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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 23/10/2002

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Où les divergences confluent et où Archibald en fait les frais…

Chapitre 02 > Chapitre 03 [PDF] > Chapitre 04

uelques jours auparavant…
" Vieil homme ! Ecarte-toi de mon chemin. Il est trop tard pour toi, laisse-nous partir sans résistance, ou je devrais t'ôter la vie ! "
Le Doyen sursauta malgré lui. Il avait dû s'assoupir. Depuis quelques temps, les souvenirs amers de cette nuit maudite lui revenaient à l'esprit de plus en plus fréquemment, avec une violence inouïe. Cela en était éreintant. Il s'était enfermé pour concocter diverses potions, mais rien n'y faisait. Il était prisonnier de ses rêves. Le vieux sorcier portait bien son âge vénérable ces jours-ci. Il quitta le banc sur lequel il était assis en s'aidant de sa canne tout aussi noueuse que lui. Les cours avaient repris à la Tour du Savoir Secret Salvateur, et il était de son devoir de Doyen de passer de classe en classe les premières semaines afin de voir comment se déroulaient prises de contact et travail de groupe. S'il y avait des choses pour ne pas changer au fil des ans, c'étaient bien les " mésententes " entre cochons et loups, et quoi que l'on y fasse…
Cela s'était toutefois bien déroulé pour le moment. Les élèves les plus turbulents de 1ere Année avaient été placés sous la responsabilité de Robin des Bois, et le moins que l'on puisse dire, était que la plupart avait vite déchanté. Ils avaient imaginé qu'ils pourraient faire l'école buissonnière, mais le prince de Sherwood leur avait fait très rapidement comprendre que ce n'était pas le cas. Au contraire. Séparés en deux groupes, ils avaient investi les bosquets alentours, et devaient retrouver leur chemin jusqu'à la faculté selon un parcours bien précis. Au programme : pont de singe, échelles de cordes, traversée de ruisseau en équilibre sur un tronc d'arbre, et surtout, le plus dur consistait à éviter les flèches que le nouvel enseignant se faisait un malin plaisir de leur infliger dans les fesses. Evidemment, dans le Monde des Contes comme dans l'Autre, il était interdit de brutaliser les élèves, aussi les embouts des flèches n'étaient-ils constitués que de petites sphères de peinture. Ce qui était largement suffisant pour énerver certains éléments récalcitrants.
Parmi les autres professeurs de la faculté, il n'y avait donc eu aucun souci majeur. Oh, bien sûr, il pouvait toujours y avoir de petites choses à corriger. Tel qu'empêcher la circulation des exemplaires de Playmage et notamment du poster central mettant en scène la fée Lacyon dans toute sa splendeur. Des petits malins avaient sans doute supposé que cela pourrait déstabiliser leur enseignante, mais il n'en était rien. Lorsqu'elle avait surpris en voletant entre les rangs l'un des magazines entre les mains de l'un de ceux-ci, elle ne s'était pas troublée le moins du monde mais avait répondu d'un sourire avant de l'inviter à ne pas s'arrêter à la version papier… Evidemment, dans une situation comme celle-ci, c'était aussi à la fée qu'il fallait faire des remarques, et pas uniquement à ses élèves. Il y avait également le cas Charmant, mais avec lui, que faire… S'il s'était quelque peu mis en retrait, il n'avait pas fallu longtemps pour le voir à nouveau s'adresser à ses classes en faisant dévier toute conversation sur sa personne, ou bien en dépréciant autrui en sa faveur. Toutefois, il y avait des sujets qui le mettaient encore en déroute. Miss Indrema à côté était l'image même de la maîtrise de soi et de la bonne parole, et bien que l'Automne soit la saison lui causant le plus de souci, elle était de loin l'enseignante la plus convaincante.
Quelqu'un comme Vlad ne déméritait pas, et était reparti vaillamment pour une année de plus dans son cercueil à l'abri de tous les regards, et surtout des effets que pouvaient avoir ses cours sur les élèves. Le jeune et espiègle Peter Pan quant à lui était plus difficile à contrôler, car toujours à voyager dans les airs… Quoique, il fallait relativiser. Pour le moment, étant donné qu'il n'en était encore qu'aux premiers cours, ses élèves et lui-même se retrouvaient plus souvent qu'à leur tour vissés au sol. Nombreux étaient ceux à avoir un peu de mal à appréhender les hauteurs. D'autant plus qu'avec Peter, pas question de tomber dans la facilité et de s'aider d'un balai. Les balais, c'était fait pour le ménage, et rien de plus. Avant de s'en aller pour le Pays Imaginaire, il valait mieux avoir décroché sa licence de vol. La fée Lacyon s'était laissée aller de son côté à quelques commentaires acerbes, car elle aussi savait voler, mais évidemment, mieux ne valait pas lui rappeler que c'était grâce à ses ailes, si l'on ne voulait pas être privé de divers petits plaisirs.
