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autre des Sept Piliers fut abattu
sous les vivats des assaillants.
Seuls deux d’entre eux étaient
encore intacts. Les cyclopes, masse
presqu’aussi imposante, s’acharnaient
dessus à coups de béliers
improvisés depuis qu’ils
avaient rejoint le champ de bataille.
Couronnés par les sanctuaires
abritant les Sept Objets Magiques
des Contes, (qui n’étaient
plus que cinq depuis la destruction
du Miroir par Lord Funkadelistic
et sa possession de Bottes de Sept
Lieues) ceux-ci avaient donc été
jetés à bas, et réduits
en monceaux de gravats. Heureusement,
leur contenu n’était
plus là, grâce aux
interventions audacieuses de Peter
Pan. Ses talents de voltigeurs lui
avaient permis de mettre à
l’abri les artefacts à
l’intérieur de la Tour,
avant que les piliers ne tombent.
Mais cela avait été
très juste, notamment pour
le dernier d’entre eux ! Peter
avait manqué être écrasé
comme une mouche sur une vitre…
Pourtant, le Doyen n’avait
pas hésité un instant
à l’envoyer accomplir
cette mission. La survie de la Tour
en dépendait. Si les Objets
Magiques disparaissaient si vite
aux mains de leurs ennemis…
Le vieux sorcier et ses professeurs
avaient au moins gagné un
répit pour le moment. Bien
sûr, cela ne servirait à
rien s’ils ne parvenaient
pas à le faire fructifier.
Leurs ennemis, justement…
Ils n’en avaient pas semblé
particulièrement contrariés.
Ce n’était qu’un
contre-temps pour eux, rien de plus
sans doute. Ils s’affairaient
toujours avec un entrain débordant
de sauvagerie. Sous couvert des
lueurs cramoisies d’une aube
pesante, les cyclopes arrachaient
des arbres à mains nues,
repoussant la lisière de
la forêt, ou agitaient leurs
gourdins en tous sens, frappant
n’importe où, pour
le simple plaisir de détruire,
de creuser un trou dans le sol…
A plusieurs endroits disséminés
dans la clairière dévastée,
de grands brasiers de débris
en tous genres avaient été
allumés, dégageant
des flots de fumée épaisse
et rance. Le Prince Charmant n’aurait
pas pu le jurer, mais il était
quasiment certain d’avoir
observé avec horreur, un
mouchoir sur le nez pour se protéger,
des cyclopes baisser culotte sur
ces montagnes de déchets
auxquels ils mettaient feu. N’était-ce
pas tout simplement horrible ? Infliger
ça à Charmant, alors
qu’il se remettait à
peine de son vol plané, c’
était faire preuve de si
peu de délicatesse…
Il l’avait pris comme une
offense personnelle alors que ce
n’était évidemment
pas le cas, et que les monstres
à l’œil unique
ne se souvenaient même plus
de lui.
Ils étaient trop occupés
à dépecer les troncs
d’arbres qu’ils empilaient
pour en faire toutes sortes de constructions,
bâties sans grand regard pour
l’architecture : toutes étaient
des plus sommaires, qu’il
soit question de palissades incapables
de posséder deux troncs alignés
à l’identique, de tentes,
ou bien de tours d’assaut
prêtes à s’écrouler
à peine achevées,
mais surtout… Le Doyen avait
repéré leurs étranges
déplacements à l’orée
de la trouée. Ils creusaient.
Oh, pas les cyclopes cette fois.
Mais ces centaines et centaines
d’Arès, sous le commandement
de leurs sœurs, Eris. Les cyclopes
se contentaient de préparer
les étayages. S’ils
ne pouvaient faire tomber la Tour
à la surface, ils tenteraient
de passer par les sous-sols…
Pour mieux la pourrir, tel des parasites,
des termites dévorant tout.
Où se trouvaient-ils pour
le moment ? Ils ne pouvaient pas
être encore trop proches des
fondations de la Tour. Car ils n’avaient
pas immédiatement choisi
cette voie. L’un de ses seuls
souvenirs agréables de la
nuit, le Doyen revit les jumeaux
au service d’Alucard céder
à la colère en constatant
que leurs efforts ne les menaient
à rien. Catapulter des troncs
d’arbre entiers contre les
parois de citrouille de la Tour
! Qu’avaient-ils imaginé
? Que ceux-ci allaient se ficher
dans ses murs de potiron comme dans
du beurre ? Qu’il suffisait
de se contenter de ça, d’ordonner
aux cyclopes de bander leurs muscles
et de jeter des troncs à
travers les airs ! Misérables
! Les citrouilles de la Tour du
Savoir Secret Salvateur étaient
enchantées, et pas seulement
afin de se prémunir du pourrissement
!
L’aube s’annonçait
sanglante. Les Monts de Crème
Fouettée étaient tâchés
d’un coulis de fraise comme
le Doyen en avait rarement vu…
Il secoua la tête. Tira sa
montre-gousset… Toujours aucune
nouvelle du Marquis de Carabas et
de la fée Lacyon. Si seulement
ils pouvaient revenir les soutenir…
Il en était réduit
à espérer cela, oubliant
leur mission, qu’il leur avait
pourtant lui-même confiée.
Il ne fallait pas se leurrer. Même
aussi solides que de la pierre,
les citrouilles ne pourraient pas
résister indéfiniment
à la puissance des coups
de boutoirs administrés.
Et les sous-sols de la Tour avaient
beau être encore aussi tortueux
et baignés d’acide
que lorsque Bellérophon y
avait fait une petite visite, mais
cela ne pourrait pas les retenir
bien longtemps non plus…
Si encore le Doyen n’avait
eu qu’à se soucier
de ses ennemis ! Mais il devait
également composer avec les
membres de la Faculté des
Sciences Féeriques. Cette
crise leur donnait encore plus d’arrogance
qu’à l’ordinaire,
si cela était possible.
