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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 15/02/2002

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Où l'on apprend qu'il est des convenances qu'on ne peut briser, et où Archibald tente tant bien que mal de s'en souvenir.

Chapitre 12 > Chapitre 13 [PDF] > Chapitre 14

a réception donnée pour fêter le réveil de la Belle au Bois Dormant n'avait strictement rien de commun avec la petite sauterie que la Faculté organisait à chaque Noël. Elle revêtait une toute autre ampleur, n'était-ce que par sa symbolique et son caractère exceptionnel, unique. Il y avait tellement de personnes invitées, qu'il avait été finalement décidé que la fête se déroulerait en plein air, dans la grande cour de la Tour du Savoir Secret Salvateur, de façon à pouvoir accueillir tout le monde sans problème et surtout éviter de connaître des débordements tels que ceux que les Nains avaient causés, par la faute d'Archibald Bellérophon. Cette fois, il n'était pas question de tenter quoi que ce soit de cet ordre pour lui, ni pour quiconque. Le roi Nougat en personne s'était déplacé, quittant son château de friandises pour venir à la rencontre de la princesse. Le vénérable vieillard et sa suite s'étaient installés dans la clairière, en bordure de forêt, et leurs tentes ainsi que leurs bannières étaient visibles de loin sur le chemin menant à la Tour. La place avait été bien choisie, on ne voyait même qu'elles.
Toutefois, le Doyen avait longuement hésité avant d'opter pour une réception au pied de la Tour. Avec la menace de Lord Funkadelistic toujours plus présente à son esprit... A l'intérieur de la Tour, il aurait eu l'impression d'être plus en sécurité, surtout à propos des invités, tellement nombreux. Mais après mûres réflexions, le vieux sorcier en était arrivé à croire que cela ne changerait rien. Leur Ennemi disposait de ressources si variées et étendues qu'il savait déjà avec résignation qu'il pourrait les frapper au coeur s'il le désirait. Dans ce cas, autant essayer de faire comme si de rien n'était et profiter de ce dont il était possible de profiter. Oh, il avait bien engagé deux compagnies de C.R.S, la Coalition des Rats Surveillants, mais c'était tout. Les rongeurs patrouillaient dans les fourrés, faisant tout le tour du périmètre, armés de leurs petites épées plus semblables à des aiguilles à coudre, rentrant le ventre, le museau frétillant. On aurait pu croire qu'ils n'avaient rien de bien dangereux, mais ils pouvaient vous broyer les chevilles, et pratiquaient en tous les cas une acupuncture fort peu délicate.
La journée s'annonçait fort belle. Le temps était clair, les nuages absents, le soleil iridescent, la brise fraîche et la température printanière. Avec un peu de chance, tout se déroulerait très bien, sans la moindre anicroche. C'était ce pour quoi priait le Doyen. Mais toujours lui revenait en tête le visage d'Archibald. Il allait prendre part activement aux cérémonies ! Qui pouvait savoir ce qu'il allait bien encore trouver à faire ? Lui confier des responsabilités et ne pas le laisser sans aucune attribution devrait en principe réussir à le contraindre à ne pas se disperser. Par conséquent, ne pas avoir l'esprit suffisamment vagabond pour qu'il en vienne à élaborer l'un de ses plans farfelus qui lui avaient déjà donné tant de fois l'impression d'être bien proche de déclencher l'éruption d'un abcès. Mais il ne pouvait s'empêcher de n'être pas totalement certain de cela. Il ne cessait d'ailleurs de tourner et retourner toutes les alternatives imaginables tandis qu'il arpentait d'un pas svelte pour son âge les allées définies par la disposition des tables pour le banquet. Plus de mille couverts devaient être servis, dont une centaine pour le seul Roi Nougat.
Parées de nappes blanches d'une propreté éclatante, des dizaines et des dizaines de tables étaient nécessaires, disposées selon ce qui vu de haut se serait sans doute apparenté à un modèle géométrique plus proche du pentagone que du losange. De n'importe quelle place, un unique impératif : pouvoir être en mesure d'admirer l'entrée de la princesse, lorsqu'elle sortirait de la Tour. Une estrade démesurée, qui devait également servir de piste de danse, avait été montée en trois jours, de telle façon que la Belle au Bois Dormant et tous ceux qui devraient prendre place à ses côtés lors des différentes déclarations à venir puissent passer en toute sécurité d'un lieu à l'autre. La matinée devait tenir lieu de présentations en tous genres, pour une majorité d'invités qui se connaissaient pourtant déjà bien. En toute logique, se disait le Doyen tout en saluant quelques personnes d'un geste ou d'une poignée de main, Archibald Bellérophon aurait dû déjà se montrer, de manière à lui aussi prendre quelques repères pour le soir. Evidemment, il pouvait toujours invoquer le fait d'être convalescent pour se réserver pour la soirée. Toutefois, cela lui laissait à penser qu'il n'en tirerait rien de bon.
Les autres professeurs étaient déjà occupés à informer les invités des modalités de la fête, à leur indiquer leur place, à faire l'éloge de la Faculté, à guetter un signe inquiétant d'un bout à l'autre de la pelouse. Miss Indrema était à l'oeuvre, comme les autres, mais avec un succès beaucoup plus marqué auprès de la gent masculine.
" Nous restons à votre entière disposition pour tout renseignement complémentaire ! " mit-elle fin à la conversation la liant avec un vieux barbon trop pesant, forçant son sourire.
Cela dit, la dryade s'était entourée, ou plutôt s'était retrouvée entourée, d'une ribambelle de jeunes filles en fleur, qui avaient tout de suite été attirées par ses conseils ou la sûreté de ses jugements alors qu'elle renseignait telle ou telle personne sans jamais faire une erreur ou oublier un sourire. Miss Indrema insistait surtout sur ce que les jeunes princes ou autre fils de ducs pourraient être tentés d'essayer à leur égard, une fois quelques verres ingérés. Il y avait bien interdiction formelle de s'éloigner dans les buissons, aussi bien en plein jour que le soir venu, mais de toute évidence, ce n'était pas encore suffisant pour dissuader quelques affamés. La dryade en était encore à répéter l'un de ses avertissements, lorsqu'elle vit arriver dans leur direction l'illustration parfaite de ce qu'elle dénonçait. A savoir un jeune homme arrogant habillé à la dernière mode, qui faisait sans doute partie de la suite du roi Nougat.
