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out
au bout du compartiment, assis sur
la banquette en forme de fer à
cheval coupée en deux en
son centre pour laisser le passage
libre jusqu'à l'entrée
arrière du tramway, se trouvaient
serrés l'un contre l'autre
la jeune fille et le dénommé
Brandon
Ce qui fit immédiatement
tiquer - pour ne pas dire plus -
notre héros consistait en
l'allure du nouveau venu, en tous
les cas pour lui. Il devait avoir
trente ans ! Dans un sobre costume
deux pièces, sans une trace
de pellicule sur les épaules,
le bronzage impeccable, un attaché-caisse
d'un noir mat à la main,
on aurait dit une version édulcoré
de Patrick Bateman, le héros
de American Psycho, roman de Brett
Easton Ellis. En tous les cas, il
devait avoir souscrit une assurance
pour son sourire, garanti éblouissant
en toutes circonstances. Il tendit
à Archibald une main ferme
que le jeune homme serra machinalement
et entama son speech d'une voix
parfaitement assurée. Même
le Prince Charmant était
moins intolérable !
" Ravi de vous rencontrer Archibald.
Kate m'a dit que vous êtes
des connaissances
Vous ne
vous êtes pas vus depuis longtemps
à ce que je sais, ça
doit vous faire plaisir
"
Des connaissances ? l'interrogea-t-il
du regard, tentant de dissimuler
son étonnement croissant,
sans parler de son écurement.
Des connaissances ? C'était
tout ce qu'ils étaient l'un
pour l'autre à présent
! Voilà comment elle l'avait
présenté ?
" Moi de même, finit-il
par lui répondre d'une voix
enrouée, éprouvant
bien du mal à le regarder
en face. Vous
Vous travaillez
dans
", essaya-t-il,
sans parvenir à ajouter quoi
que ce soit.
Heureusement, une stridente sonnerie
de téléphone portable
vint le sortir de l'embarras.
" Oh, excusez-moi une seconde,
fit Brandon, avec un chaleureux
sourire, exhibant de sa veste un
téléphone Nokia qui
avait l'air d'être parmi
les plus récents modèles
haut de gamme. Quand les sirènes
du boulot vous appellent
Allo
? "
Archibald le catalogua immédiatement,
avec une mauvaise foi certaine,
dans la famille des gens avec qui
vous ne pouvez mener une conversation
normale que durant 48 secondes et
57 centièmes. A ce moment-là,
immanquablement, leur téléphone
sonnait, et c'était parti
pour une interruption à la
durée beaucoup moins quantifiable
et quantifiée. Ce coup de
fil semblait en tous cas lui donner
raison, car Brandon semblait en
avoir pour un certain temps avant
de pouvoir raccrocher. Il décida
même de se lever pour s'isoler
de l'autre côté de
la porte, là où Kate
s'était tenue pour aider
le jeune homme à monter.
A la rejoindre, avait-il cru
Archibald en profita pour lui parler
plus librement. Assise en face de
lui, emmitouflée dans son
manteau sombre et avec une écharpe
de laine rouge autour du cou qui
lui mangeait le menton, elle paraissait
pourtant des plus indisposées
à discuter, mais cela ne
le découragea pas
Après
tout, il en avait déjà
vu beaucoup depuis qu'il s'était
réveillé, alors maintenant,
il se tenait prêt à
tout. Mais cette nouvelle avait
été la goutte d'eau
qui fait déborder le vase
Sa bonhomie avait tout de même
des limites.
" Qu'est-ce que c'est que ça,
Kate ? chuchota-t-il d'une voix
qui ne masquait pas tout à
fait ses accents de colère
et d'incompréhension.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? répliqua-t-elle
sur la défensive.
- Depuis
Depuis quand sors-tu
avec ce type ?
- En quoi est-ce que cela te regarde
?
- Tu plaisantes ?
- Et toi, c'est pour plaisanter
que tu as disparu pendant six mois
? le gifla-t-elle de ses mots. Six
mois, Archibald ! répéta-t-elle
alors qu'il demeurait sans rien
dire. Six mois ! Je t'ai cherché
partout où je le pouvais
! Tu es parti du jour au lendemain,
et tu reviens comme une fleur !
Tu t'attendais à quoi en
te comportant ainsi ?
- Mais
Mais je
Tu ne
te souviens de rien ? se décida-t-il
à demander, tentant le tout
pour le tout. Après tout,
son rêve n'en était
peut-être pas un visiblement
- Me souvenir de quoi ? De tes absences
? De mes pleurs ? De mes nuits sans
sommeil ?
- Mais non ! Je ne sais pas moi,
du Pays des Contes, du zeppelin,
de notre saut de l'ange, de la Faculté,
du Doyen de la fée Lacyon
- La fella
, hoqueta la jeune
fille en écarquillant ses
beaux yeux clairs. Ma parole, soi
tu as perdu l'esprit, soit tu es
encore plus méchant que j'en
étais venu à le penser
! Cesse tout de suite tes bêtises
ou
- Enfin, ce n'est pas ça
que je voulais dire ! Tu ne te souviens
donc de rien de ce qui t'est arrivée
,
soupira Archibald, recevant un nouveau
coup au cur.
- Je ne me souviens que de ton départ
sans explication
- Nous ne sommes pas mariés
,
maugréa le jeune homme, se
laissant dominer par sa frustration.
- Exactement ! rebondit Kate. Et
c'est bien pour cela que je n'ai
aucun compte à te rendre
! appuya-t-elle ses paroles avec
un long regard pour Brandon, de
l'autre côté de la
vitre, toujours le téléphone
collé à l'oreille.
Cet imbécile heureux lui
fit un signe de la main en lui dédiant
un large sourire.
- Combien de temps ? répéta
obstinément Archibald, rageant
contre lui-même de réagir
comme il le faisait à présent,
mais sans être capable de
s'en empêcher.
