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’ambiance
à bord du Jolly-Roger
n’avait rien de commun avec
de festives retrouvailles. Lord
Funkadelistic se tenait à
la poupe du navire, bras croisés,
regard dans le vide à l’abri
de ses lunettes. Il n’en avait
pas bougé depuis que Kate
et Esméralda avaient hoché
la tête, donnant ainsi leur
accord à leur association.
Bien entendu, cela n’avait
pas été de gaieté
de cœur, mais comment agir
autrement étant données
les conditions ? Tenter de partir
avec Archibald, à trois sur
le balai, pour le soigner ailleurs
? Ils perdraient beaucoup de temps…
Sans compter que l’Ennemi
ne se serait-il pas opposer à
leur départ ? Il avait bien
dit qu’il ne s’agissait
que d’une proposition, qu’elle
était à prendre ou
à laisser, mais s’il
décidait finalement de les
contraindre à l’accompagner
? Voilà pourquoi Kate avait
voulu choisir la voie de l’affrontement
direct avec lui. Au moins, la question
serait réglée d’entrée
! La jeune femme semblait particulièrement
remontée et sûre d’elle.
Esméralda avait failli se
laisser convaincre. Le flux d’énergie
magique qui émanait d’elle
avait beau atteindre des sommets,
il n’était pas stable,
et elle demeurait à certains
moments une simple jeune femme.
Toujours aussi déterminée,
mais sans les moyens de ses ambitions.
La sorcière ne voulait pas
courir le risque de la voir blessée
à son tour, si ce n’était
plus… Pour le bien de sa mission,
il ne fallait pas que Kate et son
partenaire se retrouvent exposés
au point de risquer la mort…
C’était malheureusement
loin d’être le cas pour
le moment, et Esméralda avait
l’impression de ne rien pouvoir
y faire ! Certes, c’était
là son rôle d’être
témoin de tous ces évènements
sans devoir faire pencher la balance
d’un côté ou
de l’autre, mais tout de même,
parfois…
Plutôt que de passer à
son tour à l’action,
la sorcière s’était
contenue et avait décidé
de mettre ses talents à contribution
afin de soigner Archibald. Celui-ci
se tordait de douleur sur le pont,
après avoir rampé
jusqu’au bastingage pour s’y
adosser. Mais lorsqu’il vit
Esméralda s’approcher,
loin des bravades qu’il lançait
un moment plus tôt, il la
chassa aussitôt en lui demandant
d’aller s’occuper de
Derek.
« J’ai mal, oui, mais
je ne pense pas être gravement
atteint ! s’écria-t-il.
Il faut soigner Derek en priorité
! Il était déjà
à bout de force lorsque Smee
lui a tiré dessus ! Si jamais
il ne s’en sortait pas, je…
»
Le jeune homme ne put terminer sa
phrase. Il eut soudain l’impression
d’avoir une triple appendicite
au dernier stade. Et dire qu’il
en avait pleuré lorsqu’il
avait neuf ans… Il sentit
Kate le prendre dans ses bras et
le serrer contre elle. Son contact
était chaud et rassurant.
Mais Archibald la repoussa par réflexe,
lorsque son étreinte se fit
trop pressante.
« Désolé…
C’est la douleur, tu comprends…
Ca n’a rien à voir
avec toi. Au contraire, j’aime
bien quand tu te colles à
moi, voulut-il plaisanter.
— Bien sûr, répondit-elle
en lui ébouriffant les cheveux.
»
Ils étaient restés
là à se regarder pendant
plusieurs minutes. Le vaisseau pirate
pouvait bien naviguer où
il voulait, ils avaient d’autres
préoccupations, besoin de
se retrouver tous les deux.
« Je ne pense pas que ça
soit très grave, finit par
dire le jeune homme, cessant d’être
muet. La balle est ressortie…
Si un organe vital était
touché, je crois que je t’aurais
déjà fait mes adieux.
— Ce n’est pas drôle.
— Non, c’est vrai, en
convint Archibald. Excuse-moi. A
mon avis, je peux attendre quelques
heures sans problème, mais
je ne pourrai pas vous aider…
De toute façon, ça
ne me dit rien du tout cette histoire
d’alliance, si tu veux mon
avis ! bougonna le jeune homme.
Et qui est cet Alucard d’abord
? Lord Funkadelistic serait le chienchien
de quelqu’un ?
— Tu ne serais pas en train
de faire le petit grognon ? rit
timidement la jeune femme.
— Mais, enfin, Kate ! fit
son fiancé, gêné,
le rouge lui montant aux joues.
Ce n’est vraiment pas le moment…
Tu ne crois pas qu’on pourrait
remettre ça à…
— Il serait dommage que le
héros de l’histoire
manque à l’appel »,
fit une voix railleuse derrière
eux.
Archibald leva les yeux vers Lord
Funkadelistic, apparu sans bruit
près de Kate.
« Tiens, tu as fini ta séance
de méditation ? Tu es frais
et dispo maintenant ? »
Un instant, la colère illumina
les verres de lunettes de l’Ennemi.
Mais une résolution plus
puissante encore que son courroux
prit le dessus et, finalement, l’emporta.
« Alors, vous allez pouvoir
le soigner, oui ou non ? demanda-t-il
à la jeune femme.
— Pour ta gouverne, je ne
suis pas un outil, contrairement
à ce que tu m’avais
dit, réagit le plus vite
le jeune homme. Si tu es si pressé
de me voir sur pieds, pourquoi tu
ne m’aides pas ?
