| uelques
jours auparavant
" Vieil homme ! Ecarte-toi de mon chemin. Il
est trop tard pour toi, laisse-nous partir sans résistance, ou je devrais
t'ôter la vie ! " Le Doyen sursauta malgré lui. Il avait
dû s'assoupir. Depuis quelques temps, les souvenirs amers de cette nuit
maudite lui revenaient à l'esprit de plus en plus fréquemment, avec
une violence inouïe. Cela en était éreintant. Il s'était
enfermé pour concocter diverses potions, mais rien n'y faisait. Il était
prisonnier de ses rêves. Le vieux sorcier portait bien son âge vénérable
ces jours-ci. Il quitta le banc sur lequel il était assis en s'aidant de
sa canne tout aussi noueuse que lui. Les cours avaient repris à la Tour
du Savoir Secret Salvateur, et il était de son devoir de Doyen de passer
de classe en classe les premières semaines afin de voir comment se déroulaient
prises de contact et travail de groupe. S'il y avait des choses pour ne pas changer
au fil des ans, c'étaient bien les " mésententes " entre
cochons et loups, et quoi que l'on y fasse
Cela s'était toutefois
bien déroulé pour le moment. Les élèves les plus turbulents
de 1ere Année avaient été placés sous la responsabilité
de Robin des Bois, et le moins que l'on puisse dire, était que la plupart
avait vite déchanté. Ils avaient imaginé qu'ils pourraient
faire l'école buissonnière, mais le prince de Sherwood leur avait
fait très rapidement comprendre que ce n'était pas le cas. Au contraire.
Séparés en deux groupes, ils avaient investi les bosquets alentours,
et devaient retrouver leur chemin jusqu'à la faculté selon un parcours
bien précis. Au programme : pont de singe, échelles de cordes, traversée
de ruisseau en équilibre sur un tronc d'arbre, et surtout, le plus dur
consistait à éviter les flèches que le nouvel enseignant
se faisait un malin plaisir de leur infliger dans les fesses. Evidemment, dans
le Monde des Contes comme dans l'Autre, il était interdit de brutaliser
les élèves, aussi les embouts des flèches n'étaient-ils
constitués que de petites sphères de peinture. Ce qui était
largement suffisant pour énerver certains éléments récalcitrants.
Parmi les autres professeurs de la faculté, il n'y avait donc eu aucun
souci majeur. Oh, bien sûr, il pouvait toujours y avoir de petites choses
à corriger. Tel qu'empêcher la circulation des exemplaires de Playmage
et notamment du poster central mettant en scène la fée Lacyon dans
toute sa splendeur. Des petits malins avaient sans doute supposé que cela
pourrait déstabiliser leur enseignante, mais il n'en était rien.
Lorsqu'elle avait surpris en voletant entre les rangs l'un des magazines entre
les mains de l'un de ceux-ci, elle ne s'était pas troublée le moins
du monde mais avait répondu d'un sourire avant de l'inviter à ne
pas s'arrêter à la version papier
Evidemment, dans une situation
comme celle-ci, c'était aussi à la fée qu'il fallait faire
des remarques, et pas uniquement à ses élèves. Il y avait
également le cas Charmant, mais avec lui, que faire
S'il s'était
quelque peu mis en retrait, il n'avait pas fallu longtemps pour le voir à
nouveau s'adresser à ses classes en faisant dévier toute conversation
sur sa personne, ou bien en dépréciant autrui en sa faveur. Toutefois,
il y avait des sujets qui le mettaient encore en déroute. Miss Indrema
à côté était l'image même de la maîtrise
de soi et de la bonne parole, et bien que l'Automne soit la saison lui causant
le plus de souci, elle était de loin l'enseignante la plus convaincante.
