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a réception donnée pour fêter le
réveil de la Belle au Bois Dormant
n'avait strictement rien de commun
avec la petite sauterie que la Faculté
organisait à chaque Noël. Elle revêtait
une toute autre ampleur, n'était-ce
que par sa symbolique et son caractère
exceptionnel, unique. Il y avait
tellement de personnes invitées,
qu'il avait été finalement décidé
que la fête se déroulerait en plein
air, dans la grande cour de la Tour
du Savoir Secret Salvateur, de façon
à pouvoir accueillir tout le monde
sans problème et surtout éviter
de connaître des débordements tels
que ceux que les Nains avaient causés,
par la faute d'Archibald Bellérophon.
Cette fois, il n'était pas question
de tenter quoi que ce soit de cet
ordre pour lui, ni pour quiconque.
Le roi Nougat en personne s'était
déplacé, quittant son château de
friandises pour venir à la rencontre
de la princesse. Le vénérable vieillard
et sa suite s'étaient installés
dans la clairière, en bordure de
forêt, et leurs tentes ainsi que
leurs bannières étaient visibles
de loin sur le chemin menant à la
Tour. La place avait été bien choisie,
on ne voyait même qu'elles.
Toutefois, le Doyen avait longuement
hésité avant d'opter pour une réception
au pied de la Tour. Avec la menace
de Lord Funkadelistic toujours plus
présente à son esprit... A l'intérieur
de la Tour, il aurait eu l'impression
d'être plus en sécurité, surtout
à propos des invités, tellement
nombreux. Mais après mûres réflexions,
le vieux sorcier en était arrivé
à croire que cela ne changerait
rien. Leur Ennemi disposait de ressources
si variées et étendues qu'il savait
déjà avec résignation qu'il pourrait
les frapper au coeur s'il le désirait.
Dans ce cas, autant essayer de faire
comme si de rien n'était et profiter
de ce dont il était possible de profiter.
Oh, il avait bien engagé deux compagnies
de C.R.S, la Coalition des Rats
Surveillants, mais c'était tout.
Les rongeurs patrouillaient dans
les fourrés, faisant tout le tour
du périmètre, armés de leurs petites
épées plus semblables à des aiguilles
à coudre, rentrant le ventre, le
museau frétillant. On aurait pu
croire qu'ils n'avaient rien de
bien dangereux, mais ils pouvaient
vous broyer les chevilles, et pratiquaient
en tous les cas une acupuncture
fort peu délicate.
La journée s'annonçait fort belle.
Le temps était clair, les nuages
absents, le soleil iridescent, la
brise fraîche et la température
printanière. Avec un peu de chance,
tout se déroulerait très bien, sans
la moindre anicroche. C'était ce
pour quoi priait le Doyen. Mais
toujours lui revenait en tête le
visage d'Archibald. Il allait prendre
part activement aux cérémonies !
Qui pouvait savoir ce qu'il allait
bien encore trouver à faire ? Lui
confier des responsabilités et ne
pas le laisser sans aucune attribution
devrait en principe réussir à le
contraindre à ne pas se disperser.
Par conséquent, ne pas avoir l'esprit
suffisamment vagabond pour qu'il
en vienne à élaborer l'un de ses
plans farfelus qui lui avaient déjà
donné tant de fois l'impression
d'être bien proche de déclencher
l'éruption d'un abcès. Mais il ne
pouvait s'empêcher de n'être pas
totalement certain de cela. Il ne
cessait d'ailleurs de tourner et
retourner toutes les alternatives
imaginables tandis qu'il arpentait
d'un pas svelte pour son âge les
allées définies par la disposition
des tables pour le banquet. Plus
de mille couverts devaient être
servis, dont une centaine pour le
seul Roi Nougat.