— Je ne peux pas, répondit
Lord Funkadelistic comme si cela
allait de soit. Puis, d’un
ton qui trahissait le mal qu’il
avait à reconnaître
cela : je vais devoir faire appel
à toute la puissance dont
je dispose. En deux fois. Il n’existe
pas d’autre alternative. Je
suis désolé pour toi
Bellérophon, mais tu vas
devoir te passer de moi.
— Ne t’en fais pas,
c’est déjà la
meilleure nouvelle que j’ai
entendue de la soirée ! J’avoue
que ça me plaît assez
de te voir venir mendier de l'assistance.
Tu te donnes de grands airs, mais
tu n’es que…
— Le loup-garou ne va pas
bien, les interrompit Esméralda,
avant que la tension ne grimpe encore.
Archibald avait raison, le coup
de feu est bien plus grave dans
son cas. Il a perdu beaucoup de
sang, et pour le moment, il est
toujours inconscient. Il a vraiment
été touché
au plus mauvais moment…
— C’était un
loup-garou ? nota Lord Funkadelistic.
Intéressant… Je n’aurais
pas imaginé que le Doyen
tombe si bas pour engager des recrues
pareilles… Tant pis pour lui.
Il n’entrait pas dans mes
calculs de toute façon.
— Tu es vraiment une belle
enflure ! grogna Archibald.
— Oh, s’il te plaît
Bellérophon, je n’ai
plus le temps de répondre
à tes compliments. L’animal
de compagnie du Doyen m’importe
peu. Et vous aussi, vous devriez
l’oublier pour le moment !
s’emporta-t-il soudain. Qu’il
survive ou pas importe peu si Tepes
s’approprie la Fontaine de
Jouvence ! Est-ce que vous ne vous
en rendez pas compte ? »
Les trois autres demeurèrent
muets, le fixant sans trop savoir
comment réagir après
cet éclat. Excepté
Archibald, pour qui geindre misérablement
paraissait une bonne option étant
donné la façon dont
ses côtes le faisaient souffrir.
« Vous n’avez qu’à
lui trouver un endroit plus convenable
qu’étendu sur le pont,
se reprit Lord Funkadelistic, plus
calme à nouveau. Crochet
devait bien avoir une couche confortable
dans sa cabine. Transportez-le là-bas.
— Et ensuite ? On le laisse
crever sur cette paillasse ? répliqua
encore Archibald, serrant les dents.
— Je suis certain qu’une
sorcière saura le soigner…,
se contenta de répondre l’Ennemi.
Ou alors, vous avez bien changé
! s’adressa-t-il directement
à Esméralda. Peut-être
avez-vous égaré vos
talents à force de Sabbats…
— Tu as vraiment des problèmes
question relations humaines, toi
! Je ne sais pas comment tu vois
ça, mais ce n’est pas
la meilleure façon de t’adresser
à ceux qui sont censés
se battre à tes côtés
?
— Des outils, Bellérophon,
seulement des outils », répliqua
Lord Funkadelistic en s’éloignant
à pas lents.
Esméralda repartit sans mot
dire au chevet de Derek, après
avoir demandé à Kate
de lui donner un coup de main pour
le déplacer selon les indications
de leur exaspérant allié.
« Tout à l’heure,
je n’ai pas pu m’en
empêcher, c’était
plus fort que moi, se confia tout
à coup la fiancée
d’Archibald, tandis qu’elles
se dirigeaient vers la cabine de
Crochet.
— C’est ce que j’ai
vu… Mais ce n’est pas
toi qui a poussé Crochet
et son second dans le vide…
Avec l’arrivée de Schopenhauer,
tu t’es reprise, et ils se
seraient simplement retrouvés
prisonniers, si Smee n’avait
pas cédé à
ses peurs. »
Kate fit la moue, visiblement pas
convaincue, mais préférant
garder le silence à ce sujet.
Il y avait plus crucial pour l’instant.
Elle ne connaissait pas du tout
le blessé qu’elle secourait,
mais sa survie était plus
importante que ses états
d’âme. Ouvrant la porte
d’une formule magique, elles
pénétrèrent
dans la cabine recherchée.
Effectivement, Crochet avait des
goûts de luxe, et son espace
privé était un véritable
capharnaüm, où régnait
les horloges et pendules en tous
genres. Toutes avaient été
scrupuleusement démontées
cependant. Mais entre deux carillons,
le lit était bien là,
grand et moelleux. De plus, par
chance, les draps semblaient frais
! Derek n’en apprécierait
certainement pas le confort dans
de telles conditions, toutefois,
c’était toujours mieux
pour lui que les lattes de bois
moisies de crasse du pont supérieur.
Lorsqu’elles le déposèrent
sur le lit, il le tacha immédiatement
de son sang.
« J’espère qu’il
va s’en sortir…, murmura
Kate.
— Je ferai tout mon possible
en tous cas. Sa blessure pouvait
difficilement être pire. Une
artère a été
touchée Il faudrait que je
puisse préparer une décoction
bien précise, mais je ne
pense pas dénicher tous les
ingrédients dont j’aurais
besoin à bord de ce vaisseau.
La magie seule ne le sauvera pas.
— De… De combien de
temps dispose-t-il ?
— Voyons… L’aube
est proche… Si nous ne pouvons
pas la ramener en Terre de Féerie
avant midi… Je crains fort
que… »
Esméralda baissa la tête,
dansant maladroitement d’un
pied sur l’autre. Elle aurait
aimé pouvoir se cacher pour
de bon derrière son balai…
En théorie comme en pratique,
c’était possible, mais
une fois plongée dans la
réalité…
Kate sentit que rester avec la sorcière
ne pourrait que les rendre encore
plus mal à l’aise toutes
les deux, aussi remonta-elle pesamment
vers le gaillard d’avant.