« Si Miss Indrema était
là, dit-il pour lui-même,
elle saurait m’apaiser…
Mais elle serait aussi tellement
atterrée par ce spectacle
! »
Une toux sèche se fit entendre
dans son dos. A n’en pas douter,
l’un des professeurs de l’autre
faculté, revenant une fois
de plus à la charge. Ils
rivalisaient dans ce domaine avec
leurs innombrables assaillants…
Le vieux sorcier aurait parié
les yeux fermés se retrouver
à nouveau en face du professeur
Brocéliande… Il envisageait
sans doute de plaider sa cause.
C’était bien lui. A
présent, il était
assez tendu pour ne plus perdre
son temps à lisser ses favoris,
une habitude qui agaçait
hautement le Doyen.
« Puis-je vous parler ? Vous
allez bien ?
— Pourquoi cette question
rétorqua le vieux sorcier.
— Eh bien, je vous entendais
marmonner tout seul, et…
— N’entrez pas dans
ce jeu-là. Que voulez-vous
?
— Très bien…
Vous savez ce que je veux. Mes collègues
et moi-même vous prions de
nous laisser agir !
— En employant les Objets
Magiques, n’est-ce pas ? Vous
n’avez que ce mot-là
à la bouche ! Je me souviens
encore de la rentrée de cette
année, quand vous étiez
prêt à dévaster
la clairière comme nos ennemis
aujourd’hui, sans même
savoir qui arrivait ! Et c’était
l’un de nos élèves
! Il faut penser un peu plus loin
que la journée de désespoir
qui nous attend : croyez-vous vraiment
que vous pourrez vous vanter d’avoir
éliminé des centaines
et des centaines de nos ennemis
lorsqu’ils auront néanmoins
remporté la victoire, jeté
la Tour à terre, et ramené
les artefacts à leur maître
?
— Alors, c’est cela,
vous vous êtes résigné.
Vous voulez nous entraîner
avec nous dans votre chute ! fit
le professeur Brocéliande,
pointant du doigt le vieux sorcier
dans un geste un peu trop théâtral,
comme si tout cela était
prévu.
— Entraîner tout le
monde dans ma chute ? Sont-ce là
les bruits que vous faîtes
courir dans les couloirs de la Tour
? rétorqua le Doyen, un rictus
triste sur son visage ridé.
Vous le pensez vraiment ? Voir massacrer
tous nos élèves, bien
sûr, c’est là
mon plus cher désir ! Pauvre
idiot !
— Allons, ne soyez pas grossier,
je vous en prie… C’est
indigne de votre fonction.
Nous voulons nous battre, n’êtes-vous
pas en mesure de le comprendre ?
Regardez ces cyclopes, ils exécutent
la besogne de mille lutins chacun
! Nous ne voulons pas nous laisser
mystifier sans rien faire !
— Il me semble que ce n’est
pas ce que nous avons fait, justement.
— Si vous parlez de votre
poignée d’incursions…
Ou de la ridicule sortie du Prince
Charmant… Ecoutez, doyen Van
Helsing... Il serait temps que vous
réalisiez la portée
de vos actes passés, pour
quelqu’un qui nous parle de
l’avenir ! Vous vous êtes
cru capable de nous débarrasser
de Dracula, et voyez comment son
fils nous inflige sa vengeance !
Il vous a toujours fasciné…
Vous avez toujours voulu vous mesurer
à lui, osez le nier ! Sans
penser aux conséquences que
nous récoltons cette nuit
!
— Nous n’avons fait
que répondre aux appels à
l’aide des habitants de Féerie
! se défendit le Doyen, outré.
Vous-même étiez d’accord
! Vos arguments sont d’une
bassesse…
— Laissez-nous avoir recours
au pouvoir des Objets Magiques !
— Jamais ! Nous en avons déjà
longuement discuté : si nous
faisons cela, nous repousserons
l’heure de notre défaite,
mais nous ne l’éviterons
pas. Et nos ennemis s’approprieront
ces trésors… C’est
cela que vous espérez, vous
et vos petits camarades ?
— Billevesées ! Il
faudrait tout de même que
vous cessiez de vous croire supérieur
à nous simplement par votre
titre… Certaines de vos décisions
ne sont sûrement pas dignes
d’un homme qui se fait appeler
Doyen.
— Ceci n’engage que
vous. Et me faut-il vous rappeler
que, finalement, vos collègues
ne sont rangés à mon
avis, une fois de plus ? Vous avez
beau vouloir tout remettre en cause…
— Je fais ce qui me paraît
juste et bon pour l’avenir
de la Tour.
— Moi aussi, répondit
le Doyen. Et si vous souhaitez être
fidèle à vos paroles,
aidez-moi, aidez-nous. Il faut qu’un
petit groupe puisse s’échapper
avec les Objets Magiques. Ils ne
sont pas en sécurité
dans la Tour. »
Le représentant de la Faculté
des Sciences Féeriques détourna
le regard, se reportant sur le champ
de bataille en contrebas. Le Doyen
avait raison sur une chose : il
n’y avait pas de combats.
La horde qui avait pris possession
des lieux pouvait aller et venir
à sa guise, elle n’avait
pas rencontré le moindre
obstacle pour entraver sa marche
en avant, si ce n’était
les murs de la Tour… Brocéliande
et quelques autres avaient pensé
déclencher sur eux une pluie
de sorts tous plus recherchés
les uns que les autres, mais les
risques étaient trop grands.
