, comme si elle ne s’était pas servie de son chaudron depuis des semaines, pour concocter quelque potion régénératrice d’aubépine et d’ellébore.
« C’est pire que dans l’Exorciste », avait commenté Archibald, et la sorcière n’avait pas vraiment compris la référence.
Le jeune homme avait avant tout voulu dire que chasser Apollon des lieux était comparable à une chasse au fantôme, comme si le spectre de ses illusions perdues avait voulu hanter son Palais, détruisant tous les intrus… Enfin, ses raccourcis étaient souvent plus percutants qu’une longue explication, mais Esméralda n’y était pas encore habituée ! C’était plus fort qu’elle, la sorcière ne pouvait s’empêcher de demander, son rôle d’observatrice reprenant le dessus à chaque fois. A dire vrai, il fallait bien qu’elle se rachète de ce point de vue, car ses interventions au côté d’Archibald et Diane n’étaient pas très objectives pour une personne avec le rôle qui était le sien. Mais si elle n’avait pas pris fait et cause pour eux, elle n’aurait sûrement jamais eu de nouveau rapport à faire à ses sœurs…
« Vous êtes toujours avec nous ? » s’enquit Archibald du regard.
Esméralda fit oui de la tête, les paupières mi-closes, et son chapeau pointu dissimulant ses pommettes rougissantes. Malgré sa faiblesse, elle se força à poser une fois de plus sa question.
« Vous êtes sûrs qu’Alucard n’est plus ici ?
— Je ne ressens plus sa présence, et toi non plus, il me semble, lui répondit Kate.
— Ce suceur de sang a dû s’enfuir pendant l’explosion de la voûte…, supposa Archibald. Je ne vois que ça. C’est étrange d’ailleurs, qu’il n’ait pas cherché à poursuivre le combat maintenant que Lord Funkadelistic n’est plus là…
— Il n’en avait plus l’intérêt. La Fontaine de Jouvence a été souillée, elle ne lui est plus d’aucune utilité pour le moment, confia confusément la sorcière.
— Alors dans ce cas, c’est sûr qu’avec ses blessures, il n’avait pas de quoi s’attarder ici !
— Exact… Je suis trop faible pour tenter de savoir où il a bien pu partir…
— Ne vous en faîtes pas avec ça ! la gourmanda Archibald. Et moi qui pensais que les sorcières étaient toujours prêtes à jouer des tours ou s’amuser ! Vous êtes bien sérieuse ! »
Le jeune homme aurait bien voulu faire sourire Esméralda, mais malheureusement, elle sombra à nouveau dans une inconscience ouatée. Il n’avait plus qu’à espérer qu’elle soit encore suffisamment lucide pour leur permettre de respirer jusqu’à ce qu’ils regagnent le galion du capitaine Crochet, puis la Tour… Mais justement, c’était loin d’être gagné d’avance !
« La toile du sort que j’ai tissée pour votre ami Derek avant de vous retrouver au Palais devrait pouvoir tenir sans moi et être assez grande pour nous », les avait rassurés Esméralda.
Le Palais de la Lune avait comme implosé. Impossible de le quitter par le chemin qu’ils avaient emprunté précédemment, car les couloirs qui ne s’étaient pas encore effondrés sur eux-mêmes étaient inondés ou sur le point de l’être. Cette source ne se tarirait-elle donc jamais ? Archibald avait dû s’y résoudre, leur seul échappatoire était de tenter de sortir en serpentant entre les décombres qui se dressaient autour d’eux. Heureusement, la corniche était à peu près indemne, et ils n’avaient qu’à se préoccuper des éboulis qui risquaient de leur tomber dessus, et de leur causer plus qu’un mal de tête.
Au beau milieu de ce décor de désolation, tandis que le joyau de Lord Funkadelistic se fendillait un peu plus à chaque instant, le trou béant sous la coupole de cette immense salle était leur seule porte de sortie… Les somptueux jardins de pierre et les colliers d’absides du palais ne résisteraient plus très longtemps au cataclysme qui se déchaînait. Archibald avait l’impression de se retrouver dans un livre d’Histoire, comme lors de la destruction de Pompéi, les cendres en moins et les flots en plus. Là aussi, il leur fallait essayer de rallier un navire pour échapper… au naufrage. Etait-ce bien le moment opportun pour les jeux de mots hasardeux ? Peut-être pas, mais sans cela, Archibald avait l’impression qu’il se serait effondré en tremblant de peur, ne sachant que faire ! Pourtant, un large sourire éclata sur son visage lorsqu’il posa pour la première fois les yeux hors du palais.
