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esplendissant
tels mille soleils, Apollon reporta
son attention sur Adrian Farenheigts
Tepes, mais il semblait voir au-delà
du fils de Dracula, comme s’il
n’était rien pour lui.
Son regard était à
la fois tranchant et distant.
« Alucard… Tu as voulu
me manipuler, au nom d’une
puissance supérieure. A présent,
tu vas être châtié
sans pitié. »
Le visage si noble d’Adrian
Tepes se convulsait d’horreur.
« C’est impossible…
Impossible ! Il n’y avait
que deux possibilités ! Tu
mourais, ou tu revenais… Mais
pas comme cela ! Pas comme cela
! »
Un soupir venu des profondeurs de
la Fontaine de Jouvence répondait
à la place de Lord Funkadelistic.
Si profond, si intense… L’avait-il
sciemment provoqué ou bien
n’était-ce que le doux
et mélancolique murmure de
l’eau, enfin apaisée
de ses remous ?
« Tu m’as privé
de tout espoir de rédemption.
Cendrillon est perdue pour toujours
par ta faute. Cette lumière
blanche que tu vois autour de moi…
Ce n’est pas de la pureté.
Lord Funkadelistic n’est plus.
Je n’ai pas fait la paix avec
moi-même. Ce qui brille, cette
lumière qui t’aveugle,
c’est ma colère ! Une
fureur si brûlante qu’elle
m’a consumé entièrement
! Et ton tour est venu. »
Ses mots étaient si froids
qu’Alucard en eut la poitrine
pourtant déjà de pierre
gelée jusqu’au cœur.
Apollon ne se vantait pas afin d’impressionner
son adversaire. Ce n’étaient
pas paroles en l’air. Il ne
faisait qu’exprimer ce qu’il
éprouvait, sans la moindre
retenue à présent.
« Tu vas découvrir…
La colère, comme il est bon
de s’y abandonner ! »
Devant cette nouvelle menace ô
combien tangible, le demi-vampire
fit un pas en arrière, dans
l’embrasure de la salle qu’ils
venaient de quitter.
« Bellérophon ! s’écria-t-il
soudain en se tournant vers le jeune
homme encore assis sur son séant,
Kate les bras autour de lui. Il
est devenu fou ! Vous ne voyez pas
! Complètement fou ! Vous
croyez avoir un allié en
face de vous, mais il vous exterminera
vous aussi si c’est le prix
à payer pour avoir ma tête
!
— Tiens, tiens, on perd de
sa superbe ! » répliqua
Archibald avec un rictus moqueur.
Mais la vérité était
que le jeune homme était
tout à coup inquiet lui aussi.
Passée une première
expression de stupeur proche de
l’émerveillement, il
fallait bien convenir que Lord Funkadelistic
n’était pas transfiguré
exactement comme il l’aurait
cru. Qu’il soit dieu ou pas,
son regard n’avait en tous
cas plus rien d’humain…
« Bellérophon ! le
pressa encore Alucard. Toi et ta
fiancée, aidez-moi !
— Quoi ?
— Oui, aidez-moi ! Si vous
tenez à la vie, c’est
la seule solution pour vous maintenant
! Vous ne comprenez toujours pas
? Il n’est pas revenu pour
vivre, il ne s’est servi de
la Fontaine que pour obtenir les
moyens de me tuer ! »
Le hurlement à gorge déployée
d’Apollon était malheureusement
là pour lui donner raison…
« Alucard, Alucard ! Tu vas
périr pour tes odieux forfaits
! Et souffrir, énormément
! Longtemps… Tu te souviens,
lorsque la Tour a donné l’assaut
contre le château de ton père…
Cette nuit-là… Le Doyen
de la Faculté s’était
montré dur, mais juste. Ce
ne sera pas mon cas. »
Adrian Tepes avait ramassé
son arme, mais sans se mettre pour
autant en position, qu’elle
soit d’attaque ou de défense.
Le souvenir de son père était
encore à vif dans sa mémoire,
malgré les années…
C’était, en partie,
pour cela qu’il était
passé sous la coupe d’Hadès.
Mais il n’avait plus le choix,
il fallait qu’il laisse sa
rancœur de côté
s’il tenait à son existence.
Le chemin de la Fontaine de Jouvence
lui était barré, et
Lord Funkadelistic ne lui accorderait
pas la chance dont il avait été
tributaire.
« Je t’en supplie, Bellérophon
! Vous aussi, vous allez mourir
si vous ne faîtes rien ! A
nous trois, nous pouvons l’arrêter
! Vous ne savez pas ce que nous
venons de libérer !
— Tais-toi ! »
Un instant, Archibald, Kate, et
Alucard, eurent l’impression
que d’un seul mot de commandement,
le Palais de la Lune avait été
happé par le vide, les laissant
suffocant, sans le moindre souffle
d’air pour apaiser leurs poumons.
Puis, Apollon reprit, et leurs tympans
cessèrent de bourdonner.
« N’espère pas
pouvoir quitter cette demeure. Elle
sera pour toi aussi un tombeau.
— Tu n’arriveras à
rien comme cela ! voulut riposter
Adrian Tepes.
— Des mots… Ils ne signifient
plus rien ! C’est tout ce
que tu as à m’opposer,
désormais, c’est tout
? C’est tout ! Tu es le fils
de Dracula ! Tu dois faire
plus ! Je veux voir plus ! Walpurgis
Nacht ! Walpurgis Nacht ! Elle n’est
pas encore achevée ! »
Alucard secouait la tête nerveusement.
« Tu te crois puissant, mais
tu as perdu la raison ! »
Archibald sentit que quelque chose
était sur le point de se
produire.
« Tu aboies pour ton maître
! déclama Apollon d’un
ton faussement docte. Alors, pour
commencer, je vais t’arracher
tes jolis crocs ! »
Aucun d’entre eux ne discerna
les déplacements d’Apollon.
Il traversa le vide de l’abîme,
posa le pied sur le rebord, enfonça
deux doigts dans la bouche du vampire.
Et tira, comme pour le rapprocher
de lui. Mais Alucard fut projeté
dans le dos de Lord Funkadelistic,
celui-ci l’envoyant s’écraser
de l’autre côté
de la corniche ! D’un seul
geste, si véloce, qu’à
aucun moment, il n’avait pu
esquisser quelque parade que ce
soit, il lui avait fait traverser
plus de trente mètres ! Quand
Apollon se retourna dans sa direction,
il serrait dans sa main droite ensanglantée
les deux incisives supérieures
du vampire…
Et les réduit en miettes.