Les plus efficaces étaient
également ceux qui pouvaient
se retourner contre eux le plus
aisément… Quant aux
sorts de proximité, la Tour
n’avait plus d’effectif
suffisant pour assurer la sortie
d’un magicien sur le champ
de bataille. Seul, il serait débordé
en quelques secondes !
« Je ne contesterai pas vos
paroles sur un point, dit encore
le Doyen, d’une voix lasse.
Je ne compte plus nous voir repousser
cet assaut. L’une ou l’autre
de ces vagues finira par nous emporter.
Mais je veux juste grappiller assez
de temps pour que nos biens les
plus précieux soient évacués
hors d’ici. Les Objets Magiques…
Et les élèves…
— Pourtant…, répliqua
le professeur Brocéliande,
mais de manière moins véhémente.
C’est bien vous qui avez choisi
de nous barricader dans les étages
supérieurs de l’université...
— Certes… Et je songeais
encore à une victoire. Dans
la douleur certainement, mais une
victoire tout de même…
A présent, ce n’est
plus le cas.
— A propos, où se trouve
la dryade ?
— Le professeur Indrema,
corrigea le vieux sorcier devant
la faconde de son collègue,
n’est pas rentrée.
Pas encore…
— Ou pas du tout… Si
ça se trouve, l’un
de ces cyclopes l’a capturée,
et lui et ses amis doivent bien
s’amuser avec elle à
l’heure qu’il…
— Gardez vos rêveries
glauques pour vous ! tonna le Doyen.
Et faîtes donc preuve d’un
peu plus de respect pour quelqu’un
qui a démontré plus
de courage que vous et vos discours
grandiloquents ! »
Le professeur Brocéliande
recula, s’éloignant
en direction de la porte, comme
prêt à partir, rentrant
la tête dans les épaules
face au soudain coup de sang du
Doyen.
« Nous sommes plus au courant
de vos manigances que vous semblez
le supposer, dit-il encore d’une
voix ô combien revêche,
se tenant dans l’embrasure
de la porte, comme pour disparaître
à tout instant. Vous bêlez
au-secours et notre influence diminue
d’autant en allant courber
la tête pour mendier de l’aide,
à ceux qui nous devraient
allégeance !
— Je peux en tous cas vous
assurer d’une chose : je ne
vous apprécie pas du tout,
et pour tout dire, de moins en moins.
Vous ne valez guère mieux
que ces troupes à nos portes,
qui ne visent que l’immédiat
profit. Depuis le début,
vous raisonnez à l’envers
!
— Tiens donc ? Et pas vous,
lorsque vous hébergez au
sein même de la Tour des créatures
dangereuses pour la vie de tous
! Et ne prenez pas cet air offensé,
il sied fort mal à un habitué
de la tromperie tel que vous. Si
nous en réchappons, il va
falloir régler vos comptes…
Et pas uniquement avec moi. Vous
aurez à répondre de
vos actes devant tous ceux qui vivent
ici ! »
Et le Doyen se retrouva à
nouveau seul dans son observatoire.
Les ennemis de la Tour, du moins,
ceux qui siégeaient à
l’extérieur de celle-ci,
ne se souciaient guère bien
entendu de la confusion qui venait
de s’abattre dans l’esprit
du vieux sorcier. Munis de torches
pour les diriger telles des bêtes
de somme, des dizaines d’Eris
et d’Arès donnaient
leurs ordres aux cyclopes en vociférant.
D’autres parmi la foule des
doubles qui se massait au pied de
la Tour, avaient cessé de
s’affairer en constatant qu’il
n’y avait plus de contre-attaque,
mais entretenaient la fièvre
de leurs complices au rythme de
percussions tribales et étrangement
lascives. Mais quoi qu’il
advienne, tous n’attendaient
plus qu’une seule chose :
la destruction bientôt effective
de ce haut lieu du savoir des Terres
de Féerie…
« Les porcs », jura
le Doyen entre ses dents, ne se
référant à
personne en particulier.
Couinements offensés de l’autre
côté des murs carotte.
Le vieux sorcier se dépêcha
de l’atteindre, clopin-clopant.
« Désolé, je
ne m’adressais pas à
vous, expliqua-t-il aux trois petits
cochons. Mais… Que faîtes-vous
là d’ailleurs ? Ne
devriez-vous pas être avec
les autres ?
— Si… Si, monsieur le
Doyen ! bredouillèrent-ils
chacun à leur tour. C’est…
C’est que… Est-ce qu’on
va s’en sortir ? Les grands
se sont moqués de nous…
— Parce qu’on a pleuré…
Alors, on est sorti dans le couloir,
parce qu’on voulait pas...
— être pris pour des
jambons… »
Le vieux sorcier les considéra
avec un amusement tourmenté.
L’accuser de vouloir la perte
d’élèves tels
qu’eux, ou d’autres
! C’était tellement
infâme. Tellement facile aussi…
S’il n’avait pas été
à cheval sur les convenances,
le Doyen se serait certainement
laissé aller à un
peu plus de chaleur à leur
égard. Mais il n’était
point temps pour les effusions,
et cela lui ressemblait peu. Trop
peu, peut-être… Le vieux
sorcier se contenta de saluer les
trois petits cochons en les rassurant
brièvement, puis nettoya
ses lunettes en demi-lunes, de gestes
un peu trop brusques.
« Hola, de la Tour ! Est-ce
qu’il y a encore quelqu’un
qui ne soit pas un couard dans ces
murs ? » les interpella-t-on
soudain.
C’étaient Arès
et Eris, tous autant qu’ils
étaient.