Hum… Il était évident qu'il n'était là question que de pouvoir la regarder, et non pas autre chose. Heureusement que le jeune Derek était d'une aide précieuse pour calmer les esprits et soulager les responsabilités. Ses cours d'Elévation Spirituelle ne s'adressaient évidemment en principe qu'aux élèves, mais il se les appliquait à lui-même avec sévérité et cela avait logiquement tendance à se répercuter sur tous ceux qui l'entouraient. C'était une vraie perle malgré son… handicap. Mais le Doyen n'avait hésité qu'un moment avant de l'engager en passant outre. Après tout, il y avait des cas bien pires dans les rangs des enseignants de la Tour. Barbe Bleue n'était-il pas professeur ? Pourquoi pas quelqu'un comme Derek ? D'autant qu'il n'était pas constamment souffrant et que le risque pouvait être contrôlé.
Le vieux sorcier soupira. Si seulement il pouvait en aller de même avec les interventions des professeurs de la faculté des Sciences Féeriques ! Leur passion pour la théorie les confinait le plus souvent à l'abri de leurs laboratoires, mais les isolait de la réalité et les entraînait à se voir de plus en plus beaux, simplement parce qu'ils oeuvraient principalement sur ce qui concernait la magie, et uniquement la magie aux applications les plus voyantes et bruyantes imaginables. De celles qui pouvaient vous servir à détruire… Ils représentaient ce que les contes ont de plus cruels et ce qui demeurait allégorique pour les petits enfants de l'Autre Monde, le genre de choses dont ils ne s'apercevaient pas à la lecture, le contexte, la violence, et toutes ces matières sous-jacentes… Mais le Doyen n'avait rien de concret à leur reprocher vraiment, et ils faisaient partie tout autant que les autres de la Tour du Savoir Secret Salvateur, aucun doute là-dessus. Tout juste outrepassaient-ils parfois leurs droits, à s'exprimer à tort ou à travers. Oh, jamais publiquement. Néanmoins, le vieux sorcier avait eu encore à en découdre avec certains d'entre eux à propos notamment de la défense de la Tour. On lui reprochait de laisser s'organiser trop de cours en plein air, alors qu'il aurait été plus judicieux selon eux de demeurer enfermés à l'abri des citrouilles.
Le Doyen était pourtant persuadé que l'Ennemi ne se livrerait pas à ce genre de forfait, attaquer comme cela à l'improviste. Il n'était même pas sûr qu'il s'en prenne de nouveau à la Tour. Probablement viendrait-il le chercher lui pour le faire payer… Même s'il s'était laissé surprendre par ses ambitions, il le connaissait bien. Errant dans les couloirs, le vieux sorcier connut quelques instants d'appréhension, comme pris de vertiges. Cette journée était d'ores et déjà épuisante pour lui, et il n'était pas prêt d'en voir le bout. L'après-midi, il devait recevoir des émissaires du Roi Nougat qui tenait à savoir si cette année, la faculté enverrait des représentants pour les Jeux Pâtissiers. Le souverain lui ferait sûrement savoir qu'il aurait aimé se déplacer en personne, et de lui, c'était vrai, et non pas paroles en l'air. Mais il était retenu auprès de sa Belle…
A chaque pas, le Doyen se sentait de plus en plus morose, tout autant que sa démarche se faisait celle de son âge réel. Ce fut alors qu'au détour d'un couloir topaze, il croisa…
" B'jour, m'sieur le Doyen !
- Plaît-il ? Ah, c'est vous, Loup…
- Vous allez bien ? s'enquit le loup, comme il l'aurait fait d'un jambon dont il aurait surveillé le salage.
- Mais oui, mais oui, répondit du tac au tac le vieux sorcier, agacé d'être pris ainsi en défaut. Et de toute manière, de quel droit vous permettez-vous de me poser des questions ? Vous n'êtes pas en cours ?
