| rchibald
jeta un regard maussade par la fenêtre la plus proche de son lit. Il était
de retour à l'infirmerie de la Tour du Savoir Secret Salvateur. Bien entendu,
il aurait préféré éviter d'y faire escale, mais sans
cela, il serait peut-être mort, dans son monde. Oh, à dire vrai,
sûrement pas. Aucune de ses blessures n'était fatale. Mais elles
auraient à coup sûr mis bien plus de temps à guérir
s'il n'avait pas pu rentrer au Pays des Contes aussi vite. Et pour cela, il pouvait
remercier Kate qui avait cru en lui, une fois encore, et en tout ce qu'il pouvait
bien lui raconter. Expliquer que l'on possédait une DeLorean permettant
de voyager d'une dimension à une autre alors que l'on n'avait même
pas le permis de conduire, c'était un peu fort, même si la jeune
fille en avait vu bien d'autres auparavant aux côtés d'Archibald.
La dernière fois, il s'était retrouvé coincé en
ce lieu de repos après avoir affronté une araignée géante
à la solde de Lord Funkadelistic. Cette fois, c'était après
un combat contre celui-ci en personne qu'il était entré à
nouveau les pieds devant dans l'infirmerie. Quelque part, on pouvait y voir un
progrès, notait avec une ironie bougonne le jeune professeur
Il tournait
la tête vers l'extérieur de façon répétitive,
comme un réflexe minuté. Il faisait déjà nuit, et
ce soir, c'était Halloween. Ainsi que Miss Indrema le lui avait expliqué
il y a de cela très longtemps selon ses souvenirs, c'était l'une
des seules nuits de l'année où les habitants de la contrée
féerique pouvaient se promener dans l'autre monde sans se faire remarquer.
Tout au plus pensait-on que leurs costumes étaient particulièrement
réussis. Cette année comme les précédentes, les élèves
allaient faire leur sortie de classe éducative. Archibald aurait tellement
tenu à les accompagner ! Mais il était condamné à
rester enfermé bien à l'abri de la Tour et de ses murs de citrouilles.
De citrouilles, c'était bien le comble dans sa situation ! Le Doyen
n'avait pas invoqué les seules raisons médicales, il avait également
été plutôt intrigué par ce que le jeune homme avait
été en mesure de lui dire au sujet de Lord Funkadelistic et son
étrange comportement. Sa retenue à frapper pour tuer, ses mots d'excuse
Pourquoi demeurait-il toujours aussi énigmatique, tout en leur laissant
comme des indices ? Est-ce que tout cela n'était qu'un énorme bluff,
est-ce qu'il cherchait à les endormir pour mieux les manipuler ? Toujours
était-il que le vieux sorcier n'avait aucun moyen de s'assurer de tout
cela malgré la bonne volonté d'Archibald, et que le jeune homme
en faisait les frais en conséquence ! Il aurait donné n'importe
quoi pour être ailleurs, même s'il avait fallu qu'on lui ordonne de
surveiller les mauvais élèves et petits plaisantins qui s'amusaient
à creuser des Jack'O Lantern dans les citrouilles de la Tour, ce qui était
bien évidemment interdit au dernier degré. Mais ce n'était
qu'un vu pieu. Au lieu de ces activités distrayantes, il devait endurer
les babillages de l'un des nouveaux enseignants, Derek, qui partageait son triste
sort. " Ah, je suis bien content de discuter enfin avec vous ! répétait-il
pour la centième fois. Pour sûr, les circonstances pourraient être
plus joyeuses, je vous l'accorde. Je le vois à votre mine, vous aimeriez
bien être avec les autres. Moi aussi ! - Oui, oui
- Je ne m'attendais
pas à un accueil comme celui que j'ai connu ! Mes premiers cours n'ont
pas été très faciles, mais je suppose que vous avez connu
ça vous aussi ! Non ? N'est-ce pas ? J'ai entendu dire que vous aviez réussi
une prise de catch sur un ours, c'est vrai ? - Oui, oui, oui
- Formidable
! Quelle force ! Mais voilà qui ne m'étonne pas de vous ! Quand
je pense à tout ce que vous avez accompli en si peu de temps ! Vous êtes
un véritable héros ! - Hum, ma foi
" Petit à
petit, il fallait bien avouer que la flatterie de Derek avait des vertus apaisantes.
