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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 23/10/2002

Retour index Archibald

Où Halloween conserve son importance, et où Archibald ne peut en profiter tout à fait…

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rchibald jeta un regard maussade par la fenêtre la plus proche de son lit. Il était de retour à l'infirmerie de la Tour du Savoir Secret Salvateur. Bien entendu, il aurait préféré éviter d'y faire escale, mais sans cela, il serait peut-être mort, dans son monde. Oh, à dire vrai, sûrement pas. Aucune de ses blessures n'était fatale. Mais elles auraient à coup sûr mis bien plus de temps à guérir s'il n'avait pas pu rentrer au Pays des Contes aussi vite. Et pour cela, il pouvait remercier Kate qui avait cru en lui, une fois encore, et en tout ce qu'il pouvait bien lui raconter. Expliquer que l'on possédait une DeLorean permettant de voyager d'une dimension à une autre alors que l'on n'avait même pas le permis de conduire, c'était un peu fort, même si la jeune fille en avait vu bien d'autres auparavant aux côtés d'Archibald.
La dernière fois, il s'était retrouvé coincé en ce lieu de repos après avoir affronté une araignée géante à la solde de Lord Funkadelistic. Cette fois, c'était après un combat contre celui-ci en personne qu'il était entré à nouveau les pieds devant dans l'infirmerie. Quelque part, on pouvait y voir un progrès, notait avec une ironie bougonne le jeune professeur… Il tournait la tête vers l'extérieur de façon répétitive, comme un réflexe minuté. Il faisait déjà nuit, et ce soir, c'était Halloween. Ainsi que Miss Indrema le lui avait expliqué il y a de cela très longtemps selon ses souvenirs, c'était l'une des seules nuits de l'année où les habitants de la contrée féerique pouvaient se promener dans l'autre monde sans se faire remarquer. Tout au plus pensait-on que leurs costumes étaient particulièrement réussis. Cette année comme les précédentes, les élèves allaient faire leur sortie de classe éducative. Archibald aurait tellement tenu à les accompagner ! Mais il était condamné à rester enfermé bien à l'abri de la Tour et de ses murs de citrouilles. De citrouilles, c'était bien le comble dans sa situation !
Le Doyen n'avait pas invoqué les seules raisons médicales, il avait également été plutôt intrigué par ce que le jeune homme avait été en mesure de lui dire au sujet de Lord Funkadelistic et son étrange comportement. Sa retenue à frapper pour tuer, ses mots d'excuse… Pourquoi demeurait-il toujours aussi énigmatique, tout en leur laissant comme des indices ? Est-ce que tout cela n'était qu'un énorme bluff, est-ce qu'il cherchait à les endormir pour mieux les manipuler ? Toujours était-il que le vieux sorcier n'avait aucun moyen de s'assurer de tout cela malgré la bonne volonté d'Archibald, et que le jeune homme en faisait les frais en conséquence ! Il aurait donné n'importe quoi pour être ailleurs, même s'il avait fallu qu'on lui ordonne de surveiller les mauvais élèves et petits plaisantins qui s'amusaient à creuser des Jack'O Lantern dans les citrouilles de la Tour, ce qui était bien évidemment interdit au dernier degré. Mais ce n'était qu'un vœu pieu. Au lieu de ces activités distrayantes, il devait endurer les babillages de l'un des nouveaux enseignants, Derek, qui partageait son triste sort.
" Ah, je suis bien content de discuter enfin avec vous ! répétait-il pour la centième fois. Pour sûr, les circonstances pourraient être plus joyeuses, je vous l'accorde. Je le vois à votre mine, vous aimeriez bien être avec les autres. Moi aussi !
- Oui, oui…
- Je ne m'attendais pas à un accueil comme celui que j'ai connu ! Mes premiers cours n'ont pas été très faciles, mais je suppose que vous avez connu ça vous aussi ! Non ? N'est-ce pas ? J'ai entendu dire que vous aviez réussi une prise de catch sur un ours, c'est vrai ?
- Oui, oui, oui…
- Formidable ! Quelle force ! Mais voilà qui ne m'étonne pas de vous ! Quand je pense à tout ce que vous avez accompli en si peu de temps ! Vous êtes un véritable héros !
- Hum, ma foi… "
Petit à petit, il fallait bien avouer que la flatterie de Derek avait des vertus apaisantes. Le plus étonnant était la simplicité avec laquelle il racontait tout cela, alors que lui-même semblait être des plus populaires, depuis son arrivée. Rien à voir avec la morgue d'un Charmant. Il y aurait vraiment eu de quoi se sentir très vite blasé et ne pas voir en quoi Archibald était différent, digne d'admiration. D'autant plus lorsque comme le jeune homme, on ne comprenait pas que l'on puisse éprouver un tel sentiment à son égard, quand bien même il se serait uniquement agi d'un élève. Et pourquoi était-il lui aussi obligé de rester à l'infirmerie le soir d'Halloween ? Il n'avait pas l'air souffrant.
