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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 03/03/2003

Retour index Archibald

Où les voies empruntées diffèrent, mais où tous les chemins mènent à…Archibald.

Chapitre 09 > Chapitre 10 [PDF]

rchibald se dit qu'il avait encore une fois fait le mauvais choix. Evidemment, c'était un peu tard pour s'en apercevoir alors que son camarade et lui étaient à genoux sur une planche surplombant le vide, les mains solidement ligotées, et un bandeau crasseux sur les yeux. Si seulement il n'était pas tombé sur Derek au détour d'un carrefour ! Leur précédente rencontre ne lui avait rien valu de bon, si ce n'était une volée de représailles bien senties de la part du Doyen, et celle-ci n'aurait vraisemblablement pas de conclusion plus favorable. Et Derek appartenait à la Tour. Quoi de plus normal après tout, en constatant la façon dont il l'avait donc piégé lors de leur course de fauteuils-roulants soi-disant improvisée. Bien souvent, il semblait que la Tour du Savoir Salvateur anticipait ses réactions avec plusieurs coups d'avance et n'hésitait pas à le manipuler. Passe encore, dans certaines limites.
Mais si cela devait avoir des conséquences pour Kate… Jamais. Jamais plus.
Malgré cette ferme résolution, le jeune homme n'avait pu s'empêcher de ne pas ignorer Derek. Le professeur d'Elévation Spirituelle devait en effet avoir vécu une séance particulièrement éprouvante pour se retrouver dans cet état. Archibald l'avait vu s'effondrer dans ses bras sans même avoir le temps de se poser la moindre question, et c'était à peine s'il l'avait reconnu de prime abord. Ses vêtements en lambeaux, ses ecchymoses, ses cheveux en bataille, et poisseux de sang…
" Je ne veux plus, je ne veux plus faire ça ! " répétait-t-il à l'infini d'une voix rauque.
Pour autant, il n'avait pas paru conscient de s'adresser à quelqu'un en particulier, et encore moins à Archibald, qu'il connaissait. N'importe qui d'autre que lui aurait pu croire que Derek avait bu pour délirer de la sorte, mais le jeune homme doutait que ce fusse dans ses habitudes. Encore moins chercher la bagarre. Un instant, Archibald avait toutefois songé qu'il n'était sûrement que ce qu'il méritait pour avoir été sournois une fois de trop avec autrui… Mais l'urgence de la situation avait balayé cette supposition pas si biaisée que cela. Il ne pouvait pas s'embarrasser d'un tel poids mort ! S'en retourner sur ses pas, devoir de nouveau faire face à la fée et au Marquis de Carabas ? C'était hors de question, en tous cas pour le moment ! Alors quoi donc… Archibald en était encore à hésiter entre le laisser à la porte de la première taverne venue ou bien de contacter les sorcières, lorsque Derek s'était réveillé.
Passablement choqué.
" Archibald Bellérophon ! Mais comment est-ce que je peux me retrouver ici… "
Le jeune professeur rebelle se posait toujours la question deux heures plus tard, tandis que Derek avait eu le temps de se renseigner sur les circonstances de leur rencontre improvisée. Archibald aurait bien aimé en savoir autant que lui ! Ils échangeaient leurs rôles de façon bien trop douloureuse à son goût. Le jeune homme n'avait pas senti venir le coup de gourdin sur la nuque qui l'avait à son tour assommé pour le compte. Et cela pas plus de deux minutes après avoir raconté à Derek qu'il venait de manquer de le faire tomber en lui rentrant dedans de manière fort peu distinguée pour ses habitudes. Archibald avait eu l'intention de saupoudrer ses dires d'une bonne pincée de sarcasme en tous genres, histoire de bien lui faire comprendre qu'il n'avait pas du tout apprécié d'avoir été joué. Et qu'il restait de fort méchante humeur à son égard, quand bien même son état de santé aurait dû inspirer la compassion… Mais de toute manière, Archibald n'en avait que pour Kate.
Derek ne valait pas la peine qu'il gaspille sa salive. Voilà qu'elle avait été sa dernière pensée avant de sombrer dans l'inconscience, afin de se donner une bonne raison de ne pas avoir senti le coup venir. Beaucoup trop de choses tourbillonnaient autour de sa tête tandis qu'il tentait de tenir debout. Archibald s'était réveillé près de Derek peu de temps après, puisqu'ils étaient encore en route pour le navire qui les accueillait toujours, bien qu'ils fussent maintenant sur le point de passer par-dessus bord. D'un côté, ce n'était pas plus mal… Aux dernières nouvelles, les océans féeriques n'abritaient pas de requins dans leurs profondeurs et si une chute dans la limonade pouvait leur permettre d'échapper aux pirates, tant pis s'ils devaient ensuite passer trois fois de suite leurs vêtements à la machine pour en enlever le sucre. Si seulement ils naviguaient dessus… Ce n'était pourtant pas trop demander , même pour un bateau pirate !
" Vous devez penser que c'est moi qui vous ait tendu un traquenard, avait tout de suite lancé Derek, visiblement à nouveau lui-même cette fois.
- Bien vu ! avait rétorqué Archibald. C'est effectivement ce que je pense ! Je ne sais pas du tout qui sont ces gaillards, mais en tous cas…
- La ferme ! "
C'était l'un de leurs geôliers qui les avait rappelés à l'ordre avec une amabilité toute personnelle. Archibald comme Derek étaient prisonner à l'intérieur d'un filet de pêche suspendu à une poutre que quatre pirates portaient deux à deux. Les deux jeunes professeurs étaient tout de même parvenus à s'entretenir un peu.
" Vous vous trompez, Archibald. Et je suis désolé de vous impliquer là-dedans ! Croyez-moi ! s'était défendu Derek avec une apparente sincérité.
- Vous pourriez au moins me dire alors ce que vous faîtes ici, sur les terres du Roi Nougat… Et par ce temps ! le questionna un Archibald dubitatif, désignant la lune du menton. Je croyais que vous deviez rester à l'infirmerie !
- C'est le cas… Mais j'ai été chargé d'une mission spéciale pour la Tour, et…
- Alors, c'est bien ce que je pensais !
- Je ne vois pas du tout de quoi vous pouvez bien vouloir parler. Je suis fort chagriné.
- Ah oui ? Dans ce cas, pourquoi disiez-vous que vous pensiez que je vous accuserais de m'avoir piégé ?
- Peut-être pour les circonstances de cette rencontre, et celles de la précédente également…
- Oui, bon, ça se tient ", avait grommelé le jeune homme.
Le plus drôle, s'il était permis de le dire, avait sans doute été le moment où Derek lui avait tout simplement expliqué que ces pirates l'avaient pris pour lui, et qu'avec un peu plus de chance, il n'aurait en fin de compte jamais été inquiété. Il y avait encore plus ironique sans doute, dans le fait que les pirates ne savaient pas qui il était, et l'avait emmené avec eux pour la simple raison qu'il se trouvait en compagnie de celui qu'ils recherchaient. Un comble ! Mais le pire, quoiqu'on ne savait plus tellement à quoi s'en tenir, avait été leur arrivée à bord du navire. On les avait jetés à terre sur le pont supérieur, au milieu d'une foule de compagnons d'armes de leurs ravisseurs. A dire vrai, Archibald ne s'en souvenait pas avec exactitude, étant donné que Derek et lui-même avaient été de nouveau assommés, peu de temps avant leur embarquement.
