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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 18/03/2003

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Où l’on croise le fer et bien d’autres compagnons de route improvisés, et où Archibald se lance dans la flibuste.

Chapitre 10 > Chapitre 11 [PDF]

e la poupe à la proue du Jolly-Roger, les affrontements faisaient rage. Les rudes matelots toujours debout faisaient face en rangs plus ou moins ordonnés à Derek, redevenu loup-garou. Ils avaient beau être en principe suffisamment nombreux pour venir à bout d’un unique adversaire, aussi fort soit-il, ce n’était plus que balivernes ! La morsure d’un sabre n’était rien contre une rangée de crocs vous labourant les chairs. Le capitaine Crochet observait depuis la porte du gaillard d’avant la débandade de ses hommes, qui épuisaient leurs forces à courir après le professeur de la faculté tout en frappant dans le vide…
Blême de rage, il ravala tout de même sa morgue en voyant approcher Archibald Bellérophon d’une démarche chaloupée, tandis que le navire tanguait comme s’il était pris dans une monstrueuse tempête. Une grande épée était apparue quelques secondes plus tôt entre ses mains, alors que les pirates l’avaient pourtant fouillé ! Jamais il n’aurait dû pouvoir dissimuler une lame de cette taille à leurs yeux aiguisés ! Il n’y avait cependant pas long à comprendre pour voir que la sorcellerie était à l’œuvre ici ! James Crochet n’appréciait pas du tout cela, bien que son commanditaire se fusse plus d’une fois illustré dans ce domaine. Il ne pouvait cependant plus reculer : Bellérophon l’avait provoqué en duel, et il n’en attendait pas moins de lui. Le capitaine espérait juste qu’il puisse régler leur différent avec classe. Se grattant la joue de son crochet, il tira sa lame et se tint prêt à parer un premier assaut.
« Tu es à moi, vieil homme !
— Crois-tu ? Tu me parais pourtant loin d’arriver à la cheville de Peter ! »
Archibald grimaça.
« Je n’ai vraiment pas le temps de me lancer dans la comparaison ! Mon plan est simple : je vous fait mettre un genou à terre, je prends le commandement, et je pars à la poursuite de mon ennemi !
— Ah, vraiment ? C’est d’une naïveté ! gloussa Crochet.
— Quand j’étais petit, j’ai lu beaucoup de bandes dessinées où les deux héros parvenaient à tous les coups à prendre le vaisseau pirate d’abordage, je ne vois pas pourquoi je n’y arriverais pas moi aussi ! Peut-être bien que vous vous saborderez vous-mêmes, qui sait ? »
Ce disant, le jeune homme pointa l’Epée de la Chimère sur le capitaine Crochet, qui recula d’un pas. Encore quelques marches, et ils pourraient ferrailler botte contre botte. Archibald bouillonnait intérieurement. C’était leur unique porte de sortie.
« J’espère que tu ne fuiras pas le combat, vieil homme ! J’ai mon ami à sauver ! Ce n’est pas très gentil de le laisser se débrouiller tout seul avec tes hommes !
— Tu n’as qu’à aller l’aider, si tu veux !
— Et me priver du plaisir de t’affronter ? Je n’en aurai pas pour longtemps de toute façon !
— Quelle prétention ! »
Les deux épées s’entrechoquèrent. Le novice et l’expérimenté bretteur se jetèrent à corps perdu dans une passe d’armes échevelée. Quelques paires d’yeux se tournèrent vers eux, tandis qu’ils donnaient l’impression de prendre possession de la scène d’un théâtre, seuls sur l’estrade. Les pirates qui pouvaient se le permettre retinrent leur souffle. Si Crochet était vaincu, que deviendraient-ils, tous autant qu’ils étaient ? Smee se posait lui aussi la question, mais il en avait déjà trouvé la réponse. La fuite ! Le pauvre Smee ne pouvait pas songer à autre chose de plus ambitieux. Se battre, verser le sang, avoir mal, ce n’était pas pour lui ! Il ne fallait pas lui en vouloir : il avait vraiment tenté d’agir de son mieux, mais était-ce sa faute si son caractère trahissait toujours ses intentions premières ? Smee n’avait aucun moyen d’aider ses camarades, encore moins Crochet ! Alors, que lui restait-il ? Rien ! On ne pourrait rien lui reprocher !
Archibald tentait de désarmer son adversaire, histoire d’en terminer au plus vite. Il aurait imaginé que cela fusse plus facile ! Dans les films de capes et d’épées, ou même dans Hook, tout avait l’air beaucoup plus simple ! Lorsqu’il se risquait à le presser de trop près, Crochet le menaçait immédiatement de sa griffe. Le jeune homme n’avait pas d’autre solution que de battre en retraite, puisqu’il ne disposait d’aucune défense pour faire parade. S’il avait la malchance de faire un faux pas, il risquait de se prendre les pieds dans un nœud ou un seau traînant sur le pont. Crochet ne laisserait pas passer une telle occasion de le clouer sur place ! Crochet ! Archibald avait imaginé bien des choses depuis son arrivée dans le monde des contes, mais le capitaine Crochet ! Et celui-ci semblait l’avoir reconnu du premier coup d’œil, sans raison apparente ! Peut-être l’un des désavantages d’être désormais l’une des personnalités les plus connues de ce monde…, supposa Archibald sans trop y croire.
