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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 17/12/2002

Retour index Archibald

Où les intérêts se rapprochent de manière incongrue, et où Archibald tombe des nues…

Chapitre 06 > Chapitre 07 [PDF]

rchibald suivit son vis-à-vis sur le chemin de ronde du palais du Roi Nougat. Depuis deux jours, c'était visite sur visite. Mais il préférait encore cela au fait d'être harcelé par les remarques à distance du Doyen…
" Alors, vous voyez, il faut souvent reconstruire les murailles ! C'est pour ça qu'il y a toujours des " bâtissiers " en plus des soldats !
- Ah, bon, très bien.
- Eh oui, c'est qu'on nous mange nos murailles ! Les oiseaux nous picorent des amandes, les touristes arrachent des bouts entiers de pâte, histoire de ne pas avoir à payer…
- Les malotrus ! " s'indigna Archibald tout en avalant précipitamment un gros morceau de nougat.
Le soldat parut apprécier son attitude compatissante et lui adressa une grande claque dans le dos, qui manqua de le faire étouffer. Le jeune homme se retourna brutalement vers le parapet, faisant semblant d'admirer le paysage. La capitale du Royaume des Confiseries s'étendait dans toutes les directions, où que se pose son regard. Mais le château dominait les environs. A dire vrai, la ville lui rappelait beaucoup la cité de Baldur dans Baldur's Gate, avec ses huit quartiers séparés, si ce n'était la confection des maisons. Des murs de bâtons de caramels ou de réglisses, des fenêtres en sucre glace aux volets en pâte feuilletée, des toits en frangipane ou en tuiles de chocolat… Les plus riches avaient droit à quelques fantaisies, telles que des murs de choux à la crème ou des colonnades de bûches glacées.
En tous les cas, il régnait une paix que la cité était loin de connaître quelques mois plus tôt, la première fois qu'Archibald l'avait visitée, bien que le mot fusse fort mal approprié, étant donné la brièveté de son passage. La conquête tout aussi éclair du royaume par Lord Funkadelistic n'avait laissé que peu de séquelles, si ce n'étaient les exécutions sommaires auxquelles il s'était livré alors… Le jeune homme en était presqu'irrité. Il aurait souhaité que son ami le Roi Nougat prenne des mesures plus symboliques pour éviter que la même chose puisse se produire à nouveau. Ce n'était pas qu'il craignait véritablement cette possibilité. Selon toutes apparences, l'Ennemi avait renoncé à ses rêves de conquête absolue du Pays de Féerie. Néanmoins, les indices que lui avait confiés la Tour laissaient tout aussi clairement entendre qu'il avait encore des plans pour cette cité.
Toutefois, pour le moment, il n'avait rien découvert. Ce n'était pas sa faute ! Le Roi Nougat l'avait accaparé sitôt son arrivée annoncée au palais. Banquets, réceptions, et promenades d'un bout à l'autre de la cité… Même si cela lui permettait donc de visiter beaucoup de lieux différents, il n'était jamais libre pour autant de ses mouvements, puisqu'il devait se plier aux horaires imposés et aux protocoles en tous genres. De plus, avoir constamment le ventre plein de sucreries les plus variées n'était pas fait pour vous aider à conserver intacte toute votre attention, pas plus que votre énergie. Les Jeux Pâtissiers représentaient un événement majeur, qu'on ne pouvait occulter. Ils accaparaient toutes les discussions, ce qui ne facilitait pas non plus la recherche d'indices par le simple biais d'une conversation quelconque.
Pour l'instant, Archibald s'était donc surtout fait tirer les oreilles. En effet, sur place, il avait retrouvé nul autre que le Marquis de Carabas. Le message du tronc d'arbre faisait référence à celui-ci. Jusqu'alors, le jeune homme n'était pas mécontent de sa situation, car il commençait à se sentir un peu trop esseulé au milieu de femmes telles que Lacyon, ce qui devenait pesant pour ses nerfs… A croire qu'il évoluait en permanence dans un nuage de spray Axe pour les attirer autant ! Malheureusement, il avait vite dû déchanter, lorsqu'il avait découvert que celui que le Marquis pensait voir arriver avec lui comme allié de la Tour du Savoir Secret Salvateur… n'était autre que le petit écureuil avec qui Archibald avait eu une discussion qui ne s'était pas conclue dans les meilleurs termes ! La sorcière Esméralda n'avait donc aucun rapport avec toutes leurs affaires. L'expliquer à son collègue n'avait pas été trop difficile, bien qu'Archibald se fusse senti des plus embarrassés. Mais lorsqu'une réaction du Doyen lui était parvenue, cela avait été bien pire…
Le Marquis aurait bien voulu lui épargner cela, mais il devait lui aussi obéir aux ordres de son supérieur, et ne pouvait donc passer outre la volonté du vieux sorcier. Le pigeon voyageur chargé de l'avertir était revenu très vite, surtout vue la taille du rouleau de parchemin qu'il avait autour du cou. Il y avait de quoi le clouer au sol ! A n'en pas douter, le Doyen s'était fendu de l'un de ses tours de magie pour qu'il parvienne à rallier sa destination sans passer son temps à faire du rase-motte… Le visage d'Archibald avait traversé toutes les couleurs de l'arc en ciel pendant qu'il avait lu la missive qui lui était bien entendu personnellement adressée. Tout de même ! Il y avait des limites ! Etait-ce vraiment sa faute s'il avait confondu un petit écureuil avec une jeune sorcière pulpeuse ? En qui auriez-vous le plus confiance, à choisir ? Comment pouvait-on accuser ses faiblesses de mâle ?