- Deux mois et demi
Tu es
satisfait ?
- A ton avis ?
- Cela ne m'intéresse pas
- Mais qu'est-ce que tu lui trouves
! explosa le jeune homme en chuchotements
rauques, manquant de se lever de
son siège, bouillant intérieurement.
Il a au moins trente ans ! C'est
du détournement de mineur
à ce train-là !
- Trente et un, corrigea Kate, lasse.
- Oh, j'en suis fort aise ! fit
avec aigreur Archibald. Et je suis
sûr qu'il a une très
bonne situation, qu'il roule en
Mercedes
- En Audi A6, si tu veux
tout savoir, et il travaille dans
le commerce international ! Mais
cela n'a aucune importance ! Ecoute
Archibald, tu sais bien que je ne
suis pas le genre de filles à
courir après les hommes qui
ont de l'argent ou de l'influence,
ou sinon, je n'aurais pas
,
ne termina-t-elle pas sa phrase,
déjà lourde de sens
et d'un certain mépris
Alors, ne complique pas un peu plus
les choses
Tout va bien avec
Brandon. Et je ne veux pas tout
gâcher maintenant.
- Qu'est-ce qu'il a de plus que
moi ?
- Qu'est-ce que c'est que cette
question stupide ? Je suis bien
avec Brandon, c'est tout. Il est
là pour moi
Pourquoi
ne veux-tu pas comprendre ? Est-ce
que tu ne veux pas admettre que
je puisse avoir droit à une
histoire comme tout le monde, normale
? haussa-t-elle le ton à
son tour.
- Mais
Peut-être parce
que tu vaux mieux que cela, mieux
qu'une histoire normale. Banale
", rétorqua le jeune
homme d'une voix blême, les
prunelles enflammées, après
un long silence.
La jeune fille le regarda sans mot
dire, les lèvres pincées,
les yeux aux reflets durs. Tout
à coup, Archibald sursauta,
tandis que le tramway ralentissait.
On arrivait en vue de la faculté
C'était son arrêt.
Brandon franchit la porte pour laisser
les gens se lever et se préparer
à descendre, revenant s'asseoir.
Kate pouvait se permettre d'attendre
l'arrêt suivant, et elle ne
s'en priverait évidemment
pas. La voix désincarnée
du tramway, presqu'aussi atone que
celle de Kate, résonna à
ses oreilles.
" Arrêt, Université
John Ronald Reuel Tolkien. Prière
de dégager les portes. "
Ce n'est pas moi
, fit Archibald
sans laisser échapper un
son, la jeune fille devant lire
sur ses lèvres, alors qu'il
descendait sans plus la saluer,
elle ou son petit ami. Je sais ce
que vous devez penser, chers lecteurs.
Pour avancer un pareil argument,
il faut être certainement
proche du désespoir. Mais
il faut également être
très, très amoureux,
et c'était bel et bien le
cas du jeune homme qui aurait dû
s'en apercevoir plus tôt
Archibald se retrouva donc seul,
devant les grilles de sa faculté
de toujours, dont les hauts murs
de pierres grises à demi
rongées par le lierre happaient
les étudiants en effervescence
par centaines. Le vénérable
établissement était
depuis toujours le plus renommé
de la ville, et son nouveau nom
de baptême n'avait fait qu'attirer
encore plus les foules, bien évidemment
Pas plus alerte qu'un zombie, le
jeune homme s'avança machinalement
vers le large perron après
avoir franchi la place à
fontaine le précédant,
grimpa les marches, laissa l'un
des lourds battants de chêne
s'ouvrir automatiquement devant
lui
L'architecture néo-gothique
de l'université J.R.R Tolkien
n'empêchait pas un certain
modernisme, contrairement à
ce que l'on trouvait dans des établissements
comme l'Université Miskatonic
d'Arkham, qu'il avait eu l'occasion
de visiter. Après tout, autant
prendre le meilleur de chaque camp.
C'était aussi pour cela que
l'intérieur des bâtiments
était tout en marbre, moulures
et boiseries des plus luxueuses,
si bien qu'on se serait parfois plus
cru dans le hall ou les salons d'un
hôtel 5 étoiles que
dans un lieu d'études
Constat que certains étudiants
n'avaient d'ailleurs pas tardé
à mettre en pratique en passant
plus de temps dans les couloirs,
le service de restauration ou les
bibliothèques que dans les
salles de cours, et ce d'autant
plus aisément que le cadre
était des plus propices au
repos, un îlot de verdure
au cur de la ville
Archibald
préféra ne pas s'étendre
en pensées là-dessus,
sachant bien à quelles conclusions
il pourrait parvenir. Après
tout, lui aussi
Bref. Il avait
mieux à faire ! Trouver sa
salle d'examen par exemple. Il croisa
quelques têtes connues au
détour des couloirs qui sentaient
encore les produits d'entretien,
mais eut droit en retour à
des regards surpris, ou intrigués.
Lorsque l'on ne vous avait pas vu
depuis six mois, il ne fallait pas
s'attendre à autre chose.
De toute manière, Archibald
n'en avait que faire. Il avait bien
d'autres soucis en tête que
de savoir ce que pouvait penser
à son égard tel ou
telle de ses camarades. Repérant
le tableau voulu, il mit la main
sur le numéro de salle dont
il avait besoin, ainsi que sur l'épreuve.
Oh, oh, cela ne risquait pas d'être
facile
Mais cela ne pouvait
tout de même pas être
pire quoi qu'il arrive que ce qu'il
venait de traverser ! S'il ne s'était
agi que de la rue
Mais Kate
! Voilà ce que c'était,
de s'absenter six mois ! Il ne comprenait
pas pourquoi la jeune fille ne se
souvenait de rien ! Après
tout, puisque lui en avait jusqu'à
la moindre trace conservée
intacte dans son cerveau, pourquoi
pas Kate ? Même son enlèvement
semblait lui être sorti de
la tête !
