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la poupe à la proue du Jolly-Roger,
les affrontements faisaient rage.
Les rudes matelots toujours debout
faisaient face en rangs plus ou
moins ordonnés à Derek,
redevenu loup-garou. Ils avaient
beau être en principe suffisamment
nombreux pour venir à bout
d’un unique adversaire, aussi
fort soit-il, ce n’était
plus que balivernes ! La morsure
d’un sabre n’était
rien contre une rangée de
crocs vous labourant les chairs.
Le capitaine Crochet observait depuis
la porte du gaillard d’avant
la débandade de ses hommes,
qui épuisaient leurs forces
à courir après le
professeur de la faculté
tout en frappant dans le vide…
Blême de rage, il ravala tout
de même sa morgue en voyant
approcher Archibald Bellérophon
d’une démarche chaloupée,
tandis que le navire tanguait comme
s’il était pris dans
une monstrueuse tempête. Une
grande épée était
apparue quelques secondes plus tôt
entre ses mains, alors que les pirates
l’avaient pourtant fouillé
! Jamais il n’aurait dû
pouvoir dissimuler une lame de cette
taille à leurs yeux aiguisés
! Il n’y avait cependant pas
long à comprendre pour voir
que la sorcellerie était
à l’œuvre ici
! James Crochet n’appréciait
pas du tout cela, bien que son commanditaire
se fusse plus d’une fois illustré
dans ce domaine. Il ne pouvait cependant
plus reculer : Bellérophon
l’avait provoqué en
duel, et il n’en attendait
pas moins de lui. Le capitaine espérait
juste qu’il puisse régler
leur différent avec classe.
Se grattant la joue de son crochet,
il tira sa lame et se tint prêt
à parer un premier assaut.
« Tu es à moi, vieil
homme !
— Crois-tu ? Tu me parais
pourtant loin d’arriver à
la cheville de Peter ! »
Archibald grimaça.
« Je n’ai vraiment pas
le temps de me lancer dans la comparaison
! Mon plan est simple : je vous
fait mettre un genou à terre,
je prends le commandement, et je
pars à la poursuite de mon
ennemi !
— Ah, vraiment ? C’est
d’une naïveté
! gloussa Crochet.
— Quand j’étais
petit, j’ai lu beaucoup de
bandes dessinées où
les deux héros parvenaient
à tous les coups à
prendre le vaisseau pirate d’abordage,
je ne vois pas pourquoi je n’y
arriverais pas moi aussi ! Peut-être
bien que vous vous saborderez vous-mêmes,
qui sait ? »
Ce disant, le jeune homme pointa
l’Epée de la Chimère
sur le capitaine Crochet, qui recula
d’un pas. Encore quelques
marches, et ils pourraient ferrailler
botte contre botte. Archibald bouillonnait
intérieurement. C’était
leur unique porte de sortie.
« J’espère que
tu ne fuiras pas le combat, vieil
homme ! J’ai mon ami à
sauver ! Ce n’est pas très
gentil de le laisser se débrouiller
tout seul avec tes hommes !
— Tu n’as qu’à
aller l’aider, si tu veux
!
— Et me priver du plaisir
de t’affronter ? Je n’en
aurai pas pour longtemps de toute
façon !
— Quelle prétention
! »
Les deux épées s’entrechoquèrent.
Le novice et l’expérimenté
bretteur se jetèrent à
corps perdu dans une passe d’armes
échevelée. Quelques
paires d’yeux se tournèrent
vers eux, tandis qu’ils donnaient
l’impression de prendre possession
de la scène d’un théâtre,
seuls sur l’estrade. Les pirates
qui pouvaient se le permettre retinrent
leur souffle. Si Crochet était
vaincu, que deviendraient-ils, tous
autant qu’ils étaient
? Smee se posait lui aussi la question,
mais il en avait déjà
trouvé la réponse.
La fuite ! Le pauvre Smee ne pouvait
pas songer à autre chose
de plus ambitieux. Se battre, verser
le sang, avoir mal, ce n’était
pas pour lui ! Il ne fallait pas
lui en vouloir : il avait vraiment
tenté d’agir de son
mieux, mais était-ce sa faute
si son caractère trahissait
toujours ses intentions premières
? Smee n’avait aucun moyen
d’aider ses camarades, encore
moins Crochet ! Alors, que lui restait-il
? Rien ! On ne pourrait rien lui
reprocher !
Archibald tentait de désarmer
son adversaire, histoire d’en
terminer au plus vite. Il aurait
imaginé que cela fusse plus
facile ! Dans les films de capes
et d’épées,
ou même dans Hook,
tout avait l’air beaucoup
plus simple ! Lorsqu’il se
risquait à le presser de
trop près, Crochet le menaçait
immédiatement de sa griffe.
Le jeune homme n’avait pas
d’autre solution que de battre
en retraite, puisqu’il ne
disposait d’aucune défense
pour faire parade. S’il avait
la malchance de faire un faux pas,
il risquait de se prendre les pieds
dans un nœud ou un seau traînant
sur le pont. Crochet ne laisserait
pas passer une telle occasion de
le clouer sur place ! Crochet !
Archibald avait imaginé bien
des choses depuis son arrivée
dans le monde des contes, mais le
capitaine Crochet ! Et celui-ci
semblait l’avoir reconnu du
premier coup d’œil, sans
raison apparente ! Peut-être
l’un des désavantages
d’être désormais
l’une des personnalités
les plus connues de ce monde…,
supposa Archibald sans trop y croire.