En parlant de la sorcière… Penché entre deux merlons, Archibald vit Esméralda remonter droit vers lui à toute vitesse, tourbillonnant sur elle-même, bien accrochée à son balai. Voilà un phénomène qui entraînait certaines conséquences rebondissantes en relation avec une partie bien précise de son anatomie, mais que dire… Ce n'était qu'une observation innocente, rien à voir avec un intérêt lubrique, voyons ! D'autant plus qu'il n'était là question que de son chapeau pointu vissé sur sa tête aux cheveux bouclés et teints au henné, rien de plus… Toujours était-il que depuis leur arrivée au palais du Roi Nougat et le malentendu la concernant dissipé, Esméralda s'était tout de même comportée avec une grande sympathie. Il fallait croire qu'elle était sincèrement très reconnaissante envers Archibald pour l'avoir accueillie à bord de la Martin Aston. A n'en pas douter, elle venait une nouvelle fois à sa rencontre en jouant les messagères. Son balai se stabilisa dans les airs, juste en face de lui.
" Archibald, je vous trouve enfin !
- Que se passe-t-il, ma bonne Esméralda ?
- Comment m'avez-vous appelée ? se braqua-t-elle en oubliant le but de sa venue.
- Pardon ? J'ai simplement dit…
- Oh, on ne me l'a fait pas, à moi ! Si vous commencez à me traiter de la sorte, je vais en référer aux filles, vous allez voir ! Nous ne nous laisserons pas faire ! "
Le jeune homme soupira. S'il avait tout de suite découvert cette facette de la personnalité de la sorcière, il ne lui aurait sûrement pas ouvert les portes de son carrosse… Loin d'être aussi peu farouche qu'elle était apparue de prime abord, il s'agissait en fait d'une redoutable militante de la cause féministe. La fée s'était bien gardée de lui préciser cela, à savoir que les sorcières étaient peut-être très séduisantes - contrairement à ce que l'on racontait aux élèves de la Tour - mais qu'elles étaient toutes farouchement indépendantes, et adeptes du girl power. Non seulement, il ne valait mieux pas la toucher du bout du doigt, mais même un regard jugé mal placé pouvait la mettre dans tous ses états.
" Bon, bon, reprit-elle. Le Roi Nougat vous demande quoi qu'il en soit !
- Encore ! Mais il m'a congédié il y a à peine deux heures ! Je ne peux pas passer mon temps avec lui, et puis…
- Tout ce que l'on m'a dit, c'est que c'était une requête de sa part qui ne souffrait pas de refus. Je n'aime pas ce genre d'ultimatum, mais vous n'êtes pas une fille, donc, je ne peux pas vous soutenir dans votre lutte contre l'oppression.
- Oui, je vois ça, quelle logique…, ironisa Archibald.
- Je vous emmène, ou pas ? proposa Esméralda sans plus attendre que la discussion évolue d'une façon ou d'une autre.
- Sur votre balai ? Ma foi… Si vous ne criez pas au harcèlement parce que je pose les mains sur votre taille, je veux bien… "
La sorcière ne se braqua pas sur ses préceptes revendicatifs pour une fois, mais au contraire, le gratifia d'un charmant sourire. Et le jeune homme se retrouva assis derrière elle, jambes croisées sur le balais, cheveux au vent. Cela aurait dû lui sembler bizarre comme nouvelle sensation, d'autant que dans son monde, il n'avait jamais été adepte du saut en parachute et autre parapente. Mais le chapeau d'Esméralda lui dissimulait tellement bien le panorama qu'il n'avait pas vraiment l'occasion de jeter un œil sur ce qui se passait sous ses pieds, à plus de vingt mètres au-dessus du sol pavé de gaufres. Les passants en tous cas ne s'en souciaient pas plus, tous autant qu'ils étaient. Ce n'était certes pas la première fois que des sorcières planaient entre les maisons de la cité ! Et beaucoup s'en félicitaient, car on pouvait parfois avoir des vues intéressantes…
Archibald fut déposé sans délai sur les marches du palais. Il n'avait pas eu d'accident de la circulation avec les oiseaux, et s'en félicitait. Cette Esméralda savait manier le manche avec doigté, ce qui était toujours appréciable si l'on désirait que tout ne se termine pas trop vite… Hum… Soit… Le jeune homme était contrarié d'avoir dû abandonner sa visite des remparts sans crier gare, mais d'un autre côté, cela lui avait évité de devoir trouver une excuse quelconque pour s'en aller un moment plus tard. A présent qu'il déambulait dans les larges couloirs du palais, il souriait à chaque fois qu'il croisait un garde. Ils avaient conservé leurs étranges coiffes qu'il avait eu l'occasion de découvrir lors de la cérémonie qui avait suivi la défaite de Lord Funkadelistic. Celui-là… Archibald avait hâte de le croiser à nouveau. Il lui ferait regretter ses paroles, il se l'était juré.
Enfin, le jeune homme parvint au petit cabinet dans lequel le Roi Nougat le recevait à chaque fois. En dehors de sa venue juste après son arrivée en ville, Archibald n'avait jamais mis les pieds dans la grande salle du trône, mais ce n'était pas pour lui déplaire. Il lui avait été déjà assez désagréable de devoir supporter une réception guindée, malgré toute la sympathie qu'il éprouvait pour le souverain, et la présence du Marquis de Carabas et de Lacyon. Le jeune homme ne savait pas vraiment pour quelle raison le souverain s'entretenait avec lui à l'écart, mais ce n'était pas par mépris ou désintérêt. Sans doute que les Jeux Pâtissiers lui prenaient énormément de temps dans cette même salle du trône, aussi devait-il apprécier de pouvoir s'en échapper de temps à autre. Ou bien, la Belle au Bois Dormant lui avait-elle demandé de ne pas imposer Archibald à sa vue plus que de raison ? Mais cela n'était pas très flatteur pour le jeune homme, aussi refusa-t-il cette possibilité.
" Archibald, mon jeune et vaillant compagnon ! s'emportait déjà dans les qualificatifs le Roi Nougat. Il fallait que je vous vois rapidement !
- Et pourquoi cela, onctueux souverain ? s'enquit le jeune homme, qui n'avait pas autant d'adjectifs à sa disposition.
- Votre Doyen m'a fait parvenir une missive.
- Tiens donc ? Il devait estimer que la lettre qu'il m'a envoyée n'était pas suffisante sans doute…, maugréa Archibald.
- Plaît-il ? Ah, il vous a écrit aussi ? Il n'en fait pas mention.
