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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 01/04/2003

Retour index Archibald

Où les forces en présence s’entrechoquent, et où l’histoire comique de la Lune fait défaut à Archibald...

Chapitre 11 > Chapitre 12 [PDF]

’ambiance à bord du Jolly-Roger n’avait rien de commun avec de festives retrouvailles. Lord Funkadelistic se tenait à la poupe du navire, bras croisés, regard dans le vide à l’abri de ses lunettes. Il n’en avait pas bougé depuis que Kate et Esméralda avaient hoché la tête, donnant ainsi leur accord à leur association. Bien entendu, cela n’avait pas été de gaieté de cœur, mais comment agir autrement étant données les conditions ? Tenter de partir avec Archibald, à trois sur le balai, pour le soigner ailleurs ? Ils perdraient beaucoup de temps… Sans compter que l’Ennemi ne se serait-il pas opposer à leur départ ? Il avait bien dit qu’il ne s’agissait que d’une proposition, qu’elle était à prendre ou à laisser, mais s’il décidait finalement de les contraindre à l’accompagner ? Voilà pourquoi Kate avait voulu choisir la voie de l’affrontement direct avec lui. Au moins, la question serait réglée d’entrée ! La jeune femme semblait particulièrement remontée et sûre d’elle.
Esméralda avait failli se laisser convaincre. Le flux d’énergie magique qui émanait d’elle avait beau atteindre des sommets, il n’était pas stable, et elle demeurait à certains moments une simple jeune femme. Toujours aussi déterminée, mais sans les moyens de ses ambitions. La sorcière ne voulait pas courir le risque de la voir blessée à son tour, si ce n’était plus… Pour le bien de sa mission, il ne fallait pas que Kate et son partenaire se retrouvent exposés au point de risquer la mort… C’était malheureusement loin d’être le cas pour le moment, et Esméralda avait l’impression de ne rien pouvoir y faire ! Certes, c’était là son rôle d’être témoin de tous ces évènements sans devoir faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, mais tout de même, parfois…
Plutôt que de passer à son tour à l’action, la sorcière s’était contenue et avait décidé de mettre ses talents à contribution afin de soigner Archibald. Celui-ci se tordait de douleur sur le pont, après avoir rampé jusqu’au bastingage pour s’y adosser. Mais lorsqu’il vit Esméralda s’approcher, loin des bravades qu’il lançait un moment plus tôt, il la chassa aussitôt en lui demandant d’aller s’occuper de Derek.
« J’ai mal, oui, mais je ne pense pas être gravement atteint ! s’écria-t-il. Il faut soigner Derek en priorité ! Il était déjà à bout de force lorsque Smee lui a tiré dessus ! Si jamais il ne s’en sortait pas, je… »
Le jeune homme ne put terminer sa phrase. Il eut soudain l’impression d’avoir une triple appendicite au dernier stade. Et dire qu’il en avait pleuré lorsqu’il avait neuf ans… Il sentit Kate le prendre dans ses bras et le serrer contre elle. Son contact était chaud et rassurant. Mais Archibald la repoussa par réflexe, lorsque son étreinte se fit trop pressante.
« Désolé… C’est la douleur, tu comprends… Ca n’a rien à voir avec toi. Au contraire, j’aime bien quand tu te colles à moi, voulut-il plaisanter.
— Bien sûr, répondit-elle en lui ébouriffant les cheveux. »
Ils étaient restés là à se regarder pendant plusieurs minutes. Le vaisseau pirate pouvait bien naviguer où il voulait, ils avaient d’autres préoccupations, besoin de se retrouver tous les deux.
« Je ne pense pas que ça soit très grave, finit par dire le jeune homme, cessant d’être muet. La balle est ressortie… Si un organe vital était touché, je crois que je t’aurais déjà fait mes adieux.
— Ce n’est pas drôle.
— Non, c’est vrai, en convint Archibald. Excuse-moi. A mon avis, je peux attendre quelques heures sans problème, mais je ne pourrai pas vous aider… De toute façon, ça ne me dit rien du tout cette histoire d’alliance, si tu veux mon avis ! bougonna le jeune homme. Et qui est cet Alucard d’abord ? Lord Funkadelistic serait le chienchien de quelqu’un ?
— Tu ne serais pas en train de faire le petit grognon ? rit timidement la jeune femme.
— Mais, enfin, Kate ! fit son fiancé, gêné, le rouge lui montant aux joues. Ce n’est vraiment pas le moment… Tu ne crois pas qu’on pourrait remettre ça à…
— Il serait dommage que le héros de l’histoire manque à l’appel », fit une voix railleuse derrière eux.
Archibald leva les yeux vers Lord Funkadelistic, apparu sans bruit près de Kate.
« Tiens, tu as fini ta séance de méditation ? Tu es frais et dispo maintenant ? »
Un instant, la colère illumina les verres de lunettes de l’Ennemi. Mais une résolution plus puissante encore que son courroux prit le dessus et, finalement, l’emporta.
« Alors, vous allez pouvoir le soigner, oui ou non ? demanda-t-il à la jeune femme.
— Pour ta gouverne, je ne suis pas un outil, contrairement à ce que tu m’avais dit, réagit le plus vite le jeune homme. Si tu es si pressé de me voir sur pieds, pourquoi tu ne m’aides pas ?