Ne sachant par quel miracle et ne s’en souciant absolument pas, le jeune homme leva une main pour faire signe au Jolly-Roger. Le navire était bien là, ce n’était pas un mirage, bien que les flots de la Fontaine se déversant en cascades soient devenus soudainement irisés sous les rayons du soleil, comme l’air sec dans la chaleur du désert. Comment avait-il pu s’échouer sur les marches du Palais ? Perdu dans leurs pensées, les trois adversaires d’Alucard descendaient tant bien que mal en direction du galion, Archibald n’hésitant pas parfois à ordonner à Kate de se servir du balai de la sorcière comme d’une canne, au mépris des convenances. Mais c’était nécessaire ! Le jeune homme avait déjà participé à des excursions en montagne – bien à contrecœur cependant ! - et défriché des sentiers que seules des bouquetins suicidaires auraient voulu suivre, mais c’était encore tout autre chose que de se faufiler sur une coursive pas assez large pour laisser passer deux personnes de front, entre deux éboulis et secousses capables de vous faire chuter de dix mètres !
Enfin, après bien des sauts de cabri au-dessus de précipices n’existant pas dix secondes avant qu’ils arrivent à proximité, Archibald et les deux jeunes femmes posèrent le pied sur le sol lunaire, dont la poussière grisâtre ne leur sapait plus autant le moral ! A mesure qu’ils approchaient du navire, des tourbillons d’eau se vaporisant tout autour d’eux, le jeune homme se demandait tout de même ce que pouvait bien cacher ces nuages de vapeur disparaissant aussi vite que les flots de la Fontaine s’étaient déversés sur ces terres ingrates…
« Vous croyez que Crochet est revenu ? Peut-être que c’est un bateau fantôme maintenant », grommela Archibald, pas vraiment rassuré en fin de compte.
Et il ne le fut pas plus lorsqu’une corde leur fut lancée. Et un peu moins encore lorsque la tête de Derek apparut par-dessus le bastingage.
« Montez, je ne suis pas un revenant ! »
C’était ce qu’il leur expliquait toujours un moment plus tard, alors qu’ils l’avaient rejoint à bord.
« J’étais endormi, et je me suis réveillé en sursaut. Je suppose que c’est ce dont vous m’avez parlé, cette explosion à l’intérieur du Palais de l’Ennemi. Comme je ne savais que faire, j’ai tenté de monter sur le pont. Je ne vous cache pas que ce ne fut pas facile, précisa-t-il avec une certaine pudeur. Mais je dois dire que j’ai été très surpris ! J’ai vu fondre sur moi d’énormes vagues, un vrai raz-de-marée ! Pourtant, l’eau s’évaporait au fur et à mesure, mais il semblait y en avoir toujours plus…
— La Fontaine de Jouvence.
— Ah, c’était donc cela. Je comprends mieux alors… Car j’ai été éclaboussé par l’une de ces vagues, et tout à coup, mes blessures ont commencé à cicatriser bien plus vite que ce que n’importe quelle magie aurait pu faire. Sans vouloir vous offenser, ajouta-t-il précipitamment à l’adresse de la sorcière, qui lui renvoya un sourire poli. Pour le reste, je dois avouer que je n’y suis pas pour grand chose. L’eau a permis au navire de lever l’ancre, et j’étais tout de même trop faible pour le manœuvrer, seul qui plus est !
— Mais la pente l’a entraîné toute seule en direction du Palais de la Lune.
— C’est exact. Et je n’ai plus eu qu’à demeurer sur le pont à regarder le Jolly-Roger prêt à s’ensabler… Je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir faire pour vous aider dans ces conditions, et puis, vous êtes arrivés sur ces entrefaits ! Je présume… que vous êtes les seuls survivants ?