Il n’y avait plus personne à la barre du navire, et c’était également une question qui inquiétait le jeune homme. Pour le moment, ce qu’il redoutait le plus ne s’était pas produit : le bateau pirate n’avait pas commencé à chuter dans le vide. Ils pouvaient donc tous autant les uns que les autres continuer à s’étriper joyeusement, il n’y avait visiblement pas de conséquences ! Mais le navire volant ne suivait plus du tout la trajectoire qui avait été sienne depuis que les deux professeurs de la Tour étaient montés à bord. Certes, tant bien que mal, il se dirigeait toujours vers cette étrange île volante qu’Archibald avait tout de même finalement repérée. Longtemps, son attention avait été attirée par toute autre chose. Mais tout était bien plus mouvementé qu’auparavant ! Si le bateau s’écrasait sur les rochers, il n’était même pas nécessaire de poursuivre les combats… Tenir le gouvernail d’une main et lutter avec Crochet de l’autre, c’était un peu trop pour lui !
« Crochet ! Ton navire risque de se faire méchamment harponner sur une falaise ! cria-t-il au capitaine du Jolly-Roger.
— Trèves de billevesées ! Vous l’avez bien cherché ! N’est-ce pas vous deux qui venez de déclencher toute cette pagaille ?
— N’est-ce pas vous qui nous avez sauvés du plongeon et fait libérer ? Vous avez voulu vous amuser avec moi, payez-en le prix ! »
Crochet lissa ses favoris et sourit.
« Tu te bats bien en paroles, mais tu ne fais pas le poids l’arme au poing ! »
L’Epée de la Chimère sauva hardiment Archibald de deux ou trois situations embarrassantes. Il avait beau se moquer de Crochet en l’appelant sans cesse « vieil homme », celui-ci lui donnait une leçon ! Par chance, aucun des pirates n’était venu interférer dans leur duel, en tous cas pour le moment. Le jeune homme n’en avait pas besoin pour se placer dans une mauvaise posture ! Ses espoirs se résumaient maintenant à voir Derek lui donner un coup de patte, bien que cela soit mal engagé. Crochet n’avait pas de point faible apparent, et s’il avait paru un instant touché par le doute, cela n’avait plus l’air de le contrarier le moins du monde.
« Dis-moi une chose, vieil homme ! Pourquoi voulais-tu me capturer ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?
— Tu hantes mes nuits depuis trop longtemps !
— Si tu es amoureux de moi, tu peux déclarer ta flamme autrement ! »
Le capitaine Crochet n’apprécia pas du tout cette boutade. Comment pouvait-on être aussi éloigné du bon ton ? S’il n’avait pas été un fier capitaine de marine, il en aurait été proprement scandalisé. Mais il préféra agir avec élégance et se contenta d’appuyer un peu plus ses assauts, pressant de plus belle son arrogant adversaire. Archibald s’accroupit, roula contre la passerelle, et se releva d’un bond sur celle-ci. Crochet vint y ficher sa lame, mais la dégagea tout de suite du bois crasseux. Il n’y avait pas que la coque de l’infâme navire pour être constellée de coquillages…
« Puisque nous nous affrontons, j’ai tout de même le droit de savoir pourquoi ! reprit le jeune homme, toujours curieux de savoir ce qui lui valait l’inimitié de Crochet.
— Mais parce que nous le désirons tous les deux ! renchérit le capitaine Crochet avec un rire dément.
— C’est vrai, avoua Archibald, mais ça ne me suffit plus ! Je n’ai jamais souscrit une visite à l’attraction du bateau pirate ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de rêves ? Je parie que c’est encore un piège de Lord Funkadelistic !
— Qui donc ?
— Tu crois peut-être me faire avaler qu’il n’y ait pour rien ! » répliqua le jeune homme.
Toutefois, Crochet avait semblé réellement étonné de voir évoquer la présence de l’Ennemi dans leurs affaires. Bien qu’il soit plus assidu concernant la meilleure façon de l’embrocher au bout de son épée.
« Parole de Crochet ! Celui que vous nommez l’Ennemi n’a rien à voir avec tout cela ! Ce n’est pas lui qui m’a parlé de toi et m’a dit comment apaiser mes cauchemars !
— Alors qui ?
— A quoi cela te servirait-il de le savoir, puisque tu vas mourir dans l’heure ! »
Le jeu de poignet du capitaine se fit plus échevelé encore si jamais cela était possible, à croire qu’il allait se briser sous peu tant ses mouvements étaient violents. Archibald secondé de l’Epée de la Chimère résistait vaille que vaille, plus déterminé que jamais à obtenir des réponses à ses questions, régler ses comptes avec Lord Funkadelistic et retrouver Kate. Ou dans un ordre différent s’il le fallait, du moment qu’il y parvenait. L’épée de ses ancêtres se tordit dans sa main pour attaquer sous un meilleur angle, et tenter de passer sous la garde de Crochet pour se glisser entre deux côtes. Mais le chef des pirates détourna la lame de sa griffe d’acier, contraignant Archibald à céder sur sa propre garde. Il ne fallait pas ! Crochet espérait conclure définitivement leur duel grâce à une botte secrète que lui avait enseignée Barbecue, autrefois à Rio. Ne pouvant la parer, le jeune homme l’esquiva.