— Je ne peux pas, répondit Lord Funkadelistic comme si cela allait de soit. Puis, d’un ton qui trahissait le mal qu’il avait à reconnaître cela : je vais devoir faire appel à toute la puissance dont je dispose. En deux fois. Il n’existe pas d’autre alternative. Je suis désolé pour toi Bellérophon, mais tu vas devoir te passer de moi.
— Ne t’en fais pas, c’est déjà la meilleure nouvelle que j’ai entendue de la soirée ! J’avoue que ça me plaît assez de te voir venir mendier de l'assistance. Tu te donnes de grands airs, mais tu n’es que…
— Le loup-garou ne va pas bien, les interrompit Esméralda, avant que la tension ne grimpe encore. Archibald avait raison, le coup de feu est bien plus grave dans son cas. Il a perdu beaucoup de sang, et pour le moment, il est toujours inconscient. Il a vraiment été touché au plus mauvais moment…
— C’était un loup-garou ? nota Lord Funkadelistic. Intéressant… Je n’aurais pas imaginé que le Doyen tombe si bas pour engager des recrues pareilles… Tant pis pour lui. Il n’entrait pas dans mes calculs de toute façon.
— Tu es vraiment une belle enflure ! grogna Archibald.
— Oh, s’il te plaît Bellérophon, je n’ai plus le temps de répondre à tes compliments. L’animal de compagnie du Doyen m’importe peu. Et vous aussi, vous devriez l’oublier pour le moment ! s’emporta-t-il soudain. Qu’il survive ou pas importe peu si Tepes s’approprie la Fontaine de Jouvence ! Est-ce que vous ne vous en rendez pas compte ? »
Les trois autres demeurèrent muets, le fixant sans trop savoir comment réagir après cet éclat. Excepté Archibald, pour qui geindre misérablement paraissait une bonne option étant donné la façon dont ses côtes le faisaient souffrir.
« Vous n’avez qu’à lui trouver un endroit plus convenable qu’étendu sur le pont, se reprit Lord Funkadelistic, plus calme à nouveau. Crochet devait bien avoir une couche confortable dans sa cabine. Transportez-le là-bas.
— Et ensuite ? On le laisse crever sur cette paillasse ? répliqua encore Archibald, serrant les dents.
— Je suis certain qu’une sorcière saura le soigner…, se contenta de répondre l’Ennemi. Ou alors, vous avez bien changé ! s’adressa-t-il directement à Esméralda. Peut-être avez-vous égaré vos talents à force de Sabbats…
— Tu as vraiment des problèmes question relations humaines, toi ! Je ne sais pas comment tu vois ça, mais ce n’est pas la meilleure façon de t’adresser à ceux qui sont censés se battre à tes côtés ?
— Des outils, Bellérophon, seulement des outils », répliqua Lord Funkadelistic en s’éloignant à pas lents.
Esméralda repartit sans mot dire au chevet de Derek, après avoir demandé à Kate de lui donner un coup de main pour le déplacer selon les indications de leur exaspérant allié.
« Tout à l’heure, je n’ai pas pu m’en empêcher, c’était plus fort que moi, se confia tout à coup la fiancée d’Archibald, tandis qu’elles se dirigeaient vers la cabine de Crochet.
— C’est ce que j’ai vu… Mais ce n’est pas toi qui a poussé Crochet et son second dans le vide… Avec l’arrivée de Schopenhauer, tu t’es reprise, et ils se seraient simplement retrouvés prisonniers, si Smee n’avait pas cédé à ses peurs. »
Kate fit la moue, visiblement pas convaincue, mais préférant garder le silence à ce sujet. Il y avait plus crucial pour l’instant. Elle ne connaissait pas du tout le blessé qu’elle secourait, mais sa survie était plus importante que ses états d’âme. Ouvrant la porte d’une formule magique, elles pénétrèrent dans la cabine recherchée. Effectivement, Crochet avait des goûts de luxe, et son espace privé était un véritable capharnaüm, où régnait les horloges et pendules en tous genres. Toutes avaient été scrupuleusement démontées cependant. Mais entre deux carillons, le lit était bien là, grand et moelleux. De plus, par chance, les draps semblaient frais ! Derek n’en apprécierait certainement pas le confort dans de telles conditions, toutefois, c’était toujours mieux pour lui que les lattes de bois moisies de crasse du pont supérieur. Lorsqu’elles le déposèrent sur le lit, il le tacha immédiatement de son sang.
« J’espère qu’il va s’en sortir…, murmura Kate.
— Je ferai tout mon possible en tous cas. Sa blessure pouvait difficilement être pire. Une artère a été touchée Il faudrait que je puisse préparer une décoction bien précise, mais je ne pense pas dénicher tous les ingrédients dont j’aurais besoin à bord de ce vaisseau. La magie seule ne le sauvera pas.
— De… De combien de temps dispose-t-il ?