— C’est à dire que… Alucard s’est enfui, et Lord Funkadelistic a été renvoyé jusqu’à la Tour…, hésita Archibald, oscillant entre déception et dérision.
— Vous plaisantez ? fit Derek, quant à lui tout à fait sérieux.
— Non, je le crains, intervint Kate, qui s’était tenue en silence aux côtés de son fiancé. Je suis… Diane », se présenta-t-elle au professeur loup-garou, qui ne la connaissait pas vraiment, et qui ne pouvait évidemment pas se souvenir de son arrivée à bord du Jolly-Roger.
A ces mots, Archibald ne put se retenir de baisser la tête, grinçant des dents. Derek le remarqua, mais ne fit pas de commentaire.
« Lord Funkadelistic a affronté Alucard et l’a vaincu, tenta de résumer posément la jeune femme. Mais après cela, il a fallu que nous le maîtrisions pour éviter qu’il n’aille trop loin. Alucard a mis à profit toute cette confusion pour s’échapper. Mais il était bien mal en point la dernière fois que nous l’avons vu. Nous comptions rentrer à pied jusqu’au navire, et repartir pour la Tour au plus vite.
— Je vois… »

Un moment plus tard, Derek et Archibald étaient toujours à vagabonder sur l’entrepont, refoulés à l’entrée des cabines par Kate, qui leur avait fermement fait comprendre que leur présence n’était pas nécessaire pour soigner la sorcière, et arguant du fait qu’il fallait bien quelqu’un pour manier la barre.
« Eh bien, nous formons une jolie bande d’éclopés ! commenta Derek, ne sachant trop comment entamer une discussion avec le professeur Bellérophon, qui à ses yeux, n’était plus celui qu’il avait tant jalousé pendant un temps.
— Ma foi… Vous vous portez plutôt bien, je trouve ! Ne vous vexez pas, ce n’est pas un reproche, fit-il en tapant sur l’épaule du professeur garou. J’imagine que vous auriez voulu nous accompagner plus que quiconque, mais dans votre état, il est bien normal que vous soyez resté en arrière.
— Certes, certes… Mais du coup, je me sens mal à l’aise vis-à-vis de vous trois.
— Pourquoi donc ? l’interrogea Archibald, le regard trouble en observant le Palais de la Lune s’éloigner d’eux petit à petit à travers les écoutilles. Vous avez fait votre part. Sans votre aide contre les pirates, je ne pense pas que je m’en serais sorti vivant !
— Vous êtes prévenant. Je ne sais pas ce que je vais bien pouvoir raconter au Doyen en rentrant, mais… En tous cas, vous concernant, je n’aurai que des compliments.
— Vous pensiez lui raconter le contraire ?
— Ah… Ne souriez pas… J’étais censé vous rejoindre et vous.. remettre dans le droit chemin, pour ainsi dire. Selon les ordres du Doyen. Mais il ne pensait pas à mal !
— Si vous le dîtes… C’est louable à vous de me le révéler. Je ne pense pas que le Doyen aurait agi avec la même honnêteté !
— Allons, ne vous énervez pas. Je suis sûr que vous comprenez qu’il est ardu de défendre les intérêts de la Tour.
— Ca, je veux bien ! Mais je n’accepterai jamais certains compromis qui semblent être monnaie courante pour vous. Quand je pense que je croyais que tout était beau et gentil en Féerie !
— Les évènements de l’année dernière vous ont pourtant déjà démontré que ce n’était pas le cas, non ? Vous savez… Nous vivons peut-être dans ce que vous considérez comme un décor de contes de fées, mais pour nous, c’est souvent loin de refléter la vérité. »
Archibald hocha la tête sans mot dire. Son jeune collègue n’avait pas tort. Quelques mois auparavant, il avait failli perdre Kate ! Pas besoin d’en dire plus. Et s’il ne savait pas tout au sujet de Derek, loin de là, le jeune homme avait tout de même réalisé que son existence de loup-garou n’avait pas dû être très amusante au jour le jour…
« Vous savez, reprit justement celui-ci, le nez levé vers les étoiles. Le Doyen n’est pas le seul à avoir menti. Moi-même…
— Vous-même ? répéta en écho Archibald, se désintéressant soudain du gouvernail. Expliquez-vous ! Si vous voulez qu’on se fasse confiance pour de bon, ce n’est plus le moment de mégoter !