Lorsqu'ils s'étaient éveillés de nouveau, loin d'avoir passé une bonne nuit de sommeil, Archibald aurait plutôt pu jurer à la place qu'il ne s'était pas remis de toute une succession de gueules de bois en retard. Impression confirmée par tout ce qu'il voyait autour de lui tandis qu'il plissait les yeux comme s'il cherchait à découvrir la vérité au-delà des apparences. Pourquoi faisait-il si froid tout à coup ? Pourquoi semblait-il que le navire des pirates montait dans les cieux ? C'était complètement fou, et pourtant, n'étaient-ce pas des sommets de montagne qu'il tutoyait de loin avant de les contempler de haut une seconde plus tard ? De même, Archibald entendait des grondements de tonnerre pratiquement ininterrompus, mais le ciel était limpide ! Où se cachait donc cet orage ? Le jeune homme aurait bien aimé avoir des réponses à ses questions, mais c'était précisément le moment que Derek avait choisi pour lui faire ses propres confidences. Et un bandeau sur les yeux, aussi effiloché soit-il, n'était pas non plus pour l'aider…
Puis, celui qu'Archibald avait de prime abord considéré comme le capitaine du navire avant de se raviser était apparu sur le pont supérieur, l'air soucieux. On aurait dit qu'il avait assisté à toute la scène sans intervenir, caché derrière le mât d'artimon. C'était le pauvre, le veule Smee, chargé de vérifier que les ordres de son capitaine avaient été respectés à la lettre, pendant que le terrible James Crochet reprenait des forces après une nouvelle nuit blanche. Smee jeta un regard inquiet sur l'équipage assemblé autour de leurs deux prisonniers. Deux ! Voilà qui n'était absolument pas prévu ! Ah ! Non ! Il ne voulait pas subir les foudres du capitaine ! Le triste Smee n'avait plus qu'une unique solution de rechange, s'adresser le premier à ces vieux loups de mer, et tenter de savoir pourquoi ceux qui avaient été envoyés à la recherche d'Archibald Bellérophon lui avait ramené deux prisonniers. Malheur ! Pourquoi fallait-il que le sort s'acharne sur sa misérable personne !
Smee déglutit péniblement. Il savait bien que les hommes de l'équipage ne l'appréciait guère. Avaient-ils seulement une bonne raison ? Non, ils le jalousaient, simplement. Pour sa place de choix aux côtés de Crochet. Mais ne le méritait-il pas ? Le besogneux Smee se consacrait corps et âme à son capitaine, afin de satisfaire au mieux ses demandes, soulager ses douleurs. Sans cela, sans son inlassable dévotion envers leur chef à tous, c'étaient ceux-là même qui le méprisaient qui en auraient certainement subi les conséquences ! Car combien de fois Crochet s'était emporté contre ses hommes après s'être retiré dans sa luxueuse cabine, menaçant de les étriper un à un ! Smee savait bien que ce n'était pas seulement des paroles en l'air pour un homme tel que Crochet. Mais c'était lui que les hommes avaient pris en grippe, trop lâches pour se révolter. Le capitaine du Jolly Roger était capable de tout, surtout depuis que ses cauchemars étaient revenus plus intenses que jamais.
" Camarades de flibustes ! avait commencé Smee, tentant d'attirer leur attention dispersée. Que nous avez-vous ramenés là ? Le capitaine vous avait demandé de capturer un homme bien précis ! Pourquoi est-ce que je vois deux prisonniers avec vous ?
- On a fait comme on a pu ! lui rétorqua l'un des pirates partis en chasse. Tu n'sais pas ce qui s'est passé, alors, critique pas !
- Ouais, pas de reproche !
- Et personne nous avait dit qu'on d'vrait s'colleter avec un loup-garou ! " avait renchéri un autre membre de l'équipage, couvert de bleus et de morsures.
C'était suite à son intervention qu'Archibald avait cessé de considérer les dires de Derek comme des divagations dont l'origine auraient été les coups qu'ils avaient reçus sur la tête… Ainsi, son jeune et populaire collègue était bel et bien un lycanthrope, et le Doyen de la faculté le savait pertinemment avant même de le faire venir, puisqu'il l'avait aidé à lutter contre ses penchants lupins ! Avant de le lancer à ses trousses, alors que la pleine lune était sur le point d'émerger ! Ah, bravo ! Si le Doyen était sensible aux coups de sang, Archibald n'aurait jamais imaginé que le vieux sorcier se laisse aller à tant d'imprudence. Et tout ça parce qu'il comptait lui chercher des poux sur la tête ! Si c'était pour une telle raison, le Doyen aurait tout aussi bien pu inspecter la fourrure de son cabot !
" Un loup-garou ? Mais qu'est-ce que vous racontez ? Vous êtes allés faire la tournée des tavernes du port, ma parole !
- Attention à ce que tu dis, Smee ! "
Très vite, Archibald avait songé profiter des apparentes dissensions de leurs ravisseurs pour s'échapper, mais voilà qui c'était révélé mission impossible, et pour de bon cette fois. Les pirates étaient trop nombreux, et les serraient de trop près pour qu'il puisse disparaître sans être remarqué. Smee… Voilà un nom qui disait quelque chose à Archibald. Tout à coup, il se souvint de ce recueil de contes qu'il avait acheté d'occasion un Eté, pour combler les vides de ses vacances, et qui comportait… Non… Ce n'était pas possible… Quoique… Peter Pan était bien l'un de ses collègues de conseil de classe à présent ! Alors, si Peter Pan existait ici, plus que jamais doté d'une existence réelle, pourquoi pas ses ennemis… C'était avec un sourcil interrogateur, mais une inquiétude non feinte que le jeune homme avait assisté à la suite des débats.
" Vous êtes sûrs d'avoir capturé Bellerophon ? " s'était enquis le dénommé Smee, évitant les reproches de ses camarades.
Selon toutes apparences, il ne savait pas à quoi s'en tenir. Et il aurait bien aimé avoir quelqu'un pour le guider alors qu'il pataugeait littéralement, c'était une évidence. Archibald ne savait pas pourquoi on avait voulu lui offrir une croisière gratuite, mais en tous cas, Smee ne paraissait pas en savoir beaucoup sur son compte, puisqu'il était tout prêt de croire qu'Archibald était un loup-garou.
" Pourquoi avoir ramené l'autre alors ? Et qui est-il ?
- On sait pas ! On les a trouvés dans les bras l'un de l'aut'e ! avait répliqué l'un des pirates. Alors… On s'est dit qu'il pourrait lui aussi venir avec nous, pour qu'nous aussi, on lui fasse de gros câlins, hé, hé, hé ! "
Archibald n'avait pas du tout apprécié la conversation lorsqu'elle avait pris ce cap… Heureusement pour lui, ou du moins, pour une partie de son anatomie, Smee n'avait pas laissé faire. Toutefois, certains éléments avaient dû lui revenir soudain en mémoire, puisqu'il avait alors affirmé que les pirates s'étaient trompés, que Bellérophon n'était pas un loup-garou !
" Mais il nous a dit qu'il était professeur ! persistaient les autres.
- Et alors ? Ce n'est pas le seul professeur de la Tour ! C'était la plus importante mission qu'on pouvait vous confier ! Pourquoi n'avez-vous pas été plus prudents ?
- Plus prudents ? C'est qu'on n'a pas vraiment eu le temps, mon bon monsieur ! répliqua l'un des pirates survivants à sa rencontre avec Derek. Quand cette chose s'est transformée, on a dû sauver not'peau ! T'avais qu'à venir le faire, Smee ! Me demande si tu serais aussi prétentieux !
- Bon, écoutez-moi ! "
Et voilà comment on se retrouvait sur la planche, prêt pour un ultime concours de plongeon… Smee n'avait pas voulu transiger, même si cela lui coûtait beaucoup, et il avait décidé de faire passer Derek et Archibald par-dessus bord, sans se poser plus de questions. La mode n'était pas aux interrogatoires poussés chez les pirates, à moins qu'ils ne soient effectivement poussés dans une autre direction qu'Archibald n'avait aucune envie de découvrir plus avant… Si plonger dans la limonade n'avait pas inquiété le jeune homme, il devait par contre à présent revenir sur cette idée. Une chute dans le vide n'aurait pas les mêmes conséquences… Et Pégase qui n'était pas là pour le rattraper cette fois ! Archibald haussa les épaules. Faire intervenir Pégase dans des circonstances identiques à celles de la bataille sur le Requiem, ne serait-ce pas une preuve flagrante de manque d'imagination de toute manière ?