- Oh, alors, oubliez ce que je viens de dire, glissa le jeune professeur, qui ne souhaitait pas vraiment raconter ce qu'il en était de cette histoire autrement qu'aux personnes directement concernées… Je suis cité, dîtes-vous ?
- Effectivement ! " lui réaffirma le Roi Nougat avec ce sourire à la Brad Pitt qui laissait toujours Archibald soupçonneux.
Et s'il était bel et bien le véritable Brad Pitt, lui aussi embarqué dans une galère au Pays de Féerie ? Après tout, le jeune homme ne devait pas être le seul concerné, et cela lui offrirait la possibilité de demander un autographe. Pas tellement parce qu'il admirait cet acteur, quoiqu'il se souviendrait toujours de sa performance dans Snatch, mais Archibald pourrait toujours le revendre aux enchères sur Internet, ce qui était une perspective somme toute intéressante…
" Archibald ? Vous m'entendez ? "
Le jeune homme revint à lui pour découvrir le Roi Nougat campé devant lui, visiblement inquiet de son absence.
" Pardonnez-moi, majesté, j'étais ailleurs… ", se reprit-il tant bien que mal.
Mais le souverain ne s'était pas senti offusqué. Il s'était simplement fait du souci pour Archibald. Il était toujours aussi humble et insensible au prestige de la royauté, ce que le jeune homme appréciait particulièrement. C'était à peine si la prise de son royaume par Lord Funkadelistic et son bref exil avaient ajouté un soupçon de méfiance à ses partis-pris candides. Archibald avait repris le cours de la discussion.
" Alors, je continue… Comme vous le savez, notre somptueuse cité si souvent honorée par les bienfaits du destin et les faits d'armes de ses héros victorieux et couverts de gloire, accueille pendant la durée de nos tout aussi fameux Jeux Pâtissiers, où s'affrontent durant des jours et des jours de valeureux…
- Hum, veuillez excuser cette audace majesté, mais qu'héberge donc votre cité dans ses murs ? voulut abréger Archibald.
- Ah, oui, eh bien…., s'arrêta quelques secondes le souverain, se refrénant à grand peine. Et sans pouvoir se maîtriser plus longtemps : Dans nos murs, murailles impénétrables de…
- Majesté…
- Une foire ! finit par révéler subitement le Roi Nougat, mais cela semblait lui coûter énormément, comme lorsque l'on crachait un noyau de cerise qui vous faisait hoqueter.
- Une foire ?
- Oui, c'est cela même. Nous avons nos invités habituels, mais cette année, plusieurs des exposants nous ont parus… bizarres… En tous cas, ils ont paru étranges au Doyen, confessa le souverain, soudain plus mesuré. Il est vrai que nous n'avions si fait jamais reçu la visite d'un cirque…
- Oh, un cirque. "
Le Roi Nougat hocha la tête, et c'était d'un pas tout sauf traînant qu'il avait quitté le cabinet. A dire vrai, c'était toujours un peu le cas quelle que soit la nature dudit cabinet, car il s'agissait rarement d'un endroit où on aimait s'éterniser après avoir fait ce que l'on avait à y faire…
Se retrouvant seul, Archibald tourna à son tour les talons. Il ne regarda même pas s'il traversait bien dans les clous, aux lignes blanches peintes en sucre glace, tandis qu'il cheminait jusqu'à la bibliothèque de la cité. Il ne devait pas aller bien loin cela dit, puisqu'il était question des bâtiments contenant tous les documents officiels si importants pour la bonne tenue d'un royaume. Ce serait là le point de départ de ses recherches, nouvellement orientées par le second message du Doyen, bien qu'il n'ait pas nommément évoqué l'établissement. Puisque le vieux sorcier voulait être tellement présent, il n'avait qu'à venir s'en charger lui-même ! maugréait Archibald pour lui seul. Il avait par moments presque l'impression de voir ce vieux débris penché derrière son épaule. Si ce n'était les impossibilités physiques allant de pair, il l'aurait même juré.
Et comment osait-il lui affirmer qu'il pourrait compter sur l'aide de précieux collaborateurs ? Le Marquis était tout ce qu'il y avait de plus serviable, mais il se confinait malheureusement aux réceptions en tous genres, au nom de la Faculté. La fée Lacyon, fidèle à elle-même, était rarement dans son champ de vision, et semblait passer plus de temps à faire les boutiques qu'à collecter autre chose que les factures… Quant à l'écureuil, qu'Archibald aurait pu envoyer effectuer divers repérages sans qu'il attire jamais l'attention, il n'était donc pas avec eux, mais le jeune homme ne pouvait pas blâmer malgré le Doyen pour cela, aussi forte soit son envie de lui attribuer tous les torts. Quoique, en y réfléchissant bien, il aurait très bien pu lui affréter un pigeon voyageur pour le ramener jusqu'ici, s'il y tenait tellement !
Toujours était-il qu'il devait maintenant se débrouiller par ses propres moyens, à moins qu'Esméralda puisse venir le retrouver de temps à autre, mais elle aussi était bien occupée de son côté, puisqu'elle assistait à réunion sur réunion du cercle des sorcières. Lorsque par simple curiosité, Archibald avait voulu en savoir un peu plus, sur le déroulement d'une réunion, ou bien sur les questions qui étaient débattues durant ces instants, le jeune homme avait reçu une fin de non-recevoir. Il était interdit de parler de cela avec un individu de sexe mâle, et Esméralda s'en tenait scrupuleusement à cette règle. Hors de question qu'elle commette un faux pas et s'épanche ! Elle ne voulait certes pas être renvoyée pour s'être compromise avec l'un de ses méchants hommes ! Même si Bellérophon ne paraissait pas être le pire de toute sa gent… Oh, et puis, ils étaient bien tous les mêmes, des fainéants qui ne songeaient qu'à profiter d'elles !
