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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 29/11/2002

Retour index Archibald

Où les missives demandent d'être délivrées en mains propres, et où Archibald demeure au centre des conversations…

Chapitre 05 > Chapitre 06 [PDF] > Chapitre 07

oup ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Qu'est-ce qu'on lui reprochait encore ? Il n'avait même pas participé directement à cette histoire. Il s'était borné à donner quelques exemples de la façon dont il aurait réagi s'il avait été dans cette situation, mais pas des " conseils ". Mais voilà, on l'avait écouté, et à présent, il était puni en tant qu'instigateur de la fronde contre Robin des Bois. Après tout, une fronde, c'est pas plus mal qu'un arc, remarquez… Si, abusé par un complexe système de miroirs suspendus d'arbre en arbre, le fin tireur en était venu à se tirer une flèche dans ses propres fesses, il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même et son aveugle confiance en lui. En son for intérieur, Loup pensait bien évidemment que tout ceci était largement mérité, mais il se gardait bien de laisser vagabonder cet avis au-delà de son museau.
Il était consigné. Il rajusta son bonnet sur ses oreilles en se retenant à grand peine de grincer des crocs. Dire que ses cousins n'avaient eu droit qu'à une réprimande ! Et ils s'étaient moqués de lui en apprenant sa punition au lieu de le plaindre ! Ah, décidément, l'esprit du clan se perdait, aucun respect pour les aînés ! Mieux valait qu'aucun petit cochon ne pointe son groin dans le secteur étant donné son humeur massacrante… La salle de retenue de la Tour du Savoir Secret Salvateur n'avait rien de bien emballant, comme toute salle de cet acabit. Impossible de dealer quoi que ce soit. Loup ne gardait pas le museau pointé en l'air, car ce n'était pas le moment de tenter une bravade de plus, même si lui ne qualifiait pas ainsi tout cela. Il n'y avait aucun professeur dans la salle pour les surveiller, mais ce n'était pas une bonne raison. Partagée avec les étudiants de la faculté des sciences féeriques, elle bénéficiait des astuces des enseignants magiciens, et était donc protégée par magie-surveillance.
Loup aurait bien aimé avoir autant de moyens à sa disposition. Au bénéfice de la famille, bien sûr. Lorsque l'on avait à se refaire, peu importaient les manières… Mais il ne fallait pas y compter. Son père n'aurait jamais permis cela de toute façon. Toujours son fameux code de l'honneur ! Tu parles ! Où il est maintenant, mon honneur ? se disait Loup. Il ne lui servait pas à grand chose. Pour ce qui était de son père, cette colle lui permettait au moins cela. Mettre à jour son courrier. Il n'aimait pas du tout cette habitude, et n'en avait parlé à personne depuis son arrivée à la faculté, mais tous les deux jours, immanquablement, il recevait une lettre de lui. Et il avait obligation de répondre à chacune d'entre elles, s'il ne voulait pas que son paternel entre en crise et plonge toute la famille dans de nouveaux épanchements sentimentaux qui n'étaient pas pour les amuser. Bon, avant de se lancer, mieux valait relire cette lettre s'il ne voulait pas risquer la gaffe. Si seulement il avait pu envoyer un mel, ça aurait été tellement plus simple…

Mon Fils Bien Aimé !

C'est ton papa qui t'écrit ! J'espère que tout va bien depuis la dernière fois, car je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit, tu le sais. En tous cas, tu as intérêt à travailler dur, si tu veux avoir droit à tes cadeaux pour Noël ! Sinon, pas de nouvelles platines, ni aucun de tes machins électroniques ! Et ne compte pas non plus sur le boudin de grand-mère ! Elle a beau en faire cinquante mètres, ce n'est même pas la peine d'y penser si tu rates tes examens ! Je veux être fier de toi, fiston ! Tu ne voudrais que ton petit daddy soit obligé de se couper une patte ?Et couvre toi bien surtout, n'oublie pas ton bonnet, pour le froid ! L'hiver arrive, ce n'est pas le moment d'attraper un rhume, tu me comprends. Respecte tout le monde, et particulièrement tes professeurs, mais ne te laisse pas marcher sur les pattes, capice ? Ah, et j'allais oublier, tu salueras M'sieur Bellérophon pour moi. Je l'ai trouvé très aimable.
Ton papa qui t'aime très fort,

JR.