Tout de suite, elle chercha des
yeux Archibald, qui avait encore
changé de place. Lord Funkadelistic,
lui, ne semblait pas avoir agi de
même, encore et toujours immobile
et isolé, au loin devant
tous les autres. La jeune femme
se détourna aussitôt
de lui pour s’asseoir près
de son fiancé.
« Bon, je sais bien que tu
es douillet, mais il va falloir
songer à s’occuper
sérieusement de ta blessure
! le sermonna-t-elle d’une
voix beaucoup plus assurée
en apparence qu’elle ne l’était
réellement.
— Je sais, je sais, j’y
réfléchis depuis tout
à l’heure, fit Archibald
avec un sourire forcé.
— Ah oui ? C’est très
bien, mais ce n’est pas cela
qui te guérira ! »
Le jeune homme haussa les épaules,
et regretta presque aussitôt
ce geste tant il le fit souffrir.
« Je suis bien d’accord,
mais je ne vois pas ce que je peux
y faire… Je crois que ça
se saurait, dit-il en tortillant
son épée redevenue
bague à son doigt, s’il
suffisait de brandir le poing et
de crier par l’Epée
de la Chimère, je détiens
la force toute puissante ! »
Archibald n’alla pas plus
loin dans sa supplique sarcastique.
Ajoutant le geste à la parole,
il attendait le douloureux contrecoup
suite à ce nouveau mouvement
brusque, lorsqu’au contraire,
une étrange lueur pourpre
enveloppa sa bague, avant de s’étendre
peu à peu autour de lui.
« Mais… Qu’est-ce
que c’est que ça ?
Je… »
Le jeune homme croisa le regard
de Kate, mais elle non plus ne paraissait
pas savoir ce qui se produisait.
Comme immédiatement attirée
par ces effluves magiques, Esméralda
réapparut sur le pont, et
Lord Funkadelistic lui-même
les considéra quelques secondes.
Soulevé par une force qui
n’était pas sienne,
Archibald se redressa, le dos bien
droit, debout. La poussière
de rubis était descendue
sur lui, miroitante comme si elle
était traversée par
les rayons purpurins du soleil couchant.
« Mais c’est que ça
chatouille ! gloussa le jeune homme
lorsque cette émanation inattendue
se glissa sous ses vêtements.
— Dîtes-lui de soigner
votre blessure ! ordonna la sorcière,
pressante.
— Comment ?
— Dîtes-lui vous dis-je
! Parlez-lui ! Vous aimez bien ça,
parler, alors qu’est-ce que
vous attendez ? »
Constatant que Kate était
d’accord, le jeune homme s’exécuta.
Aussitôt, une intense chaleur
lui envahit le côté,
jusqu’à devenir brûlante
à l’endroit exact de
sa blessure. Cette douleur rivalisait
avec celle causée par la
balle du mousquet, mais après
un court tambourinement de battements
de cœur, elle commença
à disparaître progressivement,
entraînant avec elle toute
forme d’élancement.
« On dirait bien que ça
marche », souffla Archibald
avec les yeux ronds.
Et en effet, sa blessure semblait
à présent en être
au dernier stade d’une complète
et parfaite cicatrisation.
« Cet artefact est vraiment
stupéfiant… Et dire
qu’il ne faisait pas partie
de vos Sept Objets Magiques…,
fit la sorcière avec une
franche admiration. Il faudra que
vous me laissiez l’étudier
un jour.
— Au moins, vous êtes
directe, vous. »
Le jeune homme procéda à
quelques étirements, traversa
à moitié le pont à
cloche-pied… Il allait bien,
c’était un fait. Grâce
aux pouvoirs de l’Epée
de la Chimère. Un héritage
qui démontrait son intérêt
même si Archibald aurait préféré
qu’on lui laisse de quoi mener
une vie de rentier, plus en adéquation
avec son tempérament…
Quoiqu’étant donné
ce qui venait de se passer, c’était
un choix finalement beaucoup moins
évident. Archibald soupira.
Il était loin d’avoir
eu le temps de récupérer,
depuis qu’il était
arrivé au Royaume des Confiseries
! Les évènements s’enchaînaient
sans relâche, de plus en plus
vite. Et ce n’était
pas la peine de réclamer
une pause… Ils ne pouvaient
pas espérer un retour en
arrière maintenant. Ils n’avaient
plus qu’à avancer droit
devant, en croisant les doigts,
sans se tourner les pouces.
Voilà qui promettait d’être
ardu.
Sans crier gare, Kate lui sauta
au cou.
« Je suis si contente !
— Et moi aussi, renchérit
Lord Funkadelistic, caustique. Enfin,
tu as su te servir de quelque chose,
Bellérophon. Je commençais
à croire qu’avec ton
tempérament de rustre, tu
emploierais cet artefact uniquement
pour te battre. Comment, je t’agace
? ricana-t-il. Qu’est-ce que
tu vas faire ? Te jeter sur moi
? »
Pour une fois, Archibald ne cilla
pas, sa fiancée toujours
serrée contre lui, sans risquer
de lui faire mal désormais.
« Tu me parais passablement
plus aigri que d’habitude,
mon grand ! répliqua-t-il
sans broncher. Si c’est pour
dire des choses pareilles, tu ferais
aussi bien de repartir à
la proue, jouer à je suis
le roi du monde ! »
Lord Funkadelistic se contenta tout
d’abord d’un sourire
retors.
« C’est ton père
qui a fait de toi un arrogant ?