Vite ! Se mettre en vue avant que
Charmant, par exemple, ne les entende
depuis sa chambre, et se réveille
à nouveau ! Il avait déjà
recouvré ses esprits, mais
une subite vision l’avait
ramené jusqu’à
sa couche…
« Je suis ici ! s’écria
le Doyen à plein poumons,
revenu au balcon. Que nous voulez-vous
? Serviteurs du Sang ! Nous vous
avons déjà répondu
: jamais nous ne céderons
! Vous pourrez demeurer à
nos portes dix ans ! »
Une cohorte de rires gouailleurs
monta vers lui en réponse.
« Vieux fou ! Ne reconnais-tu
pas la mort quand tu la vois ? Dix
ans ? Il ne faudrait pas dix heures
! L’aube arrive, et avant
qu’une nouvelle nuit ne tombe,
votre Tour aura été
éventrée ! »
Le Doyen lissa vigoureusement sa
barbe. Maintenant qu’il avait
de nouveau reporté toute
son attention sur leur rassemblement,
ils paraissaient si nombreux…
Mais il fallait paraître.
Tenir. Quand bien même cela
ne mènerait à rien.
« Vantardises ! Mais pourquoi
vous adresser à nous, puisque
vous êtes si forts ? »
Au pied de la Tour, les cyclopes
eux n’avaient pas cessé
leurs tâches, comme insensibles
à tout dialogue. Mais il
y avait toujours un Arès
ou une Eris supplémentaire
pour abandonner son poste et se
presser contre le Grand Escalier.
Des enfants avides d’une distribution
de friandises…
« Pourquoi ? Pour vous offrir
la survie ! Ouvrez vos portes sans
résister ! Maintenant !
— Maintenant, murmura le vieux
sorcier.
— Si seulement je pouvais
descendre leur administrer une bonne
correction, à toute cette
racaille ! » bougonna-t-on
derrière lui.
C’était Barbe Bleue,
qui à son tour était
venu à sa rencontre. L’un
de ses plus fidèles alliés.
Oh, pas forcément le plus
recommandable au sens où
on l’entendait, mais…
« Oh, non, c’est tout
ce qu’ils attendent. Que nous
nous lancions dans une quelconque
sortie, que nous leur offrions une
occasion de pénétrer
dans la Tour…
— Si vous le dîtes.
»
Le Doyen avait déjà
entendu Barbe Bleue s’exprimer
d’un ton plus convaincu. En
bas, la véhémente
assemblée semblait prête
à poursuivre ses revendications
lorsque tout à coup…
Il y en eu quelques uns pour s’écrouler,
comme des sacs de son. Et d’autres
encore pour se mettre à gémir.
Une dizaine se reprit bien le temps
de quelques battements de cœur,
et de débuter une nouvelle
diatribe, mais leurs vociférations
se conclurent en gargouillis.
« Que se passe-t-il ? Que
leur arrivent-ils ? s’anima
Barbe Bleue, son visage soudain
moins de granit qu’à
l’ordinaire.
— Je ne sais pas…, reconnut
à regret le Doyen, sur le
qui-vive. Ils ont été
invoqués par Alucard…
Peut-être que…
— Mort ?
— Non, il ne peut pas avoir
disparu… Mais peut-être
rencontre-t-il des difficultés
imprévues.
— Dans ce cas, nous devrions
en profiter !
— Pas pour attaquer ! répéta
encore une fois le Doyen, inlassablement.
Mais effectivement, nous pouvons
en tirer un avantage… Si leur
migraine dure suffisamment longtemps
! » partit-il d’un rire
sans joie.
Car déjà, ceux qui
avaient mis un genou à terre
se redressaient…
Toutefois, alors que les ténèbres
ensanglantées ne paraissaient
pas vraiment disposées encore
à s’élever,
une étrange mélopée
atteint la clairière. Une
mélodie de pales et de rotors
débridés, une symphonie
de walkyries déchaînées
! Si lorsqu’il les avait vus
la première fois à
la rentrée, le Doyen s’était
laissé quelque peu emporter,
ce n’était rien en
comparaison de ce qu’il ressentait
à présent ! Colère,
stupéfaction, que non pas
!
« La meute de ce loup rebelle
! s’exclama Barbe Bleue, tapant
du poing. JR ! Ils sont venus ?
— Comme vous le voyez…
Comme vous le voyez… »,
répondit sobrement le vieux
sorcier, soulagé.
Ce n’étaient pas de
majestueux aigles, mais tout de
même une aide volante bien
appréciable. Et ces machines
de fer n’étaient que
l’avant-garde, le Doyen en
était convaincu ! Connaissant
JR, ils devaient les avoir envoyées
au-devant du gros de sa bande. Miss
Indrema avait réussi à
les avertir à temps.
« C’est inespéré
! » éclata encore d’un
rire gras le professeur qui lui
tenait compagnie, tandis que d’autres
enseignants et représentants
de la Tour venaient d’apparaître
près d’eux, attirés
hors de leurs retraites barricadées
par la tournure des évènements.
Même le professeur Brocéliande…
Le champ de bataille méritait
finalement d’être appelé
ainsi. Alors qu’ils se remettaient
à peine de leur troublant
malaise, les Arès et Eris,
aussi pullulants soient-ils, avaient
vu les maquettes à l’échelle
1/3 des hélicoptères
de combat Blackhawk franchir
la cime des arbres. Et leur adresser
leurs salutations musclées
! Les yeux ronds, les serviteurs
d’Adrian Tepes assistèrent
aux premières explosions
au sein de leurs troupes ! De grandes
traînées multicolores
annonçaient ces trajectoires
mortelles, qui s’abattaient
parmi eux dans une pluie de crépitements.