" Oh, ne vous inquiétez pas pour moi ! répondit-il sans sembler craindre le sujet, mais tout en laissant entrevoir qu'il ne lui plaisait guère de s'étendre à ce propos. A dire vrai, j'aurais déjà pu quitter mon lit depuis deux ou trois jours, mais le Doyen a paraît-il insisté pour que l'on me garde ici quelques temps encore. Bref, je devrais tout de même sortir dès demain !
- Ah, je vois…, préféra conclure Archibald, manquant un peu de curiosité sur le sujet. Et les cours d'Elévation Spirituelle, c'est bien ?
- Vous ne connaissez pas ? Mes excuses, je ne disais pas cela comme un reproche ! se reprit Derek dans la seconde, alors qu'Archibald ne paraissait pas le moins du monde vexé. Eh bien, pour tout vous dire, j'y prends grand plaisir. La maîtrise de soi… C'est important. J'ai remarqué que les habitants du Pays des Contes étaient souvent très impulsifs. Cela ne pardonnerait pas dans le monde d'où vous venez. Les gens qui ne contrôlent pas leurs nerfs n'ont pas une réputation très reluisante. Au mieux passent-ils pour avoir mauvais caractère, difficiles à vivre… Cela n'aide pas à s'intégrer ou passer inaperçu.
- Heu… Ahem… Si vous le dîtes…, toussota Archibald, qui justement n'avait pas la réputation d'agir le plus souvent de façon très réfléchie. En tous cas, j'imagine que les joints, ça tourne un max chez vous, tranquille le job, mon vieux, voulut-il se rattraper en souriant de toutes ses dents.
- Je vous demande pardon ?
- Vous semblez très occupé, préféra changer de voie le jeune homme, en constatant que son collègue paraissait vraiment ne pas comprendre où il souhaitait en venir.
- Ma foi, oui… "
Tout à coup, Derek parut tout aussi contrarié que le professeur qu'il admirait tant, et celui-ci eut l'impression que discuter était pour lui une obligation, sa façon à lui de s'évader. Pour autant, il ne s'ennuyait pas, et il ne faisait pas cela non plus pour se rendre intéressant auprès d'Archibald. Si la démarche ne l'était pas, lui-même demeurait fort spontané. Depuis tout à l'heure, lorsqu'il s'était timidement approché assis dans son fauteuil roulant, ils avaient devisé aimablement. Le jeune homme avait bien remarqué que Derek était là lui aussi, à l'infirmerie, à se promener entre les lits, mais étant donné qu'il ne pouvait pas quitter sa couche, il n'avait pas pu le rejoindre de son côté. Seulement, à présent, tous les deux subissaient le ricochet de leur présence solitaire. Archibald jeta un regard en coin à son acolyte qui gardait maintenant le silence, réfléchit une poignée de secondes, et décida de se lancer. Il haussa les épaules. Pourquoi pas…
" Il avance bien, ce chariot ? s'enquit-il, l'air de rien.
- Pas mal du tout… Il est vraiment maniable… Je pense qu'on m'a fourni celui-ci car je n'étais pas ici vraiment pour me reposer. Je peux bouger… De toute manière, il y a tellement peu de monde dans la Tour ce soir, que peu importe si on me voyait cloué dans un fauteuil… "
Et Derek parut comprendre ce que la question du jeune homme sous-entendait. Ses yeux se mirent à briller. Il hocha la tête.
" Professeur Bellérophon…
- Mais appelez-moi Archibald, à la fin !
- Très bien, Archibald… Est-ce que je dois comprendre ce que…
- Oui ! " coupa court le jeune homme.
Dix minutes plus tard, leur situation maussade avait bien changé ! Derek avait avancé un fauteuil roulant pour son idole, qui s'était empressée de sauter dedans. Ah, quitter enfin ce lit ! Et les voilà qui avaient vite fait de rouler au-delà des portes de l'infirmerie ! Derek avait une fois de plus surpris Archibald en se jouant des serrures avec une facilité confondante.
" Chaud devant ! Laissez passer ! braillait ce dernier.
- Vous ne m'aurez pas, Archibald, je vais gagner !