»
Le futur des tribulations toutes
entières de leur expédition
à venir aurait pu basculer
en cet instant. Mais Kate s’agrippa
plus fort au jeune homme. Et celui-ci
se laissa bercer, occultant la rage
– primaire peut-être,
et alors ? – qui avait manqué
de le surprendre.
« Non, tu ne m’auras
plus comme ça. Je ne sais
pas exactement ce que tu espères,
mais je ne te laisserai pas le plaisir
de me voir répondre à
tes attaques, aussi basses soient-elles.
— C’est vrai, Schopenhauer,
vous feriez mieux de nous renseigner
sur Tepes », trancha Esméralda.
Son intervention fit sur le champ
descendre la pression, pourtant
à couper au couteau, et plus
épaisse qu’un nœud
de marin. L’Ennemi se détourna,
dissimulant sa soudaine confusion
en remontant ses lunettes.
« Les sorcières ne
seraient-elles pas mieux informées
que moi ? ne put-il pourtant s’empêcher
de rétorquer.
— Peut-être, mais nous,
nous n’avons jamais collaboré
avec lui, fit Esméralda avec
un reniflement méprisant.
Sur ce, je vous salue pour l’instant,
je n’ai pas fini de préparer
mon filtre pour le loup-garou.
— Quand ce sera fait, il faudrait
penser à utiliser ton balai
pour nettoyer un peu ce navire !
» la titilla Archibald.
La sorcière à la chevelure
auburn lui darda un sourire complice,
et répondit encore avant
de repartir pour la cabine.
« Mais bien sûr…
Je suis sûre qu’un mâle
comme vous rêverait de voir
ça… Si vous voulez,
vous pourrez rendre visite à
votre camarade », ajouta-t-elle
plus sérieuse.
Le jeune homme fit oui de la tête,
brusquement rappelé à
la gravité de la situation.
Le Jolly-Roger avait de
plus à présent laissé
derrière lui la mer de nuages
dont il avait bravé la houle
une bonne partie de la nuit. Lord
Funkadelistic disposait certainement
d’un sort qui les isolait
de températures proprement
glaciales et leur permettait de
traverser le vide intersidéral
à l’abri dans une bulle
d’air… En cet instant,
ils auraient pu se repérer
au sextant d’autant plus facilement
qu’ils se trouvaient plus
près des étoiles qu’aucun
autre vaisseau battant n’importe
quel pavillon ne l’avait jamais
été. Cependant, ils
n’en avaient pas besoin. Schopenhauer
savait parfaitement où il
se rendait, toutes voiles dehors
cap sur la Lune.
Accoudé à l’écoutille
principale, Archibald observait
justement la Terre à l’opposé.
L’un de ses rêves d’enfance
était de devenir cosmonaute,
pour pouvoir découvrir ainsi
son monde. Si on lui avait dit que
ce serait par le biais d’une
aventure ayant cours précisément
dans les contes qu’il lisait
à l’époque…
« Kate…, fit-il à
la jeune femme venue le rejoindre.
Tu le connais toi alors, ce Tepes
? Et Schopenhauer, le nom de famille
de Funkadelistic. Certaines choses
sont plus claires pour moi, mais
d’autres sont complètement
inédites !
— Tepes est le nom de famille
d’Alucard. C’est le
fils caché de Dracula. Lorsque
son père a été
tué par les forces de la
Tour, on a cru qu’il était
mort lui aussi, sans pour autant
retrouver son corps. En réalité,
il semble qu’il ait patiemment
attendu dans l’ombre, reconstituant
ses forces. Mais pour être
en mesure de frapper aussi vite
et aussi fort à présent,
il a dû fatalement bénéficier
d’une aide extérieure.
Une aide redoutable et bien plus
terrible qu’il ne l’est
lui-même.
— Et Lord Funkadelistic oeuvrait
de concert avec lui tant que leurs
partitions étaient accordées…
— C’est juste.
— Cendrillon était
bien sa fiancée ?
— Oui. Après le vol
des Objets Magiques et sa capture,
la Tour prétend qu’il
s’est enfui en l’assassinant…
Mais tu auras deviné que
la vérité est toute
autre, je le crains. »
Le jeune homme lui coula un regard
interrogateur.
« Tu racontes tout ça
avec tellement de naturel. Je me
demande vraiment si c’est
bien toi que j’ai en face
de moi… Tu as l’air
bien plus à l’aise
que moi là-dedans !
— Oh, Archibald… Ne
dis pas des choses pareilles. Tiens,
regarde, je suis bien toujours la
même, j’ai le vertige
! »
Et Kate fit mine d’être
malade en regardant par-dessus la
rambarde du navire. Le jeune homme
éclata de rire, toujours
surpris que ses côtes ne le
dérangent déjà
plus, et l’attrapa par les
épaules.
« Je ne sais pas ce qui nous
attend là-haut, mais si jamais
nous ne pouvions pas… »
Il se tut en voyant que Lord Funkadelistic
approchait d’eux une nouvelle
fois.
« Diane… Pourrais-tu
me prêter ton arc. »
Archibald comme la jeune femme se
raidirent. Mentionner le nom de
la déesse de la chasse pour
appeler Kate les mettait tous les
deux dans la gêne. Et qu’elle
était maintenant cette insolite
requête ? Devant leur silence,
l’Ennemi lui-même paraissait
quelque peu désorienté.
Et ce qu’il ajouta, alors
que le Jolly-Roger tanguait
maintenant sur les crêtes
de vagues irisées, n’était
pas fait pour moins les troubler
!
« Vous… faîtes
vraiment un très joli couple.
Je…
— Merci, ne put se retenir
Archibald, le premier surpris de
répondre à Lord Funkadelistic.
— Inutile de me remercier
», écarta-t-il d’une
main les paroles d’Archibald.