Le plus étonnant était la simplicité avec laquelle il racontait
tout cela, alors que lui-même semblait être des plus populaires, depuis
son arrivée. Rien à voir avec la morgue d'un Charmant. Il y aurait
vraiment eu de quoi se sentir très vite blasé et ne pas voir en
quoi Archibald était différent, digne d'admiration. D'autant plus
lorsque comme le jeune homme, on ne comprenait pas que l'on puisse éprouver
un tel sentiment à son égard, quand bien même il se serait
uniquement agi d'un élève. Et pourquoi était-il lui aussi
obligé de rester à l'infirmerie le soir d'Halloween ? Il n'avait
pas l'air souffrant. " Oh, ne vous inquiétez pas pour moi ! répondit-il
sans sembler craindre le sujet, mais tout en laissant entrevoir qu'il ne lui plaisait
guère de s'étendre à ce propos. A dire vrai, j'aurais déjà
pu quitter mon lit depuis deux ou trois jours, mais le Doyen a paraît-il
insisté pour que l'on me garde ici quelques temps encore. Bref, je devrais
tout de même sortir dès demain ! - Ah, je vois
, préféra
conclure Archibald, manquant un peu de curiosité sur le sujet. Et les cours
d'Elévation Spirituelle, c'est bien ? - Vous ne connaissez pas ? Mes
excuses, je ne disais pas cela comme un reproche ! se reprit Derek dans la seconde,
alors qu'Archibald ne paraissait pas le moins du monde vexé. Eh bien, pour
tout vous dire, j'y prends grand plaisir. La maîtrise de soi
C'est
important. J'ai remarqué que les habitants du Pays des Contes étaient
souvent très impulsifs. Cela ne pardonnerait pas dans le monde d'où
vous venez. Les gens qui ne contrôlent pas leurs nerfs n'ont pas une réputation
très reluisante. Au mieux passent-ils pour avoir mauvais caractère,
difficiles à vivre
Cela n'aide pas à s'intégrer ou
passer inaperçu. - Heu
Ahem
Si vous le dîtes
,
toussota Archibald, qui justement n'avait pas la réputation d'agir le plus
souvent de façon très réfléchie. En tous cas, j'imagine
que les joints, ça tourne un max chez vous, tranquille le job, mon vieux,
voulut-il se rattraper en souriant de toutes ses dents. - Je vous demande pardon
? - Vous semblez très occupé, préféra changer de
voie le jeune homme, en constatant que son collègue paraissait vraiment
ne pas comprendre où il souhaitait en venir. - Ma foi, oui
" Tout
à coup, Derek parut tout aussi contrarié que le professeur qu'il
admirait tant, et celui-ci eut l'impression que discuter était pour lui
une obligation, sa façon à lui de s'évader. Pour autant,
il ne s'ennuyait pas, et il ne faisait pas cela non plus pour se rendre intéressant
auprès d'Archibald. Si la démarche ne l'était pas, lui-même
demeurait fort spontané. Depuis tout à l'heure, lorsqu'il s'était
timidement approché assis dans son fauteuil roulant, ils avaient devisé
aimablement. Le jeune homme avait bien remarqué que Derek était
là lui aussi, à l'infirmerie, à se promener entre les lits,
mais étant donné qu'il ne pouvait pas quitter sa couche, il n'avait
pas pu le rejoindre de son côté. Seulement, à présent,
tous les deux subissaient le ricochet de leur présence solitaire. Archibald
jeta un regard en coin à son acolyte qui gardait maintenant le silence,
réfléchit une poignée de secondes, et décida de se
lancer. Il haussa les épaules. Pourquoi pas
" Il avance bien,
ce chariot ? s'enquit-il, l'air de rien. - Pas mal du tout
Il est vraiment
maniable
Je pense qu'on m'a fourni celui-ci car je n'étais pas ici
vraiment pour me reposer. Je peux bouger
De toute manière, il y a
tellement peu de monde dans la Tour ce soir, que peu importe si on me voyait cloué
dans un fauteuil
" Et Derek parut comprendre ce que la question
du jeune homme sous-entendait. Ses yeux se mirent à briller. Il hocha la
tête. " Professeur Bellérophon
- Mais appelez-moi
Archibald, à la fin ! - Très bien, Archibald
Est-ce que
je dois comprendre ce que
- Oui ! " coupa court le jeune homme. Dix
minutes plus tard, leur situation maussade avait bien changé ! Derek avait
avancé un fauteuil roulant pour son idole, qui s'était empressée
de sauter dedans. Ah, quitter enfin ce lit ! Et les voilà qui avaient vite
fait de rouler au-delà des portes de l'infirmerie ! Derek avait une fois
de plus surpris Archibald en se jouant des serrures avec une facilité confondante.
" Chaud devant ! Laissez passer ! braillait ce dernier. - Vous ne
m'aurez pas, Archibald, je vais gagner ! - Que tu crois, p'tit blondinet !
