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eux
jours passèrent. Au soir du second, alors que les rayons de soleil du crépuscule
faisaient briller les pépites d'amande des murs d'enceinte du château du roi Nougat,
une grande ombre apparut et engloutit la forteresse royale. C'était un zeppelin,
au premier abord de même allure que les énormes engins qui sillonnaient le ciel
des années 20... Mais il n'avait rien d'un vestige de ces temps révolus, au contraire
! Son ballon à lui seul aussi gros qu'un Boeing 747, sa carcasse métallique équipée
d'énormes hélices lui étant solidement liée, il s'élevait dans les airs, lent,
mais imperturbable. Rien ne semblait pouvoir entraver sa montée vers les étoiles,
joyau d'onyx scintillant. Sur sa coque, des lettres rubis faisaient briller de
mille feux le nom du navire amiral de Lord Funkadelistic : le Requiem.
La figure de proue qui l'ornait ressemblait plus à une horrible gargouille déployant
des ailes de chauve-souris qu'à une sirène élancée... Il n'y avait pas un bruit
tout autour de l'aire de décollage, ce n'était que tristesse et désolation de
tous côtés. Voilà ce que l'Ennemi de la Terre de Féerie comme de son propre monde
d'origine laissait derrière lui. Mais voilà ce qu'il désirait plus que tout. Même
les membres de son équipage - de l'expérimenté timonier au dernier des mousses
- oeuvraient en silence, exécutant les manœuvres qu'il exigeait d'eux, obéissant
sans réfléchir. Pas un seul d'entre eux n'osaient le regarder dans les yeux, car
tous le craignaient, quand bien même il n'avait jamais eu un mot plus haut que l'autre
à leur égard. Pendant que le zeppelin se hissait peu à peu au-dessus de la plus
haute tour du château, les centaines de corbeaux qui avaient assuré sa garde se
séparèrent et disparurent dans toutes les directions en nuées silencieuses, prêtes
à tout ravager sur leur passage. Paré d'une somptueuse livrée de velours noir
et argent, rehaussée de motifs améthyste, Lord Funkadelistic descendait presque
en sautillant les escaliers qui le menaient à ses appartements, après qu'il eut
fait part de ses ultimes recommandations quant au cap qu'il souhaitait prendre
dans sa course à la destruction. Il avait à faire pendant la durée du voyage.
Et il comptait tout d'abord se préoccuper une fois de plus des Sept Objets Magiques
des Contes qu'il avait dérobés à leurs possesseurs. Hors de question de les abandonner
derrière lui même pour un moment, quelle que soit la protection dont il les garantirait.
L'Ennemi n'était rassuré que lorsqu'il les savait à proximité. Il ne commettrait
pas l'erreur de se montrer négligeant ! Combien de fois, dans des films ou des
romans, il avait assisté avec fureur à la chute du grand méchant génie du mal
de l'histoire, tout juste bon à perdre à la fin pour s'être montrer trop confiant
ou avoir sous-estimé ses adversaires ! Lord Funkadelistic ne comptait pas offrir
ce genre de petits plaisirs à ses opposants ! Mais il devait bien reconnaître
qu'il n'aurait certainement pas été aussi assidu quant à la surveillance de ceux-ci
si le Doyen de la Faculté des Sciences Humaines n'était pas allé chercher dans
son monde Archibald Bellérophon, sous le fallacieux prétexte d'en faire l'un de
ses enseignants. En vérité, il désirait sans aucun doute tenter de réussir là
où il avait échoué avec lui, le vieux hibou ! Toutefois, si Lord Funkadelistic
avait pu être inquiet quelques jours en découvrant le caractère déjanté et surtout
imprévisible de Bellérophon, il avait bien vite recouvré toute sa sérénité. Il
avait suffit de profiter des tensions que son compatriote créait de lui-même,
de les exacerber comme par l'intermédiaire du Prince Charmant, ou bien entendu,
de découvrir quel était son point faible. Kate... D'un doigt, il remonta ses petites
lunettes rondes qui glissaient une fois de plus sur l'arête de son nez aquilin,
un sourire carnassier sur les lèvres. Devant lui, au bout d'une coursive étroite
plongée dans une froide pénombre, une porte blindée l'attendait. Elle s'ouvrit
devant lui sans qu'il ait besoin de poser la main sur le loquet, mais elle n'aurait
fait cela que pour lui. Derrière était caché le butin de ses forfaits, qui
n'avaient aucun rapport avec Wanadoo ou Liberty Surf... Les mains croisées dans
le dos, le port altier, Lord Funkadelistic entra sans se retourner. Aussitôt,
des myriades de bougies s'allumèrent, l'encerclant. Puis, sans attendre, leurs
lumières se teintèrent d'émeraude, comme lorsque l'on jette du sel dans les flammes,
mais Lord Funkadelistic ne s'était bien entendu pas donné cette peine. Rapidement,
leurs lueurs décrurent, devenant plus sombres, changeantes, comme les profondeurs
d'un marais au petit matin. Baigné de cette ambiance fantomatique, l'Ennemi se
sentait des plus à l'aise. D'un geste désinvolte, il se pencha en avant, et
enleva le drap râpé qui recouvrait... Le Miroir Magique, qu'il avait volé à cette
stupide reine jalouse de Blanche-Neige. Lord Funkadelistic ne l'avait pas ménagé.