Puis il se fendit d’un soupir
trahissant une lassitude amère
qui devait lui peser depuis des
années déjà…
Archibald était convaincu
qu’il n’avait pas menti
ni ne s’était moqué
d’eux en disant cela. Il avait
été sincère,
une première avec eux en
dehors des moments où la
colère parlait par sa bouche.
« Bon… Nous approchons
de la barrière de protection
qu’Alucard a dressée.
Je n’aurais pas dû être
capable de la briser. Mais les choses
ne sont plus ce qu’elles étaient,
précisa-t-il avec un sourire
morbide. Si nous agissons vite,
j’ai des chances d’en
venir à bout. Mais j’ai
besoin de l’arc de Diane.
— Et pas de ses flèches
? »
Toujours aussi bizarrement, l’Ennemi
ne s'irrita pas des questions d’Archibald.
« Non, les flèches
ne me serviraient à rien.
Elles ne touchent leur cible que
si c’est la main de Diane
qui les tire. S’il vous plaît,
l’arc… »
Kate, sans plus attendre, tendit
son arme à Lord Funkadelistic.
Celui-ci s’en saisit délicatement,
la remerciant d’un imperceptible
signe de tête.
« S’il avait demandé
le balai d’Esméralda,
ça aurait eu moins de standing
qu’un arc… »
Sa fiancée fut la seule à
entendre, Schopenhauer s’étant
déjà déplacé
à l’autre extrémité
du navire, un pied sur la base de
la figure de proue. Ainsi en équilibre,
il banda l’arc, sans effort
apparent et pourtant avec une tension
extrême, et Haine apparut
là où aurait dû
être encochée une flèche.
La lame de ténèbres
mouvantes se mua d’ailleurs
en un projectile longiligne et racé.
Une aiguille de nuit, plus sombre
encore que les cieux d’une
noirceur assourdissante qui les
entouraient désormais de
toutes parts. Voilà. Il pouvait
voir la chape cristalline dont Alucard
avait recouvert les cieux. Elle
miroitait devant lui comme une aurore
boréale géante. Bien
entendu, il avait menti à
Bellérophon et aux autres.
Quoiqu’il fasse, il n’avait
pas les pouvoirs pour la briser
entièrement. Tout ce qu’il
pouvait escompter, c’était
ouvrir une brèche, suffisamment
longtemps pour que le Jolly-Roger
s’y engouffre…
Lord Funkadelistic se pencha d’une
poignée de degrés
en arrière, comme s’il
visait maintenant quelque chose
au-dessus du navire volant.
« Décidément,
il aime prendre la pose avec son
couteau multifonctions, lui…
», grommela Archibald, presqu’amusé,
mais sans quitter des yeux les moindres
faits et gestes de l’Ennemi.
S’attendant à une réaction
de la part de Kate, il fut surpris
de remarquer que la jeune femme
s’était éloignée
sans bruit, petite souris assise
près du gouvernail, les bras
autour de ses jambes repliées…
« Qu’est-ce qui se passe
? s’enquit le jeune homme,
soudain inquiet.
— Rien, rien… J’ai
peur, Archibald, se confia finalement
Kate. Peur ! J’ai beau faire,
je n’arrive pas à penser
autrement !
— C’est normal, tu sais…
Moi aussi, j’en n’en
mène pas large, répondit
son fiancé avec un clin d’œil.
Puis, lui chuchotant doucement à
l’oreille. Now that you're
mine, I'll find a way of chasing
the sun. Let me be the one that
shines with you,
— in the morning when you
don't know what to do… »
Entendre les paroles de sa chanson
préférée parut
apaiser la jeune femme. Elle adressa
un sourire reconnaissant à
Archibald, et tout à coup…
l’attira contre elle et l’embrassa
fougueusement.
« Eh bien… Je…,
tenta de dire celui-ci lorsque Kate
le libéra de son étreinte,
essoufflé comme après
un huit cents mètres.
— J’en avais envie.
Ca faisait trop longtemps »,
dit-elle simplement tout en le tirant
de l’embarras.
Archibald enlaça la jeune
femme tout en la relevant. Et Lord
Funkadelistic les croisa, chancelant,
hagard. Il tenait l’arc de
Diane entre ses mains, mais sa prise
n’avait rien de solide. Au
contraire, il tremblait…
« Voilà. C’est
fait, je vous rends votre arc, comme
promis. Il faut que… j’aille
me reposer. Nous n’allons
plus tarder à arriver.
— Le bouclier a sauté
?
— Eh oui, Bellérophon,
je viens de te dire que c’était
fait. Désolé, ça
manquait d’explosions multicolores…
Tepes a toujours été
discret, c’est là l’un
de ses atouts. Il n’allait
pas tout à coup dresser une
voûte en briques rouges !
Mais ne t’en fais pas, si
tu rêves de destructions et
de détonations, tu en auras
certainement pour ton argent, très
bientôt !
— Ce n’est pas ce que
je voulais dire… »
Lord Funkadelistic enleva ses lunettes
d’un geste brusque et se massa
vivement les tempes.
« Je le sais bien ! Je dois
le… Je dois le réduire
en charpie ! C’est l’unique
moyen, il ne reviendra jamais en
arrière ! Vous ne vous rendez
pas compte de quoi il est capable
! Et Hadès est avec lui !
C’est Hadès ! lâcha-t-il
avec un cri sourd. Je ne veux pas
! s’empêtrait-il, au
bord de la nausée. Je ne
veux pas la perdre à nouveau…
»
Schopenhauer donnait l’impression
d’être sur le point
de s’effondrer sur lui-même,
sur tous les plans. A bout. Il était
à bout, depuis si longtemps…
Alors, Archibald lui tendit la main.