- Que tu crois, p'tit blondinet ! "
Mais de fait, Derek avait trois bonnes longueurs d'avance sur lui, ses bras se semblant pas faiblir tandis qu'il forçait encore et encore sur les roues de son fauteuil. Si Archibald avait pu imaginer cela ! Serrant les dents alors qu'une réelle douleur lui montait dans les côtes, il redoubla d'efforts à son tour, revenant dans les roues de son rival. Pas question de se laisser faire si facilement !
" Attention au virage !
- Fermez les yeux si vous avez peur !
- Jamais tu ne gagneras cette course ! "
Heureusement pour les deux coureurs à fauteuil, les couloirs de la faculté étaient pratiquement déserts, soirée d'Halloween oblige. En conséquence, leur escapade en dehors de toute surveillance était moins aventureuse. Cependant, elle ne faisait pas battre leur cœur moins vite pour autant ! Et dire qu'Archibald avait songé à une promenade de santé ! Il ne s'était jamais moqué des athlètes des jeux paralympiques, mais cette fois, il ne se rendait compte de leur vaillance que plus durement encore ! Jamais plus il ne les considérerait d'un œil dubitatif avachi dans son canapé, un jus de fruit à la main ! Les deux professeurs progressaient roue dans roue, tout juste n'échangeaient-ils pas des gerbes d'étincelles ! Derek paraissait s'amuser follement. Archibald avait déjà vu sa fierté être mise à mal, et quand bien même savait-il pertinemment que l'autre était beaucoup moins souffrant que lui, les grognements qu'il poussait étant tout autant motivés par la vexation que par ce qu'il endurait dans sa chair.
" Pégase, donne-moi ta force ! Mais donne-la moi, canasson ! aussi rapide que le vent, tu parles d'une plaisanterie ! " s'époumonait en vaines suppliques le jeune homme.
L'animal fétiche de la famille Bellérophon n'était visiblement pas très disposé à insuffler sa force au dernier descendant. Quand on a défié le soleil, se retrouver impliqué dans une course de fauteuils roulants entre convalescents pas très éveillés en dehors des questions de pointe de vitesse…
Ils avaient déjà traversé en trombe le grand hall, la salle à manger de la cantine des élèves, zigzaguant entre les longues tables, n'hésitant pas à se lancer des chaises dans les roues, non pas pour se faire mal, mais bien par jeu, puis se faufilant dans les cuisines elles-mêmes. Là, Archibald, tout à reprendre la tête de leur course animée, faillit être assommé quand il dut slalomer entre toute une rangée de saucissons magiques suspendus au plafond. Foncer droit devant était le chemin le plus court, mais pas le moins dangereux, cela se vérifiait une fois de plus. Il eu même à en mordre un au vol et lui arracher un morceau, sous peine d'être frappé dans les yeux ! Mais il était en première place !
Et ils n'avaient plus qu'une poignée de minutes devant eux. Ensuite, comme toutes les heures, un membre du personnel de la faculté viendrait s'assurer qu'ils n'avaient pas mis les pieds hors de l'infirmerie. Techniquement se préparait déjà à répliquer Archibald, c'était le cas, il n'avait pas posé pied à terre une seule fois… Bien entendu, voilà qui était exactement ce que quelqu'un comme le Doyen avait en horreur. Mais le Doyen… N'était-ce pas lui, là-bas, au bout du couloir qui les ramenait à l'infirmerie en passant devant la bibliothèque ? Est-ce qu'il n'aurait pas dû plutôt être en tête du cortège de la Tour du Savoir Secret Salvateur, dans son monde ? Le problème se dit le jeune homme en haussant un sourcil interrogateur, était qu'il ne semblait pas du tout en train de parader…
" Bellérophon ! Qu'est-ce que vous faîtes là ? s'époumonait-il en levant bien haut sa canne. Venez ici tout de suite ! "
Archibald freina comme il put. Autant dire qu'il n'y parvint pas, la bouche encore pleine et les yeux exorbités. Et juste au moment où il se préparait à assurer sa victoire d'un puissant kick-down !
" Attention ! "
Le vieux sorcier fulminait, sa tunique de travers, les poils de sa barbe blanche en bataille. Archibald soupira. Quelque chose lui disait que son arrêt au stand risquait de se prolonger plus que de raison…
" C'est un attentat ? Pourquoi m'avez-vous foncé dessus ? Et ce fauteuil ?
- Mais non, je n'ai pas réussi à m'arrêter à temps, c'est tout ! voulait s'expliquer le jeune homme, embarrassé.
- Cela ne me dit pas pour autant la raison de votre présence ici ! Vous vous remettez à peine d'une grave bastonnade, et tout ce que vous trouvez à faire, c'est de… Mais qu'avez-vous au coin de la bouche ? Une ficelle ? Non… Tout ça pour aller voler des provisions en cuisine !