Il y avait de quoi vouloir trancher les liens familiaux chaque jour un peu plus avec des lettres comme celle-là… Il en aurait mangé son bonnet ! Comme s'il le portait pour lui tenir chaud ! Bon, d'accord, peut-être un peu, mais quand même ! Et pour m'sieur Bellérophon, il ne fallait pas compter là-dessus : il était parti depuis deux jours et le tableau des absences l'indiquait disparu pour deux semaines ! Loup n'était pas aussi sentimental que son embarrassant géniteur, mais il devait bien admettre que c'était son enseignant préféré qui manquait à l'appel. Pas besoin d'être diplômé en tchatche appliquée pour se rendre compte qu'il n'était pas tout à fait comme les autres professeurs de la Tour, et pas seulement parce qu'il était originaire de l'Autre Monde. Et même si lui aussi lui faisait parfois honte, il était… attachant. Bref, Loup en avait fait son affaire, et ils s'étaient rendus des services mutuels. Il y avait bien eu quelques embrouilles, il avait bien tenté de le rouler une ou deux fois, mais dans l'ensemble, c'était correct comme assoss. Et puis, c'était de bonne guerre.
Et qui il allait arnaquer maintenant ? Il aurait pu lui demander s'il était intéressé par un voyage scolaire tout de même ! Surtout que le Royaume des Confiseries… Mais quel paradis ! L'endroit rêvé pour s'empiffrer, dans tous les sens du terme ! Il aurait bien trouvé le moyen de gérer quatre ou cinq grosses affaires, de quoi s'offrir quelques extras pour l'hiver. Il lui faudrait remettre tous ces projets à plus tard. Pour l'instant, il était en discussion avancée avec Goupil.
" Qu'est-ce que tu fais là, toi ? Je t'ai encore jamais vu collé !
- Il faut bien une première fois, répliqua le renard, philosophe. Comme je suis beau parleur, les professeurs m'aiment bien en général, c'est vrai, mais la flatterie a des limites…
- Ouais, je vois ça.
- Et puis, poursuivait le renard volubile sans y être invité, comme je suis aussi fourbe et dépourvu d'éthique, je donne parfois des informations…
- Que tu ferais mieux de garder pour toi, répondit Loup. Ca se fait pas, des choses comme ça…
- Oh, je sais bien que le devoir d'information n'est pas très à la mode chez les loups, mais…
- Moi, j'appelle ça donner quelqu'un, that's not the same.
- Ah, si vous voulez, on peut jouer longtemps comme ça sur les mots, tout est affaire de syllogisme, n'est-ce pas ?
- Si tu le dis, concéda prudemment Loup, moins à son aise sur les questions de vocabulaire que de calcul de probabilité se rapportant à la cagnotte familiale.
- Ravi de constater que nous pouvons nous entendre, fit Goupil d'une voix suave. Présentement, j'ai joué un mauvais tour à une cigogne, et j'ai malheureusement été pris sur le fait par Miss Indrema. Elle n'a pas trop apprécié.
- Tu m'étonnes. Je crois pas que c'était une bonne idée.
- Pas plus que de s'en prendre à Robin des Bois, le contrecarra le renard, acide.
- Hey, moi, je ne suis responsable de rien dans cette histoire, grogna Loup, le poil hérissé. On ne m'a pas prévenu qu'il devait vraiment se passer des choses ! Si on n'a plus le droit de discuter… Fallait prévenir ! Et si j'avais su, j'aurais demandé une commission sur résultat…, soupira-t-il, la tension retombant aussitôt.
- Je… Je ne voulais pas te mettre en colère.
- Oh, tu peux lâcher l'affaire tu sais, y a plus grand chose à ajouter…, fit Loup en laissant tomber sa grosse tête contre le bois de la table, la langue pendante.
- Tu es là pour combien de temps ? demanda le renard, changeant malgré tout de sujet.
- Encore deux heures.
- Et tu… tu ne fais rien pour passer le temps ? "
¨Pour la vingtième fois peut-être, Loup promena son regard doré sur la salle. Vide… Des rangées de tables et deux occupants seulement. Pas un bruit, rien sur les murs… Tellement éloigné de ces soirées d'autrefois où il venait titiller les truffes de petites louves pas très… Enfin… Il n'y avait pas de ça ici… Il aurait pu trouver des devoirs en retard réclamant qu'il se mette à jour, mais il n'en avait pas le courage. Pas d'énergie.
" Moi, je travaille sur les sciences occultes, révision, expliquait Goupil, se sentant presqu'obligé de continuer à discuter. Tu… Tu pourrais faire ça, toi aussi.
- Désolé, mais je préfère le financement occulte, pas les sciences… "
Cavalcade dans les couloirs.
" Tiens, qu'est-ce qui se passe, c'est la récré ?
- Qu'est-ce que ça peut bien faire, on n'y a pas droit ", répliqua Loup, fataliste.