Archibald échappait à ce genre de commentaires, voilà qui était toujours mieux que rien. Il avait franchi les arches de la bibliothèque sans même se soucier de savoir de quoi elles étaient faites. Il commençait à en avoir par-dessus la tête d'à avoir constamment l'impression de se trouver dans un livre de recettes de pâtisseries au nombre infini de pages. Vautré dans un fauteuil, à demi étouffé par des piles et des piles de documents divers, le jeune homme se sentait encore plus fébrile que Gandalf à Minas Tirith à la recherche du témoignage d'Isildur… La bibliothèque de sa faculté d'origine, la fort justement nommée J.R.R Tolkien University, était tout de même mieux surveillée. Lorsqu'Archibald s'y installait à l'occasion pour y passer quelques heures, il était loin d'avoir les libertés qui lui étaient autorisées ici, par la bonne grâce du souverain. Il était tout de même bien agréable de ne pas se faire rappeler à l'ordre toutes les deux minutes parce qu'on avait eu l'audace d'élever un peu la voix !
Le Doyen, ainsi que le Roi Nougat qui abondait en son sens, voulaient à tout prix qu'il se rende aux abords d'un cirque qui venait d'arriver en ville la veille. Il n'avait jamais donné de représentation dans la région auparavant, et personne ne semblait rien savoir de leurs numéros. De plus, le fait que des jumeaux dont on ne pouvait distinguer le sexe aient signé toutes les autorisations avait laissé une certaine impression sur les soldats chargés des admissions à l'entrée de la ville. Mais n'était-ce pas un peu trop bancal ? N'était-ce pas une manœuvre trop évidente ? Est-ce que Lord Funkadelistic se serait fait remarquer si facilement ? Archibald ne s'était pas même donné la peine de vérifier, pas encore tout du moins. Puisque le Doyen désirait savoir ce qui avait poussé l'Ennemi à conquérir le Royaume des Confiseries autrement que pour déguster ses spécialités, le jeune homme estimait qu'il était plus utile de savoir ce qu'il avait pu faire la dernière fois, plutôt que de traquer hypothétiquement ses sbires à travers les rues de la cité.
" Alors… Le registre des visites de la grotte de la Fontaine… La Fontaine ? Pourquoi tant de monde irait visiter une simple fontaine ? " se questionnait Archibald en portant la main sur un nouveau volume, tout aussi épais que les autres.
Le jeune homme leva les yeux au ciel, se renversant sur sa chaise. Au bout de deux heures, il en avait déjà assez ! Pensez-vous, c'était plus qu'il n'avait jamais révisé pour un examen final à l'université ! Le vieux sorcier aurait beau dire, il serait bien malvenu de sa part de le critiquer sur son implication… N'est-ce pas ? Retombant en avant pour ne pas basculer dans le vide, Archibald surpris le regard noir que lui lançait l'un des bibliothécaires. Décidément, ils étaient bien tous les mêmes… Le jeune homme n'en tint pas compte, mais se précipita au contraire sur lui, et le bibliothécaire écarquillait un peu plus les yeux à chaque pas que faisait le bruyant jeune homme pour combler la distance les séparant.
" Veuillez m'excusez, commença Archibald. J'aurais une question à vous poser.
- Ou… Oui ? Faî… Faîtes donc…
- Voilà, pourriez-vous me dire quelle est cette fontaine que tant de personnes semblent visiter ?
- Oh, se reprit le bibliothécaire, avec de faux airs de primate mal luné. Eh bien, c'est très simple… Tout le monde sait ça…
- Eh bien, pas moi. Je ne suis pas d'ici, voyez-vous. "
Le jeune homme aurait voulu exhiber l'Epée de la Chimère, qui lui aurait tout de suite fait comprendre qu'il était l'un des invités de marque de son souverain, le sauveur des Terres de Féerie, mais il eut à raison peur d'être tout de suite pris pour un fou. Aussi serra-t-il les dents et se retint-il de vouloir remettre l'autre à sa place. A quel jeu jouait le Doyen de son côté ? Pourquoi le critiquer à tout bout de champ et ne pas même lui donner les informations qui devraient l'aider ? Etait-ce par plaisir masochiste de s'emporter après coup contre lui ? Il devait plus vraisemblablement compter sur le Marquis de Carabas ou la fée pour lui expliquer tout ce qu'il avait à savoir, mais encore fallait-il être en mesure de leur demander. Et ces visites avaient jusqu'alors occulté cet endroit, toutes étant en rapport avec les Jeux Pâtissiers…
" En réalité, il ne s'agit pas d'un lieu tant visité que cela, vous savez… Ah, non, vous ne savez pas. Bref, enchaîna très vite le bibliothécaire devant le rictus mauvais d'Archibald, en ce moment en tous cas, je dois dire que beaucoup de monde semble s'en désintéresser. De toute manière, en dehors des érudits ou des architectes qui voudraient importer nos moyens de construction dans leur contrée barbare…
- Comment cela ?
- Eh bien, l'eau de cette fontaine sert de liant à tous les bâtiments de la cité. C'est grâce à ses propriétés très particulières que les maisons ne pourrissent pas et demeurent pour l'éternité.
- Je croyais que la magie…
- La magie peut être employée, c'est vrai, mais il faut relancer les sorts régulièrement. C'est bien trop fastidieux, surtout de par chez nous. Et puis, dès que les propriétés de cette eau ont été découvertes… En fait, ce n'est qu'un bassin aménagé, personne n'a pu encore découvrir la source elle-même… La légende raconte qu'il s'agirait de la fameuse Fontaine de Jouvence… Maintenant, si vous voulez bien… "
Archibald se répéta tout cela plusieurs fois tandis que le bibliothécaire s'éloignait, toujours suspicieux. Puis il ne tarda pas à quitter finalement l'établissement, beaucoup plus tôt qu'il ne l'aurait cru… Il n'était pas tout à fait sûr de lui, mais il avait maintenant une idée bien plus lumineuse de ce qu'il pourrait faire… L'eau de cette fontaine avait des propriétés particulières. Peut-être découlait-elle même de la Fontaine de Jouvence… Jeunesse éternelle… Vie éternelle ? Etait-ce après cela que courait Lord Funkadelistic ? Ou bien alors… Ce n'était pas pour lui… Le jeune homme avait appris le dernier massacre qu'il avait commis. La belle-mère de Cendrillon et ses deux filles. Il y avait fatalement un rapport entre tous ces éléments qu'il ne perçait pas encore à jour… Mais ce serait bientôt le cas !