" Mais de fait, Derek avait trois bonnes longueurs d'avance sur lui, ses
bras se semblant pas faiblir tandis qu'il forçait encore et encore sur
les roues de son fauteuil. Si Archibald avait pu imaginer cela ! Serrant les dents
alors qu'une réelle douleur lui montait dans les côtes, il redoubla
d'efforts à son tour, revenant dans les roues de son rival. Pas question
de se laisser faire si facilement ! " Attention au virage ! - Fermez
les yeux si vous avez peur ! - Jamais tu ne gagneras cette course ! " Heureusement
pour les deux coureurs à fauteuil, les couloirs de la faculté étaient
pratiquement déserts, soirée d'Halloween oblige. En conséquence,
leur escapade en dehors de toute surveillance était moins aventureuse.
Cependant, elle ne faisait pas battre leur cur moins vite pour autant !
Et dire qu'Archibald avait songé à une promenade de santé
! Il ne s'était jamais moqué des athlètes des jeux paralympiques,
mais cette fois, il ne se rendait compte de leur vaillance que plus durement encore
! Jamais plus il ne les considérerait d'un il dubitatif avachi dans
son canapé, un jus de fruit à la main ! Les deux professeurs progressaient
roue dans roue, tout juste n'échangeaient-ils pas des gerbes d'étincelles
! Derek paraissait s'amuser follement. Archibald avait déjà vu sa
fierté être mise à mal, et quand bien même savait-il
pertinemment que l'autre était beaucoup moins souffrant que lui, les grognements
qu'il poussait étant tout autant motivés par la vexation que par
ce qu'il endurait dans sa chair. " Pégase, donne-moi ta force !
Mais donne-la moi, canasson ! aussi rapide que le vent, tu parles d'une plaisanterie
! " s'époumonait en vaines suppliques le jeune homme. L'animal
fétiche de la famille Bellérophon n'était visiblement pas
très disposé à insuffler sa force au dernier descendant.
Quand on a défié le soleil, se retrouver impliqué dans une
course de fauteuils roulants entre convalescents pas très éveillés
en dehors des questions de pointe de vitesse
Ils avaient déjà
traversé en trombe le grand hall, la salle à manger de la cantine
des élèves, zigzaguant entre les longues tables, n'hésitant
pas à se lancer des chaises dans les roues, non pas pour se faire mal,
mais bien par jeu, puis se faufilant dans les cuisines elles-mêmes. Là,
Archibald, tout à reprendre la tête de leur course animée,
faillit être assommé quand il dut slalomer entre toute une rangée
de saucissons magiques suspendus au plafond. Foncer droit devant était
le chemin le plus court, mais pas le moins dangereux, cela se vérifiait
une fois de plus. Il eu même à en mordre un au vol et lui arracher
un morceau, sous peine d'être frappé dans les yeux ! Mais il était
en première place ! Et ils n'avaient plus qu'une poignée de minutes
devant eux. Ensuite, comme toutes les heures, un membre du personnel de la faculté
viendrait s'assurer qu'ils n'avaient pas mis les pieds hors de l'infirmerie. Techniquement
se préparait déjà à répliquer Archibald, c'était
le cas, il n'avait pas posé pied à terre une seule fois
Bien
entendu, voilà qui était exactement ce que quelqu'un comme le Doyen
avait en horreur. Mais le Doyen
N'était-ce pas lui, là-bas,
au bout du couloir qui les ramenait à l'infirmerie en passant devant la
bibliothèque ? Est-ce qu'il n'aurait pas dû plutôt être
en tête du cortège de la Tour du Savoir Secret Salvateur, dans son
monde ? Le problème se dit le jeune homme en haussant un sourcil interrogateur,
était qu'il ne semblait pas du tout en train de parader
"
Bellérophon ! Qu'est-ce que vous faîtes là ? s'époumonait-il
en levant bien haut sa canne. Venez ici tout de suite ! " Archibald freina
comme il put. Autant dire qu'il n'y parvint pas, la bouche encore pleine et les
yeux exorbités. Et juste au moment où il se préparait à
assurer sa victoire d'un puissant kick-down ! " Attention ! " Le
vieux sorcier fulminait, sa tunique de travers, les poils de sa barbe blanche
en bataille. Archibald soupira. Quelque chose lui disait que son arrêt au
stand risquait de se prolonger plus que de raison
" C'est un attentat
? Pourquoi m'avez-vous foncé dessus ? Et ce fauteuil ? - Mais non,
je n'ai pas réussi à m'arrêter à temps, c'est tout
! voulait s'expliquer le jeune homme, embarrassé. - Cela ne me dit
pas pour autant la raison de votre présence ici ! Vous vous remettez à
peine d'une grave bastonnade, et tout ce que vous trouvez à faire, c'est
de
Mais qu'avez-vous au coin de la bouche ? Une ficelle ? Non
Tout
ça pour aller voler des provisions en cuisine ! - Mais non, vous
-
Vos rations ne vous suffisaient pas ? C'est pourtant tout ce dont vous aviez besoin
dans votre état ! - Oh, une seconde ! Je ne suis pas tout seul, vous
pourriez aussi vous en prendre à
- A qui donc ? Il n'y a personne
à part vous. " Le Doyen avait l'air si sûr de lui que sa
détermination poussa Archibald à se retourner. Il avait raison
Il n'y avait personne derrière lui dans le couloir
Derek avait disparu
"
Mais
J'étais avec le nouveau, Derek
- Qu'est-ce que vous
racontez ? Le professeur ? Je vous signale que ce sympathique enseignant a quitté
l'infirmerie depuis plusieurs heures, avec autorisation signée
C'est
loin d'être votre cas ! " Le jeune homme demeura coi.