« Alors, comment te sens-tu
à présent ? Te crois-tu
toujours au sommet de la chaîne
alimentaire ? Est-ce que les humains
ne sont que du bétail que
tu voulais ponctionner pour l’éternité
? »
Pour toute réponse, Alucard
tentait désespérément
de maîtriser une monstrueuse
quinte de toux qui le voyait tâcher
de caillots rougeâtres ses
si beaux gants…
« Alors ? Tu ne réponds
donc pas ! C’est vrai que…
Comment comptes-tu aboyer désormais
? J’aimerais bien t’entendre
japper pour ton maître ! C’est
bizarre, tu ne remues plus autant
la queue ! »
Archibald avait beau ne pas vraiment
connaître Adrian Farenheigts
Tepes, il avait beau pour le peu
qu’il avait vu de lui considérer
qu’il était bien la
créature machiavélique
qui lui avait été
dépeinte, et le mépriser
du plus profond de son âme
pour avoir exécutée
Cendrillon sans même accorder
l’ombre d’un espoir
à Schopenhauer, le plaisir
que celui-ci semblait prendre à
le torturer en devenait indécent…
Qu’il clame vengeance et y
ait droit était tout à
fait légitime de l’avis
du jeune homme. La question ne se
posait même pas ! Archibald
n’était pas insensible
à la compassion, évidemment,
mais le cas d’Alucard ne s’y
prêtait guère…
Cependant, de là à
le rosser avec tant de violence
et d’humiliation ! Si Lord
Funkadelistic ne recouvrait pas
ses esprits, Archibald devrait se
rendre à l’évidence
: peut-être que le vampire
n’avait pas entièrement
tort…
Ce qu’il lut dans le regard
de Kate était à l’identique.
Elle aussi devait penser qu’Alucard
ne leur avait peut-être pas
menti. Mais il y avait autre chose
en plus : une douleur pour Lord
Funkadelistic qu’il était
sûr de ne pas partager, sans
avoir besoin de voir son reflet
dans un miroir… Mais si celui-ci
était, d’une façon
ou d’une autre, la véritable
incarnation d’Apollon, il
faudrait qu’Archibald admette
alors que le comportement étrange
de Lord Funkadelistic envers Kate
depuis son arrivée sous le
chapiteau n’était pas
fortuit. Qu’il ne s’agissait
pas d’une nouvelle manière
de fanfaronner. Ou de le rendre
encore plus facilement jaloux qu’il
ne l’était.
Apollon…
Pour autant qu’il s’en
souvienne, et même si les
dieux grecs étaient plutôt
indisciplinés pour ce qui
était des familles nombreuses
et des cousinages, Apollon n’était
autre que le frère, entre
autres, de… Diane… Pourtant…
Dans la « vraie vie »,
il n’y avait aucune chance
pour que Lord Funkadelistic soit
de la même famille que Kate,
ou qu’ils partagent un quelconque
lien de parenté ! Avec un
nom de telle ascendance germanique,
et à l’opposé,
une écossaise pur kilt…
Non, Archibald se faisait forcément
des idées s’il persistait
à chercher d’éventuelles
réponses dans cette voie
! Mais dans ce cas, d’où
pouvait bien provenir ce lien qui
unissait Diane et Apollon ? Le jeune
homme avait beau avoir découvert
plusieurs éléments
et en avoir deviné autant,
cela demeurait pour le moment incompréhensible.
Si Apollon était le vrai
prénom de Lord Funkadelistic,
et si Bellérophon était
son propre nom de famille, Kate
quant à elle ne présentait
aucune de ces deux caractéristiques.
Alors, encore une fois, où
chercher dans ce cas ? Bon, ce n’était
certainement pas le bon moment pour
ça, mais Archibald n’en
était plus là, étant
donné justement les circonstances.
Ses pensées se bousculaient
les unes après les autres
sans forcément beaucoup de
logique ! Après tout, pourquoi
devraient-elles l’être
? Il avait bien le droit de réfléchir
au pourquoi du comment de la relation
entre sa fiancée et celui
qui avait été son
pire ennemi s’il en avait
envie, il n’était pas
le héros d’un roman
!
Tout le monde paraissait désireux
de lui trouver toujours plus d’obligations,
mais il n’était tout
de même pas obligé
de toujours dire oui ! Il le faisait
déjà plus souvent
qu’à son tour, et il
s’acquittait de sa part avec
plus de sérieux que nombre
de ses « collègues
», lorsqu’on songeait
n’était-ce qu’une
minute à quelqu’un
comme le Prince Charmant ! Est-ce
qu’on ne pouvait donc pas
le laisser simplement partir en
lui donnant les réponses
qu’il voulait, ni plus, ni
moins ? Archibald n’avait
pas l’impression d’exiger
beaucoup, en comparaison avec les
volontés affichées
par Lord Funkadelistic ou Alucard
! Mais ne serait-ce que sortir vivants
de cette demeure lunaire, semblait
être trop demander…
Pourtant, c’était tout
ce qui lui importait maintenant,
s’enfuir avec Kate !
Et qu’importe si la jeune
femme aspirait à autre chose.
Diane n’était qu’une
« interférence »,
elle ne comptait pas vraiment !
Pas pour lui en tous cas ! Sa fiancée
était bien assez impérieuse
sans se transformer en déesse
! Ah, ces filles ! Ses bras comme
endormis par une crampe qu’il
aurait laissée se développer
durant des heures, Archibald voulut
malgré tout se redresser,
soutenu en cela par Kate justement.
Lord Funkadelistic avait pris la
place d’Alucard, à
quelques mètres d’eux
sur la corniche, et le jeune homme
espérait encore que leur
échange de position ne concerne
pas également leur nature
respective… Au contact de
ses pieds nus, les dalles de marbre
de son Palais devenaient d’une
radiance laiteuse difficilement
supportable pour les yeux. Mais
lui, Apollon, ne paraissait pas
sujet à ce désagrément.
Archibald cligna des yeux. Même
bien plus près à présent,
il ne parvenait pas à déceler
si les cheveux de Lord Funkadelistic
avaient réellement virés
au blanc limpide, ou bien si ce
n’était encore une
fois qu’une conséquence
de la lumière qui se dégageait
de tout son être, pour emplir
furieusement ce dôme.