Il n’y avait plus personne
à la barre du navire, et
c’était également
une question qui inquiétait
le jeune homme. Pour le moment,
ce qu’il redoutait le plus
ne s’était pas produit
: le bateau pirate n’avait
pas commencé à chuter
dans le vide. Ils pouvaient donc
tous autant les uns que les autres
continuer à s’étriper
joyeusement, il n’y avait
visiblement pas de conséquences
! Mais le navire volant ne suivait
plus du tout la trajectoire qui
avait été sienne depuis
que les deux professeurs de la Tour
étaient montés à
bord. Certes, tant bien que mal,
il se dirigeait toujours vers cette
étrange île volante
qu’Archibald avait tout de
même finalement repérée.
Longtemps, son attention avait été
attirée par toute autre chose.
Mais tout était bien plus
mouvementé qu’auparavant
! Si le bateau s’écrasait
sur les rochers, il n’était
même pas nécessaire
de poursuivre les combats…
Tenir le gouvernail d’une
main et lutter avec Crochet de l’autre,
c’était un peu trop
pour lui !
« Crochet ! Ton navire risque
de se faire méchamment harponner
sur une falaise ! cria-t-il au capitaine
du Jolly-Roger.
— Trèves de billevesées
! Vous l’avez bien cherché
! N’est-ce pas vous deux qui
venez de déclencher toute
cette pagaille ?
— N’est-ce pas vous
qui nous avez sauvés du plongeon
et fait libérer ? Vous avez
voulu vous amuser avec moi, payez-en
le prix ! »
Crochet lissa ses favoris et sourit.
« Tu te bats bien en paroles,
mais tu ne fais pas le poids l’arme
au poing ! »
L’Epée de la Chimère
sauva hardiment Archibald de deux
ou trois situations embarrassantes.
Il avait beau se moquer de Crochet
en l’appelant sans cesse «
vieil homme », celui-ci lui
donnait une leçon ! Par chance,
aucun des pirates n’était
venu interférer dans leur
duel, en tous cas pour le moment.
Le jeune homme n’en avait
pas besoin pour se placer dans une
mauvaise posture ! Ses espoirs se
résumaient maintenant à
voir Derek lui donner un coup de
patte, bien que cela soit mal engagé.
Crochet n’avait pas de point
faible apparent, et s’il avait
paru un instant touché par
le doute, cela n’avait plus
l’air de le contrarier le
moins du monde.
« Dis-moi une chose, vieil
homme ! Pourquoi voulais-tu me capturer
? Qu’est-ce que je t’ai
fait ?
— Tu hantes mes nuits depuis
trop longtemps !
— Si tu es amoureux de moi,
tu peux déclarer ta flamme
autrement ! »
Le capitaine Crochet n’apprécia
pas du tout cette boutade. Comment
pouvait-on être aussi éloigné
du bon ton ? S’il n’avait
pas été un fier capitaine
de marine, il en aurait été
proprement scandalisé. Mais
il préféra agir avec
élégance et se contenta
d’appuyer un peu plus ses
assauts, pressant de plus belle
son arrogant adversaire. Archibald
s’accroupit, roula contre
la passerelle, et se releva d’un
bond sur celle-ci. Crochet vint
y ficher sa lame, mais la dégagea
tout de suite du bois crasseux.
Il n’y avait pas que la coque
de l’infâme navire pour
être constellée de
coquillages…
« Puisque nous nous affrontons,
j’ai tout de même le
droit de savoir pourquoi ! reprit
le jeune homme, toujours curieux
de savoir ce qui lui valait l’inimitié
de Crochet.
— Mais parce que nous le désirons
tous les deux ! renchérit
le capitaine Crochet avec un rire
dément.
— C’est vrai, avoua
Archibald, mais ça ne me
suffit plus ! Je n’ai jamais
souscrit une visite à l’attraction
du bateau pirate ! Qu’est-ce
que c’est que cette histoire
de rêves ? Je parie que c’est
encore un piège de Lord Funkadelistic
!
— Qui donc ?
— Tu crois peut-être
me faire avaler qu’il n’y
ait pour rien ! » répliqua
le jeune homme.
Toutefois, Crochet avait semblé
réellement étonné
de voir évoquer la présence
de l’Ennemi dans leurs affaires.
Bien qu’il soit plus assidu
concernant la meilleure façon
de l’embrocher au bout de
son épée.
« Parole de Crochet ! Celui
que vous nommez l’Ennemi n’a
rien à voir avec tout cela
! Ce n’est pas lui qui m’a
parlé de toi et m’a
dit comment apaiser mes cauchemars
!
— Alors qui ?
— A quoi cela te servirait-il
de le savoir, puisque tu vas mourir
dans l’heure ! »
Le jeu de poignet du capitaine se
fit plus échevelé
encore si jamais cela était
possible, à croire qu’il
allait se briser sous peu tant ses
mouvements étaient violents.
Archibald secondé de l’Epée
de la Chimère résistait
vaille que vaille, plus déterminé
que jamais à obtenir des
réponses à ses questions,
régler ses comptes avec Lord
Funkadelistic et retrouver Kate.
Ou dans un ordre différent
s’il le fallait, du moment
qu’il y parvenait. L’épée
de ses ancêtres se tordit
dans sa main pour attaquer sous
un meilleur angle, et tenter de
passer sous la garde de Crochet
pour se glisser entre deux côtes.
Mais le chef des pirates détourna
la lame de sa griffe d’acier,
contraignant Archibald à
céder sur sa propre garde.
Il ne fallait pas ! Crochet espérait
conclure définitivement leur
duel grâce à une botte
secrète que lui avait enseignée
Barbecue, autrefois à Rio.
Ne pouvant la parer, le jeune homme
l’esquiva.
