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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 23/05/2003

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Où Archibald est au coeur de l'action sans y être et où le musicien ne peut jouer de la harpe...

Chapitre 14 > Chapitre 15 [PDF]

n autre des Sept Piliers fut abattu sous les vivats des assaillants. Seuls deux d’entre eux étaient encore intacts. Les cyclopes, masse presqu’aussi imposante, s’acharnaient dessus à coups de béliers improvisés depuis qu’ils avaient rejoint le champ de bataille. Couronnés par les sanctuaires abritant les Sept Objets Magiques des Contes, (qui n’étaient plus que cinq depuis la destruction du Miroir par Lord Funkadelistic et sa possession de Bottes de Sept Lieues) ceux-ci avaient donc été jetés à bas, et réduits en monceaux de gravats. Heureusement, leur contenu n’était plus là, grâce aux interventions audacieuses de Peter Pan. Ses talents de voltigeurs lui avaient permis de mettre à l’abri les artefacts à l’intérieur de la Tour, avant que les piliers ne tombent. Mais cela avait été très juste, notamment pour le dernier d’entre eux ! Peter avait manqué être écrasé comme une mouche sur une vitre…
Pourtant, le Doyen n’avait pas hésité un instant à l’envoyer accomplir cette mission. La survie de la Tour en dépendait. Si les Objets Magiques disparaissaient si vite aux mains de leurs ennemis… Le vieux sorcier et ses professeurs avaient au moins gagné un répit pour le moment. Bien sûr, cela ne servirait à rien s’ils ne parvenaient pas à le faire fructifier. Leurs ennemis, justement… Ils n’en avaient pas semblé particulièrement contrariés. Ce n’était qu’un contre-temps pour eux, rien de plus sans doute. Ils s’affairaient toujours avec un entrain débordant de sauvagerie. Sous couvert des lueurs cramoisies d’une aube pesante, les cyclopes arrachaient des arbres à mains nues, repoussant la lisière de la forêt, ou agitaient leurs gourdins en tous sens, frappant n’importe où, pour le simple plaisir de détruire, de creuser un trou dans le sol…
A plusieurs endroits disséminés dans la clairière dévastée, de grands brasiers de débris en tous genres avaient été allumés, dégageant des flots de fumée épaisse et rance. Le Prince Charmant n’aurait pas pu le jurer, mais il était quasiment certain d’avoir observé avec horreur, un mouchoir sur le nez pour se protéger, des cyclopes baisser culotte sur ces montagnes de déchets auxquels ils mettaient feu. N’était-ce pas tout simplement horrible ? Infliger ça à Charmant, alors qu’il se remettait à peine de son vol plané, c’ était faire preuve de si peu de délicatesse… Il l’avait pris comme une offense personnelle alors que ce n’était évidemment pas le cas, et que les monstres à l’œil unique ne se souvenaient même plus de lui.
Ils étaient trop occupés à dépecer les troncs d’arbres qu’ils empilaient pour en faire toutes sortes de constructions, bâties sans grand regard pour l’architecture : toutes étaient des plus sommaires, qu’il soit question de palissades incapables de posséder deux troncs alignés à l’identique, de tentes, ou bien de tours d’assaut prêtes à s’écrouler à peine achevées, mais surtout… Le Doyen avait repéré leurs étranges déplacements à l’orée de la trouée. Ils creusaient. Oh, pas les cyclopes cette fois. Mais ces centaines et centaines d’Arès, sous le commandement de leurs sœurs, Eris. Les cyclopes se contentaient de préparer les étayages. S’ils ne pouvaient faire tomber la Tour à la surface, ils tenteraient de passer par les sous-sols… Pour mieux la pourrir, tel des parasites, des termites dévorant tout.
Où se trouvaient-ils pour le moment ? Ils ne pouvaient pas être encore trop proches des fondations de la Tour. Car ils n’avaient pas immédiatement choisi cette voie. L’un de ses seuls souvenirs agréables de la nuit, le Doyen revit les jumeaux au service d’Alucard céder à la colère en constatant que leurs efforts ne les menaient à rien. Catapulter des troncs d’arbre entiers contre les parois de citrouille de la Tour ! Qu’avaient-ils imaginé ? Que ceux-ci allaient se ficher dans ses murs de potiron comme dans du beurre ? Qu’il suffisait de se contenter de ça, d’ordonner aux cyclopes de bander leurs muscles et de jeter des troncs à travers les airs ! Misérables ! Les citrouilles de la Tour du Savoir Secret Salvateur étaient enchantées, et pas seulement afin de se prémunir du pourrissement !
L’aube s’annonçait sanglante. Les Monts de Crème Fouettée étaient tâchés d’un coulis de fraise comme le Doyen en avait rarement vu… Il secoua la tête. Tira sa montre-gousset… Toujours aucune nouvelle du Marquis de Carabas et de la fée Lacyon. Si seulement ils pouvaient revenir les soutenir… Il en était réduit à espérer cela, oubliant leur mission, qu’il leur avait pourtant lui-même confiée. Il ne fallait pas se leurrer. Même aussi solides que de la pierre, les citrouilles ne pourraient pas résister indéfiniment à la puissance des coups de boutoirs administrés. Et les sous-sols de la Tour avaient beau être encore aussi tortueux et baignés d’acide que lorsque Bellérophon y avait fait une petite visite, mais cela ne pourrait pas les retenir bien longtemps non plus…
Si encore le Doyen n’avait eu qu’à se soucier de ses ennemis ! Mais il devait également composer avec les membres de la Faculté des Sciences Féeriques. Cette crise leur donnait encore plus d’arrogance qu’à l’ordinaire, si cela était possible.