Il était bon de préciser que l'autorité s'était bien entendu assurée avant de le laisser entrer dans la salle de retenue qu'il ne s'était pas muni de certains de ses gadgets préférés provenant du même monde qu'Archibald, comme une platine CD par exemple… Qu'espérer de l'existence lorsque l'on ne peut même pas écouter un petit Shake your ass de Mystikal ? Si son père l'avait vu, il aurait eu droit à de nouvelles réprimandes, sûrement très lacrymales. Mais si Loup n'était pas dans le kif, il n'y pouvait strictement rien. Il n'y aurait eu que l'arithmétique ou un peu de statistiques pour le remettre d'aplomb, mais il n'y avait pas le goût non plus. Pour s'aider, il imaginait toujours des références à sa famille, mais rien de tout cela ne lui venait à l'esprit pour le moment.
La porte d'entrée s'ouvrit, ce qui représentait en soi l'un des évènements les plus distrayants de la journée, ce qui voulait tout dire. Le chat botté fit son entrée, se lissant les moustaches d'un air dédaigneux.
" Il ne manquait plus que lui !
- Oui, je me demande ce qu'il vient faire…
- Pourquoi vous posez-vous la question ? les questionna le félin depuis l'autre bout de la salle.
- Pas si fort, voyons ! grinça Goupil. Je n'ai pas envie de me faire consigner une heure de plus pour un mot de travers.
- Mais, c'est vous qui parliez de moi, vous n'aviez qu'à vous taire ", contra le Chat Botté, en déposant son chapeau à plumes à côté de lui sur un bureau, deux rangs devant eux.
Il y avait toujours eu une rivalité non avouée entre lui et le renard. Ils se disputaient le titre honorifique d'animal doué de parole le plus intelligent de Féerie, mais refusaient de se départager par le biais d'un véritable concours. Le Chat Botté arguait que tout ce qu'il avait fait pour le Marquis de Carabas suffisait à démontrer son intelligence supérieure, mais Goupil s'en gaussait en prétendant qu'il n'avait rien fait de si extraordinaire. Bon, prendre au piège un ogre transformé en souris, ça, pour sûr, ce n'était pas mal du tout, mais pour le reste, des boniments ! Et voilà qu'ils remettaient ça, au grand dam de Loup, qui ne se sentait absolument pas concerné par un débat de ce type.
" Des boniments ! Tu oses me dire cela, alors que c'est précisément tout ce que tu sais faire, parler, parler, et encore parler !
- Je parle, mais j'agis aussi !
- Oui, quand tu peux dénoncer ton prochain…
- Je n'ai fait que suivre ma bonne conscience.
- Très convaincant… "
Loup comprenait mieux maintenant ce qui avait pu se passer. C'était la faute du renard si le Chat Botté était en retenue avec eux. Mais celui-ci n'y avait pas échappé non plus. Sans doute que les professeurs avaient dû juger que pour être au courant de ce qu'il leur avait raconté, il en savait beaucoup trop pour être vraiment honnête. Ils n'avaient sûrement pas eu tort. Loup ne leur reprocherait pas en tous cas, lui-même n'étant pas spécialement emballé par ce genre d'attitude. Une bonne raison pour n'avoir jamais laissé Goupil l'approcher de trop près. Lorsqu'on voulait faire des affaires, il fallait des associés sûrs. C'était l'une des premières leçons que lui avait donné son père. Le moins que l'on puisse dire, c'était qu'il n'y aurait pas eu moyen d'être tranquille avec celui-ci dans la place. Il était du genre à vous planter quelque chose dans le dos, de préférence un objet pointu qui vous empêcherait de vous en prendre à lui ensuite pour le remercier de ses impostures.
Mais pour le moment, c'était son rival qui avait à composer avec lui. Loup commençait à en avoir plus qu'assez de supporter leurs jérémiades.
" Yo ! les fit-il sursauter. C'est pas bientôt fini ! Vous vous êtes regardés ? J'aurais honte ! On est tous les trois ici ! Et comme par hasard, on est trois…
- Innocents ? proposa Goupil.
- Peuh ! Innocent ! Moi, oui, mais toi, tu…, rebondissait le félin sans plus attendre.
- Ca suffit, j'ai dit ! Mais ! Mais ! Vous ne trouvez pas ça bizarre qu'on soit les seuls ici ? Nous trois ? Trois… animaux ! Moi j'vous le dis, il y a de la discrimination dans l'air ! On devrait tous se serrer les pattes ! "
Les deux autres firent les yeux ronds. Visiblement, ils n'avaient pas la fibre manifestante… Mais Loup ne renonça pas pour autant.
" Je peux mettre mon cousin Licky sur le coup ! Il ne sera pas dit qu'on doive se laisser manipuler comme ça ! Non à la ségrégation ! "
Mais les appels à la rébellion du remuant canis lupus furent interrompus nets par l'arrivée de Miss Indrema. Loup déglutit péniblement, non pas à cause de la vue de la sémillante dryade, mais bien parce qu'il pensait qu'elle était là pour le punir un peu plus. La vérité était que l'enseignante avait bien d'autres chats - non bottés - à fouetter.
" Vous pouvez sortir, leur annonça-t-elle.
- C'est pas une blague ? ne purent-ils se retenir de demander tous les trois en chœur.
- Non, soupira Miss Indrema. Vos forfaits sont bien insignifiants comparés à certains. "
Loup devina tout de suite qu'il avait dû se produire un nouveau drame…