Malheureusement, si plusieurs cyclopes
furent percutés par ces projectiles
explosifs, aucun n’en fut
réellement blessé,
et les acrobates bohèmes
d’Alucard se mirent bientôt
à rire de plus belle après
avoir douté un bref moment.
Il fallait bien avouer qu’après
cette entrée en scène
impressionnante, chacun pouvait
se rendre compte de la minceur des
effectifs de la meute à JR.
Ou du moins, de ces hélicoptères.
Ils étaient moins de dix
à tourner en rond au-dessus
de la clairière. Mais était-ce
sa faute ? Après tout, c’était
avant toute chose une facétie
de son fils, et sans lui, il n’aurait
même pas pu envisager cette
avant-garde aérienne.
« Mais qu’est-ce qu’ils
font exactement ? s’interrogeaient
à voix haute plusieurs dignitaires
issus d’une faculté
ou de l’autre.
— Ils dérangent nos
adversaire…
— Déranger,
Doyen ? Mais il faudrait plutôt
un bon massacre ! » reprit
une fois encore Barbe Bleue.
Le vieux sorcier leva les yeux au
ciel. Pourquoi fallait-il que son
établissement compte tellement
de têtus ? Quand ils avaient
une idée en tête, impossible
d’en démordre ! Il
ne valait pas mieux les uns que
les autres !
« Quelles sont leurs munitions
? Je n’arrive pas à
comprendre…
— Des feux d’artifice…
Ils tirent des feux d’artifices
! expliqua une voix.
— Ah, oui, c’est vrai.
C’est joli, dîtes-moi
! Oh, la belle bleue !
— La belle rouge !
— Il ne faut pas s’étonner
alors s’ils ne viennent pas
à bout des cyclopes !
— Un peu de calme ! Un feu
d’artifice, ça peut
faire très mal, vous le savez
bien. Est-ce que vous ne vous souvenez
pas de notre fête de Noël
d’il y a maintenant…
»
Et la cacophonie monta encore d’un
cran dans l’observatoire,
ces éminents représentants
de la Tour se détournant
tous du champ de bataille pour mieux
se défier dans le blanc des
yeux... Le Doyen eut brusquement
l’envie d’administrer
quelques coups de cannes sur ces
têtes trop pleines ! Mais
c’eut été du
temps perdu. Il espérait
de tout cœur que JR et le reste
de sa meute arrive le plus vite
possible désormais ! Le vieux
sorcier savait pertinemment que
les fusées de feux d’artifices
des loups étaient bien moins
inoffensives qu’on pouvait
le croire de prime abord. Déjà,
deux cyclopes s’acharnant
sur les Piliers encore non fracturés
avaient battu en retraite, à
moitié sonnés. S’ils
avaient été un peu
plus intelligents, ils auraient
pu éteindre seules les flammèches
qui étaient apparus sur leurs
tuniques rustres, mais ils avaient
préféré courir
en tous sens, bousculant tout ce
qui se trouvait sur leur passage
et semant un peu plus la confusion.
Cette tactique à elle seule
avait une chance, avec des troupes
aussi bêtes.
Mais cela ne pourrait suffire.
C’était également
le sentiment de l’un des pilotes
de ces modèles à peine
réduits de véritables
hélicoptères. Lycos
Brown, cousin de Loup, qui se lamentait
de devoir supporter ce casque qui
lui démangeait tant les oreilles.
Et sans parler de ce vol en rase-mottes
quand il n’était pas
quasiment stationnaire, ce qui n’avait
rien de très kiffant !
« Mais qu’est-ce qu’on
fait là, les frangins ! Vous
avez matté ce chantier ?
Oh la la, y a plus une pousse d’herbe
!
— Plus d’herbe ? Alors
ça, ça se fait pas
! lui répondit Petit Musclé.
— C’est pas forcément
l’herbe que tu crois, mais
t’as raison ! » confirma
Licky en décochant une nouvelle
fusée de feu d’artifices,
droit sur un attroupement d’Arès.
Un pétillement d’étincelles
arc-en-ciel, et la voilà
partie ! Dans un vacarme qui couvrit
presque la transmission tambourinant
aux oreilles de Licky.
« JR à Licky, tu me
reçois ?
— What ? Impec, boss.
— Vous êtes allright
? Est-ce que tu as vu Loup ?
— Euh, non, mais ça
me paraît normal pour le moment
! On s’trouve au même
endroit que l’autre fois,
mais c’est moins accueillant
!
— Comment ils sont, ceux d’en
face ?
— Les méchants sont…
nombreux. Mais ça va, on
maîtrise !
— T’es sûr ? demanda
benoîtement Petit Musclé.
— Ecrase, écrase, mec
! Faut impressionner le boss ! lui
renvoya dans les crocs Licky.
— Qu’est-ce que vous
racontez ? On m’écoute
là-dedans ? crachottait JR.
Qui m’a dit de m’écraser
?
— Pas moi, personne ! Je parlais
à mon co-pilote ! »
Qui fit piquer du nez leur hélicoptère.
« Remonte, remonte ! hurla
Licky, oubliant complètement
son boss.
— Mais tu m’as dit de
m’écraser !
—You, dumb ! C’est
pas le moment de plaisanter ! »
Miss Indrema, assise
derrière JR sur sa Harley,
se pencha vers lui.
« Est-ce qu’ils sont
arrivés ? La Tour tient encore
? s’enquit-elle, anxieuse.
— Yep, ils sont dans la place,
rassurez-vous, lady ! Et ils ont
l’air de bien s’amuser,
même si j’ai pas tout
compris ! répondit JR tout
en rallumant son stoogie.