- Alors, on veut être poli, et ce sont les vieux rognons qui nous agressent, maugréa le loup entre ses crocs, puis, plus distinctement : Non, je ne suis pas en cours, Mr Bellérophon nous a donné congé ! Comme on a quartier libre, j'me baladais juste.
- Il a annulé le cours ? Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? "
Le loup haussa les épaules.
" Sauf vot'respect, vous devriez le savoir, c'est parce qu'il a un rendez-vous avec vous dans quelques minutes, à ce qu'il nous a dit. "
Le Doyen parvint à masquer une expression qui était proche du désarroi. En effet, il avait lui-même donné rendez-vous à Bellérophon. C'était à son bureau qu'il se rendait à présent, et il avait été sur le point de l'oublier. S'il n'avait pas croisé Loup, il aurait bien été capable de ne pas s'y rendre. Pour une fois que ce n'était pas une mauvaise chose d'en croiser un au Pays des Contes, il pouvait bien s'en féliciter… Cela lui éviterait toujours de se dire que c'était sa faute et qu'en sus de cela, il s'était permis de rabrouer le pauvre étudiant. Le Doyen sourit tout en se lissant la barbichette.
" Je vous remercie, Loup. Profitez-bien de votre heure de libre.
- Comptez sur moi ! acquiesça l'autre, clignant de l'œil, ce qui retint une seconde le vieux sorcier.
- Mais comprenons-nous bien, n'allez pas faire de bêtises !
- Moi, des bêtises ? J'vais juste discuter avec des potes de première année, m'sieur ! "
Il poursuivit sur le ton de la confidence, une patte devant la gueule.
" Ils encaissent mal les cours de ce Robin des Forêts.
- des Bois, corrigea le sorcier.
- Si vous voulez. Bref, j'les comprends de toute façon ! Si un espèce d'abruti qui se croit malin parce qu'il peut transpercer une pomme avec une flèche me salissait mon manteau Irmana, autant vous dire que ça m'ferait mal !
- Je croirais entendre JR… ", se détendit le Doyen, abandonnant Loup à ses invectives imaginaires.
Pour la première fois depuis longtemps, un souvenir lui était agréable. Finalement, cette journée pourrait peut-être s'avérer plaisante…

Voilà ce que le vieux sorcier se disait encore en entrant dans son bureau. Il fut surpris de constater qu'Archibald Bellérophon était déjà présent, mais surtout, qu'il n'avait pas pris un siège sans se le voir offert d'abord… Toutefois, il s'exécuta prestement lorsque le Doyen lui fit signe de la tête qu'il pouvait s'asseoir en face de lui. Oh, évidemment, il arborait encore une tenue débraillée au possible, mais on ne pouvait pas vraiment le lui reprocher. Cela faisait partie de ses fonctions d'enseignant de la faculté des Sciences Humaines de montrer à ses élèves qu'elles étaient les rites vestimentaires de l'Autre Monde. Pour l'instant, c'était pantalon Dockers et T-Shirt marbré orné de quelque motif cabalistique et barré d'un slogan étrange. I to Sky. JJ72. Encore un de ces ensembles de musiciens subversifs qui ne devait être connu qu'en Irlande…
" Vous êtes à l'heure.
- A dire vrai, j'étais même en avance.
- Voulez-vous une tasse de thé ?
- Volontiers. "
Le vieux sorcier soupira. Tout cela se passait trop bien. Pour un début de conversation avec Bellérophon en tous cas. C'était quelque chose qui ne pouvait durer bien plus longtemps. Le seul avantage qu'il avait, c'était qu'il en était conscient, et que cette fois, c'était de lui que viendrait le sujet qui emballerait la discussion. C'était d'ailleurs pour parler de tout cela qu'il avait convoqué Archibald.
Celui-ci était toujours aussi amusé des tours de magie qu'il découvrait lors de ses séjours dans le Pays des Contes. Il y en avait toujours de nouveaux, et c'étaient de petites joies sans nom. Par exemple, voir les tasses, soucoupes, et théière tourbillonner d'un bout à l'autre de la pièce dans un ballet gracieux, jusqu'à ce que l'une des tasses soit à sa portée, encore fumante.
" Ca alors, vous êtes plus fort que Merlin l'Enchanteur !
- Merlin a toujours été un peu dilettante, et j'en connais d'autre comme lui, grommela le vieux sorcier, peu enclin à se laisser avoir par la flatterie. Bon, je n'ai pas beaucoup de temps à vous consacrer, aussi, tâchons d'être tous les deux les plus efficaces possibles, voulez-vous ?