En l'observant du coin de l'œil tandis qu'il approchait, Miss Indrema rabâchait ce qu'elle avait déjà plusieurs fois mis en avant pour ses petites protégées improvisées.
" Vous voyez, il peut vous paraître séduisant, bien élevé, voire, avec un peu de chance, spirituel, mais la chanson est tout autre par la suite... Tenez, je suis pratiquement sûre qu'il va s'arrêter auprès de nous... Apparemment, pour nous saluer, mais faîtes attention à son regard de pervers ! Vous verrez, avec un peu d'entraînement, ce n'est pas si difficile à percevoir ! "
La dryade souriait déjà en pensant au comportement si prévisible des mâles. Elle était même obligée de se retenir d'éclater de rire, tant son humeur était joyeuse en cette mâtinée radieuse. Toutefois, ce ne fut pas sans surprise qu'elle vit se rapprocher une silhouette à la fois connue et nébuleuse, enveloppée dans une tenue prêtant à confusion. Cette démarche avait quelque chose de familier... La façon dont il balançait les épaules, ces bras ballants... Si seulement elle n'avait pas été à contre-jour et si lui n'avait pas porté un turban, couvre-chef typique pourtant pour les hommes venant du royaume du Roi-Nougat, elle l'aurait certainement déjà reconnu. Malgré ce qu'elle avait pu dire, les jeunes filles s'étaient laissées intriguer par cette mystérieuse figure, et son allure nonchalante. Lorsqu'enfin, il fut à leur hauteur, elles ne purent s'empêcher de se resserrer autour de Miss Indrema, car son regard se révélait des plus malicieux. La dryade en profita en priorité, lorsque l'illustre inconnu enleva sa coiffe juste devant elle, et qu'elle reconnut Archibald Bellérophon.
" Vous ? " ne put-elle contenir sa surprise, oubliant ses petites protégées.
Le jeune homme lui décocha un sourire lumineux et goguenard.
" En personne ! J'ai enfin pu quitter mon lit, vous savez, le lieu où je reposais depuis des jours, seul, abandonné de tous, à me languir...
- Cela aura au moins servi à quelque chose, se moqua de lui Miss Indrema, loin de se laisser attendrir. Vous êtes devenu matinal...
- Oh, oh, oh, que c'est bien trouvé ! Effectivement, je le reconnais volontiers, j'ai voulu me lever tôt... Je n'ai pas beaucoup mangé ces derniers jours, et j'ai faim, précisa Archibald sur le ton de la confidence. Si je peux juger de la qualité du buffet un peu avant tout le monde, pourquoi se priver ? De plus, si jamais un plat avait été empoisonné, je me ferais une joie de mourir en l'ingérant à la place de votre roi ou du Doyen par exemple...
- Je vois... Vous êtes un homme de principes.
- Ravi de vous l'entendre dire. Mais je ne suis évidemment pas contre joindre l'utile à l'agréable. "
Sur ce, et sous le regard incrédule de la dryade, Archibald se mit à boire et à manger, prenant tout ce qui lui faisait envie sur les tables, que ce soit des plats reconnaissables pour lui, ou bien des spécialités qui devaient être du cru, car elles ne ressemblaient en rien à ce qu'il avait pu déjà manger au cours de son existence, et croyez-moi chers lecteurs, le jeune homme se faisait un plaisir de vider tous les restes dont on voulait bien le gratifier. Tout en picorant ici et là, il tâchait de ne pas perdre de vue Miss Indrema, demeurant toujours moins de cinq pas derrière elle, mais interposant souvent une table entre eux. A la fin, n'y tenant plus, sa collègue lui darda un regard noisette des plus appuyés, le toisant bras croisés, alors qu'il s'affairait sur un pauvre jambon qui n'avait pas demandé à être dépecé si vite.
" A vous voir, on dirait que manger est la chose qui vous plaît le plus au monde... "
Allusion ou pas, Archibald lui répondit avec effronterie.
" Non, je ne pense pas... Il y a au moins une chose qui me plaît plus... Comme me l'a déjà fait remarquer un ami, peu de gens semblent avoir réalisé l'aspect profondément érotique de la charcuterie de pays...
- Oui, ça doit être cela... Navrée, mais je n'en fais pas partie non plus...
- Hélas, trois fois hélas, mais je l'ai bien compris ! Vous ne savez pas ce que vous perdez, néanmoins..., ajouta-t-il sur un ton légèrement égrillard.
- Je crois que si, pourtant, rétorqua la dryade d'une voix aussi sèche qu'un vieux tronc d'arbre mort. Mais vous n'en avez pas conservé un souvenir très marquant, on dirait bien.
- Ah, non, ne croyez pas cela, fit très vite le jeune homme, désarçonné pour la première fois. C'est juste que... que... Et mince ! " se sermonna-t-il en voyant s'éloigner Miss Indrema d'un pas décidé, suivie aussitôt d'une nuée de jeunes filles, qui l'avaient observé depuis son arrivée avec un mélange de stupeur et de curiosité, ne sachant comment interpréter ce qu'elles avaient tout de suite considéré comme un duel entre les deux professeurs de la Faculté.