- Mais non, vous…
- Vos rations ne vous suffisaient pas ? C'est pourtant tout ce dont vous aviez besoin dans votre état !
- Oh, une seconde ! Je ne suis pas tout seul, vous pourriez aussi vous en prendre à…
- A qui donc ? Il n'y a personne à part vous. "
Le Doyen avait l'air si sûr de lui que sa détermination poussa Archibald à se retourner. Il avait raison… Il n'y avait personne derrière lui dans le couloir… Derek avait disparu…
" Mais… J'étais avec le nouveau, Derek…
- Qu'est-ce que vous racontez ? Le professeur ? Je vous signale que ce sympathique enseignant a quitté l'infirmerie depuis plusieurs heures, avec autorisation signée… C'est loin d'être votre cas ! "
Le jeune homme demeura coi.

Loup gardait le silence en ruminant, clopin-clopant. Impossible de fausser compagnie aux autres élèves. Est-ce que Miss Indrema s'était doutée de quelque chose ? Toujours était-il qu'elle l'avait consigné à la surveillance des élèves de première année qui pour la première fois découvraient le monde d'origine d'Archibald Bellérophon et de milliards d'autres personnes… Ils avaient été séparés en plusieurs groupes pour éviter d'attirer l'attention avec un défilé de deux cents personnes, et c'était Loup la victime du découpage en question, pour une fois…
" Oh, de la lumière sans bougie !
- Mais, heu, t'es bête, on a déjà vu ça en cours, ça s'appelle de l'élasticité ! "
Loup leva les yeux au ciel. Il se sentait incapable de supporter toute la soirée des commentaires de cet acabit. Les heureux " élus " avaient été transportés sur place depuis moins d'une heure. Leur lieu d'arrivée avait été évidemment un grand jardin, entre deux bosquets, plutôt que sur la plus belle place de la ville… Ils s'étaient rapidement mis en rang par trois sous les ordres de leurs professeurs, et, depuis, se promenaient de rue en rue, observant et écoutant les yeux et les oreilles grands ouverts. De temps à autre, il en allait de même avec leur bouche, histoire de donner l'impression de n'être qu'un groupe de garnements comme les autres, chantant des hymnes de circonstance tout en sonnant aux portes. Ce que les habitants du Pays des Contes se gardaient bien la peine de faire tout de même. De trop près, il devenait trop évident que leurs déguisements n'en étaient pas, ou semblaient tellement vrais qu'ils mettaient mal à l'aise les curieux.
Entre deux remarques de leurs professeurs, les élèves échangeaient leurs impressions sans modération.
" Vous avez vu la taille de leurs citrouilles ?
- Oh, la honte, elles sont minuscules !
- C'est une sorcière, ça ? Mais pourquoi les nôtres sont vieilles et pleines de pustules ?
- Ce n'est pas une vraie sorcière, triple andouille !
- Mais ça serait pas Merlin, ça ? Maîtresse ! braillait les petits, trop jeunes pour se douter du nombre de personnes à avoir déjà appelé ainsi la fée Lacyon.
- Non, les enfants. "
Loup trouvait la fée étonnamment patiente. D'autant plus qu'elle était contrainte de ne pas voler en public. A la place du Doyen et des autres boss de la Tour, Loup aurait plutôt craint qu'elle fasse un tout autre genre de choses devant tout le monde…
" Pourquoi ils rient comme des fous pour des bonbons ? Ils en ont pas chez eux ?
- Mais si ! C'est juste que c'est un soir spécial où on peut dealer ce qu'on veut sans se faire repérer ! les rabroua Loup, dont la patience était à bout. Oh, misère, quand je pense à toutes les bonnes affaires qui me passent sous la truffe ! Ils sont heureux parce qu'ils peuvent faire des affaires d'enfer, réfléchissez un peu ! "
A la réflexion, se glisser dans les habits d'une grand-mère et répondre aux questions idiotes d'une gamine tellement ahurie qu'elle ne se rendait même pas compte pour commencer que sa grand-mère piquait plus que d'habitude était moins fatiguant… Loup enfonça un peu plus son bonnet sur ses oreilles. Son poil perdait de son lustre chèrement entretenu pour séduire les poulettes de toutes sortes, il faisait bien trop froid pour lui. Et impossible de se réchauffer les pattes nulle part. Ah, tu parles d'une fête, Halloween !