Parées de nappes blanches d'une
propreté éclatante, des dizaines
et des dizaines de tables étaient
nécessaires, disposées selon ce
qui vu de haut se serait sans doute
apparenté à un modèle géométrique
plus proche du pentagone que du
losange. De n'importe quelle place,
un unique impératif : pouvoir être
en mesure d'admirer l'entrée de
la princesse, lorsqu'elle sortirait
de la Tour. Une estrade démesurée,
qui devait également servir de piste
de danse, avait été montée en trois
jours, de telle façon que la Belle
au Bois Dormant et tous ceux qui
devraient prendre place à ses côtés
lors des différentes déclarations
à venir puissent passer en toute
sécurité d'un lieu à l'autre. La
matinée devait tenir lieu de présentations
en tous genres, pour une majorité
d'invités qui se connaissaient pourtant
déjà bien. En toute logique, se
disait le Doyen tout en saluant
quelques personnes d'un geste ou
d'une poignée de main, Archibald
Bellérophon aurait dû déjà se montrer,
de manière à lui aussi prendre quelques
repères pour le soir. Evidemment,
il pouvait toujours invoquer le
fait d'être convalescent pour se
réserver pour la soirée. Toutefois,
cela lui laissait à penser qu'il
n'en tirerait rien de bon.
Les autres professeurs étaient déjà
occupés à informer les invités des
modalités de la fête, à leur indiquer
leur place, à faire l'éloge de la
Faculté, à guetter un signe inquiétant
d'un bout à l'autre de la pelouse.
Miss Indrema était à l'oeuvre, comme
les autres, mais avec un succès
beaucoup plus marqué auprès de la
gent masculine.
" Nous restons à votre entière disposition
pour tout renseignement complémentaire
! " mit-elle fin à la conversation
la liant avec un vieux barbon trop
pesant, forçant son sourire.
Cela dit, la dryade s'était entourée,
ou plutôt s'était retrouvée entourée,
d'une ribambelle de jeunes filles
en fleur, qui avaient tout de suite
été attirées par ses conseils ou
la sûreté de ses jugements alors
qu'elle renseignait telle ou telle
personne sans jamais faire une erreur
ou oublier un sourire. Miss Indrema
insistait surtout sur ce que les
jeunes princes ou autre fils de
ducs pourraient être tentés d'essayer
à leur égard, une fois quelques
verres ingérés. Il y avait bien
interdiction formelle de s'éloigner
dans les buissons, aussi bien en
plein jour que le soir venu, mais
de toute évidence, ce n'était pas
encore suffisant pour dissuader
quelques affamés. La dryade en était
encore à répéter l'un de ses avertissements,
lorsqu'elle vit arriver dans leur
direction l'illustration parfaite
de ce qu'elle dénonçait. A savoir
un jeune homme arrogant habillé
à la dernière mode, qui faisait
sans doute partie de la suite du
roi Nougat.
En l'observant du coin de l'œil
tandis qu'il approchait, Miss Indrema
rabâchait ce qu'elle avait déjà
plusieurs fois mis en avant pour
ses petites protégées improvisées.
" Vous voyez, il peut vous paraître
séduisant, bien élevé, voire, avec
un peu de chance, spirituel, mais
la chanson est tout autre par la
suite... Tenez, je suis pratiquement
sûre qu'il va s'arrêter auprès de
nous... Apparemment, pour nous saluer,
mais faîtes attention à son regard
de pervers ! Vous verrez, avec un
peu d'entraînement, ce n'est pas
si difficile à percevoir ! "
La dryade souriait déjà en pensant
au comportement si prévisible des
mâles. Elle était même obligée de
se retenir d'éclater de rire, tant
son humeur était joyeuse en cette
mâtinée radieuse. Toutefois, ce
ne fut pas sans surprise qu'elle
vit se rapprocher une silhouette
à la fois connue et nébuleuse, enveloppée
dans une tenue prêtant à confusion.
Cette démarche avait quelque chose
de familier... La façon dont il balançait
les épaules, ces bras ballants...