Le jeune homme avait entendu dire
que certains traumatismes trop importants
pour être endurés par
leurs victimes étaient oubliés
par l'inconscient. Evidemment, tout
ce que Kate avait vécu pouvait
être rangé dans cette
catégorie
Et elle avait
dû connaître ce Brandon
avant son kidnapping, si bien qu'en
retournant dans leur monde, elle
croyait être toujours avec
lui ! Son absence à elle
ayant été beaucoup
plus courte, l'autre n'avait pas
dû se formaliser de ne plus
la voir de quelques temps. Il n'y
avait peut-être pas à
aller chercher plus loin. Comme
il n'avait pas à se rendre
bien loin pour trouver sa salle
Il ne pouvait plus rien lui arriver
de pire ! Entre cette absence de
six mois alors qu'il lui avait paru
de son côté ne pas
en dépasser un, cette descente
de lit au moment le plus inopportun,
cette course-poursuite avec le tramway
dans les rues, et cette rencontre
avec Kate
Que le sujet ne
lui dise rien et qu'il soit contraint
de rendre feuille blanche, il s'y
préparait déjà.
Il franchit la porte à double-battant
à peine une minute avant
que la cloche ne retentisse, et
posa ses fesses sur le siège
en parfaite harmonie avec celles-ci.
Voilà au moins un réflexe
qu'il n'avait pas perdu ! Les copies
attendaient
Les professeurs,
tout à fait humains ceux-là,
étaient déjà
présents, se partageant l'estrade
de cet amphithéâtre
au confort bien plus spartiate que
les couloirs. A la craie blanche,
avait été écrit
sur le tableau les diverses consignes
à respecter : pas de portables,
pas de sacs, pas de chinois à
emporter
Cinq heures de diète
sur tous les plans, ça ne
serait pas aisé. Les autres
étudiants, déjà
la tête penchée sur
leurs copies, avaient pour la plupart
visiblement déjà pris
leurs illères. Ils
étaient environ trois cents
disposés à travers
tout l'hémicycle. Cette épreuve
s'annonçait d'ores et déjà
particulièrement longue à
endurer
Enfin, cela devrait
lui laisser par contre largement
le temps de ruminer ses sinistres
pensées du moment. Car il
n'avait certainement rien à
espérer du sujet. Il lui
était déjà
arrivé de manquer six jours,
mais six mois
" Très bien, chers étudiants,
mesdemoiselles et messieurs ! fit
le professeur Lepage, un grand bonhomme
efflanqué qui devait avoir
plus de quarante ans et ne parvenait
toujours pas à faire mieux
que d'être chargé des
Travaux Dirigés. Nous allons
vous distribuer les sujets ! Bien
entendu, pas un bruit à partir
de maintenant. Vous devez attendre
au moins une heure avant de décider
de partir. Ou d'abandonner devrais-je
plutôt dire dans ce cas, précisa-t-il
avec un mince sourire qui n'avait
rien d'amical. Je compte sur votre
coopération et vous souhaite
bonne chance !
- Bonne chance à tous ! "
ajoutèrent en chur
ses trois collègues, qu'Archibald
n'avait encore jamais vus, ce qui
n'était pas pour le rassurer
sur ses chances de parvenir à
éviter le zéro éliminatoire.
Si même les professeurs ne
lui disaient plus rien, qu'est-ce
que cela pouvait être de leurs
cours !
Les quatre subordonnés à
la surveillance s'éparpillèrent
à travers la salle, selon
un parcours bien précis qui
ne pouvait être dévié,
répandant de part et d'autre
de l'amphithéâtre leur
feuille plus terrible que des lettres
de cachet. D'ailleurs, en prévision
de ce qui l'attendait selon lui,
le jeune homme se contenta de grommeler
quelques syllabes indistinctes,
se refusant en tous les cas à
dire merci. Ne voulant pas regarder
encore l'intitulé du sujet,
il se contenta de lever la tête
vers ses compagnons de bagne. Il
valait mieux profiter de cela, car
ce serait sans doute la dernière
fois qu'il pourrait lever la tête
sans attirer sur lui les soupçons
les plus divers
C'était
une vue édifiante. Beaucoup
tombèrent à la lecture
de l'énoncé, les pertes
des effectifs devaient à
vue d'il atteindre le cinquième
des étudiants. Quel gâchis,
si jeunes ! Décidément,
Archibald était d'humeur
bien morbide pour son retour dans
le "vrai " monde
Si seulement il avait pu rapporter
l'un des Objets Magiques avec lui,
l'un ou l'autre aurait peut-être
pu lui être utile
Voilà
qu'il se mettait à divaguer
!
Il n'avait aucune chance que cela
se produise. Si, encore une fois,
ce dont il avait rêvé
n'était pas un simple songe,
il était rentré chez
lui les mains vides, et juste au
moment où
Mais ce n'était
peut-être pas la peine de
penser à ça maintenant.
Sans même avoir le bout des
doigts qui tremblent, il retourna
la feuille, et découvrit
finalement quel serait le sujet
sur lequel il devrait travailler
Hum
Non, pas travailler
C'était bel et bien couru
d'avance. Comment pouvait-il traiter
une dissertation sur les invasions
Hittites et leurs conséquences
commerciales en Mésopotamie
du sud ? Qu'est-ce que c'était
que cette plaisanterie ? Sa mémoire
était tellement amoindrie
par les évènements
du Monde des Contes qu'il ne se
souvenait même pas s'être
inscrit à un cours traitant
de tout cela
Son cas était
désespéré
Perdu pour perdu, avec tout de même
une petite flamme de fierté
bien peu disposée à
rendre les armes devant
les troupes véhémentes
de l'ignorance, il se lança
bille en tête dans un brouillon,
chose qu'il ne faisait jamais d'habitude.