« Je ne sais pas si je serai
gagnant dans cette histoire, ou
si je suis trop bonne pâte,
mais… Je te promets qu’on
la sauvera, ta Cendrillon ! Et puis,
si la Fontaine de Jouvence peut
lui éviter un lifting, ça
sera chouette ! »
Lord Funkadelistic cligna des yeux.
On aurait dit un animal habitué
à la vie nocturne et se retrouvant
soudain en plein jour. Il n’ajouta
rien au sujet de sa belle, toutefois...
« Il faut que je reconstitue
mes forces pendant qu’il est
encore temps. Je vais dans la cabine
du capitaine. Vous n’aurez
qu’à venir me réveiller
lorsque nous approcherons de notre
destination.
— Et… comment saurons-nous
que nous approchons de ton repère
?
— Je vous enverrai la sorcière.
Leurs services de renseignements
doivent bien être au courant,
malgré toutes mes précautions.
Dans le cas contraire, je la tiendrai
informée. »
Ils se quittèrent en ces
termes. Le Jolly-Roger
naviguant désormais librement
vers l’astre laiteux qui,
à chaque coudée stellaire,
occultait un peu plus leur horizon…
« Nous voilà
en vue du Lac des Songes ! »
s’exclama moins de deux heures
plus tard Archibald, pointant du
doigt la dépression poussiéreuse.
Le jeune homme ne se trompait pas.
Lentement, le vaisseau pirate avait
quitté le vide spatial, se
rapprochant de la surface de la
Lune tout en décrivant une
large ellipse comme trajectoire
choisie. Il s’agissait d’une
volonté impérieuse
de Lord Funkadelistic, qui ne voulait
pas accoster trop près de
son Palais. Même si cela devait
d’autre part leur faire prendre
du temps en devant le rallier sans
le bateau. Il redoutait par-dessus
tout qu’un assaut trop brusque
précipite les décisions
funestes d’Adrian Farenheigts
Tepes. Bien entendu, il devait maintenant
savoir que son voile de protection
n’avait pas supporté
le choc infligé par le coup
de boutoir de Haine, et tout pouvait
être déjà perdu
pour Cendrillon… Malgré
cette décision proprement
déchirante à effectuer
en son âme et conscience,
Lord Funkadelistic paraissait avoir
recouvré toute sa contenance
lorsqu’il était reparu
sur le pont supérieur.
« Bellérophon, je compte
sur toi pour ne pas tenter une blague
en posant le pied sur le sol. Pas
de déclaration bizarre ou
de jeu de mot, pour une fois…
— Oh, pourquoi faire de toute
façon ? répliqua le
jeune professeur. Tu sais, je suis
limite blasé ! J’ai
vu des tonnes de reportages télés,
j’ai lu des bandes dessinées…
Non, aller sur la Lune, c’est
d’un banal ! »
Si l’Ennemi saisit l’ironie
débordante d’Archibald,
il n’en laissa rien paraître,
se désintéressant
totalement de lui pour superviser
le mouillage du navire… L’ancre
s’abattit sans bruit sur le
sol, aussitôt à demi
enterrée sous la poussière
grisâtre.
« Surtout, restez près
de moi durant la traversée.
Nous devrons marcher. A plus de
cinq pas de moi, je ne pourrai pas
assurer votre protection, pour ce
qui est de l’air… »
Kate et Archibald acquiescèrent.
Il était convenu que la sorcière
demeure un moment de plus sur le
Jolly-Roger, afin d’accorder
les meilleurs chances de survie
à Derek. Puis, elle devait
les rejoindre par ses propres moyens,
les rattrapant à l’aide
de son balai. L’important
était qu’ils soient
réunis au moment de pénétrer
dans le palais de pierre de Lord
Funkadelistic. En prévision
de tout cela, chacun s’affairait
aux ultimes préparatifs d’un
abordage bien différent là
encore de tout ce qu’ils avaient
pu voir ou vivre. Un vieux galion
aux voiles en lambeaux, échoué
dans une crique lunaire, à
l’ombre des étoiles
nues…Près de la barre,
trois jeunes gens vérifiant
que tout était en ordre,
autant que cela pouvait être
permis en de telles circonstances,
sans échanger plus de mots.
Tout avait été dit.
Il n’y avait plus d’alternative
autre que de tenter de remporter
la victoire.
Retrouver Cendrillon pour l’un.
Protéger le monde des contes
pour l’autre.
Sauvegarder la Fontaine de Jouvence…
Lord Funkadelistic, lui, ne tendait
que vers un seul objectif. Et il
s’impatientait de l’atteindre
enfin.
« Il faut nous hâter.
— Je suis prêt, lui
assura Archibald.
— Tu es certain que tu as
besoin de ce bandana ? demanda timidement
Kate.
— Je l’aime bien, et
je ne vois pas ce que ça
peut changer pour vous, fit le jeune
homme en retour, la faisant craquer
d’un sourire. C’est..
une sorte de trophée, rien
de plus ! ajouta-t-il encore en
nouant solidement ledit bandana
derrière sa tête.
— Bien… Quand mademoiselle
en aura terminé avec sa garde-robe,
peut-être pourrions-nous y
aller ? le rabroua Lord Funkadelistic.
— Trop aimable, ma chaperonne
! Même lunettes et même
sale caractère que Liam Gallagher,
le top ! »
Lord Funkadelistic n’eut pas
à lui faire sentir son mépris
d’un geste ou d’un chuchotement,
ni même l’occasion de
fulminer. Il était déjà
à terre.