Car cet objet magique n'avait de prime abord pas voulu se plier aux exigences
de son nouveau propriétaire, essayant de l'induire en erreur, voir de garder le
silence. Mais Lord Funkadelistic ne comptait pas supporter ses humeurs bien longtemps,
et il n'avait pas tardé à le dépouiller de sa bordure dorée, le laissant nu, simple
ovale de verre poli. Humilié de la sorte, le Miroir Magique avait vu tous ses
espoirs de fronde être brisés en mille morceaux...La seule raison pour laquelle
l'Ennemi ne l'avait pas déjà fendu en deux tenait aux services qu'il était capable
de lui rendre, et qu'il n'était plus en position de lui refuser... " Miroir,
mon beau Miroir, murmura Lord Funkadelistic avec une ironie amusée. Dis-moi ce
que je veux savoir... - Et que voulez-vous savoir ? répondit le miroir, des
vaguelettes argentées ridant sa surface. - Et que voulez-vous savoir... ? Il
me semble que tu as oublié quelque chose... - Et que voulez-vous savoir, maître
? articula le miroir avec une déférence à l'évidence faussée. - Voilà qui
est mieux, acquiesça distraitement l'Ennemi. Tu sais que je n'aime pas cette attitude
rebelle... Tu pourrais en payer les pots cassés... - Je suis un Miroir Magique,
pas une vulgaire psyché ! J'ai tout de même quelques particularités ! Je ne suis
pas du verre dont on fait les miroirs de poche ! - Oh, mais qu'entends-je
? Est-ce que tu tenterais de t'opposer à nouveau à moi ? Je pensais que tu avais
compris les précédentes leçons, répliqua sèchement Lord Funkadelistic, qui avait
perdu désormais l'habitude que l'on ne fasse pas ce qu'il ordonne dans la seconde.
- Bien sûr que non... ", fit en rechignant le Miroir. Il ne se rappelait pour
sa part que trop bien du sort qu'avait connu la Lampe et son Génie. Lord Funkadelistic
avait tellement bien manœuvré qu'il était parvenu à demander pour son premier
vœu qu'il puisse en faire autant qu'il le voulait, coupant court à la règle de
trois. Ensuite, il avait demandé tout ce qui lui manquait pour mettre en action
ses plans de conquête, sa dernière facétie ayant été ce zeppelin. Il puisait à
cette corne d'abondance sans retenue aucune, et le Génie en était pour ses frais,
ne trouvant plus le temps de dormir, toujours à devoir réaliser tel ou tel vœu,
sans une minute de répit. Pour autant, l'Ennemi n'avait jamais cédé à la facilité
et exigé des douceurs abracadabrantes comme seul le grand gagnant d'un Loto à
dix millions d'Euros peut avoir l'envie de se payer, une Ferrari ou un yacht mouillant
à Monaco les deux tiers de l'année... Cela était également avant tout une question
pratique. On ne conquiert pas deux mondes au volant d'une Ferrari ou à la barre
d'un navire. " Ah, tout de même, je constate que tu reviens à la raison. Me
diras-tu ce que je veux savoir alors ? - Evidemment... Maître. - Dans ce
cas, montre-moi ce que sont en train de faire mes ennemis. Et vite. Tu m'as déjà
fait perdre assez de temps comme cela. - Vos désirs sont des ordres. Mais...
lesquels ? - Ah... Bellérophon... Montre-moi ce qu'est en train de faire Bellérophon
! " choisit Lord Funkadelistic en se massant les tempes sous l'action de la nervosité
qui montait tout à coup en lui. Le miroir n'ajouta pas un mot, mais se troubla
un instant, le reflet de l'Ennemi disparaissant dans les profondeurs d'un étang
de moire. Puis, ce fut le visage d'Archibald qui apparut à la place du sien, l'air
fatigué, ses courts cheveux aux reflets blonds trouvant malgré tout le moyen de
se répandre en épis. Il n'avait certainement pas beaucoup dormi depuis la fête
gâchée qui aurait dû célébrer les réjouissances accompagnant le réveil de la Belle
au Bois Dormant. Mais de son côté, Lord Funkadelistic n'avait pas eu de temps
à lui consacrer, d'une part car il était confiant quant au fait que cela ne lui
serait d'aucune utilité, et d'autre part parce qu'il lui fallait faire courber
la tête une bonne fois pour toutes au Roi Nougat. Bellérophon n'était qu'un participant
imprévu qui ne pouvait changer quoi que ce soit à ce qu'il avait élaboré depuis
longtemps maintenant. " Où se trouve-t-il ? Qu'est-ce donc ? " Lord Funkadelistic
n'arrivait pas à saisir ce qu'il voyait. Son compatriote d'exil semblait être
en proie à une grande douleur, tandis qu'il serrait les dents et que la sueur
perlait sur son front. De seconde en seconde, il devenait plus rouge, plissant
les yeux, ahanant. Que lui arrivait-il donc ? Est-ce qu'il avait été blessé ?