Plus tard, Archibald était assis sur un banc public en pain d'épice, ne sachant trop que penser. Il était perdu dans de profondes réflexions, ne sachant trop comment s'introduire dans ce cirque. Il venait d'y consacrer une heure entière. Il s'était rendu aux abords du chapiteau bigarré étonnamment installé dans l'un des quartiers les moins cossus de la cité… Mais rien à faire. S'il voulait pouvoir explorer ses coulisses, il ne pouvait pas se contenter de payer son billet et d'être un simple spectateur. Il fallait autre chose… Pour commencer, il avait changé la forme de sa lame. L'Epée de la Chimère était bien trop encombrante et voyante, surtout à présent. Se balader dans les rues avec une gigantesque lame prête à lancer des éclairs n'était pas recommandé…
Le jeune homme l'avait troquée pour une bague, comme précédemment, mais un bijou très spécial, un Claddagh, symbole irlandais. Archibald posa le regard sur son anneau, qu'il portait à l'annulaire. La légende racontait comment l'un de ces compatriotes, Richard Joyce, avait été capturé jadis par des pirates et avait été fait esclave. Durant ces longues années de captivité, il aurait appris l'art de travailler l'or. Affranchi, il était retourné à Claddagh, son village natal, et il avait crée ce bijou comme une renaissance et une profession de foi. Deux mains portant un cœur couronné. Sur le Claddagh, le cœur symbolisait l'amour, les mains l'amitié et la couronne, la loyauté. Il en avait offert un à Kate… Songer à la jeune femme le rasséréna quelque peu. Archibald se redressa d'un bond. Il trouverait bien un moyen. Tandis que son regard se posait une nouvelle fois sur le chapiteau, champignon multicolore qui avait poussé dans la crasse, il se mit à faire tourner sa bague autour de son doigt… Oui… Il était temps d'en profiter tant que cela était à sa portée…
The Circus is in Town…

Arès et Eris échangèrent un long regard moqueur, lorsqu'ils virent le jeune homme se décider à franchir l'entrée du cirque.
" Alors, nous y voilà, Bellérophon arrive…
- Il va nous falloir l'accueillir.
- Avec les honneurs.
- Dus à son rang. "
Ils se sourirent. Déjà leurs dagues tremblaient d'excitation au creux de leur paume. Ils avaient quartier libre. Ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient. Lord Funkadelistic n'était pas même en ville. Après leur altercation, il semblait avoir choisi d'en terminer au plus vite. Voilà pourquoi ils avaient maintenant toute latitude pour exterminer Archibald Bellérophon et tous ceux qui croiseraient leur route d'un peu trop près. La seule facétie que leur maître leur imposait, quand bien même n'était-il pas le véritable prétendant à ce titre, était ce cirque. Lord Funkadelistic l'avait monté de toutes pièces en quelques heures, concevant par magie ce qu'il ne pouvait pas obtenir dans les délais. Et ils avaient donc édifié leur chapiteau en ville, avec jongleurs, acrobates, cracheur de feu, animaux… Peut-être allaient-ils même être contraints d'effectuer une véritable représentation.
Mais auparavant…
" Il a les pouvoirs de l'Epée de la Chimère avec lui. Je les sens, même si je ne vois pas la lame, nota Arès.
- Ce n'est rien. Cela ne l'a pas beaucoup aidé, la dernière fois que nous l'avons rencontré, susurra sa comparse avec un délicieux et cruel sourire.
- Oui, mais alors, ce n'était pas nous qui l'avions affronté… et vaincu…
- Aurais-tu peur ?
- Bien sûr que non ! Mais…
- Diane ne s'est pas encore montrée… "
Arès acquiesça lentement, à regret.
Archibald se glissa parmi les badaux amassés devant l'entrée, contourna deux ou trois cages étrangement vides, et se retrouva bien vite au milieu des ouvriers qui s'affairaient pour terminer la mise en place ou des artistes qui répétaient leur numéro, du côté opposé à l'endroit où les spectateurs devaient montrer patte blanche. Si quelqu'un le remarquait maintenant… Mais tous ces gens ne s'observaient pas fébrilement, ils ne cherchaient pas à repérer des intrus pour les signaler à leurs maîtres. Ils avaient bien trop peur pour cela, c'était évident, tant ils avaient le regard fuyant, des gestes peu assurés. Un tréteau à peine installé se disloqua, et un jongleur fit tomber ses quilles, alors qu'il n'en maniait que trois. Même sans trop d'expérience dans ces domaines, le jeune homme comprenait mal comment ils pouvaient être tous aussi nerveux. Cela n'avait rien à voir avec la tension générée par une représentation imminente, car en dépit de ces faux-pas, ces artistes avaient l'air de vrais professionnels. Mais rien d'une troupe. Voilà qui renforçait l'impression d'avoir à faire à un assemblage de talents hétéroclites, qui se désagrègerait sitôt le spectacle terminé. Ce cirque sonnait creux…
Archibald souleva une bâche, baissa la tête, et passa discrètement à l'intérieur du chapiteau, multipliant les coups d'œil furtifs, la tête entre deux morceaux de toile rapiécés. Mais il n'y avait personne pour l'interpeller ici non plus. C'était beaucoup plus facile qu'il ne l'avait imaginé. Aucune surveillance. C'était à se demander pourquoi il avait tant tergiversé un moment plus tôt. Mais il n'avait pas osé s'aventurer trop loin de prime abord, de crainte de tomber sur un visage familier… A présent, il avait embarqué, et tant pis si c'était une tempête qui l'attendait. Il se trouvait derrière les gradins qui entouraient le lieu de toutes les représentations, la piste aux étoiles. Devait-il sortir aussi vite qu'il était entré ? Selon toutes apparences, il n'était pas dans une position très confortable. Le jeune homme s'avança néanmoins vers la lumière des torches, pour l'instant à l'abri des échafaudages, pas à pas. Et la musique d'un orgue de barbarie se mit à résonner sous les immenses tentures… Archibald n'eut pas le temps de se mettre à nouveau à couvert.