Lord Funkadelistic se tint un moment immobile. Le silence régnait autour de lui, comme une bulle prête à éclater. Bientôt, les cris alarmés des serviteurs retentiraient. Des bruits de pas fiévreux se précipiteraient. Et les râles des trois mourantes seraient le prélude si longtemps désiré à cette cacophonie mortuaire…
Il les avait traquées, depuis le tout début de sa propre fuite. Car elles redoutaient sa vengeance et n'avaient pas attendu qu'il fasse son retour pour disparaître elles aussi. Bien évidemment, Lord Funkadelistic avait appris qu'elles avaient bénéficié de la protection et du soutien de la Tour du Savoir Secret Salvateur. Voilà qui ne l'avait pas surpris une seconde. Il n'en attendait pas moins de la part du Doyen et ses fourberies continuelles. Aurait-il agi par pure bonté d'âme ? Par réel souci de la protection de ces trois mécréantes ? Bien sûr que non… Tout ce qu'il voulait, c'était l'empêcher d'obtenir une légitime réparation, et empêcher tout risque de voir la vérité éclater, dans l'hypothèse où celui que le vieux sorcier voyait désormais comme l'Ennemi voudrait la révéler. Mais qu'aurait-il eu à y gagner ? Personne ne le croirait. Cela faisait bien longtemps que ce n'était plus ce qu'il recherchait.
La vengeance elle-même était à présent plus une obligation qu'une volonté… En mobilisant ses deux sous-fifres, il avait fini par localiser ses proies. En cela, ils avaient été utiles, mais c'était à lui d'exécuter ses desseins maintenant. C'était pour l'honneur. Et il n'avait que trop différé cela, tout comme la véritable mission d'Arès et Eris, et la raison de leur présence à ses côtés. Il aurait souhaité ardemment en être débarrassé en suscitant le courroux de leur commanditaire, mais il s'y serait exposé pareillement, et il n'avait pas de temps à consacrer à une nouvelle bataille. Il admettait sans difficulté qu'il avait mandaté ses deux serviteurs pour de nombreuses opérations n'ayant aucun rapport avec ce que son mécène et lui-même voulaient découvrir. Mais il n'était l'esclave de personne et se sentait parfaitement dans son droit. Il ne commettait aucun acte sans intérêt pour sa cause. Entretenir la peur qu'il faisait naître dans les cœurs ne pourrait ainsi que l'aider…
Il grimpa les escaliers sans un souffle, son regard masqué ne se posant qu'au devant de lui. Toutefois, ce qu'il voyait n'avait pas la moindre importance pour lui. Il était si proche désormais… Priant qu'elle puisse lui pardonner… C'était tout ce qui comptait. Haine jaillit dans sa main tandis qu'il ressassait tout ce qu'elle lui avait rapporté des brimades et des sévices endurés… L'épée de ténèbres était comme un prolongement de son être. Il percevait la noirceur palpitante qui l'enivrait à chaque fois qu'il la tenait entre ses doigts gantés. Des langues de brume onyx venaient s'enrouler autour de son poignet, des filaments de nuit se propageaient sur ses membres lui tissant une cuirasse inaltérable et invisible… Pour la première fois, Haine était près de l'étouffer. Mais il en avait besoin, alors qu'il n'avait plus que quelques pas à franchir. Il oubliait tout.