-J'y suis tout disposé, affirma le jeune homme en sirotant son thé brûlant. Je vous écoute. J'avais un cours à donner, en théorie.
- Vous voilà bien consciencieux…
- C'est un moyen comme un autre de s'occuper l'esprit. "
Le Doyen posa son menton sur ses deux mains croisées devant lui. Ses lunettes remontèrent toutes seules en suivant l'arrête de son nez. Archibald était prêt à lui demander si c'était bien de la magie comme il le soupçonnait surtout pour avoir vu l'intégralité des épisodes de Ma sorcière bien-aimée, ou bien s'il était simplement très mobile du nez, ce qui aurait pu également convenir à cette série, mais il se retint. Ce n'était visiblement pas le bon moment pour des questions aussi existentielles que celles-ci.
" Voilà, Archibald. Je sais les efforts que vous faîtes depuis le début de l'année, comment vous prenez sur vous. Vous faîtes bonne figure, mais on sent que votre esprit est ailleurs, malgré des apparences trompeuses.
- Oui, avança prudemment le jeune homme, qui n'aimait pas que l'on évoque, même indirectement, la tragédie dont avaient été frappés son père et sa mère.
- Je sais également que vous vous tenez très au courant de tout ce qui concerne l'Ennemi.
- Je n'en ai pas fini avec lui.
- Je le sais, soupira tristement le vieux sorcier. Et… qu'y puis-je désormais… Vous pourriez même m'en vouloir…
- Qui vous dit que ce n'est pas le cas ? répliqua sobrement Archibald. De quoi vouliez-vous m'entretenir à la fin ?
- J'y viens… Nous sommes actuellement préoccupés. Tout ce que nous savons, c'est que l'Ennemi a sans doute voulu vous mettre hors-jeu en… en s'en prenant à votre famille, se précipita-t-il quelque peu. Mais vous êtes plus solide qu'il ne l'imaginait. Et cela vous servira, comme cela peut nous servir, à nous, la Contrée Féerique. Vous connaissez l'un des avantages de l'Ennemi, c'est le voyage entre les deux dimensions d'un claquement de doigts si je puis dire… Vous aussi, vous en avez besoin, pour des raisons différentes.
- Où voulez-vous en venir ? Bien sûr que j'aimerais pouvoir évoluer comme je le veux. Et également sans être projeté d'un monde à l'autre au moment où je m'y attends le moins, si vous voyez ce que je veux dire…
- Certes. Si nous ne vous avions pas permis cela l'année dernière, les choses ont bien changé… Je crois qu'il est presque nécessaire que vous puissez vous déplacer à votre guise, dans certaines limites, bien entendu. "
Une étrange lueur s'alluma dans le regard du jeune homme.
" C'est vrai ? Mais je ne suis pas magicien, moi. Je ne sais pas ouvrir de portail dimensionnel, ou ce genre de choses !
- Je le sais. Nous pensions vous confier un objet magique vous permettant d'accomplir cela.
- Un… Un objet magique ? L'un des Sept ?
- Ah, ne commencez pas à me harceler de questions.
- Mais c'est vous qui…
- Non, pas l'un des Sept, trancha le Doyen. Maintenant que nous en avons retrouvé six, nous les conservons ici. Pas question de les laisser s'échapper dans la nature. Non, mais cela peut-être autre chose. Quelque chose qui n'attire pas l'attention. "
Le vieux sorcier tendit alors à Archibald une feuille de parchemin orné d'un rapide croquis réalisé au fusain.
" Eh bien ?
- Eh bien quoi ?
- Qu'est-ce que vous en pensez ?
- Qu'est-ce que je pense, de quoi ?
- Du dessin, espèce de… Du dessin ! se reprit à temps le Doyen.
- C'est le nouveau Martin Aston de Charmant ? Ma foi, il m'a l'air encore plus confortable que les autres !
- Mais non, il ne s'agit pas de cela ! C'était le prototype de votre moyen de transport d'un monde à l'autre ! Il ne vous convient pas ?
- C'est que…, commença le jeune homme, au bord de l'incrédulité. Un carrosse ? Je crains que cela ne soit un peu trop voyant de mon côté.
- Pourquoi cela ? s'enquit le Doyen, sincèrement étonné. Ils existent bien encore. Vous vous promenez bien en calèche à l'occasion !