Loup
gardait le silence en ruminant, clopin-clopant. Impossible de fausser compagnie
aux autres élèves. Est-ce que Miss Indrema s'était doutée
de quelque chose ? Toujours était-il qu'elle l'avait consigné à
la surveillance des élèves de première année qui pour
la première fois découvraient le monde d'origine d'Archibald Bellérophon
et de milliards d'autres personnes
Ils avaient été séparés
en plusieurs groupes pour éviter d'attirer l'attention avec un défilé
de deux cents personnes, et c'était Loup la victime du découpage
en question, pour une fois
" Oh, de la lumière sans bougie
! - Mais, heu, t'es bête, on a déjà vu ça en cours,
ça s'appelle de l'élasticité ! " Loup leva les yeux
au ciel. Il se sentait incapable de supporter toute la soirée des commentaires
de cet acabit. Les heureux " élus " avaient été
transportés sur place depuis moins d'une heure. Leur lieu d'arrivée
avait été évidemment un grand jardin, entre deux bosquets,
plutôt que sur la plus belle place de la ville
Ils s'étaient
rapidement mis en rang par trois sous les ordres de leurs professeurs, et, depuis,
se promenaient de rue en rue, observant et écoutant les yeux et les oreilles
grands ouverts. De temps à autre, il en allait de même avec leur
bouche, histoire de donner l'impression de n'être qu'un groupe de garnements
comme les autres, chantant des hymnes de circonstance tout en sonnant aux portes.
Ce que les habitants du Pays des Contes se gardaient bien la peine de faire tout
de même. De trop près, il devenait trop évident que leurs
déguisements n'en étaient pas, ou semblaient tellement vrais qu'ils
mettaient mal à l'aise les curieux. Entre deux remarques de leurs professeurs,
les élèves échangeaient leurs impressions sans modération.
" Vous avez vu la taille de leurs citrouilles ? - Oh, la honte, elles
sont minuscules ! - C'est une sorcière, ça ? Mais pourquoi les
nôtres sont vieilles et pleines de pustules ? - Ce n'est pas une vraie
sorcière, triple andouille ! - Mais ça serait pas Merlin, ça
? Maîtresse ! braillait les petits, trop jeunes pour se douter du nombre
de personnes à avoir déjà appelé ainsi la fée
Lacyon. - Non, les enfants. " Loup trouvait la fée étonnamment
patiente. D'autant plus qu'elle était contrainte de ne pas voler en public.
A la place du Doyen et des autres boss de la Tour, Loup aurait plutôt craint
qu'elle fasse un tout autre genre de choses devant tout le monde
"
Pourquoi ils rient comme des fous pour des bonbons ? Ils en ont pas chez eux ?
- Mais si ! C'est juste que c'est un soir spécial où on peut
dealer ce qu'on veut sans se faire repérer ! les rabroua Loup, dont la
patience était à bout. Oh, misère, quand je pense à
toutes les bonnes affaires qui me passent sous la truffe ! Ils sont heureux parce
qu'ils peuvent faire des affaires d'enfer, réfléchissez un peu !
" A la réflexion, se glisser dans les habits d'une grand-mère
et répondre aux questions idiotes d'une gamine tellement ahurie qu'elle
ne se rendait même pas compte pour commencer que sa grand-mère piquait
plus que d'habitude était moins fatiguant
Loup enfonça un
peu plus son bonnet sur ses oreilles. Son poil perdait de son lustre chèrement
entretenu pour séduire les poulettes de toutes sortes, il faisait bien
trop froid pour lui. Et impossible de se réchauffer les pattes nulle part.
Ah, tu parles d'une fête, Halloween ! " Ils ont intérêt
à faire sauter mes heures de colle, j'te jure, se disait-il à lui-même.