« J’aimerais autant éviter de faire couler le sang ! riposta-t-il une fois de plus verbalement. Je suis désolé si vous cauchemardez à cause de moi, mais il est hors de question que je me laisse marcher dessus pour autant ! Vous avez voulu m’avoir à bord, très bien ! Mais je ne suis pas une guest-star de la croisière s’amuse moi, je fais juste un crochet ! »
Le capitaine du Jolly-Roger étouffa un juron haineux, tout sauf de bonnes manières. Les jeux de mots aux dépens de son nom n’étaient pas pour lui plaire ! Et les deux adversaires tourbillonnèrent de plus belle sur le gaillard d’avant, Archibald pinçant le nez lorsqu’il se rapprochait un peu trop des latrines de l’équipage. Il était convaincu que Crochet prenait un malin plaisir à le pousser dans cette direction…
« Bellérophon, tu vas bientôt disparaître dans l’oubli !
— C’est vous qui le dîtes, je n’ai pas encore mordu à l’hameçon ! »
Echangeant boutades spirituelles et passes d’armes, Archibald et le capitaine Crochet enchaînaient les pas de danse de leur gigue féroce et endiablée. Sur l’entrepont, Derek le loup-garou n’était guère mieux loti. L’équipage du Jolly-Roger, grognant et vociférant, avait compris qu’il n’avait pas d’autre choix que de remporter la victoire s’il voulait s’en sortir. L’un d’eux, bandana en avant, voulut tout simplement le transpercer, mais Derek l’attrapa par le torse et le fit basculer au-dessus de sa gueule. Il s’écrasa contre une écoutille, quelques mètres plus loin. Le jeune professeur était à peine conscient de ses actes. Lui qui avait tant espéré en finir pour de bon avec cette odieuse transformation avait dû recommencer deux fois, en si peu de temps, ô si peu de temps ! Au lieu d’être en retour complètement abattu, il ne pouvait malgré tout ses efforts s’empêcher d’enrager littéralement ! Et c’étaient les pirates qui faisaient les frais de sa colère lupine. Ses crocs crissèrent tandis que ses mâchoires déformées se contractaient sous la douleur. Ses plaies, qui commençaient tout juste à cicatriser avant qu’il ne se transforme à nouveau, le faisaient horriblement souffrir. Ils allaient payer pour ça !
Comment agir autrement ? Se laisser découper sur place, sans la moindre résistance ? De toute manière, il ne sauverait personne en se comportant de la sorte. Alors, à quoi bon tenter de préserver le peu de dignité qui lui restait encore ? Voilà qu’il devait lutter aux côtés d’Archibald Bellérophon, ce qui n’avait aucun rapport avec la mission que le Doyen lui avait confiée… Etait-ce une trahison de sa part ? Avait-il commis une faute ? Il avait été imprudent, s’était laissé entraîner dans un premier combat contre les pirates sur le port, et n’avait pas réussi à s’enfuir après avoir mis ses adversaires en déroute… Oui, sans nul doute, le Doyen lui tiendrait rigueur de pareilles erreurs ! Bien entendu, cette supposition n’était pas faite pour calmer les ardeurs de Derek, quelle que soit sa bonne volonté à retrouver la raison. Bondissant de bâbord à tribord, comme de la dunette au pont supérieur, il se ramassa sur ses pattes-arrières et bondit sur le pirate le plus proche ! Le pauvre matelot, tout loup de mer qu’il fut, ne pouvait rien contre un garou. Encore moins s’il était sous le vent… Derek le saisit par le bras, lui déboîtant aussitôt l’épaule, tournoyant sur lui-même à toute vitesse comme une toupie infernale, et le catapulta sur le grand mat.
Le sort de leur compagnon refroidit les ardeurs vengeresses des autres membres de l’équipage sur le champ… Comment se défendre contre une pareille bête sauvage aux instincts meurtriers ? Les rares survivants de la précédente confrontation n’avaient pas tardé à baisser les bras et envisageaient fortement de se dérober à leur devoir. L'instant d'après, tout le navire retentissait du cliquetis des armes. Si les pirates s'étaient regroupés, ils auraient pu remporter la victoire. Mais l'assaut leur avait fait perdre la tête, et ils couraient çà et là, frappant au hasard, chacun se croyant le dernier survivant de l'équipage; Crochet allait-il permettre à ses hommes de le couvrir de ridicule avec une telle débâcle ? Ciel, non !
« Stupides harengs saurs ! tonna-t-il. Lequel d'entre vous va me ramener ce pousseur de stupides hurlements ? »
Mais, c’était là une chose avérée, les pirates ne sont pas les plus courageux qui soient, surtout lorsqu’ils ont eu l’habitude d’être importunés plus que de raison par nul autre que cet espiègle plaisantin de Peter Pan ! Si les ordres aboyés par leur chef les rassérènent le temps d’un nouvel assaut, ce n’était guère suffisant pour soutenir plus avant leur moral…
« On dirait bien que mon collègue de conseil de classe va en avoir bientôt fini avec tes hommes ! se gaussa Archibald, jetant un coup d’œil à Derek.
— Collègue ? Conseil de classe ? Parlerais-tu… d’école ? fit Crochet, détournant la conversation. Tu es décidément tellement différent de Peter !