Apollon baissa les yeux dans leur
direction, et leur adressa un sourire
madré. Kate frissonna, ses
deux bras passés autour du
cou de son fiancé…
Schopenhauer ne les voyait pas,
elle en était convaincue
désormais. Son sourire ne
leur était pas destiné.
Ce n’était que par
hasard qu’il avait se faisant
croisé leur regard…
La Fontaine de Jouvence l’avait
non seulement régénéré
en libérant les forces vives
qui demeuraient latentes en lui,
révélant un pouvoir
encore au-delà de tout ce
que lui-même avait pu imaginer,
mais elle avait également
changé son esprit. Ses priorités,
ses objectifs, n’avaient plus
rien de commun avec ceux de Lord
Funkadelistic. Venger Cendrillon,
ou tenter de la faire revivre ?
Oui, tout son être lui hurlait
toujours que c’était
ce qu’il devait accomplir
! Mais seul le but à atteindre
était encore véritablement
clair pour sa conscience, tandis
que les causes et les raisons de
pareils agissements avaient été
englouties dans les remous tempétueux
de la Fontaine…
Apollon reprit la parole, sans même
se retourner pour faire face à
Adrian Farenheigts Tepes.
« Je me sens particulièrement
indisposé à ton égard
! Ainsi, ce serait bien tout ce
que tu as à m’opposer
? L’Emissaire d’Hadès
est bien en-deça de sa réputation
!
— Et toi, que serais-tu sans
la Fontaine de Jouvence ? croassa
finalement Alucard. Tu te trouverais
déjà en train de ramper
aux pieds de mon souverain, misérable
! Tout ce que tu as eu, c’est
de la chance, voilà où
se situe ton seul mérite,
avoir eu de la chance ! Crois-tu
avoir le droit de te moquer du fils
de Dracula, petit parvenu ! »
La Fontaine de Jouvence fut saisie
d’une succession de grondements
rageurs, ponctués par un
jet de vapeur qui aurait rendu le
plus puissant geyser du monde semblable
à une ridicule fontaine de
parc… Archibald bascula en
arrière de tout son poids
de façon à protéger
Kate des éclaboussures brûlantes
! Il serra les dents lorsqu’elles
traversèrent le tissu de
ses vêtements ou glissèrent
dans ses cheveux en bataille…
Mais lorsqu’il ouvrit les
yeux, il put entendre la jeune femme,
le cœur battant la chamade,
lui dire merci en lui caressant
la joue.
« De la chance ! Tu oses prétendre
que j’ai été
chanceux ? Mais où est-elle
cette chance ? Où ? Dans
les cendres éparpillées
de la femme que j’aime ? »
Un état d’esprit qui
n’était en rien semblable
à celui de Lord Funkadelistic.
D’une unique enjambée,
il avait franchi à nouveau
l’abyme de la Fontaine, se
retrouvant à l’opposé
de Kate et d’Archibald, mais
à moins de deux pas du vampire
cachant sa face ensanglantée
entre ses mains… Alucard n’était
pas encore parvenu à se remettre
de la perte de ses crocs, malgré
tous ses efforts pour se ressaisir
le plus vite possible étant
donné sa situation. S’il
avait bravé le courroux d’Apollon
pour lui rappeler comment il détenait
maintenant de tels pouvoirs, c’était
seulement par réflexe et
par la faute d’une fierté
blessée que ses ascendances
ne pouvaient faire taire, quoi qu’il
advienne.
« Très bien…
Tu parlais de simples déclarations
claironnantes, mais pas d’actions,
il n’y pas si longtemps !
Et voilà que c’est
ainsi que tu procèdes, n’est-ce
pas ironique ?
— Si c’est ce que tu
souhaites, achève-moi ! De
toutes les manières qui puissent
étancher ta soif de vengeance,
pas une ne pourra s’opposer
aux volontés de mon maître
! »
Pour la première fois depuis
qu’il avait survécu
à sa chute dans la Fontaine,
Lord Funkadelistic blêmit,
quand bien même cela ne se
vit-il pas dans le halo d’albâtre
qui lui ceignait le front.
« Tu oses, encore… »
Un quart de battement de cœur
après cela, et il serrait
entre ses doigts la main droite
d’Alucard, contraint et forcé
à présent de lever
les yeux vers lui et de l’affronter
face à face.
« Je ris quand ceux qui sont
hardis et aventureux à la
lance, se font petits lorsqu’elle
vint à leur manquer ; ils
craignent d’endurer ce qu’ils
savent pourtant devoir suivre :
l’exil ou l’ignominie
ou les chaînes ou les châtiments,
loi de leur vainqueur », déclama
sentencieusement Apollon.
Puis, tout aussi sereinement, il
replia en arrière le majeur
et l’index d’Alucard,
jusqu’à ce qu’ils
cèdent et cassent. Il recommença
avec sa main gauche, sans que son
adversaire ait pu n’était-ce
que laisser échapper un gémissement
de douleur.
« Tu ne peux plus aboyer,
tu ne peux plus tenir ton épée.
S’il le faut, je t’arracherai
la langue pour que tu te taises
pour de bon ! »
Et ramassant Gurthang ointe du sang
de son propriétaire, il se
retourna à nouveau brusquement,
la lançant de toute ses forces
comme l’avait fait Alucard
un moment plus tôt, tel un
simple coutelas de chasse.
Archibald la vit jaillir devant
lui en vrombissant sans esquisser
le moindre geste, sa plaie à
l’épaule se réveillant
en sursaut. Gurthang finit sa course
dans le mur, en vibrant sous le
choc de l’impact… Transperçant
le chapeau pointu d’Esméralda.
La sorcière aux cheveux auburn
qui se trouvait logiquement juste
en-dessous de son couvre-chef déglutit
lentement.
« Sorcière ! Ne tente
pas plus d’interférer
maintenant alors que tu n’en
as pas été capable
plus tôt ! » l’avertit
Lord Funkadelistic.
Il n’ajouta pas un mot, mais
son ton était très
clair. Tout était limpide
désormais pour lui. Ses dires,
ses actes, ses sentiments…
Apollon ne dissimulait rien de ses
véritables intentions. Il
n’hésiterait pas à
s’en prendre à Esméralda
avec tout autant de violence que
celle qu’il déployait
pour Alucard. Et peu importe si
à peine quelques heures auparavant,
il la considérait comme une
alliée.