« Si Miss Indrema était là, dit-il pour lui-même, elle saurait m’apaiser… Mais elle serait aussi tellement atterrée par ce spectacle ! »
Une toux sèche se fit entendre dans son dos. A n’en pas douter, l’un des professeurs de l’autre faculté, revenant une fois de plus à la charge. Ils rivalisaient dans ce domaine avec leurs innombrables assaillants… Le vieux sorcier aurait parié les yeux fermés se retrouver à nouveau en face du professeur Brocéliande… Il envisageait sans doute de plaider sa cause.
C’était bien lui. A présent, il était assez tendu pour ne plus perdre son temps à lisser ses favoris, une habitude qui agaçait hautement le Doyen.
« Puis-je vous parler ? Vous allez bien ?
— Pourquoi cette question rétorqua le vieux sorcier.
— Eh bien, je vous entendais marmonner tout seul, et…
— N’entrez pas dans ce jeu-là. Que voulez-vous ?
— Très bien… Vous savez ce que je veux. Mes collègues et moi-même vous prions de nous laisser agir !
— En employant les Objets Magiques, n’est-ce pas ? Vous n’avez que ce mot-là à la bouche ! Je me souviens encore de la rentrée de cette année, quand vous étiez prêt à dévaster la clairière comme nos ennemis aujourd’hui, sans même savoir qui arrivait ! Et c’était l’un de nos élèves ! Il faut penser un peu plus loin que la journée de désespoir qui nous attend : croyez-vous vraiment que vous pourrez vous vanter d’avoir éliminé des centaines et des centaines de nos ennemis lorsqu’ils auront néanmoins remporté la victoire, jeté la Tour à terre, et ramené les artefacts à leur maître ?
— Alors, c’est cela, vous vous êtes résigné. Vous voulez nous entraîner avec nous dans votre chute ! fit le professeur Brocéliande, pointant du doigt le vieux sorcier dans un geste un peu trop théâtral, comme si tout cela était prévu.
— Entraîner tout le monde dans ma chute ? Sont-ce là les bruits que vous faîtes courir dans les couloirs de la Tour ? rétorqua le Doyen, un rictus triste sur son visage ridé. Vous le pensez vraiment ? Voir massacrer tous nos élèves, bien sûr, c’est là mon plus cher désir ! Pauvre idiot !
— Allons, ne soyez pas grossier, je vous en prie… C’est indigne de votre fonction. Nous voulons nous battre, n’êtes-vous pas en mesure de le comprendre ? Regardez ces cyclopes, ils exécutent la besogne de mille lutins chacun ! Nous ne voulons pas nous laisser mystifier sans rien faire !
— Il me semble que ce n’est pas ce que nous avons fait, justement.
— Si vous parlez de votre poignée d’incursions… Ou de la ridicule sortie du Prince Charmant… Ecoutez, doyen Van Helsing... Il serait temps que vous réalisiez la portée de vos actes passés, pour quelqu’un qui nous parle de l’avenir ! Vous vous êtes cru capable de nous débarrasser de Dracula, et voyez comment son fils nous inflige sa vengeance ! Il vous a toujours fasciné… Vous avez toujours voulu vous mesurer à lui, osez le nier ! Sans penser aux conséquences que nous récoltons cette nuit !
— Nous n’avons fait que répondre aux appels à l’aide des habitants de Féerie ! se défendit le Doyen, outré. Vous-même étiez d’accord ! Vos arguments sont d’une bassesse…
— Laissez-nous avoir recours au pouvoir des Objets Magiques !
— Jamais ! Nous en avons déjà longuement discuté : si nous faisons cela, nous repousserons l’heure de notre défaite, mais nous ne l’éviterons pas. Et nos ennemis s’approprieront ces trésors… C’est cela que vous espérez, vous et vos petits camarades ?
— Billevesées ! Il faudrait tout de même que vous cessiez de vous croire supérieur à nous simplement par votre titre… Certaines de vos décisions ne sont sûrement pas dignes d’un homme qui se fait appeler Doyen.
— Ceci n’engage que vous. Et me faut-il vous rappeler que, finalement, vos collègues ne sont rangés à mon avis, une fois de plus ? Vous avez beau vouloir tout remettre en cause…
— Je fais ce qui me paraît juste et bon pour l’avenir de la Tour.
— Moi aussi, répondit le Doyen. Et si vous souhaitez être fidèle à vos paroles, aidez-moi, aidez-nous. Il faut qu’un petit groupe puisse s’échapper avec les Objets Magiques. Ils ne sont pas en sécurité dans la Tour. »
Le représentant de la Faculté des Sciences Féeriques détourna le regard, se reportant sur le champ de bataille en contrebas. Le Doyen avait raison sur une chose : il n’y avait pas de combats. La horde qui avait pris possession des lieux pouvait aller et venir à sa guise, elle n’avait pas rencontré le moindre obstacle pour entraver sa marche en avant, si ce n’était les murs de la Tour… Brocéliande et quelques autres avaient pensé déclencher sur eux une pluie de sorts tous plus recherchés les uns que les autres, mais les risques étaient trop grands. Les plus efficaces étaient également ceux qui pouvaient se retourner contre eux le plus aisément… Quant aux sorts de proximité, la Tour n’avait plus d’effectif suffisant pour assurer la sortie d’un magicien sur le champ de bataille. Seul, il serait débordé en quelques secondes !