Mais il fallait bien donner l'impression
de réfléchir, et pas
meilleur moyen pour cela que de
noircir du papier sans interruption
!
Si seulement cela avait été
le jour des épreuves optionnelles,
telle que la littérature
Fantasy ! Ah ! Même sans notes
et révisions, il aurait très
bien pu livrer une composition de
bonne facture ! Alors que là,
elle allait être sacrément
salée
Archibald en
était au stade de se gratter
la tête avec son capuchon
de stylo, mais cette tentative plus
ou moins conscience d'irrigation
du cerveau ne semblait pas parvenir
à grand chose
Il s'aperçut
alors avec désarroi qu'il
n'avait ni bouteille d'eau, ni provisions
pour tenir jusqu'au bout de l'épreuve,
tandis que certains paraissaient
vouloir se construire des murailles
de coupe-faims et de gobelets plastiques
vides arrachés aux distributeurs
En fin de compte, qu'il n'ait rien
de trop à écrire n'était
peut-être pas plus mal, cela
lui éviterait au moins de
s'évanouir pour avoir trop
sollicité ses capacités
mentales sans avoir les réserves
nécessaires
Quoique
Mais bon, un peu plus ou un peu
moins dans son cas, cela n'avait
plus vraiment d'importance en ce
jour.
Le jeune homme leva le nez en direction
des professeurs, dont deux patrouillaient
de rangs en rangs, pendant que les
deux autres se contentaient de discuter
attablés au bureau, en échangeant
sourires et coups d'il en
direction de l'hémicycle,
ce qui n'est jamais très
agréable pour un étudiant
en plein travail. On a toujours
l'impression d'être pris pour
un imbécile ou un cochon
bientôt saigné, et
vous conviendrez qu'il n'est jamais
agréable de s'imaginer transformé
en jambon, même pour un amateur
de charcuterie
Ce fut à
cet instant, pendant cette douloureuse
et pathétique inspection
de la tournure des évènements,
qu'Archibald sursauta, bien qu'il
eut entendu quelque chose de bien
plus plaisant pour le coup.
Bellérophon est revenu,
tiens
Il a toujours d'aussi
jolies petites f
La décence retient ma main
de compléter cette réflexion
cher lecteur. Qu'est-ce que c'était
encore que cela ! eut-il l'impression
de penser pour la dixième
fois de la journée. Qui avait
donc pu chuchoter de telles paroles
? Pour qu'elles parviennent jusqu'à
ses oreilles, devenues rouge vif,
il fallait que la jeune fille -
c'était une voix féminine
- se soit exprimée drôlement
fort en de pareilles circonstances,
surtout qu'il n'y avait personne
à proximité, ni devant,
ni derrière, ni à
droite, ni à gauche ! Etouffant
un raclement de gorge, et n'ayant
rien de mieux à faire pour
le moment, le jeune homme tourna
discrètement la tête
en arrière, degré
par degré, tout en conservant
un il sur sa feuille où
il n'avait rien trouvé de
mieux à faire que de rédiger
la liste de ses prochaines courses,
ce qui impliquait une certaine gymnastique
oculaire
Trois rangs derrière
lui, il y avait bien trois filles
installées sur les bancs
et possibles " coupables "
Il croisa le regard de l'une d'elle,
qui aussitôt baissa la tête
en rougissant ! Ca devait être
elle !
Ah, mince, il a fallu qu'il me
voie ! Tu es trop bête, Chloé,
remets-toi donc au travail !
Archibald sursauta cette fois comme
s'il avait mis les doigts là
où il ne fallait pas... Je
fais ici allusion à une prise
électrique, entendons-nous
bien, esprits pervers et corrompus
! Il était certain de ne
pas avoir vu ses lèvres bouger,
et elle était décidément
trop loin de lui pour qu'il l'entende
avec une telle netteté !
Est-ce que
Est-ce que
Est-ce qu'il l'avait entendu penser
? se dit-il avec incrédulité.
C'était la seule solution
pourtant qui lui apparaissait plausible,
bien que particulièrement
farfelue, ce qui allait de soit
On pourrait considérer d'une
moue critique que le jeune homme
en venait à cette conclusion
bien rapidement et avec philosophie,
mais rien n'aurait pu l'étonner
à présent, à
moins évidemment de l'annonce
d'un bon film avec Kevin Costner
dans la distribution
" Attention, vous ! fit une
voix, bien réelle celle-là.
Retournez-vous, si vous ne voulez
pas être rayé des listes
! "
Quelques têtes se relevèrent,
mais c'était bien Archibald
qui était interpellé
depuis l'autre bout de la salle,
par l'une des magisters de l'endroit,
une vieille dame à la mine
sévère, et aux lunettes
d'écaille qui lui mangeaient
le visage, qu'elle avait fort ridé
de toute façon et ne valait
sûrement pas la peine d'une
description approfondie, encore
moins ici et maintenant. Ah, décidément,
il était parti pour réussir
le grand Chelem des ennuis en tous
genres ce matin ! Sa situation avait
été trop belle pour
être vraie ! Il ne lui manquait
plus qu'une panne de stylo. Il avait
déjà celle d'inspiration
Quel jeune sot ! Et ça
passe son temps à rêvasser
au lieu d'étudier, et voilà
le résultat ! Je suis sûre
qu'il n'a pas écrit encore
une ligne correcte !