— Sans doute ! confia Derek dans un soupir de soulagement avant même d’avoir parlé. Tout à l’heure, quand je vous ai dit que j’avais été aspergé par l’eau de la Fontaine, c’était faux… En fait, j’ai seulement été touché par une sorte de vapeur qui s’élevait des vagues, mais pas par l’eau elle-même. »
Archibald pouffa, tout en s’amusant à zigzaguer à la barre : tribord, bâbord, tribord, bâbord, tribord…
« Vous pourriez arrêtez ça ? Je crois que je vais me sentir mal.
— Oh, désolé, reprit l’héritier de Bellérophon. Mais bon, pour ce qui est de votre mensonge, ce n’est qu’un détail ! Pas de quoi faire des cachotteries ! Après tout, elle vous a bien soigné !
— Oh, je ne crois pas, répliqua Derek avec un sourire triste. Peut-être un peu… Mais je crois que si j’ai pu guérir si vite, l’astre que nous venons de quitter est impliqué plus que tout autre chose…
— La lune ? C’est la lune qui vous aurait guéri, selon vous ?
— Je le pense, en effet. Elle me damne et me soigne… Comment la considérer alors…
— Cruel dilemme », ne trouva qu’à répondre Archibald, les mains sur la barre.
Le jeune homme était fourbu sur tous les plans, mais son caractère avait en horreur les ambiances moroses. Aussi se força-t-il à ne pas laisser celle-ci s’installer.
« En somme, vous n’avez rien voulu dire pour ce qui est de cette histoire de Lune parce que vous en avez honte ?
— C’est cela…
— Mais il n’y a vraiment pas de quoi ! Si son influence vous a sauvé la vie, vous n’avez pas de regret à avoir.
— Je ne me plains pas d’être en vie, si c’est ce que vous voulez dire. Seulement… C’est cette condition… Lorsque je sens que je ne peux rien faire pour empêcher ma transformation… J’ai tant fait pour refouler cela en moi, et le Doyen aussi, tout ce qui était en son pouvoir ! Il sera tellement déçu… Devenir une bête, perdre toute contenance… Je ne m’y ferai jamais.
— Peut-être, mais vous pouvez toujours essayer de ne pas voir ça aussi négativement. Être une bête, ce n’est pas forcément quelque chose de mal, vous savez ! Pour tout vous dire, moi aussi… Je ne m’en vante pas d’ordinaire, pas en public, mais pour être franc avec vous, je vais vous le dire, ça devrait vous démontrer que ce n’est pas si grave !
— Allez-y…, fit Derek d’un ton pour le moment circonspect.
— Soyons fous alors ! Eh bien, il se trouve que je suis par moment, une véritable bête de s…
— Une bête de quoi ? » s’enquit une voix aigre-douce surgie dans leur dos.
Archibald se raidit vertement, quelques gouttes de sueurs courant sur sa nuque, n’osant pas se retourner. Plus de Diane et de guerrière armée d’un arc aux flèches d’argent ! Cette voix, ce ne pouvait être que Kate…
« Une bête de quoi ? répéta-t-elle en se plantant devant lui cette fois, les mains sur les hanches.
— Une bête, une bête… Une bête de… scène bien sûr ! C’est ça, Derek ! J’étais une vraie bête de scène lorsque j’étais petit, à l’école primaire ! Pour la fête de fin d’année ! A chaque fois, j’étais élu le roi de la soirée !
— Tiens donc, tu ne m’en as jamais parlé, nota la jeune femme, la bouche en cœur.
— C’est que, c’est ce que j’expliquais à Derek, je n’ose pas souvent l’évoquer, mais il ne faut pas s’en cacher pour autant !
— Je vois…
— Moi aussi, je crois avoir compris, le tira d’embarras le professeur garou. Je vous remercie, Archibald. Puis-je vous appeler Archibald ?
— Mais faîtes donc ! acquiesça celui-ci avec une emphase loin d’être aussi assurée qu’en apparence.