« Vous n’êtes
plus endormie ? l’interpella
Archibald, à peine plus amène
que Lord Funkadelistic. Comment
cela se fait-il ? Et qu’est-ce
que vous vous apprêtiez encore
à mijoter dans votre chaudron
? »
Esméralda secoua la tête,
son chapeau fiché dans le
mur refusant d’accompagner
ses mouvements.
« Alucard s’est cru
vainqueur avant même d’avoir
goûté à l’eau
de la Fontaine, et il n’est
pas hésité à
dépenser une bonne part de
son pouvoir magique dans le sort
qui me retenait prisonnière.
Il ne faut pas croire, c’était
loin d’être une invocation
dénuée de difficultés
! Qu’est-ce que vous pensiez,
Bellérophon ? Pour mettre
hors de combat une sorcière
de mon niveau… Bref. Il a
estimé qu’il pouvait
se permettre ce petit caprice en
m’exhibant comme une prise,
pour mieux vous impressionner. Mais
en conséquence, il n’a
pu vous affronter avec tous ses
talents, et heureusement, pour Lord
Funkadelistic en particulier ! Toutefois,
dès qu’Alucard n’a
plus été capable de
maintenir la concentration nécessaire,
sa toile s’est effilochée,
et me voici libre !
— C’est bien joli de
vouloir nous expliquer que même
en ne faisant rien pour nous aider,
c’est grâce à
vous que nous sommes tous en vie,
répliqua un Archibald acerbe,
mais maintenant ?
— Ne vous inquiétez
pas. Tout ce que j’ai tenté,
c’est d’évaluer
notre situations présente.
Rien de plus. Et même cela,
Apollon l’a pris comme une
menace directe, visiblement.
— Je m’étais
rendu compte tout seul qu’il
n’était pas vraiment
de bonne humeur et que nous risquons
gros ! »
Préférant faire comme
si elle n’avait rien entendu,
Esméralda se dégagea
de l’étreinte de son
chapeau pointu, et s’agenouilla
près du jeune homme, qui
se sentit soudain ragaillardi par
la vision de la jeune sorcière
bardée de cuir mettant son
épaule à nu…
« Je peux toujours soigner
vos blessures, à vous et
à Kate, expliqua-t-elle.
Ce n’est pas grand chose,
et j’en suis désolée,
mais ce sera toujours préférable
à laisser la blessure s’infecter…
La probabilité est faible,
ajouta-t-elle devant la grimace
d’Archibald, mais mieux vaut
être prudent. C’est
le plus que je puisse faire pour
l’instant. »
Adressant un regard compatissant
à Kate tout en examinant
la blessure du jeune homme, Esméralda
ne put réprimer un hoquet
de surprise. Pour elle qui avait
assisté à la résurrection
de Lord Funkadelistic enfermée
dans la pièce à côté,
c’était là ce
qu’elle avait vu de plus surprenant
depuis qu’ils avaient pénétré
à l’intérieur
du Palais de la Lune. La morsure
de Gurthang était déjà
à moitié cicatrisée
: le sang était sec, il n’y
avait plus de trace d’hémorragie.
Croisant pour la seconde fois le
regard de la fiancée d’Archibald,
la sorcière réalisa
que celle-ci s’en était
déjà rendue compte.
Pourtant, le jeune homme n’avait
pas employé les propriétés
guérisseuses de l’Epée
de la Chimère. Pour tout
dire, elle aurait certainement été
inutile à présent,
vidée de ses pouvoirs par
le combat…
C’était autre chose.
« La Fontaine de Jouvence…
C’est à cela que tu
penses, réfléchit-elle
à haute voix à destination
de Kate. Ses influences débordent
de son cadre…
— Vous voulez dire qu’en
fait, la Fontaine a pour le moment
des eaux si violentes, qu’on
peut même guérir en
étant simplement à
proximité, sans boire une
seule gorgée ou se tremper
dedans ? s’enquit Archibald,
avide de simplifier les faits au
possible.
— Exactement, acquiesça
Esméralda. Cependant, d’ordinaire,
c’est quelque chose d’impossible.
Les propriétés de
la Fontaine de Jouvence sont connues
de tous et inaltérables.
La colère de Lord Funkadelistic
ou l’avidité d’Alucard
et Hadès a pu jouer…
— Le château ! s’exclama
Archibald en claquant des doigts.
C’est le château ! Apollon
a dû le concevoir comme un
édifice spécial, le
connaissant, tout a dû être
étudié à l’avance
! Il fallait qu’il puisse
conserver la dépouille de
Cendrillon en sécurité
des années entières
s’il le fallait… Un
réservoir à magie,
un puits ! Je suis sûr que
son palais doit fonctionner comme
cela ! C’est lui qui amplifie
les pouvoirs de la Fontaine ! »
Les deux jeunes femmes qui l’entouraient
de part et d’autre de la corniche
de marbre le considérèrent
un instant comme si un tel raisonnement
était hors de sa portée,
ce qui ne manqua pas d'agacer substantiellement
Archibald…
« Eh bien quoi ? Est-ce que
j’ai l’air si stupide
d’habitude ? En tous cas…
»
Et il désigna Apollon et
sa proie de la pointe de son menton.
Celui qui avait resurgi de la Fontaine
de Jouvence métamorphosé,
martelait de coups son opposant,
tout en frappant le mur de sa tête.
La longue chevelure argentée
du vampire se maculait peu à
peu de pourpre…
« Mais si Lord Funkadelistic
est devenu si puissant… Si
moi, je guéris si vite…
Alucard lui aussi, devrait recouvrer
ses forces… Et plus encore…
»
Et c’était le cas.
Ses os brisés commençaient
déjà à se ressouder,
de nouvelles canines proéminentes
pointaient à même la
chair à vif de ses mâchoires…
Apollon le savait bien évidemment.
Voilà encore une chose qui
faisait partie de ce qu’il
avait prévu. Il n’accordait
pas un pouce de liberté au
vampire, le pressant de tous côtés.
A chaque seconde, il le frappait
en redoublant de véhémence.
Ce n’était même
plus une pluie, un déluge,
mais une véritable tornade
qui s’abattait sur Adrian
Tepes. Le moindre coup de poing
de Lord Funkadelistic le martelait
telle une enclume sur du métal
encore fondant, sans répit.