Le jeune homme choisit de s'écarter du chemin de la dryade pour le moment. Sa tentative d'approche ne s'était pas avérée très concluante, même s'il avait pu reprendre le dialogue avec elle. Mais elle n'avait pas dit un mot sur son absence de visite à l'infirmerie, ne lui avait pas même demandé s'il se sentait rétabli. C'était lui qui avait dû lancer la conversation, et la maintenir à flots, le plus souvent, quoique Miss Indrema ait fini par l'interpeller, mais avant tout afin de se moquer de lui. Décidément, Archibald devait admettre par la force des choses qu'il n'aurait jamais pensé qu'il eut été si difficile de reprendre ses opérations de séduction auprès de la dryade. Car ce n'était rien d'autre que cela, il le reconnaissait tout aussi aisément. Mais cela avait quelque chose d'excitant, just for fun... Just for fun, évidemment. Auriez-vous imaginé autre chose ?
La tête dans les nuages, le jeune homme n'avait pas fait attention au temps qui s'écoulait aussi vite que coule un mafioso aux pieds scellés dans le béton et jeté dans l'East River, et midi était passé. Bien entendu, son estomac ne l'avait pas plus averti de la chose, étant donné que celui-ci s'était retrouvé rempli bien plus tôt que d'ordinaire, et de façon bien plus copieuse. Plus aucun locataire n'était accepté pour le moment, avant qu'il n'y ait eu des départs en masse vers un monde meilleur... Du côté des invités, beaucoup avaient désormais commencé à prendre place, profitant à leur tour des collations variées qui avaient été préparées pour l'occasion, et faisant connaissance pour ceux qui ne s'étaient jamais rencontrés auparavant et qui seraient amenés à donner l'impression de se connaître depuis l'enfance, lorsque derrière un buisson, ils avaient joué à celui qui avait la plus... Enfin, ceci est une autre histoire.
Il s'agissait généralement des convives les moins importants, qui se permettaient ainsi de se dégourdir les jambes entre deux phases de léchage de bottes auprès de leurs suzerains. Le Roi Nougat et tous les autres nobles importants du monde féerique ne se montreraient pas en public avant que la nuit tombe. Ils réservaient leur entrée en scène pour l'apparition de la Belle au Bois Dormant. A dire vrai, beaucoup d'entre eux ne savaient même pas encore ce qu'ils allaient porter pour une soirée si spéciale, ce qui avait fortement facilité la tâche d'Archibald lorsqu'il avait voulu modifier quelque peu la tenue que lui avait proposée la Faculté pour cette journée de célébration. Il y avait tellement de vêtements entassés un peu partout qu'il n'était pas bien inconvenant d'emprunter pour un moment un chapeau bariolé ou une ceinture de soie particulièrement voyante. De quoi apporter un peu de... fantaisie, si cela était possible en pareilles circonstances. Et de quoi avoir duper Miss Indrema qui pensait pourtant l'avoir vu venir de loin.
Le jeune homme s'était pour le moment installé au pied d'un arbre, assis en tailleur, s'échinant une fois de plus à terminer Samouraï Spirits sur sa NeoGeo Pocket, s'émerveillant que les piles fonctionnent encore depuis tout le temps qu'il était là. Ah, évidemment, ce n'était pas du matériel Nintendo, ceci expliquait sans doute cela... Sans parler du contraste, excellent en toutes circonstances, qu'il soit dehors ou dedans pour jouer, comme en ce jour, alors que les branches allaient et venaient au-dessus de sa tête, jusqu'à ce que tout à coup, une ombre voila la console toute entière, et celui qui en martelait les boutons avec fièvre également.
" Amakuza, j'aurais ta peau !
- M'sieur ?
- Tu vas tâter de mon sabre !
- Monsieur ?
- Ta barre d'énergie est presque vide cette fois !
- Monsieur...
- Voilà pour toi ! Ah, ça t'apprendra !
- Yo, man ! rugit le nouveau venu.
- Oui ? réagit finalement Archibald en relevant la tête.
- Ah, c'est pas trop tôt ", maugréa le nouveau venu, qui se révélait n'être nul autre que Loup.
Rares étaient les élèves admis à participer à cette fête, mais le loup en faisait partie, discrète récompense pour sa participation au retour de la princesse, de façon non-officielle, évidemment... Ceci dit, lui avait la chance d'échapper à toute obligation et de n'être là que pour profiter de la fête, ce qui était un avantage suprêmement important aux yeux du jeune homme, qui lui, aurait dû être en train de se mettre en condition de manière moins désinvolte. Loup ne voyait pas les choses sous cet angle, lui qui aurait bien aimé pouvoir conserver ses vêtements de tous les jours avait dû faire des concessions. Pas de bonnet, et pas de chaînes en or. Il n'était même pas certain de pouvoir conserver son manteau pourtant très stylé pour la soirée. Malheureusement pour lui, il était à la merci des décisions des enseignants, et ne pouvait en rien les discuter. Ce n'était pas le moment de chercher à faire appel à la famille pour régler une histoire telle que celle-ci, ou bientôt, il n'y aurait plus besoin de Lord Funkadelistic pour que les champs de bataille se multiplient... Ainsi donc, Loup était venu retrouver l'une des seules personnes qu'il savait pouvoir aborder, les mains dans les poches, en grognant entre ses grandes dents pour que nul ne l'interrompe.
" Vous êtes là depuis longtemps ?
- On peut le dire. L'infirmerie avait fini par me lasser...
- Eh bien, j'en profite pour vous dire que mes camarades et moi-même sommes très contents de vous savoir de retour, toussota le loup.
- Oh ! C'est... gentil, répondit Archibald, ne sachant trop quoi dire, mais sincèrement touché. Cela dit, les cours ne reprendront qu'après-demain... Je suis tenu à la disposition du Doyen demain, et j'ai comme l'impression que je ferai partie de ceux qui devront nettoyer tout ça, fit-il en désignant du regard l'immense cadre de la garden party.
- Bah, n'y pensez pas trop alors, lui rétorqua Loup, tandis que le jeune homme se remettait debout et qu'ils s'étaient mis à marcher côte à côte en discutant.