J'suis même pas délégué de classe ! " Les enseignants
firent signe aux élèves de retrouver un peu de calme. Ils allaient
croiser des enfants qui n'avaient rien à voir avec eux. Ils étaient
nombreux. Sans doute étaient-ils encadrés par une école,
eux aussi. Chaque groupe occupait un trottoir. Comme bien souvent, certains se
toisèrent, et il y eut même des petits rires méprisants échangés
de part et d'autre. Peu importe le monde d'origine, on était toujours partant
pour se gausser de ceux qui ne faisaient pas partie de son groupe
Certains
ralentirent. Notamment Loup, qui ne put se retenir
Son oreille velue avait
détecté des bruits qu'il n'était jamais agréable d'entendre.
" Eh, tu l'as vu, celui-là, avec sa fourrure miteuse sur le dos
! - Ouais, il a juste pris un masque par-dessus son blouson ! - C'est pas
un déguisement, ça ! " Ces remarques venaient de deux petits
gnomes qui ne devaient pas avoir dépassé les douze ans et croyaient
ne pas avoir peur des montres pour avoir visionné l'intégrale de
Buffy contre les vampires. Et même Angel ! Loup leur fit signe.
Le duo d'effrontés approcha, nullement apeurés d'être à
la traîne du reste de leur groupe. Le fait est que Loup n'était pas
tellement plus grand qu'eux, et qu'ils n'imaginaient pas ce qui allait suivre
"
Vous voulez que je vous dise un truc, les kids ? fit Loup d'un ton nonchalant,
son bonnet dissimulant maintenant une bonne partie de son museau. - Vas-y,
balance, qu'est-ce que tu nous veux ? " Décidément, même
un jour pareil, ils ne pouvaient s'exprimer autrement qu'avec agressivité.
Pas très peace tout ça
" Ok, regardez, alors
Vous savez pourquoi vous trouvez que mon déguisement n'est pas à
la hauteur ? C'est parce que ça n'en est pas un
" dit-il de
sa plus suave voix de mère-grand. Et révélant sa véritable
apparence dans une forêt de crocs pointus et baveux, Loup les gratifia de
son plus joli hurlement. Celui-ci les accompagna longtemps tandis qu'ils fuyaient
en pleurant
Finalement, cet Halloween ne serait pas tout à fait
perdu ! Miss Indrema desserra lentement son étreinte,
se libérant du tronc de l'arbre qu'elle avait choisi. Régulièrement,
il lui fallait exécuter ce rituel qui l'obligeait à demeurer nue
le temps de l'union avec la Mère Nature. Voilà pourquoi elle n'en
parlait jamais à personne autour d'elle, et quittait l'enceinte de la Tour
du Savoir Secret Salvateur le plus discrètement possible, à la recherche
de la menue clairière qui lui offrirait sa protection. Elle ne demandait
pas grand chose pour son confort, quelques arbres, des buissons encore chargés
de baies, peut-être un bouquet de rochers
Et le chant des oiseaux.
Elle avait passé la matinée toute entière ainsi, lovée
contre l'écorce rugueuse d'un chêne plusieurs fois centenaires, se
pressant contre lui. La dryade s'en était vraiment senti rassérénée.
Et cette fois plus encore que les précédentes, car la veille, elle
avait mené ses élèves dans l'autre monde. Elle n'appréciait
que modérément ces sorties. Elles étaient pourtant nécessaires
à la bonne éducation de ses étudiants, et elle-même
ressentait toujours de la curiosité à se plonger dans une atmosphère
si différente, mais malgré tout
Cette dimension différente
était tellement froide, superficielle
Même cette célébration
dont il profitait chaque année, Halloween. Aseptisée, commerciale
Où trouver la fraîcheur qu'elle puisait encore et toujours entourée
de la protection de Mère Nature ? Sans doute tout cela était-il
plus facile à appréhender pour d'autres enseignants, sans parler
d'élèves comme Loup et tous les membres de sa famille à l'avoir
précédé
Si ce n'était leur apparence, on aurait
aisément pu convenir qu'ils se sentaient dans leur élément.
Ce n'était pas le cas de la dryade, et elle désespérait que
cela le soit jamais. Ces immenses cités de béton et d'acier n'étaient
pas non plus pour la rassurer, quand bien même elle trouvait refuge dans
un parc
Ces immeubles et ces tours étaient toujours trop proches,
menaçants. Elle se sentait le plus souvent oppressée sitôt
ses délicats petits pieds posés sur le sol. Tel qu'à présent.