« Je ne contesterai pas vos paroles sur un point, dit encore le Doyen, d’une voix lasse. Je ne compte plus nous voir repousser cet assaut. L’une ou l’autre de ces vagues finira par nous emporter. Mais je veux juste grappiller assez de temps pour que nos biens les plus précieux soient évacués hors d’ici. Les Objets Magiques… Et les élèves…
— Pourtant…, répliqua le professeur Brocéliande, mais de manière moins véhémente. C’est bien vous qui avez choisi de nous barricader dans les étages supérieurs de l’université...
— Certes… Et je songeais encore à une victoire. Dans la douleur certainement, mais une victoire tout de même… A présent, ce n’est plus le cas.
— A propos, où se trouve la dryade ?
Le professeur Indrema, corrigea le vieux sorcier devant la faconde de son collègue, n’est pas rentrée. Pas encore…
— Ou pas du tout… Si ça se trouve, l’un de ces cyclopes l’a capturée, et lui et ses amis doivent bien s’amuser avec elle à l’heure qu’il…
— Gardez vos rêveries glauques pour vous ! tonna le Doyen. Et faîtes donc preuve d’un peu plus de respect pour quelqu’un qui a démontré plus de courage que vous et vos discours grandiloquents ! »
Le professeur Brocéliande recula, s’éloignant en direction de la porte, comme prêt à partir, rentrant la tête dans les épaules face au soudain coup de sang du Doyen.
« Nous sommes plus au courant de vos manigances que vous semblez le supposer, dit-il encore d’une voix ô combien revêche, se tenant dans l’embrasure de la porte, comme pour disparaître à tout instant. Vous bêlez au-secours et notre influence diminue d’autant en allant courber la tête pour mendier de l’aide, à ceux qui nous devraient allégeance !
— Je peux en tous cas vous assurer d’une chose : je ne vous apprécie pas du tout, et pour tout dire, de moins en moins. Vous ne valez guère mieux que ces troupes à nos portes, qui ne visent que l’immédiat profit. Depuis le début, vous raisonnez à l’envers !
— Tiens donc ? Et pas vous, lorsque vous hébergez au sein même de la Tour des créatures dangereuses pour la vie de tous ! Et ne prenez pas cet air offensé, il sied fort mal à un habitué de la tromperie tel que vous. Si nous en réchappons, il va falloir régler vos comptes… Et pas uniquement avec moi. Vous aurez à répondre de vos actes devant tous ceux qui vivent ici ! »
Et le Doyen se retrouva à nouveau seul dans son observatoire. Les ennemis de la Tour, du moins, ceux qui siégeaient à l’extérieur de celle-ci, ne se souciaient guère bien entendu de la confusion qui venait de s’abattre dans l’esprit du vieux sorcier. Munis de torches pour les diriger telles des bêtes de somme, des dizaines d’Eris et d’Arès donnaient leurs ordres aux cyclopes en vociférant. D’autres parmi la foule des doubles qui se massait au pied de la Tour, avaient cessé de s’affairer en constatant qu’il n’y avait plus de contre-attaque, mais entretenaient la fièvre de leurs complices au rythme de percussions tribales et étrangement lascives. Mais quoi qu’il advienne, tous n’attendaient plus qu’une seule chose : la destruction bientôt effective de ce haut lieu du savoir des Terres de Féerie…
« Les porcs », jura le Doyen entre ses dents, ne se référant à personne en particulier.
Couinements offensés de l’autre côté des murs carotte. Le vieux sorcier se dépêcha de l’atteindre, clopin-clopant.
« Désolé, je ne m’adressais pas à vous, expliqua-t-il aux trois petits cochons. Mais… Que faîtes-vous là d’ailleurs ? Ne devriez-vous pas être avec les autres ?
— Si… Si, monsieur le Doyen ! bredouillèrent-ils chacun à leur tour. C’est… C’est que… Est-ce qu’on va s’en sortir ? Les grands se sont moqués de nous…
— Parce qu’on a pleuré… Alors, on est sorti dans le couloir, parce qu’on voulait pas...
— être pris pour des jambons… »
Le vieux sorcier les considéra avec un amusement tourmenté. L’accuser de vouloir la perte d’élèves tels qu’eux, ou d’autres ! C’était tellement infâme. Tellement facile aussi… S’il n’avait pas été à cheval sur les convenances, le Doyen se serait certainement laissé aller à un peu plus de chaleur à leur égard. Mais il n’était point temps pour les effusions, et cela lui ressemblait peu. Trop peu, peut-être… Le vieux sorcier se contenta de saluer les trois petits cochons en les rassurant brièvement, puis nettoya ses lunettes en demi-lunes, de gestes un peu trop brusques.
« Hola, de la Tour ! Est-ce qu’il y a encore quelqu’un qui ne soit pas un couard dans ces murs ? » les interpella-t-on soudain.