— Voyons… L’aube est proche… Si nous ne pouvons pas la ramener en Terre de Féerie avant midi… Je crains fort que… »
Esméralda baissa la tête, dansant maladroitement d’un pied sur l’autre. Elle aurait aimé pouvoir se cacher pour de bon derrière son balai… En théorie comme en pratique, c’était possible, mais une fois plongée dans la réalité…
Kate sentit que rester avec la sorcière ne pourrait que les rendre encore plus mal à l’aise toutes les deux, aussi remonta-elle pesamment vers le gaillard d’avant. Tout de suite, elle chercha des yeux Archibald, qui avait encore changé de place. Lord Funkadelistic, lui, ne semblait pas avoir agi de même, encore et toujours immobile et isolé, au loin devant tous les autres. La jeune femme se détourna aussitôt de lui pour s’asseoir près de son fiancé.
« Bon, je sais bien que tu es douillet, mais il va falloir songer à s’occuper sérieusement de ta blessure ! le sermonna-t-elle d’une voix beaucoup plus assurée en apparence qu’elle ne l’était réellement.
— Je sais, je sais, j’y réfléchis depuis tout à l’heure, fit Archibald avec un sourire forcé.
— Ah oui ? C’est très bien, mais ce n’est pas cela qui te guérira ! »
Le jeune homme haussa les épaules, et regretta presque aussitôt ce geste tant il le fit souffrir.
« Je suis bien d’accord, mais je ne vois pas ce que je peux y faire… Je crois que ça se saurait, dit-il en tortillant son épée redevenue bague à son doigt, s’il suffisait de brandir le poing et de crier par l’Epée de la Chimère, je détiens la force toute puissante ! »
Archibald n’alla pas plus loin dans sa supplique sarcastique. Ajoutant le geste à la parole, il attendait le douloureux contrecoup suite à ce nouveau mouvement brusque, lorsqu’au contraire, une étrange lueur pourpre enveloppa sa bague, avant de s’étendre peu à peu autour de lui.
« Mais… Qu’est-ce que c’est que ça ? Je… »
Le jeune homme croisa le regard de Kate, mais elle non plus ne paraissait pas savoir ce qui se produisait. Comme immédiatement attirée par ces effluves magiques, Esméralda réapparut sur le pont, et Lord Funkadelistic lui-même les considéra quelques secondes. Soulevé par une force qui n’était pas sienne, Archibald se redressa, le dos bien droit, debout. La poussière de rubis était descendue sur lui, miroitante comme si elle était traversée par les rayons purpurins du soleil couchant.
« Mais c’est que ça chatouille ! gloussa le jeune homme lorsque cette émanation inattendue se glissa sous ses vêtements.
— Dîtes-lui de soigner votre blessure ! ordonna la sorcière, pressante.
— Comment ?
— Dîtes-lui vous dis-je ! Parlez-lui ! Vous aimez bien ça, parler, alors qu’est-ce que vous attendez ? »
Constatant que Kate était d’accord, le jeune homme s’exécuta. Aussitôt, une intense chaleur lui envahit le côté, jusqu’à devenir brûlante à l’endroit exact de sa blessure. Cette douleur rivalisait avec celle causée par la balle du mousquet, mais après un court tambourinement de battements de cœur, elle commença à disparaître progressivement, entraînant avec elle toute forme d’élancement.
« On dirait bien que ça marche », souffla Archibald avec les yeux ronds.
Et en effet, sa blessure semblait à présent en être au dernier stade d’une complète et parfaite cicatrisation.
« Cet artefact est vraiment stupéfiant… Et dire qu’il ne faisait pas partie de vos Sept Objets Magiques…, fit la sorcière avec une franche admiration. Il faudra que vous me laissiez l’étudier un jour.
— Au moins, vous êtes directe, vous. »
Le jeune homme procéda à quelques étirements, traversa à moitié le pont à cloche-pied… Il allait bien, c’était un fait. Grâce aux pouvoirs de l’Epée de la Chimère. Un héritage qui démontrait son intérêt même si Archibald aurait préféré qu’on lui laisse de quoi mener une vie de rentier, plus en adéquation avec son tempérament… Quoiqu’étant donné ce qui venait de se passer, c’était un choix finalement beaucoup moins évident. Archibald soupira. Il était loin d’avoir eu le temps de récupérer, depuis qu’il était arrivé au Royaume des Confiseries ! Les évènements s’enchaînaient sans relâche, de plus en plus vite. Et ce n’était pas la peine de réclamer une pause… Ils ne pouvaient pas espérer un retour en arrière maintenant. Ils n’avaient plus qu’à avancer droit devant, en croisant les doigts, sans se tourner les pouces.
Voilà qui promettait d’être ardu.
Sans crier gare, Kate lui sauta au cou.
« Je suis si contente !
— Et moi aussi, renchérit Lord Funkadelistic, caustique. Enfin, tu as su te servir de quelque chose, Bellérophon. Je commençais à croire qu’avec ton tempérament de rustre, tu emploierais cet artefact uniquement pour te battre. Comment, je t’agace ? ricana-t-il. Qu’est-ce que tu vas faire ? Te jeter sur moi ? »
Pour une fois, Archibald ne cilla pas, sa fiancée toujours serrée contre lui, sans risquer de lui faire mal désormais.
« Tu me parais passablement plus aigri que d’habitude, mon grand ! répliqua-t-il sans broncher. Si c’est pour dire des choses pareilles, tu ferais aussi bien de repartir à la proue, jouer à je suis le roi du monde ! »
Lord Funkadelistic se contenta tout d’abord d’un sourire retors.