Quelqu'un comme Vlad ne déméritait pas, et était reparti
vaillamment pour une année de plus dans son cercueil à l'abri de
tous les regards, et surtout des effets que pouvaient avoir ses cours sur les
élèves. Le jeune et espiègle Peter Pan quant à lui
était plus difficile à contrôler, car toujours à voyager
dans les airs
Quoique, il fallait relativiser. Pour le moment, étant
donné qu'il n'en était encore qu'aux premiers cours, ses élèves
et lui-même se retrouvaient plus souvent qu'à leur tour vissés
au sol. Nombreux étaient ceux à avoir un peu de mal à appréhender
les hauteurs. D'autant plus qu'avec Peter, pas question de tomber dans la facilité
et de s'aider d'un balai. Les balais, c'était fait pour le ménage,
et rien de plus. Avant de s'en aller pour le Pays Imaginaire, il valait mieux
avoir décroché sa licence de vol. La fée Lacyon s'était
laissée aller de son côté à quelques commentaires acerbes,
car elle aussi savait voler, mais évidemment, mieux ne valait pas lui rappeler
que c'était grâce à ses ailes, si l'on ne voulait pas être
privé de divers petits plaisirs. Hum
Il était évident
qu'il n'était là question que de pouvoir la regarder, et non pas
autre chose. Heureusement que le jeune Derek était d'une aide précieuse
pour calmer les esprits et soulager les responsabilités. Ses cours d'Elévation
Spirituelle ne s'adressaient évidemment en principe qu'aux élèves,
mais il se les appliquait à lui-même avec sévérité
et cela avait logiquement tendance à se répercuter sur tous ceux
qui l'entouraient. C'était une vraie perle malgré son
handicap.
Mais le Doyen n'avait hésité qu'un moment avant de l'engager en
passant outre. Après tout, il y avait des cas bien pires dans les rangs
des enseignants de la Tour. Barbe Bleue n'était-il pas professeur ? Pourquoi
pas quelqu'un comme Derek ? D'autant qu'il n'était pas constamment souffrant
et que le risque pouvait être contrôlé. Le vieux sorcier
soupira. Si seulement il pouvait en aller de même avec les interventions
des professeurs de la faculté des Sciences Féeriques ! Leur passion
pour la théorie les confinait le plus souvent à l'abri de leurs
laboratoires, mais les isolait de la réalité et les entraînait
à se voir de plus en plus beaux, simplement parce qu'ils oeuvraient principalement
sur ce qui concernait la magie, et uniquement la magie aux applications les plus
voyantes et bruyantes imaginables. De celles qui pouvaient vous servir à
détruire
Ils représentaient ce que les contes ont de plus
cruels et ce qui demeurait allégorique pour les petits enfants de l'Autre
Monde, le genre de choses dont ils ne s'apercevaient pas à la lecture,
le contexte, la violence, et toutes ces matières sous-jacentes
Mais
le Doyen n'avait rien de concret à leur reprocher vraiment, et ils faisaient
partie tout autant que les autres de la Tour du Savoir Secret Salvateur, aucun
doute là-dessus. Tout juste outrepassaient-ils parfois leurs droits, à
s'exprimer à tort ou à travers. Oh, jamais publiquement. Néanmoins,
le vieux sorcier avait eu encore à en découdre avec certains d'entre
eux à propos notamment de la défense de la Tour. On lui reprochait
de laisser s'organiser trop de cours en plein air, alors qu'il aurait été
plus judicieux selon eux de demeurer enfermés à l'abri des citrouilles.
Le Doyen était pourtant persuadé que l'Ennemi ne se livrerait
pas à ce genre de forfait, attaquer comme cela à l'improviste. Il
n'était même pas sûr qu'il s'en prenne de nouveau à
la Tour. Probablement viendrait-il le chercher lui pour le faire payer
Même
s'il s'était laissé surprendre par ses ambitions, il le connaissait
bien. Errant dans les couloirs, le vieux sorcier connut quelques instants d'appréhension,
comme pris de vertiges. Cette journée était d'ores et déjà
épuisante pour lui, et il n'était pas prêt d'en voir le bout.
L'après-midi, il devait recevoir des émissaires du Roi Nougat qui
tenait à savoir si cette année, la faculté enverrait des
représentants pour les Jeux Pâtissiers. Le souverain lui ferait sûrement
savoir qu'il aurait aimé se déplacer en personne, et de lui, c'était
vrai, et non pas paroles en l'air. Mais il était retenu auprès de
sa Belle
A chaque pas, le Doyen se sentait de plus en plus morose, tout
autant que sa démarche se faisait celle de son âge réel. Ce
fut alors qu'au détour d'un couloir topaze, il croisa
" B'jour,
m'sieur le Doyen ! - Plaît-il ? Ah, c'est vous, Loup
- Vous
allez bien ? s'enquit le loup, comme il l'aurait fait d'un jambon dont il aurait
surveillé le salage. - Mais oui, mais oui, répondit du tac au
tac le vieux sorcier, agacé d'être pris ainsi en défaut. Et
de toute manière, de quel droit vous permettez-vous de me poser des questions
? Vous n'êtes pas en cours ? - Alors, on veut être poli, et ce
sont les vieux rognons qui nous agressent, maugréa le loup entre ses crocs,
puis, plus distinctement : Non, je ne suis pas en cours, Mr Bellérophon
nous a donné congé ! Comme on a quartier libre, j'me baladais juste.