" Ils ont intérêt à faire sauter mes heures de colle, j'te jure, se disait-il à lui-même. J'suis même pas délégué de classe ! "
Les enseignants firent signe aux élèves de retrouver un peu de calme. Ils allaient croiser des enfants qui n'avaient rien à voir avec eux. Ils étaient nombreux. Sans doute étaient-ils encadrés par une école, eux aussi. Chaque groupe occupait un trottoir. Comme bien souvent, certains se toisèrent, et il y eut même des petits rires méprisants échangés de part et d'autre. Peu importe le monde d'origine, on était toujours partant pour se gausser de ceux qui ne faisaient pas partie de son groupe… Certains ralentirent. Notamment Loup, qui ne put se retenir… Son oreille velue avait détecté des bruits qu'il n'était jamais agréable d'entendre.
" Eh, tu l'as vu, celui-là, avec sa fourrure miteuse sur le dos !
- Ouais, il a juste pris un masque par-dessus son blouson !
- C'est pas un déguisement, ça ! "
Ces remarques venaient de deux petits gnomes qui ne devaient pas avoir dépassé les douze ans et croyaient ne pas avoir peur des montres pour avoir visionné l'intégrale de Buffy contre les vampires. Et même Angel ! Loup leur fit signe. Le duo d'effrontés approcha, nullement apeurés d'être à la traîne du reste de leur groupe. Le fait est que Loup n'était pas tellement plus grand qu'eux, et qu'ils n'imaginaient pas ce qui allait suivre…
" Vous voulez que je vous dise un truc, les kids ? fit Loup d'un ton nonchalant, son bonnet dissimulant maintenant une bonne partie de son museau.
- Vas-y, balance, qu'est-ce que tu nous veux ? "
Décidément, même un jour pareil, ils ne pouvaient s'exprimer autrement qu'avec agressivité. Pas très peace tout ça…
" Ok, regardez, alors… Vous savez pourquoi vous trouvez que mon déguisement n'est pas à la hauteur ? C'est parce que ça n'en est pas un… " dit-il de sa plus suave voix de mère-grand.
Et révélant sa véritable apparence dans une forêt de crocs pointus et baveux, Loup les gratifia de son plus joli hurlement. Celui-ci les accompagna longtemps tandis qu'ils fuyaient en pleurant…
Finalement, cet Halloween ne serait pas tout à fait perdu !


Miss Indrema desserra lentement son étreinte, se libérant du tronc de l'arbre qu'elle avait choisi. Régulièrement, il lui fallait exécuter ce rituel qui l'obligeait à demeurer nue le temps de l'union avec la Mère Nature. Voilà pourquoi elle n'en parlait jamais à personne autour d'elle, et quittait l'enceinte de la Tour du Savoir Secret Salvateur le plus discrètement possible, à la recherche de la menue clairière qui lui offrirait sa protection. Elle ne demandait pas grand chose pour son confort, quelques arbres, des buissons encore chargés de baies, peut-être un bouquet de rochers… Et le chant des oiseaux. Elle avait passé la matinée toute entière ainsi, lovée contre l'écorce rugueuse d'un chêne plusieurs fois centenaires, se pressant contre lui. La dryade s'en était vraiment senti rassérénée. Et cette fois plus encore que les précédentes, car la veille, elle avait mené ses élèves dans l'autre monde. Elle n'appréciait que modérément ces sorties.
Elles étaient pourtant nécessaires à la bonne éducation de ses étudiants, et elle-même ressentait toujours de la curiosité à se plonger dans une atmosphère si différente, mais malgré tout… Cette dimension différente était tellement froide, superficielle… Même cette célébration dont il profitait chaque année, Halloween. Aseptisée, commerciale… Où trouver la fraîcheur qu'elle puisait encore et toujours entourée de la protection de Mère Nature ? Sans doute tout cela était-il plus facile à appréhender pour d'autres enseignants, sans parler d'élèves comme Loup et tous les membres de sa famille à l'avoir précédé… Si ce n'était leur apparence, on aurait aisément pu convenir qu'ils se sentaient dans leur élément. Ce n'était pas le cas de la dryade, et elle désespérait que cela le soit jamais. Ces immenses cités de béton et d'acier n'étaient pas non plus pour la rassurer, quand bien même elle trouvait refuge dans un parc… Ces immeubles et ces tours étaient toujours trop proches, menaçants.
Elle se sentait le plus souvent oppressée sitôt ses délicats petits pieds posés sur le sol. Tel qu'à présent.