D'autant plus qu'il était déjà interpellé… Par deux voix se mêlant en un même chant de mort.
" Ah, voilà que notre clown est arrivé ! "
Le jeune homme n'eut pas besoin de tourner la tête pour savoir que Arès et Eris étaient présents.
" Nous avons vu juste, cher Arès, renchérissait cette dernière, apparaissant finalement aux côtés de son jumeau. Mais il est dommage que le clou du spectacle doive disparaître avant même que celui-ci n'ait débuté. "
Ces deux petits démons n'avaient pas changé depuis qu'Archibald les avait entraperçus avant de sombrer dans l'inconscience. Toutefois, ils avaient déjà tiré leurs armes hors du fourreau cette fois, ne laissant subsister aucun doute sur leurs intentions. Si Lord Funkadelistic était derrière tout cela, il voulait décidément plus que détourner le jeune homme de sa piste. Mais bel et bien l'éliminer. Archibald avait au moins raison sur un point, le cirque n'était qu'une mascarade. Comme le fier petit coq qu'il n'était pourtant pas, il se résolut à monter sur ses ergots et se battre. Il n'avait rien de mieux à espérer, si ce n'était l'arrivée de ses camarades de la Tour. Il avait eu la prudence de prévenir Esméralda de sa destination, en croisant les doigts pour qu'elle ne se fasse désirer, maintenant encore moins qu'auparavant. Il ne pouvait pas se le permettre…
" Nous allons te tuer, Bellérophon, je crois que ce n'est pas la peine de te le cacher, s'amusait Arès, mais essaie de nous rendre cette tâche distrayante...
- Oh, moi, quand je peux rendre service, vous savez, j'essaie. "
Tandis qu'ils en étaient encore aux discours, Archibald avait gagné le centre de ce qui était désormais une arène, ses deux adversaires se déployant en longeant les gradins, chacun dans un sens. Le jeune homme n'avait jamais vu de telles dagues : si la lame et la poignée, n'avaient pas de forme particulière, elles semblaient faites d'un seul bloc de calcédoine rouge vif, et la garde se recourbait de chaque côté jusqu'à toucher la pointe du pommeau et former un cercle.
" Tu es muet à présent ? l'invectivait Eris. Tu n'es pas content d'avoir manqué de prudence ?
- Je peux comprendre ça.
- Arrêtez votre petit jeu tous les deux. Vous pouvez partager vos répliques autant que vous le voulez, ce n'est pas ça qui me déstabilisera. J'admets cependant que vous faîtes la paire et que c'est un numéro digne du lieu où nous sommes. Mais vous n'avez pas besoin de moi pour… "
Les jumeaux assassins n'avaient pas dû apprécier de subir pareille remarque et surtout d'être interrompus. Archibald voulut les éviter comme l'on se jouait d'un taureau lors d'une corrida, mais les habits de lumière lui manquaient. Soufflant une barrière de sable sur leur passage, ils se ruèrent sur le jeune homme plus vite que n'importe quelle créature magique. Heureusement pour sa survie, son Claddagh ne demeura pas inerte. Ce fut dans un crépitement de sourdes étincelles que les deux lames à l'éclat sanguinolent percutèrent un petit bouclier rond, semblable à celui que portait les hoplites grecs durant l'Antiquité.
" Oh, ma foi, c'est assez impressionnant, murmura Eris.
- C'est bien ce que vous vouliez, non ? rétorqua Archibald, le souffle court, mais satisfait de voir ses deux adversaires prendre quelques distances avec lui, comme pour réévaluer la situation.
- Tout à fait, et nous t'en sommes reconnaissants. Sans doute ton cadavre ne sera-t-il pas très ressemblant lorsque nous en aurons fini avec toi, mais ce sera la preuve que tu t'es bien défendu…
- Trop aimable ! "
Et l'affrontement reprit, couvert par les mélodies crispantes de l'orgue, les cris des ouvriers, les vociférations du public de plus en plus impatient, et les clameurs des animaux sauvages. Mais les bêtes les plus féroces n'étaient pas parquées à l'extérieur du chapiteau.

Pour la septième fois, la dague d'Arès trancha les vêtements d'Archibald, sur plus d'un pied de long.
" Gros malin, je t'enverrai la note pour le tailleur, tu peux compter sur moi ! "
Les jumeaux se contentèrent de rire en contemplant la déchéance de leur adversaire. Comment avaient-ils pu s'inquiéter ? Il n'était plus bon qu'à se défendre à coups de jeu de mots. Bellérophon avait beau avoir fait appel au pouvoir de son Epée, symbole de son héritage, le résultat n'avait pas été plus concluant que lorsqu'il avait affronté Lord Funkadelistic. En tête à tête, même s'il n'avait aucune technique, du moins à leurs yeux, il pouvait parvenir à tenir ses adversaires en respect, et même les deux à la fois, s'il puisait dans ses pouvoirs. Mais une fois que les dagues avaient quitté leur fourreau… Il en était tout autrement. Pour le moment, Arès et Eris se contentaient de jouer avec lui, comme l'avait fait Lord Funkadelistic sur le pont du Requiem. Excepté que cette fois, Archibald ne voyait pas de moyen de s'en sortir.
Le jeune homme se sentait en piste tel un tigre dans sa cage entouré de ses dresseurs… Il ne pouvait pas leur échapper. Et s'il tentait quelque chose avec succès en s'en prenant à une cible unique, le second aurait tout loisir de le rejeter contre les barreaux de sa prison. A dire vrai, il se sentait bien moins dangereux que pouvait l'être un fauve dans sa position…
" Tu nous as bien diverti, Bellérophon, mais je crois qu'il est temps d'en finir avec toi. Nous n'avons pas que cela à faire…, se décida malgré tout à conclure Eris.
- Si ce n'est que ça, moi aussi. Nous pourrions partir chacun de notre côté, non ?
- Il nous narguait, et maintenant voilà qu'il nous supplie l'air de rien. Comme il est charmant, gloussa Arès.