Le jeune homme frémit en
comprenant qu'il était maintenant
en train de lire les pensées
de la vieille peau ! Elles s'annonçaient
bien moins agréables que
celles de la petite Chloé,
une fille de sa promotion qu'il
ne connaissait pas à dire
vrai en dehors de son prénom
qui lui était revenu après
l'avoir entendu, mais dont il n'aurait
pas de mal à se souvenir
étant donné son penchant
pour lui, et ses fesses surtout
Si seulement il n'avait pas été
blessé, se dit-il en portant
machinalement la main à son
unique souvenir de Lord Funkadelistic,
au pansement toujours présent.
Après tout, il n'en méritait
pas mieux, autant pour lui.
Oh, non, pas ça, je vais
craquer
, fit alors son
amoureuse secrète en gémissant
intérieurement
Les
deux mains d'Archibald réapparurent
sur son bureau comme s'il avait
touché un fer à repasser
brûlant, et il se tortillait
sur son siège. La température
devenait trop chaude pour lui
Et il ne voulait pas condamner la
pauvre petite et lui faire rater
son examen, tout ça pour
s'être tripoté en public
D'autant que cela ne lui arrivait
jamais d'ordinaire, bien sûr,
en tous cas, pas à la vue
de tous, et pas de ce côté-là
! Mieux valait encore se rabattre
sur les divagations de la vieille
morue pour se refroidir les esprits.
Evidemment, elle était encore
occupée en fulminer contre
lui, ce qui démontrait une
fois de plus que les professeurs
disposent d'un certain temps libre
bien mal géré.
Il ne sait même pas quoi
faire de ses mains ! Ah, pour assister
à un cours sur deux ou parasiter
la cafétéria, il y
a du monde ! Mais il va être
bien puni, comme les autres ! Cette
bande de cloportes ! Ah, de mon
temps, pas un n'aurait été
accepté en études
supérieures, moi je vous
le dis ! Si ce n'est pas malheureux
d'être de tellement mauvaise
volonté, c'est un sujet si
simple ! Il y a juste à savoir
qu'il faut commencer par
A mesure qu'il écoutait soudainement
avec avidité ses pensées,
le jeune homme gratifiait ce professeur
aigri d'un sourire radieux aux confins
de la bêtise
Sans même
le soupçonner, l'autre était
en train de lui expliquer tout ce
qui lui fallait pour décrocher
la note maximale à cette
épreuve !
Et il suffit évidemment
d'éviter le piège
de se lancer dans une étude
comparative de la cavalerie légère
hittite avec leurs homologues
Trop de bonheur ! Archibald affichait
une stupidité sans nom sur
les moindres traits de son visage,
d'un pli faussement réfléchi
sur le front à la fossette
de son menton, mais il n'en avait
cure ! Il n'avait plus qu'à
écouter et prendre des notes
! Evidemment, le jeune homme se
garda bien de sembler tout à
coup être en proie à
une inspiration géniale,
histoire de ne pas cesser trop vite
d'agacer et retenir l'attention
de ladite prof. Au contraire, il
s'ingéniait à avoir
l'air tour à tour perdu ou
désintéressé,
perplexe ou hagard. Des expressions
faciales qu'il maîtrisait
sur le bout des doigts ou plutôt
du nez par la grâce des vertus
du chanvre
Pour une fois.
A mesure qu'il se rendait insupportable
sous les yeux de cette surveillante,
celle-ci ne pouvait s'empêcher
de débiter de A à
Z ce qu'elle était certaine
qu'il ne saurait jamais faire !
Au bout de quatre heures et trente
et une minutes très exactement,
Archibald en avait terminé,
remerciant muettement à chaque
seconde sa bienfaitrice qui s'ignorait
elle-même. Il se relut bien
plus consciencieusement qu'il ne
l'avait supposé de prime
abord - chose logique quand on pense
rendre une copie vierge - tassa
ses feuilles, plia en quatre ses
pages de brouillon multicolores,
et se leva, au grand étonnement
de beaucoup. Bien entendu, certains
avaient déjà jeté
l'éponge, estimant qu'il
était toujours plus utile
d'aller réviser pour la suite
que d'attendre jusqu'au bout pour
rien, mais la majorité des
élèves était
encore en train de peiner avec toutes
les douleurs du monde. Le jeune
homme essaya de ne pas afficher
un sourire hâbleur alors qu'il
compatissait sincèrement
avec eux pour être passé
bien près de la catastrophe.
Il choisit plutôt de se retourner
vers l'estrade.
Après tout, ce n'était
pas le moment de se casser une jambe
en dévalant les marches qu'il
avait montées le cur
gros ! Archibald réalisa
alors qu'il connaissait deux des
professeurs ! Le premier n'était
autre que monsieur Park, un enseignant
pour qui la chose la plus importante
semblait être d'arriver en
cours suffisamment imbibé
pour ne pas se rendre compte de
la médiocrité de ces
élèves, du moins était-ce
l'excuse qu'il se trouvait
Quant à l'autre
Il
s'agissait de Larry Labensky, un
étudiant un peu plus âgé
que le jeune homme, et qui aurait
dû terminer ses études
depuis deux ans en théorie.
Mais il était évident
qu'il avait choisi de prendre son
temps pour parler aimablement
Et il prenait également ses
petites amies parmi les élèves
de première année
qu'il était censé
simplement aider et superviser,
en tant qu'ancien de la faculté
Le genre à tenter de ne jamais
quitter les lieux pour profiter
de l'endroit bien plus qu'aucun
élève ne le ferait
jamais.
Autant dire qu'Archibald ne l'appréciait
pas du tout, cela se sentait aisément.