« A notre tour d’alunir…
», dit Archibald pour détendre
l’atmosphère.
Un coup d’œil en contrebas
suffit à lui démontrer
que l’Ennemi n’attendrait
pas plus de quelques secondes encore.
Le fait de le laisser aller seul
à la mort avait indéniablement
quelque chose de tentant lorsqu’il
pensait au sort qu’il avait
infligé à son père…
Mais s’ils n’associaient
pas leurs forces maintenant, ils
seraient tous perdants.
« Et ce n’est pas la
peine d’appeler Houston pour
les prévenir qu’on
a un problème… »
fit-il pour lui-même.
Kate bondissant à sa suite,
ils se retrouvèrent aux côtés
de Lord Funkadelistic, posant pour
la première fois le pied
sur la Lune sans que cela les fasse
vraiment rêver. Ce n’était
pas le meilleur moment pour donner
dans le lyrisme, leur nouvel allié
n’avait pas tort… Même
s’ils se trouvaient encore
dans l’ombre devenue presqu’amicale
du Jolly-Roger, le paysage
délavé et désolé
jouait déjà sur leur
moral. Silhouettes minuscules perdues
dans une plaine désertique
paraissant s’étendre
dans toutes les directions, ils
se sentaient de plus littéralement
écrasés par le poids
de l’immensité de la
voûte céleste. Du moins,
Archibald et sa fiancée,
qui se tenaient par la main pour
se donner du courage. Lord Funkadelistic
les précédait de deux
pas, sans se retourner une seule
fois vers eux. Preuve de confiance
ou désintérêt
teinté de mépris ?
« Nous ne sommes pas très
loin. Restez sur vos gardes, même
si je ne pense pas que nous aurons
droit à des éclaireurs,
finit-il tout de même par
rompre le silence.
— Nous aurions pu nous servir
des batteries de canons du navire
pour obliger Alucard à négocier.
— Ce type de manœuvres
grossières n’est d’aucune
efficacité contre quelqu’un
comme lui. Ne me dis-pas que tu
parlais sérieusement d’ailleurs
?
— Je dois avouer que ça
ne me paraissait pas plus absurde
que de penser que Tepes a emmené
la Fontaine de Jouvence avec lui
chez toi, comme une gourde…
— Tu devrais savoir que les
apparences sont parfois trompeuses,
rétorqua du tac au tac Lord
Funkadelistic.
— Oui, oui… L’habit
ne fait pas le moine et tant va
la cruche à l’eau,
c’est très bien tout
ça… »
Ils préférèrent
d’un accord tacite continuer
à avancer en silence. Kate
était en apparence toujours
la plus nerveuse des trois, ne pouvant
s’empêcher de porter
régulièrement sa main
libre sur son arc ou ses flèches.
Si l’Ennemi avait la triste
habitude d’arpenter ces lieux
sélènes, la jeune
femme se sentait quant à
elle particulièrement oppressée.
L’horizon mangé de
pics déchiquetés,
cette pâleur anthracite qui
rongeait tout… Oui, c’était
la Lune, il ne pouvait pas en être
autrement de sa surface. Toujours
grâce à Lord Funkadelistic,
ils se déplaçaient
néanmoins comme sur Terre,
et non pas sous le coup d’une
pesanteur plus faible.
Enfin, le Palais de la Lune se dressa
devant eux, à l’orée
du Lac des Songes. Schopenhauer
ne manifesta pas le moindre temps
d’arrêt, mais ce n’était
pas le cas de Kate et son fiancé.
Archibald songea tout de suite à
un Tadj Mahall à la magnificence
redoublée. La richesse architecturale
de la demeure de Lord Funkadelistic
dépassait tout ce qu’il
avait pu voir, mélangeant
les styles et les époques,
sans jamais tomber dans l’excentrique,
gigantesque édifice baroque
! Un sentier sinueux descendait
à flanc de colline…
A mesure qu’ils s’approchaient
de l’entrée, tout aussi
monumentale, une foule de nouveaux
détails s’accumulaient
sous les yeux d’Archibald.
Une forme de respect pour Lord Funkadelistic
naquit en lui. S’il y avait
bien une chose qu’il était
impossible de lui retirer, c’était
que son amour pour Cendrillon ne
pouvait être que sincère
et dévorant.
Sur le seuil immaculé, une
urne, jarre de jade somptueusement
ouvragée. Un billet y était
attaché, d’un filet
d’or fin.
Lord Funkadelistic s’en saisit.
Lorsqu’il souleva le couvercle
richement orné, son existence
toute entière bascula dans
le chaos absolu…
Et son âme se fêla.
Le Doyen observait
toujours l’avancement des
troupes adverses. Etonnamment, ils
n’étaient pas encore
passés à l’offensive,
se contentant de se mettre paresseusement
en rangs bien définis. Les
cyclopes semblaient destinés,
pour l’instant, à s’occuper
du maniement des machines de guerre.
C’était une décision
on ne peut plus logique, puisque
ces géants à l’œil
unique étaient capables d’abattre
le travail de cinq hommes sur une
baliste. Les centaines de torches
brillaient encore avec ardeur dans
la nuit. Les premières lueurs
du jour étaient encore trop
lointaines pour commencer à
les faire pâlir… L’aube
risquait de se faire attendre encore
longtemps. Bien trop longtemps.
Leurs adversaires n’avaient
pas encore demandé à
parlementer, comme s’ils n’avaient
aucune condition à poser.
Le feraient-ils ? Etaient-ils disposés
à argumenter autour de la
question d’une reddition ?
Les éclaireurs de la Tour
avaient confirmé au Doyen
ce qu’il avait tout d’abord
noté avec incrédulité.