- Ah, pas d'insultes, s'il vous plaît…, exigea Archibald, se souvenant du visage d'imbécile pompeux du prince du même nom. Je ne vous supplie pas. Mais perdu pour perdu, je ne vais tout de même pas me passer la corde au cou moi-même ! Je sais bien que vous avez hâte de retrouver votre maître en bons chiens que vous êtes, mais…
- Tu parles trop ! cracha Eris, lèvres retroussées. Sache qu'il ne représente rien pour nous…
- Vous lui obéissez pourtant. Vous exécutez ses ordres sans rechigner.
- Mais qui te dit que…
- Eris ! l'interrompit son jumeau en posant sa main libre sur son épaule. Ne te laisse pas emporter. Nous n'avons rien à lui révéler, même s'il est condamné.
- Tais-toi, lâche-moi. Je sais bien pourquoi tu me dis cela, ne joue pas au protecteur ! Tu as peur qu'elle arrive.
- Eh bien, dire que je vous prenais pour deux pantins sans conscience ! les héla Archibald, qui s'était presque fait oublier. Vous m'étonnez, je l'avoue ! Finalement, je comprends mieux pourquoi quelqu'un comme Lord Funkadelistic accepte de vous faire confiance pour retrouver… la Fontaine de Jouvence. "
Les jumeaux bohémiens se turent, rejetant leurs querelles, rivant leurs pupilles dilatées sur leur proie.
" Tiens donc… Tu n'es pas persuadé que notre maître veut faire tomber votre Tour et tout ce monde avec lui ? Après la gifle que tu lui as infligée…
- Vous êtes de mauvais comédiens. Lord Funkadelistic lui-même n'a pas hésité à me dire combien cela ne l'intéressait plus. Je l'ai senti sincère, tout comme l'est son mépris pour moi. J'imagine bien qu'il a toujours des rêves de grandeur, mais ce n'est pas cela son but premier…
- Tu aimerais bien le savoir, n'est-ce pas ? rétorqua Eris, recouvrant son ton railleur.
- Oh, mais je crois bien l'avoir deviné, tristes sires ! Si l'Ennemi a indexé le Royaume des Confiseries, ce n'était pas seulement pour ce que représentait cette conquête et la prise de pouvoir ! Tout cela n'était qu'un leurre ! Ce que Lord Funkadelistic désirait réellement, c'était découvrir la source de la Fontaine de Jouvence ! La jeunesse éternelle…
- Mais aussi la vie éternelle ! trancha une quatrième voix. Bien vu, Bellérophon. Il faut tout de même avouer que j'avais semé assez d'indices pour que même toi finisse par trouver… "
Archibald sourit de toutes ses dents, moins surpris que ne l'étaient les jumeaux par l'apparition de leur maître.
" Tiens, tiens… Et savais-tu aussi que je te soupçonne de ne pas vouloir tout cela pour toi… Mais pour Cendrillon, celle que le Doyen t'accuse d'avoir tuée et dont tu as emporté la dépouille avec toi ! "
Pas de réponse. La voix de Lord Funkadelistic s'était tue… Ses deux gardes du corps bohèmes étaient transfigurés. Ils scrutaient les recoins les plus sombres du chapiteau, tentant désespérément d'isoler la provenance de la voix. Quelque chose dans le comportement de leur maître les alarmait profondément. Ils sursautèrent à l'unisson lorsqu'il se fit entendre à nouveau.
" Bellérophon… Si… Je m'occupe de l'un d'entre eux… Te sens-tu capable de terrasser l'autre tout seul ? Ou bien est-ce trop t'en demander ?
- Mais qu'est-ce que…, commença le jeune homme, cette fois complètement pris au dépourvu.
- Arès, attention ! " s'écria sa jumelle.
Dans le dos de celui-ci, une silhouette drapée dans une cape d'ombre s'était matérialisée, l'enveloppant avec elle dans les pans ondulants de ce manteau…
" Et vous aviez cru pouvoir me nuire… " le souffleta Lord Funkadelistic, tout en le transperçant de sa Haine.
Il atterrit à plusieurs mètres de là, dans le premier rang des gradins, au-delà de la piste aux étoiles. Eris se retrouvait seule face à face avec son maître, Archibald en retrait.
" Bellérophon ! le réveilla Lord Funkadelistic. Je te laisse l'autre. Je vais me charger d'elle… Est-ce que cela te va ?
- Mais enfin, pourquoi…
- J'avais besoin de toi pour mettre en place ce piège. Il croyait te prendre dans leurs filets, mais c'est moi qui vais les renvoyer à la poussière dont ils viennent… Je ne pouvais pas me débarrasser d'eux sans avoir… de comptes à rendre… Mais désormais… Tout le mérite te reviendra ! Tu seras celui qui a vaincu Eris et Arès. Tu devrais me remercier. Et profites-en pendant que cet imbécile est à terre !
- Ne commence pas à me donner des ordres, tu… "
Mais Archibald ne put pas aller plus avant dans la dispute, le jumeau d'Eris ayant recouvré ses esprits, et se précipitant vers eux dague au point, oubliant toute contenance.
" Mensonges ! hurlait-il. Vous ne pouvez pas ! Tout ce qui se déroule ici sera transmis au maître !
- Ah, oui ? fit Lord Funkadelistic en se tournant vers lui. En es-tu si sûr ? Alors pour ta gouverne, apprends que vous avez vous-mêmes bâti votre tombeau. Toute l'infrastructure du chapiteau, déclamait-il comme s'il donnait un cours magistral, la morgue en plus, qu'il s'agisse des matériaux de la charpente ou bien de leur disposition en pentacle, isole ce dôme de toute interférence. Votre maître ne peut pas savoir ce qui se déroule ici ! "
Le visage d'Arès se décomposa, soudain à l'agonie. Lord Funkadelistic avait raison. Il les avait piégés. Aussi se rua-t-il à l'attaque avec l'énergie du désespoir, mais Archibald lui barra la route.