Ses prunelles noisette aux aguets de toutes parts, Miss Indrema se précipita
d'un bond agile sur sa robe de houx, qu'elle avait abandonnée sur un rocher
moussu, près d'une petite fontaine naturelle qui cascadait de pierre en
pierre jusqu'à se perdre entre les troncs. La dryade avait reçu
de plein fouet l'inquiétude de la forêt. Tentant de conserver la
maîtrise d'elle-même, elle ne se laissait pas aller à un quelconque
geste de panique. Après tout, ce n'était peut-être qu'un élève
malappris venu l'espionner en cachette. Plantée très droite sur
ses jambes fuselées, ses fines mains s'affairaient sur les agrafes de sa
robe, mais sans se précipiter outre mesure. Une dryade n'avait que faire
de la nudité. Pour autant, elle se servait de vêtements et n'en avait
pas regrets la plupart du temps. Par bravade, elle avait pour l'instant ramené
les pans de sa robe aux mailles déjà lâches seulement sur
sa poitrine, en faisant bien attention à fermer les agrafes les unes après
les autres, posément, quitte à laisser voir bien des choses sur
lesquelles Archibald aurait été bien aise de couler un regard. S'il
y avait vraiment quelqu'un, autant qu'il en profite. De toute manière,
il ne toucherait à rien
Miss Indrema s'en voulait presque de s'être
précipitée sur sa robe. Un chuchotement dans les feuilles
Ce n'était que le vent. La dryade avait maintenant retrouvé une
tenue décente selon les critères de la Tour. Elle aurait pu s'en
retourner aussitôt, cédant à sa première impulsion.
Toutefois, elle était incapable de se résoudre à laisser
les arbres ou tout autre habitant de la forêt dans l'embarras. Quelle était
donc cette menace diffuse qu'elle avait percée à jour mais qui se
gardait bien de se révéler à présent ? Miss Indrema
ferma les yeux. Elle devait se concentrer. Commencer par le plus simple à
débusquer
Elle n'entendait plus le bruit de l'eau clapoter doucement
près d'elle ! La dryade baissa les yeux aussi discrètement que possible
sur le bassin de pierre
Elle réprima un frisson en le découvrant
recouvert d'une mince pellicule de givre. Le ruisseau tout entier semblait figé
dans la glace. Du moins, aux environs. Son murmure était encore audible
au-delà de son asile. Le temps de réaliser tout cela, et Miss
Indrema sentit l'herbe drue sous la plante de ses pieds s'affaisser, comme endormie
sous la caresse du froid. Elle aussi était enduite de ces paillettes de
glace, sur toute la longueur de chacun des brins. De même que la douce mousse
qui adoucissait d'ordinaire la morsure du roc. Une couche de neige translucide
aux reflets azurés s'était déposée sur ces lichens,
en quelques instants. Peu à peu, toute la clairière était
touchée par cet incroyable changement météorologique, pour
reprendre l'un de ces termes de l'Autre Monde, qu'elle avait en horreur. Un brouillard
étoilé s'était répandu tout autour de la dryade, si
froid tout à coup qu'elle ne pouvait même plus distinguer la vapeur
de sa respiration de ce crachin cristallin. Cette vague de givre l'avait totalement
prise au dépourvu, déferlant sur la clairière sans prévenir.
Miss Indrema, comme toutes les dryades, détestait la froidure, qui
pour le moins l'engourdissait, et pouvait faire périr tant de ses semblables
Ce fut alors qu'elle distingua soudain l'ombre de celui qui était la cause
de tout cela, apparaissant et disparaissant jusqu'à être de plus
en plus proche de l'endroit où elle demeurait sur ses gardes. Miss Indrema
sentit la sève qui coulait en elle se rebeller, un malaise tout proche.
Une pensée lui traversa l'esprit : est-ce que cela pouvait être une
revanche fomentée par le Père Noël ? Le vieux barbu avait des
raisons d'en vouloir à la Tour et la Forêt des Rêves Multicolores,
c'était certain. Et pourtant, il était impossible que ce soit lui.