— Je vais vous laisser et aller me reposer un peu, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »
Le jeune homme et sa fiancée se retrouvèrent seuls sur le pont supérieur du navire volant, Archibald préférant regarder droit devant lui, les deux mains sur le gouvernail, dos à la poupe. Ce n’était pas le moment de changer de cap, alors qu’ils venaient de quitter l’orbite lunaire. Il aurait souhaité que le voyage de retour soit moins pénible et préoccupant qu’à l’aller, mais c’était visiblement trop demander… Si, en plus, il devait endurer les caprices de Kate, il n’était pas sorti de l’auberge, et encore moins de la cale. Mais subitement, elle parut changer d’humeur.
« Tiens, je t’ai trouvé un autre bandana, au fait. Tu le veux ?
— Bien sûr, attends, je… »
Mais la jeune femme fut la plus prompte, déjà en train de nouer le foulard noir orné d’une tête de mort sur sa nuque.
« Merci, ne trouva qu’à répondre Archibald. C’est gentil… Où l’as-tu déniché ?
— Oh, en bas. J’ai l’impression que ces pirates devaient avoir un coffre dévolu aux bandanas de rechange ! »
Ils rirent tous les deux.
« Tu vois… Finalement, nous sommes toujours là, lui murmura alors Kate à l’oreille.
— C’est vrai. On n’y croyait pas vraiment, mais c’était pour le fun, ricana le jeune homme, mais sans réelle amertume. Maintenant, il faut rentrer, et en finir ! Les enfants n’ont pas été sages, ils vont recevoir la fessée.
— Te voilà bien raisonnable tout à coup ! D’habitude, tu es plutôt du côté des gamins turbulents, plaisanta Kate.
— Il faut bien grandir un jour… Enfin, un petit peu !
— J’espère que… Tu crois que c’était la meilleure solution ? »
Le jeune homme planta son regard dans celui de sa fiancée, après avoir dévié la trajectoire du galion de quelques degré à l’Est.
« Tu veux dire, pour Apollon ? Tu te fais du souci pour lui, c’est ça ?
— Oui… Mais ce n’est pas ce que tu crois.
— Oh, mais rien du tout ! Tu me crois jaloux ?
— Eh bien… Il faut tout de même que tu admettes que tu t’es montré plutôt distant, depuis que nous avons quitté la demeure d’Apollon.
— Désolé, mais… La femme que j’aime ne s’appelle pas Diane, rétorqua très vite Archibald, confus de ce qui était si dur à dire, pire qu’un aveu pour lui. Et… C’est pénible pour moi de te voir te comporter complètement différemment de ce que tu es d’habitude, de sentir que tu penses à ce qui peut arriver à Lord Funkadelistic… Surtout après ce qu’il t’a fait ! Je ne comprends pas, oui, c’est sûr !
— Ne t’énerve pas, s’il te plaît… Je viens de te le dire, tu fais fausse route. Oui, je pense à ce qu’Apollon doit faire en ce moment, mais tout autant pour les conséquences que ça peut avoir pour nous tous ! Et si j’espère que votre « diversion » fonctionne, c’est plus pour cela que pour lui-même.
— Pourtant, tu semblais vraiment être concernée par son sort…, insista le jeune homme, se sachant incontestablement maladroit.
— Tu es injuste. Et c’est bien plus compliqué que cela. Toi-même, tu n’as pas été indifférent à ses malheurs, tu ne prétendras pas le contraire ! Même après qu’il s’en soit pris à ton père, quelque part, tu ne lui en voulais pas, tu parvenais à comprendre ce qu’il endurait. Et maintenant, il l’a sauvé.
— Oui, mais c’est lui qui l’avait plongé dans le sommeil ! Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il s’est amendé… Et encore, depuis qu’il est tombé dans la Fontaine de Jouvence, je me demande, dit encore Archibald, recouvrant son calme.
— Moi aussi, je m’interroge justement. Il y a bien des choses que je peux percevoir concernant Lord Funkadelistic, mais pour plus d’explications, il faudra nous entretenir avec ton père, précisément.