S'entraînait-il durement en espérant le provoquer en duel épée en main lorsqu'ils
se retrouveraient face à face à nouveau ? Tentait-il de maîtriser une arcane secrète
? Ce n'était absolument pas cela. Il le comprit enfin lorsque l'une des mains
du jeune homme apparut dans son champ de vision, tenant fermement un rouleau de
papier de couleur rose. Lord Funkadelistic ne put réprimer un mouvement de recul
à cette horrible évocation. " Miroir, vite, cache-moi cela ! s'étrangla-t-il
à moitié. - Vous en êtes bien sûr, ô mon maître ? s'enquit l'objet magique
avec une brusque sollicitude qui lui était jusque là étrangère. Je croyais que
vous désiriez voir Archibald Bellérophon ? Je peux me rapprocher, si vous le désirez
? - Ne plaisante pas ! glapit encore Lord Funkadelistic, dissimulant ses yeux
d'un revers de main. C'est un spectacle répugnant ! Vas-tu obéir, imbécile ! Je
ne veux pas avoir à supporter ça plus longtemps ! C'est au-dessus de mes forces
! - Je ne comprends pas... Qu'y a-t-il de si... - Obéis ! " rugit Lord Funkadelistic,
frappant la commode sur laquelle reposait le miroir d'un poing serré. - Voilà,
voilà ! Vous avez de la chance que je ne retranscrive pas les odeurs... - Ah
oui ? Mais toi, tu as de la chance que je ne te détruise pas sur-le-champ !
- Je n'ai fait que faire ce que vous m'aviez demandé, maître, fit le miroir d'une
toute petite voix, sentant que cette provocation supplémentaire avec la complicité
fortuite d'Archibald Bellérophon courrait le risque d'être celle de trop.
- Et tu t'es bien gardé de te dépêcher d'ôter de ma vue cette espèce d'imbécile
! " tempêtait Lord Funkadelistic, frémissant encore à cause de ce qu'il avait
vu, et même entendu avec les terribles mots du jeune homme. Je n'ai plus
assez de papier ! Vite, un autre rouleau ! De quoi cauchemarder pour un
esprit faible... " C'est mon dernier avertissement, que je ne t'y reprenne
plus ! Maudit soit ce Bellérophon ! Je n'ai absolument pas pu avoir la moindre
idée de ce qu'il est en train de faire ! - Sans vouloir vous vexer, ô maître,
il me semble que c'était assez... clair, si je puis dire... - Mais je ne parlais
pas de cela ! se récria Lord Funkadelistic, se pinçant le nez de dégoût. Que peut-il
bien faire depuis deux jours... Tu es vraiment inutile ! J'en saurais plus si j'avais
envoyé Jay en reconnaissance, tança-t-il le miroir, en faisant référence à son
faucon au blanc plumage. Tu as décidément de la chance que j'ai eu besoin de lui
ailleurs... - Votre adversaire semble avoir des problèmes intestinaux..., tenta
d'analyser le Miroir. - Permets-toi encore une seule de ses réflexions pseudo-comiques,
et je te passe par-dessus bord... " le prévint Lord Funkadelistic d'une voix si
froide qu'il n'était point nécessaire d'ajouter s'il avait été suffisamment explicite
ou pas. - Mais... - Il suffit ! Si tu ne peux rien me montrer de plus
intéressant concernant Bellérophon, alors, montre-moi où se trouve actuellement
le Doyen... Non ! Mieux..., changea d'avis l'Ennemi en souriant. Contacte le Prince
Charmant. Je suis sûr que cet idiot aura des choses à me dire... - Qu'il en
soit fait ainsi. " Il ne fallut qu'une poignée de secondes de plus pour que
la surface du miroir ne se trouble à nouveau, puis que se matérialise cette fois
un tout autre visage que celui d'Archibald. Le Prince Charmant apparut dans cette
lucarne magique, tandis qu'il était visiblement en train de marcher d'un pas mesuré
dans un sentier forestier. " Charmant ! " fit Lord Funkadelistic. Mais
le prince n'était pas en mesure de le voir en retour, et l'Ennemi le vit donner
des coups d'œil indécis devant et derrière lui, comme s'il n'était pas sûr d'avoir
vraiment entendu qu'on l'appelait, surtout par son seul prénom. " Triste pantin,
c'est moi, Funkadelistic ! rajouta celui-ci. Pas la peine de te tordre le cou
comme une autruche, je ne suis pas caché dans les fourrés ! leva-t-il les yeux
au ciel. Contente-toi de continuer à marcher comme si de rien n'était. - Très
bien, obtempéra sans plus attendre Charmant, baissant instinctivement le regard
sur ses chausses. - Alors, mon ami, reprit Lord Funkadelistic, plus posé.
Comment vas-tu ? Es-tu satisfait de mon petit cadeau ? " Si l'Ennemi était
de nouveau des plus naturels, le prince paraissait pratiquement souffrant. Il
fit mine de répondre, mais à peine eut-il ouvert la bouche qu'il disparut quelques
instants du miroir, tandis qu'une ribambelle d'élèves lui passaient devant en
courant. " Je vois que tu es en excursion... - Non, non, c'est juste que
le Doyen a décidé de faire évacuer certains d'entre nous pour... " Charmant
s'arrêta net, réalisant qu'il avait encore révélé des informations secrètes à
son ancien camarade sans même qu'il ait à le lui demander. " Je t'en prie,
continue ! l'encouragea celui-ci d'un ton moqueur, presque insultant. Mais attends
une seconde, répond plutôt à ma première question... Mon petit coup de pouce t'a
aidé ? - Oui, oui, fit gauchement le prince, esquissant un demi-sourire.