I.

Can death be sleep, when life is but a dream,
And scenes of bliss pass as a phantom by?
The transient pleasures as a vision seem,
And yet we think the greatest pain's to die.

II.

How strange it is that man on earth should roam,
And lead a life of woe, but not forsake
His rugged path; nor dare he view alone
His future doom which is but to awake.

La porte. Sa vue se brouilla soudain. Il n'avait pourtant rien laissé au hasard. Cela n'avait jamais été dans ses habitudes, même lorsqu'il était encore étudiant. Il devait se reprendre… Elles étaient là, à portée de son épée… Encore une porte à ouvrir, et il pourrait leur faire payer leurs bassesses. Les achever toutes les trois d'un seul coup. Il n'avait qu'à se rattacher à cette froide et intraitable visée. N'était-ce pas le but qu'il poursuivait depuis si longtemps à présent ? Il s'était introduit dans leur demeure si bien défendue et cachée, sans bruit, dissimulé aux yeux de tous ceux qu'il avait croisés, se destinant à accomplir ce qu'il avait à faire sans ciller, sans se préoccuper de quoi que ce fût. Il ne pouvait rien lui arriver, aucune entrave pour le détourner de ses actes à venir.
Lorsqu'il franchit les portes à double-battants de la pièce où se tenaient les trois femmes, Haine n'était plus une simple rapière, mais une immense et massive épée bâtarde presqu'aussi large que longue… Toutes les trois penchées sur leur ouvrage de broderie, elles marquèrent un temps avant de réaliser sa présence. Puis, l'horreur succéda à la stupéfaction et à la consternation sur leur visage. La mère comme ses deux filles laissa tomber son crochet, mais pinça ses lèvres sèches et ne dit mot, contrairement à sa progéniture qui éclata en sanglots plaintifs. Mais elles étaient trop couardes pour tenter de s'échapper de quelque façon que ce soit. Pas même tomber à ses pieds pour implorer sa clémence.
" Je suis là pour vous…
- Je savais que vous finiriez par nous retrouver. "
Etonnamment, la vieille femme revêche ne semblait pas céder aussi facilement que ses deux filles… Elle avait néanmoins de quoi être terrifiée par cette apparition spectrale surgie de ses infernaux souvenirs. Mais comment avait-il pu découvrir leur asile ? Le Doyen les avait fait périodiquement changer de lieu de résidence.
" Tu ne trembles pas, sorcière… Tu sais que je suis là pour t'administrer ton châtiment mérité, la gifla Lord Funkadelistic de sa voix atone.
- Que tu dis. Je… Nous n'avons rien à nous reprocher, cracha-t-elle en réplique après un coup d'œil à ses deux filles en pleurs.
- Comment oses-tu encore prétendre des choses pareilles… Si tu étais réellement dans ton bon droit, fuirais-tu comme tu le fais ? Te cacherais-tu ? Tout le monde savait ce que toi et tes deux traînées lui aviez fait supporter !
- Tu es bien bavard, railla la vieille femme, avec des accents mesquins et chevrotants. Regardez comme il s'emporte… Il n'a pas changé. Tu es toujours le même, sous tes airs de grand seigneur…
- Vipère… Il faudra donc te trancher la tête pour que tu cesses de répandre ton venin. Contemple ta ruine, et celle de ta misérable famille. Tout le monde doit payer un jour. Ta jalousie et tes manigances auront eu raison de toi…
- Tu ne sais rien de…
- Plus un mot ! "
Il était hors de question qu'il lui permette un mot de plus, qu'elle souille à nouveau sa mémoire comme elle l'avait fait de son existence. Il n'y avait pas de compromission envisageable, ni de discussion.
" Le monde d'illusions mesquines dans lequel tu vis touche à sa fin. Il est trop tard pour vous. Il n'est plus temps de braver ton sort. Il est juste. "