Au seul contact de ses jointures,
le tissu de ses vêtements
se déchiraient, une fleur
violacée éclatait
sur sa peau blanchâtre, avant
qu’un horrible caillot ne
se développe…
Encore et encore. Apollon comptait
sur la Fontaine de Jouvence pour
l’empêcher d’achever
le meurtrier de Cendrillon. Il voulait
plus que tout qu’elle le maintienne
en vie, encore et encore. Qu’il
puisse le punir, constamment. Que
cet être dépravé
en soit réduit à prier
pour son salut, à espérer
que son châtiment prenne fin,
mais que cela ne soit jamais le
cas !
Jamais !
Frapper, encore, plus fort, chercher
la faille, traquer la douleur, faire
mal ! Des coups de poings tranchants
comme des rasoirs, si rapides et
puissants qu’ils déchiraient
les chairs… Lorsqu’Alucard
fut incapable de tenir debout, lorsqu’il
sembla que son cœur froid comme
la pierre allait imploser, Apollon
le rejeta dans la fosse de la Fontaine…
Mais sans le laisser atteindre les
eaux de celle-ci. Ses coups le ramenèrent
au sommet du dôme, jusqu’à
être propulsé contre
la voûte de la coupole, écartelé.
Archibald observait ce passage à
tabac avec un mélange de
fascination et de dégoût.
Assister à la déchéance
du fier et féroce Adrian
Farenheigts Tepes, fils de Dracula
en personne ! Réduit en charpie,
en une masse boursouflée
et sanguinolente, lui, le prédateur,
le suceur de sang !
Depuis combien de temps Lord Funkadelistic
s’acharnait sur lui à
présent ? Il n’aurait
pas su le dire, tant ce ballet à
la précision et la cadence
mortelle était hallucinant.
Archibald avait l’impression
d’être le spectateur
d’une représentation
morbide et infinie, une pantomime
amère… Car Lord Funkadelistic
paraissait jouer maintenant un nouvel
acte, celui de la vengeance brute
et définitive, et plus rien
d’autre n’avait d’importance,
aussi minime soit-elle. Déjà
souillée, à quoi bon
préserver la pureté
du Palais de la Lune ? On lui avait
dérobé sans la moindre
vergogne l’unique refuge qu’il
avait pu bâtir pour lui et
celle qu’il aimait. Il avait
été prêt à
le mettre en jeu, il en avait redouté
les conséquences. Mais c’était
beaucoup trop pour ce qu’il
avait prévu. Lord Funkadelistic
avait beau être désormais
assuré d’un pouvoir
incommensurable… Il n’avait
pas été plus en mesure
pour autant de réaliser ce
qu’il s’était
promis, juré sur l’Amour
qu’il portait à sa
tendre Cendrillon… Incapable
! Voilà ce qu’il était
toujours malgré tout, un
incapable !
« Tu l’as tuée
! Tu l’as tuée ! répétait-il,
encore plus ardemment qu’il
ne frappait Alucard, hystérique.
Je ne te le pardonnerai pas ! »
Ses mots résonnaient avec
une sincérité et une
rancœur telles dans tout l’édifice
qu’Archibald et ses deux camarades
auraient été bien
en peine de les contester de quelque
façon que ce soit. Mais ils
demeuraient implacablement tétanisés,
ce qui ne présageait rien
de bon pour eux si leurs esprits
persistaient à se laisser
dévorer par le spectacle
macabre qui se déroulaient
sous leurs yeux.
« Esméralda ! Votre
balai fonctionne toujours ? Je crois
que vous devriez en profiter pour
vous enfuir toutes les deux ! fit
Archibald, quand la sorcière
lui eut répondu par l’affirmative.
— Tu crois que je vais t’abandonner
ici, dans ce chaos, avec eux ? répliqua
du tac au tac Kate, le secouant
plutôt nerveusement pour quelqu’un
censé veiller sur lui. Mais
pour qui te prends-tu ?
— Mais… C’est
seulement pour te protéger
! J’ai bien peur que si ces
deux fous-furieux ne nous tuent
pas, ce soit le décor qui
s’écroule sur nos têtes,
et Esméralda a bien dit qu’elle
ne pouvait pas transporter trois
personnes à la fois ! Et
moi… Moi… Je veux te
sauver, tu comprends… Je ne
veux pas faire comme lui…
», se justifia Archibald,
la voix soudainement enrouée.
Sa fiancée et lui-même
ne parvenait plus tout à
coup à se regarder en face.
« Si vous le voulez, je peux
faire ça… D’autant
que… Il faudrait que je sois
bientôt de retour pour Derek.
Mais… »
La sorcière n’eut pas
le temps de s’embrouiller
plus avant dans ses déclarations.
Elle fut interrompue par un éclat
de rire absolument désespéré.
C’était Alucard, rendu
dément par la souffrance
et la tournure des évènements.
Archibald croyait avoir l’estomac
bien accroché, mais il n’eut
pas le courage de le contempler
plus d’un battement de cœur
nauséeux. Etait-ce vraiment
un être à l’apparence
humaine qui s’exprimait ?
« Tu… peux passer ta
colère sur moi… Aussi
longtemps que tu le voudras…
Cela ne changera rien à la
victoire d’Hadès !
Et regarde ! Regarde ce qui se joue
pendant que tu te laisses aveugler
! »
Levant ce qui avait bien du mal
à ressembler encore à
un bras normalement constitué,
Alucard fit apparaître une
sphère ressemblant à
une boule de cristal géante,
qui se matérialisa dans le
vide… Et bientôt, le
reflet de la Tour du Savoir Secret
Salvateur se fit jour, lentement,
comme un mirage…
Mais tous ceux qui portèrent
alors leur regard sur cette vision
surent qu’il s’agissait
bien de la réalité.

Les moteurs des
Harley rugissantes se mirent à
vrombir de plus belle. Toute une
couronne de motocyclettes, à
la carrosserie lustrée au
possible, bien rangées les
unes derrières les autres
faisaient le tour de la clairière
où le gang s’était
réuni, sans laisser le moindre
échappatoire à leur
victime. On trouvait là toute
la bande de JR, le père de
Loup, ainsi que le chef de famille
lui-même, bien évidemment.
Les fidèles membres du clan,
tout de cuir et de lunettes noires
vêtus, comme le voulait la
tradition, l’écoutaient
avec attention, pattes croisées
sur leur poitrail velu, bardé
de chaînes en or. Certains
se curaient les dents – parfois
elles aussi en métal –
avec un os de poulet ou de gigot…
Mais tous étaient attentifs.