« J’aimerais autant
éviter de faire couler le
sang ! riposta-t-il une fois de
plus verbalement. Je suis désolé
si vous cauchemardez à cause
de moi, mais il est hors de question
que je me laisse marcher dessus
pour autant ! Vous avez voulu m’avoir
à bord, très bien
! Mais je ne suis pas une guest-star
de la croisière s’amuse
moi, je fais juste un crochet !
»
Le capitaine du Jolly-Roger
étouffa un juron haineux,
tout sauf de bonnes manières.
Les jeux de mots aux dépens
de son nom n’étaient
pas pour lui plaire ! Et les deux
adversaires tourbillonnèrent
de plus belle sur le gaillard d’avant,
Archibald pinçant le nez
lorsqu’il se rapprochait un
peu trop des latrines de l’équipage.
Il était convaincu que Crochet
prenait un malin plaisir à
le pousser dans cette direction…
« Bellérophon, tu vas
bientôt disparaître
dans l’oubli !
— C’est vous qui le
dîtes, je n’ai pas encore
mordu à l’hameçon
! »
Echangeant boutades spirituelles
et passes d’armes, Archibald
et le capitaine Crochet enchaînaient
les pas de danse de leur gigue féroce
et endiablée. Sur l’entrepont,
Derek le loup-garou n’était
guère mieux loti. L’équipage
du Jolly-Roger, grognant
et vociférant, avait compris
qu’il n’avait pas d’autre
choix que de remporter la victoire
s’il voulait s’en sortir.
L’un d’eux, bandana
en avant, voulut tout simplement
le transpercer, mais Derek l’attrapa
par le torse et le fit basculer
au-dessus de sa gueule. Il s’écrasa
contre une écoutille, quelques
mètres plus loin. Le jeune
professeur était à
peine conscient de ses actes. Lui
qui avait tant espéré
en finir pour de bon avec cette
odieuse transformation avait dû
recommencer deux fois, en si peu
de temps, ô si peu de temps
! Au lieu d’être en
retour complètement abattu,
il ne pouvait malgré tout
ses efforts s’empêcher
d’enrager littéralement
! Et c’étaient les
pirates qui faisaient les frais
de sa colère lupine. Ses
crocs crissèrent tandis que
ses mâchoires déformées
se contractaient sous la douleur.
Ses plaies, qui commençaient
tout juste à cicatriser avant
qu’il ne se transforme à
nouveau, le faisaient horriblement
souffrir. Ils allaient payer pour
ça !
Comment agir autrement ? Se laisser
découper sur place, sans
la moindre résistance ? De
toute manière, il ne sauverait
personne en se comportant de la
sorte. Alors, à quoi bon
tenter de préserver le peu
de dignité qui lui restait
encore ? Voilà qu’il
devait lutter aux côtés
d’Archibald Bellérophon,
ce qui n’avait aucun rapport
avec la mission que le Doyen lui
avait confiée… Etait-ce
une trahison de sa part ? Avait-il
commis une faute ? Il avait été
imprudent, s’était
laissé entraîner dans
un premier combat contre les pirates
sur le port, et n’avait pas
réussi à s’enfuir
après avoir mis ses adversaires
en déroute… Oui, sans
nul doute, le Doyen lui tiendrait
rigueur de pareilles erreurs ! Bien
entendu, cette supposition n’était
pas faite pour calmer les ardeurs
de Derek, quelle que soit sa bonne
volonté à retrouver
la raison. Bondissant de bâbord
à tribord, comme de la dunette
au pont supérieur, il se
ramassa sur ses pattes-arrières
et bondit sur le pirate le plus
proche ! Le pauvre matelot, tout
loup de mer qu’il fut, ne
pouvait rien contre un garou. Encore
moins s’il était sous
le vent… Derek le saisit par
le bras, lui déboîtant
aussitôt l’épaule,
tournoyant sur lui-même à
toute vitesse comme une toupie infernale,
et le catapulta sur le grand mat.
Le sort de leur compagnon refroidit
les ardeurs vengeresses des autres
membres de l’équipage
sur le champ… Comment se défendre
contre une pareille bête sauvage
aux instincts meurtriers ? Les rares
survivants de la précédente
confrontation n’avaient pas
tardé à baisser les
bras et envisageaient fortement
de se dérober à leur
devoir. L'instant d'après,
tout le navire retentissait du cliquetis
des armes. Si les pirates s'étaient
regroupés, ils auraient pu
remporter la victoire. Mais l'assaut
leur avait fait perdre la tête,
et ils couraient çà
et là, frappant au hasard,
chacun se croyant le dernier survivant
de l'équipage; Crochet allait-il
permettre à ses hommes de
le couvrir de ridicule avec une
telle débâcle ? Ciel,
non !
« Stupides harengs saurs !
tonna-t-il. Lequel d'entre vous
va me ramener ce pousseur de stupides
hurlements ? »
Mais, c’était là
une chose avérée,
les pirates ne sont pas les plus
courageux qui soient, surtout lorsqu’ils
ont eu l’habitude d’être
importunés plus que de raison
par nul autre que cet espiègle
plaisantin de Peter Pan ! Si les
ordres aboyés par leur chef
les rassérènent le
temps d’un nouvel assaut,
ce n’était guère
suffisant pour soutenir plus avant
leur moral…
« On dirait bien que mon collègue
de conseil de classe va en avoir
bientôt fini avec tes hommes
! se gaussa Archibald, jetant un
coup d’œil à Derek.
— Collègue ? Conseil
de classe ? Parlerais-tu…
d’école ? fit Crochet,
détournant la conversation.
Tu es décidément tellement
différent de Peter !