" Yo ho, yo ho, la jolie planche!
Promenons-nous à petits pas
Jusqu'à ce qu'elle penche et nous envoie
Boire à la grande tasse ! "

" Archibald, je suis désolé de vous faire partager mon sort, se répandait en excuses Derek, sous les cris et les huées.
- Mais vous n'y êtes pour rien, je ne vous en veux pas, lui assurait un Archibald plus intéressé par la volonté de le voir se taire pour le laisser réfléchir en paix qu'autre chose. Et puis, en théorie, c'est moi que ses pirates devaient capturer, alors, ça ne change pas grand chose.
- Vu sous cet angle, il est certain que… Ah, décidément, le Doyen avait bien raison à votre sujet, vous êtes imprévisible !
- Je ne pense pas que ce soit le moment d'en discuter. Non, vraiment pas ! Hep, vous là-bas ! "
L'un des pirates répondit d'un grognement, mais Archibald voulait en fait s'adresser à toute leur assemblée. Smee le foudroya du regard, avant de se cacher à nouveau derrière ses petites lunettes crasseuses. De toute évidence, il bouillait intérieurement de pouvoir s'imposer autrement que par la parole, mais c'était là ses limites. La peur le tenaillait de toute évidence. Il était probablement au courant de la suite des opérations et de ce qui attendait les pirates, alors que ceux-ci n'étaient au courant de rien.
" Dépêchez-vous de nous en débarrasser ! maugréait-il encore. Vite ! Gare à vous si vous dérangez le capitaine !
- Oh ! Je veux juste prendre la parole avant de disparaître, j'ai tout de même le droit ! s'insurgea Archibald avec un timing calculé pour être le plus théâtral possible.
- On a peur avant de faire le grand saut ? ricana l'un des pirates, gâchant ses effets de scène d'un énorme crachat de couleur indistincte mais en tous les cas répugnante. Ou le mal de mer ?
- Le mal de mer ? Au cas où vous n'auriez pas remarqué, votre bateau est maintenant devenu un navire volant ! Est-ce que vous êtes tous trop stupides pour vous en rendre compte ? Toc, toc, il y a quelqu'un là-dedans ? Non, je voudrais juste qu'on m'enlève mon bandeau, que je vois la mort en face !
- Il y a des choses qu'il vaut mieux faire dans le noir, susurra l'un des pirates, d'une voix beaucoup trop cordiale pour contenter Archibald.
- Ne répondez pas à ses provocations ! geignit Smee d'une voix plaintive, dominant tout de mêmes les grognements de ses camarades de mauvaise vie. Enlevez-lui son bandeau, et n'en parlons plus ! Tout ce qu'il veut, c'est gagner un peu de temps !
- Et qu'y a-t-il de mal à ça ? Je suis sûr que vous me comprenez, amis de la flibustes ! " répliqua encore Archibald, s'appliquant à éloigner toute discussion de son postérieur, alors qu'il retrouvait pleinement l'usage de la vue.
Un moindre mal…
" Vous, vous n'êtes pas comme ce calculateur ! Oui, je veux vivre un peu plus longtemps, mais on n'a qu'une vie, n'est-ce pas ? C'est précieux, et on ne veut pas y renoncer comme ça ! "
Le jeune homme put constater que si les réponses des pirates s'en tenaient toujours aux monosyllabes, leurs murmures étaient toutefois à présent plutôt positifs.
" D'ailleurs, je vous trouve particulièrement courageux ! Partir à l'aventure de cette façon, s'engager sans savoir ce qui vous attend… Si, à moi, on m'avait dit que je me retrouverais à bord d'un brick naviguant à cinq cents pieds du sol ! Je crois que j'aurais refusé la proposition ! "
Les pirates paraissaient réaliser pour la première fois que leur position ne se calculait plus par rapport aux courants marins et autres choses de l'océan… Si Archibald parvenait à les embobiner assez pour soulever une mutinerie… C'était une solution un peu folle, si tant était qu'on puisse vraiment parler de solution avec un tel coup de poker, mais après tout, s'il avait une bonne main… Une porte claqua, et les cartes du jeune homme s'éparpillèrent au vent.
Crochet était là, sur le pont.
Les yeux pénétrants et cruels de James Crochet trouvèrent tout de suite ceux d'Archibald, sans attendre le prochain quart. Si Smee et ses hommes avaient été confondus jusqu'au dernier moment, lui l'avait reconnu dès le premier regard. Il rêvait de lui depuis des semaines maintenant ! Il ne savait que trop bien à quoi il ressemblait ! Ce même sourire mutin, ces mêmes cheveux ébouriffés, cette attitude frondeuse… Oh, oui ! Et le cœur de Crochet battit plus vite. Bellérophon partageait tellement de choses avec Peter ! Ce coquin de ruffian de Peter Pan ! Enfin, une tâche à sa mesure se présentant de nouveau pour lui ! La dernière lettre qu'il avait reçue était très claire : il pouvait s'amuser comme il l'entendait avec Bellérophon. Les pirates avaient fait silence sans attendre, recouvrant tout de suite leur fidélité d'équipage entièrement dévoué à son distingué capitaine.
Crochet tendit son bras mutilé droit sur Archibald. Il portait aux lèvres un ingénieux porte-cigares qui lui permettait de fumer deux cigares en même temps.
" Tu sais qui je suis, n'est-ce pas ? tonna-t-il.
- Laissez-moi deviner… Vous êtes le capitaine Kirk, non ? C'est Mr Spock à côté de vous ? " Vous avez dû lui raccourcir les oreilles ! répondit le jeune homme, désignant Smee du menton.
Celui-ci se ratatinait sur lui-même tandis que Crochet s'était tourné vers lui en quête de renseignements sur ce Kirk qu'il ne connaissait absolument pas. Pendant ce temps, l'équipage penaud avait ramené leurs deux prisonniers devant le grand mât, comprenant que l'exécution était remise à plus tard, mais les encerclait toujours d'aussi près.
" Derek…, marmotta Archibald. Il faut que nous nous emparons du gouvernail.. Pensez-vous en être capable ? Je veux dire, si vous vous… transformez à nouveau.
- Et vous, que comptez-vous faire ? " se contenta de répondre le professeur lupin, le regard fuyant.
Les prunelles du capitaine se posèrent une seconde fois sur Archibald. Un frisson d'excitation courut sur leurs deux échines.
" Crochet…
- Bellérophon ! lui renvoya-t-il sur le même ton gourmand, annonciateur de la belle bataille à venir.
- Vieil homme, il est temps pour toi de t'écarter de mon chemin !
- Ma griffe pense le contraire. "