Si seulement elle n'avait pas été
à contre-jour et si lui n'avait
pas porté un turban, couvre-chef
typique pourtant pour les hommes
venant du royaume du Roi-Nougat,
elle l'aurait certainement déjà
reconnu. Malgré ce qu'elle avait
pu dire, les jeunes filles s'étaient
laissées intriguer par cette mystérieuse
figure, et son allure nonchalante.
Lorsqu'enfin, il fut à leur hauteur,
elles ne purent s'empêcher de se
resserrer autour de Miss Indrema,
car son regard se révélait des plus
malicieux. La dryade en profita
en priorité, lorsque l'illustre
inconnu enleva sa coiffe juste devant
elle, et qu'elle reconnut Archibald
Bellérophon.
" Vous ? " ne put-elle contenir
sa surprise, oubliant ses petites
protégées.
Le jeune homme lui décocha un sourire
lumineux et goguenard.
" En personne ! J'ai enfin pu quitter
mon lit, vous savez, le lieu où
je reposais depuis des jours, seul,
abandonné de tous, à me languir...
- Cela aura au moins servi à quelque
chose, se moqua de lui Miss Indrema,
loin de se laisser attendrir. Vous
êtes devenu matinal...
- Oh, oh, oh, que c'est bien trouvé
! Effectivement, je le reconnais
volontiers, j'ai voulu me lever
tôt... Je n'ai pas beaucoup mangé
ces derniers jours, et j'ai faim,
précisa Archibald sur le ton de
la confidence. Si je peux juger
de la qualité du buffet un peu avant
tout le monde, pourquoi se priver
? De plus, si jamais un plat avait
été empoisonné, je me ferais une
joie de mourir en l'ingérant à la
place de votre roi ou du Doyen par
exemple...
- Je vois... Vous êtes un homme de
principes.
- Ravi de vous l'entendre dire.
Mais je ne suis évidemment pas contre
joindre l'utile à l'agréable. "
Sur ce, et sous le regard incrédule
de la dryade, Archibald se mit à
boire et à manger, prenant tout
ce qui lui faisait envie sur les
tables, que ce soit des plats reconnaissables
pour lui, ou bien des spécialités
qui devaient être du cru, car elles
ne ressemblaient en rien à ce qu'il
avait pu déjà manger au cours de
son existence, et croyez-moi chers
lecteurs, le jeune homme se faisait
un plaisir de vider tous les restes
dont on voulait bien le gratifier.
Tout en picorant ici et là, il tâchait
de ne pas perdre de vue Miss Indrema,
demeurant toujours moins de cinq
pas derrière elle, mais interposant
souvent une table entre eux. A la
fin, n'y tenant plus, sa collègue
lui darda un regard noisette des
plus appuyés, le toisant bras croisés,
alors qu'il s'affairait sur un pauvre
jambon qui n'avait pas demandé à
être dépecé si vite.
" A vous voir, on dirait que manger
est la chose qui vous plaît le plus
au monde... "
Allusion ou pas, Archibald lui répondit
avec effronterie.
" Non, je ne pense pas... Il y a au
moins une chose qui me plaît plus...
Comme me l'a déjà fait remarquer
un ami, peu de gens semblent avoir
réalisé l'aspect profondément érotique
de la charcuterie de pays...
- Oui, ça doit être cela... Navrée,
mais je n'en fais pas partie non
plus...
- Hélas, trois fois hélas, mais
je l'ai bien compris ! Vous ne savez
pas ce que vous perdez, néanmoins...,
ajouta-t-il sur un ton légèrement
égrillard.
- Je crois que si, pourtant, rétorqua
la dryade d'une voix aussi sèche
qu'un vieux tronc d'arbre mort.
Mais vous n'en avez pas conservé
un souvenir très marquant, on dirait
bien.