- Il a annulé le cours ? Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire
? " Le loup haussa les épaules. " Sauf vot'respect, vous
devriez le savoir, c'est parce qu'il a un rendez-vous avec vous dans quelques
minutes, à ce qu'il nous a dit. " Le Doyen parvint à masquer
une expression qui était proche du désarroi. En effet, il avait
lui-même donné rendez-vous à Bellérophon. C'était
à son bureau qu'il se rendait à présent, et il avait été
sur le point de l'oublier. S'il n'avait pas croisé Loup, il aurait bien
été capable de ne pas s'y rendre. Pour une fois que ce n'était
pas une mauvaise chose d'en croiser un au Pays des Contes, il pouvait bien s'en
féliciter
Cela lui éviterait toujours de se dire que c'était
sa faute et qu'en sus de cela, il s'était permis de rabrouer le pauvre
étudiant. Le Doyen sourit tout en se lissant la barbichette. "
Je vous remercie, Loup. Profitez-bien de votre heure de libre. - Comptez sur
moi ! acquiesça l'autre, clignant de l'il, ce qui retint une seconde
le vieux sorcier. - Mais comprenons-nous bien, n'allez pas faire de bêtises
! - Moi, des bêtises ? J'vais juste discuter avec des potes de première
année, m'sieur ! " Il poursuivit sur le ton de la confidence, une
patte devant la gueule. " Ils encaissent mal les cours de ce Robin des
Forêts. - des Bois, corrigea le sorcier. - Si vous voulez. Bref,
j'les comprends de toute façon ! Si un espèce d'abruti qui se croit
malin parce qu'il peut transpercer une pomme avec une flèche me salissait
mon manteau Irmana, autant vous dire que ça m'ferait mal ! - Je croirais
entendre JR
", se détendit le Doyen, abandonnant Loup à
ses invectives imaginaires. Pour la première fois depuis longtemps,
un souvenir lui était agréable. Finalement, cette journée
pourrait peut-être s'avérer plaisante
Voilà
ce que le vieux sorcier se disait encore en entrant dans son bureau. Il fut surpris
de constater qu'Archibald Bellérophon était déjà présent,
mais surtout, qu'il n'avait pas pris un siège sans se le voir offert d'abord
Toutefois, il s'exécuta prestement lorsque le Doyen lui fit signe de la
tête qu'il pouvait s'asseoir en face de lui. Oh, évidemment, il arborait
encore une tenue débraillée au possible, mais on ne pouvait pas
vraiment le lui reprocher. Cela faisait partie de ses fonctions d'enseignant de
la faculté des Sciences Humaines de montrer à ses élèves
qu'elles étaient les rites vestimentaires de l'Autre Monde. Pour l'instant,
c'était pantalon Dockers et T-Shirt marbré orné de quelque
motif cabalistique et barré d'un slogan étrange. I to Sky.
JJ72. Encore un de ces ensembles de musiciens subversifs qui ne devait
être connu qu'en Irlande
" Vous êtes à l'heure.
- A dire vrai, j'étais même en avance. - Voulez-vous une
tasse de thé ? - Volontiers. " Le vieux sorcier soupira. Tout
cela se passait trop bien. Pour un début de conversation avec Bellérophon
en tous cas. C'était quelque chose qui ne pouvait durer bien plus longtemps.