Et le bateau pirate se mit bientôt à tanguer dans les airs au rythme des passes d'armes.

Kate se retint d'une main à la tête du lit, mais parvint à conserver son équilibre et rester debout. La jeune fille devait par contre toujours lutter contre une vision troublée. D'un geste rageur, elle ramena en arrière ses mèches blondes luisantes de sueur qui lui tombaient dans les yeux. Tâtonnant, elle se saisit d'une main tremblante de son manteau noir, que quelqu'un avait accroché sur un porte-manteau, dans un coin de la chambre qu'elle occupait. Avec des gestes toujours aussi fébriles, Kate resserra sa ceinture, ajustant la boucle du ceinturon tandis qu'elle pensait à ce qui l'attendait derrière la porte. Où se trouvait-elle ? Qui l'avait raménée jusqu'ici ? Etait-elle en territoire ennemi ou ami ? La jeune femme pinça des lèvres, luttant contre une nouvelle vague de vertige qui lui martelait le crâne, avant de se rasseoir. Pour le moment, Kate n'avait d'autre choix que s'avouer vaincue.
Elle tenta de se relever, les mains bien à plat sur le matelas. Celui-ci lui semblait si mou tout à coup ! Impossible de parvenir à quoi que ce soit, ses membres n'avaient plus assez de force pour surmonter cela. La jeune femme s'étala de tout son long en travers du lit, les bras ballants. Respirant profondément, elle se prépara à un nouvel essai. Kate ne pouvait pas se permettre de renoncer. Surtout pas simplement parce qu'elle était fatiguée. Si encore elle avait été blessée ! Il était hors de question pour la jeune femme de s'attarder plus longtemps ici, quand bien même aurait-elle pu être en sécurité. Se réservant tout de même une poignée d'instants de repos supplémentaires, elle en profita pour fermer un à un les boutons de son manteau, ce qui justement n'exigeait pas d'elle qu'elle fusse debout. Ce n'était qu'un détail, mais Kate se sentait beaucoup plus rassurée de la sorte.
Alors qu'elle bondissait de nouveau sur ses pieds, rassemblant toute l'énergie qui lui restait, la porte de la chambre s'ouvrit en grand, et le coup de vent généré suffit à faire retomber Kate sur le lit. Fermant les yeux, elle se dit qu'elle devait être bien plus faible que ce qu'elle avait imaginé de prime abord. Et tant pis si la jeune femme ne pouvait pas se défendre face à ce qui se cachait derrière cette porte...
" Ah, vous êtes réveillée ! Et déjà prête à partir sur le chemin de la guerre, à ce que je vois ! "
La voix était tout ce qu'il y avait de plus amicale, et son accent chantant. Mais toujours sur ses gardes, Kate n'entrouvrit qu'à peine les paupières. Le filet de lumière qu'elles laissaient filtrer lui permit déjà de voir se découper une silhouette étrange, une femme à n'en pas douter, coiffée d'un chapeau pointu, un balai dans les mains.
" Vous pouvez ouvrir les yeux, n'ayez crainte ! C'est Archibald qui vous a confiée à nous et nous nous a demandé de vous occuper de vous. Enfin, je dois dire que c'est à moi qu'il s'est adressée, mais à présent, nous sommes toutes responsables de vous.
- Vous ? "
Kate s'était redressée à moitié, les yeux grands ouverts maintenant. Ce n'était pas parce que les quelques mots de son interlocutrice l'avait immédiatement pleinement rassurée, mais que faire d'autre en fin de compte ? Autant suivre le cours des choses comme elle l'avait fait depuis qu'elle avait mis la main sur ces étranges documents dans le bureau du père de son fiancé. Si elle n'avait pas agi de la sorte, Archibald serait mort, alors les regrets étaient inutiles, même si elle avait souffert et souffrait encore, de ce qu'elle avait mis à jour, comme de ce que tout cela lui avait imposé… La jeune femme qui se tenait devant elle paraissait sur le point de partir fêter Halloween, avec son déguisement de sorcière. Bien que Kate soit d'avis qu'il fusse tout de même assez particulier, avec ses airs d'échantillons de catalogue de lingerie fine… La jeune femme n'était pas faite pour lui plaire dans ce cas, surtout en connaissant suffisamment bien Archibald pour l'appeler par son prénom…
Elle lui adressa néanmoins un sourire pour le moins avenant, même s'il semblait volontairement teinté de mystère.
" Ah, je vois que le choc que vous avez enduré est plus important que prévu. Vous ne vous souvenez pas des sorcières ?
- Des sorcières ? J'ai peur de ne pas vous suivre… Ecoutez, je vous remercie de vous être…
- Allons, ne le prenez pas sur ce ton ! l'interrompit gentiment celle qui se présentait donc comme une sorcière. Je ne viens pas vous offrir de croquer dans une pomme rouge, rassurez-vous. "
Et après s'être léché un doigt comme pour tourner les pages d'un vénérable grimoire, et l'avoir agité sous son nez, Kate eut juste le temps de mettre ses mains en coupe afin de ne pas laisser tomber parterre un bol fumant de soupes aux senteurs épicées.
" Mettez-vous donc à l'aise, et n'ayez pas peur. Ce bouillon devrait vous redonner des forces, n'hésitez pas ! l'encouragea-t-elle d'un autre sourire avenant.
- Je crois que ça y est, je me souviens de vous…, répondit Kate, d'une voix moins tendue. Vous étiez avec les deux professeurs de la Tour qui nous ont rejoints sur le chapiteau… "
Puis, les nerfs à fleur de peau de nouveau, laissant de côté son bol sans se soucier des éclaboussures.
" Vous aussi, vous êtes de là-bas ? Ne me dîtes pas que je me trouve dans la Tour, c'est pourtant impossible !
- Calmez-vous, je vous en prie ! "
Esméralda vit la jeune femme blonde basculer sur elle-même de l'autre côté de lit, s'approcher au plus près de la fenêtre, comme si elle était décidée à sauter dans le vide, sans penser une seconde aux conséquences.
" Vous avez raison, nous ne trouvons pas à la faculté. Nous ne sommes même pas dans les environs. Vous êtes à l'abri d'eux, si c'est ce que vous redoutez, n'ayez pas peur.
- Je ne suis pas d'ici…, soupira finalement Kate, se rasseyant au bord du lit. Je ne suis pas d'ici…
- Buvez, répéta Esméralda. Pendant ce temps, si vous êtes bien sage, je vous raconterais ce que vous devez savoir… "
Cette fois, Kate céda pour de bon et accepta de bonne grâce de baisser sa garde pour un temps. Prétendre le contraire revenait à se mentir à elle-même…