« C’est ton père qui a fait de toi un arrogant ? »
Le futur des tribulations toutes entières de leur expédition à venir aurait pu basculer en cet instant. Mais Kate s’agrippa plus fort au jeune homme. Et celui-ci se laissa bercer, occultant la rage – primaire peut-être, et alors ? – qui avait manqué de le surprendre.
« Non, tu ne m’auras plus comme ça. Je ne sais pas exactement ce que tu espères, mais je ne te laisserai pas le plaisir de me voir répondre à tes attaques, aussi basses soient-elles.
— C’est vrai, Schopenhauer, vous feriez mieux de nous renseigner sur Tepes », trancha Esméralda.
Son intervention fit sur le champ descendre la pression, pourtant à couper au couteau, et plus épaisse qu’un nœud de marin. L’Ennemi se détourna, dissimulant sa soudaine confusion en remontant ses lunettes.
« Les sorcières ne seraient-elles pas mieux informées que moi ? ne put-il pourtant s’empêcher de rétorquer.
— Peut-être, mais nous, nous n’avons jamais collaboré avec lui, fit Esméralda avec un reniflement méprisant. Sur ce, je vous salue pour l’instant, je n’ai pas fini de préparer mon filtre pour le loup-garou.
— Quand ce sera fait, il faudrait penser à utiliser ton balai pour nettoyer un peu ce navire ! » la titilla Archibald.
La sorcière à la chevelure auburn lui darda un sourire complice, et répondit encore avant de repartir pour la cabine.
« Mais bien sûr… Je suis sûre qu’un mâle comme vous rêverait de voir ça… Si vous voulez, vous pourrez rendre visite à votre camarade », ajouta-t-elle plus sérieuse.
Le jeune homme fit oui de la tête, brusquement rappelé à la gravité de la situation. Le Jolly-Roger avait de plus à présent laissé derrière lui la mer de nuages dont il avait bravé la houle une bonne partie de la nuit. Lord Funkadelistic disposait certainement d’un sort qui les isolait de températures proprement glaciales et leur permettait de traverser le vide intersidéral à l’abri dans une bulle d’air… En cet instant, ils auraient pu se repérer au sextant d’autant plus facilement qu’ils se trouvaient plus près des étoiles qu’aucun autre vaisseau battant n’importe quel pavillon ne l’avait jamais été. Cependant, ils n’en avaient pas besoin. Schopenhauer savait parfaitement où il se rendait, toutes voiles dehors cap sur la Lune.
Accoudé à l’écoutille principale, Archibald observait justement la Terre à l’opposé. L’un de ses rêves d’enfance était de devenir cosmonaute, pour pouvoir découvrir ainsi son monde. Si on lui avait dit que ce serait par le biais d’une aventure ayant cours précisément dans les contes qu’il lisait à l’époque…
« Kate…, fit-il à la jeune femme venue le rejoindre. Tu le connais toi alors, ce Tepes ? Et Schopenhauer, le nom de famille de Funkadelistic. Certaines choses sont plus claires pour moi, mais d’autres sont complètement inédites !
— Tepes est le nom de famille d’Alucard. C’est le fils caché de Dracula. Lorsque son père a été tué par les forces de la Tour, on a cru qu’il était mort lui aussi, sans pour autant retrouver son corps. En réalité, il semble qu’il ait patiemment attendu dans l’ombre, reconstituant ses forces. Mais pour être en mesure de frapper aussi vite et aussi fort à présent, il a dû fatalement bénéficier d’une aide extérieure. Une aide redoutable et bien plus terrible qu’il ne l’est lui-même.
— Et Lord Funkadelistic oeuvrait de concert avec lui tant que leurs partitions étaient accordées…
— C’est juste.
— Cendrillon était bien sa fiancée ?
— Oui. Après le vol des Objets Magiques et sa capture, la Tour prétend qu’il s’est enfui en l’assassinant… Mais tu auras deviné que la vérité est toute autre, je le crains. »
Le jeune homme lui coula un regard interrogateur.
« Tu racontes tout ça avec tellement de naturel. Je me demande vraiment si c’est bien toi que j’ai en face de moi… Tu as l’air bien plus à l’aise que moi là-dedans !
— Oh, Archibald… Ne dis pas des choses pareilles. Tiens, regarde, je suis bien toujours la même, j’ai le vertige ! »
Et Kate fit mine d’être malade en regardant par-dessus la rambarde du navire. Le jeune homme éclata de rire, toujours surpris que ses côtes ne le dérangent déjà plus, et l’attrapa par les épaules.
« Je ne sais pas ce qui nous attend là-haut, mais si jamais nous ne pouvions pas… »
Il se tut en voyant que Lord Funkadelistic approchait d’eux une nouvelle fois.
« Diane… Pourrais-tu me prêter ton arc. »
Archibald comme la jeune femme se raidirent. Mentionner le nom de la déesse de la chasse pour appeler Kate les mettait tous les deux dans la gêne. Et qu’elle était maintenant cette insolite requête ? Devant leur silence, l’Ennemi lui-même paraissait quelque peu désorienté. Et ce qu’il ajouta, alors que le Jolly-Roger tanguait maintenant sur les crêtes de vagues irisées, n’était pas fait pour moins les troubler !
« Vous… faîtes vraiment un très joli couple. Je…
— Merci, ne put se retenir Archibald, le premier surpris de répondre à Lord Funkadelistic.