Le seul avantage qu'il avait, c'était qu'il en était conscient,
et que cette fois, c'était de lui que viendrait le sujet qui emballerait
la discussion. C'était d'ailleurs pour parler de tout cela qu'il avait
convoqué Archibald. Celui-ci était toujours aussi amusé
des tours de magie qu'il découvrait lors de ses séjours dans le
Pays des Contes. Il y en avait toujours de nouveaux, et c'étaient de petites
joies sans nom. Par exemple, voir les tasses, soucoupes, et théière
tourbillonner d'un bout à l'autre de la pièce dans un ballet gracieux,
jusqu'à ce que l'une des tasses soit à sa portée, encore
fumante. " Ca alors, vous êtes plus fort que Merlin l'Enchanteur
! - Merlin a toujours été un peu dilettante, et j'en connais
d'autre comme lui, grommela le vieux sorcier, peu enclin à se laisser avoir
par la flatterie. Bon, je n'ai pas beaucoup de temps à vous consacrer,
aussi, tâchons d'être tous les deux les plus efficaces possibles,
voulez-vous ? -J'y suis tout disposé, affirma le jeune homme en sirotant
son thé brûlant. Je vous écoute. J'avais un cours à
donner, en théorie. - Vous voilà bien consciencieux
-
C'est un moyen comme un autre de s'occuper l'esprit. " Le Doyen posa son
menton sur ses deux mains croisées devant lui. Ses lunettes remontèrent
toutes seules en suivant l'arrête de son nez. Archibald était prêt
à lui demander si c'était bien de la magie comme il le soupçonnait
surtout pour avoir vu l'intégralité des épisodes de Ma
sorcière bien-aimée, ou bien s'il était simplement très
mobile du nez, ce qui aurait pu également convenir à cette série,
mais il se retint. Ce n'était visiblement pas le bon moment pour des questions
aussi existentielles que celles-ci. " Voilà, Archibald. Je sais
les efforts que vous faîtes depuis le début de l'année, comment
vous prenez sur vous. Vous faîtes bonne figure, mais on sent que votre esprit
est ailleurs, malgré des apparences trompeuses. - Oui, avança
prudemment le jeune homme, qui n'aimait pas que l'on évoque, même
indirectement, la tragédie dont avaient été frappés
son père et sa mère. - Je sais également que vous vous
tenez très au courant de tout ce qui concerne l'Ennemi. - Je n'en ai
pas fini avec lui. - Je le sais, soupira tristement le vieux sorcier. Et
qu'y puis-je désormais
Vous pourriez même m'en vouloir
-
Qui vous dit que ce n'est pas le cas ? répliqua sobrement Archibald. De
quoi vouliez-vous m'entretenir à la fin ? - J'y viens
Nous sommes
actuellement préoccupés. Tout ce que nous savons, c'est que l'Ennemi
a sans doute voulu vous mettre hors-jeu en
en s'en prenant à votre
famille, se précipita-t-il quelque peu. Mais vous êtes plus solide
qu'il ne l'imaginait. Et cela vous servira, comme cela peut nous servir, à
nous, la Contrée Féerique. Vous connaissez l'un des avantages de
l'Ennemi, c'est le voyage entre les deux dimensions d'un claquement de doigts
si je puis dire
Vous aussi, vous en avez besoin, pour des raisons différentes.
- Où voulez-vous en venir ? Bien sûr que j'aimerais pouvoir évoluer
comme je le veux. Et également sans être projeté d'un monde
à l'autre au moment où je m'y attends le moins, si vous voyez ce
que je veux dire
- Certes. Si nous ne vous avions pas permis cela l'année
dernière, les choses ont bien changé
Je crois qu'il est presque
nécessaire que vous puissez vous déplacer à votre guise,
dans certaines limites, bien entendu. " Une étrange lueur s'alluma
dans le regard du jeune homme. " C'est vrai ? Mais je ne suis pas magicien,
moi. Je ne sais pas ouvrir de portail dimensionnel, ou ce genre de choses ! -
Je le sais. Nous pensions vous confier un objet magique vous permettant d'accomplir
cela. - Un
Un objet magique ? L'un des Sept ? - Ah, ne commencez
pas à me harceler de questions. - Mais c'est vous qui
- Non,
pas l'un des Sept, trancha le Doyen. Maintenant que nous en avons retrouvé
six, nous les conservons ici. Pas question de les laisser s'échapper dans
la nature. Non, mais cela peut-être autre chose. Quelque chose qui n'attire
pas l'attention. " Le vieux sorcier tendit alors à Archibald une
feuille de parchemin orné d'un rapide croquis réalisé au
fusain. " Eh bien ? - Eh bien quoi ? - Qu'est-ce que vous en pensez
? - Qu'est-ce que je pense, de quoi ? - Du dessin, espèce de
Du dessin ! se reprit à temps le Doyen. - C'est le nouveau Martin
Aston de Charmant ? Ma foi, il m'a l'air encore plus confortable que les autres
! - Mais non, il ne s'agit pas de cela ! C'était le prototype de votre
moyen de transport d'un monde à l'autre ! Il ne vous convient pas ? -
C'est que
, commença le jeune homme, au bord de l'incrédulité.
Un carrosse ? Je crains que cela ne soit un peu trop voyant de mon côté.
- Pourquoi cela ? s'enquit le Doyen, sincèrement étonné.