- Ah, non, ne croyez pas cela, fit
très vite le jeune homme, désarçonné
pour la première fois. C'est juste
que... que... Et mince ! " se sermonna-t-il
en voyant s'éloigner Miss Indrema
d'un pas décidé, suivie aussitôt
d'une nuée de jeunes filles, qui
l'avaient observé depuis son arrivée
avec un mélange de stupeur et de
curiosité, ne sachant comment interpréter
ce qu'elles avaient tout de suite
considéré comme un duel entre les
deux professeurs de la Faculté.
Le jeune homme choisit de s'écarter
du chemin de la dryade pour le moment.
Sa tentative d'approche ne s'était
pas avérée très concluante, même
s'il avait pu reprendre le dialogue
avec elle. Mais elle n'avait pas
dit un mot sur son absence de visite
à l'infirmerie, ne lui avait pas
même demandé s'il se sentait rétabli.
C'était lui qui avait dû lancer
la conversation, et la maintenir
à flots, le plus souvent, quoique
Miss Indrema ait fini par l'interpeller,
mais avant tout afin de se moquer
de lui. Décidément, Archibald devait
admettre par la force des choses
qu'il n'aurait jamais pensé qu'il
eut été si difficile de reprendre
ses opérations de séduction auprès
de la dryade. Car ce n'était rien
d'autre que cela, il le reconnaissait
tout aussi aisément. Mais cela avait
quelque chose d'excitant, just
for fun... Just for fun, évidemment.
Auriez-vous imaginé autre chose
?
La tête dans les nuages, le jeune
homme n'avait pas fait attention
au temps qui s'écoulait aussi vite
que coule un mafioso aux pieds scellés
dans le béton et jeté dans l'East
River, et midi était passé. Bien
entendu, son estomac ne l'avait
pas plus averti de la chose, étant
donné que celui-ci s'était retrouvé
rempli bien plus tôt que d'ordinaire,
et de façon bien plus copieuse.
Plus aucun locataire n'était accepté
pour le moment, avant qu'il n'y
ait eu des départs en masse vers
un monde meilleur... Du côté des invités,
beaucoup avaient désormais commencé
à prendre place, profitant à leur
tour des collations variées qui
avaient été préparées pour l'occasion,
et faisant connaissance pour ceux
qui ne s'étaient jamais rencontrés
auparavant et qui seraient amenés
à donner l'impression de se connaître
depuis l'enfance, lorsque derrière
un buisson, ils avaient joué à celui
qui avait la plus... Enfin, ceci est
une autre histoire.
Il s'agissait généralement des convives
les moins importants, qui se permettaient
ainsi de se dégourdir les jambes
entre deux phases de léchage de
bottes auprès de leurs suzerains.
Le Roi Nougat et tous les autres
nobles importants du monde féerique
ne se montreraient pas en public
avant que la nuit tombe. Ils réservaient
leur entrée en scène pour l'apparition
de la Belle au Bois Dormant. A dire
vrai, beaucoup d'entre eux ne savaient
même pas encore ce qu'ils allaient
porter pour une soirée si spéciale,
ce qui avait fortement facilité
la tâche d'Archibald lorsqu'il avait
voulu modifier quelque peu la tenue
que lui avait proposée la Faculté
pour cette journée de célébration.
Il y avait tellement de vêtements
entassés un peu partout qu'il n'était
pas bien inconvenant d'emprunter
pour un moment un chapeau bariolé
ou une ceinture de soie particulièrement
voyante. De quoi apporter un peu
de... fantaisie, si cela était possible
en pareilles circonstances. Et de
quoi avoir duper Miss Indrema qui
pensait pourtant l'avoir vu venir
de loin.