— Peter, Peter, toujours Peter
! répliqua le jeune homme
se fendant en souplesse, et piquant
de coups d’estoc la garde
de son opposant. Vieil homme, il
faudrait tout de même que
tu arrives à ne plus…,
persista-t-il, puis se taisant soudain.
— A ne plus ? s’enquit
Crochet, irrité de toutes
ses facéties si pusillanimes
pour un esprit tel que le sien.
— A ne plus… vivre à
ses crochets ! conclut Archibald,
en ajustant sa botte.
— Tes talents se résument-ils
aux mauvais jeux de mots ? Tu es
donc homme de peu d’esprit
!
— C’est toi qui le dis
! »
Ce n’était pas là
réplique à même
de relever le niveau des réparties
du jeune homme, mais il avait bien
d’autres soucis en tête.
Derek était impressionnant
dans son style très particulier,
et ce n’était pas forfanterie
que de penser qu’il pouvait
venir à bout de tous les
pirates. Cependant… Le Jolly-Roger
rencontra une nouvelle vague de
brume, qui se répandit sur
le pont supérieur en rouleaux
moutonneux. Malheur pour le héros
de cette histoire ! Avançant
à grands pas, le capitaine
Crochet se jetait droit sur lui,
lorsqu’il s’évanouit
dans ces gerbes de nuages. Au bord
de la panique comme de passer par-dessus
bord, Archibald fit confiance à
son destin et s’accroupit
sur les lattes de bois crasses.
Bien lui en pris ! Fauchant Crochet
en pleine course, le capitaine s’effondra
sur son séant ! Malotru Bellérophon
! Comment osait-il s’en prendre
à lui de la sorte !
« Mais qui es-tu ? »
demanda Crochet, à nouveau
debout, réajustant sa fraise
souillée de sueur.
Archibald lui décocha un
sourire sans joie.
« Parfois, je me le demande,
vraiment ! Je veux bien croire que
Lord Funkadelistic n’est pas
celui qui vous a dit de me capturer,
et peu importe !
— J’avais tout droit
sur toi ! Tout ce qui m’était
demandé, c’était
de te tenir à l’écart
de l’île ! vociférait
Crochet en désignant de sa
griffe l’œuvre d’Adrian
Tepes, sur laquelle ils s’apprêtaient
à s’écraser
si leur trajectoire ne changeait
pas. Durant des semaines, j’ai
dû te supporter dans mes rêves,
revenant chaque nuit ! Alors, quand
on m’a expliqué que
je pouvais faire d’une pierre
deux coups, faire disparaître
mes insomnies tout en te faisant
disparaître toi ! C’est
si simple ! Et comment mieux prendre
ma revanche sur le destin qu’en
tuant de mes propres mains le nouveau
héros des Terres de Féerie
!
— Ah, c’est donc ça
! Je n’aimais déjà
pas les carriéristes, mais
alors là, ça dépasse
tout ! »
Archibald et Crochet croisèrent
le fer une fois de plus, tandis
que la coque du Jolly-Roger
était soumise à d’inquiétantes
complaintes. D’une souple
pirouette, le jeune homme évita
le crochet sifflant de son adversaire,
et contre-attaqua vivement.
« Je n’ai vraiment plus
le temps, vieil homme ! Il fallait
m’interdire l’accès
à cette île flottante
? Pas de chance, je suis très
gourmand ! »
Le capitaine des pirates leva les
yeux au ciel devant cette nouvelle
atteinte au bon goût, à
croire que Bellérophon comptait
l’abattre à coups de
calembours déplacés
! Sabrant et sabrant encore tout
ce qui passait à sa portée,
il voulut rejeter Archibald au plus
près de la proue, mais roulant
des épaules, le jeune homme
n’avait pas du tout l’intention
d’être ainsi malmené.
Le Jolly-Roger poursuivait
sa course folle en direction de
l’île abritant le château
d’Adrian Farenheigts Tepes,
toujours plus rapide à tracer
son sillage dans une mer de nuages
démontés. Tout à
coup, le poste de la vigie s’écrasa
sur le pont supérieur, dans
un bruit sourd. Il n’avait
pas résisté aux soubresauts
imposés au mât, et
éclata comme une pomme pourrie
par un trop long séjour dans
la cale. Au passage, il assomma
pour le compte deux pirates, coupant
le poil sous la patte de Derek !
Sans plus crier gare, le navire
s’inclina soudain à
plus de 45 degrés à
tribord ! Manquant de tomber à
la renverse et de se retrouver avec
Crochet dans les bras, Archibald
patina sur place avant de se rattraper
in extremis sur les haubans !
« Ah, misérable ! Si
tu veux jouer à l’araignée,
je vais te débusquer dans
ta toile ! lui lança Crochet,
la bave aux lèvres, multipliant
les moulinets de sa griffe dans
sa direction.
— Capitaine ! l’apostropha
le jeune homme depuis sa position
haut perchée tandis que le
Jolly-Roger basculait à
l’opposé, ce n’est
pas raisonnable ! Nous allons faire
naufrage si personne ne reprend
le gouvernail en main ! Avouez que
ce serait un comble, en plein ciel
loin des récifs !
— Peu m’importe ! s’enflamma
le capitaine Crochet, oubliant toute
bienséance, son regard vide
et fou braqué sur Archibald.
Mon rôle peut bien s’arrêter
ici, je n’en ai que faire
! Avoir ta tête est l’unique
but qui m’anime encore !
— Alors très bien,
s’il faut en passer par là
! »
Ni une, ni deux, sa lame entre les
dents, le jeune homme se laissa
retomber la tête la première
sur Crochet. L’infâme
vieux bonhomme roula à terre,
sonné. Archibald ne lui accorda
pas un seul tic tac pour reprendre
son souffle ! Et il feinte, et il
feinte encore, et il se retourne,
et il sautille, et il cabriole !