Il n'y avait plus guère qu'un mois pour le séparer de la date fatidique,
et il était hors de question qu'il se permette d'arriver en retard chez
tous les enfants. De toute manière, les relations tendues entre la faculté
et le domaine de Santa Claus s'étaient apaisées. Ce n'était
pas une attaque imprévue des habitants du Grand Nord. La dryade pouvait
mettre à présent un nom sur la silhouette longiligne qui avançait
droit vers elle. Curieusement, elle n'avait pas peur. Il n'avait que peu changé
depuis son départ. Lors de cette funeste nuit où il avait pris la
fuite peu de temps après sa capture
" Alors, ouvrit-elle
les hostilités avec effronterie. Tu es venu m'espionner pendant que j'étais
nue ? " L'autre s'immobilisa. Il haussa les épaules, les mains
dans les poches. Son long manteau noir n'attirait pas les cristaux de glace, pas
plus que sa chevelure corbeau. Et son regard demeurait impénétrable
derrière ses petites lunettes rondes aux verres violets. Sa carapace tellement
parfaite se fendilla pour laisser place à un sourire. Tout était
contrôlé. " Allons, Indrema
Tu me crois capable d'agir
de la sorte ? Te souviens-tu d'un penchant pour ce genre de choses, lorsque nous
étions dans la même classe ? - Non ", concéda la dryade,
toujours aussi calme. Elle avait l'impression d'être opposée
à une bête féroce qui voulait jouer avec elle, lui accordant
sa clémence, et s'amusant de sa défiance. Parviendrait-elle à
le dompter, à lui soutirer autre chose que ce qu'il s'était préparer
à dire ? C'était le mieux qu'elle puisse espérer. D'un souple
saut, Miss Indrema se retrouva assise sur une basse branche, surplombant Lord
Funkadelistic de plusieurs mètres. " Pourquoi es-tu revenu jusqu'ici
dans ce cas ? - Je vois que cela t'intéresse. Mais comme tu sembles
l'avoir deviné, je ne suis pas là pour m'en prendre à la
Tour
- Sinon, tu ne te serais pas montré à moi avec une
pareille mise en scène
- Exactement. Peut-être l'aurais-je
fait autrefois, néanmoins. - Oh, quelle remise en question
-
Ne sois pas aussi acerbe, répondit l'Ennemi, d'une voix étonnamment
conciliante, mais qui n'avait cependant rien perdu de sa présomption. Il
est inutile de te tenir sur le qui-vive. Tu n'auras pas besoin de faire appel
à tes lianes et tes fouets d'épines
- Vraiment ? -
Je peux te l'assurer. - Ta parole ne vaut plus grand chose ici
-
Ce n'est pas moi qu'il faut blâmer. Tu sais bien qui est responsable de
tout ce qui a suivi depuis
Vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous-mêmes.
" La dryade sentit ses joues virer au vert le plus profond. Pourtant,
la colère qui la gagnait ne suffisait pas à lutter contre l'apathie
qui l'habitait. Lord Funkadelistic avait usé de ses pouvoirs, une fois
de plus. Elle était parmi les mieux placées pour le savoir, elle
l'avait côtoyé suffisamment. S'il décidait de revenir sur
ce qu'il avait dit quelques instants auparavant, si cela n'était que mensonges
Sa situation était devenue fort précaire. Que pourrait-elle bien
faire pour lui résister dans ces conditions ? Vaillamment, Miss Indrema
tenta tout de même de résister. Elle représentait l'autorité
de la Tour du Savoir Secret Salvateur en ces lieux. Elle parlait pour la Tour.
Et elle n'avait pas le droit de céder le pas à leur pire Ennemi.
Quoi qu'elle puisse penser
" Si tu n'es pas là pour nous
attaquer, ni pour m'épier. Je te recommande vivement de partir. Quitte
ces lieux immédiatement. Ou bien, rends-toi, et rentre avec moi. Tu portes
toujours les Bottes de Sept Lieues
- Me rendre ? " Et pour la
première fois depuis son apparition, Lord Funkadelistic parut au bord de
l'emportement. Le brouillard se fit plus épais, les cristaux plus aiguisés
et leur pluie plus abondante. " Jamais je ne franchirai à nouveau
les portes de la faculté comme un vaincu ! Et je ne suis pas venu non plus
pour te rendre les Bottes. J'en ai encore utilité. Mais tu pourras rassurer
le vieillard, je ne m'en servirai plus contre lui et tous les autres pleutres
qui se terrent bien à l'abri de la Tour
- Je l'en informerai,
répliqua sobrement la dryade, qui sentait qu'il valait mieux ne plus se
jouer de lui. Est-ce tout ce que tu avais à me dire dans ce cas ? " Lord
Funkadelistic se permit un fin sourire. D'un doigt, il remonta ses lunettes qui
l'espace d'un battement de cur ne masquait plus son regard de prédateur.
" En vérité, je me souciais du sort de Bellérophon.
J'espère que votre petit protégé se remet. - Bellérophon
? Tu prétends être venu jusqu'ici, avoir pris tous ses risques, t'être
adressé à moi, tout cela pour avoir des nouvelles de Bellérophon
? - Je ne prétends rien, nia-t-il avec force. - Mais tu exiges
-
Est-ce qu'il récupère de ses blessures ? l'interrogea-t-il une fois
encore sans prêter attention à ses dires. - J'imagine que le
savoir ne changera rien pour toi de toute manière
Oui, il va mieux.