— Avec mon père ? Mais qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ? grommela le jeune homme. Oh, et puis, tu as raison, je crois qu’il vaut mieux attendre ! Pour le moment, c’est inutile de s’embarrasser de raisonnements incomplets et erronés. Nous n’aurons pas de quoi chômer une fois revenu à la Tour.
— A moins que tout soit déjà fini… »
Archibald se renfrogna.
« Si c’est le cas, j’espère malgré tout que c’est Apollon qui vaincra. Ce sont bien des cyclopes que j’ai aperçu sur le champ de bataille ? Ca devrait être à sa portée, considéra-t-il avec un léger sourire en coin.
— Et sinon…
— Sinon, je ne sais pas ce que nous pourrons faire. Ca commence à ne pas être vraiment joyeux pour nous… J’en veux au Doyen pour ses cachotteries, mais si je peux les aider, je le ferai. Aider les élèves à fuir à bord du Jolly-Roger par exemple.
— Ce serait une bonne et noble idée, mon prince, lui assura Kate avec un clin d’œil.
— On dirait que ton séjour en Féerie commence à te faire de l’effet !
— Ce n’est pourtant pas moi qui ai pris le plus de coups sur la tête…
— Ah oui ? Qu’est-ce que c’est que ces insinuations, jeune fille ? Je n’aime pas beaucoup ça, vous savez… »
Kate se rapprocha de son fiancé, sous la voûte céleste. Il n’aurait pas pu lui offrir plus belle nuit, où qu’ils soient sous les étoiles… Et aucun risque de mal de mer ! Tout n’était donc pas si négatif. Soutenu par le sort lancé par Esméralda, le galion était dans une bulle d’air qui devait les protéger jusqu’à ce qu’ils aient retrouvé une altitude moins vertigineuse… Voilà comment le manteau de la jeune femme perdit une attache et se mit à claquer dans une brise qui avait donc quelque chose de magique, en tous cas pour son fiancé. Ses vêtements avaient été en effet bien abîmés par les divers affrontements…
« J’aime bien ce que je vois », commença Archibald pour se dérider, mais il n’eut pas le temps de conclure son bon mot en devenir.
Kate ne relâcha son étreinte qu’après l’avoir langoureusement embrassé, le laissant à bout de souffle. Mais elle ne s’était pas éloignée, les deux jeunes gens demeurant enlacés, ses lèvres courant encore sur la joue d’Archibald…
« Tu… Tu es rassurée ? fit-elle d’une toute petite voix. Il n’y a pas de Diane… Je suis Kate, seulement Kate.
— Je le sais…, fit le jeune homme, penaud de son esclandre précédente. Mais essaie de me comprendre : je sais que je t’ai déjà souvent déçue, que tu m’en as voulu plus d’une fois pour n’avoir pas été à la hauteur… Je ne veux pas qu’un jour… Qu’un jour, se reprit-il, ému, tu ouvres les yeux, que tu vois que je n’ai pas su devenir ce que tu as vu en moi… Et je ne parle pas de « devenir » Bellérophon, de faire le fou avec une épée ! Quand tu es… Quand tu agis comme Diane, tu es tellement autoritaire, souveraine… Je me suis dit que je risquais de te perdre, que je n’étais pas assez bien pour elle… Pour toi. Ah , je m’embrouille, comme toujours…»
Ils restèrent un moment ainsi, en silence. Le Jolly-Roger semblait glisser sur les ténèbres mouchetées de quartz. Déjà, la Lune n’était plus aussi inquiétante que lorsqu’ils l’avaient abordée quelques heures plus tôt, et son disque diminuait à chaque coudée stellaire franchie par le navire, fendant les flots lactés de l’azur nocturne… Leurs mondes, quant à eux, se faisaient de plus en plus proches.
« Je crois que je vais retourner auprès de la… sorcière… Ah, j’ai toujours du mal à l’appeler comme ça ! Je te laisse… Garde le bon cap, on ne peut pas se permettre une escale en plein ciel !
— Je fais de mon mieux, mais je ne m’appelle pas Jim Hawkins, moi ! »
Malgré ces réticences, il rajusta son bandana de façon fort coquette pour quelqu’un dont ce n’était pas l’attribut principal…
« Comme c’est touchant ! se gaussa l’intrus avec un chaud rire de gorge. Ce romantisme écervelé, tellement sincère… On en mangerait ! »
A moitié assis en tailleur, une jambe pendant négligemment dans le vide, l’individu les toisait du haut de la dunette.