- Est-ce que tu as pu enfin découvrir les délices fleuries d'Indrema ? plaisantait
Lord Funkadelistic, goûtant avec contentement le malaise de Charmant face à sa
curiosité que d'aucun aurait jugée déplacée. - C'est à dire... Je ne sais pas
si je peux... - Allons ! Monsieur le grand séducteur, ne soyez pas modeste !
se jouait-il de lui. Est-ce qu'elle s'est montrée à la hauteur de tes attentes
? Est-ce que ses lèvres étaient suffisamment douces ? - Je ne l'ai même pas
embrassé, si vous... Si tu veux tout savoir, lui apprit en rechignant le prince.
- Eh bien, il faut croire que tu aimes faire durer le plaisir... Je ne comprendrais
jamais ça, soupira Lord Funkadelistic. Ce qu'on peut avoir, on le prend, c'est
pourtant évident. Bon, toujours est-il que tu me dois quelque chose... N'est-ce
pas ? poursuivit-il avec mesure, ne laissant en réalité place à aucune contestation.
Quand bien même, elle n'est pas encore dans ton lit, je vous ai vus tous les deux
lorsque je suis venu vous saluer durant votre petite sauterie. Tu ne devrais plus
attendre bien longtemps avant d'obtenir ce que tu recherches avec tant d'ardeur...
Et de médiocrité..., conclut-il en baissant à peine la voix. Quoi qu'il en soit...
Est-ce que Bellérophon est avec vous ? - Non... Plus depuis ce matin en tous
cas, s'entendit révéler Charmant. Il est parti sans prévenir, croyais-je, et puis,
quand je m'en suis plaint au Doyen, il m'a fait comprendre que c'était prévu...,
continua-t-il, penaud. Mais je ne sais pas du tout ce qu'il peut être en train
de faire pour le moment ! s'empressa-t-il de préciser, comme pour signifier qu'il
ne pouvait en dire plus. - Je ne le sais malheureusement que trop..., lui répondit
Lord Funkadelistic avec une grimace de répulsion. - Pardon ? - Rien, rien,
cela ne te concerne pas, fit-il, ô combien méprisant. Dis-m'en plus ! Qu'est-ce
qu'il se complote de par chez vous ? Qui est en route avec Bellérophon ? Pour
où ? Je crois avoir été clair, Charmant. Tu ne peux pas te contenter de si peu
pour me satisfaire, le sermonna sèchement Lord Funkadelistic. Qu'est-ce que tu
attends ? A l'époque, tu marmonnais toujours tout seul, à te demander si ta coiffure
était à la dernière mode ou si ta dernière chemise n'avait pas de plis malencontreux.
Tu n'as pas changé d'après ce que j'ai pu voir. Alors, personne ne se souciera
de te voir parler tout seul ! De quoi as-tu donc peur ? - Je... Je n'ai pas
peur ! s'indigna gauchement le prince. C'est faux, c'est complètement faux !
- Très bien, comme tu voudras. Mais réponds-moi. - Lacyon est avec Bellérophon,
Barbe Bleue aussi. Mi... Indrema, s'y reprit-il à deux fois, voulait le suivre aussi,
mais... Finalement... Elle a décidé de rester avec nous. - Avec toi, tu devrais
dire. Douterais-tu encore des vertus du présent que je t'ai fait ? J'en serais
profondément contrit, fit Lord Funkadelistic d'un ton affecté. Est-ce que Bellérophon
est seulement accompagné de deux autres professeurs ? - Oui... C'est tout. Les
autres sont avec nous, et les élèves. - Même ces misérables de la Faculté
des Sciences Féeriques ? Il faut croire qu'ils ont fini par vous prendre au sérieux.
- Qu'est-ce que... Qu'est-ce que tu veux dire par là ? - Ne te fais pas plus
stupide que tu l'es, maugréa l'Ennemi, visiblement navré de devoir converser plus
avant avec Charmant. Tu sais très bien que l'autre pôle de la Tour vous méprise
depuis le début, vous et vos élèves. Toutefois, on dirait que la perspective de
se faire écraser les a fait réfléchir. Mais pourquoi êtes-vous à pieds ? Et où
allez-vous ? - Je ne sais pas où nous allons. Le Doyen a refusé de me le dire...,
expliqua le prince. Bellérophon lui a dit qu'il pensait qu'il y avait un... traître...
- Bien sûr qu'il y en a un, toi ! Te serais-tu fait remarquer ? Ce que je t'ai
réclamé n'a pourtant rien de bien difficile. Tu n'as même pas à espionner, simplement
écouter ce qu'on te dit et me le rapporter ! " Que Bellérophon ait pu deviner
la présence d'un délateur qu'il devait sans doute soupçonner être Charmant étant
donné leur antipathie respective le contrariait. Décidément, même lorsqu'il se
trouvait au loin, il parvenait à lui causer des problèmes d'une façon ou d'une
autre. S'il ne s'agissait que de venir le troubler par des visions incongrues,
c'était supportable, mais il recommençait à être dérangeant... Il en allait tout
autrement. Cependant, Lord Funkadelistic était bien conscient de tout cela, en
particulier depuis qu'il avait enlevé Kate. Tout était calculé. Il suffisait de
rendre prévisible les actions du seul de ses adversaires à ne pas l'être à l'origine.