Si tu croyais t'en être débarrassé pour de bon, tu fais fausse
route. " Miss Indrema avait beau s'être réfugiée en
hauteur, elle avait soudain l'impression que c'était lui qui la toisait,
lorsqu'il leva les yeux vers elle. Il était à présent juste
sous son perchoir. " Cela n'a jamais été mon intention
On me prête beaucoup de malices qui n'ont rien à voir avec moi. Alors,
comme ça, il sera bientôt debout. Peut-être l'est-il déjà
? Tu ne veux pas m'en dire plus ? Cela ne fait rien. - Mais pourquoi t'intéresses-tu
à lui ? ne put s'empêcher de le questionner la dryade, en proie à
un nouvel accès de sève mal intentionnée. - Vous aimeriez
bien le savoir, n'est-ce pas
Eh bien
Il est une pièce importante
du jeu. Je ne peux plus me permettre de le négliger comme je l'ai fait
par le passé. - Te voilà bien humble, à reconnaître
tes erreurs
- Was mich nicht umbringt, macht mich stärker.
- Voilà que tu philosophes
- De ma part, est-ce que cela
t'étonne ? " Ils s'observèrent en silence durant de longues
secondes
Miss Indrema avait deviné que cette entrevue touchait à
sa fin. L'Ennemi avait gardé la main. Toutefois, elle posa une nouvelle
question. " Si tu surveilles l'évolution d'Archibald de si près,
pourquoi l'avoir rossé ? Pourquoi t'en être pris à son père
? Alors que tu t'es paraît-il excusé auprès de sa fiancée
? - Paraît-il ? Même lorsque c'est lui-même qui vous l'affirme,
tu continues à douter de moi
, et à ces mots, on aurait pu
le croire ouvertement peiné. Sache que tout ce j'ai fait là, je
ne le fais pas contre lui. Mais le jeu est le jeu
Il me faut me préparer
à toute éventualité. Je n'ai pas besoin de Bellérophon
comme adversaire
- De bien belles paroles
Dommage
Tu étais
puissant autrefois
- Puissant ? Mais je le suis toujours, plus que jamais
! - Non
Pas de cette façon. Tu avais une âme rayonnante.
Maintenant, tu es aussi flétri que les arbres que ton pouvoir tue. " Le
visage de Lord Funkadelistic se figea un peu plus dans l'aigreur et une détresse
que la dryade ne lui avait sincèrement jamais vues. " Ce n'est
pas ma faute si elle est morte
, murmura-t-il et ses lèvres parurent
demeurer immobiles tandis qu'il parlait. - Personne n'a dit cela. Personne
n'a jamais dit cela, soupira Miss Indrema, évitant toujours son regard.
Personne, si ce n'est
C'est toi même qui a voulu t'enfermer seul dans
ta peine
C'est tout seul que tu t'es construit cette forteresse d'amertume.
Si tu l'avais vraiment voulu, tu aurais pu prouver ton innocence
Mais tu
as préféré la puissance dont tu parlais, dans la fuite
Cesse de retourner tes fautes sur les autres. Ce que tu es devenu désormais,
tu l'es parce que tu l'as choisi. Toi, A
! " Lord Funkadelistic
eut un mouvement de recul en entendant son véritable nom prononcé
ainsi, se couvrant le visage d'une main. La dernière personne à
l'avoir appelé comme cela n'était autre que
Mais ce n'était
pas avec un tel dégoût dans la voix. Ce n'était qu'avec amour
et
Et
Pourquoi avait-il fallu que ses souvenirs le harcèlent
encore ? Il se reprit. Vite. Il ne devait pas se laisser aller devant elle. Il
avait été déjà tellement tourmenté, par tous
! Mais déjà, elle avait repris la parole, elle qui avait bien failli
s'enfuir avant même de le voir. " Alors, tu vas continuer
-
Oui
Pourquoi poser cette question, Indrema, tu le sais bien
Ma quête
de puissance ne cessera pas. Pas tant qu'elle ne m'aura pas été
rendue
- Et tu es disposé à poursuivre tous ces sacrifices
? - Autant qu'il le faudra, affirma imperturbablement l'Ennemi, se saisissant
de gants de cuir élégamment assortis à son manteau. Vous
n'avez pas encore compris ? Jamais je ne céderai. Peu m'importe les conséquences,
elle reviendra. Qui êtes-vous pour me résister ? Ce ne sont pas les
habitants du Pays des Contes qui m'empêcheront de trouver ce que je cherche
! Ni vous à la Tour, ni le pathétique Roi Nougat quand bien même
son royaume soit allié à celui de la Belle au Bois Dormant ! Les
autres duchés, ou le marquisat de Carabas ? Ils sont déjà
à votre botte. Et je ne parle même pas des Pirates du Cap du Caramel
Mou ou du Domaine du Nord
Quant au royaume des Mille et Une Nuits
Vous ne pouvez rien contre moi, et vous n'avez rien à gagner à entraver
ma quête. " Et dans une nouvelle vague de givre, l'Ennemi disparut
avec les premières lueurs du jour.
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