Ils existent bien encore. Vous vous promenez bien en calèche à l'occasion
! - Cela peut arriver, convint Archibald. Mais tout de même
A
moins de me déguiser en Reine d'Angleterre, je risque d'être un peu
trop voyant ! J'aime bien ne pas faire comme les autres, mais là
- Autrement dit, c'est non ? anticipa le vieux sorcier, un il sur les
aiguilles de l'horloge. Dans ce cas
Avez-vous une idée ? " Archibald
eut un fin sourire, puis se cala au plus profond de son fauteuil. Une poignée
de secondes plus tard, il basculait en avant, les yeux brillants d'excitation.
" Oui, j'en ai une ! J'aimerais pouvoir utiliser une invention irlandaise
! - Une invention irlandaise ? bégaya le Doyen, soudainement soupçonneux.
Archibald
Nous ne pouvons pas vous faire voyager dans une chope de bière
géante ! décréta-t-il le plus sérieusement du monde,
provoquant un éclat de rire chez le jeune homme. - Vous faîtes
fausse route, corrigea-t-il, les larmes aux yeux, et tout à coup placide.
A mon tour de vous expliquer
" Après
cette conversation animée entre deux des personnalités les plus
connues de la Tour du Savoir Secret Salvateur, il n'avait fallu que quelques jours
pour que toute cette affaire trouve une conclusion. Et c'était sous les
yeux de bon nombre d'étudiants qu'Archibald Bellérophon allait vérifier
le bon fonctionnement de son nouveau moyen de transport inter-dimensionnel. Evidemment,
personne n'aurait dû être au courant. Et c'était exactement
l'inverse qui s'était produit. Toutefois, ce n'était pas pour autant
que les élèves étaient acceptés aux environs. S'ils
étaient surpris, ils retournaient immédiatement dans l'enceinte
de la Tour, et sans ménagement. Il était hors de question que les
fuites se fassent plus nombreuses que de raison. L'essentiel était sauf
pour le moment malgré tout. Car personne ne savait de quoi il retournait.
Une invention secrète concernant de très près Archibald Bellérophon,
mais c'était bien tout. Celui-ci était d'ailleurs présent
dans la clairière. A l'autre bout de celle-ci, son véhicule. Ah,
il en tremblait d'impatience ! Il avait toujours voulu faire cela. Et voilà
qu'il allait pouvoir concrétiser cette aspiration, alors qu'il avait relégué
cette histoire très loin dans sa mémoire, au milieu de tous ses
rêves d'enfants. Le jeune homme se mit à trottiner. Elle était
là, tout près. Avec sa belle carrosserie argentée, ce fuselage
élégant, son moteur arrière, ses portes-papillons, son inscription
DMC sur la calandre
Il n'avait jamais aimé la conduite. En fait,
Archibald n'avait pas son permis, et il s'en portait comme un charme ! C'était
si fatiguant, cela demandait tant d'efforts
Ah, non, vraiment, les voitures
ne l'avaient jamais attiré ! C'était un moyen de transport comme
un autre, et il préférait ceux qui le laissaient libre de faire
tout autre chose que de scruter la route en songeant à un possible accident.
Mais s'il y avait une voiture qu'il rêvait malgré tout de conduire,
s'il y avait un volant qu'il désirait avoir entre les mains, c'était
bien celui-ci, et uniquement celui-ci
Ainsi qu'il l'avait confié
au Doyen, elle était d'origine irlandaise. Son créateur, originaire
de Dunmurray, était un esprit libre qui avait refusé de se laisser
dicter sa conduite et avait préféré rentrer chez lui après
avoir démissionné de General Motors pour tenter de réaliser
son rêve. Bon, tout cela s'était malheureusement terminé par
un fiasco, mais toujours était-il que la seule et unique voiture de cette
marque était devenue légendaire, elle ! Archibald s'assit dans
le baquet, mit sa ceinture
Le tableau de bord était tel qu'il s'en
souvenait, à la diode près. Il faut dire qu'il avait personnellement
supervisé son élaboration, à partir de ses souvenirs
Mais aussi de l'édition DVD, ses story-boards et ses photos
Pour
le reste, il y avait eu quelques aménagements, tel que le remplacement
des panneaux en acier inoxydable par leur équivalent en kevlar. Alors,
voyons
Il avait bien des choses à régler. Pour commencer dans
l'ordre, étape par étape
" Heure d'arrivée
Lieu d'arrivée
Ah, j'ai vraiment l'impression d'y être ! "
s'exclama le jeune homme, un immense sourire illuminant son visage tandis qu'il
pianotait sur les touches des différents claviers. Il tourna la tête
pour jeter un il par-dessus son épaule. " Bon, les dates
sont OK. Le convertisseur dimensionnel est opérationnel. OK. Qu'est-ce
qu'il me manque maintenant
Ah, oui, évidemment
" Son
sourire s'élargit encore tandis qu'il appuyait encore sur un autre bouton,
et qu'une voix métallique mais aux accents féminins lui susurrait
à l'oreille. Le lecteur de mp3 était un petit caprice personnel,
mais jugé indispensable. Ne sachant pas vraiment ce que cela pouvait bien
être, le Doyen n'avait pas trop cherché à débattre,
de peur de passer pour un inculte. " Choose your mp3. " Il appuya
sur un bouton. " You have chosen
Huey Lewis and the News
" Encore
un autre. " The song is
Back in Time
- Yes ! "
Le jeune homme s'empara du massif levier de vitesse, débraya, embraya
à fond de première
Derrière lui, les puissants moteurs
élaborés par les ingénieurs Martin Aston étaient
passés du ronronnement aux rugissements. Archibald sentait la résistance
augmenter, comme s'il était de plus en plus dur de les retenir
Ces
nigauds avaient fait du bon travail, après avoir été quelque
peu déconcertés en découvrant qu'ils n'allaient pas devoir
travailler sur un carrosse. Tout à coup, le Doyen tapa à la fenêtre.