" Toi, tu ne vas nulle part ! Si tu as des problèmes avec ton boss, tu porteras plainte pour harcèlement moral plus tard ! "
Ce-disant, il lui administra un uppercut au creux de l'estomac, avant de le faire retomber à terre en abattant ses deux poings sur sa nuque dans une gerbe d'étincelles. Arès s'effondra dans un grognement rageur, totalement désorienté. Lord Funkadelistic se permit de se gausser de lui vertement, tout en ferraillant avec sa jumelle. Eris se démenait plus violemment encore que son frère, la bave aux lèvres. Multipliant les acrobaties et les pirouettes les plus invraisemblables, elle parvenait presque à inquiéter son adversaire, qui dût se contenter de parer, encore et encore. Eris tentait par tous les moyens de briser l'avantage de l'allonge de Lord Funkadelistic, le pressant de façon à entraver autant que possible ses mouvements. Mais celui-ci ne maniait pas une lame ordinaire : Haine serpentait autour de lui, le protégeant sous tous les angles, se faufilant à plusieurs reprises juste à temps pour dévier la dague.
" Tu es faite.
- Je ne te laisserai pas nous exterminer !
- Peu m'importe ce que tu veux ou ne veux pas. "
Eris s'envola d'un seul bond au dessus de Lord Funkadelistic, qui l'avait attaquée en sixte, se fendant tel un félin. Dans le même mouvement, tourbillonnant sur elle-même, elle voulut lui enfoncer son poignard dans le dos, mais l'épée de son maître jaillit une fois de plus pour le suppléer. Lâchant un cri, Eris retomba lourdement sur le sol, se tenant la main droite, tordue de douleur, comme si un serpent l'avait mordue. Pendant que, narquois, il la contemplait se rouler de la sorte rendue folle de panique, il s'adressa à Archibald. Non sans hausser un sourcil de surprise, tant ce qui se déroulait sous ses yeux le prenait au dépourvu. Repoussé par Bellérophon, Arès avait voulu exercer ses talents d'équilibriste le long du mat principal qui soutenait le chapiteau, mais le jeune homme l'avait suivi ! Saisi de transe, il paraissait ne pas même avoir conscience de ce qu'il était en train d'accomplir. Se retenant d'une main, il fit le tour complet du poteau, se rétablit sur une jambe au-dessus d'Arès, et lui décocha un coup de pied qui les ramena tous deux à terre, Archibald dévalant la hampe comme si ce n'était rien de plus qu'une rampe pour skaters !
Rétabli sur le champ malgré la douleur lancinante qui lui labourait maintenant les côtes, Arès ne le laissa pas reprendre sa respiration, tentant de le bloquer contre le poteau. Mais sa lame se ficha dans le bois, et Archibald ne laissa pas passer l'occasion de le cueillir avec un nouveau direct. La pluie de coups était encore amplifiée pour devenir une véritable tornade de poings et de phalanges tourbillonnant dans une averse d'étincelles.
" Tu as besoin d'aide, Bellérophon ? "
Pour toute réponse, celui-ci lui jeta Arès aux pieds, le corps totalement désarticulé.
" Voilà ce que j'ai fait de ta marionnette ! Ca devrait être une réponse suffisante pour toi !
- Oh, mais tout à fait, acquiesça stoïquement l'Ennemi. A deux, ils peuvent être redoutables par leur complémentarité, et ils s'en vantent. Bien trop d'ailleurs. Une fois séparés par contre…
- Inutile de me faire un discours !
- Bien sûr, bien sûr… D'autant que tu m'as impressionné, je le concède. Un vrai écureuil.
- Ca tombe bien, renâcla Archibald qui ne comprenait pas, puisque j'en ai oublié un en route. "
Lord Funkadelistic garda le silence, penché sur leurs deux victimes. La pointe de sa lame de ténèbres mouvantes s'attardait sur eux, comme un prédateur reniflant le cadavre de sa proie. Tout à coup, il fracassa la pointe de Haine sur le crâne d'Eris… S'il paraissait tout à fait serein en dehors de ce subit écart, ce n'était pas du tout le cas d'Archibald, pour qui la tension n'avait pas décru d'un pouce. Et voilà qu'il avait aidé son pire ennemi ! Voilà qu'il se tenait à quelques pas de lui sans qu'il prenne même pas la peine de faire mine de se défendre ! Est-ce qu'il voulait qu'ils aillent prendre le thé, au point où ils en étaient ? Le jeune homme serra les poings. Pourquoi donc attendait-il au lieu de passer à l'offensive ?
" Tu voudrais bien prendre ta revanche, n'est-ce pas ? lui dit soudain Lord Funkadelistic. Nous pouvons nous battre, si tu le désires vraiment. Je n'en vois guère l'intérêt, mais si cela te convient…
- N'essaie pas de me faire passer pour un imbécile qui fonce sans réfléchir ! le pointa du doigt Archibald.
- Ce n'était pas là le sens de mes paroles, tiqua avec agacement son sombre interlocuteur. Il était seulement question de réparation.
- Pour m'avoir manœuvré afin de t'aider à te débarrasser de tes mignons importuns ?
- Mais qu'avais-tu donc imaginé, Bellérophon ? Que nous allions devenir alliés ? Amis ? Que j'allais redécouvrir le chemin de la raison éclairée ? Ne sois pas stupide… Tu m'as été commode, c'est tout.
- Comme un outil qu'on peut jeter après usage, oui, je connais ce refrain.
- Tant mieux, fit Lord Funkadelistic en se couvrant de Haine. Dans ce cas, tu ne seras pas surpris si à présent, je te t… "
Mais, il déglutit péniblement, puis eut un sourire figé, que suivit un regard en coin, considérant la flèche d'or dont la pointe appuyait sur son cou.
" Te voilà enfin, Diane. Tu te seras fait attendre. "
Mais Archibald était plus abasourdi encore.
" Kate… "
Il n'y avait pourtant pas de doute à avoir, c'était bien sa fiancée. Un arc bandé dans ses mains fines, toute droite et tremblante de colère fuselée dans une tenue en cuir qu'il ne lui avait jamais vue.
" Plus un geste, ou cette flèche te traverse la gorge. Je serai sans pitié. "

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