— Nous arrivons bientôt,
j’espère…
— Ne vous en faîtes-pas,
je n’ai pas envie de les laisser
faire la fête tout seul !
»
Et le chef de meute appuya une fois
de plus sur l’accélérateur
de sa rutilante moto.
Bien qu’ils
aient pu encore se gausser de leurs
adversaires qui avaient manqué
planter l’une de leurs machines
volantes le nez dans le sol, Arès
et Eris commençaient à
perdre patience. Ils avaient ordonné
à plusieurs cyclopes de changer
d’objectif et de jeter leurs
rondins droit sur les hélicoptères,
mais aucun d’eux n’avaient
encore réussi à en
toucher un. Il fallait avouer que
c’était une cible beaucoup
moins évidente que la Tour,
et que les cyclopes n’étaient
pas réputés pour leur
bonne vue… La plupart des
troncs d’arbres retombaient
lourdement sur d’autres chênes
ou frênes, en détruisant
de nouveaux. Et cette escouade ailée
les bombardait de leurs fusées
de feux d’artifice, encore
et encore ! Les explosions ouvraient
de véritables fosses dans
le sol, entravant leur progression.
Si par malheur, une fusée
frappait à l’endroit
où ils creusaient…
L’éboulement les obligerait
à tout reprendre depuis le
début.
Ils ne pouvaient pas se le permettre.
Une alerte les avait déjà
rappelés à l’ordre.
Leur maître devait avoir fort
à faire pour que certains
d’entre eux se soient sentis
aussi mal…
« Découvrez les bâches
! » s’écrièrent-il
dans un parfait ensemble, se retournant
vers les cyclopes.
Alors, apparurent de grands chariots
aux roues cerclées de fer
qu’ils avaient tenu jusque
là en retrait, à l’ombre
des arbres qui n’étaient
pas transformés en copeaux
mal dégrossis. Sans se poser
de questions, les cyclopes se précipitèrent
et soulevèrent les bâches.
Et dans un impressionnant envol
de hululements perçants,
des milliers de chauve-souris s’éparpillèrent
droit sur les hélicoptères,
en tourbillons noirs, de crocs et
de fureur. Retenues prisonnières
depuis de longues heures, ces créatures
étaient devenues prêtes
à mordre n’importe
quoi, surtout sous l’emprise
d’Alucard.
Licky faillit s’en mordre
une patte en les voyant fondre sur
eux. Une bordée de chiroptères
s’écrasa d’ailleurs
sans tarder sur l’hélicoptère,
si violemment que Petit Musclé
avait bien du mal à maintenir
leur trajectoire.
« Qu’est-ce que c’est
que ce bad trip ! On est mal barré,
mon pote ! Mayday, mayday
! grogna-t-il dans la radio.
— Quoi ? C’est toi Licky
? répondit JR, présent
au quart de tour.
— Yep, boss ! On a un gros
problème ! Ils nous balancent
des chauve-souris dans le museau
!
— Des quoi ? Je n’ai
pas entendu.
— Les bestioles dans la cave
à Bruce ! Des milliers !
Ils avaient dû les garder
en réserve, au cas où.
Mais c’est dur de voir quelque
chose now ! Je crois qu’on
devrait quitter le périmètre,
boss !
— Quitter le… Bon, écoutez,
on est vraiment tout près
maintenant ! Essayez de rester opérationnel
encore un peu ! Fais passer le mot,
dès que l’un des appareils
est à cours de munitions,
il peut se replier !
— Euh… Nous, on en a
plus beaucoup, on peut pas y aller
?
— Non ! Pense un peu à
ton cousin qui souffre ! Mon pauvre
fiston…
— Je crois surtout qu’il
est bien à l’abri dans
sa citrouille, grommela Licky.
— Dis donc, je t’ai
entendu ! Allez, c’est déconseillé
de téléphoner en conduisant,
j’te laisse ! Et courage,
on arrive ! »
Facile à dire, gros père
! pensa Lycos. Toujours était-il
que leur situation était
tout de même bien compromise
: des nuées de chauve-souris
voltigeaient dans toutes les directions,
empêchant tous les hélicoptères
de lancer la moindre fusée
! Quand bien même des centaines
et des centaines d’entre elles
étaient laminées sans
pitié par les pales de leurs
hélices, il y en avait toujours
plus pour les plonger dans la tourmente.
« C’est dément,
on ne tiendra pas longtemps comme
ça ! glapissait Petit Musclé,
bien loin de sa réputation.
Faut se sortir de là, fissa
!
— J’te le fais pas dire,
mais qu’est-ce que tu préfères
? Les chauves-souris, ou le boss
? Là au moins, on est à
l’abri à l’intérieur
! C’est pas le cas avec m’sieur
JR ! »
Argument irréfutable.
Les autres hélicoptères
de la meute étaient en proie
aux mêmes difficultés.
Trois d’entre eux avaient
failli s’écraser, pour
de bon cette fois et sans volonté
de plaisanterie ! Une pleine réussite
pour les troupes d’Alucard.
Sous ces nuages mouvants de crocs
et d’ailes ténébreuses,
les colosses à œil unique
avaient pu se remettre au travail,
ne perdant plus de temps à
se dissiper. Les Arès et
Eris, tous remis de leurs divagations,
étaient repartis de plus
belle dans leur course en avant.
Creusant, déblayant, poussant,
sapant… Il fallait rattraper
le retard ! Ceux parmi leurs doubles
qui demeuraient en surface supervisaient
la chute de l’avant-dernier
Pilier. Les cyclopes avaient passé
d’énormes et solides
cordes par-dessus, et tiraient à
s’en briser les reins. Ils
ahanaient si forts qu’on aurait
dit que le tonnerre grondait par
leurs bouches, mais pourtant, leurs
efforts étaient couverts
par le déluge de piaillements
des chauve-souris.