On ne plaisantait pas avec les discours
du boss, et celui-ci était
particulièrement remonté
ce soir-là. JR, casquette
à l’envers et crocs
en avant, était fort mécontent.
« Alors comme ça, tu
voulais nous doubler ? Ce n’est
vraiment pas gentil, j’espère
que tu t’en rends compte !
»
Ses paroles s’adressaient
à un pauvre petit mouton,
encore un agneau, qui malgré
sa peur se tenait bravement debout
en tremblotant devant lui. Il avait
été capturé
alors qu’il errait à
la lisière de la forêt,
à la recherche d’un
point d’eau. Evidemment, les
loups n’étaient pas
de cet avis sur la raison de sa
présence dans les environs…
Et en ces temps troublés,
la prudence était de rigueur
avec tous ceux qu’ils pouvaient
croiser, même s’il ne
fallait pas compter sur l’un
d’entre eux pour avouer craindre
les agissements d’un mouton.
« Tu persistes à nier
l’évidence ?
— Je vous ai déjà
répondu, répétait
celui-ci face aux accusations de
tromperie.
— Mais si ce n’est toi,
c’est donc ton frère
! »
Les loups acquiescèrent vivement
et sifflèrent pour marquer
leur approbation.
« Ouais, boss !
— Bien envoyé !
— Vous êtes le meilleur
!
— Je n’ai pas de frère…
», les interrompit l’agneau,
qui n’en était pas
à sa première explication.
Un silence gêné parcourut
l’assemblée lupine.
Jusqu’à présent,
le petit mouton s’était
contenté de parler à
voix basse, humblement. Mais comprenant
qu’il avait maintenant peu
de chance d’en réchapper,
il n’hésitait pas à
hausser le ton. Et ce n’était
pas réellement à l’avantage
de ses ravisseurs, ce qui en fin
de compte lui donnait des frisettes
de contentement.
« Pas de frère ? Pas
de frère ? Tu espères
nous avoir avec ça ? Mais
pour qui nous prends-tu ? Nous ne
sommes pas une bande de scouts !
— Yep !
— JR fait la loi ! »
C’était à croire
que certains des membres de la meute
s’étaient engagés
à toujours accompagner les
déclarations de leur chef
d’affirmations encore plus
enthousiastes et délirantes
que les siennes. Mais pour tout
dire, ils n’étaient
pas particulièrement rassurés
de voir JR malmené par un
simple agneau. Ils savaient que
leur chef se faisait déjà
assez de souci avec son fils étudiant
dans cette grande tour faite de
citrouilles empilées. Certains
d’entre eux frissonnaient
encore en repensant à leur
visite. Pensez donc, un lieu d’études,
avec des cours, des copies, et des
professeurs ! Inutile de préciser
que la plupart de ses camarades
imaginaient que JR s’inquiétait
à cause de cela… Mais
celui-ci n’avait aucune intention
de se laisser faire.
« Si ce n’est donc ton
frère, c’est l’un
des tiens ! Et si c’est l’un
des tiens, autant dire que c’est
comme si c’était toi,
et si c’est toi, on peut donc
te punir comme convenu ! »
Les chaînes s’agitèrent
dans tous les sens, parfois au-dessus
des oreilles.
« Ouais !
— Ca, c’est une belle
cervelle, boss !
— On va te plumer ! renchérit
un autre la langue pendante.
— Mais ce n’est pas
un poulet, les enfants ! »
rappela JR, qui se voulait conciliant.
Quelques grognements penauds retentirent
ici et là, mais l’excitation
était la plus forte et reprit
l’avantage. Déjà,
des torches s’allumaient un
peu partout dans les rangs des loups.
Un mouton à la broche, ils
ne pouvaient pas manquer ça
!
« J’suis désolé,
p’tit ! fit encore JR, à
l’adresse dudit ovin. Mais
la raison du plus fort est toujours
la meilleure !
— J’ai déjà
entendu ça quelque part…
— Et alors ? Je… J’ai
bien le droit de… Arrête
de m’embêter d’abord
! Ligotez-moi ça ! Nous allons
déguster cet agneau en l’honneur
de mon fiston ! Que diriez-vous
d’une bonne sauce à
la menthe ? »
Dans un concert de hurlements, le
gang se prépara à
exécuter les ordres de son
chef. Ils n’avaient que trop
attendu, tous autant qu’ils
étaient ! Le festin était
à portée de crocs
! Mais tout à coup, JR leva
une patte parfaitement manucurée.
Puis, il désigna l’un
des membres de son clan.
« Attendez ! Il y a des choses
avec lesquelles on ne plaisante
pas, vous le savez ! Les bonnes
manières ! Toi ! Qu’as-tu
fait ? Tu croyais que je ne t’avais
pas vu ?
— Mais, mais… Boss !
»
Ses compagnons se retournèrent
vers leur frère désigné,
celui qui retardait l’heure
de festoyer. Sympathie ou pas, dans
ces conditions, c’était
vite réglé ! Avec
horreur, ses plus proches voisins
écarquillèrent les
yeux, certains se couvrant le museau
d’une patte. Leur camarade
avait laissé un filet de
bave couler sur ses belles chaussures
! Et même sur la calanque
de son engin !
« Et tu te dis un membre de
la meute ! Tu te rends compte que
tu es en train de ternir notre réputation
! Ces rangers cirées avec
amour, tu les as salies, honte sur
toi ! As-tu donc l’estomac
dans les coussinets au point de
ne pas pouvoir te retenir ? Ah !
Tu vas voir… Tu sais ce qu’il
en coûte ! »
Le loup incriminé secoua
vivement la tête.
« Non, non, pitié,
pas ça ! »
Mais JR avait déjà
fait surgir d’une poche son
cran d’arrêt. Et il
s’avançait droit sur
le bro qu’il s’apprêtait
à corriger.
« Deux Griffes, Petit Musclé
! Attrapez-moi ce gredin ! Il mérite
le châtiment ! Donne la patte
!
— Pitié, chef ! »
Les deux cousins de Loup s’approchèrent,
prêts à obéir
à leur chef, mais tout de
même dubitatifs, comme bon
nombre des membres de la meute.
« Dîtes, c’est
pas si grave, boss, non ? osa même
Petit Musclé. Après
tout, le seul témoin, c’est
l’agneau… Et si on le
mange…
— C’est pas faux, ça,
chef !