— Inutile de me remercier », écarta-t-il d’une main les paroles d’Archibald.
Puis il se fendit d’un soupir trahissant une lassitude amère qui devait lui peser depuis des années déjà… Archibald était convaincu qu’il n’avait pas menti ni ne s’était moqué d’eux en disant cela. Il avait été sincère, une première avec eux en dehors des moments où la colère parlait par sa bouche.
« Bon… Nous approchons de la barrière de protection qu’Alucard a dressée. Je n’aurais pas dû être capable de la briser. Mais les choses ne sont plus ce qu’elles étaient, précisa-t-il avec un sourire morbide. Si nous agissons vite, j’ai des chances d’en venir à bout. Mais j’ai besoin de l’arc de Diane.
— Et pas de ses flèches ? »
Toujours aussi bizarrement, l’Ennemi ne s'irrita pas des questions d’Archibald.
« Non, les flèches ne me serviraient à rien. Elles ne touchent leur cible que si c’est la main de Diane qui les tire. S’il vous plaît, l’arc… »
Kate, sans plus attendre, tendit son arme à Lord Funkadelistic. Celui-ci s’en saisit délicatement, la remerciant d’un imperceptible signe de tête.
« S’il avait demandé le balai d’Esméralda, ça aurait eu moins de standing qu’un arc… »
Sa fiancée fut la seule à entendre, Schopenhauer s’étant déjà déplacé à l’autre extrémité du navire, un pied sur la base de la figure de proue. Ainsi en équilibre, il banda l’arc, sans effort apparent et pourtant avec une tension extrême, et Haine apparut là où aurait dû être encochée une flèche. La lame de ténèbres mouvantes se mua d’ailleurs en un projectile longiligne et racé. Une aiguille de nuit, plus sombre encore que les cieux d’une noirceur assourdissante qui les entouraient désormais de toutes parts. Voilà. Il pouvait voir la chape cristalline dont Alucard avait recouvert les cieux. Elle miroitait devant lui comme une aurore boréale géante. Bien entendu, il avait menti à Bellérophon et aux autres. Quoiqu’il fasse, il n’avait pas les pouvoirs pour la briser entièrement. Tout ce qu’il pouvait escompter, c’était ouvrir une brèche, suffisamment longtemps pour que le Jolly-Roger s’y engouffre…
Lord Funkadelistic se pencha d’une poignée de degrés en arrière, comme s’il visait maintenant quelque chose au-dessus du navire volant.
« Décidément, il aime prendre la pose avec son couteau multifonctions, lui… », grommela Archibald, presqu’amusé, mais sans quitter des yeux les moindres faits et gestes de l’Ennemi.
S’attendant à une réaction de la part de Kate, il fut surpris de remarquer que la jeune femme s’était éloignée sans bruit, petite souris assise près du gouvernail, les bras autour de ses jambes repliées…
« Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit le jeune homme, soudain inquiet.
— Rien, rien… J’ai peur, Archibald, se confia finalement Kate. Peur ! J’ai beau faire, je n’arrive pas à penser autrement !
— C’est normal, tu sais… Moi aussi, j’en n’en mène pas large, répondit son fiancé avec un clin d’œil. Puis, lui chuchotant doucement à l’oreille. Now that you're mine, I'll find a way of chasing the sun. Let me be the one that shines with you,
— in the morning when you don't know what to do…
»
Entendre les paroles de sa chanson préférée parut apaiser la jeune femme. Elle adressa un sourire reconnaissant à Archibald, et tout à coup… l’attira contre elle et l’embrassa fougueusement.
« Eh bien… Je…, tenta de dire celui-ci lorsque Kate le libéra de son étreinte, essoufflé comme après un huit cents mètres.
— J’en avais envie. Ca faisait trop longtemps », dit-elle simplement tout en le tirant de l’embarras.
Archibald enlaça la jeune femme tout en la relevant. Et Lord Funkadelistic les croisa, chancelant, hagard. Il tenait l’arc de Diane entre ses mains, mais sa prise n’avait rien de solide. Au contraire, il tremblait…
« Voilà. C’est fait, je vous rends votre arc, comme promis. Il faut que… j’aille me reposer. Nous n’allons plus tarder à arriver.
— Le bouclier a sauté ?
— Eh oui, Bellérophon, je viens de te dire que c’était fait. Désolé, ça manquait d’explosions multicolores… Tepes a toujours été discret, c’est là l’un de ses atouts. Il n’allait pas tout à coup dresser une voûte en briques rouges ! Mais ne t’en fais pas, si tu rêves de destructions et de détonations, tu en auras certainement pour ton argent, très bientôt !
— Ce n’est pas ce que je voulais dire… »
Lord Funkadelistic enleva ses lunettes d’un geste brusque et se massa vivement les tempes.
« Je le sais bien ! Je dois le… Je dois le réduire en charpie ! C’est l’unique moyen, il ne reviendra jamais en arrière ! Vous ne vous rendez pas compte de quoi il est capable ! Et Hadès est avec lui ! C’est Hadès ! lâcha-t-il avec un cri sourd. Je ne veux pas ! s’empêtrait-il, au bord de la nausée. Je ne veux pas la perdre à nouveau… »
Schopenhauer donnait l’impression d’être sur le point de s’effondrer sur lui-même, sur tous les plans. A bout. Il était à bout, depuis si longtemps…
Alors, Archibald lui tendit la main.