Le capitaine fut soudain à
la merci de l’Epée
de la Chimère, descendant
à reculons les marches des
escaliers conduisant à l’entrepont.
Archibald se laisse glisser en dérapant
sur la rampe, le sourire aux lèvres.
« Cette fois Crochet, je t’ai
accroché ! » déclama-t-il
d’un ton allègre et
frais.
Le triste bonhomme tomba à
genoux, échappant son sabre,
et se ratatina sur lui-même.
Défaite et déchéance
! Il avait perdu, l’étiquette
voulait qu’il le reconnaisse
avec noblesse. Mais James Crochet
était un homme au cœur
mauvais. Archibald le savait, et
ne lui laissa aucune chance de se
saisir du poignard qu’il portait
à la ceinture.
« Garde les mains bien en
vue, vieil homme ! »
Le jeune homme maugréa quelque
injure que n’aurait pas reniée
l’équipage de cette
coque délabrée en
se retournant à demi vers
la proue. Ils abordaient cette étrange
île volante nullement de la
meilleure des manières. Archibald
n’avait jamais été
matelot, et ce n’était
pas vraiment l’occasion rêvée
d’apprendre ! Une poignée
de minutes à la même
vitesse et sous le même cap,
Archibald connaîtrait lui
aussi la mort de tant de marins,
tout en étant l’un
des seuls à ne pas périr
en mer, mais dans les airs ! Il
aurait à peine le temps de
rallier le gouvernail avant que…
« Derek ! appela-t-il. Derek
! Est-ce que ça va ? »
Le loup-garou était son seul
espoir. Il n’avait plus eu
le temps de lui jeter un œil
depuis que celui-ci était
occupé à éprouver
la solidité des os humains
sur le bois, en laissant tomber
ses adversaires jusqu’au fond
de cale. Sa vision n’était
pas pour le rassurer quant à
leurs chances de survie. Le jeune
professeur était passablement
défiguré par les combats,
mais il se dressait là, vainqueur,
au milieu d’un empilement
de cadavres en devenir. Il était
allé au bout de sa résistance,
la repoussant au-delà de
ses limites, mais c’était
trop. Derek n’aurait pu lutter
une seconde de plus. Déjà,
il redevenait l’affable jeune
homme qu’il était d’ordinaire.
Des touffes de poils poisseuses
le disputaient à une peau
encore rouge de sang. Ses oreilles
étaient toujours celles d’un
loup.
« Oui… Je vais bien…,
grinça-t-il. Votre plan était
le bon finalement !
— Vous vous y connaissez en
navigation ? »
Derek, tant bien que mal, prit conscience
de la précarité de
leur situation. La brise nocturne
et aérienne qui lui fouettait
le visage finit de le tirer de sa
transe.
« On dirait bien que nous
n’avons pas le choix ! Oui,
je crois pouvoir me débrouiller
! » rassura-t-il Archibald,
les mains en porte-voix.
Aussitôt dit, aussitôt
fait. Derek saisit la barre avec
poigne. Mais il ne put dissimuler
sa douleur, geignant. Néanmoins,
cela ne l’empêchait
pas de donner un vigoureux coup
à bâbord, après
avoir fait signe à Archibald
de se tenir à quelque chose.
Miracle ! Le Jolly-Roger
s’éloigna lentement
mais sûrement des falaises
maintenant dangereusement proches,
évitant leurs écueils
redoutables. Les deux professeurs
de la Tour du Savoir Secret Salvateur
reprenaient leur souffle, tant bien
que mal.
« Et à présent,
que faisons-nous ? interrogea Derek.
Je suis prêt à vous
suivre, ajouta-t-il. De toute manière,
je ne pense pas qu’après
avoir échoué dans
de telles proportions, je puisse
me présenter dignement devant
le Doyen, alors…
— Alors, autant frayer avec
moi ? répliqua Archibald.
J’ai fini par remarquer que
vous ne m’appréciez
pas beaucoup malgré vos airs
amicaux, mais là… Oui,
je n’ai pas fait ce que le
Doyen attendait de moi, mais pensez-vous
que nous ayons nui à la Tour
en agissant comme nous l’avons
fait ? Et vous-même ! Quel
exploit ! Mettre KO toutes ces brutes
épaisses ! Le Doyen serait
fier de vous, j’en suis sûr
! »
Ses crocs désormais rétractés,
Derek avait un sourire plus humain.
« Décidément…
C’est fou, mais vous arrivez
toujours à me convaincre
et me redonner le sourire ! Voilà
un talent dont le Doyen ne m’avait
pas parlé !
— Merci du compliment ! fit
Archibald en exécutant une
révérence ampoulée.
Mais nous avons encore… du
pain sur la planche, décréta-t-il
après un coup d’œil
à celle qui avait failli
les propulser dans le vide. Qu’est-ce
que c’est que cette île
? Laputa existe-t-elle en Terres
de Féerie ?
— Pas que je sache…,
répondit le loup-garou, se
grattant ses derniers poils de barbe
lupins du menton. Mais je reconnais
tout de même quelque chose
!
— Quoi donc ? hurla Archibald
pour se faire entendre.
— Là-bas, à
trente degrés Ouest ! Le
château ! C’est celui
d’Adrian Tepes !
— Derek ! Vous savez ce qui
s’est passé ? Si vous
êtes au courant, dîtes-le
moi ! »
Le professeur lupin fit non de la
tête, sans lâcher la
barre, qui vibrait sous ses mains.