Ses prunelles noisette aux aguets de toutes parts, Miss Indrema se précipita d'un bond agile sur sa robe de houx, qu'elle avait abandonnée sur un rocher moussu, près d'une petite fontaine naturelle qui cascadait de pierre en pierre jusqu'à se perdre entre les troncs. La dryade avait reçu de plein fouet l'inquiétude de la forêt. Tentant de conserver la maîtrise d'elle-même, elle ne se laissait pas aller à un quelconque geste de panique. Après tout, ce n'était peut-être qu'un élève malappris venu l'espionner en cachette. Plantée très droite sur ses jambes fuselées, ses fines mains s'affairaient sur les agrafes de sa robe, mais sans se précipiter outre mesure. Une dryade n'avait que faire de la nudité. Pour autant, elle se servait de vêtements et n'en avait pas regrets la plupart du temps. Par bravade, elle avait pour l'instant ramené les pans de sa robe aux mailles déjà lâches seulement sur sa poitrine, en faisant bien attention à fermer les agrafes les unes après les autres, posément, quitte à laisser voir bien des choses sur lesquelles Archibald aurait été bien aise de couler un regard. S'il y avait vraiment quelqu'un, autant qu'il en profite. De toute manière, il ne toucherait à rien… Miss Indrema s'en voulait presque de s'être précipitée sur sa robe.
Un chuchotement dans les feuilles… Ce n'était que le vent. La dryade avait maintenant retrouvé une tenue décente selon les critères de la Tour. Elle aurait pu s'en retourner aussitôt, cédant à sa première impulsion. Toutefois, elle était incapable de se résoudre à laisser les arbres ou tout autre habitant de la forêt dans l'embarras. Quelle était donc cette menace diffuse qu'elle avait percée à jour mais qui se gardait bien de se révéler à présent ? Miss Indrema ferma les yeux. Elle devait se concentrer. Commencer par le plus simple à débusquer… Elle n'entendait plus le bruit de l'eau clapoter doucement près d'elle ! La dryade baissa les yeux aussi discrètement que possible sur le bassin de pierre… Elle réprima un frisson en le découvrant recouvert d'une mince pellicule de givre. Le ruisseau tout entier semblait figé dans la glace. Du moins, aux environs. Son murmure était encore audible au-delà de son asile.
Le temps de réaliser tout cela, et Miss Indrema sentit l'herbe drue sous la plante de ses pieds s'affaisser, comme endormie sous la caresse du froid. Elle aussi était enduite de ces paillettes de glace, sur toute la longueur de chacun des brins. De même que la douce mousse qui adoucissait d'ordinaire la morsure du roc. Une couche de neige translucide aux reflets azurés s'était déposée sur ces lichens, en quelques instants. Peu à peu, toute la clairière était touchée par cet incroyable changement météorologique, pour reprendre l'un de ces termes de l'Autre Monde, qu'elle avait en horreur. Un brouillard étoilé s'était répandu tout autour de la dryade, si froid tout à coup qu'elle ne pouvait même plus distinguer la vapeur de sa respiration de ce crachin cristallin. Cette vague de givre l'avait totalement prise au dépourvu, déferlant sur la clairière sans prévenir.
Miss Indrema, comme toutes les dryades, détestait la froidure, qui pour le moins l'engourdissait, et pouvait faire périr tant de ses semblables… Ce fut alors qu'elle distingua soudain l'ombre de celui qui était la cause de tout cela, apparaissant et disparaissant jusqu'à être de plus en plus proche de l'endroit où elle demeurait sur ses gardes. Miss Indrema sentit la sève qui coulait en elle se rebeller, un malaise tout proche. Une pensée lui traversa l'esprit : est-ce que cela pouvait être une revanche fomentée par le Père Noël ? Le vieux barbu avait des raisons d'en vouloir à la Tour et la Forêt des Rêves Multicolores, c'était certain. Et pourtant, il était impossible que ce soit lui. Il n'y avait plus guère qu'un mois pour le séparer de la date fatidique, et il était hors de question qu'il se permette d'arriver en retard chez tous les enfants. De toute manière, les relations tendues entre la faculté et le domaine de Santa Claus s'étaient apaisées.
Ce n'était pas une attaque imprévue des habitants du Grand Nord. La dryade pouvait mettre à présent un nom sur la silhouette longiligne qui avançait droit vers elle. Curieusement, elle n'avait pas peur. Il n'avait que peu changé depuis son départ. Lors de cette funeste nuit où il avait pris la fuite peu de temps après sa capture…
" Alors, ouvrit-elle les hostilités avec effronterie. Tu es venu m'espionner pendant que j'étais nue ? "
L'autre s'immobilisa. Il haussa les épaules, les mains dans les poches. Son long manteau noir n'attirait pas les cristaux de glace, pas plus que sa chevelure corbeau. Et son regard demeurait impénétrable derrière ses petites lunettes rondes aux verres violets. Sa carapace tellement parfaite se fendilla pour laisser place à un sourire. Tout était contrôlé.