Tandis qu'il s'apprêtait à
déposer sa copie sur la pile
déjà formée,
il le regarda se préparer
à écrire quelque chose
au tableau, sans doute indiquer
combien de temps il restait, et
qu'il était interdit d'ignorer
la sonnerie à venir plus
d'une minute
Le jeune homme
se dit alors sans le quitter des
yeux que ce serait assez drôle,
s'il écrivait quelque chose
comme
Je suis vraiment un très
mauvais coup, surtout ne vous retrouvez
jamais avec moi dans un lit et encore
moins ailleurs
La stupeur d'Archibald fut tout
aussi énorme que celle de
l'assistance qui avait levé
les yeux vers le tableau en entendant
les crissements de la craie, mais
les gloussements de rire qu'ils
partagèrent tous n'avaient
rien à voir avec l'embarras
soudain et imprévu de Labensky.
Il avait réellement écrit
ce que le jeune homme avait pensé,
comme si sa main avait été
possédée à
la façon de celle de Ash
dans les deux premiers Evil Dead
! Archibald quitta ensuite la salle
en marchant à reculons, savourant
le spectacle de la confusion de
Larry, effaçant au plus vite
toute trace de ce que tout le monde
avait pris pour un aveu involontaire.
Mais il avait beau faire, la nouvelle
aurait fait le tour de l'université
avant la fin de la journée,
et sa réputation serait plombée
pour longtemps. Le jeune homme se
souvint au dernier moment, alors
qu'il allait quitter la salle, qu'il
n'avait pas signé la feuille
d'émargement, avec tous ces
rebondissements ! C'était
bien la peine d'avoir accompli tout
cela ! Repassant la première,
Archibald s'avança jusqu'aux
bureaux.
" Madame, interpella-t-il sa
protectrice du jour. Excusez-moi,
mais je crois bien que je n'ai pas
signé la feuille, là
- Ah, oui, vous ! fit-elle d'une
voix revêche, le reconnaissant,
et énervée par ce
qu'elle prenait pour une plaisanterie
stupide de son futur collègue.
Je ne suis pas sûre que cela
vous soit bien utile de toute manière,
mais tenez
se permit-elle
de commenter en lui tendant le précieux
sésame.
- Tu verras bien quand j'aurais
décroché un 16 ou
un 18 grâce à tes bons
conseils, ma vieille poule ! "
marmonna-t-il entre ses dents.
Pour le coup, elle eut l'air de
le comprendre très distinctement,
et se retrouva la bouche grande
ouverte, tel un vieux thon hors
de l'eau, bien évidemment
incapable de comprendre ce qu'il
pouvait bien vouloir dire par-là.
Qu'est-ce que ce jeune malappris
voulait lui faire croire ? Désirait-il
se rattraper aux branches ? Elle
savait pertinemment en tous cas
qu'elle ne l'avait pas vu une seule
fois durant le semestre qui venait
de s'écouler ! Encore un
bel exemple de l'assiduité
proverbiale des étudiants
en université !
Pour tout dire, le jeune homme ne
se souciait déjà plus
d'elle, cherchant d'ailleurs plutôt
à oublier son visage, ce
qui était un objectif plus
intéressant, et surtout,
salvateur. Supporter ses avis de
vieille bourrique pendant plus de
trois heures avait été
un supplice largement suffisant.
Il méritait bien sa future
note ! Archibald émergea
dans des couloirs tout à
coup pratiquement désertés
alors que midi était déjà
passé depuis une bonne demi-heure.
Les étudiants avaient dû
aller déjeuner, ou bien étaient
rentrés chez eux, contents
ou non de ce qu'ils avaient fait.
Le jeune homme marchait à
pas lents, essayant de rassembler
ses pensées, le nez en l'air,
se repérant par rapport aux
lampes ornant le plafond pour retrouver
son chemin jusqu'à la sortie
principale, les mains dans les poches,
encore une preuve que ses réflexes
revenaient peu à peu. Il
lui fallait en tous cas se rendre
à l'évidence. Il était
revenu du Monde des Contes avec
un pouvoir qui n'était pas
de son monde. En se concentrant
suffisamment, il parvenait à
lire dans l'esprit d'une personne
donnée
Et
Tout
lui revint ! Cette énigmatique
sentence du Doyen avant qu'il ne
soit entraîné dans
les étages par Miss Indrema
!
" Vous serez maintenant
plus clairvoyant, et j'espère
que cela vous aidera. Mais j'espère
que vous n'emploierez pas cela à
mauvais escient
"
avait-il dit avec une pointe d'inquiétude.
C'était cela ! Et ce que
le vieux sorcier avait voulu dire
par mauvais escient, signifiait
détourner cette nouvelle
aptitude, la retourner pour au lieu
de lire les pensées des autres,
leur renvoyer les siennes ! Tant
qu'il n'en abusait pas à
tors et à travers, tant qu'il
ne violait l'intimité de
quiconque, ou réservait tout
cela à des gens comme Labensky,
ce n'était pas bien méchant
Contrairement à la cruelle
vision de Kate à moins de
cinquante pas de lui, dans le hall
de la faculté, sa serviette
tournoyant autour d'elle alors qu'elle
tourbillonnait elle-même dans
les bras de ce maudit Brandon. Mais
qu'est-ce qu'il venait donc faire
ici celui-là ! Autour d'eux,
les élèves, les professeurs,
ou les simples employés de
l'université allaient et
venaient, sans leur accorder plus
d'un coup d'il tout au mieux.
Mais pas Archibald
Rien que
le voir tenir la jeune fille par
la taille lui donnait envie de le
rendre manchot, voire plus, mais
tout de même, nous sommes
lus par de jeunes lecteurs, il ne
s'agit pas de surenchérir
sans interruption dans le graveleux,
n'est-il pas...
Archibald rasa les murs, décidé
à sortir sans se faire remarquer,
mais contraignant ceux qu'il croisait
à se détourner. Ah,
cette vision le dégoûtait
jusqu'à la nausée.
Lui qui croyait avoir réussi
à inverser la tendance, avant
que la jeune fille et son nouveau
petit ami ne lui remémorent
maintenant qu'elle avait pour sa
part totalement oublié leurs
aventures féeriques, dans
tous les sens du terme ! Il les
entendait par contre, à mesure
qu'il se rapprochait pour les contourner,
beaucoup trop distinctement à
son goût.