— Peter, Peter, toujours Peter ! répliqua le jeune homme se fendant en souplesse, et piquant de coups d’estoc la garde de son opposant. Vieil homme, il faudrait tout de même que tu arrives à ne plus…, persista-t-il, puis se taisant soudain.
— A ne plus ? s’enquit Crochet, irrité de toutes ses facéties si pusillanimes pour un esprit tel que le sien.
— A ne plus… vivre à ses crochets ! conclut Archibald, en ajustant sa botte.
— Tes talents se résument-ils aux mauvais jeux de mots ? Tu es donc homme de peu d’esprit !
— C’est toi qui le dis ! »
Ce n’était pas là réplique à même de relever le niveau des réparties du jeune homme, mais il avait bien d’autres soucis en tête. Derek était impressionnant dans son style très particulier, et ce n’était pas forfanterie que de penser qu’il pouvait venir à bout de tous les pirates. Cependant… Le Jolly-Roger rencontra une nouvelle vague de brume, qui se répandit sur le pont supérieur en rouleaux moutonneux. Malheur pour le héros de cette histoire ! Avançant à grands pas, le capitaine Crochet se jetait droit sur lui, lorsqu’il s’évanouit dans ces gerbes de nuages. Au bord de la panique comme de passer par-dessus bord, Archibald fit confiance à son destin et s’accroupit sur les lattes de bois crasses. Bien lui en pris ! Fauchant Crochet en pleine course, le capitaine s’effondra sur son séant ! Malotru Bellérophon ! Comment osait-il s’en prendre à lui de la sorte !
« Mais qui es-tu ? » demanda Crochet, à nouveau debout, réajustant sa fraise souillée de sueur.
Archibald lui décocha un sourire sans joie.
« Parfois, je me le demande, vraiment ! Je veux bien croire que Lord Funkadelistic n’est pas celui qui vous a dit de me capturer, et peu importe !
— J’avais tout droit sur toi ! Tout ce qui m’était demandé, c’était de te tenir à l’écart de l’île ! vociférait Crochet en désignant de sa griffe l’œuvre d’Adrian Tepes, sur laquelle ils s’apprêtaient à s’écraser si leur trajectoire ne changeait pas. Durant des semaines, j’ai dû te supporter dans mes rêves, revenant chaque nuit ! Alors, quand on m’a expliqué que je pouvais faire d’une pierre deux coups, faire disparaître mes insomnies tout en te faisant disparaître toi ! C’est si simple ! Et comment mieux prendre ma revanche sur le destin qu’en tuant de mes propres mains le nouveau héros des Terres de Féerie !
— Ah, c’est donc ça ! Je n’aimais déjà pas les carriéristes, mais alors là, ça dépasse tout ! »
Archibald et Crochet croisèrent le fer une fois de plus, tandis que la coque du Jolly-Roger était soumise à d’inquiétantes complaintes. D’une souple pirouette, le jeune homme évita le crochet sifflant de son adversaire, et contre-attaqua vivement.
« Je n’ai vraiment plus le temps, vieil homme ! Il fallait m’interdire l’accès à cette île flottante ? Pas de chance, je suis très gourmand ! »
Le capitaine des pirates leva les yeux au ciel devant cette nouvelle atteinte au bon goût, à croire que Bellérophon comptait l’abattre à coups de calembours déplacés ! Sabrant et sabrant encore tout ce qui passait à sa portée, il voulut rejeter Archibald au plus près de la proue, mais roulant des épaules, le jeune homme n’avait pas du tout l’intention d’être ainsi malmené. Le Jolly-Roger poursuivait sa course folle en direction de l’île abritant le château d’Adrian Farenheigts Tepes, toujours plus rapide à tracer son sillage dans une mer de nuages démontés. Tout à coup, le poste de la vigie s’écrasa sur le pont supérieur, dans un bruit sourd. Il n’avait pas résisté aux soubresauts imposés au mât, et éclata comme une pomme pourrie par un trop long séjour dans la cale. Au passage, il assomma pour le compte deux pirates, coupant le poil sous la patte de Derek ! Sans plus crier gare, le navire s’inclina soudain à plus de 45 degrés à tribord ! Manquant de tomber à la renverse et de se retrouver avec Crochet dans les bras, Archibald patina sur place avant de se rattraper in extremis sur les haubans !
« Ah, misérable ! Si tu veux jouer à l’araignée, je vais te débusquer dans ta toile ! lui lança Crochet, la bave aux lèvres, multipliant les moulinets de sa griffe dans sa direction.
— Capitaine ! l’apostropha le jeune homme depuis sa position haut perchée tandis que le Jolly-Roger basculait à l’opposé, ce n’est pas raisonnable ! Nous allons faire naufrage si personne ne reprend le gouvernail en main ! Avouez que ce serait un comble, en plein ciel loin des récifs !
— Peu m’importe ! s’enflamma le capitaine Crochet, oubliant toute bienséance, son regard vide et fou braqué sur Archibald. Mon rôle peut bien s’arrêter ici, je n’en ai que faire ! Avoir ta tête est l’unique but qui m’anime encore !