- Cela peut arriver, convint Archibald. Mais tout de même… A moins de me déguiser en Reine d'Angleterre, je risque d'être un peu trop voyant ! J'aime bien ne pas faire comme les autres, mais là…
- Autrement dit, c'est non ? anticipa le vieux sorcier, un œil sur les aiguilles de l'horloge. Dans ce cas… Avez-vous une idée ? "
Archibald eut un fin sourire, puis se cala au plus profond de son fauteuil. Une poignée de secondes plus tard, il basculait en avant, les yeux brillants d'excitation.
" Oui, j'en ai une ! J'aimerais pouvoir utiliser une invention irlandaise !
- Une invention irlandaise ? bégaya le Doyen, soudainement soupçonneux. Archibald… Nous ne pouvons pas vous faire voyager dans une chope de bière géante ! décréta-t-il le plus sérieusement du monde, provoquant un éclat de rire chez le jeune homme.
- Vous faîtes fausse route, corrigea-t-il, les larmes aux yeux, et tout à coup placide. A mon tour de vous expliquer… "


Après cette conversation animée entre deux des personnalités les plus connues de la Tour du Savoir Secret Salvateur, il n'avait fallu que quelques jours pour que toute cette affaire trouve une conclusion. Et c'était sous les yeux de bon nombre d'étudiants qu'Archibald Bellérophon allait vérifier le bon fonctionnement de son nouveau moyen de transport inter-dimensionnel. Evidemment, personne n'aurait dû être au courant. Et c'était exactement l'inverse qui s'était produit. Toutefois, ce n'était pas pour autant que les élèves étaient acceptés aux environs. S'ils étaient surpris, ils retournaient immédiatement dans l'enceinte de la Tour, et sans ménagement. Il était hors de question que les fuites se fassent plus nombreuses que de raison. L'essentiel était sauf pour le moment malgré tout. Car personne ne savait de quoi il retournait. Une invention secrète concernant de très près Archibald Bellérophon, mais c'était bien tout.
Celui-ci était d'ailleurs présent dans la clairière. A l'autre bout de celle-ci, son véhicule. Ah, il en tremblait d'impatience ! Il avait toujours voulu faire cela. Et voilà qu'il allait pouvoir concrétiser cette aspiration, alors qu'il avait relégué cette histoire très loin dans sa mémoire, au milieu de tous ses rêves d'enfants. Le jeune homme se mit à trottiner. Elle était là, tout près. Avec sa belle carrosserie argentée, ce fuselage élégant, son moteur arrière, ses portes-papillons, son inscription DMC sur la calandre…
Il n'avait jamais aimé la conduite. En fait, Archibald n'avait pas son permis, et il s'en portait comme un charme ! C'était si fatiguant, cela demandait tant d'efforts… Ah, non, vraiment, les voitures ne l'avaient jamais attiré ! C'était un moyen de transport comme un autre, et il préférait ceux qui le laissaient libre de faire tout autre chose que de scruter la route en songeant à un possible accident. Mais s'il y avait une voiture qu'il rêvait malgré tout de conduire, s'il y avait un volant qu'il désirait avoir entre les mains, c'était bien celui-ci, et uniquement celui-ci… Ainsi qu'il l'avait confié au Doyen, elle était d'origine irlandaise. Son créateur, originaire de Dunmurray, était un esprit libre qui avait refusé de se laisser dicter sa conduite et avait préféré rentrer chez lui après avoir démissionné de General Motors pour tenter de réaliser son rêve. Bon, tout cela s'était malheureusement terminé par un fiasco, mais toujours était-il que la seule et unique voiture de cette marque était devenue légendaire, elle !
Archibald s'assit dans le baquet, mit sa ceinture… Le tableau de bord était tel qu'il s'en souvenait, à la diode près. Il faut dire qu'il avait personnellement supervisé son élaboration, à partir de ses souvenirs… Mais aussi de l'édition DVD, ses story-boards et ses photos… Pour le reste, il y avait eu quelques aménagements, tel que le remplacement des panneaux en acier inoxydable par leur équivalent en kevlar. Alors, voyons… Il avait bien des choses à régler. Pour commencer dans l'ordre, étape par étape…
" Heure d'arrivée… Lieu d'arrivée… Ah, j'ai vraiment l'impression d'y être ! " s'exclama le jeune homme, un immense sourire illuminant son visage tandis qu'il pianotait sur les touches des différents claviers.