- Mais ne t'en fais pas pour ça ! sourit de toutes ses dents Archibald. Je ne vais tout de même pas me fatiguer à l'avance ! - Pour ça, je vous fais entièrement confiance. Euh, sans vouloir émettre une quelconque critique !
- Bien sûr ! Ah, un gâteau auquel je n'ai pas encore goûté ! Sacrilège ! "
Le jeune homme s'approcha de la table concernée, s'empara d'un couteau et préleva deux énormes parts d'une pièce montée nappée de chocolat fondant. On n'y avait pas encore touché, contrairement aux autres qui l'entouraient, tels les contreforts d'une montagne de friandises. Mais de toutes les façons, Archibald n'avait pas le moindre scrupule, sachant pertinemment que tout plat qui serait entamé avant le repas du soir serait remplacé diligemment. Il le tenait de la bouche même des cuisiniers vers qui il s'était tourné de bonne heure le matin pour essayer de récupérer des restes, affamé qu'il était après deux jours de diète, deux jours de trop pour lui. Toutefois, sa fierté omettait de retenir qu'il s'était fait chasser à coups d'os de poulet, d'épluchures et toutes sortes de déchets, car on l'avait pris pour un misérable élève chapardeur, et certainement pas un digne professeur se remettant de ses terribles blessures suite à un affrontement titanesque qui avait permis de sauver l'école d'un monstre qui sévissait dans ces bas-fonds.
" Hmm, mais c'est que c'est très bon, ça ! Hmm...
- Vous ne connaissez pas ? s'étonna ouvertement le loup. J'aurais cru que...
- Oui, quoi donc ? s'enquit le jeune homme, tout de même peu concentré, la bouche et les mains pleines, les joues gonflées par la masse de gâteaux qu'il ingérait plus vite qu'une locomotive à vapeur ne fait partir des bûches en fumée.
- Eh bien, il s'agit de gâteaux fourrés aux herbes... Des herbes... comment dire... aromatiques... " Archibald ne réalisa ce dont Loup voulait parler que trop tard pour éviter l'absorption des dites herbes aromatiques. Leur présence était particulièrement bien dissimulée au premier abord, et surtout, il n'aurait jamais imaginé qu'on puisse y laisser autant de graines !
" Attends, attends..., voulut-il se reprendre, buvant une grande rasade d'eau dans le but de faire descendre plus vite l'énorme part qu'il avait déjà dévorée. Tu voudrais me faire croire que ce gâteau a été... Enfin... Mais... Est-ce que vous êtes fous ?! " s'emportait-il tout en se souvenant qu'il ne pouvait élever la voix alors que pour une fois, il en aurait bien eu l'envie. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée ! trépignait-il. Non mais, est-ce que vous réalisez ? Vous voulez que tout le monde mange du space cake ce soir ? Je ne sais pas si vous vous rendez bien compte de l'état dans lequel tout le monde va se retrouver après ça !
- Pourquoi ça ? Le chanvre n'a aucun effet sur les êtres du pays des contes et des fées, lui rétorqua le loup en retroussant ses babines.
- Quoi ? explosa le jeune homme, et tant pis pour ceux qui se retournèrent. Tu ne crois pas que tu aurais pu me prévenir ! Tant mieux pour vous, enfin, tant mieux... Peut-être pas... Mais ce n'est pas la question ! Moi, je ne suis pas d'ici ! Je ne sais pas, mais... Enfin... Il faut trouver quelque chose, là ! Ou je risque, ou je risque... Oh, non..., larmoyait-il presque. Je sens déjà que ça vient...
- Vous devenez tout mou ? Vous avez envie de rire pour un rien ? Vous avez les yeux rouges ?
- Comment sais-tu ça, si... Oh, peu importe ! Oui ! Tout ça ! Et surtout les yeux ! Oh non... Si on me voit dans cet état... Je ne pourrai jamais faire ce que m'a demandé le Doyen dans de bonnes conditions. Aïe, aïe, aïe... "
Tant que son esprit n'était pas encore embrumé, Archibald comptait réfléchir à la meilleure solution pour minimiser les effets du gâteau farceur. Et cela commençait... Les apparences... Oui, tant pis si jamais il ne parvenait qu'à tenir debout difficilement, il fallait qu'il puisse ne pas se trahir avec un regard complètement déphasé. Mais pour cela... Des lunettes !
" Loup... Est-ce que tu aurais une paire de lunettes de soleil ? l'interrogea-t-il en désespoir de cause.
- Des lunettes de soleil ?
" Haussant les épaules, soupirant, il dégrafa tout à coup un pan de son manteau.
" Oui, mais quelle marque ? Spy Optics, Maui Jim, Arnette, Costa del Mar, Ray-Ban, Foster Brand, Killer Loop, ou Carrera Sport ? " demanda-t-il d'un ton blasé.
Eberlué, Archibald contemplait l'intérieur de l'épaisse veste de cuir devenue présentoir. Il n'avait qu'à choisir. Une paire d'Arnette sur le nez, et tout paraissait plus aisé. Oui, cela aurait pu constituer un slogan assez sympathique, décréta-t-il en faisant la moue. Et voilà, se tapa-t-il le front du plat de la main. Cela commençait ! Ce qui n'était rien comparé à la sensation de la main du Doyen sur son épaule.
" Alors, Bellérophon, en forme ? J'espère que vous n'avez pas oublié le discours que vous avez à prononcer !
- Le... Le discours ?
- Parfaitement, le discours ! Et vous me ferez le plaisir d'enlever ces lunettes quand vous monterez sur l'estrade, n'est-ce pas ?
- Je ne sais pas si c'est... "
Mais le vieux sorcier s'était déjà éloigné...