— Alors très bien, s’il faut en passer par là ! »
Ni une, ni deux, sa lame entre les dents, le jeune homme se laissa retomber la tête la première sur Crochet. L’infâme vieux bonhomme roula à terre, sonné. Archibald ne lui accorda pas un seul tic tac pour reprendre son souffle ! Et il feinte, et il feinte encore, et il se retourne, et il sautille, et il cabriole ! Le capitaine fut soudain à la merci de l’Epée de la Chimère, descendant à reculons les marches des escaliers conduisant à l’entrepont.
Archibald se laisse glisser en dérapant sur la rampe, le sourire aux lèvres.
« Cette fois Crochet, je t’ai accroché ! » déclama-t-il d’un ton allègre et frais.
Le triste bonhomme tomba à genoux, échappant son sabre, et se ratatina sur lui-même. Défaite et déchéance ! Il avait perdu, l’étiquette voulait qu’il le reconnaisse avec noblesse. Mais James Crochet était un homme au cœur mauvais. Archibald le savait, et ne lui laissa aucune chance de se saisir du poignard qu’il portait à la ceinture.
« Garde les mains bien en vue, vieil homme ! »
Le jeune homme maugréa quelque injure que n’aurait pas reniée l’équipage de cette coque délabrée en se retournant à demi vers la proue. Ils abordaient cette étrange île volante nullement de la meilleure des manières. Archibald n’avait jamais été matelot, et ce n’était pas vraiment l’occasion rêvée d’apprendre ! Une poignée de minutes à la même vitesse et sous le même cap, Archibald connaîtrait lui aussi la mort de tant de marins, tout en étant l’un des seuls à ne pas périr en mer, mais dans les airs ! Il aurait à peine le temps de rallier le gouvernail avant que…
« Derek ! appela-t-il. Derek ! Est-ce que ça va ? »
Le loup-garou était son seul espoir. Il n’avait plus eu le temps de lui jeter un œil depuis que celui-ci était occupé à éprouver la solidité des os humains sur le bois, en laissant tomber ses adversaires jusqu’au fond de cale. Sa vision n’était pas pour le rassurer quant à leurs chances de survie. Le jeune professeur était passablement défiguré par les combats, mais il se dressait là, vainqueur, au milieu d’un empilement de cadavres en devenir. Il était allé au bout de sa résistance, la repoussant au-delà de ses limites, mais c’était trop. Derek n’aurait pu lutter une seconde de plus. Déjà, il redevenait l’affable jeune homme qu’il était d’ordinaire. Des touffes de poils poisseuses le disputaient à une peau encore rouge de sang. Ses oreilles étaient toujours celles d’un loup.
« Oui… Je vais bien…, grinça-t-il. Votre plan était le bon finalement !
— Vous vous y connaissez en navigation ? »
Derek, tant bien que mal, prit conscience de la précarité de leur situation. La brise nocturne et aérienne qui lui fouettait le visage finit de le tirer de sa transe.
« On dirait bien que nous n’avons pas le choix ! Oui, je crois pouvoir me débrouiller ! » rassura-t-il Archibald, les mains en porte-voix.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Derek saisit la barre avec poigne. Mais il ne put dissimuler sa douleur, geignant. Néanmoins, cela ne l’empêchait pas de donner un vigoureux coup à bâbord, après avoir fait signe à Archibald de se tenir à quelque chose. Miracle ! Le Jolly-Roger s’éloigna lentement mais sûrement des falaises maintenant dangereusement proches, évitant leurs écueils redoutables. Les deux professeurs de la Tour du Savoir Secret Salvateur reprenaient leur souffle, tant bien que mal.
« Et à présent, que faisons-nous ? interrogea Derek. Je suis prêt à vous suivre, ajouta-t-il. De toute manière, je ne pense pas qu’après avoir échoué dans de telles proportions, je puisse me présenter dignement devant le Doyen, alors…
— Alors, autant frayer avec moi ? répliqua Archibald. J’ai fini par remarquer que vous ne m’appréciez pas beaucoup malgré vos airs amicaux, mais là… Oui, je n’ai pas fait ce que le Doyen attendait de moi, mais pensez-vous que nous ayons nui à la Tour en agissant comme nous l’avons fait ? Et vous-même ! Quel exploit ! Mettre KO toutes ces brutes épaisses ! Le Doyen serait fier de vous, j’en suis sûr ! »
Ses crocs désormais rétractés, Derek avait un sourire plus humain.
« Décidément… C’est fou, mais vous arrivez toujours à me convaincre et me redonner le sourire ! Voilà un talent dont le Doyen ne m’avait pas parlé !
— Merci du compliment ! fit Archibald en exécutant une révérence ampoulée. Mais nous avons encore… du pain sur la planche, décréta-t-il après un coup d’œil à celle qui avait failli les propulser dans le vide. Qu’est-ce que c’est que cette île ? Laputa existe-t-elle en Terres de Féerie ?
— Pas que je sache…, répondit le loup-garou, se grattant ses derniers poils de barbe lupins du menton. Mais je reconnais tout de même quelque chose !
— Quoi donc ? hurla Archibald pour se faire entendre.
— Là-bas, à trente degrés Ouest ! Le château ! C’est celui d’Adrian Tepes !