La bande armée d’Adrian
Farenheigts Tepes n’avait
pas pris la peine de dresser un
camp, même de fortune. Ils
ne comptaient donc pas s’engager
dans un siège de quelque
durée que ce soit, mais simplement
tout balayer sur leur passage, en
une seule fois. Et, en cette nuit,
la Tour du Savoir Secret Salvateur
pouvait très bien s’écrouler.
Songeant que Peter Pan était
parti en reconnaissance aérienne,
le Doyen se dit qu’ils étaient
décidément privés
de leurs meilleurs éléments,
quand ils en auraient eu le plus
besoin. Lacyon ou le Marquis de
Carabas n’étaient pas
là, Bellérophon non
plus, évidemment. Quant à
Derek, il n’avait donné
aucune nouvelle depuis son arrivée
chez le Roi Nougat. Pourquoi fallait-il
que toujours plus de remords pèsent
sur ses épaules ? Le Royaume
des Confiseries n’était
pas en mesure de venir à
leur secours, tant l’île
volante de Tepes avait dû
semer la panique. C’était
donc à Miss Indrema de parvenir
à contacter la meute de JR,
mais en attendant, elle non plus
n’était pas là
pour se battre.
Et c’était dans l’immédiat
le plus urgent qu’il leur
fallait opposer des combattants
à leurs ennemis. Le Doyen
vit le visage de Lord Funkadelistic
apparaître devant lui. Une
fois de plus, il ne s’agissait
que d’une soudaine hallucination,
aussi vite disparue qu’elle
surgissait. Le vieux sorcier avait
eu un mauvais pressentiment à
peine le soleil disparu derrière
l’horizon. Cette nuit serait
âpre et vénéneuse.
Comme lorsque… Lorsque celui
qu’il appelait désormais
l’Ennemi avait tenté
de prendre la fuite après
avoir été une première
fois capturé alors qu’il
avait dérobé les Sept
Objets Magiques des Contes pour
sa propre quête de pouvoir
et de gloire… Sur ce point,
le Doyen ne s’était
pas trompé, il en était
persuadé. Lord Funkadelistic
avait trop d’ambitions troubles
pour demeurer plus longtemps sur
le droit chemin, malgré tout
ce qu’il avait pu faire pour
l’y maintenir.
Mais il avait aimé Cendrillon.
Oh, oui, il l’avait chérie
tendrement. Et lui n’avait
pas su s’en rendre compte.
Il avait eu la jalousie d’un
père pour son enfant. Et
plus encore… Si seulement…
Si seulement il avait su se maîtriser.
Faire preuve de la sagesse que l’on
attendait de quelqu’un comme
le Doyen de la Faculté !
Tous, autant qu’ils étaient,
n’en seraient certainement
pas là aujourd’hui.
Peut-être que Lord Funkadelistic,
le plus grand espoir de la Tour
pour unir enfin les deux mondes,
aurait été présent
en cet instant à ses côtés,
pour le seconder ! Avec lui…
La victoire aurait été
d’ores et déjà
assurée, avant même
les combats. Le Doyen se vit donner
l’accolade à celui
qu’il avait tant apprécié.
Il se vit recueillir Adrian Farenheigts
Tepes au lieu de le considérer
simplement comme mort et faire de
lui quelqu’un d’estimable
sans pour autant lui cacher la vérité
sur son père et le pourquoi
de sa disparition…
La vérité. Elle avait
été si dure tant de
fois… Le vieux sorcier baissa
la tête.
« Abraham, qu’as-tu
fait… »
Au rez-de-chaussée
de la Tour, quittant cet asile par
une sortie dérobée,
le Prince Charmant menait la première
charge. Son cheval blanc se cabra
avec plus de fougue que le blond
professeur ne l’aurait voulu,
et il fit face aux lignes ennemies.
Les dizaines et les dizaines d’Arès
et d’Eris qui se tenaient
devant lui l’arme au poing
étaient selon toutes apparences
confondus de voir jaillir de nulle
part un adversaire solitaire, étendard
dans une main et lance décorée
à la manière d’un
sucre d’orge dans l’autre.
« Pour l’Amour, la Gloire,
et la Beauté ! » s’écria
Charmant en éperonnant vertement
sa monture.
Stupeur renouvelée dans les
rangs ennemis.
Le noble étalon partit malgré
tout dans un galop échevelé,
droit sur la première ligne
de défense des forces d’Alucard
! Le Doyen contemplait cette scène
depuis sa position en hauteur. Avec
horreur ! Mais qu’est-ce qui
avait pu passer par la tête
de Charmant pour faire une telle
sortie ! Certes, le vieux sorcier
savait qu’il ne devait pas
y avoir grand chose justement pour
animer un peu l’espace entre
ses deux oreilles, mais tout de
même, être fou à
ce point ! Il n’y avait pas
trente foulées à présent
pour le préserver de la folie
de leurs adversaires ! Il allait
en bousculer quelques uns tant il
allait vite, et puis, être
désarçonné,
cloué au sol, et… Le
Doyen ne voulait même pas
y penser ! L’armée
de Tepes se ferait un plaisir de
l’exhiber comme un trophée…
Mais ce ne fut pas du tout ce qui
se produisit. Dans une position
plus proche du rodéo que
du maintien altier d’un chevalier,
rendu à moins de dix pas
de ses ennemis, le bras de Charmant
fléchit, et la pointe de
sa lance se ficha dans l’herbe
! Le résultat ne se fit pas
attendre ! Le postérieur
de Charmant et tout ce qui allait
avec décolla de sa selle
et se retrouva à plusieurs
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