Tout se déroulait comme Lord Funkadelistic l'avait envisagé. Figées par la terreur lorsque ses victimes comprirent enfin qu'elles ne pourraient lui échapper malgré leurs ultimes provocations, il les avaient massacrées en deux battements de cœur. Haine avait accompli son forfait avec délectation et sûreté. Il n'avait pas eu un regard pour leurs cadavres. Non pas qu'il soit pressé de s'enfuir hors de ces murs. Il n'avait rien à redouter de leurs serviteurs, ni même des gardes, qui ne pouvaient les uns comme les autres n'était-ce que le voir. Et même s'il ne se sentait pas aussi serein en cet instant qu'il l'était depuis qu'il s'était résolu à mener à terme tous ses projets… Etait-il ému ? Non, ce n'était pas cela… De la crainte. L'appréhension d'être rejeté… Mais il avait décidé de défier cette menace, et il lui était impossible de revenir en arrière. Pour un peu, il aurait pu s'en dire satisfait. Oui, satisfait… Qu'il puisse redouter cela signifiait… Cela signifiait qu'il y avait de l'espoir. S'il avait ses reproches à écouter, c'était parce qu'elle serait…
Lord Funkadelistic rajusta un bouton de sa tenue toujours très soignée, et dépourvue du plus petit pli, de toute trace témoignant de ce qu'il venait de faire quelques minutes auparavant. Sans manifester un seul signe d'empressement, il se permit un geste superflu de plus en remontant ses petites lunettes rondes. Quand bien même cela ne changerait rien, il ne voulait pas croiser de quelque manière que ce soit ceux qui courraient de toutes parts sans sentir sa présence. Ses verres améthystes ne le protégeraient pas plus qu'un isolement magique, mais il n'avait pas pu s'en empêcher… Combien de fois avait-elle fait elle-même ce geste, d'un doigt moqueur, souriant en plaisantant sur ses branches pas assez serrées… Gêné, se connaissant alors à peine, il lui avait expliqué que c'était volontaire. Mais elle n'en avait pas fait cas et avait continué à lui sourire…
Il chassa ses souvenirs de son esprit. Il était encore trop tôt pour qu'il se laisse aller à la nostalgie. Ou bien, trop tard si jamais il ne pouvait parvenir à la ramener… Mais ce n'était pas encore le moment d'y songer. Alors que l'agitation gagnait les lieux, il emprunta placidement la porte d'entrée principale de la demeure, et ouvrit un passage vers sa dimension d'origine… Il aurait sans doute pu rester dans les environs sans être inquiété, mais il avait d'autres tâches le réclamant impérieusement. Immédiatement. Et Lord Funkadelistic quitta ce lieu de perdition sans faire volte-face une seule fois pour contempler le chaos qu'il avait fait naître comme à tant de reprises par le passé, sa pèlerine claquant dans la brise…
A l'instant exact où il franchissait ce passage dimensionnel, là où il avait considéré être le plus à l'abri de tout écart, deux dagues se dirigèrent droit sur sa poitrine en sifflant.
Lord Funkadelistic érigea un bouclier qui repoussa les lames croisées, de même que ceux qui les maniaient… Arès et Eris. Ils roulèrent dans la poussière de la cour du temple bouddhiste dans lequel il s'était projeté. Mais il était dit qu'il ne pourrait pas s'y recueillir un moment pour en goûter le calme.
" Qu'est-ce qui vous prend ? questionna-t-il ses deux sous-fifres qui s'étaient relevés d'un bond. Que faîtes-vous ici ? M'auriez-vous pris pour quelqu'un d'autre ? poursuivit-il posément, sans sembler se soucier une seconde de la ronde qu'ils avaient entrepris, le dos voûté, le poignard en avant. Un conseil, cessez tout de suite. Ma patience a atteint ses limites en ce jour. "
Toutefois, les deux êtres crées par magie parurent ne pas l'écouter. Encore à plus de dix mètres de lui, Arès, ou peut-être était-ce Eris, se téléporta dans son dos, faisant mine de vouloir l'égorger. Lord Funkadelistic leva un bras pour se protéger, Haine fusant aussitôt. Pour la seconde fois, le choc rejeta le garde du corps bohème avec un violent impact, mais celui-ci était déjà debout.
" J'avais remarqué que vous n'étiez plus aussi respectueux et obéissants depuis quelques temps, mais tout de même…, nota Lord Funkadelistic avec un sourire torve, je n'aurais jamais pensé que vous puissiez vous rebeller comme cela… Je ne pensais même pas que vous en aviez les capacités intellectuelles, c'est dire. Pensez-vous vraiment pouvoir m'affronter ? Avez-vous déjà occulté la leçon que je vous ai administrée l'autre jour ? "