— Derek ! Vous savez ce qui s’est passé ? Si vous êtes au courant, dîtes-le moi ! »
Le professeur lupin fit non de la tête, sans lâcher la barre, qui vibrait sous ses mains. S’il n’avait pas encore conservé un peu de la force qui l’animait en tant que loup-garou, il n’aurait pas été capable de détourner la course du navire…
« Je ne sais pas, non. Il semble que cette île rassemble plusieurs… morceaux du monde…
— Voilà qui ressemble tout à fait aux appétits de Lord Funkadelistic ! Et tu prétends toujours qu’il n’y ait pour rien, vieil homme ? » lança Archibald, dansant autour du capitaine Crochet.
Mais James Crochet s’était résigné, tête basse. Résigné à la défaite, comme résigné à ne rien dire. Ce fut Derek qui répondit à sa place.
« C’est impossible ! Le Doyen lui-même ne pourrait pas accomplir un pareil exploit ! Et Lord Funkadelistic est un cran en-dessous du Doyen…
— Je n’en suis pas si sûr, mais je veux bien vous croire. »
Archibald laissa son regard courir sur les étendues de terres qui se dévoilaient devant lui. C’était bien vrai ! Il avait l’impression d’avoir sous les yeux un patchwork géant ! Un peu de Royaume des Confiseries par ci, un bout de forêt enchantée par là… A chacune des frontières improvisées, une barrière de montagnes avait poussé, confirmant que les chocs avaient dû être d’une violence extrême. Le jeune homme n’était pas très au fait des choses magiques, mais il était tout disposé à croire que Lord Funkadelistic n’était pas en mesure d’accomplir tout cela. Et quelque part, c’était même rassurant, sachant qu’il comptait toujours lui faire mordre la poussière ! Le Jolly-Roger longeait la côte de cette île en remontant vers le Nord, en quête d’une crique où il pourrait accoster. Mais cela n’avait rien d’aisé, d’autant plus que ses rivages n’avaient auparavant jamais existé…
« Il faut que nous rallions ce château ! Le plus vite possible ! décida Archibald en ne quittant pas des yeux la demeure gothique perchée sur un pic déchiqueté. Il y a eu du grabuge, regardez, l’un des donjons s’est effondré ! Si nous ne trouvons rien, autant nous y rendre tout de suite plutôt que de caboter indéfiniment ! Moussaillon Derek, mettez le cap droit dessus ! » conclut-t-il en pointant l’Epée de la Chimère sur le château décapité.
Le collègue d’Archibald n’eut pas le temps de s’exécuter. Son nez, puis sa vue, lui apprirent qu’on les suivait. Après un bref regard par-dessus son épaule endolorie, il avertit le jeune homme.
« Archibald ! Balai Volant Non Identifié à tribord ! Il remonte vers nous ! »
Derek le vit sourire.
« Mais… C’est Esméralda ! Ho, hé !
— Ho, hé, du bateau ! » répondit la sorcière, à tue-tête.
Archibald avait été très surpris de la voir apparaître comme cela, mais ce n’était rien face à la stupeur qui fit tambouriner son cœur en reconnaissant Kate, assise à califourchon sur le balai derrière la sorcière.
« Kate… Kate ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? »
Le vent des hauteurs, leurs cris, les craquements continus de la coque du navire, couvrirent le chuintement de la détonation. Alors que le balai d’Esméralda volait à présent en parallèle au Jolly-Roger, et qu’Archibald se disait avec soulagement qu’il pourrait serrer sa fiancée dans ses bras, Derek s’écroula contre le gouvernail… Esméralda cria pour alerter Archibald en découvrant le coupable : un petit homme voûté à la barbe et aux lunettes sales, qui tenait un mousquet entre ses mains encore tremblantes.
Smee ! Le veule personnage s’était caché près de la dunette après avoir réalisé qu’il ne pourrait pas s’échapper !
« Tout ça, c’est votre faute ! pleurnichait-il violemment en désignant le porteur de l’Epée de la Chimère. Sans vous et votre désordre, rien de tout cela ne se serait produit ! Pourquoi êtes-vous venu torturer chaque nuit mon capitaine ! »
Une lueur malsaine illumina fort à propos le regard dudit capitaine…
« Tirez, Smee ! ordonna-t-il d’un ton douceâtre. Tirez ! »
Excédé, Archibald l’assomma en le frappant derrière la nuque de la garde de sa lame. La vision de son capitaine étendu de tout son long sur le pont sans plus de prestance que n’importe quel homme d’équipage qui aurait fait la tournée des tavernes du port fut de trop pour le misérable Smee… Archibald avançait déjà sur lui, mâchoire et poings serrés.
« Espèce de petite teigne, tirer dans le dos, c’est vraiment d’une bassesse ! Je vais te faire payer, tu vas voir ce que… »
Le jeune homme s’arrêta soudain, encore tremblant d’avoir vu Derek s’écrouler sous ses yeux, sans qu’il puisse rien faire pour lui, alors que tout semblait tourner en leur faveur ! Ils n’avaient vraiment pas besoin d’un nouveau retournement de situation ! Smee s’était ratatiné sur lui-même, sentant que celui qui avait été un court moment leur prisonnier n’avait pas l’intention de le prendre en pitié.
Archibald fit encore un pas, puis, ce fut impossible d’aller plus loin.
« Eh bien… Je ne pensais pas que ça pouvait faire si mal dans ce sens… », murmura-t-il en portant la main au côté.