Effarés, le Doyen et les
autres enseignants de la Tour présents
à ses côtés,
considéraient sans trop y
croire cette peinture d’horreur.
Les chauve-souris étaient
si nombreuses que les lueurs mordorées
de l’aube naissante en avaient
disparu ! Les Arès et Eris
les plus proches de la Tour levèrent
la tête dans leur direction
et les interpellèrent, les
haranguant avec force moqueries.
« Vous voyez, pauvres fous
! Vous ne pouvez rien contre la
puissance d’Alucard ! Vous
avez vu le sort des seuls alliés
dont vous pouvez espérer
la venue ! Ils sont déjà
hors d’état de nuire
! Vous êtes perdus, perdus
! »
Puis, au paroxysme de l’extase,
la tête renversée bouche
bée d’admiration devant
les milliers de chauve-souris qui
noyaient toute lumière du
soleil levant, ils poussèrent
leur cri de guerre, brandissant
leurs dagues.
« La nuit n’est pas
encore finie ! La nuit n’est
pas encore finie ! »
Une colonne de
feu immaculée fendit en deux
les cieux et le champ de bataille,
réduisant instantanément
en cendres une bonne moitié
des hordes de chauve-souris, tandis
que s’éloignaient les
bourdonnements métalliques
des hélicoptères lupins,
boutés hors de la clairière...
« Si, elle touche à
sa fin. » chuchota une voix
à l’oreille de chacun.
A l’Est, l’horizon vira
soudain au blanc, une blancheur
éclatante et aveuglante.
Plusieurs professeurs se jetèrent
à terre pour éviter
d’être foudroyés
sur place par cette clarté
exceptionnelle.
« Qu’est-ce donc encore
? Un nouveau maléfice de
Tepes ? »
Les armées de celui-ci se
posait elles aussi des questions,
car ce n’était pas
là quelque aide magique de
la part de leur maître. Les
cyclopes qui oeuvraient à
la lisière de la clairière,
furent les premiers au contact du
phénomène… Eblouis
plus encore qu’à l’abri
de la Tour, ils baissèrent
la tête en meuglant, comprenant
moins que tous les autres ce qui
se déroulaient pourtant à
quelques acres d’eux, les
plus proches témoins. Enfin,
ces terribles lueurs diminuant d’intensité,
ils purent distinguer une silhouette,
bien menue en comparaison de leur
imposante stature, une silhouette
courbée aux reflets marmoréens,
écrasée par un immense
fardeau, soutenu à bout de
bras. Pourtant, sa gloire n’était
point cachée : une tiare
d’or des rayons du soleil
couronnaient sa tête ; non
moins brillante sa chevelure sur
ses épaules où s’accrochaient
des ailes de cygnes, six…
Les cyclopes étaient notoirement
bêtes, mais pas assez tout
de même pour ne pas reconnaître
les corps de plusieurs d’entre
eux taillés en morceaux.
C’était ce que le nouveau
venu portait sur ses épaules…
« Qui… Mais qui es-tu,
toi ? » interrogea l’un
des cyclopes, avalant une syllabe
sur deux.
L’autre tourna enfin son regard
dans leur direction, un sourire
malsain découvrant ses dents.
« Moi ? Je suis Apollon !
»
« Doyen !
Doyen ! Vous voyez quelque chose
? Est-ce que quelqu’un voit
ce qui se passe dehors ? questionnaient
les uns et les autres, du haut de
l’observatoire.
— Regardez par vous-mêmes…
La lumière n’est plus
aussi forte… »
Barbe Bleue haussa un sourcil broussailleux
à l’intention de son
supérieur. Tout à
coup, il semblait avoir du mal à
articuler, à trouver ses
mots. Qu’avait-il donc discerné
?
« Mais… c’est…
Schopenhauer ! »
A ce nom, tous les dignitaires de
la Tour manquèrent de basculer
dans le vide à force de se
pencher en avant par-dessus la balustrade.
« Schopenhauer ! Oh, non !
— Il est venu pour nous éliminer
!
— Pour assister à notre
défaite !
— Pour y prendre part !
— Ce n’est pas Schopenhauer,
coupa le vieux sorcier, les rappelant
à l’ordre. C’est…
Apollon… »
« Apollon
? répéta maladroitement
l’un des cyclopes. Tu t’en
es pris à nos frères
! Moucheron ! »
Et se jetant en avant, il abattit
son immense massue de bois là
où se tenait le nouveau venu.
Elle s’écrasa au milieu
des morceaux de cadavres qu’il
avait pris avec lui.
« Pas assez rapide ! »
lui répondit Apollon.
Le temps qu’il comprenne qu’il
fredonnait à son oreille
et qu’il était monté
le long de la massue puis de son
bras, c’était trop
tard. Le cyclope avait la tête
tranchée. Avant même
que son immense carcasse ne s’écrase
sur le sol, Apollon avait déjà
bondi jusqu’à son plus
proche voisin, lui plantant sa lame
de feu écru dans son œil
unique ! Tourbillonnant sur lui-même,
il se jeta sur le suivant, lui tranchant
les deux mains ! Ce n’était
plus qu’un éclair de
pure lumière se mouvant au
milieu des cyclopes, les foudroyant
sur place les uns après les
autres ! Leurs massues ne rencontraient
que le vide, leurs coups de poing
et de pied destructeurs ne martelaient
rien de plus que l’air, déjà
déchiré de leurs hurlements
de douleur.