S’il n’avait pas encore
conservé un peu de la force
qui l’animait en tant que
loup-garou, il n’aurait pas
été capable de détourner
la course du navire…
« Je ne sais pas, non. Il
semble que cette île rassemble
plusieurs… morceaux
du monde…
— Voilà qui ressemble
tout à fait aux appétits
de Lord Funkadelistic ! Et tu prétends
toujours qu’il n’y ait
pour rien, vieil homme ? »
lança Archibald, dansant
autour du capitaine Crochet.
Mais James Crochet s’était
résigné, tête
basse. Résigné à
la défaite, comme résigné
à ne rien dire. Ce fut Derek
qui répondit à sa
place.
« C’est impossible !
Le Doyen lui-même ne pourrait
pas accomplir un pareil exploit
! Et Lord Funkadelistic est un cran
en-dessous du Doyen…
— Je n’en suis pas si
sûr, mais je veux bien vous
croire. »
Archibald laissa son regard courir
sur les étendues de terres
qui se dévoilaient devant
lui. C’était bien vrai
! Il avait l’impression d’avoir
sous les yeux un patchwork géant
! Un peu de Royaume des Confiseries
par ci, un bout de forêt enchantée
par là… A chacune des
frontières improvisées,
une barrière de montagnes
avait poussé, confirmant
que les chocs avaient dû être
d’une violence extrême.
Le jeune homme n’était
pas très au fait des choses
magiques, mais il était tout
disposé à croire que
Lord Funkadelistic n’était
pas en mesure d’accomplir
tout cela. Et quelque part, c’était
même rassurant, sachant qu’il
comptait toujours lui faire mordre
la poussière ! Le Jolly-Roger
longeait la côte de cette
île en remontant vers le Nord,
en quête d’une crique
où il pourrait accoster.
Mais cela n’avait rien d’aisé,
d’autant plus que ses rivages
n’avaient auparavant jamais
existé…
« Il faut que nous rallions
ce château ! Le plus vite
possible ! décida Archibald
en ne quittant pas des yeux la demeure
gothique perchée sur un pic
déchiqueté. Il y a
eu du grabuge, regardez, l’un
des donjons s’est effondré
! Si nous ne trouvons rien, autant
nous y rendre tout de suite plutôt
que de caboter indéfiniment
! Moussaillon Derek, mettez le cap
droit dessus ! » conclut-t-il
en pointant l’Epée
de la Chimère sur le château
décapité.
Le collègue d’Archibald
n’eut pas le temps de s’exécuter.
Son nez, puis sa vue, lui apprirent
qu’on les suivait. Après
un bref regard par-dessus son épaule
endolorie, il avertit le jeune homme.
« Archibald ! Balai Volant
Non Identifié à tribord
! Il remonte vers nous ! »
Derek le vit sourire.
« Mais… C’est
Esméralda ! Ho, hé
!
— Ho, hé, du bateau
! » répondit la sorcière,
à tue-tête.
Archibald avait été
très surpris de la voir apparaître
comme cela, mais ce n’était
rien face à la stupeur qui
fit tambouriner son cœur en
reconnaissant Kate, assise à
califourchon sur le balai derrière
la sorcière.
« Kate… Kate ! Mais
qu’est-ce que tu fais là
? »
Le vent des hauteurs, leurs cris,
les craquements continus de la coque
du navire, couvrirent le chuintement
de la détonation. Alors que
le balai d’Esméralda
volait à présent en
parallèle au Jolly-Roger,
et qu’Archibald se disait
avec soulagement qu’il pourrait
serrer sa fiancée dans ses
bras, Derek s’écroula
contre le gouvernail… Esméralda
cria pour alerter Archibald en découvrant
le coupable : un petit homme voûté
à la barbe et aux lunettes
sales, qui tenait un mousquet entre
ses mains encore tremblantes.
Smee ! Le veule personnage s’était
caché près de la dunette
après avoir réalisé
qu’il ne pourrait pas s’échapper
!
« Tout ça, c’est
votre faute ! pleurnichait-il violemment
en désignant le porteur de
l’Epée de la Chimère.
Sans vous et votre désordre,
rien de tout cela ne se serait produit
! Pourquoi êtes-vous venu
torturer chaque nuit mon capitaine
! »
Une lueur malsaine illumina fort
à propos le regard dudit
capitaine…
« Tirez, Smee ! ordonna-t-il
d’un ton douceâtre.
Tirez ! »
Excédé, Archibald
l’assomma en le frappant derrière
la nuque de la garde de sa lame.
La vision de son capitaine étendu
de tout son long sur le pont sans
plus de prestance que n’importe
quel homme d’équipage
qui aurait fait la tournée
des tavernes du port fut de trop
pour le misérable Smee…
Archibald avançait déjà
sur lui, mâchoire et poings
serrés.
« Espèce de petite
teigne, tirer dans le dos, c’est
vraiment d’une bassesse !
Je vais te faire payer, tu vas voir
ce que… »
Le jeune homme s’arrêta
soudain, encore tremblant d’avoir
vu Derek s’écrouler
sous ses yeux, sans qu’il
puisse rien faire pour lui, alors
que tout semblait tourner en leur
faveur ! Ils n’avaient vraiment
pas besoin d’un nouveau retournement
de situation ! Smee s’était
ratatiné sur lui-même,
sentant que celui qui avait été
un court moment leur prisonnier
n’avait pas l’intention
de le prendre en pitié.
Archibald fit encore un pas, puis,
ce fut impossible d’aller
plus loin.
« Eh bien… Je ne pensais
pas que ça pouvait faire
si mal dans ce sens… »,
murmura-t-il en portant la main
au côté.