" Allons, Indrema… Tu me crois capable d'agir de la sorte ? Te souviens-tu d'un penchant pour ce genre de choses, lorsque nous étions dans la même classe ?
- Non ", concéda la dryade, toujours aussi calme.
Elle avait l'impression d'être opposée à une bête féroce qui voulait jouer avec elle, lui accordant sa clémence, et s'amusant de sa défiance. Parviendrait-elle à le dompter, à lui soutirer autre chose que ce qu'il s'était préparer à dire ? C'était le mieux qu'elle puisse espérer. D'un souple saut, Miss Indrema se retrouva assise sur une basse branche, surplombant Lord Funkadelistic de plusieurs mètres.
" Pourquoi es-tu revenu jusqu'ici dans ce cas ?
- Je vois que cela t'intéresse. Mais comme tu sembles l'avoir deviné, je ne suis pas là pour m'en prendre à la Tour…
- Sinon, tu ne te serais pas montré à moi avec une pareille mise en scène…
- Exactement. Peut-être l'aurais-je fait autrefois, néanmoins.
- Oh, quelle remise en question…
- Ne sois pas aussi acerbe, répondit l'Ennemi, d'une voix étonnamment conciliante, mais qui n'avait cependant rien perdu de sa présomption. Il est inutile de te tenir sur le qui-vive. Tu n'auras pas besoin de faire appel à tes lianes et tes fouets d'épines…
- Vraiment ?
- Je peux te l'assurer.
- Ta parole ne vaut plus grand chose ici…
- Ce n'est pas moi qu'il faut blâmer. Tu sais bien qui est responsable de tout ce qui a suivi depuis… Vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous-mêmes. "
La dryade sentit ses joues virer au vert le plus profond. Pourtant, la colère qui la gagnait ne suffisait pas à lutter contre l'apathie qui l'habitait. Lord Funkadelistic avait usé de ses pouvoirs, une fois de plus. Elle était parmi les mieux placées pour le savoir, elle l'avait côtoyé suffisamment. S'il décidait de revenir sur ce qu'il avait dit quelques instants auparavant, si cela n'était que mensonges… Sa situation était devenue fort précaire. Que pourrait-elle bien faire pour lui résister dans ces conditions ? Vaillamment, Miss Indrema tenta tout de même de résister. Elle représentait l'autorité de la Tour du Savoir Secret Salvateur en ces lieux. Elle parlait pour la Tour. Et elle n'avait pas le droit de céder le pas à leur pire Ennemi. Quoi qu'elle puisse penser…
" Si tu n'es pas là pour nous attaquer, ni pour m'épier. Je te recommande vivement de partir. Quitte ces lieux immédiatement. Ou bien, rends-toi, et rentre avec moi. Tu portes toujours les Bottes de Sept Lieues…
- Me rendre ? "
Et pour la première fois depuis son apparition, Lord Funkadelistic parut au bord de l'emportement. Le brouillard se fit plus épais, les cristaux plus aiguisés et leur pluie plus abondante.
" Jamais je ne franchirai à nouveau les portes de la faculté comme un vaincu ! Et je ne suis pas venu non plus pour te rendre les Bottes. J'en ai encore utilité. Mais tu pourras rassurer le vieillard, je ne m'en servirai plus contre lui et tous les autres pleutres qui se terrent bien à l'abri de la Tour…
- Je l'en informerai, répliqua sobrement la dryade, qui sentait qu'il valait mieux ne plus se jouer de lui. Est-ce tout ce que tu avais à me dire dans ce cas ? "
Lord Funkadelistic se permit un fin sourire. D'un doigt, il remonta ses lunettes qui l'espace d'un battement de cœur ne masquait plus son regard de prédateur.
" En vérité, je me souciais du sort de Bellérophon. J'espère que votre petit protégé se remet.
- Bellérophon ? Tu prétends être venu jusqu'ici, avoir pris tous ses risques, t'être adressé à moi, tout cela pour avoir des nouvelles de Bellérophon ?
- Je ne prétends rien, nia-t-il avec force.
- Mais tu exiges…
- Est-ce qu'il récupère de ses blessures ? l'interrogea-t-il une fois encore sans prêter attention à ses dires.
- J'imagine que le savoir ne changera rien pour toi de toute manière… Oui, il va mieux. Si tu croyais t'en être débarrassé pour de bon, tu fais fausse route. "
Miss Indrema avait beau s'être réfugiée en hauteur, elle avait soudain l'impression que c'était lui qui la toisait, lorsqu'il leva les yeux vers elle. Il était à présent juste sous son perchoir.