Smee avait rechargé son arme et fait feu.
« Cette fois, je n’ai pas tiré dans le dos ! Pas dans le dos ! » répétait-il d’un rire fou.
Planant à hauteur du grand mat, Esméralda et Kate avaient tout vu. La sorcière s’était tout de suite écartée après le premier coup de feu, alors que Kate l’avait intimé du contraire, complètement paniquée par la scène à laquelle elle venait d’assister. Elle avait été si heureuse de découvrir la silhouette d’Archibald lorsque la sorcière et elle s’étaient approchées de ce navire pour savoir de quoi il retournait.
« Il ne faut pas ! Je dois le désarmer par magie, ensuite, nous pourrons… Kate, non, ne fais pas ça ! »
Mais la jeune femme n’écoutait plus. Oubliant la hauteur, elle bondit depuis le balai, manquant de désarçonner Esméralda, les jambes repliées, virevoltant entre les haubans, tout en se saisissant de son arc ! Et une première flèche était déjà encochée lorsqu’elle se rétablit souplement sur le pont supérieur. Smee, qui s’était précipité au chevet de son capitaine, tourna la tête, hagard, vers Kate.
« C’est trop tard, vous ne pouvez… »
Les mots s’étranglèrent dans sa gorge, une pointe de flèche venant de transpercer son poignet, l’obligeant à lâcher son mousquet. Esméralda inclina son manche de balai, se jetant à la poursuite de Kate. Elle mit pied à terre et l’attrapa par le bras.
« Kate, non ! Je sais que tu veux le tuer, mais…
— Je ne suis pas Kate. Il n’y a plus que Diane, répondit la jeune femme blonde », le visage fermé.
Elle ne mentait pas. La sorcière recula précipitamment, l’afflux de puissance que dégageait à présent Kate la repoussant ostensiblement. Esméralda avait toujours été considérée comme douée par ses pairs, mais si elle devait s’interposer, elle n’était pas sûre de pouvoir contraindre la jeune femme par la force.
Celle-ci avait encoché une seconde flèche à son arc, toujours rivé sur le petit être pleutre.
« Toi et ton capitaine, commanda-t-elle d’une voix qui n’appelait pas la moindre contestation, vous allez monter dans une chaloupe. Tout de suite ! haussa-t-elle le ton alors que Smee n’avait pas bougé d’un pouce, comme paralysé.
— Mais la chaloupe n’a pas été enchantée ! bégaya-t-il après plusieurs essais navrants. Nous… Nous allons nous écraser sitôt que nous aurons largué les amarres ! »
La figure dévastée, Kate n’avait plus rien de semblable à la jeune femme douce et affable qu’elle était.
« Je suis la vengeresse ! Tu vois, je ne les tuerai pas, décocha-t-elle cette réplique rageuse pour Esméralda. Je les laisse même s’échapper ! »
Smee avait tenté sa chance, et perdu. Que pouvait-il faire de plus ? Il n’était que Smee ! Aussi s’apprêtait-il à obéir, soulevant piteusement le capitaine Crochet par les épaules, sans même prendre le temps de s’occuper de sa main ensanglantée, lorsque…
Une ombre gigantesque recouvrit intégralement le Jolly-Roger, le noyant dans les ténèbres. Pendant près d’une minute, Diane elle-même fut incapable de distinguer quoi que ce soit à plus d’une pouce d’elle. Tous levèrent les yeux. Le dragon de Lord Funkadelistic venait de jaillir hors de la mer de nuages et de saisir le bateau pirate entre ses mâchoires d’onyx aux crocs démesurés ! Le maître de Haine paraissait minuscule debout sur son encolure…
Kate eut un sourire qui ne présageait rien de bon en le toisant sans faillir.
« S’il faut que lui aussi s’en mêle… », dit-elle en le visant de son arc.
Mais il n’était déjà plus dans sa ligne de mire, mais devant elle. Trop rapide ! Kate l’avait laissé se placer entre elle et son fiancé ! Il ne lui était plus possible de s’approcher de lui sans se découvrir… Comme lisant dans ses pensées, l’Ennemi considéra un moment Archibald, étendu sur le dos, respirant péniblement tout en se tenant toujours les deux mains sur sa blessure.
« Diane, ravi de te revoir… J’espère que tu ne vas pas t’interposer cette fois.
— Si tu essaies encore de t’en prendre à Archibald, si.
— Ne sois pas si tendue. Tu as plutôt intérêt à le remettre sur pied, et vite. J’ai besoin de vous.
— Et pourquoi cela ? » renâcla la jeune femme, sur la défensive.
Lord Funkadelistic pointa du doigt la lune, sans un regard pour elle.
« Pour aller là-bas. »
Son ton était laconique, mais d’une limpidité frappante… Qui ne touchait pas véritablement Archibald en cet instant. Il était déjà bien content de s’être retourné sur le dos dans une position plus confortable.
« Si au lieu de vous la jouer poseurs, quelqu’un me donnait les premiers soins ! »
Lord Funkadelistic haussa un sourcil.
« Toujours à te plaindre…
— Si tu veux que je t’aide, tu ferais mieux de garder tes remarques pour toi », repartit Archibald, qui ne voulait surtout pas s’incliner de quelque façon que ce soit devant l’autre.
Esméralda intervint.