« D’où est-ce que tu sors, toi ? ne trouva qu’à répliquer Archibald, tout aussi confus que Kate.
— Ah, cette question revient tellement souvent ! dit-il dans un soupir amusé. J’en suis fort marri, mais je ne pourrai vous l’indiquer aujourd’hui ! Par contre, un petit conseil, dépêchez-vous de rallier la Tour, si vous ne voulez pas arriver trop tard… Pour l’heure, je dois malheureusement vous quitter, je suis attendu, ailleurs. »
Et il disparut d’un claquement de doigt, sans que les deux jeunes gens aient pu vraiment voir à qui il ressemblait, de tenue comme de visage…

Alucard fut enfin en vue des donjons déchiquetés et solitaires de son château volant. Le Héraut d’Hadès était blême de rage ! Comment la situation avait-elle pu lui échapper à ce point ? Il aurait suffi qu’il s’en tienne à ce que sa formidable intelligence avait prévu de longue date, et tout aurait été terminé depuis longtemps à présent. La Nuit serait tombée sur le monde pour toujours… Au lieu de cette éclatante réussite, il avait été contraint de fuir en profitant de la distraction de ses ennemis, comme n’importe quel lâche ! Alucard en était mortifié jusqu’à à l’écœurement. Mais sa colère lui permettait de maintenir Arès et Eris en action. Petit à petit, ses pantins en étaient venus à acquérir une forme d’indépendance, mais c’était toujours le demi-vampire qui les nourrissait.
Et Alucard n’était pas prêt de ne plus être indisposé ! Ce qu’il avait redouté lors de son affrontement contre ce mécréant de Lord Funkadelistic se confirmait : son île était en train de se disloquer. En soi, cela n’était pas pour lui déplaire ! D’autres dégâts et catastrophes s’abattraient donc ainsi sur les terres survolées par l’île, plus encore que lors de sa construction ! Mais Alucard était encore plus excédé de penser au fond de lui-même que ce n’était qu’une piteuse revanche sur les coups du sort qui s’étaient acharnés sur lui. Il fallait qu’il rallie son château délicieusement lugubre au plus vite. Des décisions lourdes de conséquences l’attendaient, et ne lui accorderaient que peu de temps de réflexion. En premier lieu, échapper à la vengeance d’Hadès, qui ne manquerait pas de le considérer comme l’unique responsable des évènements de la Walpurgis Narcht.
Vite ! Vite avant que le jour ne se lève en plein !
Un passage sous les ogives élancées des portes, et il était bel et bien rentré chez lui… La demeure familiale… Il ne pouvait s’empêcher d’être d’humeur mélancolique lorsqu’il y revenait. Avant de s’y installer de nouveau, il avait dû patienter dans l’ombre, plusieurs années. Il avait été jeté hors de tout ce qui lui était familier. Son père, un vampire, un monstre ? Chassés de leur logis ancestral comme s’ils étaient de simples rats, des créatures nuisibles se terrant dans les combles de la demeure… C’était pourtant bien eux les maîtres du haut château ! Comment avait-on osé les traiter de la sorte ! Eux ! La famille de Dracula, sa descendance, son sang… Ils avaient cru pouvoir le voir disparaître !
« Que se passe-t-il, Alucard ? Encore plongé dans la brume de tes souvenirs ? »
Le demi-vampire avait à peine eut le temps de traverser couloirs et boudoirs pour rejoindre sa salle du trône. De là, il comptait rejoindre ses appartements, mais il n’en avait plus la possibilité. Il aurait dû se méfier de cet entêtant parfum de nard…
« Vous ! Ici ? Ah, ce n’est que toi ! se ravisa-t-il, à peine moins défait par la vision qui s’imposait à son regard.