" Cela n'a jamais été mon intention… On me prête beaucoup de malices qui n'ont rien à voir avec moi. Alors, comme ça, il sera bientôt debout. Peut-être l'est-il déjà ? Tu ne veux pas m'en dire plus ? Cela ne fait rien.
- Mais pourquoi t'intéresses-tu à lui ? ne put s'empêcher de le questionner la dryade, en proie à un nouvel accès de sève mal intentionnée.
- Vous aimeriez bien le savoir, n'est-ce pas… Eh bien… Il est une pièce importante du jeu. Je ne peux plus me permettre de le négliger comme je l'ai fait par le passé.
- Te voilà bien humble, à reconnaître tes erreurs…
- Was mich nicht umbringt, macht mich stärker.
- Voilà que tu philosophes…
- De ma part, est-ce que cela t'étonne ? "
Ils s'observèrent en silence durant de longues secondes… Miss Indrema avait deviné que cette entrevue touchait à sa fin. L'Ennemi avait gardé la main. Toutefois, elle posa une nouvelle question.
" Si tu surveilles l'évolution d'Archibald de si près, pourquoi l'avoir rossé ? Pourquoi t'en être pris à son père ? Alors que tu t'es paraît-il excusé auprès de sa fiancée ?
- Paraît-il ? Même lorsque c'est lui-même qui vous l'affirme, tu continues à douter de moi…, et à ces mots, on aurait pu le croire ouvertement peiné. Sache que tout ce j'ai fait là, je ne le fais pas contre lui. Mais le jeu est le jeu… Il me faut me préparer à toute éventualité. Je n'ai pas besoin de Bellérophon comme adversaire…
- De bien belles paroles… Dommage… Tu étais puissant autrefois…
- Puissant ? Mais je le suis toujours, plus que jamais !
- Non… Pas de cette façon. Tu avais une âme rayonnante. Maintenant, tu es aussi flétri que les arbres que ton pouvoir tue. "
Le visage de Lord Funkadelistic se figea un peu plus dans l'aigreur et une détresse que la dryade ne lui avait sincèrement jamais vues.
" Ce n'est pas ma faute si elle est morte…, murmura-t-il et ses lèvres parurent demeurer immobiles tandis qu'il parlait.
- Personne n'a dit cela. Personne n'a jamais dit cela, soupira Miss Indrema, évitant toujours son regard. Personne, si ce n'est… C'est toi même qui a voulu t'enfermer seul dans ta peine… C'est tout seul que tu t'es construit cette forteresse d'amertume. Si tu l'avais vraiment voulu, tu aurais pu prouver ton innocence… Mais tu as préféré la puissance dont tu parlais, dans la fuite… Cesse de retourner tes fautes sur les autres. Ce que tu es devenu désormais, tu l'es parce que tu l'as choisi. Toi, A… ! "
Lord Funkadelistic eut un mouvement de recul en entendant son véritable nom prononcé ainsi, se couvrant le visage d'une main. La dernière personne à l'avoir appelé comme cela n'était autre que… Mais ce n'était pas avec un tel dégoût dans la voix. Ce n'était qu'avec amour et… Et… Pourquoi avait-il fallu que ses souvenirs le harcèlent encore ? Il se reprit. Vite. Il ne devait pas se laisser aller devant elle. Il avait été déjà tellement tourmenté, par tous ! Mais déjà, elle avait repris la parole, elle qui avait bien failli s'enfuir avant même de le voir.
" Alors, tu vas continuer…
- Oui… Pourquoi poser cette question, Indrema, tu le sais bien… Ma quête de puissance ne cessera pas. Pas tant qu'elle ne m'aura pas été rendue…
- Et tu es disposé à poursuivre tous ces sacrifices ?
- Autant qu'il le faudra, affirma imperturbablement l'Ennemi, se saisissant de gants de cuir élégamment assortis à son manteau. Vous n'avez pas encore compris ? Jamais je ne céderai. Peu m'importe les conséquences, elle reviendra. Qui êtes-vous pour me résister ? Ce ne sont pas les habitants du Pays des Contes qui m'empêcheront de trouver ce que je cherche ! Ni vous à la Tour, ni le pathétique Roi Nougat quand bien même son royaume soit allié à celui de la Belle au Bois Dormant ! Les autres duchés, ou le marquisat de Carabas ? Ils sont déjà à votre botte. Et je ne parle même pas des Pirates du Cap du Caramel Mou ou du Domaine du Nord… Quant au royaume des Mille et Une Nuits… Vous ne pouvez rien contre moi, et vous n'avez rien à gagner à entraver ma quête. "
Et dans une nouvelle vague de givre, l'Ennemi disparut avec les premières lueurs du jour.

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