Archibald retourna s'asseoir sous son arbre en titubant, tel un boxeur de seconde zone K.O après avoir croisé la route de Mike Tyson. Le loup le suivait, mi-amusé, mi-compatissant, agitant une petite serviette de table sous son nez pour lui faire de l'air. Le jeune homme aurait voulu se masser les joues, mais celles-ci étaient bien trop douloureuses, rougies par les gifles qui avaient accompagné comme autant d'accusés de réception les refus qu'il venait d'encaisser trois heures durant. En effet, en cent quatre-vingt minutes, Archibald avait accumulé la somme totale de quatre-vingt dix-huit râteaux, refus, vents, et autres dénégations de la part d'autant de jeunes filles différentes qu'il avait abordées. Sans aucun doute un record toutes catégories demandant impérativement à être homologué au plus vite dans le Guiness Book.
" Ah, je n'en peux plus, articula-t-il péniblement. Je me demande si la dernière ne m'a pas déchaussé une dent...
- Possible, les jeunes filles ne sont plus ce qu'elles étaient ", déclara solennellement Loup.
Le jeune homme lui lança un drôle de regard, se demandant s'il ne se moquait pas de lui sans oser clairement lui avouer. Se laissant aller contre le tronc d'arbre, il tentait de reprendre ses esprits. Pas facile, même à l'ombre de sa paire de lunettes. Celles-ci avaient d'ailleurs volé une ou deux fois selon la force de l'impact des claques, et Archibald s'était retrouvé à quatre pattes entre les tables pour les ramasser, complètement perdu. Ce qui n'était rien à côté de l'état des jeunes filles après avoir croisé son regard. Tout à coup, en quelques secondes, elle se repentait de lui avoir fait sauter ses lunettes d'un revers de main, tant le spectacle de ces yeux hallucinés était des plus déplorables pour l'image des bonnes manières. D'une certaine façon, c'était toujours mieux que les déclarations du jeune homme, mais tout aussi expressif. En effet, sa maîtrise du langage se retrouvant parallèlement altérée, Archibald ne pouvait éviter quelques écarts, parfois simplement gestuels d'ailleurs, mais qui n'étaient pour lui certainement pas plus flatteurs.
" Vous faîtes une pause avant de repartir à l'assaut ? l'interrogea le loup.
- Non, non, fit le jeune homme, agitant vaguement la main. Je ne crois pas que je pourrai tenir douze rounds, surtout que j'ai déjà perdu le match aux points, je crois.
- Aux poings, hi, hi... "
Archibald éclata de rire comme s'il venait d'entendre le jeu de mot le plus comique de la Création. C'était intenable. Il parvenait à peine à contenir ses gloussements intempestifs, avec la terrible impression que ses côtes étaient sur le point de se décoller, que sa cage thoracique se préparait à imploser comme dans les meilleurs épisodes de Ken le Survivant, et qu'il serait obligé de ramasser ses globes oculaires dans l'herbe lorsque ses yeux auraient jailli de leurs orbites. Son euphorie était telle qu'il ne se rendait de toute manière pas compte de la moitié des choses qu'il avait pu faire depuis le début de l'après-midi. Tout ce qu'il conservait à peu près en tête tenait au discours qu'il était censé prononcer et dont il ne se souvenait pas d'un traître mot. Dans des conditions ordinaires, improviser n'était pas ce qu'il craignait le plus, loin de là. Mais aujourd'hui... Il était certain que cela se terminerait en catastrophe. Après tout, c'était ce qu'il venait d'entasser à la pelle.
Mais qu'est-ce que le jeune homme aurait pu faire d'autre ? Il avait bien tenté de demeurer immobile dans un coin, mais comme par malchance, c'était exactement ce qu'il ne fallait pas faire s'il ne voulait pas attirer l'attention. Que ce soit parmi les invités qui ne le connaissaient absolument pas et se questionnaient sur cette impassibilité ou parmi les professeurs et rares élèves pouvant mettre un nom sur son visage et redoutant cette soudaine passivité. Evidemment, il suffisait qu'il ne fasse plus rien pour qu'on le soupçonne de préparer pire que précédemment. Alors, au bout d'une heure, lorsqu'Archibald avait constaté que les effets du cannabis sativa indica ne prenaient pas le chemin de l'apaisement, il avait choisi de ne pas s'en faire plus que cela et de se comporter de la façon la plus commune qu'il était en mesure d'appréhender dans son état. Malheureusement, cela ne s'était pas déroulé exactement comme il l'aurait souhaité, puisqu'il s'était rapidement retrouvé à harceler toutes les invitées un tant soit peu attirantes.
Loup savait bien ce qui tracassait l'enseignant si peu conforme aux canons du genre. Il n'avait pas été particulièrement brillant vis-à-vis de Miss Indrema, et n'avait pas osé s'approcher d'elle à nouveau au cours de la journée. Heureusement pour lui, la dryade avait été de son côté trop occupée pour se soucier de lui et surtout de ses actes auprès de la gent féminine " courtisée " par le jeune homme, et il avait de plus profité de la présence d'innombrables jongleurs, bouffons et autres cracheurs de flammes qui circulaient en sautillant d'un bout à l'autre de la plaine pour ne pas attirer l'attention sur lui plus que cela malgré ses élucubrations déjantées et graveleuses. Son élève, qui l'avait accompagné de près ou de loin du début à la fin de ses misérables - il fallait bien l'avouer - tentatives, se posait des questions sur la santé mentale d'Archibald...
" M'sieur... Je peux vous poser une question...
- Je t'écoute ! fit le jeune homme, un sourire jusqu'aux oreilles.
- Pourquoi vous ne retournez pas auprès de Miss Indrema, je sais pas, pour lui demander une danse...
- Je ne crois pas être vraiment en forme pour valser, tu sais !
- N'empêche que c'est ce que vous voulez, le pressa Loup. C'est plutôt voyant !
- A ce point ? grommela Archibald, apparemment subjugué par le spectacle de brins d'herbe à ses pieds, agités par la brise.