Smee avait rechargé son arme
et fait feu.
« Cette fois, je n’ai
pas tiré dans le dos ! Pas
dans le dos ! » répétait-il
d’un rire fou.
Planant à hauteur du grand
mat, Esméralda et Kate avaient
tout vu. La sorcière s’était
tout de suite écartée
après le premier coup de
feu, alors que Kate l’avait
intimé du contraire, complètement
paniquée par la scène
à laquelle elle venait d’assister.
Elle avait été si
heureuse de découvrir la
silhouette d’Archibald lorsque
la sorcière et elle s’étaient
approchées de ce navire pour
savoir de quoi il retournait.
« Il ne faut pas ! Je dois
le désarmer par magie, ensuite,
nous pourrons… Kate, non,
ne fais pas ça ! »
Mais la jeune femme n’écoutait
plus. Oubliant la hauteur, elle
bondit depuis le balai, manquant
de désarçonner Esméralda,
les jambes repliées, virevoltant
entre les haubans, tout en se saisissant
de son arc ! Et une première
flèche était déjà
encochée lorsqu’elle
se rétablit souplement sur
le pont supérieur. Smee,
qui s’était précipité
au chevet de son capitaine, tourna
la tête, hagard, vers Kate.
« C’est trop tard, vous
ne pouvez… »
Les mots s’étranglèrent
dans sa gorge, une pointe de flèche
venant de transpercer son poignet,
l’obligeant à lâcher
son mousquet. Esméralda inclina
son manche de balai, se jetant à
la poursuite de Kate. Elle mit pied
à terre et l’attrapa
par le bras.
« Kate, non ! Je sais que
tu veux le tuer, mais…
— Je ne suis pas Kate. Il
n’y a plus que Diane, répondit
la jeune femme blonde », le
visage fermé.
Elle ne mentait pas. La sorcière
recula précipitamment, l’afflux
de puissance que dégageait
à présent Kate la
repoussant ostensiblement. Esméralda
avait toujours été
considérée comme douée
par ses pairs, mais si elle devait
s’interposer, elle n’était
pas sûre de pouvoir contraindre
la jeune femme par la force.
Celle-ci avait encoché une
seconde flèche à son
arc, toujours rivé sur le
petit être pleutre.
« Toi et ton capitaine, commanda-t-elle
d’une voix qui n’appelait
pas la moindre contestation, vous
allez monter dans une chaloupe.
Tout de suite ! haussa-t-elle le
ton alors que Smee n’avait
pas bougé d’un pouce,
comme paralysé.
— Mais la chaloupe n’a
pas été enchantée
! bégaya-t-il après
plusieurs essais navrants. Nous…
Nous allons nous écraser
sitôt que nous aurons largué
les amarres ! »
La figure dévastée,
Kate n’avait plus rien de
semblable à la jeune femme
douce et affable qu’elle était.
« Je suis la vengeresse !
Tu vois, je ne les tuerai pas, décocha-t-elle
cette réplique rageuse pour
Esméralda. Je les laisse
même s’échapper
! »
Smee avait tenté sa chance,
et perdu. Que pouvait-il faire de
plus ? Il n’était que
Smee ! Aussi s’apprêtait-il
à obéir, soulevant
piteusement le capitaine Crochet
par les épaules, sans même
prendre le temps de s’occuper
de sa main ensanglantée,
lorsque…
Une ombre gigantesque recouvrit
intégralement le Jolly-Roger,
le noyant dans les ténèbres.
Pendant près d’une
minute, Diane elle-même fut
incapable de distinguer quoi que
ce soit à plus d’une
pouce d’elle. Tous levèrent
les yeux. Le dragon de Lord Funkadelistic
venait de jaillir hors de la mer
de nuages et de saisir le bateau
pirate entre ses mâchoires
d’onyx aux crocs démesurés
! Le maître de Haine paraissait
minuscule debout sur son encolure…
Kate eut un sourire qui ne présageait
rien de bon en le toisant sans faillir.
« S’il faut que lui
aussi s’en mêle…
», dit-elle en le visant de
son arc.
Mais il n’était déjà
plus dans sa ligne de mire, mais
devant elle. Trop rapide ! Kate
l’avait laissé se placer
entre elle et son fiancé
! Il ne lui était plus possible
de s’approcher de lui sans
se découvrir… Comme
lisant dans ses pensées,
l’Ennemi considéra
un moment Archibald, étendu
sur le dos, respirant péniblement
tout en se tenant toujours les deux
mains sur sa blessure.
« Diane, ravi de te revoir…
J’espère que tu ne
vas pas t’interposer cette
fois.
— Si tu essaies encore de
t’en prendre à Archibald,
si.
— Ne sois pas si tendue. Tu
as plutôt intérêt
à le remettre sur pied, et
vite. J’ai besoin de vous.
— Et pourquoi cela ? »
renâcla la jeune femme, sur
la défensive.
Lord Funkadelistic pointa du doigt
la lune, sans un regard pour elle.
« Pour aller là-bas.
»
Son ton était laconique,
mais d’une limpidité
frappante… Qui ne touchait
pas véritablement Archibald
en cet instant. Il était
déjà bien content
de s’être retourné
sur le dos dans une position plus
confortable.
« Si au lieu de vous la jouer
poseurs, quelqu’un me donnait
les premiers soins ! »
Lord Funkadelistic haussa un sourcil.
« Toujours à te plaindre…
— Si tu veux que je t’aide,
tu ferais mieux de garder tes remarques
pour toi », repartit Archibald,
qui ne voulait surtout pas s’incliner
de quelque façon que ce soit
devant l’autre.
Esméralda intervint.