C’étaient Arès et Eris, tous autant qu’ils étaient.
Vite ! Se mettre en vue avant que Charmant, par exemple, ne les entende depuis sa chambre, et se réveille à nouveau ! Il avait déjà recouvré ses esprits, mais une subite vision l’avait ramené jusqu’à sa couche…
« Je suis ici ! s’écria le Doyen à plein poumons, revenu au balcon. Que nous voulez-vous ? Serviteurs du Sang ! Nous vous avons déjà répondu : jamais nous ne céderons ! Vous pourrez demeurer à nos portes dix ans ! »
Une cohorte de rires gouailleurs monta vers lui en réponse.
« Vieux fou ! Ne reconnais-tu pas la mort quand tu la vois ? Dix ans ? Il ne faudrait pas dix heures ! L’aube arrive, et avant qu’une nouvelle nuit ne tombe, votre Tour aura été éventrée ! »
Le Doyen lissa vigoureusement sa barbe. Maintenant qu’il avait de nouveau reporté toute son attention sur leur rassemblement, ils paraissaient si nombreux… Mais il fallait paraître. Tenir. Quand bien même cela ne mènerait à rien.
« Vantardises ! Mais pourquoi vous adresser à nous, puisque vous êtes si forts ? »
Au pied de la Tour, les cyclopes eux n’avaient pas cessé leurs tâches, comme insensibles à tout dialogue. Mais il y avait toujours un Arès ou une Eris supplémentaire pour abandonner son poste et se presser contre le Grand Escalier. Des enfants avides d’une distribution de friandises…
« Pourquoi ? Pour vous offrir la survie ! Ouvrez vos portes sans résister ! Maintenant !
— Maintenant, murmura le vieux sorcier.
— Si seulement je pouvais descendre leur administrer une bonne correction, à toute cette racaille ! » bougonna-t-on derrière lui.
C’était Barbe Bleue, qui à son tour était venu à sa rencontre. L’un de ses plus fidèles alliés. Oh, pas forcément le plus recommandable au sens où on l’entendait, mais…
« Oh, non, c’est tout ce qu’ils attendent. Que nous nous lancions dans une quelconque sortie, que nous leur offrions une occasion de pénétrer dans la Tour…
— Si vous le dîtes. »
Le Doyen avait déjà entendu Barbe Bleue s’exprimer d’un ton plus convaincu. En bas, la véhémente assemblée semblait prête à poursuivre ses revendications lorsque tout à coup… Il y en eu quelques uns pour s’écrouler, comme des sacs de son. Et d’autres encore pour se mettre à gémir. Une dizaine se reprit bien le temps de quelques battements de cœur, et de débuter une nouvelle diatribe, mais leurs vociférations se conclurent en gargouillis.
« Que se passe-t-il ? Que leur arrivent-ils ? s’anima Barbe Bleue, son visage soudain moins de granit qu’à l’ordinaire.
— Je ne sais pas…, reconnut à regret le Doyen, sur le qui-vive. Ils ont été invoqués par Alucard… Peut-être que…
— Mort ?
— Non, il ne peut pas avoir disparu… Mais peut-être rencontre-t-il des difficultés imprévues.
— Dans ce cas, nous devrions en profiter !
— Pas pour attaquer ! répéta encore une fois le Doyen, inlassablement. Mais effectivement, nous pouvons en tirer un avantage… Si leur migraine dure suffisamment longtemps ! » partit-il d’un rire sans joie.
Car déjà, ceux qui avaient mis un genou à terre se redressaient…
Toutefois, alors que les ténèbres ensanglantées ne paraissaient pas vraiment disposées encore à s’élever, une étrange mélopée atteint la clairière. Une mélodie de pales et de rotors débridés, une symphonie de walkyries déchaînées ! Si lorsqu’il les avait vus la première fois à la rentrée, le Doyen s’était laissé quelque peu emporter, ce n’était rien en comparaison de ce qu’il ressentait à présent ! Colère, stupéfaction, que non pas !
« La meute de ce loup rebelle ! s’exclama Barbe Bleue, tapant du poing. JR ! Ils sont venus ?
— Comme vous le voyez… Comme vous le voyez… », répondit sobrement le vieux sorcier, soulagé.
Ce n’étaient pas de majestueux aigles, mais tout de même une aide volante bien appréciable. Et ces machines de fer n’étaient que l’avant-garde, le Doyen en était convaincu ! Connaissant JR, ils devaient les avoir envoyées au-devant du gros de sa bande. Miss Indrema avait réussi à les avertir à temps.
« C’est inespéré ! » éclata encore d’un rire gras le professeur qui lui tenait compagnie, tandis que d’autres enseignants et représentants de la Tour venaient d’apparaître près d’eux, attirés hors de leurs retraites barricadées par la tournure des évènements. Même le professeur Brocéliande…
Le champ de bataille méritait finalement d’être appelé ainsi. Alors qu’ils se remettaient à peine de leur troublant malaise, les Arès et Eris, aussi pullulants soient-ils, avaient vu les maquettes à l’échelle 1/3 des hélicoptères de combat Blackhawk franchir la cime des arbres. Et leur adresser leurs salutations musclées ! Les yeux ronds, les serviteurs d’Adrian Tepes assistèrent aux premières explosions au sein de leurs troupes ! De grandes traînées multicolores annonçaient ces trajectoires mortelles, qui s’abattaient parmi eux dans une pluie de crépitements. Malheureusement, si plusieurs cyclopes furent percutés par ces projectiles explosifs, aucun n’en fut réellement blessé, et les acrobates bohèmes d’Alucard se mirent bientôt à rire de plus belle après avoir douté un bref moment.