« Schopenhauer… Vous ne pouvez pas ne pas avoir décelé le bouclier magique au-dessus de nos têtes. Impossible d’aller plus haut que cette île !
— Nous y allons pourtant. »
Et à ses mots, le Jolly-Roger se cabra, la figure de proue se dressant vers les étoiles. Une nouvelle association venait de voir le jour tacitement. Arrêter Adrian Farenheigts Tepes était ce qu’il y avait de plus vital en cet instant.
« Vous savez tous désormais pourquoi je veux retrouver la Fontaine de Jouvence…, expliquait Lord Funkadelistic. Je suis venu vous proposer une alliance, mais je ne le ferai qu’une fois. Si vous préférez qu’Alucard en profite, à vous de faire ce choix. »
Dans le tumulte, personne ne remarqua le départ de Smee et du capitaine Crochet…

« Oh, je vous en prie ! Cessez de vous agiter comme cela ! J’étouffe ! Ah, ah, j’étouffe ! Enlevez-moi ce plastron, jeunes filles, vite ! Vite ! » s’égosillait le prince Charmant, d’une voix rendue haut-perchée par le manque d’air.
Ses élèves papillonnèrent autour de lui, battant des mains et rougissantes de confusion, multipliant les excuses les plus plates possibles, au contraire de leur poitrine. Charmant avait bien choisi celles qui devraient l’aider à passer son armure… Il se laissa tomber sur son lit en soupirant. Tout aurait été beaucoup plus pratique s’il avait enfilé son armure dans la salles d’armes, mais c’était encore l’un de ses nombreux caprices qui l’avait conduit jusqu’à sa chambre. Il avait fait transporter les différentes pièces de son équipement par ses élèves à travers les couloirs de l’école. Mais il avait participé néanmoins, donnant l’exemple ! En portant son heaume couronné de plumes de paon aux couleurs de ses armoiries… Eh bien quoi ? Certes, ce n’était pas là le plus lourd, mais qui d’autre que lui aurait pu s’en acquitter avec le panache nécessaire ? Il était question d’héritage familial !
« Mais dépêchez-vous un peu, gourgandines ! Le temps presse ! » rabrouait-il les jeunes filles en fleur qui péroraient à qui mieux mieux.
Bizarrement, se faire rabrouer par Charmant leur procurait un surcroît d’excitation se traduisant par des petits cris de souris.
« Attention à cette mèche ! Ma coiffure, sottes que vous êtes ! les sermonnait-il encore tandis qu’elles essayaient de lui passer son heaume. Vous imaginez peut-être que je vais passer deux heures devant la glace pour que vous vous amusiez à m’ébouriffer mes beaux cheveux ! Ah ! Est-il possible d’être aussi exaspérantes ! leva-t-il les yeux au ciel. Là, voilà, comme ça… Mais je ne vois plus rien, relevez-moi cette visière, et plus vite que ça ! »
Bouche grande ouverte, haletant, Charmant tenta de se relever pour que l’on puisse le vêtir correctement. Mais le plastron ne voulait décidément pas se mettre en place…
« Je ne comprends pas ce qui se passe, maugréa-t-il entre ses dents d’une blancheur toujours aussi étincelantes.
— Un problème, professeur Charmant ? Est-ce que nous nous serions trompées d’armure ? s’enquit l’une des élèves élues pour l’aider dans cette tâche.
— Non, c’est impossible, ce sont mes armoiries, répondit-il à la jeune fille transie d’inquiétude. Quand je pense que c’est du sur mesure ! » couina-t-il.
Avant de ravaler ses paroles comprenant son erreur devant tous les yeux ronds qui le fixaient.
« Allons, mesdemoiselles, ne vous méprenez pas ! Si j’ai un peu de mal à enfiler mon plastron, c’est juste que… Hum… Ma formidable masse musculaire a encore dû se développer sans que j’y prête attention… C’est tellement naturel chez moi, ajouta-t-il avec un sourire satisfait.
— Oh, bien sûr, c’est cela ! » acquiescèrent les élèves toutes en chœur.
Très fier de s’être extirpé tout seul de ce mauvais pas, et convaincu d’avoir une fois de plus fait appel à une ruse débordante comme lui seul pouvait en avoir, - ce qui n ‘était pas faux pour la seconde partie de sa supposition – Charmant passa à la suite de l’habillage… Les épaulettes, la braconnière, les tassettes… Le professeur de la Tour réussit à s’en vêtir avec plus ou moins de bonheur, mais sans trop de heurts. Charmant était même très content d’avoir littéralement autant de filles à ses pieds et lui lustrant l’entrejambe, tandis qu’elles lui laçaient ses jambières, et il s’en rengorgeait d’un air pompeux. Tellement qu’à force de bomber le torse, il fit sauter les attaches de son plastron…
« Ah, vous n’êtes vraiment pas douées ! Et comment ferais-je, si en pleine bataille, mon armure tombait en morceaux ? Je vous le demande ? Voudriez-vous que votre professeur rentre tout penaud et doive fuir le champ de bataille ?
— Bien sûr que non, professeur Charmant ! » s’écrièrent-elles toutes, les larmes aux yeux.
— Braves petites, voilà qui est mieux. »
Finalement, après de laborieux moments, Charmant fut engoncé de la tête au pied dans son