" N'oubliez pas, le prévint celui-ci, vous changerez de dimension
et franchirez les portes de votre monde lorsque vous atteindrez la vitesse de
quatorze mille bâtonnets de réglisse à l'heure. - Je sais,
Doc, je sais. - Doc ? Mais pourquoi m'appelez-vous sans cesse Doc depuis ce
matin ? D'où vient ce ridicule sobriquet ? Oh, peu importe, décida
le vieux sorcier, qui ne voulait pas en savoir plus. Vous auriez pu choisir une
vitesse moins élevée tout de même, je vous signale que cette
notion n'a rien à voir avec l'ouverture d'un portail. - Pourtant, portail,
voiture, chercha à plaisanter le jeune homme. Mettons que je n'ai rien
dit, battit-il en retraite en dévisageant le visage impassible du Doyen.
Je vous ai déjà expliqué pourquoi ! " conclut-il en
rabaissant la portière. Archibald soupira un grand coup
Puis
appuya à fond sur l'accélérateur ! C'était parti !
" A moi les 88 miles à l'heure ! " Les pneus crissèrent,
la gomme disparaissant dans un nuage de poussière. Et la DeLorean
prit de la vitesse, encore et encore. Seconde, troisième, quatrième.
A quoi bon réaliser un tel rêve pour se retrouver
entre deux ruelles obscures, en pleine nuit, sous la pluie battante, à
la sortie d'une salle de concert parisienne ? Archibald avait aperçu Lord
Funkadelistic dans la foule des spectateurs en délire, et ne l'avait plus
quitté des yeux depuis. La colère, accumulée durant des semaines,
était remontée en trombe, jusqu'à lui faire tourner la tête.
Kate s'était enquis de ce qui n'allait pas, subitement inquiète.
Le jeune homme ne lui avait rien caché, l'entraînant un peu à
l'écart, en jouant des coudes. Toujours en gardant l'Ennemi dans sa ligne
de mire, il avait exigé que la jeune femme reste à l'écart
de tout cela. Il ne savait pas du tout ce qu'il pouvait bien faire là,
mais c'était une occasion unique de le frapper par surprise. Toutefois
Kate était déjà tombée dans les griffes de Lord Funkadelistic.
Il était hors de question qu'elle prenne à nouveau le plus infime
des risques. Il avait bondi sur l'Ennemi une fois que la majorité des
jeunes gens enthousiastes du concert de The Music se soit évaporée
dans les environs. Même à Paris, on pouvait encore trouver des ruelles
désertes entre deux maisons de pierre où l'on n'avait guère
de chance de croiser quiconque. Lord Funkadelistic n'avait pas sursauté
lorsqu'Archibald lui avait tapé sur l'épaule après être
parvenu à sa hauteur aussi discrètement que possible. Mais le crochet
du droit qu'il lui avait adressé avait par contre fait son effet. Et il
était quasi certain qu'au moment où l'Ennemi avait levé les
yeux vers lui, assis sur le sol, la pluie semblant atteindre ses cheveux pour
la première fois, comme si le jeune homme avait perturbé un sort
de pure coquetterie, Lord Funkadelistic avait étouffé un cri de
surprise. " Comme on se retrouve ! avait craché dans sa direction
Archibald. Alors, maintenant, tu vas voir ce qui t'attend ! " Il avait
refermé son poing droit, tétanisé. Une bordée d'éclairs
nacrés s'en était alors échappée en se lovant autour
de son poignet, giclant sur le sol en un millier d'étincelles. Mais déjà,
l'Ennemi s'était repris. " Alors, voilà une autre manifestation
de l'Epée de la Chimère
Sous la forme d'un anneau
Plutôt
bien vu ! - Je te conseille de ne pas commencer à baratiner ! Tu n'es
pas là pour ça, c'est moi qui te le dis. - Oh. Je savais que
la traque était lancée, mais je ne pensais pas que ce serait toi
en personne qui viendrait, Bellérophon. - Je dois avouer que c'est
le hasard qui t'a mis sur ma route ce soir, mais je le remercie chaudement ! -
Le hasard
, répéta l'Ennemi avec un rictus mystérieux.