C'était lui qui avançait vers eux désormais. Et le duo de larbins meurtriers reculait. Mais il ne manifestait pas l'intention de céder pour autant. Lord Funkadelistic sentait la colère enfler en lui. Il n'avait effectivement pas anticipé cette révolte. Après ce qu'il venait de faire en Terres de Féerie, et il n'était absolument pas d'humeur à voir ses ordres contestés, encore moins son autorité toute entière ! Une cloche sonna au loin… Beaucoup moins anonyme, les échos cuivrés du gong à l'intérieur du temple lui répondirent, faisant même trembler les lourdes statues qui se dressaient à l'entrée. Mais pas Lord Funkadelistic. Parant une autre attaque furieuse, repoussant Eris avant même qu'elle n'ait achevé sa téléportation, ferraillant avec eux tandis que tourbillonnaient et claquaient leurs capes, il avait en une poignée de secondes jeté à terre pour la troisième fois ses deux serviteurs.
" Avez-vous compris ? les écrasa-t-il d'un sourire carnassier, son esprit polarisé complètement sur cet affrontement, dont sa maîtrise le grisait chaque instant un peu plus.
Oui, il n'avait pas envisagé une pareille traîtrise, oui, il lui avait fallu quelques instants pour en prendre la mesure. Mais désormais, il était décidé à aller jusqu'à les détruire s'ils ne cessaient pas. N'était-ce pas ce qu'il avait appelé de ses vœux un moment plus tôt ? Si eux-mêmes lui en fournissaient l'occasion, qu'espérer de mieux ? Aussi fut-il très surpris d'entendre Arès l'appeler par son véritable nom, qu'il n'était pas censé connaître. Sa voix aussi avait changé.
" Tu n'es pas à la hauteur de ta tâche. Pourquoi te dissipes-tu ainsi ?
- Vous…
- Oui, moi, répondit à son tour Eris, mais conservant la voix de leur maître à tous trois. Je commence à perdre patience, et c'est bien légitime. Je t'ai permis de profiter de tous les moyens que j'ai mis à ta disposition pour mener à bien tes propres opérations, mais il ne faudrait point me faire perdre mon temps. J'exige que tu cesses ta vendetta.
- Ceci est un avertissement, renchérit Arès. Le seul et unique auquel tu auras droit. Nous sommes associés. Nous voulons obtenir la même chose. Mais n'oublie pas que je suis déjà immortel. Ne me défie pas.
- A partir de maintenant, tu vas te remettre au travail, et sans plus de vagues. J'en ai assez de toujours devoir découvrir ce que tu as fait sans avoir été prévenu.
- Tu crois sans doute être à l'abri de toutes représailles, parce que tu étais plus fort que tous tes comparses de la Tour. Mais vous n'êtes rien face à moi, tous autant que vous êtes.
- Tu m'as amusé lorsque tu as voulu t'en prendre à tes anciens camarades, lorsque tu leur as volé leurs précieux artefacts de pacotille, ou avec tes assauts en dirigeable… Mais cela ne va pas plus loin. Cesse de m'impatienter !
- Déception !
- Duperie !
- Dédain ! "
Et à chacune de ses affirmations proférées alternativement, les deux bohémiens approchaient d'un pas, comme pour prendre Lord Funkadelistic en tenaille. Leur ton se faisait plus impitoyable, leur voix plus tonnante.
" Voudrais-tu t'amender ? renchérirent-ils encore.
- Vous plaisantez ! " s'insurgea Lord Funkadelistic.
Il se savait désormais au centre d'un véritable interrogatoire, dépourvu de tout attrait.
" Alors, pourquoi n'as-tu pas achevé Bellérophon quand tu en avais l'occasion ?
- Pourquoi avoir seulement endormi son père ?
- Pourquoi ne pas avoir tué la dryade ?
- Il suffit ! Je… "
Arès et Eris s'effondrèrent lourdement sur le sol, comme deux statues de pierre qui auraient pris vie et auraient vu celle-ci les abandonner d'un seul coup. Les traits durs, silencieux, Lord Funkadelistic avait beau être debout devant eux, ce n'était plus lui qui dominait la situation…