" On dirait que vous n'êtes donc pas très habituée au Pays des Contes, bien que vous soyez liée à Archibald Bellérophon. Alors, dans ce cas, sachez que je suis une sorcière. Oh, je vois que vous avez l'air suspicieuse ! Votre Archibald lui aussi n'était pas spécialement convaincue lorsque je me suis présentée à lui.
- Si nous en trouvons le temps, il faudra me raconter comment vous vous êtes rencontrés justement ", glissa Kate, acerbe.
Pour toute réponse, la sorcière aux formes rebondies lui adressa un sourire qui se voulait complice.
" Les sorcières n'ont pas l'habitude d'offrir leurs charmes aussi librement que la tradition le prétend…, et cette réponse fit rougir Kate pour s'être braquée aussi vite. Nous pouvons très bien nous passer des hommes ! Après tout, il n'y a pas grand chose d'utile chez eux, décréta Esméralda en caressant machinalement l'extrémité proéminente de son balai. Mais je dois dire qu'Archibald a été bien aimable avec moi en m'acceptant dans son carrosse. J'ai pu ainsi être en ville à temps pour assister au sabbat avec mes sœurs ! "
La jeune sorcière poursuivit ses explications, racontant comment Archibald s'était en fait trompé en la croyant affiliée à la Tour, la façon dont ils s'étaient tout de même entendus afin qu'elle admette éventuellement de l'aider, comment elle s'était donc retrouvée entre deux feux sous le chapiteau du cirque après avoir prévenu les camarades d'Archibald… Et comment celui-ci lui avait demandé de lui rendre une nouvelle fois service en recueillant sa fiancée pour l'éloigner de la Tour, ici même. Kate hocha la tête à plusieurs reprises tandis qu'elle écoutait et prenait connaissance de ces faits inconnus pour elle, ne sursautant qu'une seule fois, lorsque son bol avait disparu à peine avait-elle avalé la dernière gorgée.
" Je crois bien que je devrais vous remercier.
- Ah oui ? Vous avez une idée de remerciement ? répondit Esméralda avec un clin d'œil coquin. Non, si vous devez remercier quelqu'un, c'est Archibald. J'ai cru qu'il allait perdre l'esprit lorsque vous vous êtes évanouie. Mais il s'est vite ressaisi.
- Où est-il ? s'enquit soudain Kate, frissonnante. Est-ce qu'il m'attend ici ?
- Eh bien… Non, il n'est pas là. "
Kate avait recouvré ses forces au fil des minutes, et les dernières évènements qu'elle avait traversés lui étaient tous revenus en pleine tête. Une sensation de malaise l'avait peu à peu envahie, et à présent, elle avait peur de deviner ce que son fiancé avait choisi de faire.
" Si… Si Archibald est parti à la poursuite de Lord Funkadelistic, laissez-moi parti, immédiatement ! " exigea-t-elle.
Esméralda secoua la tête.
" Je ne peux pas. Vous n'êtes pas encore remise, vous ne gagnerez rien à nous quitter. De plus, je ne sais pas si vous vous en êtes rendus compte, mais… Vous n'êtes plus Diane… "
Kate n'écoutait pas. N'écoutait plus. Debout, arpentant la chambre, elle tentait de mettre la main sur son arc et ses flèches. Sans succès.
" C'est plus que gentil à vous de m'avoir aidée, mais ne me retenez pas prisonnière, s'en retourna-t-elle finalement vers la sorcière, implorante. Il faut absolument que je retrouve Archibald, et pas seulement pour le protéger, si c'est ce que vous croyez ! J'ai de nombreuses choses à lui révéler !
- Mais moi aussi. Vous êtes restée inconsciente plusieurs heures durant. Et pendant ce temps, il s'est passé bien des choses. Pour tout dire, je ne devrais pas être avec vous. Toutes mes sœurs sont réunies en assemblée en ce moment.
- Mais que s'est-il passé exactement ?
- Il s'est produit quelque chose que nous redoutions. Il faut que vous le sachiez, nous, sorcières, nous sommes avant tout des témoins, des observatrices. Nous prenons note de ce qui se passe dans le monde de Féerie, mais nous quant à y prendre part, c'est autre chose. Comme nous sommes très secrètes et ne nous mêlons pas des affaires des autres, ils croient justement tout le contraire, que nous avons main mise sur tout. Pour tout dire, nous avons toute une patrouille de mes sœurs est dehors, à bourdonner pour chasser les gens qui font le siège de ce bâtiment, depuis deux bonnes heures.
- Et que s'est-il bien passé il y a deux heures ? coupa Kate, tout à fait excédée maintenant.
- Il semblerait qu'une force immense se soit réveillée. Les terres de Féerie ont été ravagées, frappées. A cette heure, le cirque où nous étions voguent au-dessus de nos têtes… "
Devant l'incompréhension de sa jeune protégée, Esméralda lui expliqua plus en détails comment Adrian Farenheigts Tepes avait hissé son château jusqu'aux cieux, au centre d'une véritable île volante. Un coup d'œil par la fenêtre avait été encore plus équivoque. Un gigantesque et disparate amas de roches était comme posé sur un lit de nuages boursouflés. Ses fondations improvisées portaient encore les cicatrices rougeoyantes des formidables chocs qui avaient dû les jeter les uns contre les autres, îlots contre îlots. Si cette incroyable chose était trop haute pour que l'on puisse distinguer quoi que ce soit précisément, les tours déchiquetés d'un château se découpaient dans un brouillard d'éclairs déchirant la nuit. Si cette vision avait de quoi impressionner, ce n'était rien comparé à ce que Kate avait ressenti lorsque le nom de Tepes avait résonné à ses oreilles.
" Vous le connaissez ? avait aussitôt deviné la sorcière. Vous savez déjà qui il est, n'est-ce pas ? Mais de quoi vous souvenez-vous exactement ? "
Kate se mordit la lèvre inférieure.
" Je ne peux pas vous dire. Ce n'est pas que je ne le voudrais pas, au cas où ça serait la condition de ma libération, ajouta-t-elle en cherchant une confirmation de cette supposition dans le regard de la sorcière.
Qui ne vint pas.
" Ce n'est pas cela. Je ne veux pas vous retenir contre votre volonté, mais je me suis engagée auprès d'Archibald. De toute manière, vous ne pouvez pas sortir au milieu de cette foule en furie !
- Si j'ai bien compris, ils en veulent aux sorcières, je ne suis pas concernée ! répliqua Kate avec aplomb.
- Pensez-vous qu'ils feront la distinction ? Réfléchissez deux secondes. Et pour tout dire, oui, c'est vrai, je suis contente que vous soyez ici, car nous sommes en quête de toutes les informations que nous pouvons rassembler.
- Très bien. Je vous dis tout, à une condition. "