Le hasard
Ou peut-être, pour moi, une occasion
- L'occasion
de te prendre une belle raclée, ça, c'est sûr ! " Ils
avaient combattu durant un long moment. Peut-être plus d'une heure sous
la pénombre pluvieuse. Il n'y avait eu aucun style, aucune règle,
aucune retenue. Rien à voir avec leur premier duel à mains nues.
Ils n'étaient plus que deux masses de chair, d'os et de muscles luttant
l'une contre l'autre, frappant aussi fort qu'ils en étaient capables sans
même savoir parfois où. Enfin, ils s'étaient écroulés
l'un près de l'autre, exténués. " Je ne suis pas
venu pour toi, Bellérophon. Laisse-moi partir. Tout cela ne sert à
rien. - Tu
Tu ne partiras pas. Mon père ! Qu'as-tu fait à
mon père ! - Tant pis pour toi, avait répliqué l'Ennemi
comme sourd aux cris de son adversaire. C'est bien dommage, mais je ne peux pas
te proposer plus longtemps un tel pugilat. Si tu ne veux rien entendre, qu'y puis-je
" Lord Funkadelistic s'était relevé d'un bond, s'éloignant
de quelques pas d'Archibald, pour qui la situation était devenue bien plus
pénible, encore à moitié saoulé de coups. "
Tu vas donc subir ma magie, mais ce ne sera pas faute de ne pas avoir été
prévenu, ne viens pas te plaindre ! " le sermonna-t-il encore. Le
jeune professeur se redressa finalement, secouant la tête. Il avait agité
devant lui les doigts de sa main droite, et l'anneau qu'il portait à l'index
avait projeté une nouvelle gerbe d'étincelles. " Tu crois
m'impressionner ! Qu'est-ce que j'ai donc là ? Oh, oui, l'Epée de
la Chimère ! " L'Ennemi avait gardé le silence. Puis avait
reculé encore un peu. " Tout ce que tu as, ce sont des gadgets.
Sans eux, tu n'es plus rien. Voilà une chose que j'ai pu retenir de ma
quête des Sept. Bien sûr, ils pouvaient me donner du pouvoir, mais
en fin de compte, ce n'est pas eux qui m'auraient apporté la victoire,
et ils n'ont été que source de complications ! - Ah, et qu'est-ce
que tu vas faire maintenant ? Tu n'as pas d'épée pour te défendre
en tous cas ! - Pas d'épée ? Pas d'épée ! avait
reprit Lord Funkadelistic avait une emphase croissante, tendant les deux bras
au-dessus de sa tête. Je vais te montrer ce qu'est la véritable magie
! " Sous un regard à la fois hostile et étonné, il
plaça alors ses mains devant lui comme s'il tenait effectivement une rapière
par la poignée, mais ses doigts effilés semblaient pourtant se refermer
sur du vide, et rien de plus
Puis
Une gerbe d'obscurité
naquit entre ses mains, comme une fumée âcre et noirâtre
Elle parut un instant s'épanouir comme une nappe de brume, s' effilocher,
lui envelopper les mains
L'Ennemi se tendit alors un peu plus encore. Et
cette noirceur venue des abîmes les plus insondables de l'Univers acquit
soudain la forme d'une épée, comme se solidifiant. De la sueur perlait
sur son front. Mais sa voix était parfaitement sereine lorsqu'il reprit
la parole. " Voici mon épée
Je vous la présente.