« Schopenhauer… Vous
ne pouvez pas ne pas avoir décelé
le bouclier magique au-dessus de
nos têtes. Impossible d’aller
plus haut que cette île !
— Nous y allons pourtant.
»
Et à ses mots, le Jolly-Roger
se cabra, la figure de proue se
dressant vers les étoiles.
Une nouvelle association venait
de voir le jour tacitement. Arrêter
Adrian Farenheigts Tepes était
ce qu’il y avait de plus vital
en cet instant.
« Vous savez tous désormais
pourquoi je veux retrouver la Fontaine
de Jouvence…, expliquait Lord
Funkadelistic. Je suis venu vous
proposer une alliance, mais je ne
le ferai qu’une fois. Si vous
préférez qu’Alucard
en profite, à vous de faire
ce choix. »
Dans le tumulte, personne ne remarqua
le départ de Smee et du capitaine
Crochet…
« Oh, je
vous en prie ! Cessez de vous agiter
comme cela ! J’étouffe
! Ah, ah, j’étouffe
! Enlevez-moi ce plastron, jeunes
filles, vite ! Vite ! » s’égosillait
le prince Charmant, d’une
voix rendue haut-perchée
par le manque d’air.
Ses élèves papillonnèrent
autour de lui, battant des mains
et rougissantes de confusion, multipliant
les excuses les plus plates possibles,
au contraire de leur poitrine. Charmant
avait bien choisi celles qui devraient
l’aider à passer son
armure… Il se laissa tomber
sur son lit en soupirant. Tout aurait
été beaucoup plus
pratique s’il avait enfilé
son armure dans la salles d’armes,
mais c’était encore
l’un de ses nombreux caprices
qui l’avait conduit jusqu’à
sa chambre. Il avait fait transporter
les différentes pièces
de son équipement par ses
élèves à travers
les couloirs de l’école.
Mais il avait participé néanmoins,
donnant l’exemple ! En portant
son heaume couronné de plumes
de paon aux couleurs de ses armoiries…
Eh bien quoi ? Certes, ce n’était
pas là le plus lourd, mais
qui d’autre que lui aurait
pu s’en acquitter avec le
panache nécessaire ? Il était
question d’héritage
familial !
« Mais dépêchez-vous
un peu, gourgandines ! Le temps
presse ! » rabrouait-il les
jeunes filles en fleur qui péroraient
à qui mieux mieux.
Bizarrement, se faire rabrouer par
Charmant leur procurait un surcroît
d’excitation se traduisant
par des petits cris de souris.
« Attention à cette
mèche ! Ma coiffure, sottes
que vous êtes ! les sermonnait-il
encore tandis qu’elles essayaient
de lui passer son heaume. Vous imaginez
peut-être que je vais passer
deux heures devant la glace pour
que vous vous amusiez à m’ébouriffer
mes beaux cheveux ! Ah ! Est-il
possible d’être aussi
exaspérantes ! leva-t-il
les yeux au ciel. Là, voilà,
comme ça… Mais je ne
vois plus rien, relevez-moi cette
visière, et plus vite que
ça ! »
Bouche grande ouverte, haletant,
Charmant tenta de se relever pour
que l’on puisse le vêtir
correctement. Mais le plastron ne
voulait décidément
pas se mettre en place…
« Je ne comprends pas ce qui
se passe, maugréa-t-il entre
ses dents d’une blancheur
toujours aussi étincelantes.
— Un problème, professeur
Charmant ? Est-ce que nous nous
serions trompées d’armure
? s’enquit l’une des
élèves élues
pour l’aider dans cette tâche.
— Non, c’est impossible,
ce sont mes armoiries, répondit-il
à la jeune fille transie
d’inquiétude. Quand
je pense que c’est du sur
mesure ! » couina-t-il.
Avant de ravaler ses paroles comprenant
son erreur devant tous les yeux
ronds qui le fixaient.
« Allons, mesdemoiselles,
ne vous méprenez pas ! Si
j’ai un peu de mal à
enfiler mon plastron, c’est
juste que… Hum… Ma formidable
masse musculaire a encore dû
se développer sans que j’y
prête attention… C’est
tellement naturel chez moi, ajouta-t-il
avec un sourire satisfait.
— Oh, bien sûr, c’est
cela ! » acquiescèrent
les élèves toutes
en chœur.
Très fier de s’être
extirpé tout seul de ce mauvais
pas, et convaincu d’avoir
une fois de plus fait appel à
une ruse débordante comme
lui seul pouvait en avoir, - ce
qui n ‘était pas faux
pour la seconde partie de sa supposition
– Charmant passa à
la suite de l’habillage…
Les épaulettes, la braconnière,
les tassettes… Le professeur
de la Tour réussit à
s’en vêtir avec plus
ou moins de bonheur, mais sans trop
de heurts. Charmant était
même très content d’avoir
littéralement autant de filles
à ses pieds et lui lustrant
l’entrejambe, tandis qu’elles
lui laçaient ses jambières,
et il s’en rengorgeait d’un
air pompeux. Tellement qu’à
force de bomber le torse, il fit
sauter les attaches de son plastron…
« Ah, vous n’êtes
vraiment pas douées ! Et
comment ferais-je, si en pleine
bataille, mon armure tombait en
morceaux ? Je vous le demande ?
Voudriez-vous que votre professeur
rentre tout penaud et doive fuir
le champ de bataille ?
— Bien sûr que non,
professeur Charmant ! » s’écrièrent-elles
toutes, les larmes aux yeux.
— Braves petites, voilà
qui est mieux. »
Finalement, après de laborieux
moments, Charmant fut engoncé
de la tête au pied dans son
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