Kate était enfin satisfaite.
Se retrouver à califourchon sur un balai, à plusieurs centaines de pieds d'altitude, en se tenant à deux mains afin de ne pas tomber comme seul objectif, ce n'était pas exactement ce qu'elle avait pensé faire. Mais après tout, pourquoi pas ! Si on lui avait dit qu'elle partagerait les aventures de son fiancé au point d'en faire plus que lui ! Toutefois elle était d'accord pour lui rendre la vedette ! Sans pour autant l'attendre bien sagement à la maison ! songea-t-elle avec un petit sourire. Si seulement Archy pouvait être à ses côtés en cet instant… La jeune femme décida de se reprendre, ou du moins de tout faire pour. Elle était en chemin pour le rejoindre, ce n'était pas le moment de flancher ! Jetant un coup d'œil par-dessus son épaule, elle préféra ne pas se soucier du vertige omniprésent étant donné la façon dont le balai subissait les trous d'air.
La vision de son carquois la rasséréna. Kate était à nouveau parfaitement armée, depuis que la sorcière avait accepté de lui rendre tous ses effets. Celle-ci l'accompagnait bien évidemment, aux commandes de son engin. Si la fiancée d'Archibald ne goûtait pas la morsure de la froidure nocturne grâce à son épais manteau, elle se demandait malgré tout comment faisait la sorcière pour ne pas sembler en souffrir, au vue du peu de vêtements composant sa tenue…
" Quand je pense que tu as réussi à me convaincre ! C'est complètement fou ! lui lança d'ailleurs Esméralda, sur un ton qui se voulait de réprimande mais qui trahissait en réalité un amusement non feint.
- C'était ma condition, n'oublie pas ! répondit Kate, qui était elle aussi passée au tutoiement. Tu dois me conduire jusqu'à cette île volante. Et puis, tu as bien reconnu que c'était ta mission d'observer Archibald ! Difficile de le faire en restant éloignée de lui, non ?
- Attention, pas de moquerie, ou bien je te jette un sort de mutisme ! Surveiller Archibald pour tenter d'en apprendre le plus possible sur son compte ne signifie pas prendre part aux combats !
- Au moins, les choses sont claires. "
Esméralda pouffa.
" Ce n'était pas le cas de tes explications en tous cas ! "
Kate préféra détourner le regard et ne dit mot. Le balais poursuivait sa course vers les étoiles, silencieux. De la demeure qu'elles avaient quittée sans en avertir personne, on devait voir leur silhouette se détacher au clair de lune… La jeune femme avait cru que la sorcière bluffait lorsqu'elle avait parlé d'une demeure assiégée, d'autant que de sa chambre, elle ne décelait absolument rien. Mais il avait suffi de quelques secondes à voler sur le balai pour apercevoir les lueurs des torches amassées devant les portes de la demeure des sorcières. Néanmoins, Esméralda n'avait pas paru s'en soucier plus que ça, comme si les références qu'elles y avaient faites, étaient avant tout pour impressionner Kate et la faire réfléchir dans la direction souhaitée par les sorcières… Peut-être était-ce la vérité. Peut-être que toutes ses questions étaient calculées. Les gens devant leur demeure avaient peut-être été envoûtés pour agir ainsi, qui sait ?
Kate se reprocha de ne pouvoir s'empêcher d'envisager cela, mais c'était désormais instinctif. Elle avait fait ce qu'elle pouvait pour être la plus juste possible, aussi bien dans le ton que dans ce qu'elle avait relaté à la sorcière, mais que dire de plus ? Ce n'était décidément pas son monde, et si son fiancé s'en était accommodé de son côté, il avait toutefois disposé de plus de temps, même s'il avait rapidement dû se concentrer sur la seule lutte contre Lord Funkadelistic. Le caractère d'Archibald était quoi qu'il en soit parfois tellement éloigné des réalités, quand bien même elles avaient quelque chose de féeriques… Bien sûr, Kate chérissait également cet aspect léger et même naïf de ses actes, mais… Elle était seule pour l'instant, Archibald n'était pas venu à son chevet malgré ses dires. Et il fallait impérativement qu'elle le retrouve à présent.
" Tu imaginais de telles choses, toi ? fit la sorcière, la tirant hors de ses pensées. Mes sœurs et moi savions que cet Alucard était très puissant, mais à ce point…, souffla-t-elle avec un regard pour la capitale du Royaume des Confiseries, balafrée plus violemment encore que lorsque Lord Funkadelistic l'avait prise d'assaut.
- Comme pour tout le reste, mes connaissances n'avaient rien de pratique ! Si je n'avais pas mis la main sur les notes du père d'Archibald, je me demande ce qui se serait passé… Je suis allée à l'université le plus vite possible, pour vérifier mes suppositions.
- Et tu ne t'étais pas trompée.
- Non… Quand je pense que tout le monde dans cette Tour doit être au courant ! Tout ce qu'Archibald savait se limitait à être vaguement au courant des liens de Lord Funkadelistic avec la Tour, et du fait qu'ils étaient tous les deux originaires du même monde ! Alors que sans parler de lui révéler tout ce qui s'était produit au moment de sa fuite avec Cendrillon, ils auraient au moins pu lui expliquer ça !
- Qu'ils avaient été étudiants au même endroit…
- Oui. J'ai pris tout ce que j'ai pu emporter avec moi, puis je suis partie pour les Terres de Féerie, comme je te l'ai déjà racontée tout à l'heure. Mais lorsque je suis arrivée chez vous, je n'étais plus la même.
- J'ai remarqué la même chose tout à l'heure, lorsqu'Archibald employait l'Epée de la Chimère. C'était lui, et en même temps, il n'était plus tout à fait la même personne, pas seulement parce qu'il était tout à coup capable d'utiliser la magie.
- Je t'ai dit tout ce que je savais, je le jure, répéta Kate.
- Inutile, je te crois ! C'est dommage de ne pas en savoir plus, c'est vrai, mais je peux déjà affirmer que tu es tout aussi intéressante que ton fiancé !
- Excepté que je ne vois pas ce qui me prédestinait à tout ça, contrairement à lui.
- Attention, tiens-toi bien ! "
Esméralda fut soudainement contrainte de change de sujet de conversation, tandis qu'elle négociait rien plus ni moins qu'un looping. De gros blocs de pierre se dissociaient en averses disparates de l'île volante d'Alucard. Certains éclataient dans leur chute en vagues de poussière, mais d'autres demeuraient de véritables rochers qui avant de s'écraser des centaines de mètres plus bas sur la cité faite de pâtisseries risquaient de heurter de plein fouet le balai et ses deux occupantes.
Tête en bas, Kate s'époumona.
" Nous approchons de l'île ! Où allons-nous atterrir ? "
Esméralda évita un autre caillou aussi gros que sa tête d'une embardée sur sa droite, puis engagea le balai dans un vol stationnaire parallèle aux falaises de l'île.
" Voilà, dit-elle en soupirant, nous sommes en pilotage automatique ! C'est mieux comme ça ! N'est-ce pas ? "
Kate acquiesça, mais elle aurait agi de la sorte quelle que soit les paroles de la sorcière, tant ce qu'elle pouvait bien lui dire lui importait peu.
" Si cela nous permet de choisir où nous allons nous poser, oui !
- Laissez-moi me concentrer… "
Le temps pour l'une des clepsydres de poche qu'elle portait de s'écouler à moitié, et Esméralda avait sa réponse.
" C'est très étrange… Je ne ressens pas la présence d'Alucard sur ses terres… J'ai beau tenté de le repérer… Sa magie est pourtant active.
- Son château ! Il faut nous rendre au château d'Adrian Tepes ! la pressa Kate.
- Pourquoi es-tu si convaincue ?
- Je t'expliquerai en route, mais prends cette direction, je t'en prie ! Archibald voulait se venger de Lord Funkadelistic, il a donc dû le prendre en chasse ! Et je suis sûre que celui-ci a voulu de son côté retrouver Alucard ! Vu les circonstances et ce que je sais, c'est obligé !
- Nous courrons le danger de les retrouver réunis.
- Tant pis. Si tu estimes être assez proche pour satisfaire à tes observations, tant mieux, mais laisse-moi partir !
- Oh que non ! Nous en avons discuté tout à l'heure, lorsqu'on a mis cartes sur table : en tant que sorcière, c'est mon devoir de ne pas laisser Alucard ou quiconque s'approprier la Fontaine de Jouvence ! "
Alors, raffermissant joyeusement sa prise sur le manche du balai, elle s'écria :
" En avant, sus au château ! "
Kate ne tremblait plus. Elle était en mesure de venir à bout de Lord Funkadelistic. Pour Tepes, c'était différent…