Encore à l’abri de
cette soudaine tornade de mort,
les Arès et Eris originels
observaient le massacre de leurs
troupes. Les cyclopes étaient
hors de contrôle, rendus fous
par les actes du nouveau venu. Leurs
doubles avaient beau les rappeler
à l’ordre, les menacer,
ils étaient devenus comme
sourds. Au contraire, plusieurs
des protecteurs bohèmes d’Alucard
avaient manqué se faire écraser
par l’un ou l’autre
des cyclopes !
« Nous sommes très
énervés…, fit
Arès, serrant la poignée
de sa dague adamantine jusqu’à
ce que ses jointures craquent.
— Oui, nous le sommes…,
répondit sa jumelle en écho.
— Il est fort.
— Très.
— Nous ne pourrons le vaincre
ainsi.
— Certainement pas.
— Alors… »
Apollon émergea de la mêlée,
une brume rouge de fureur embrasée
flottant devant ses yeux.
« Bellérophon, tu me
paieras cher cette infamie ! »
Puis, sans un souffle, il repartit
au combat, ne sachant quoi faire
d’autre de ce qui restait
de son existence en lambeaux. Par
quel moyen Bellérophon l’avait-t-il
ramené ici ? Cela n’avait
jamais été dans ses
intentions… Quand bien même
il aurait sauvé sa belle.
Peut-être que la sorcière
Esméralda était impliquée…
Assurément. Mais qu’importe,
dans cette folie… Les torts
étaient partagés…
C’était comme si toute
son existence avait tendu vers un
absurde de plus en plus évident,
féroce. Un Absurde qui dominait
tout, en Terre de Féerie
comme dans son monde d’origine…
Car pourquoi avaient-ils agi ainsi…
Se pouvait-il qu’il lui fasse…
confiance ? Depuis combien de temps
avait-on cessé de se reposer
sur lui…
Car qui était-il vraiment
désormais ? Ses émotions
l’avaient-elles dévoré
pour de bon… Pourquoi luttait-il
encore contre des ennemis qui n’étaient
pas les siens une poignée
de minutes auparavant ? Parce qu’il
voulait sauver la Tour ? La seule
chose à faire en de telles
circonstances ? Parce que c’était
ce que Cendrillon aurait souhaité
? Vraiment ? Le voir broyer des
crânes, éventrer, fracasser,
marteler, se déplacer sans
cesse dans une marre grandissante
de tripes et de boyaux ? Les cyclopes
ne paraissaient pas s’en émouvoir
en tous les cas, continuant à
se ruer contre lui ! Quelle réplique
adopter, alors qu’il n’avait
rien exigé… Qu’ils
disparaissent, qu’il le laisse
seul ! Cependant, maintenant qu’il
était là. C’était
à lui de décider.
Le choix lui appartenait, ce choix
dont Bellérophon s’était
fait le chantre.
« N’y en a-t-il pas
un parmi vous pour m’abattre
? Pas un seul ? les interpellait
Apollon, dans un rugissement inarticulé.
Qu’il soit donc maudit cet
amour qui ne m’apporte que
l’éternel malheur.
Je suis tellement fatigué
de tout cela… »
Arès et Eris
ne parvenaient pas à distinguer
celui qui les avait soumis un temps,
englouti par les cyclopes. Trois
s’efforcèrent de le
surprendre par derrière,
mais frappant du poing sur le sol,
la terre se déchira sous
leurs pas, béante, et referma
sur eux ses mâchoires dans
une gerbe de poussière. Enfin,
le dernier de ces géants
monstrueux s’effondra. Apollon,
quant à lui, était
toujours debout, sur un monceau
de cadavres atteignant presque la
cime des arbres de la forêt
environnante. Il prit la parole,
mais sans sembler s’adresser
à ses ennemis, murmurant.
« Ils auraient dû savoir
ce qui les attendait… Leur
destin était déjà
écrit… La fatalité…
Apollon a détruit les cyclopes,
et donc, moi aussi j’agis
de la sorte… »
Puis, brusquement pleinement conscient
de la vision de destruction qui
l’entourait de toutes parts,
son épée s'enflammant
entre ses doigts, il toisa Arès,
Eris, et tous leurs doubles…
Chacun d’eux avait cessé
depuis longtemps d’œuvrer
à la chute de la Tour, se
concentrant sur son affrontement
contre les cyclopes. D’épais
jaserans aux mailles d’argent
s’étaient matérialisés
sous leurs habits bohèmes,
comme en prévision d’un
duel bien plus âpre que tout
ce qu’ils avaient affronté
jusqu’ici...
« Vous revoilà une
fois encore, ombres servantes !
Pourquoi demeurez-vous immobiles
? Est-ce que ma puissance vous a
figés dans la pierre ? »
éclata-t-il d’un rire
sans joie.
Soudain, sans crier gare, il leva
Haine à deux mains au-dessus
de lui, et les dernières
colonies de chauve-souris se désintégrèrent
dans ses flammes en un instant.
« Vous avez été
incapables de me vaincre lorsque
vous étiez deux. Incapables
toujours lorsque vous étiez
plusieurs dizaines, déclama-t-il
sous une pluie de cendres qui ne
le souillait pas. Et maintenant,
je vois devant moi des centaines
et des centaines de vous-mêmes
! Est-ce donc tout ce que vous savez
faire ? Lorsque je vous aurai abattus,
l’un après l’autre,
que ferez-vous ? Même seul
contre dix mille d’entre vous,
je vaincrai ! » conclut-il
avec dureté.
Comme mus par une consigne inaudible
pour quiconque ne pouvait lire dans
les esprits, les doubles d’Arès
et d |