Elle se nomme
Haine
" Toutefois, son regard brillait d'une
lueur fanatique, les yeux rivés sur cette lame surgie du néant,
forgée de ses propres sentiments. " Alors, tu ne préfères
pas que ta lame retrouve sa forme d'origine ? s'était-il alors gaussé
de Bellérophon. Tu auras plus de chances de survivre. - Tu plaisantes
? Tu crois qu'on n'est dans un Highlander ? Imbécile ! lui avait
renvoyé Archibald. Viens-là que je te flamme ! s'était-il
écrié en écartant les mains sur un arc électrique
tout de crépitements. - Comme tu voudras. " Il l'avait voulu.
Il l'avait cherché. Archibald était à genoux sur le trottoir,
adossé contre un mur. Le visage ensanglanté. Mais ce n'était
rien. Ce n'était rien à côté de la douleur de voir
Kate une seconde fois à la merci de Lord Funkadelistic. Il s'était
juré que cela n'arriverait plus. Et à la première occasion,
il fautait. La jeune fille était maintenue immobile par deux bohémiens
ancienne mode qui devaient être à la solde de l'Ennemi. Archibald
se dit qu'ils avaient l'air d'être jumeaux, mais passa outre toute autre
observation. Lord Funkadelistic venait de faire apparaître un couteau des
replis de son manteau. Dans sa précipitation, le jeune professeur ne réussit
qu'à trébucher dans son propre sang. L'Ennemi ne lui accorda pas
un regard. " N'ayez pas peur ! dit-il par contre à Kate, et Archibald
crut que cette fois, c'était son ouie qui lui jouait des tours suite au
combat de rue auquel il s'était livré. Je ne suis pas venu non plus
à Paris pour vous. En vérité, je n'aurais jamais imaginé
vous croiser ici, confessa-t-il. Mais ainsi que je le disais tout à l'heure
à votre fiancé, c'est une occasion
L'occasion de m'excuser.
" Kate était muette de stupeur, mais non pas de peur. Elle se souvenait
de sa capture. Elle aussi en voulait à l'Ennemi qui avait plongé
le père d'Archibald en catalepsie. Elle s'était préparée
à résister vaillamment à tout ce qu'il pourrait lui imposer
dès qu'elle l'avait découvert devant elle. Et voilà que
Voilà qu'il s'excusait ! Ses grands yeux clairs s'écarquillèrent
d'incompréhension lorsqu'elle le vit s'ouvrir la paume de la main et laisser
le sang couler à ses pieds. " Je n'aurais jamais dû m'en
prendre à vous. J'ai été vaincu par ma rage. S'en prendre
à l'être le plus cher d'un adversaire. C'est indigne. S'attaquer
à la femme aimée
C'est
C'est ce contre quoi je me bats,
et je n'ai pas même été capable de respecter cela. - Hé,
poseur ! l'interpella Archibald d'une voix cassée. Je n'en ai pas fini
avec toi ! - Vous comprenez
, poursuivit Lord Funkadelistic sans se retourner.
Je sais que vous ne pourrez pas me pardonner. Je ne le veux d'ailleurs pas. Mais
je tenais à vous présenter mes excuses, faîtes-en ce que bon
vous semblera. Je fais le serment sur mon sang de ne plus rien attenter contre
votre personne. Satisfait, Bellérophon ? conclut-il en lui accordant enfin
son attention. - Tu crois ça ? Et mon père ! Tu oublies d'en
parler, il me semble ! C'est bien joli tes beaux discours, mais tout ça,
ce n'est que du vent, tu ne m'auras pas avec ça ! " L'Ennemi ne
répondit pas. L'un de ses deux sous-fifres lui tendit avec précaution
un carré de soie blanche dont il se pansa rapidement la main. Imperturbablement,
son attention se reporta ensuite sur Kate, droit dans les yeux. " Je
vais m'en aller à présent. J'aurais souhaité vous faire parvenir
mes hommages de manière moins
rugueuse, chercha-t-il ses mots un
instant. Une lettre, peut-être. Mais que voulez-vous, parfois
On ne
fait pas toujours ce que l'on désire, je suppose que vous le savez aussi
bien que moi. - Tu vas me répondre à la fin ! " Et ils
étaient partis, Lord Funkadelistic et ses sbires. Archibald en fut à
peine conscient, malgré tout ses efforts pour s'accrocher, les dents serrées
sur sa douleur. Il ne se rendit pas même compte du contact de la main de
Kate sur sa joue, ni des larmes qui coulaient sur les siennes. " Oiche
Mhaith, Archibald, fit une voix venue de nulle part et de partout à
la fois. Oiche Mhaith
" |