— Eh oui, ce n’est que moi…, fit son interlocuteur, qui fuyait la lumière de l’aube et demeurait adossé contre la pierre froide des murs. C’est étonnant comme cela paraît toujours les rassurer, de ne pas avoir Hadès en personne. Il faut croire que je n’inspire pas la peur ! supposa-t-il avec un amusement certain. Sans doute ma tenue, mais j’aime bien les couleurs bariolés. Ne trouves-tu pas ça attrayant ?
— Pourquoi es-tu ici ?
— Te poses-tu vraiment la question, ou bien, espères-tu faire la conversation ? rétorqua l’autre. C’est bien simple, je suis là pour exécuter la sentence. J’ai toujours été là pour ça. »
Il bailla.
« Ma foi, c’est une occupation comme une autre. J’aurais bien voulu moi aussi pourfendre des dragons ou dompter des griffons, mais après tout, cela me convient.
— Cela ne m’étonne pas en définitive… Aussi longtemps que je me souvienne, tu n’as toujours été bon qu’aux basses besognes, sans aucune ambition.
— Ah oui ? Je te trouve vraiment injuste avec moi, ce n’est pas aimable du tout ! Limiter mon rôle à cela, c’est très exagéré.
Fatalement conscient qu’il ne devait pas se laisser endormir par le discours volubile de son interlocuteur venu des profondeurs des Enfers, Alucard porta instinctivement ses mains au fourreau, voulant se munir de son épée. Mais Gurthang n’était plus en sa possession, depuis qu’il s’était enfui précipitamment.
Depuis combien de temps n’avait-il pas eu les paumes moites face à un adversaire ?
« Ah, incapable de se souvenir qu’il n’a plus sa précieuse lame avec lui ! Pourtant, tu aurais dû te douter qu’elle te trahirait… Vous, les vampires, vous êtes tellement guindés, à cheval sur les convenances ! Oh, pardonne-moi, c’est vrai que toi, tu es un bâtard, désolé.
— Je ne te permets pas !
— Ah, pas de ça, s’il te plaît ! Ne joue pas le rôle de l’offensé, et d’abord, tu n’as pas à être si familier avec moi ! le corrigea l’autre d’un ton faussement blasé. Tu sais, le seigneur Hadès avait confiance en toi : il pensait avoir affaire à un serviteur dévoué et motivé ! Il est toujours trop bon…, commenta-t-il avec un rictus cruel. Bien ! A présent, je t’ai brièvement expliqué la situation, peut-on commencer ? Etant donné ton rang, j’espère tout de même que tu ne vas pas quémander une seconde chance, n’est-ce pas ?
— Tu exiges de moi un duel alors que je ne suis pas armé ? se défendit Alucard.
— Exigez, exigez, voyons, ce ne serait guère courtois de ma part. Je sollicite un duel avec vous, car je suis venu pour ça, rien de plus, rien de moins…
— Je te connais bien ! glapit le fils de Dracula, une main posée sur l’un des accoudoirs de son trône, dominant le nouveau venu de trois marches, comme si cela le rassérénait quelque peu. Je ne peux pas croire que tu te satisfasses d’une victoire tronquée !
— Tu n’as pas tort, mais la décision ne m’appartient pas. Dommage pour toi, non ? Mais je devrais plutôt dire pour nous. Tant pis, le sel de l’incertitude sera absent. Mais j’ai reçu ordre de faire vite pour me débarrasser de toi. »
Il eut un soupir excédé, du moins en donnait-il l’impression.
« Pouvons-nous y aller cette fois ? J’avoue qu’à chaque occasion de me promener en Terres de Féerie, je trouve cela rafraîchissant, mais je suis déjà las de mon logis…, commentait-il d’un ton badin.
— Pourtant, tu ne peux pas être venu jusqu’ici pour moi, pas seulement… »
L’autre battit des mains, forçant le trait.
« Un éclair de perspicacité, il était temps ! C’est vrai, tu es loin de valoir le déplacement. Dire que tes manœuvres ont affolé tout le monde ici, c’est d’un comique ! Mais bon… Tu as tout de même de quoi me résister un peu ! Le fils de Dracula possède des pouvoirs magiques considérables ! La preuve en est que ton île n’est pas tombée en morceaux pendant qu’Apollon t’administrait une correction ! Il était plutôt en jambes d’ailleurs… Ah,