Lord Funkadelistic avait bondi au-dessus de la mêlée, plus véloce qu'une panthère traquée par des trappeurs, se hissant d'une unique impulsion jusqu'à la voûte du boudoir. Là, comme en suspension, mais les pans de son manteau se mouvant pourtant dans une brise surgie de nulle part, il avait abattu Haine sur un ennemi invisible, mais la lame de ténèbres avaient projeté sur ses adversaires une déferlante de pure énergie qui leur fit perdre l'équilibre et lui ouvrit un passage, dans lequel l'Ennemi s'engouffra précipitamment. Y avait-il encore une logique dans ses actes ? Ou bien se comportait-il comme n'importe quel désespéré ? Lui ! Agir de la sorte ! C'était pourtant peut-être bien le cas. Quel était le grain de sable qui avait déréglé les rouages de son plan si minutieusement établi ? Il aurait tellement voulu tout oublier, et s'en retourner auprès de Cendrillon. Il avait cru pouvoir la sauver, et voilà qu'il venait de lâcher la mort sur elle.
Il ne méritait rien d'autre que de perdre à son tour la vie au milieu de cette meute de sous-fifres dont il n'avait pas de quoi se distinguer en fin de compte…
Pourchassé de toutes parts, Lord Funkadelistic s'était replié dans l'un des donjons du château, après avoir traversé maintes salles abandonnées et baignées de lune. Il ferraillait dans les escaliers en colimaçon de l'étroite tour, à mi-chemin du sommet, et sans même l'espoir de l'atteindre. S'il avait été muni d'une lame classique, Lord Funkadelistic aurait été bien moins habile à lutter dans un espace aussi exsangue malgré sa technique folle, quand bien même il avait l'avantage d'être le défenseur : son allonge renforcée par sa position en hauteur et les meilleurs angles d'estoc dont il disposait - du fait que le mur contrariait les attaques des assaillants droitiers - n'étaient pas suffisants. D'autant que ses adversaires se ruaient par dizaines à l'assaut des escaliers, et étaient dangereusement ambidextres.
Mais Haine était toujours présente, plus que jamais. Aussi concrète que Cendrillon n'était plus qu'un songe… Et ces mots retentissaient dans son esprit, le tourmentaient, éternel refrain.

Got my fever down, then weighed it up, and know the
Sounds remaining won't strain all the silt from my eyes
Bleach the green from the pastures, feast on the grey
Of the night, straight from the vines refusal to shine

You're my favourite thing - the one that I love
You're the one so I'd die for your love

Blind the deafened moon, stimulate the tombs of angels
I'll open my heart won't fall apart
Don't fall apart
You're my favourite thing
And I feel like letting go…