Il fallait bien avouer qu’après cette entrée en scène impressionnante, chacun pouvait se rendre compte de la minceur des effectifs de la meute à JR. Ou du moins, de ces hélicoptères. Ils étaient moins de dix à tourner en rond au-dessus de la clairière. Mais était-ce sa faute ? Après tout, c’était avant toute chose une facétie de son fils, et sans lui, il n’aurait même pas pu envisager cette avant-garde aérienne.
« Mais qu’est-ce qu’ils font exactement ? s’interrogeaient à voix haute plusieurs dignitaires issus d’une faculté ou de l’autre.
— Ils dérangent nos adversaire…
Déranger, Doyen ? Mais il faudrait plutôt un bon massacre ! » reprit une fois encore Barbe Bleue.
Le vieux sorcier leva les yeux au ciel. Pourquoi fallait-il que son établissement compte tellement de têtus ? Quand ils avaient une idée en tête, impossible d’en démordre ! Il ne valait pas mieux les uns que les autres !
« Quelles sont leurs munitions ? Je n’arrive pas à comprendre…
— Des feux d’artifice… Ils tirent des feux d’artifices ! expliqua une voix.
— Ah, oui, c’est vrai. C’est joli, dîtes-moi ! Oh, la belle bleue !
— La belle rouge !
— Il ne faut pas s’étonner alors s’ils ne viennent pas à bout des cyclopes !
— Un peu de calme ! Un feu d’artifice, ça peut faire très mal, vous le savez bien. Est-ce que vous ne vous souvenez pas de notre fête de Noël d’il y a maintenant… »
Et la cacophonie monta encore d’un cran dans l’observatoire, ces éminents représentants de la Tour se détournant tous du champ de bataille pour mieux se défier dans le blanc des yeux... Le Doyen eut brusquement l’envie d’administrer quelques coups de cannes sur ces têtes trop pleines ! Mais c’eut été du temps perdu. Il espérait de tout cœur que JR et le reste de sa meute arrive le plus vite possible désormais ! Le vieux sorcier savait pertinemment que les fusées de feux d’artifices des loups étaient bien moins inoffensives qu’on pouvait le croire de prime abord. Déjà, deux cyclopes s’acharnant sur les Piliers encore non fracturés avaient battu en retraite, à moitié sonnés. S’ils avaient été un peu plus intelligents, ils auraient pu éteindre seules les flammèches qui étaient apparus sur leurs tuniques rustres, mais ils avaient préféré courir en tous sens, bousculant tout ce qui se trouvait sur leur passage et semant un peu plus la confusion. Cette tactique à elle seule avait une chance, avec des troupes aussi bêtes.
Mais cela ne pourrait suffire.
C’était également le sentiment de l’un des pilotes de ces modèles à peine réduits de véritables hélicoptères. Lycos Brown, cousin de Loup, qui se lamentait de devoir supporter ce casque qui lui démangeait tant les oreilles. Et sans parler de ce vol en rase-mottes quand il n’était pas quasiment stationnaire, ce qui n’avait rien de très kiffant !
« Mais qu’est-ce qu’on fait là, les frangins ! Vous avez matté ce chantier ? Oh la la, y a plus une pousse d’herbe !
— Plus d’herbe ? Alors ça, ça se fait pas ! lui répondit Petit Musclé.
— C’est pas forcément l’herbe que tu crois, mais t’as raison ! » confirma Licky en décochant une nouvelle fusée de feu d’artifices, droit sur un attroupement d’Arès.
Un pétillement d’étincelles arc-en-ciel, et la voilà partie ! Dans un vacarme qui couvrit presque la transmission tambourinant aux oreilles de Licky.
« JR à Licky, tu me reçois ?
What ? Impec, boss.
— Vous êtes allright ? Est-ce que tu as vu Loup ?
— Euh, non, mais ça me paraît normal pour le moment ! On s’trouve au même endroit que l’autre fois, mais c’est moins accueillant !
— Comment ils sont, ceux d’en face ?
— Les méchants sont… nombreux. Mais ça va, on maîtrise !
— T’es sûr ? demanda benoîtement Petit Musclé.
— Ecrase, écrase, mec ! Faut impressionner le boss ! lui renvoya dans les crocs Licky.
— Qu’est-ce que vous racontez ? On m’écoute là-dedans ? crachottait JR. Qui m’a dit de m’écraser ?
— Pas moi, personne ! Je parlais à mon co-pilote ! »
Qui fit piquer du nez leur hélicoptère.
« Remonte, remonte ! hurla Licky, oubliant complètement son boss.
— Mais tu m’as dit de m’écraser !
You, dumb ! C’est pas le moment de plaisanter ! »

Miss Indrema, assise derrière JR sur sa Harley, se pencha vers lui.
« Est-ce qu’ils sont arrivés ? La Tour tient encore ? s’enquit-elle, anxieuse.
— Yep, ils sont dans la place, rassurez-vous, lady ! Et ils ont l’air de bien s’amuser, même si j’ai pas tout compris ! répondit JR tout en rallumant son stoogie.