Meredith Bellérophon hésita devant la porte de la chambre à coucher. Elle avait quitté son mari depuis seulement vingt minutes, mais elle éprouvait déjà l'envie de le retrouver. Mais qu'est-ce que cela pourrait bien leur apporter, à lui comme à elle ? Depuis des semaines, il était toujours là à dormir paisiblement. Sa condition n'avait pas évolué. Ou plutôt… A de très rares moments, elle était pratiquement certaine de l'avoir senti s'agiter, même si cela ne se voyait pas sur son visage. Il avait eu trois accès de fièvres également, le dernier pas plus tard que deux jours auparavant. Néanmoins, pour l'heure, il valait sans doute mieux qu'il demeure seul dans la pièce. Elle avait cruellement besoin de repos. Ironiquement, on aurait dit que lui dormait pour deux en comparaison. Meredith avait les joues creuses, les yeux cernés, et des rides de soucis et de tension étaient apparues sur son front…
La fiancée de son fils, Kate, avait eu la courtoisie de ne pas le lui faire remarquer, mais surtout, de ne pas afficher de pitié déplacée à son égard. La jeune fille était en effet passée plusieurs fois lui rendre visite dans leur domicile de Greenbarrow. Seule. Archibald n'avait pas pu venir, mais à chaque fois, elle lui avait transmis un pli de sa part. Son fils ne la délaissait pas et ses lettres couraient sur des pages et des pages. Quel charmant garçon, bien que parfois, tellement tête en l'air ! Par intérêt comme pour chasser les idées noires, les deux femmes avaient beaucoup parlé de lui. Sans tomber dans les détails privés, Kate avait raconté comment Archibald l'avait séduite, comment il cachait ses peurs sous couvert de plaisanteries ou de fanfaronnades, mais quel cœur d'or il était en réalité.
Meredith sourit. Ah, vraiment, son fils avait de la chance d'être aussi aimé. A leur époque, tous les jeunes de leur âge ne pouvaient pas en dire autant. Elle espérait qu'il s'en rendait compte, mais elle en était convaincue. Son fils n'aimait pas jouer avec les sentiments d'autrui. Sur cette question-là, il ne souffrait pas le moindre reproche. Pourtant, lorsque lors de sa dernière visite, Kate était arrivée le visage livide, Meredith s'était demandée quelques instants s'il ne s'était pas produit quelque chose entre eux. Mais ce n'était heureusement pas cela. Heureusement, ce n'était sûrement pas ce qu'elle aurait dit si elle avait su la vérité sur le sort de son fils. Chose que Kate avait bien évidemment tue. La jeune fille avait pris sur elle car elle n'avait personne à qui se confier, mais ce que la mère de son fiancé traversait était déjà suffisamment pénible pour ne pas l'accabler un peu plus.
Toutefois, elle l'avait suivie avec une curiosité non feinte lorsqu'elle avait entrepris de lui faire visiter le manoir. Et notamment le bureau de son époux. Chacun d'eux avait sa pièce préférée et attitrée. Pour elle, son atelier à dessin, et pour lui, sa bibliothèque. Kate avait été fort étonnée de découvrir que le père d'Archibald était un grand érudit en ce qui concernait les mythes et légendes d'autrefois. Quand on savait combien Archibald semblait ne jamais s'y être intéressé avant d'être projeté de force dans un autre monde, qu'elle avait elle-même découvert avec de grands yeux. Cela avait été tellement incroyable, et pourtant… Elle n'avait pas rêvé, et s'il lui avait fallu de nouvelles preuves à chaque fois plus indiscutables, l'affrontement nocturne d'Archibald avec son ravisseur passé, les excuses sanglantes de celui-ci, et plus que toute autre chose, leur échappée désespérée à la recherche des premiers soins pour Archibald…
Kate avait éprouvé le besoin de se rendre au contact des racines de son fiancé. Puisqu'elle ne pouvait le suivre en permanence dans ce monde magique qu'il habitait à mi-temps, pour ses propres études comme pour être le relais d'Archibald auprès de sa famille et ses amis, c'était une façon de rester avec lui, différemment. Elle avait pu apprendre beaucoup de choses à son sujet qu'il se serait bien gardé de lui dire. Elle avait été particulièrement intéressée, et la mère d'Archibald tout autant, quand elles avaient mis la main sur d'étranges feuillets éparpillés sur une commode. Tous traitaient d'un seul et même sujet, que Kate reconnut immédiatement, mais dont elle se retint bien de faire référence.
Est-ce que le père d'Archibald pouvait avoir connu ce que son fils avait découvert ? Etait-il au courant de choses qu'il aurait pu lui révéler ? Etait-ce pour éviter cela qu'il avait été endormi ? Ou bien est-ce que certains documents avaient été volés ? La jeune fille avait été prise d'une curiosité frénétique, sans savoir comment la diriger. Mais une idée lui était presqu'aussi rapidement venue, qu'elle s'était jurée de suivre. Il fallait qu'elle retrouve Archibald. Depuis qu'elle l'avait laissé aux bons soins de la Tour de citrouilles dans laquelle il était ironiquement professeur, elle n'avait eu que très peu de nouvelles. Il l'avait juste appelée, elle ne savait même pas par quel biais, pour la rassurer, et lui dire qu'il se remettait bien. Elle était certaine qu'il lui mentait pour minimiser ses blessures, également par fierté, mais elle avait été tout de même bien soulagée. Kate avait très envie de le rejoindre à présent, et qui plus était, une très bonne raison. Elle avait relié entre eux plusieurs documents plus qu'intéressants, qui de prime abord n'avait aucun rapport.
Et même si Archibald lui avait caché bien des choses sur ce qui se passait là-bas, et sur ce dénommé Lord Funkadelistic autoproclamé ennemi de tous les habitants de ces lieux enchantés, Kate devinait qu'elle avait peut-être détecté quelque chose d'important. N'était-ce pas un argument plus que suffisant pour rejoindre Archibald ? Elle savait au moins une chose, il devait se rendre au palais de ce jeune roi barbu très séduisant qu'elle avait croisé une fois, le Roi Nougat. Cela n'était sûrement pas une destination trop difficile à localiser, même si comme elle, on n'avait pas mis les pieds dans ce monde que comme dans un parc d'attractions quelconque. Le vieux barbon qui supervisait les actes de son fiancé lui avait remis les clés de la DeLorean ensorcelée. Kate n'en revenait pas de dire des choses comme ça, même en pensées. La jeune fille dévala en tous cas quatre à quatre les escaliers la ramenant au rez-de-chaussée, une pochette pleine à ras bords sous le bras.
" Vous partez ? s'enquit Meredith, depuis la rambarde.
- Oui, je suis désolée ! s'excusa Kate.
- Non, non, c'est bien normal. Merci d'être passée, c'est très gentil de votre part. Oh, Kate…
- Oui ?
- Est-ce que… Est-ce que vous allez voir mon fils ces jours-ci ? "
La jeune fille hésita quelques instants. Puis elle sourit, croisant les mains devant elle, en sautillant d'un pied sur l'autre.
" Oui, je l'espère de tout cœur en tous cas ! "

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