L'épée noire se jouait des angles, de la pierre, et des adversaires, se glissant entre eux tel un serpent silencieux, les mordant férocement puis se retirant tout aussi vite afin de protéger son maître… Lord Funkadelistic devait lutter pied à pied contre trois ennemis de front, deux Arès, et une Eris. Neuf d'entre eux étaient déjà retournés à la poussière, mais l'un de leur congénère surgissait immédiatement pour prendre la place délaissée. Disposés ainsi, ils auraient dû s'entraver dans leurs mouvements, mais leur coordination commune était si fluide, si innée, que jamais l'un était une gêne pour l'autre. Ils étaient encore plus dangereux que lorsqu'ils n'étaient que deux et à son service… Mais Lord Funkadelistic lui-même n'était plus celui qu'ils avaient eu mission de protéger avant qu'il tente de les éliminer. Comme libéré de toute retenue, il était prêt à massacrer et massacrer encore, ne se souciant plus du tout d'être blessé. Pensant qu'il ne verrait pas le jour se lever, il n'espérait plus rien. Non, il ne se battait pas pour sa survie, et n'en était que plus redoutable…
" Maudit ! Tu finiras bien par t'essouffler ! lui cracha au visage Arès. Et nous te submergerons, tu disparaîtras ! "
Lord Funkadelistic ne répliqua rien à ces menaces, s'arc-boutant sur ses positions, les traits durs. Son regard parlait pour lui. A présent, ses yeux n'étaient plus dissimulés derrière ses verres de lunettes, et leur pouvoir n'avait plus rien de séducteur ou d'impressionnant. Ils n'exprimaient plus que l'éclat irradiant de sa volonté de destruction à laquelle il donnait enfin libre cours après s'être tellement retenu. Mais ce n'était plus la peine désormais, tout était perdu ! Oui, tout ! Lord Funkadelistic fut soudain secoué d'un rire sardonique, qui surprit au moins une poignée de ses assaillants. C'était toujours un bref instant de répit de glané. Dans la pénombre du donjon, les lames s'entrechoquant illuminaient son regard d'étincelles morbides.
Tout à coup, Lord Funkadelistic perçut une présence dans son dos.
" As-tu oublié que nous pouvons nous téléporter ? l'apostropha une Eris triomphante, tandis qu'il faisait volte-face pour parer le tranchant de sa dague. Tu es fait cette fois !
- Tout comme ta Cendrillon ! " renchérit Arès, de l'autre côté, profitant de la distraction de Lord Funkadelistic pour plonger en visant ses jambes.
Ce fut sa tête qui roula entre celles-ci… Même pris en tenailles, Haine demeurait une alliée formidable pour Schopenhauer, au plus profond de la tourmente.
Un autre Arès se rua pour prendre la relève du triste sire, toutes lames dehors, écumant. Lord Funkadelistic repoussa l'Eris qui s'était téléportée dans son dos d'un soufflet, avant de frapper deux autres adversaires d'un maître coup de taille. Ce fut alors que l'un d'entre eux pensa le piéger.
" Tu es à moi ! " hurla-t-il.
Sans réfléchir, baissant sa garde au mépris du danger, Lord Funkadelistic dressa bien haut sa lame d'ombre au-dessus de sa tête. Bien lui en pris : Arès s'était empalé dessus en choisissant de l'attaquer sous un angle inédit. En un instant, Haine le recouvrit tout entier, l'étouffant de ses anneaux d'onyx, et ses ultimes soubresauts n'y changèrent rien. L'épée le consuma et ne laissa que des cendres. Lord Funkadelistic éprouva alors la résistance de la marée humaine qui l'attendait encore, mais non, c'était vain. Il ne parviendrait pas à se frayer un chemin, aussi sanglant soit-il, au milieu de tous ces adversaires réunis dans un seul but, sa perte. Les imbéciles ! Sa sentence avait déjà été prononcée, ils ne pouvaient plus rien faire contre lui, quand bien même le tuerait-il ! La mort ne tarderait pas à le rejoindre lui aussi, plus vite ils finiraient par le déborder en le prenant à revers.
Une autre Eris s'écroula sur les marches.
" Malgré tout, tu n'est encore qu'orgueil ! le cloua sur place une nouvelle fois l'une de ses suppléantes. Tu vas bientôt goûter les Enfers, et tu persistes à agir comme si tu allais tous nous vaincre les uns après les autres !
- Tu seras séparé à jamais de ta belle ! glosa Arès. Tout ce que j'espère, c'est que le maître ait déjà brisé ce cercueil de glace que tu voulais nous dissimuler !
- Et nous danserons autour de son cadavre !
- Pourvu que le maître nous laisse en profiter ! fit l'Arès le plus proche de Lord Funkadelistic, un sourire torve s'épanouissant sur ses lèvres. Il doit être tout à fait plaisant de s'amuser avec une telle beauté ! "
Et tout changea à cet instant. Schopenhauer, rugissant, saisit cet adversaire au collet, mais, alors qu'il aurait pu le transpercer sur le champ de toute sa Haine, Lord Funkadelistic le jeta tête la première contre le mur.
" Aucun d'entre vous ne posera la main sur elles, misérables créatures infectes ! "
Resserrant encore sa prise tandis qu'Arès était déjà lourdement sonné, il le propulsa une seconde fois contre la paroi de pierres, son crâne cédant dans une succesion de craquements lugubres. Le front ruisselant de sang, tout en gémissements et en plaintes, le pantin d'Alucard n'eut pas droit au répit. Une troisième fois, Lord Funkadelistic lui fit subir le même sort. Puis une autre. Et encore une autre. Le visage d'Arès ne ressemblait plus à rien, si ce n'était à un masque de chair convulsée de douleurs.
" Jamais ! Je ne vous le permettrai pas ! Vous ne la toucherez pas ! Personne ! Je vous traquerai jusqu'au dernier si l'un de vous osait ne serait-ce que lever les yeux sur elle ! "
Lord Funkadelistic s'était littéralement métamorphosé en se délivrant de toute sa rage accumulée en une seule fois. Les perspectives également. La figure distinguée et hautaine qu'il s'était composé au fil du temps avait volé en éclat. Tous ses adversaires, excepté la victime qu'il retenait plus que jamais d'une seule main dans un terrifiant étau, avaient reculé de deux ou trois pas, révulsés. C'était pour chacun d'eux, étant donné la ressemblance étonnante entre Arès et Eris, leur propre visage qu'il voyait ainsi réduit en charpie sous leurs yeux, leur propre corps disloqué en tous sens, dans une débauche de puissance dévastatrice contre laquelle ils ne pouvaient rien. Non, rien ! Dans la main libre de Lord Funkadelistic, Haine s'était déployée de toutes parts telle une fleur vénéneuse, repoussant toute velléité des ennemis de son créateur.
L'espace d'une centaine de battements de cœur effrénés, Lord Funkadelistic poursuivit son massacre. Puis, sans lâcher Arès, il le remit debout, et enfin, le libéra. Chancelant, incapable de faire le moindre mouvement réfléchi, le combattant bohème odieusement défiguré cessa de vivre pour de bon, presqu'aussitôt. Lord Funkadelistic venait de le décapiter avec une telle force que l'onde de choc frappa les congénères d'Arès. Mais le tranchant de Haine ne s'arrêta pas, poursuivant sa course en sifflant.
Elle se ficha dans le mur et le pulvérisa.
Les fondations mêmes du château en furent ébranlées…
Dans un éboulement torrentiel, Lord Funkadelistic disparut au milieu de ses adversaires, le regard lointain, aussi froid que sa colère avait été brûlante. A chacun de ses pas, l'un des pantins meurtriers d'Adrian Farenheights Tepes s'écroulait, foudroyé.
Le donjon vacilla sur ses bases...

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