— Nous arrivons bientôt, j’espère…
— Ne vous en faîtes-pas, je n’ai pas envie de les laisser faire la fête tout seul ! »
Et le chef de meute appuya une fois de plus sur l’accélérateur de sa rutilante moto.

Bien qu’ils aient pu encore se gausser de leurs adversaires qui avaient manqué planter l’une de leurs machines volantes le nez dans le sol, Arès et Eris commençaient à perdre patience. Ils avaient ordonné à plusieurs cyclopes de changer d’objectif et de jeter leurs rondins droit sur les hélicoptères, mais aucun d’eux n’avaient encore réussi à en toucher un. Il fallait avouer que c’était une cible beaucoup moins évidente que la Tour, et que les cyclopes n’étaient pas réputés pour leur bonne vue… La plupart des troncs d’arbres retombaient lourdement sur d’autres chênes ou frênes, en détruisant de nouveaux. Et cette escouade ailée les bombardait de leurs fusées de feux d’artifice, encore et encore ! Les explosions ouvraient de véritables fosses dans le sol, entravant leur progression. Si par malheur, une fusée frappait à l’endroit où ils creusaient… L’éboulement les obligerait à tout reprendre depuis le début.
Ils ne pouvaient pas se le permettre. Une alerte les avait déjà rappelés à l’ordre. Leur maître devait avoir fort à faire pour que certains d’entre eux se soient sentis aussi mal…
« Découvrez les bâches ! » s’écrièrent-il dans un parfait ensemble, se retournant vers les cyclopes.
Alors, apparurent de grands chariots aux roues cerclées de fer qu’ils avaient tenu jusque là en retrait, à l’ombre des arbres qui n’étaient pas transformés en copeaux mal dégrossis. Sans se poser de questions, les cyclopes se précipitèrent et soulevèrent les bâches. Et dans un impressionnant envol de hululements perçants, des milliers de chauve-souris s’éparpillèrent droit sur les hélicoptères, en tourbillons noirs, de crocs et de fureur. Retenues prisonnières depuis de longues heures, ces créatures étaient devenues prêtes à mordre n’importe quoi, surtout sous l’emprise d’Alucard.
Licky faillit s’en mordre une patte en les voyant fondre sur eux. Une bordée de chiroptères s’écrasa d’ailleurs sans tarder sur l’hélicoptère, si violemment que Petit Musclé avait bien du mal à maintenir leur trajectoire.
« Qu’est-ce que c’est que ce bad trip ! On est mal barré, mon pote ! Mayday, mayday ! grogna-t-il dans la radio.
— Quoi ? C’est toi Licky ? répondit JR, présent au quart de tour.
— Yep, boss ! On a un gros problème ! Ils nous balancent des chauve-souris dans le museau !
— Des quoi ? Je n’ai pas entendu.
— Les bestioles dans la cave à Bruce ! Des milliers ! Ils avaient dû les garder en réserve, au cas où. Mais c’est dur de voir quelque chose now ! Je crois qu’on devrait quitter le périmètre, boss !
— Quitter le… Bon, écoutez, on est vraiment tout près maintenant ! Essayez de rester opérationnel encore un peu ! Fais passer le mot, dès que l’un des appareils est à cours de munitions, il peut se replier !
— Euh… Nous, on en a plus beaucoup, on peut pas y aller ?
— Non ! Pense un peu à ton cousin qui souffre ! Mon pauvre fiston…
— Je crois surtout qu’il est bien à l’abri dans sa citrouille, grommela Licky.
— Dis donc, je t’ai entendu ! Allez, c’est déconseillé de téléphoner en conduisant, j’te laisse ! Et courage, on arrive ! »
Facile à dire, gros père ! pensa Lycos. Toujours était-il que leur situation était tout de même bien compromise : des nuées de chauve-souris voltigeaient dans toutes les directions, empêchant tous les hélicoptères de lancer la moindre fusée ! Quand bien même des centaines et des centaines d’entre elles étaient laminées sans pitié par les pales de leurs hélices, il y en avait toujours plus pour les plonger dans la tourmente.
« C’est dément, on ne tiendra pas longtemps comme ça ! glapissait Petit Musclé, bien loin de sa réputation. Faut se sortir de là, fissa !
— J’te le fais pas dire, mais qu’est-ce que tu préfères ? Les chauves-souris, ou le boss ? Là au moins, on est à l’abri à l’intérieur ! C’est pas le cas avec m’sieur JR ! »
Argument irréfutable.
Les autres hélicoptères de la meute étaient en proie aux mêmes difficultés. Trois d’entre eux avaient failli s’écraser, pour de bon cette fois et sans volonté de plaisanterie ! Une pleine réussite pour les troupes d’Alucard. Sous ces nuages mouvants de crocs et d’ailes ténébreuses, les colosses à œil unique avaient pu se remettre au travail, ne perdant plus de temps à se dissiper. Les Arès et Eris, tous remis de leurs divagations, étaient repartis de plus belle dans leur course en avant. Creusant, déblayant, poussant, sapant… Il fallait rattraper le retard ! Ceux parmi leurs doubles qui demeuraient en surface supervisaient la chute de l’avant-dernier Pilier. Les cyclopes avaient passé d’énormes et solides cordes par-dessus, et tiraient à s’en briser les reins. Ils ahanaient si forts qu’on aurait dit que le tonnerre grondait par leurs bouches, mais pourtant, leurs efforts étaient couverts par le déluge de piaillements des chauve-souris.