— Quand même ! »
Lentement, au grand soulagement
du futur manchot, JR rangea son
couteau, rajusta sa casquette, et
grommela dans sa barbe quelques
jurons bien sentis.
« Vous d’vez avoir raison
! Me suis peut-être emporté
un peu vite ! Mais fais attention
la prochaine fois ! Sinon, c’est
la patte ! »
L’autre acquiesça vivement,
la queue basse. JR semblait avoir
déjà oublié
son accès de colère
et avait regagné le centre
de la clairière en trottinant,
se préparant à en
finir avec le mouton.
« J’sais me montrer
clément, mais toi, t’auras
pas cette chance ! le prévint-il.
Désolé ! »
Cette fois, l’assemblée
lupine pensait pouvoir pour de bon
se lécher les babines ! Malheureusement…
Un éclair de velours vert…
Un agneau bêlant qui disparaît
soudain… Et une dryade se
tenant debout au milieu d’eux.
« Pauvre petit mouton, je
ne pouvais pas te laisser dévorer
ainsi…, lui murmurait la créature
au creux de l’oreille, sans
se soucier des loups.
— Qu’est-ce qui se passe,
là ? Qui êtes-vous
? Vous savez chez qui vous vous
trouvez pour débarquer comme
ça ? »
Mais JR avait beau s’époumoner,
ses troupes n’avaient pas
l’air de lui emboîter
le pas, multipliant les sifflements
et les langues pendantes. JR trépignait
sur place.
« Mais vous allez vous calmer
! Un peu de tenue, on n’est
pas chez Tex ! Ah, vous me désespérez,
je vais me couper une patte, tiens
!
— Non, boss, arrêtez
!
— Retenez-vous ! »
Miss Indrema les fit tous taire,
JR y compris, en lui posant une
main sur l’épaule.
« Ecoutez, le temps presse.
Je viens de la Tour du Savoir Secret
Salvateur, je suis l’une des
professeurs de votre fils, Loup.
— Oh, non, gémit JR.
Vous venez pour lui, c’est
ça ? C’est ça
? Qu’est-ce qu’il a
fait ? Je vous jure, s’il
a fait des bêtises, je vais
lui chauffer les oreilles, moi !
Comptez là-dessus ! Dîtes-moi
où il est, et ce que vous
voulez que je lui fasse !
— Ce n’est pas cela,
démentit la dryade, évitant
de peur un nouvel accès émotif
du chef de bande.
— C’est bien vrai ?
Parce que j’y tiens à
mon p’tit, vous savez, et
je veux vraiment qu’il se
comporte bien et nous fasse honneur
!
— Croyez-moi, il s’en
sort très bien, ce n’est
pas le problème. Mais nous
avons un énorme problème…
La Tour est attaquée. Et
nous sommes au devant de grands
dangers, je dois vous l’avouer.
J’ai risqué ma vie
au milieu des lignes ennemies afin
de venir vous trouver… Nous
avons besoin de votre aide. Bien
sûr, je ne peux pas vous forcer
la patte, mais je sais que vous
appréciez la Tour et votre
secours serait inestimable !
— Chère Lady,
vous plaisantez ! Mon fils est là-bas,
chez vous ! Il est hors de question
qu’on ne vienne pas vous porter
secours, et que ça saute
!
— C’est vraiment un
immense service que vous nous rendez
là ! fit la dryade avec étonnamment
de chaleur, quoique sincère.
Mais je dois être honnête
et vous avertir que nous avons affaire
à forte partie : Alucard,
le fils du terrible Dracula a envoyé
ses troupes ! Assassins et cyclopes
mènent l’assaut.
— Des assassins ? Des cyclopes
? Tout ça, ce n’est
que de la viande fraîche pour
nous, ah, ah ! »
Devant cette verve babillante frisant
tout de même l’inconscience,
Miss Indrema entreprit de ses doigts
aux délicats ongles d’écorce
de dessiner sur le sol un plan sommaire
de la situation.
« Ils ont surgi de toutes
parts, et nous encerclent. Ils veulent
nous presser, nous étouffer,
jusqu’à ce que nous
nous effondrions, dans tous les
sens du terme.
— Je vois…, répondit
JR, se passant la langue sur la
truffe, pensif. J’vois qu’une
seule solution ! On leur rentre
dans l’ lard et on tente une
percée pour les repousser
et les éloigner d’vos
murs ! Tope là ? Allez les
enfants, faîtes chauffer les
moteurs ! On r’prend la route
! Et on prend les hélicos
aussi ! »
Puis, se retournant vers la dryade,
tandis que retentissaient coups
de klaxons, crissements de pneus,
et rotations de pales en folie,
et que toute la meute mettait la
patte à la… pâte
pour ranger les munitions les plus
diverses et astiquer les canons
:
« Me ferez-vous l’honneur
de monter sur ma bécane ?
— C’est que, commença
Miss Indrema, quelque peu gênée,
car la moto la dégoûtait,
je ne crois pas… Oh…
C’est d’accord. Nous
irons plus vite si je peux vous
guider ainsi. »
Avant de forcer sur l’accélateur,
JR eut un coup d’œil
pour l’agneau qu’ils
avaient capturé.
« Toi, tu ne perds rien pour
attendre si on se retrouve ! En
attendant, tu f’rais bien
d’avertir ta famille qu’il
pourrait y avoir du grabuge dans
les environs… »
Et l’étonnant cortège
prit le chemin de la Tour du Savoir
Secret Salvateur, sur les chapeaux
de roues, les hélicoptères
en avant-garde, mais se gardant
de voler trop haut, afin de ne pas
se faire repérer trop tôt…
Cependant, lorsqu’ils parvinrent
en vue de l’établissement
niché au cœur de la
Forêt des Rêves Multicolores,
chants de victoire et nuages de
défaite planaient sur les
lieux…

« Peu importe
! ricana sombrement Lord Funkadelistic.
Pourquoi me montres-tu la Tour en
flammes ? Tu penses vraiment que
je pourrais en faire cas ? Qu’Hadès
se l’approprie, tu ne seras
de toute manière plus là
pour l’accueillir ! »
Alors, joignant le geste à
la parole, il relâcha enfin
sa prise sur Alucard, pour mieux
faire jaillir entre ses mains une
épée de lumière
! Ô, si écrue, si étincelante
!
« Vous la reconnaissez ? se
gaussa Apollon d’un air mauvais.