" Ne me fais pas me répéter, s'en prit-il encore au prince. Pourquoi est-ce que
vous cheminez à pieds ? Est-ce que le prestige de la Tour a décru au point que
vous ne puissiez plus vous payer des chevaux ? - Question de discrétion. Pour
ma part, j'avais bien commandé un nouveau carrosse, mais... Bellérophon l'a réquisitionné,
confia Charmant, honteux. - Et tu n'as même pas eu ton mot à dire. Comme à
l'accoutumée... - Ah, il a parlé d'escrime aussi ! voulut-il se rattraper, trop
courroucé contre Archibald pour se soucier des confidences. - De l'escrime
? répéta l'Ennemi, un soupçon d'inquiétude passant sur son visage osseux. Il a
fait de l'escrime ? Combien de temps ? - Il paraissait très fier de lui lorsqu'il
a parlé de trois... mois. - Trois mois ! L'imbécile ! Très bien ! Je me contenterai
de cela pour le moment. " Lord Funkadelistic s'en retourna, jetant négligemment
le drap qui recouvrait le miroir sur celui-ci, étouffant toute protestation. Ses
lourdes bottes ferrées claquaient sur le sol dans une litanie des plus inexorables
de couloir désert en escaliers abandonnés... Il était seul à occuper toute la nacelle,
ses hommes d'équipages travaillant, mangeant, et dormant sur le pont. Seul
avec Kate.
Si Archibald avait été d'humeur plus joyeuse,
il aurait considéré qu'il s'amusait comme un petit fou à piloter le carrosse Vanquish,
injection douze bûches, dernier modèle de la célèbre marque Martin Aston,
toujours sur la brèche pour vous proposer les véhicules les plus confortables
et les plus performants. Mais ce n'était pas vraiment le cas. Pourtant... Assis
le dos bien calé dans une banquette en cuir de vachette, il n'avait qu'à se soucier
du manche à balai, tous les rafraîchissements qu'il pouvait souhaiter à portée
de main. Malheureusement pour lui, il lui fallait en conserver une de libre pour
repousser périodiquement les assauts de la fée Lacyon, qui ne manquait pas de
se distinguer. Elle semblait par exemple prendre un malin plaisir à confondre
ledit manche à balai du carrosse motorisé avec une certaine partie du corps du
jeune homme. Bien évidemment, Barbe Bleue n'était pas là pour voir cela. Si les
trois professeurs de la Faculté avaient eu le temps de partir en balade, ils auraient
pu se permettre d'utiliser un attelage de quatre chevaux, mais le temps leur était
compté, et il avait fallu avoir recours immédiatement à la vapeur. Ce qui
n'avait pas empêché le jeune homme d'envoyer tout de même Barbe Bleue s'asseoir
à la place du cocher... Non pas qu'il tenait à se retrouver seul en compagnie de
la fée Lacyon, mais par commodité. Le carrosse était un coupé sport, et impossible
de faire tenir le géant glouton à l'intérieur sans qu'il cache d'une façon ou
d'une autre la vue à Archibald, ce qui n'était pas des plus efficaces pour conduire,
il fallait bien l'admettre. D'autant plus lorsque l'on voulait aller vite, le
plus vite possible. Car ainsi qu'il l'avait supposé, le Doyen lui avait dissimulé
bien des choses. Mais cette fois, il ne pouvait plus se permettre de continuer
à procéder de la sorte vis-à-vis du jeune homme. Il était l'une des pièces importantes
de son jeu, et il lui devait le respect. Au moins pour se débarrasser de lui avait
fini par céder le vieux sorcier. Et il lui avait appris que le château du Roi
Nougat possédait bel et bien en son sein un monument qui pourrait l'intéresser
fortement, au-delà de l'intérêt touristique. Cahin-caha, Archibald faisait donner
la pleine puissance du moteur de la Martin Aston, ce qui n'allait pas sans
tressautements intempestifs. Autant d'occasions pour la fée qui changeait déjà
de positions toutes les minutes de se plaindre d'une robe ayant la furieuse tendance
à glisser en tous sens, découvrant un nouvel aspect de son anatomie rebondie à
chaque rebondissement... " Nous en avons encore pour longtemps ? demanda-t-elle
en roucoulant. - Je ne sais pas, moi. Je n'ai pas vraiment eu le temps de
consulter les panneaux indicateurs ou les bornes kilométriques, répondit le jeune
homme d'un ton peu amène. Si vous cessiez de gesticuler tout le temps, ça me serait
certainement plus simple de vous renseigner. - Ce n'est pas ma faute, je ne
supporte pas d'être enfermée, fit-elle mine de s'excuser d'une toute petite voix.
- Je vous ai laissé la possibilité de voleter dehors ! C'est vous qui avez tenu
à prendre place à l'intérieur ! Je ne vous ai absolument pas forcée ! - Et
c'est bien dommage... " Archibald soupira. La situation devenait de plus en
plus tendue pour lui. La fée Lacyon n'en faisait qu'à sa tête. Pas facile de savoir
par quel bout la prendre. Elle se dérobait au moindre propos sérieux et lui laissait
un goût amer dans la bouche. En tous les cas, elle n'était pas à prendre avec
des pincettes... " Vous ne vous souvenez pas de ce que je vous ai dit à voix
basse, l'autre jour ? Je vous ai prévenue ! - Mais si, je m'en souviens. Je
ne m'en souviens que trop... - Vous êtes vraiment obligée de ronronner comme
ça ? la questionna-t-il, goguenard. - Est-ce que cela vous déplait tant que
cela ? - C'est moi ou vous essayez de m'énerver sciemment ? - Peut-être
que oui, peut-être que non..., fit-il en entortillant ses cheveux en boucles autour
d'un doigt agile. C'est que j'aimerais bien avoir un aperçu de ce qui m'attend
si je suis vilaine... - Vous plaisantez ? Je suis en train de conduire !