Il tourna la tête pour jeter un œil par-dessus son épaule.
" Bon, les dates sont OK. Le convertisseur dimensionnel est opérationnel. OK. Qu'est-ce qu'il me manque maintenant… Ah, oui, évidemment… "
Son sourire s'élargit encore tandis qu'il appuyait encore sur un autre bouton, et qu'une voix métallique mais aux accents féminins lui susurrait à l'oreille. Le lecteur de mp3 était un petit caprice personnel, mais jugé indispensable. Ne sachant pas vraiment ce que cela pouvait bien être, le Doyen n'avait pas trop cherché à débattre, de peur de passer pour un inculte.
" Choose your mp3. "
Il appuya sur un bouton.
" You have chosen… Huey Lewis and the News…"
Encore un autre.
" The song is… Back in Time
- Yes ! "
Le jeune homme s'empara du massif levier de vitesse, débraya, embraya à fond de première… Derrière lui, les puissants moteurs élaborés par les ingénieurs Martin Aston étaient passés du ronronnement aux rugissements. Archibald sentait la résistance augmenter, comme s'il était de plus en plus dur de les retenir… Ces nigauds avaient fait du bon travail, après avoir été quelque peu déconcertés en découvrant qu'ils n'allaient pas devoir travailler sur un carrosse. Tout à coup, le Doyen tapa à la fenêtre.
" N'oubliez pas, le prévint celui-ci, vous changerez de dimension et franchirez les portes de votre monde lorsque vous atteindrez la vitesse de quatorze mille bâtonnets de réglisse à l'heure.
- Je sais, Doc, je sais.
- Doc ? Mais pourquoi m'appelez-vous sans cesse Doc depuis ce matin ? D'où vient ce ridicule sobriquet ? Oh, peu importe, décida le vieux sorcier, qui ne voulait pas en savoir plus. Vous auriez pu choisir une vitesse moins élevée tout de même, je vous signale que cette notion n'a rien à voir avec l'ouverture d'un portail.
- Pourtant, portail, voiture, chercha à plaisanter le jeune homme. Mettons que je n'ai rien dit, battit-il en retraite en dévisageant le visage impassible du Doyen. Je vous ai déjà expliqué pourquoi ! " conclut-il en rabaissant la portière.
Archibald soupira un grand coup… Puis appuya à fond sur l'accélérateur ! C'était parti !
" A moi les 88 miles à l'heure ! "
Les pneus crissèrent, la gomme disparaissant dans un nuage de poussière. Et la DeLorean prit de la vitesse, encore et encore. Seconde, troisième, quatrième.

A quoi bon réaliser un tel rêve pour se retrouver entre deux ruelles obscures, en pleine nuit, sous la pluie battante, à la sortie d'une salle de concert parisienne ? Archibald avait aperçu Lord Funkadelistic dans la foule des spectateurs en délire, et ne l'avait plus quitté des yeux depuis. La colère, accumulée durant des semaines, était remontée en trombe, jusqu'à lui faire tourner la tête. Kate s'était enquis de ce qui n'allait pas, subitement inquiète. Le jeune homme ne lui avait rien caché, l'entraînant un peu à l'écart, en jouant des coudes. Toujours en gardant l'Ennemi dans sa ligne de mire, il avait exigé que la jeune femme reste à l'écart de tout cela. Il ne savait pas du tout ce qu'il pouvait bien faire là, mais c'était une occasion unique de le frapper par surprise. Toutefois… Kate était déjà tombée dans les griffes de Lord Funkadelistic. Il était hors de question qu'elle prenne à nouveau le plus infime des risques.
Il avait bondi sur l'Ennemi une fois que la majorité des jeunes gens enthousiastes du concert de The Music se soit évaporée dans les environs. Même à Paris, on pouvait encore trouver des ruelles désertes entre deux maisons de pierre où l'on n'avait guère de chance de croiser quiconque. Lord Funkadelistic n'avait pas sursauté lorsqu'Archibald lui avait tapé sur l'épaule après être parvenu à sa hauteur aussi discrètement que possible. Mais le crochet du droit qu'il lui avait adressé avait par contre fait son effet. Et il était quasi certain qu'au moment où l'Ennemi avait levé les yeux vers lui, assis sur le sol, la pluie semblant atteindre ses cheveux pour la première fois, comme si le jeune homme avait perturbé un sort de pure coquetterie, Lord Funkadelistic avait étouffé un cri de surprise.