« Je ne sais pas si je serai gagnant dans cette histoire, ou si je suis trop bonne pâte, mais… Je te promets qu’on la sauvera, ta Cendrillon ! Et puis, si la Fontaine de Jouvence peut lui éviter un lifting, ça sera chouette ! »
Lord Funkadelistic cligna des yeux. On aurait dit un animal habitué à la vie nocturne et se retrouvant soudain en plein jour. Il n’ajouta rien au sujet de sa belle, toutefois...
« Il faut que je reconstitue mes forces pendant qu’il est encore temps. Je vais dans la cabine du capitaine. Vous n’aurez qu’à venir me réveiller lorsque nous approcherons de notre destination.
— Et… comment saurons-nous que nous approchons de ton repère ?
— Je vous enverrai la sorcière. Leurs services de renseignements doivent bien être au courant, malgré toutes mes précautions. Dans le cas contraire, je la tiendrai informée. »
Ils se quittèrent en ces termes. Le Jolly-Roger naviguant désormais librement vers l’astre laiteux qui, à chaque coudée stellaire, occultait un peu plus leur horizon…

« Nous voilà en vue du Lac des Songes ! » s’exclama moins de deux heures plus tard Archibald, pointant du doigt la dépression poussiéreuse.
Le jeune homme ne se trompait pas. Lentement, le vaisseau pirate avait quitté le vide spatial, se rapprochant de la surface de la Lune tout en décrivant une large ellipse comme trajectoire choisie. Il s’agissait d’une volonté impérieuse de Lord Funkadelistic, qui ne voulait pas accoster trop près de son Palais. Même si cela devait d’autre part leur faire prendre du temps en devant le rallier sans le bateau. Il redoutait par-dessus tout qu’un assaut trop brusque précipite les décisions funestes d’Adrian Farenheigts Tepes. Bien entendu, il devait maintenant savoir que son voile de protection n’avait pas supporté le choc infligé par le coup de boutoir de Haine, et tout pouvait être déjà perdu pour Cendrillon… Malgré cette décision proprement déchirante à effectuer en son âme et conscience, Lord Funkadelistic paraissait avoir recouvré toute sa contenance lorsqu’il était reparu sur le pont supérieur.
« Bellérophon, je compte sur toi pour ne pas tenter une blague en posant le pied sur le sol. Pas de déclaration bizarre ou de jeu de mot, pour une fois…
— Oh, pourquoi faire de toute façon ? répliqua le jeune professeur. Tu sais, je suis limite blasé ! J’ai vu des tonnes de reportages télés, j’ai lu des bandes dessinées… Non, aller sur la Lune, c’est d’un banal ! »
Si l’Ennemi saisit l’ironie débordante d’Archibald, il n’en laissa rien paraître, se désintéressant totalement de lui pour superviser le mouillage du navire… L’ancre s’abattit sans bruit sur le sol, aussitôt à demi enterrée sous la poussière grisâtre.
« Surtout, restez près de moi durant la traversée. Nous devrons marcher. A plus de cinq pas de moi, je ne pourrai pas assurer votre protection, pour ce qui est de l’air… »
Kate et Archibald acquiescèrent. Il était convenu que la sorcière demeure un moment de plus sur le Jolly-Roger, afin d’accorder les meilleurs chances de survie à Derek. Puis, elle devait les rejoindre par ses propres moyens, les rattrapant à l’aide de son balai. L’important était qu’ils soient réunis au moment de pénétrer dans le palais de pierre de Lord Funkadelistic. En prévision de tout cela, chacun s’affairait aux ultimes préparatifs d’un abordage bien différent là encore de tout ce qu’ils avaient pu voir ou vivre. Un vieux galion aux voiles en lambeaux, échoué dans une crique lunaire, à l’ombre des étoiles nues…Près de la barre, trois jeunes gens vérifiant que tout était en ordre, autant que cela pouvait être permis en de telles circonstances, sans échanger plus de mots. Tout avait été dit. Il n’y avait plus d’alternative autre que de tenter de remporter la victoire.
Retrouver Cendrillon pour l’un.
Protéger le monde des contes pour l’autre.
Sauvegarder la Fontaine de Jouvence…
Lord Funkadelistic, lui, ne tendait que vers un seul objectif. Et il s’impatientait de l’atteindre enfin.
« Il faut nous hâter.
— Je suis prêt, lui assura Archibald.
— Tu es certain que tu as besoin de ce bandana ? demanda timidement Kate.
— Je l’aime bien, et je ne vois pas ce que ça peut changer pour vous, fit le jeune homme en retour, la faisant craquer d’un sourire. C’est.. une sorte de trophée, rien de plus ! ajouta-t-il encore en nouant solidement ledit bandana derrière sa tête.
— Bien… Quand mademoiselle en aura terminé avec sa garde-robe, peut-être pourrions-nous y aller ? le rabroua Lord Funkadelistic.
— Trop aimable, ma chaperonne ! Même lunettes et même sale caractère que Liam Gallagher, le top ! »
Lord Funkadelistic n’eut pas à lui faire sentir son mépris d’un geste ou d’un chuchotement, ni même l’occasion de fulminer. Il était déjà à terre.