- On pourrait faire un arrêt... Je suis toute prête à recevoir ma punition, vous
savez... - Hors de question. C'est déjà assez compliqué comme ça de conserver
une tenue de route correcte, avec ce sacré manche ! - Voulez-vous que je le
tienne à votre place ? s'enquit encore Lacyon avec candeur. - Vous y tenez
tant que ça ? - C'est que je n'ai rien contre les châtiments corporels...
- C'est ce que j'avais cru remarquer. Mais lâchez-moi le joystick un moment s'il-vous-plaît. "
Le jeune homme essaya de ne plus l'écouter, se concentrant sur
son pilotage. Il avait choisi de s'écarter des routes que tout le monde pourrait
emprunter, tandis qu'ils filaient en direction du château, ou plus précisément
de la ville qui l'entourait, sur une piste que n'aurait pas reniée le Paris-Dakar.
Non parce qu'il craignait de tomber sur Lord Funkadelistic ou l'un de ses sbires,
mais bien parce qu'Archibald ne voulait pas attirer l'attention sur leur étrange
équipage, un carrosse sans chevaux, qui avançait néanmoins plus vite que le vent.
En temps ordinaire, si tant était que ce mot puisse avoir encore un sens, cela
n'aurait pas fait partie de ses préoccupations, mais désormais, avec Kate en jeu...
Il était presque obligatoire qu'il laisse quelques unes de ses facéties sur le
bord de la route, quand bien même ce n'était pas pour lui plaire. Cela lui
coûtait des changements d'attitude dont il se surprenait lui-même. A n'importe
quel autre moment de son existence, il aurait partagé l'état d'esprit de Loup
quand il l'avait quitté, dépouillé de toute sa petite production. Eh oui... La Martin
Aston transportait en plus de ses passagers hétéroclites une centaine de lingots,
ni plus ni moins, de shit. Et le Doyen et toute la troupe des élèves et professeurs
de la Tour du Savoir Secret Salvateur en avait tout autant de leur côté. Comme
certains d'entre vous lecteurs l'auront peut-être déjà deviné, il n'était pas
question de consommation personnelle, mais pas plus de revente à la sauvette,
ou même à grande échelle... Non, Archibald avait eu recours à cette réquisition
dans un but bien précis. Ce qui n'avait pas pour autant calmé le loup. Il n'avait
pas cessé de lui courir après pendant qu'il déchargeait ou chargeait alternativement
des pains entiers, et que le jeune homme en tenait le compte, pour une fois très
attentif, papier et crayon en main. Et Loup versait des larmes de crocodiles,
chose assez étrange vu son pedigree, à chaque étape du transvasement. Pour la
première fois, il avait semblé ne plus être aussi impassible face à tout ce qui
pouvait se passer sous ses yeux. Il s'agitait en tripotant son bonnet entre ses
coussinets. " Vous avez vraiment besoin de tout ça ? avait-il demandé d'un
ton anxieux. Je veux dire, même si vous endormez son armée de dégénérés, de toute
façon, ce n'est pas la solution ! geignait-il. Vous ne vous rendez pas compte
du temps qu'il nous a fallu pour constituer un stock pareil ! C'est que malgré
tout, nous sommes des animaux ! Vous croyez que c'est facile de dealer avec les gros
bonnets dans votre monde ? - Les Tortues Ninjas n'ont jamais eu de problème
pour aller manger une pizza.. Un chapeau, de longs manteaux..., avait doctement
rétorqué le jeune homme. - Et vous trouvez que c'est un argument valable ?
Si on continue sur la lancée... Vous comptez vous pointer devant lui en criant Bring
me back da bitch, u motherfucker ? - Déjà, je dirais " my ". - C'est plutôt
" bitch " qui serait peut-être à éviter au final..., fit remarquer le loup.
- Oh, ah, si tu veux,, pour ce que ça change... C'est toute ta famille, que je vois
là ? avait changé de sujet Archibald, en constatant la présence de certains animaux
doués de paroles plus proches du coyote que du loup. - Oui, il y a même mes
cousins éloignés, si vous voulez tout savoir. - Ah oui, eux, ils sont tellement
éloignés qu'il doit falloir une longue-vue pour les voir. - Elle est pas mal.
- Merci ! " avait répondu le jeune homme avec un franc sourire, tout content de
lui. Et le dialogue de sourds s'était poursuivi, Archibald se montrant
intraitable, tandis que le trésor de guerre de Loup et toute sa clique s'émiettait
peu à peu devant eux. Si cela avait été lui qui avait du subir cela, le jeune homme
l'aurait certainement encore plus mal pris que son élève, quand bien même il aurait
eu conscience de la nécessité de la chose. Et voilà qu'il s'était même permis
de rappeler au loup qu'il s'adressait à l'un de ses professeurs, en parlant de
lui, tout cela pour le faire taire ! Il y avait de quoi s'inquiéter... S'il continuait
ainsi, il courait le risque de commencer à rentrer dans la norme, ce qui lui
déplaisait au plus haut point. Mais tant qu'il se rendait compte de cela, rien
n'était encore compromis ! Pendant qu'il tentait de maintenir le carrosse
à un train d'enfer, Barbe Bleue jouait le rôle de la vigie, et remplaçait de fait
sa belle-sœur Anne, ce qui était tout de même, il faut en convenir, assez risible,
et ne lui plaisait guère, surtout lorsqu'il entendait les gloussements de la fée
Lacyon à l'intérieur du véhicule... Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien être en train
de faire tous les deux, elle et ce simple humain ? Ah, décidément, ces femelles,
d'où qu'elles soient ! Tout à coup, Barbe Bleue regretta de ne pas s'être marié
au moins une ou deux fois de plus, qu'il en fasse disparaître quelques autres...