" Comme on se retrouve ! avait craché dans sa direction Archibald. Alors, maintenant, tu vas voir ce qui t'attend ! "
Il avait refermé son poing droit, tétanisé. Une bordée d'éclairs nacrés s'en était alors échappée en se lovant autour de son poignet, giclant sur le sol en un millier d'étincelles. Mais déjà, l'Ennemi s'était repris.
" Alors, voilà une autre manifestation de l'Epée de la Chimère… Sous la forme d'un anneau… Plutôt bien vu !
- Je te conseille de ne pas commencer à baratiner ! Tu n'es pas là pour ça, c'est moi qui te le dis.
- Oh. Je savais que la traque était lancée, mais je ne pensais pas que ce serait toi en personne qui viendrait, Bellérophon.
- Je dois avouer que c'est le hasard qui t'a mis sur ma route ce soir, mais je le remercie chaudement !
- Le hasard…, répéta l'Ennemi avec un rictus mystérieux. Le hasard… Ou peut-être, pour moi, une occasion…
- L'occasion de te prendre une belle raclée, ça, c'est sûr ! "
Ils avaient combattu durant un long moment. Peut-être plus d'une heure sous la pénombre pluvieuse. Il n'y avait eu aucun style, aucune règle, aucune retenue. Rien à voir avec leur premier duel à mains nues. Ils n'étaient plus que deux masses de chair, d'os et de muscles luttant l'une contre l'autre, frappant aussi fort qu'ils en étaient capables sans même savoir parfois où. Enfin, ils s'étaient écroulés l'un près de l'autre, exténués.
" Je ne suis pas venu pour toi, Bellérophon. Laisse-moi partir. Tout cela ne sert à rien.
- Tu… Tu ne partiras pas. Mon père ! Qu'as-tu fait à mon père !
- Tant pis pour toi, avait répliqué l'Ennemi comme sourd aux cris de son adversaire. C'est bien dommage, mais je ne peux pas te proposer plus longtemps un tel pugilat. Si tu ne veux rien entendre, qu'y puis-je… "
Lord Funkadelistic s'était relevé d'un bond, s'éloignant de quelques pas d'Archibald, pour qui la situation était devenue bien plus pénible, encore à moitié saoulé de coups.
" Tu vas donc subir ma magie, mais ce ne sera pas faute de ne pas avoir été prévenu, ne viens pas te plaindre ! " le sermonna-t-il encore.
Le jeune professeur se redressa finalement, secouant la tête. Il avait agité devant lui les doigts de sa main droite, et l'anneau qu'il portait à l'index avait projeté une nouvelle gerbe d'étincelles.
" Tu crois m'impressionner ! Qu'est-ce que j'ai donc là ? Oh, oui, l'Epée de la Chimère ! "
L'Ennemi avait gardé le silence. Puis avait reculé encore un peu.
" Tout ce que tu as, ce sont des gadgets. Sans eux, tu n'es plus rien. Voilà une chose que j'ai pu retenir de ma quête des Sept. Bien sûr, ils pouvaient me donner du pouvoir, mais en fin de compte, ce n'est pas eux qui m'auraient apporté la victoire, et ils n'ont été que source de complications !
- Ah, et qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? Tu n'as pas d'épée pour te défendre en tous cas !
- Pas d'épée ? Pas d'épée ! avait reprit Lord Funkadelistic avait une emphase croissante, tendant les deux bras au-dessus de sa tête. Je vais te montrer ce qu'est la véritable magie ! "
Sous un regard à la fois hostile et étonné, il plaça alors ses mains devant lui comme s'il tenait effectivement une rapière par la poignée, mais ses doigts effilés semblaient pourtant se refermer sur du vide, et rien de plus…
Puis… Une gerbe d'obscurité naquit entre ses mains, comme une fumée âcre et noirâtre… Elle parut un instant s'épanouir comme une nappe de brume, s' effilocher, lui envelopper les mains… L'Ennemi se tendit alors un peu plus encore. Et cette noirceur venue des abîmes les plus insondables de l'Univers acquit soudain la forme d'une épée, comme se solidifiant. De la sueur perlait sur son front. Mais sa voix était parfaitement sereine lorsqu'il reprit la parole.
" Voici mon épée… Je vous la présente. Elle se nomme… Haine… "
Toutefois, son regard brillait d'une lueur fanatique, les yeux rivés sur cette lame surgie du néant, forgée de ses propres sentiments.