Effarés, le Doyen et les autres enseignants de la Tour présents à ses côtés, considéraient sans trop y croire cette peinture d’horreur. Les chauve-souris étaient si nombreuses que les lueurs mordorées de l’aube naissante en avaient disparu ! Les Arès et Eris les plus proches de la Tour levèrent la tête dans leur direction et les interpellèrent, les haranguant avec force moqueries.
« Vous voyez, pauvres fous ! Vous ne pouvez rien contre la puissance d’Alucard ! Vous avez vu le sort des seuls alliés dont vous pouvez espérer la venue ! Ils sont déjà hors d’état de nuire ! Vous êtes perdus, perdus ! »
Puis, au paroxysme de l’extase, la tête renversée bouche bée d’admiration devant les milliers de chauve-souris qui noyaient toute lumière du soleil levant, ils poussèrent leur cri de guerre, brandissant leurs dagues.
« La nuit n’est pas encore finie ! La nuit n’est pas encore finie ! »

Une colonne de feu immaculée fendit en deux les cieux et le champ de bataille, réduisant instantanément en cendres une bonne moitié des hordes de chauve-souris, tandis que s’éloignaient les bourdonnements métalliques des hélicoptères lupins, boutés hors de la clairière...
« Si, elle touche à sa fin. » chuchota une voix à l’oreille de chacun.
A l’Est, l’horizon vira soudain au blanc, une blancheur éclatante et aveuglante. Plusieurs professeurs se jetèrent à terre pour éviter d’être foudroyés sur place par cette clarté exceptionnelle.
« Qu’est-ce donc encore ? Un nouveau maléfice de Tepes ? »
Les armées de celui-ci se posait elles aussi des questions, car ce n’était pas là quelque aide magique de la part de leur maître. Les cyclopes qui oeuvraient à la lisière de la clairière, furent les premiers au contact du phénomène… Eblouis plus encore qu’à l’abri de la Tour, ils baissèrent la tête en meuglant, comprenant moins que tous les autres ce qui se déroulaient pourtant à quelques acres d’eux, les plus proches témoins. Enfin, ces terribles lueurs diminuant d’intensité, ils purent distinguer une silhouette, bien menue en comparaison de leur imposante stature, une silhouette courbée aux reflets marmoréens, écrasée par un immense fardeau, soutenu à bout de bras. Pourtant, sa gloire n’était point cachée : une tiare d’or des rayons du soleil couronnaient sa tête ; non moins brillante sa chevelure sur ses épaules où s’accrochaient des ailes de cygnes, six… Les cyclopes étaient notoirement bêtes, mais pas assez tout de même pour ne pas reconnaître les corps de plusieurs d’entre eux taillés en morceaux. C’était ce que le nouveau venu portait sur ses épaules…
« Qui… Mais qui es-tu, toi ? » interrogea l’un des cyclopes, avalant une syllabe sur deux.
L’autre tourna enfin son regard dans leur direction, un sourire malsain découvrant ses dents.
« Moi ? Je suis Apollon ! »

« Doyen ! Doyen ! Vous voyez quelque chose ? Est-ce que quelqu’un voit ce qui se passe dehors ? questionnaient les uns et les autres, du haut de l’observatoire.
— Regardez par vous-mêmes… La lumière n’est plus aussi forte… »
Barbe Bleue haussa un sourcil broussailleux à l’intention de son supérieur. Tout à coup, il semblait avoir du mal à articuler, à trouver ses mots. Qu’avait-il donc discerné ?
« Mais… c’est… Schopenhauer ! »
A ce nom, tous les dignitaires de la Tour manquèrent de basculer dans le vide à force de se pencher en avant par-dessus la balustrade.
« Schopenhauer ! Oh, non !
— Il est venu pour nous éliminer !
— Pour assister à notre défaite !
— Pour y prendre part !
— Ce n’est pas Schopenhauer, coupa le vieux sorcier, les rappelant à l’ordre. C’est… Apollon… »

« Apollon ? répéta maladroitement l’un des cyclopes. Tu t’en es pris à nos frères ! Moucheron ! »
Et se jetant en avant, il abattit son immense massue de bois là où se tenait le nouveau venu. Elle s’écrasa au milieu des morceaux de cadavres qu’il avait pris avec lui.
« Pas assez rapide ! » lui répondit Apollon.
Le temps qu’il comprenne qu’il fredonnait à son oreille et qu’il était monté le long de la massue puis de son bras, c’était trop tard. Le cyclope avait la tête tranchée. Avant même que son immense carcasse ne s’écrase sur le sol, Apollon avait déjà bondi jusqu’à son plus proche voisin, lui plantant sa lame de feu écru dans son œil unique ! Tourbillonnant sur lui-même, il se jeta sur le suivant, lui tranchant les deux mains ! Ce n’était plus qu’un éclair de pure lumière se mouvant au milieu des cyclopes, les foudroyant sur place les uns après les autres ! Leurs massues ne rencontraient que le vide, leurs coups de poing et de pied destructeurs ne martelaient rien de plus que l’air, déjà déchiré de leurs hurlements de douleur.