Evidemment, désormais, sa réputation était faite, où qu'il aille, et vous comprendrez
aisément pour quelle raison. Du moins, je l'espère pour vous, amis lecteurs, car
ce ne sont pas là des valeurs à partager... Le géant barbu ne fit pas plus étalage
de sa misogynie, car il lui fallut concentrer toute son énergie pour ne pas tomber
du carrosse qui venait de s'arrêter fort brusquement. Il se pencha en arrière
pour voir la porte s'ouvrir et Archibald Bellérophon bondir à pieds joints sur
la route. " Ca suffit ! Nous n'irons pas plus loin ! disait-il. - Mais
pourquoi ? lui répondit Lacyon, qui ne l'avait pas suivi. - Pourquoi ? Je
ne peux pas conduire en état de harcèlement ! Et puis, n'oubliez pas qu'il n'y
avait qu'une partie du voyage que nous devions faire ensemble. Vous avez une
mission autre que la mienne ! - J'aimerais bien avoir la vôtre pourtant...
- Hum... Bref, je disais, reprit le jeune homme en se passant la main dans les cheveux,
décontenancé par l'aplomb toujours renouvelé de la fée, autant nous séparer dès
maintenant, nous gagnerons du temps. " Puis, lui tendant la main, il fit mine
de l'aider à descendre avec galanterie pour mieux lui notifier qu'il n'entendait
pas continuer avec elle dans les pattes, ou plutôt, entre les jambes... Cependant,
Lacyon parvint à l'étonner cette fois aussi en lui bondissant dessus, l'obligeant
à la rattraper en vol. La soupesant comme un jeune marié soulève sa femme avant
de passer le seuil de leur demeure cadre de leur future séparation, il avait bien
du mal à ne pas la laisser tomber comme un sac de pommes de terre, alors qu'elle
se tortillait contre lui, ses ailes lui battant sous le nez. " Oh, que vous
êtes musclé..., le complimentait-elle sous son regard ahuri. - Euh, merci...
- Est-ce votre troisième main que je sens me porter ? - Ma troisième main
? - Ne faites pas l'innocent, cela vous va très mal... - Vous prenez vos
désirs pour la réalité, la rabroua-t-il. Si... vous sentiez véritablement ma troisième
main dans votre dos, je ne crois pas que cela vous... Et puis, mais qu'est-ce
que je raconte ? " Et Archibald s'exécuta. La fée retomba par terre fesses
les premières. Lord Funkadelistic apparut sur le pont de
son zeppelin, Kate le suivant au plus près, tenue en laisse par une épaisse chaîne
aux maillons d'acier qui scintillaient sous le clair de Lune. La jeune fille ne
paraissait pas se ressentir de l'humiliation, toute amorphe qu'elle était. Même
l'air iodé de l'océan ne semblait avoir aucun effet sur sa personne... Le dirigeable
d'un noir d'encre était en effet en vol au-dessus d'une mer s'étendant à perte
de vue, plus de mille pieds au-dessus des vagues, son ombre fuselée pareille à
une nappe de pétrole qui s'attaquerait à l'océan tout entier, sous la clarté maladive
de la Voie Lactée. L'Ennemi traîna Kate jusqu'à la proue, se tenant d'une main
à la rambarde la plus proche tandis qu'il contemplait la vue avec un sourire de
contentement, le vent rejetant ses longs cheveux en arrière, son manteau claquant.
" N'aimes-tu pas cette sensation ? interrogeait-il la jeune fille sans vraiment
se soucier de ce qu'elle pourrait lui répondre, quand bien même elle aurait été
en mesure de le faire. Sentir le souffle de la brise sur ton visage... L'impression...
Comme l'impression d'être vivant. " Tous les membres de son équipage s'étaient
figés lorsqu'ils l'avaient aperçu émergeant des cabines, puis ils avaient repris leur
travail, toutefois plus tendus et nerveux que d'ordinaire. Entrer au service de
Lord Funkadelistic pouvait vous mettre à l'abri de la nécessité pour la vie, quel
que fut votre monde d'origine, mais vous aviez en contrepartie la sordide impression
de vieillir de dix ans à chaque journée qui s'écoulait. Certains étaient préposés
aux chaudières, d'autres s'occupaient de gérer la pression du ballon avec ses
différentes arrivées d'air chaud, on se relayait aussi au gouvernail, pendant
que d'autres encore nettoyaient simplement le pont, balai et serpillière en main.
Mais chacun redoublait d'ardeur en baissant les yeux à l'approche de Lord Funkadelistic.
Celui-ci continuait son exposé, s'adressant à Kate sans qu'elle ait réagi une
seule fois. Pour cette raison, il ne se donnait pas la peine de hausser la voix,
alors qu'entre le bruit des turbines et le vent qui faisait ballotter le bastingage,
cela eut été logique. Pour lui, elle n'était qu'un jouet de plus avec lequel il
s'amusait. " Tu vois, peut-être penses-tu que Bellérophon, ou ses nouveaux
amis, ont une chance de te libérer, ou bien de m'arrêter, disait-il donc d'un
ton badin. Eh bien, c'est faux ! Tout à l'heure, je te montrerai mes trésors...