" Tu es venue me chercher ?
Fallait pas ! Comme c'est attentionné
!
- Mais non, c'est tout à
fait normal.
- Tu es vraiment trop gentil
Embrasse-moi
"
Non ! Pas de ça ici,
devant lui, pensa très fort
l'unique spectateur de la représentation,
livide. C'était vraiment
beaucoup plus qu'il n'était
en état de supporter avec
cette journée déjà
bien éprouvante, même
si c'était pour disparaître
aussitôt à l'abri des
portes et se retrouver à
l'air libre, loin de cette atmosphère
tout à coup des plus étouffantes
Si seulement
Si seulement
Archibald se prit brusquement d'un
véritable accès de
cette jalousie qu'il n'avait admise
qu'à demi-mots, toute son
attention concentrée sur
le dénommé Brandon,
dont les lèvres évidemment
putrides se rapprochaient trop de
celles de Kate pour qu'il puisse
recouvrer un quelconque semblant
de calme
Le jeune homme ne
prononça pas un seul mot,
et certainement pas par peur d'être
entendu. Non, fronçant les
sourcils, il choisit plutôt
de projeter dans l'esprit de Brandon
une image des plus répugnantes
qu'il ne serait pas de bon ton de
rapporter ici, car il pouvait parfois
être remarquablement dégoûtant.
On trouvait vraiment de tout sur
Internet
Mais en tous les
cas, ce fut très efficace
! Juste avant qu'il ne soit trop
tard pour préserver la pureté
de la jeune fille, du moins selon
ses propres critères, l'autre
eut un mouvement de recul indéniable.
" Quelque chose ne va pas ?
lui demanda Kate.
- Non, je, c'est que
Je
", bredouilla la grande asperge.
Rien, rien, se reprit-il.
Archibald n'apprécia pas
du tout le sourire que lui lança
la jeune fille, et encore moins
la seconde tentative de son benêt
de service
Bien mal lui en
pris
Le jeune homme récidiva,
se dissimulant dans le même
temps derrière un pilier,
histoire de ne pas attirer le moindre
soupçon. C'était peut-être
inutile, si Kate ne se souvenait
vraiment de rien, mais on ne sait
jamais
Brandon se redressa
cette fois droit comme un piquet,
pantois, se passant une main sur
le visage comme s'il s'était
trouvé au contact d'une méduse.
Il devait se demander pourquoi le
fait de vouloir embrasser la jeune
fille lui faisait tout à
coup aussitôt penser à
Evidemment, Archibald jubilait.
Après une troisième,
puis une quatrième tentative,
quand bien même Kate ne s'était
pas énervée mais était
tout de même de plus en plus
perplexe, Brandon décida
d'arrêter. Il ne parvenait
pas à faire autre chose que
de détourner la tête
au dernier moment, incapable de
se dominer ! Sorcellerie ! Le cadre
supérieur n'avait aucune
envie d'attirer l'attention et les
moqueries face à de petits
gamins à peine sortie de
la puberté !
" Ecoute, Kate, je suis désolé,
finit-il par lui dire. Mais
Je ne me sens pas très bien,
je te prie de m'excuser. Oh, je
n'ai plus le temps, j'ai un rendez-vous
dans 20 minutes ! " s'esquiva-t-il
avec un coup d'il trop bref
à sa montre pour avoir vu
quoi que ce soit.
Et sans même attendre sa réponse,
desserrant son nud de cravate
qui le serrait tout à coup
terriblement, Brandon fut le premier
à sortir de l'enceinte de
la faculté, bien avant que
le jeune homme ne lui emboîte
le pas. Après avoir observé
Kate, interdite, pendant près
d'une minute, Archibald se décida
à quitter à son tour
l'établissement, et rentrer
chez lui prendre un repos bien mérité.
Au passage, il se mit cette fois
bien en évidence, saluant
aimablement la jeune fille, avec
un grand sourire. Kate ne broncha
pas, mais ne se mit pas en colère,
ni se détourna. C'était
toujours ça
Le jeune
homme rentra chez lui à pieds,
se déchaussa, et se coucha
immédiatement. Il dormit
une dizaine d'heures d'une traite.
Il allait avoir fort à faire
dans les jours à venir, et
il ne pensait pas forcément
à ses partiels
Pendant une semaine entière,
il suivit la jeune fille autant
qu'il le put, ce qui n'était
tout de même pas trop compliqué
pour lui étant donné
que son emploi du temps n'était
guère différent de
celui d'Archibald, si ce n'était
pour une question d'options. Plusieurs
fois, il se retrouva même
dans la même salle qu'elle
pour passer un examen, ce qui était
de loin le schéma le plus
pénible. Il ne la perdait
pas de vue ensuite, passant de couloir
en couloir, de rue en rue
Jamais il ne se montra, et jamais
il n'osa lire dans les pensées
de Kate, encore moins lui imposer
les siennes, qui parfois prenaient
un tour parfaitement inconvenant
pour une jeune fille de bonne famille
Par contre, à peine apercevait-il
la silhouette de Brandon qu'il s'en
donnait à cur joie
! L'autre dût traverser l'une
des pires semaines de son existence.
Au moindre geste tendre à
l'intention de la jeune fille, il
était pris de tremblements,
de sueurs froides, ou de toutes
sortes de symptômes que l'on
peut avoir en venant de connaître
une peur bleue. Archibald avait
commencé par varier les visions
d'horreur qu'il lui imposait, avec
un humour très particulier.
Mais lorsque vous donnez l'impression
d'être sur le point de vomir
à chaque fois que votre petite
amie vous demande de l'embrasser,
il y a du souci à se faire
C'était le cas pour Brandon.