- Je viens de vous le dire... "
Le jeune homme ne répondit rien mais se leva et marcha droit devant lui. Le loup avait raison. Bien que sa vision fut quelque peu altérée, il ne lui fallut que peu de temps avant de retrouver la dryade. Elle était encore et toujours entourée de ces petites nobles qui ironiquement ressemblaient pour une fois à des dames de compagnie, dont elles se plaignaient tant d'ordinaire, voletant de petit groupe en petit groupe comme une feuille morte emportée par le vent... Archibald avait adopté une démarche quelque peu incongrue, le dos arqué, roulant des épaules, claquant des doigts à chaque pas. Oui, lecteurs, c'est vrai, ne nous en cachons pas, il avait tout l'air d'un benêt de première. Mais, mettez-vous à sa place seulement une poignée de secondes ! Hmm, finalement, non, ce n'est peut-être pas une très bonne idée pour votre santé mentale.
Le jeune homme se figea net toutefois en apercevant le Prince Charmant le devancer, et accoster Miss Indrema avec encore plus de désinvolture qu'il n'en avait d'ordinaire. Il faillit une fois de plus éclater de rire. Avec un peu de chance, le prince allait récolter une bonne paire de gifles lui aussi ! Il déchanta tout aussi rapidement. Voilà que c'était la dryade qui souriait ! Les lunettes d'Archibald tombèrent toutes seules lorsqu'il vit Charmant passer un bras autour de la taille de la Miss, et celle-ci ne pas broncher du tout. C'en était trop ! Le prince le vit à ce moment-là, s'empressant de lui sourire d'un air moqueur dans le dos de la dryade, qui avait maintenant posé la tête sur son épaule. Le jeune homme en demeura pétrifié, bouche bée. Il avait beau être complètement déphasé, quelque chose clochait dans cette histoire... Miss Indrema n'avait jamais auparavant manifesté le moindre intérêt pour Charmant, en tous cas sans commune mesure avec le sien à son égard. Et voilà que ressurgissait ce mauvais souvenir de la soirée de Noël...
Il ramassa une fois de plus ses lunettes de soleil en secouant la tête de dépit. Il venait sans doute de gâcher l'un de ses derniers moments de répit en perspective avant que la grande fête ne débute véritablement. Comment le prince avait-il pu accomplir cela ? Sa piètre performance encore en tête, Archibald ne se sentait pas plus bête qu'un autre, et surtout pas que Charmant. A l'évidence, celui-ci parlait beaucoup mais ne faisait pas grand chose, dans quelque domaine que ce soit d'ailleurs. Alors, le voir lui ravir sous ses yeux la dryade, il y avait là quelque chose de totalement surréaliste ! A moins que... A moins que cela ne fut qu'une facette de plus de son délire ? C'était impossible pourtant. Ce que le loup lui confirma en lui posant une patte qui se voulait réconfortante sur l'épaule.
" J'suis désolé pour vous, m'sieur. Vous pourriez peut-être...
- Ah, je ne sais pas trop.
- Hum, je ne vous ai pas encore fait part de ma suggestion, lui précisa Loup.
- Certes, mais je ne sais pas trop non plus, réaffirma le jeune homme.
- Mais en fait, pourquoi vous vous accrochez tant à Miss Indrema ? Je suis sûr que si vous vouliez vous donner la peine de... Bon, les relations professeurs et élèves, ce n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais j'ai bien remarqué dans les classes que vous ne laissiez pas tout le monde indifférent... Même la Belle au Bois Dormant, là, elle n'est pas insensible à...
- Oui, non, mais non ! Je crois que je préfèrerais encore embrasser une souche pourrie qu'elle !
- Oh, je comprends mieux pourquoi vous en avez après Miss Indrema alors.
- Mais ce n'est pas que pour ça... Quoique j'ai rarement vu plante verte plus attirante...
- Oui, mais elle est centenaire, je ne sais pas si vous vous rendez compte, m'sieur. Elle est peut-être, comment vous dire, un peu... fanée pour vous.
- Centenaire ? Eh bien, ça tombe bien, j'ai toujours préféré les filles plus âgées que moi. Question de maturité sans doute. Et d'expérience se... Hum, je m'égare !
- Et la fée Lacyon ? C'est que ça ne devrait pas être trop difficile de la... Enfin, vous voyez...
- Non, mais la fée, décréta Archibald en se posant à nouveau sous son arbre, ce n'est absolument pas la même chose. Elle, elle est en libre-service. Je veux dire, la fée Lacyon, ce ne serait pas de refus, mais ce n'est pas la panacée.
- Bah, c'est toujours mieux que rien.
- Oh, ça, c'est sûr, la fée Lacyon, c'est déjà un petit quelque chose, pas de doute ! " acquiesça-t-il, les yeux dans le vague.
Sur cette réflexion particulièrement aboutie, le jeune homme se sentit l'envie de dormir. Ce n'était pourtant pas le moment de sommeiller ! Il ne lui restait plus que deux heures tout au plus avant de devoir monter sur l'estrade. En attendant, la Belle au Bois Dormant n'allait pas tarder à faire son entrée pour commencer. L'avantage de faire partie des V.I.Ps de la soirée tenait à peu de choses à l'esprit d'Archibald, mais l'essentiel était qu'il n'aurait pas à supporter le discours de la princesse, puisqu'il serait déjà en train de se préparer dans les coulisses de l'événement. Enfin, se préparer... Faire tout comme serait plus juste, étant donné qu'il n'avait rien sur lui qui puisse l'aider à tenir une conférence sur l'indicible honneur que représentait le réveil de la Belle au Bois Dormant. Evidemment, le Doyen avait particulièrement insisté sur le fait qu'il devait faire pudiquement l'impasse sur la façon exacte dont il avait réveillé la princesse, mais cela échappait désormais complètement à l'esprit du jeune homme. Une seule chose était sûre : il serait certainement beaucoup moins lénifiant et pontifiant que les orateurs qu'il avait déjà eu l'occasion d'entendre - mais pas écouter - à l'université...
" Où sont les strip-teaseuses ? demanda-t-il tout à coup d'un regard dépourvu de la moindre parcelle d'intelligence.