" Alors, tu ne préfères pas que ta lame retrouve sa forme d'origine ? s'était-il alors gaussé de Bellérophon. Tu auras plus de chances de survivre.
- Tu plaisantes ? Tu crois qu'on n'est dans un Highlander ? Imbécile ! lui avait renvoyé Archibald. Viens-là que je te flamme ! s'était-il écrié en écartant les mains sur un arc électrique tout de crépitements.
- Comme tu voudras. "
Il l'avait voulu. Il l'avait cherché. Archibald était à genoux sur le trottoir, adossé contre un mur. Le visage ensanglanté. Mais ce n'était rien. Ce n'était rien à côté de la douleur de voir Kate une seconde fois à la merci de Lord Funkadelistic. Il s'était juré que cela n'arriverait plus. Et à la première occasion, il fautait. La jeune fille était maintenue immobile par deux bohémiens ancienne mode qui devaient être à la solde de l'Ennemi. Archibald se dit qu'ils avaient l'air d'être jumeaux, mais passa outre toute autre observation. Lord Funkadelistic venait de faire apparaître un couteau des replis de son manteau. Dans sa précipitation, le jeune professeur ne réussit qu'à trébucher dans son propre sang. L'Ennemi ne lui accorda pas un regard.
" N'ayez pas peur ! dit-il par contre à Kate, et Archibald crut que cette fois, c'était son ouie qui lui jouait des tours suite au combat de rue auquel il s'était livré. Je ne suis pas venu non plus à Paris pour vous. En vérité, je n'aurais jamais imaginé vous croiser ici, confessa-t-il. Mais ainsi que je le disais tout à l'heure à votre fiancé, c'est une occasion… L'occasion de m'excuser. "
Kate était muette de stupeur, mais non pas de peur. Elle se souvenait de sa capture. Elle aussi en voulait à l'Ennemi qui avait plongé le père d'Archibald en catalepsie. Elle s'était préparée à résister vaillamment à tout ce qu'il pourrait lui imposer dès qu'elle l'avait découvert devant elle. Et voilà que… Voilà qu'il s'excusait ! Ses grands yeux clairs s'écarquillèrent d'incompréhension lorsqu'elle le vit s'ouvrir la paume de la main et laisser le sang couler à ses pieds.
" Je n'aurais jamais dû m'en prendre à vous. J'ai été vaincu par ma rage. S'en prendre à l'être le plus cher d'un adversaire. C'est indigne. S'attaquer à la femme aimée… C'est… C'est ce contre quoi je me bats, et je n'ai pas même été capable de respecter cela.
- Hé, poseur ! l'interpella Archibald d'une voix cassée. Je n'en ai pas fini avec toi !
- Vous comprenez…, poursuivit Lord Funkadelistic sans se retourner. Je sais que vous ne pourrez pas me pardonner. Je ne le veux d'ailleurs pas. Mais je tenais à vous présenter mes excuses, faîtes-en ce que bon vous semblera. Je fais le serment sur mon sang de ne plus rien attenter contre votre personne. Satisfait, Bellérophon ? conclut-il en lui accordant enfin son attention.
- Tu crois ça ? Et mon père ! Tu oublies d'en parler, il me semble ! C'est bien joli tes beaux discours, mais tout ça, ce n'est que du vent, tu ne m'auras pas avec ça ! "
L'Ennemi ne répondit pas. L'un de ses deux sous-fifres lui tendit avec précaution un carré de soie blanche dont il se pansa rapidement la main. Imperturbablement, son attention se reporta ensuite sur Kate, droit dans les yeux.
" Je vais m'en aller à présent. J'aurais souhaité vous faire parvenir mes hommages de manière moins… rugueuse, chercha-t-il ses mots un instant. Une lettre, peut-être. Mais que voulez-vous, parfois… On ne fait pas toujours ce que l'on désire, je suppose que vous le savez aussi bien que moi.
- Tu vas me répondre à la fin ! "
Et ils étaient partis, Lord Funkadelistic et ses sbires. Archibald en fut à peine conscient, malgré tout ses efforts pour s'accrocher, les dents serrées sur sa douleur. Il ne se rendit pas même compte du contact de la main de Kate sur sa joue, ni des larmes qui coulaient sur les siennes.
" Oiche Mhaith, Archibald, fit une voix venue de nulle part et de partout à la fois. Oiche Mhaith… "

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