D'autant plus que le jeune homme
avait décidé d'employer
son talent dans les deux sens, stimulant
positivement l'esprit de Brandon
lorsque celui-ci posait les yeux
sur une autre fille au moyen d'images
beaucoup plus évocatrices.
Archibald pouvait pour cela puiser
dans une bibliothèque de
scènes obscènes dont
nous tairons la provenance, mais
dont lui se souvenait parfaitement
La fin des partiels, tous plus ou
moins correctement négociés
par le jeune homme, sonna le glas
de la parenthèse Brandon.
Il y passa ses journées entières,
y trouvant un passe-temps qui en
valait bien un autre, si ce n'était
l'inconfort de se promener tout
le temps en fronçant les
sourcils. Bientôt, l'autre
ne pouvait plus faire un pas dans
la rue sans avoir l'air de vouloir
se jeter sur toutes les femmes qu'il
croisait, Archibald prenant soin
de ne pas faire de différence
dans ses cibles, qu'elles aient
vingt ou cinquante ans
Bien
entendu, Brandon n'en était
pas très satisfait, lui,
surtout quand la situation avec
Kate était bien loin de s'améliorer,
en sens inverse. Très cartésien,
le jeune cadre dynamique ne chercha
pas très longtemps la raison
de tout cela, décidant que
la jeune fille devait être
responsable : sans aucun doute n'était-elle
pas faite pour lui. Ils étaient
vraisemblablement incompatibles,
Kate ayant même une mauvaise
influence sur lui. Oh ! Elle était
jolie, gentille, et plutôt
intelligente, mais Brandon devait
se rendre à l'évidence,
il n'en était pas amoureux.
Son dégoût croissant
à son égard, ainsi
que son attirance pour les autres
femmes, toutes les autres femmes
qu'il croisait dans les rues ou
les magasins ne pouvaient signifier
que cela
La rupture préparée
méthodiquement eut lieu dans
l'entrée de la faculté,
à l'endroit même où
Archibald les avait vus la première
fois enlacés. Lui-même
était caché derrière
un autre pilier, beaucoup plus heureux
que lors de leur précédente
entrevue. Cette fois, il n'aurait
pas envie de siffler à la
fin de la représentation,
et encore moins de lancer des tomates
pourries sur le premier rôle
masculin
" Ecoute, Kate, ça ne
peut plus durer comme cela entre
nous
Je sais que je vais te
faire souffrir, commença
l'autre.
- Quel imbécile, grogna le
jeune homme. Non mais, pour qui
se prend-il à faire des phrases
comme ça ? "
La jeune fille ne semblait pas déconfite
outre mesure. Quinze jours à
ce régime avait dû
commencer à faire leur effet
sur elle aussi. Et Archibald était
convaincu qu'elle ne devait pas
apprécier plus que cela le
discours pompeux de monsieur le
détaché au commerce
international. Ce n'était
pas dans sa nature. Elle avait beau
être bien plus terre-à-terre
que lui parfois, elle aimait rêver.
Et ce Brandon ne lui offrait rien
de tout cela.
" Très bien, Brandon,
tu as sans doute raison
Mieux
vaut que cela se termine comme ça
,
répondit-il d'une voix placide.
- Je savais que ce serait dur, sois
forte, continuait l'autre. Quoi
? C'est tout ? s'étrangla-t-il,
comme offusqué.
- Comment ça ? Tu t'attendais
à ce que je me jette à
tes pieds en larmes peut-être
?
- Mais je
Je
Ah, vous
êtes bien toutes les mêmes,
vous les sales gamines de vingt
ans !
- Pour information, j'en ai vingt
deux ! " lui rétorqua-t-elle
avec un sourire narquois.
Brandon ne le vit pas, se contenant
de ses paroles, tandis qu'il dévalait
les marches du perron de l'entrée
principale de la faculté,
et s'apprêtait à rejoindre
son lieu de travail
Comme
souvent, le jeune homme laissa quant
à lui passer une minute,
puis sortit de sa cachette, après
que de toute façon il ait
attiré quelques regards étranges
sur lui. On ne se cache pas derrière
un pilier sans attirer l'attention
de quelqu'un à un moment
ou un autre, car après tout,
il n'y a rien à faire de
bien palpitant dans cette position,
à moins de s'y adosser pour
lire, mais Archibald avait autre
chose à faire que penser
à emporter de la lecture...
Les bras ballants, la démarche
pataude, il s'avança jusqu'à
Kate
" Bonjour, Archibald, lui fit-elle
sans se tourner pour lui faire face,
les yeux toujours dans le vague,
devant elle
- Salut Kate
Je n'ai pas pu
m'empêcher de
- Ton poteau était suffisamment
confortable, j'espère ? lui
demanda-t-elle alors tout de go,
mais avec une pointe d'amusement
qui rassura immédiatement
le jeune homme, qui s'était
senti tout à coup en panique.
- Ma foi, pour ce que je voulais
en faire
Je ne suis pas un
toutou, alors finalement, j'ai préféré
aller aux toilettes
"
La jeune fille pouffa. Décidément,
c'était à la fois
mieux ou moins bien. Archibald sourit
comme un nigaud, mais ce n'était
pas cela qui l'inquiétait.
Elle lui faisait décidément
trop d'effet. Il fallait qu'il le
lui dise, sinon, cela allait devenir
de plus en plus alambiqué
pour lui
" Tes examens sont finis, à
toi aussi ? lui demanda-t-il, bien
qu'il connusse pertinemment la réponse.
- Oui, et elle se tourna pour la
première fois vers lui, droit
dans les yeux.
- Tu veux
Enfin
Est-ce
que tu voudrais que
- Oui ?
- Non, mais je pense être
assez clair
Euh
Je me
demandais si tu voudrais venir avec
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