- Les... Hem, m'sieur, je crois que vous devriez trouver un coin où vous pourriez vous allonger, histoire de récupérer un peu, non ? Parce que là, vous m'avez vraiment pas l'air frais...
- Oui, je suis au point de rupture, le point break !
- Keanu Reeves était déjà mauvais acteur à l'époque... "
Bien qu'il fut particulièrement cuit, le jeune homme releva la tête à ces mots. Loup venait de démontrer une fois de plus qu'il connaissait bien son monde. Et c'était lui qui lui avait expliqué à demi-mots qu'il existait plus d'un passage pour passer d'un univers à l'autre... Ce n'était peut-être pas le meilleur moment, mais peut-être n'en aurait-il pas d'autre avant un certain temps. Il fallait qu'il aborde le sujet de front, maintenant.
" Ecoute, Loup, j'aurais quelque chose à te...
- Damoiseaux, damoiselles, nobles ducs, comtes et barons ! l'interrompit net une voix de stentor qui n'avait rien à voir avec son débit pâteux. Faîtes place, le Roi Nougat est parmi nous ! "
Maudissant cette vraie-fausse arrivée impromptue, Archibald ne put néanmoins s'empêcher de regarder ce qui se déroulait pas si loin de lui. Le roi parmi eux, c'était vite dit. Le souverain en question n'était pas visible, c'était à peine si l'on pouvait deviner sa silhouette derrière les rideaux tirés d'une chaise à porteurs en forme de charlotte au chocolat géante. Le jeune homme commençait toutefois au moins à comprendre pourquoi il était appelé le roi Nougat. Les quatre serviteurs qui le véhiculaient étaient nappés de soieries pareilles à de la crème chantilly, surmontés donc de turbans qui devaient sans doute vouloir évoquer une cerise ou un quelconque fruit confit. A en juger sur la façon dont la sueur dégoulinait sur leur visage, le Roi Nougat devait être aussi gros que gourmand, et eux ressembleraient bientôt plus à une pièce montée fondant au soleil s'ils continuaient longtemps ainsi...
Jetant un coup d'oeil autour de lui, Archibald se décida à applaudir, histoire de faire comme tout le monde. C'était oublier la quantité d'herbes ingérée par son estomac et communiquée à son cerveau, celui-ci se montrant particulièrement réceptif à ce genre de substances, quel que soit l'hémisphère. Aussi ses bravos n'étaient-ils pas des plus fournis, ce qui lui valut un regard peu amène du Doyen de la Faculté, mais cela n'entra pas dans son champ de vision. Le jeune homme assista à la remontée du Roi Nougat depuis sa tente jusqu'à l'estrade. Lui aussi faisait partie de ceux qui auraient à prendre la parole. Eh bien, quel prestige ! Archibald sentit se resserrer autour de son cou la corde de l'opprobre. Ce n'était pas que cela le dérangeait outre mesure, mais tout de même... L'opinion de la dryade le tracassait par contre. Ce n'était pas en accumulant de nouvelles bêtises qu'il allait pouvoir lui faire bonne impression. Elle qui était déjà l'une des plus insensibles à ses extravagances, cela ne risquait pas de s'arranger...
Fallait-il attendre que le Doyen vienne le chercher en lui tirant les oreilles ? Ou prendre les devants ? Dans tous les cas, il aurait des problèmes, alors, qu'importe... Le soleil surfait sur les nuages à l'horizon, prenant un dernier tube avant de rejoindre sa plage de sable d'étoiles. Aussi dégoûté qu'un condamné à mort se préparant à avaler son dernier repas, il prit le chemin de l'estrade en coupant à travers le pentacle, évitant ainsi la foule qui se pressait de chaque côté de l'allée pour suivre en direct live le passage du Roi Nougat, progressant aussi lentement qu'un coureur cycliste échappé dans l'Alpe-d'Huez un 14 Juillet durant le Tour de France. Le jeune homme gagnait du temps malgré ses détours, mais il fut tout à coup interpellé par un violent mal de tête. S'appuyant sur la table la plus proche pour éviter de tomber suite à cet étourdissement, Archibald eut l'envie de se débarrasser de ses lunettes, aussi " in " soient-elles. Il n'y voyait plus rien. Autour de lui, ce n'était plus qu'exclamations en tous genres et tintements des cymbales.
" Tournicoti Tournicoton ! "
Qui avait donc parlé ? Cette voix nasillarde, ces intonations exclamatives... Le jeune homme aurait juré que c'était là la phrase fétiche de ce petit personnage à moustaches qui avait enchanté ses soirées avec tant d'autres compagnons, durant des années, de Margotte au chien Pollux, à l'accent infiniment plus distingué que celui du Doyen de la Faculté, mais c'était autre chose... Lorsqu'il vivait encore en Irlande, durant sa petite enfance, le Magical Roundabout était l'un de ses programmes préférés ! Mais que lui arrivait-il maintenant ? Etait-ce un tour de cette herbe si particulière ? Les effets de l'ordinaire étaient déjà souvent assez cocasses avec lui, mais si en plus, le Pays des Contes de Fées cultivait ses différences à ce niveau également, qui savait ce qu'il risquait encore de subir par la suite ? Préférant ne pas songer à tout cela, Archibald voulut reprendre sa marche en avant, l'air aussi dégagé que possible sous ses lunettes qu'il n'avait pu se résoudre à abandonner, mais il trébucha sur une chaise qu'on avait négligemment renversée, et se retrouva le nez dans le frais gazon.
En bondissant, le petit diablotin qui s'était adressé à lui atterrit sous son nez. Etait-il plongé en pleine hallucination ?
" Ça par exemple ! Mais qu'avons-nous là ? Tournicoti tournicoton !