Encore à l’abri de cette soudaine tornade de mort, les Arès et Eris originels observaient le massacre de leurs troupes. Les cyclopes étaient hors de contrôle, rendus fous par les actes du nouveau venu. Leurs doubles avaient beau les rappeler à l’ordre, les menacer, ils étaient devenus comme sourds. Au contraire, plusieurs des protecteurs bohèmes d’Alucard avaient manqué se faire écraser par l’un ou l’autre des cyclopes !
« Nous sommes très énervés…, fit Arès, serrant la poignée de sa dague adamantine jusqu’à ce que ses jointures craquent.
— Oui, nous le sommes…, répondit sa jumelle en écho.
— Il est fort.
— Très.
— Nous ne pourrons le vaincre ainsi.
— Certainement pas.
— Alors… »
Apollon émergea de la mêlée, une brume rouge de fureur embrasée flottant devant ses yeux.
« Bellérophon, tu me paieras cher cette infamie ! »
Puis, sans un souffle, il repartit au combat, ne sachant quoi faire d’autre de ce qui restait de son existence en lambeaux. Par quel moyen Bellérophon l’avait-t-il ramené ici ? Cela n’avait jamais été dans ses intentions… Quand bien même il aurait sauvé sa belle. Peut-être que la sorcière Esméralda était impliquée… Assurément. Mais qu’importe, dans cette folie… Les torts étaient partagés… C’était comme si toute son existence avait tendu vers un absurde de plus en plus évident, féroce. Un Absurde qui dominait tout, en Terre de Féerie comme dans son monde d’origine… Car pourquoi avaient-ils agi ainsi… Se pouvait-il qu’il lui fasse… confiance ? Depuis combien de temps avait-on cessé de se reposer sur lui…
Car qui était-il vraiment désormais ? Ses émotions l’avaient-elles dévoré pour de bon… Pourquoi luttait-il encore contre des ennemis qui n’étaient pas les siens une poignée de minutes auparavant ? Parce qu’il voulait sauver la Tour ? La seule chose à faire en de telles circonstances ? Parce que c’était ce que Cendrillon aurait souhaité ? Vraiment ? Le voir broyer des crânes, éventrer, fracasser, marteler, se déplacer sans cesse dans une marre grandissante de tripes et de boyaux ? Les cyclopes ne paraissaient pas s’en émouvoir en tous les cas, continuant à se ruer contre lui ! Quelle réplique adopter, alors qu’il n’avait rien exigé… Qu’ils disparaissent, qu’il le laisse seul ! Cependant, maintenant qu’il était là. C’était à lui de décider. Le choix lui appartenait, ce choix dont Bellérophon s’était fait le chantre.
« N’y en a-t-il pas un parmi vous pour m’abattre ? Pas un seul ? les interpellait Apollon, dans un rugissement inarticulé. Qu’il soit donc maudit cet amour qui ne m’apporte que l’éternel malheur. Je suis tellement fatigué de tout cela… »

Arès et Eris ne parvenaient pas à distinguer celui qui les avait soumis un temps, englouti par les cyclopes. Trois s’efforcèrent de le surprendre par derrière, mais frappant du poing sur le sol, la terre se déchira sous leurs pas, béante, et referma sur eux ses mâchoires dans une gerbe de poussière. Enfin, le dernier de ces géants monstrueux s’effondra. Apollon, quant à lui, était toujours debout, sur un monceau de cadavres atteignant presque la cime des arbres de la forêt environnante. Il prit la parole, mais sans sembler s’adresser à ses ennemis, murmurant.
« Ils auraient dû savoir ce qui les attendait… Leur destin était déjà écrit… La fatalité… Apollon a détruit les cyclopes, et donc, moi aussi j’agis de la sorte… »
Puis, brusquement pleinement conscient de la vision de destruction qui l’entourait de toutes parts, son épée s'enflammant entre ses doigts, il toisa Arès, Eris, et tous leurs doubles… Chacun d’eux avait cessé depuis longtemps d’œuvrer à la chute de la Tour, se concentrant sur son affrontement contre les cyclopes. D’épais jaserans aux mailles d’argent s’étaient matérialisés sous leurs habits bohèmes, comme en prévision d’un duel bien plus âpre que tout ce qu’ils avaient affronté jusqu’ici...
« Vous revoilà une fois encore, ombres servantes ! Pourquoi demeurez-vous immobiles ? Est-ce que ma puissance vous a figés dans la pierre ? » éclata-t-il d’un rire sans joie.
Soudain, sans crier gare, il leva Haine à deux mains au-dessus de lui, et les dernières colonies de chauve-souris se désintégrèrent dans ses flammes en un instant.
« Vous avez été incapables de me vaincre lorsque vous étiez deux. Incapables toujours lorsque vous étiez plusieurs dizaines, déclama-t-il sous une pluie de cendres qui ne le souillait pas. Et maintenant, je vois devant moi des centaines et des centaines de vous-mêmes ! Est-ce donc tout ce que vous savez faire ? Lorsque je vous aurai abattus, l’un après l’autre, que ferez-vous ? Même seul contre dix mille d’entre vous, je vaincrai ! » conclut-il avec dureté.
Comme mus par une consigne inaudible pour quiconque ne pouvait lire dans les esprits, les doubles d’Arès et d