« A notre tour d’alunir… », dit Archibald pour détendre l’atmosphère.
Un coup d’œil en contrebas suffit à lui démontrer que l’Ennemi n’attendrait pas plus de quelques secondes encore. Le fait de le laisser aller seul à la mort avait indéniablement quelque chose de tentant lorsqu’il pensait au sort qu’il avait infligé à son père… Mais s’ils n’associaient pas leurs forces maintenant, ils seraient tous perdants.
« Et ce n’est pas la peine d’appeler Houston pour les prévenir qu’on a un problème… » fit-il pour lui-même.
Kate bondissant à sa suite, ils se retrouvèrent aux côtés de Lord Funkadelistic, posant pour la première fois le pied sur la Lune sans que cela les fasse vraiment rêver. Ce n’était pas le meilleur moment pour donner dans le lyrisme, leur nouvel allié n’avait pas tort… Même s’ils se trouvaient encore dans l’ombre devenue presqu’amicale du Jolly-Roger, le paysage délavé et désolé jouait déjà sur leur moral. Silhouettes minuscules perdues dans une plaine désertique paraissant s’étendre dans toutes les directions, ils se sentaient de plus littéralement écrasés par le poids de l’immensité de la voûte céleste. Du moins, Archibald et sa fiancée, qui se tenaient par la main pour se donner du courage. Lord Funkadelistic les précédait de deux pas, sans se retourner une seule fois vers eux. Preuve de confiance ou désintérêt teinté de mépris ?
« Nous ne sommes pas très loin. Restez sur vos gardes, même si je ne pense pas que nous aurons droit à des éclaireurs, finit-il tout de même par rompre le silence.
— Nous aurions pu nous servir des batteries de canons du navire pour obliger Alucard à négocier.
— Ce type de manœuvres grossières n’est d’aucune efficacité contre quelqu’un comme lui. Ne me dis-pas que tu parlais sérieusement d’ailleurs ?
— Je dois avouer que ça ne me paraissait pas plus absurde que de penser que Tepes a emmené la Fontaine de Jouvence avec lui chez toi, comme une gourde…
— Tu devrais savoir que les apparences sont parfois trompeuses, rétorqua du tac au tac Lord Funkadelistic.
— Oui, oui… L’habit ne fait pas le moine et tant va la cruche à l’eau, c’est très bien tout ça… »
Ils préférèrent d’un accord tacite continuer à avancer en silence. Kate était en apparence toujours la plus nerveuse des trois, ne pouvant s’empêcher de porter régulièrement sa main libre sur son arc ou ses flèches. Si l’Ennemi avait la triste habitude d’arpenter ces lieux sélènes, la jeune femme se sentait quant à elle particulièrement oppressée. L’horizon mangé de pics déchiquetés, cette pâleur anthracite qui rongeait tout… Oui, c’était la Lune, il ne pouvait pas en être autrement de sa surface. Toujours grâce à Lord Funkadelistic, ils se déplaçaient néanmoins comme sur Terre, et non pas sous le coup d’une pesanteur plus faible.
Enfin, le Palais de la Lune se dressa devant eux, à l’orée du Lac des Songes. Schopenhauer ne manifesta pas le moindre temps d’arrêt, mais ce n’était pas le cas de Kate et son fiancé. Archibald songea tout de suite à un Tadj Mahall à la magnificence redoublée. La richesse architecturale de la demeure de Lord Funkadelistic dépassait tout ce qu’il avait pu voir, mélangeant les styles et les époques, sans jamais tomber dans l’excentrique, gigantesque édifice baroque ! Un sentier sinueux descendait à flanc de colline… A mesure qu’ils s’approchaient de l’entrée, tout aussi monumentale, une foule de nouveaux détails s’accumulaient sous les yeux d’Archibald. Une forme de respect pour Lord Funkadelistic naquit en lui. S’il y avait bien une chose qu’il était impossible de lui retirer, c’était que son amour pour Cendrillon ne pouvait être que sincère et dévorant.
Sur le seuil immaculé, une urne, jarre de jade somptueusement ouvragée. Un billet y était attaché, d’un filet d’or fin.
Lord Funkadelistic s’en saisit. Lorsqu’il souleva le couvercle richement orné, son existence toute entière bascula dans le chaos absolu…
Et son âme se fêla.

Le Doyen observait toujours l’avancement des troupes adverses. Etonnamment, ils n’étaient pas encore passés à l’offensive, se contentant de se mettre paresseusement en rangs bien définis. Les cyclopes semblaient destinés, pour l’instant, à s’occuper du maniement des machines de guerre. C’était une décision on ne peut plus logique, puisque ces géants à l’œil unique étaient capables d’abattre le travail de cinq hommes sur une baliste. Les centaines de torches brillaient encore avec ardeur dans la nuit. Les premières lueurs du jour étaient encore trop lointaines pour commencer à les faire pâlir… L’aube risquait de se faire attendre encore longtemps. Bien trop longtemps. Leurs adversaires n’avaient pas encore demandé à parlementer, comme s’ils n’avaient aucune condition à poser. Le feraient-ils ? Etaient-ils disposés à argumenter autour de la question d’une reddition ? Les éclaireurs de la Tour avaient confirmé au Doyen ce qu’il avait tout d’abord noté avec incrédulité.