- Vous... Vous êtes vraiment Zébulon ? s'enquit le jeune homme, qui n'en était plus à une surprise près, ne se demandant même plus pourquoi le brouhaha autour de lui s'était assoupi. C'est bon, je vous crois, décida-t-il avant que l'autre n'ait eu le temps de répondre, s'imaginant ainsi que son délire passerait peut-être plus vite. Pollux n'est pas avec vous ? Et Alizée ?
- Tournicoti tournicoton ! Tu veux dire Azalée !
- Oh, peu importe, les deux sont des vaches après tout... "
Devant ce commentaire peu amène - être comparé à Alizée n'est jamais flatteur - le dit Zébulon s'enfuit en bondissant furieusement, passant par-dessus les tables sans difficulté. Ce faisant, Archibald s'était mine de rien éloigné du podium. Il se sentit presque l'envie de ne pas s'y rendre. Quelque chose, son sixième sens, lui faisait ruminer des idées noires comme quoi il n'y gagnerait rien de bon. Le Roi Nougat et son escorte avaient d'ailleurs disparu sous l'estrade. Ils allaient en ressortir exactement au bon moment pour que le souverain puisse prononcer son discours d'introduction avant de laisser la place à la Belle au Bois Dormant. De l'endroit où il se tenait, le jeune homme pouvait d'ailleurs parfaitement observer les allers-et-venues des professeurs qui avaient tous rallié le podium à présent, recevant de nouvelles affectations de la part du Doyen. Archibald aperçut la chevelure pour une fois broussailleuse de la dryade. Elle aurait bien eu besoin d'un coup de peigne... Il grimaça en s'apercevant que le Prince Charmant avait certainement eu la même idée que lui, lui passant la main dans les cheveux...
Heureusement, le Doyen intervint judicieusement sans le savoir, en prenant la parole. Derrière lui, la chaise à porteurs du Roi Nougat émergeait des escaliers menant au sommet de la tribune. Tous les visages se tournèrent vers eux d'un même mouvement qui serait certainement à l'origine de bien des torticolis le lendemain, quand ce n'était pas déjà le cas.
" Chers habitants de la Forêt des Rêves Multicolores et de tous les territoires enchantés ! Aujourd'hui est un grand jour ! Vous êtes tous venus ici parce que vous avez entendu cette incroyable nouvelle ! La Belle au Bois Dormant s'est éveillée du mauvais sort qui la maintenait dans un sommeil sans fin ! Peut-être que jusqu'à maintenant, vous n'y avez pas cru. Mais vous avez tout de même tenu à être présent, et je vous en remercie ! Votre patience va être récompensée. Mais avant de laisser la parole à l'héroïne du jour, le Roi Nougat, qui a exceptionnellement consenti à quitter son palais de beurre frais, va nous dire quelques mots. "
Tout s'emballa à cet instant. Les porteurs s'écroulèrent brusquement sur le sol, comme frappés par la foudre. Le cœur d'Archibald se mit à battre la chamade, tandis qu'il se mettait à courir en direction de l'estrade. Le Doyen avait fait volte-face en sursautant, et tout le monde avec lui. Il se précipitait déjà vers le véhicule du roi qui s'était mollement écrasé par terre, lorsque la charlotte au chocolat figurée se changea en charlotte aux fraises. Comprenez qu'une intense lumière rougeoyante s'en échappait, boule à facettes disproportionnée réglée sur cadence épileptique. Le jeune homme vit Charmant pousser Miss Indrema en arrière avant même que les autres professeurs ou quiconque fasse quoi que ce soit. Juste avant que le Doyen tombe à la renverse, la tête la première. Un autre jour, Archibald n'aurait certainement pas réussi à se retenir de rire, mais il n'était pas question d'une blague de potache.
" Puisque je n'ai pas reçu de carton d'invitation, je me suis dit qu'il s'agissait certainement d'un oubli ! " lança un nouveau venu que le Doyen avait déjà reconnu.
Lord Funkadelistic venait de s'inviter à la fête.
Le jeune homme qui ne l'avait encore jamais vu, fut saisi par l'aura de puissance qui se dégageait de lui. Il en imposait, c'était sûr ! Un sourire carnassier dévora son visage tandis qu'il apparaissait en pleine lumière, la chaise explosant en mille morceaux tel un feu d'artifice pour célébrer son arrivée. Certains professeurs furent touchés par des débris, des invités qui croyaient être bien placés durent se coucher en catastrophe.
" Qu'est-ce que vous aviez imaginé ? Qu'il suffirait que la Belle au Bois Dormant s'éveille pour que votre cauchemar se termine ? Mais il débute à peine ! "
Suspendu à six pieds au-dessus de l'estrade, il semblait flotter dans les airs, sa cape anthracite battue par une brise que ne percevait nul autre que lui. Ses cheveux par contre, encadrant en cascade un visage aux arêtes aiguisées telle une statue de marbre, ne perdaient pas leur aspect légèrement ondulé, preuve d'une certaine coquetterie. Entièrement vêtu de noir, sa silhouette effilée se détachait avec évidence tandis qu'un passage baigné d'une lumière dorée s'était ouvert dans son dos... Un passage vers le monde d'Archibald sans aucun doute ! Le jeune homme s'aperçut qu'il faisait partie des seules personnes encore debout. Il y avait des invités pour courir dans tous les sens en hurlant, et d'autres pour demeurer pétrifiés, découvrant finalement à quoi ressemblait leur pire ennemi, et les Objets Magiques qu'il avait bel et bien en sa possession. Car certains ne voulaient pas admettre qu'un simple visiteur du monde des Humains avait pu parvenir à faire tout cela... A présent, ils pouvaient en juger de leurs propres yeux. Le soleil s'était couché, et de lourds nuages d'orage dissimulaient la Lune...
Lord Funkadelistic écarta les bras comme pour une accolade, mais poursuivit son discours avec la même ferveur qu'un homme politique candidat à l'élection présidentielle et vous promettant de baisser les impôts d'un tiers pour mieux les remonter une fois élu.
" Je suis venu vous annoncer la fin ! Et vous apporter le bonj