Les Sept Objets Sacrés des Contes. Avec eux, je ne crains rien. Certes, Bellérophon
a redécouvert l'Epée de la Chimère, faisait-il le point des forces en présence
pour lui-même avant tout. Mais cela n'a pas d'importance... Une épée n'est qu'un
morceau de ferraille, et j'en ai trouvé une belle moi aussi... " Il se tourna
vers la jeune fille et lui lança un sourire éclatant et vénéneux. " Je vais
te la présenter ! " Aussitôt, il l'entraîna à sa suite, la jeune fille avançant
pour ainsi dire à quatre pattes, entravée dans ses mouvements par les lourdes
attaches qu'elle arborait. Lord Funkadelistic héla l'un de ses hommes, qui remonta
sur le pont en tenant précieusement un fourreau assez quelconque, le présentant
sans attendre à son maître, un genou à terre. Il frémit en découvrant l'étrange
lame dont il se saisit prestement. C'était une épée à deux tranchants, à la garde
et au pommeau tout ce qu'il pouvait y avoir de plus commun. Mais sa lame était
d'ébène, plus sombre que la nuit qui les avait pourtant engloutis depuis des heures,
et de sombres runes rougeoyantes la marquaient profondément. Elle paraissait vibrer
entre les mains de Lord Funkadelistic, de sa propre volonté. Un instant, le jeune
serviteur eut l'impression d'entendre une voix psalmodier un chant impie.
" J'ai bien fait d'explorer d'autres altérations de la réalité récemment. Après
tout, pourquoi se limiter ? Il suffit de posséder les bons outils ! Je me suis
dit que ce serait assez sympathique de s'offrir un petit duel avec mon camarade
d'exil, à armes égales ! avait repris l'Ennemi à l'intention de Kate. Je me souviens
combien cette épée m'avait plu, depuis le début... Je suis bien content de l'avoir
en mains... Cette sensation de puissance brute. Je dois l'avouer, je suis moins
raffiné qu'on ne pourrait le croire. Controlling my feelings for too long,
controlling my feelings for too long, controlling my feelings for too long, controlling
my feelings for too long, forcing our darkest souls to unfold, and forcing our
darkest souls to unfold, pushing us into self destruction, pushing us into self
destruction... - Et qu'elle est-elle ? osa son laquais, toujours à genoux,
le regardant avec adoration. - Comment ? Ah, j'aurais dû savoir que des mécréants
comme vous n'y connaissaient rien... Cette épée, c'est... Celle Qui Apporte la Tempête...,
déclara-t-il avec une excitation à peine maîtrisée, et, pour une fois de sa part,
une sincère déférence. Et pour ton ignorance, tu mérites une punition. Je ne veux
pas d'incultes à mon bord ! " s'écria-t-il à haute voix cette fois, que tout le
monde puisse l'entendre d'un bout à l'autre du pont. Lord Funkadelistic frappa
alors son serviteur d'un coup de taille, puis en plein cœur, l'épée maudite le
traversant de part en part, ses runes virant au rouge sang, un hululement sacrilège
s'en échappant alors que l'épée démoniaque paraissait s'abreuver de son sang,
lui déchiquetant le cœur. Le jeune homme fixa des yeux son maître sans comprendre
ce qui lui arrivait, puis poussa un hurlement de terreur en sentant son esprit
le quitter. Lord Funkadelistic soutint son regard sans broncher, ses petites lunettes
finissant par tomber sous les convulsions imposées par l'épée qui avait bu son
essence vitale jusqu'à la dernière goutte, s'en repaissant de tout son soûl.
" Voilà ce qu'il me faut... Du sang et des âmes... Du sang et des âmes ! " éclata-t-il
d'un rire effroyable en brandissant l'épée bien haut au-dessus de lui. Tous
les êtres humains présents sur le pont auraient dû être pétrifiés sur place par
cet horrifiant spectacle. Mais Lord Funkadelistic avait déjà commis à plusieurs
reprises des forfaits de la sorte, faisant basculer dans le vide l'un d'entre
eux pour un mot de trop. Toutefois, si cela pouvait avoir une quelconque espèce
d'importance, il s'était toujours comporté avec une froideur terrifiante, silencieux
et mortel. Désormais, il semblait être en proie à une agitation croissante qui
n'était en rien capable de les rassurer... Il n'y avait que Kate, seulement elle,
et son visage livide, reflétant toute son incompréhension et son désespoir brillant
dans ses grands yeux clairs. L'Ennemi détacha les liens qui la rattachaient à
lui, convaincu d'avance qu'elle ne tenterait rien, et s'éloigna nonchalamment.
" Ecoutez-moi ! Que l'on prépare les canons ! Je veux qu'ils soient prêts à faire
feu ! Ouvrez les écoutilles, et armez-les ! Dépêchez-vous ! " On se mit à
frapper lourdement sur des tambours de guerre dont les échos sourds se répercutaient
dans toute la nacelle. Lord Funkadelistic se tenait debout au-dessus de la gargouille
figure de proue, défiant les vents, les cieux, l'océan, et le monde, replaçant
sa nouvelle lame dans son fourreau. L'Epée Noire. Stormbringer !
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