La bande armée d’Adrian Farenheigts Tepes n’avait pas pris la peine de dresser un camp, même de fortune. Ils ne comptaient donc pas s’engager dans un siège de quelque durée que ce soit, mais simplement tout balayer sur leur passage, en une seule fois. Et, en cette nuit, la Tour du Savoir Secret Salvateur pouvait très bien s’écrouler. Songeant que Peter Pan était parti en reconnaissance aérienne, le Doyen se dit qu’ils étaient décidément privés de leurs meilleurs éléments, quand ils en auraient eu le plus besoin. Lacyon ou le Marquis de Carabas n’étaient pas là, Bellérophon non plus, évidemment. Quant à Derek, il n’avait donné aucune nouvelle depuis son arrivée chez le Roi Nougat. Pourquoi fallait-il que toujours plus de remords pèsent sur ses épaules ? Le Royaume des Confiseries n’était pas en mesure de venir à leur secours, tant l’île volante de Tepes avait dû semer la panique. C’était donc à Miss Indrema de parvenir à contacter la meute de JR, mais en attendant, elle non plus n’était pas là pour se battre.
Et c’était dans l’immédiat le plus urgent qu’il leur fallait opposer des combattants à leurs ennemis. Le Doyen vit le visage de Lord Funkadelistic apparaître devant lui. Une fois de plus, il ne s’agissait que d’une soudaine hallucination, aussi vite disparue qu’elle surgissait. Le vieux sorcier avait eu un mauvais pressentiment à peine le soleil disparu derrière l’horizon. Cette nuit serait âpre et vénéneuse. Comme lorsque… Lorsque celui qu’il appelait désormais l’Ennemi avait tenté de prendre la fuite après avoir été une première fois capturé alors qu’il avait dérobé les Sept Objets Magiques des Contes pour sa propre quête de pouvoir et de gloire… Sur ce point, le Doyen ne s’était pas trompé, il en était persuadé. Lord Funkadelistic avait trop d’ambitions troubles pour demeurer plus longtemps sur le droit chemin, malgré tout ce qu’il avait pu faire pour l’y maintenir.
Mais il avait aimé Cendrillon. Oh, oui, il l’avait chérie tendrement. Et lui n’avait pas su s’en rendre compte. Il avait eu la jalousie d’un père pour son enfant. Et plus encore… Si seulement… Si seulement il avait su se maîtriser. Faire preuve de la sagesse que l’on attendait de quelqu’un comme le Doyen de la Faculté ! Tous, autant qu’ils étaient, n’en seraient certainement pas là aujourd’hui. Peut-être que Lord Funkadelistic, le plus grand espoir de la Tour pour unir enfin les deux mondes, aurait été présent en cet instant à ses côtés, pour le seconder ! Avec lui… La victoire aurait été d’ores et déjà assurée, avant même les combats. Le Doyen se vit donner l’accolade à celui qu’il avait tant apprécié. Il se vit recueillir Adrian Farenheigts Tepes au lieu de le considérer simplement comme mort et faire de lui quelqu’un d’estimable sans pour autant lui cacher la vérité sur son père et le pourquoi de sa disparition…
La vérité. Elle avait été si dure tant de fois… Le vieux sorcier baissa la tête.
« Abraham, qu’as-tu fait… »

Au rez-de-chaussée de la Tour, quittant cet asile par une sortie dérobée, le Prince Charmant menait la première charge. Son cheval blanc se cabra avec plus de fougue que le blond professeur ne l’aurait voulu, et il fit face aux lignes ennemies. Les dizaines et les dizaines d’Arès et d’Eris qui se tenaient devant lui l’arme au poing étaient selon toutes apparences confondus de voir jaillir de nulle part un adversaire solitaire, étendard dans une main et lance décorée à la manière d’un sucre d’orge dans l’autre.
« Pour l’Amour, la Gloire, et la Beauté ! » s’écria Charmant en éperonnant vertement sa monture.
Stupeur renouvelée dans les rangs ennemis.
Le noble étalon partit malgré tout dans un galop échevelé, droit sur la première ligne de défense des forces d’Alucard ! Le Doyen contemplait cette scène depuis sa position en hauteur. Avec horreur ! Mais qu’est-ce qui avait pu passer par la tête de Charmant pour faire une telle sortie ! Certes, le vieux sorcier savait qu’il ne devait pas y avoir grand chose justement pour animer un peu l’espace entre ses deux oreilles, mais tout de même, être fou à ce point ! Il n’y avait pas trente foulées à présent pour le préserver de la folie de leurs adversaires ! Il allait en bousculer quelques uns tant il allait vite, et puis, être désarçonné, cloué au sol, et… Le Doyen ne voulait même pas y penser ! L’armée de Tepes se ferait un plaisir de l’exhiber comme un trophée…
Mais ce ne fut pas du tout ce qui se produisit. Dans une position plus proche du rodéo que du maintien altier d’un chevalier, rendu à moins de dix pas de ses ennemis, le bras de Charmant fléchit, et la pointe de sa lance se ficha dans l’herbe ! Le résultat ne se fit pas attendre ! Le postérieur de Charmant et tout ce qui allait avec décolla de sa selle et se retrouva à plusieurs m&