Haine ! La voici de retour ! »
Puis, se faisant presque mélancolique…
« Un jour, j’ai lu l’histoire
d’un imbécile qui croyait
que la colère se sublimait
dans la bonté, le pardon…
C’est d’une stupidité
crasse ! cracha-t-il. Non, voyez-vous…
Haine n’est plus noire comme
une nuit d’encre, n’est-ce
pas… Mais la source de sa
force n’a pas changé…
J’ai sublimé ma colère.
Elle est maintenant froide et tranchante,
comme un diamant enfin poli…Et
tu vas goûter de cette nouvelle
lame…, mit-il Alucard en garde
avec une joie morbide.
— Arrête un peu ton
cirque ! explosa Archibald, n’y
tenant plus. Tu vas vraiment assister
à la chute de la Tour sans
rien faire ? Moi aussi, ils se sont
moqués de moi, ils m’ont
utilisé ! Mais tu ne peux
pas les laisser comme ça
! Pas avec les nouveaux pouvoirs
dont tu disposes ! Tu n’as
pas le droit !
— Bellérophon, décidément…
Je pensais que pourtant, avoir levé
le sort qui pesait sur ton père
te rendrait plus aimable. Qu’est-ce
que tu peux comprendre, toi ! Je
n’ai jamais voulu ce qui nous
arrive à tous, je n’ai
jamais voulu qu’on me confie
autant de responsabilités
! Je n’ai pas demandé
à…
— Mais tais-toi donc ! C’est
le cas de tout le monde ! Personne
n’a demandé à
être ce qu’il est, imbécile
! Tu crois que ça t’autorise
à te comporter comme ça
!
— Cesse donc !
— Non, toi, cesse ! Ne joue
pas à l’Ange Déchu,
ça ne vaut pas la peine…
— Lucifer…, fit alors
Lord Funkadelistic, absent. Non,
il ne m’intéresse pas.
Je n’ai pas envie de mener
une guerre stérile. Mais
Apollon lui-même n’a-t-il
pas été chassé
de l’Olympe ?
— Qu’es-tu en train
de faire pourtant ? A part mener
une lutte qui n’aboutira nulle
part ! Et si ma mémoire est
bonne, Apollon put retourner sur
l’Olympe, ce ne fut qu’une
période d’exil ! Rien
n’est définitif, sauf
si tu te l’imposes !
— Vas-tu te taire toi aussi
! M’imposer ? Tu
crois peut-être que je m’impose
tout cela ? La perte de Cen…
Tu… Tu… Tu ne sais pas
ce que tu dis ! Toute cette mascarade
est obscène ! se prit-il
la tête à deux mains
dans son premier geste de faiblesse
depuis sa transformation. Obscène
! Bellérophon… Les
humains ne peuvent pas vivre sans
but… Résigne-toi…
Que ce soit la domination, la vengeance,
la quête de la connaissance…
C’est immuable.
— Immuable ? Peut-être
pour de pauvres humains, mais n’es-tu
pas Apollon ? Tu n’es pas
soumis à ces règles
! Tu n’es pas contraint de
les suivre, de les supporter ! C’est
toi qui fait ton choix ! »
Archibald, l’interrompit
à nouveau mentalement la
sorcière. Attention,
vous n’êtes pas un dompteur
face à un fauve ! Pourquoi
le pousser à la lutte contre
vous ? Ce n’est pas le bon
moment. Il est le détenteur
d’attributs que vous ne pouvez
pas…
— Non ! Je ne veux pas entendre
ce genre de discours ! S’il
y a un espoir de le raisonner, aussi
mince soit-il, je le tenterai !
— En courant le risque de
ne pas être épargné
? Vous êtes résolu
à cela ? Avec tout ce que
cela implique ? Vous n’y songez
pas sérieusement !
— Bellérophon…,
les supplanta Lord Funkadelistic
dans leur conversation. Tu parles
beaucoup, mais tu sais si peu…,
et sa voix était brusquement
emplie d’une bonté
amère. Si peu… Apollon
apportait aussi le Châtiment,
foudroyant. »
Esméralda se raidit.
Vous voyez ? Si je trouve la
mort en mission pour mes sœurs,
que je sois maudite si cela m’effraie
! Mais vous deux…
— On se calme, jeune fille
! glosa Archibald, un peu trop serein
au goût de ses voisines. Nous
n’avons pas encore perdu,
que je sache.
— Voilà qui ne
saurait tarder, marmonna la
sorcière, tandis qu’Apollon
brandissait son glaive de lumière.
— Je vous paris le contraire,
rétorqua le jeune homme,
spontanément gagné
par une excitation surnaturelle.
Il y a quelque chose ici, je vous
l’ai dit. Je le sens.
C’est encore plus intense
depuis que j’ai été
aspergé de quelques gouttes
d’eau de la Fontaine ! Je…
C’est comme… Comme lorsque
j’ai réussi à
prendre Alucard à la gorge
sous le coup de la colère
! Je… Je sens que quelque
chose se découvre…
»
Alors, Haine se déploya autour
de Lord Funkadelistic, non pas pour
le couvrir d’une armure, mais
le parer des ailes du cygne.
« Sale petit égoïste
égocentrique ! Prétentieux
! l’invectiva encore Archibald,
n’y tenant plus malgré
lui.
— Tu vas passer avant cette
loque dégénérée
finalement ! »
Et poussant une clameur déchirante,
Apollon traversa les airs, Haine
pointée droit sur Archibald.
Trop rapide cette fois pour que
Kate réagisse ! Mais son
fiancé fut encore plus prompt
: l’Epée de la Chimère
brandie d’une main ferme,
il se jeta sur la garde de Gurthang
de l’autre, bousculant au
passage Esméralda ! Et s’arc-boutant
sur la l’épée
noire, la faisant ployer de toutes
ses forces, il l’arracha du
mur avec une brusquerie qui manqua
de lui démettre l’épaule
! Les deux lames croisées
sur son torse, Apollon et ses chérubins
incandescents ne purent que s’y
figer !
Le temps cessa de s’écouler
un instant, Archibald et Schopenhauer
face à face, parcourus à
l’unisson par des vibrations
semblables, entravés sous
le poids de chaînes adamantines...
Alors, la coupole du Palais de la
Lune éclata sous l’impact,
et la Fontaine de Jouvence vit ses
eaux se déverser sur les
étendues désertiques
qui s’offraient désormais
au soleil levant, pareilles à
une mer de jaspe...
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