Le jeune homme s'était pour le moment
installé au pied d'un arbre, assis
en tailleur, s'échinant
une fois de plus à terminer Samouraï
Spirits sur sa NeoGeo Pocket,
s'émerveillant que les piles fonctionnent
encore depuis tout le temps qu'il
était là. Ah, évidemment, ce n'était
pas du matériel Nintendo, ceci expliquait
sans doute cela... Sans parler du
contraste, excellent en toutes circonstances,
qu'il soit dehors ou dedans pour
jouer, comme en ce jour, alors que
les branches allaient et venaient
au-dessus de sa tête, jusqu'à ce
que tout à coup, une ombre voila
la console toute entière, et celui
qui en martelait les boutons avec
fièvre également.
" Amakuza, j'aurais ta peau !
- M'sieur ?
- Tu vas tâter de mon sabre !
- Monsieur ?
- Ta barre d'énergie est presque
vide cette fois !
- Monsieur...
- Voilà pour toi ! Ah, ça t'apprendra
!
- Yo, man ! rugit le nouveau
venu.
- Oui ? réagit finalement Archibald
en relevant la tête.
- Ah, c'est pas trop tôt ", maugréa
le nouveau venu, qui se révélait
n'être nul autre que Loup.
Rares étaient les élèves admis à
participer à cette fête, mais le
loup en faisait partie, discrète
récompense pour sa participation
au retour de la princesse, de façon
non-officielle, évidemment... Ceci
dit, lui avait la chance d'échapper
à toute obligation et de n'être
là que pour profiter de la fête,
ce qui était un avantage suprêmement
important aux yeux du jeune homme,
qui lui, aurait dû être en train
de se mettre en condition de manière
moins désinvolte. Loup ne voyait
pas les choses sous cet angle, lui
qui aurait bien aimé pouvoir conserver
ses vêtements de tous les jours
avait dû faire des concessions.
Pas de bonnet, et pas de chaînes
en or. Il n'était même pas certain
de pouvoir conserver son manteau
pourtant très stylé pour la soirée.
Malheureusement pour lui, il était
à la merci des décisions des enseignants,
et ne pouvait en rien les discuter.
Ce n'était pas le moment de chercher
à faire appel à la famille pour
régler une histoire telle que celle-ci,
ou bientôt, il n'y aurait plus besoin
de Lord Funkadelistic pour que les
champs de bataille se multiplient...
Ainsi donc, Loup était venu retrouver
l'une des seules personnes qu'il
savait pouvoir aborder, les mains
dans les poches, en grognant entre
ses grandes dents pour que nul ne
l'interrompe.
" Vous êtes là depuis longtemps
?
- On peut le dire. L'infirmerie
avait fini par me lasser...
- Eh bien, j'en profite pour vous
dire que mes camarades et moi-même
sommes très contents de vous savoir
de retour, toussota le loup.
- Oh ! C'est... gentil, répondit Archibald,
ne sachant trop quoi dire, mais
sincèrement touché. Cela dit, les
cours ne reprendront qu'après-demain...
Je suis tenu à la disposition du
Doyen demain, et j'ai comme l'impression
que je ferai partie de ceux qui
devront nettoyer tout ça, fit-il
en désignant du regard l'immense
cadre de la garden party.
- Bah, n'y pensez pas trop alors,
lui rétorqua Loup, tandis que le
jeune homme se remettait debout
et qu'ils s'étaient mis à marcher
côte à côte en discutant.
- Mais ne t'en fais pas pour ça
! sourit de toutes ses dents Archibald.
Je ne vais tout de même pas me fatiguer
à l'avance ! - Pour ça, je vous
fais entièrement confiance. Euh,
sans vouloir émettre une quelconque
critique !
- Bien sûr ! Ah, un gâteau auquel
je n'ai pas encore goûté ! Sacrilège
! "
Le jeune homme s'approcha de la
table concernée, s'empara d'un couteau
et préleva deux énormes parts d'une
pièce montée nappée de chocolat
fondant. On n'y avait pas encore
touché, contrairement aux autres
qui l'entouraient, tels les contreforts
d'une montagne de friandises. Mais
de toutes les façons, Archibald
n'avait pas le moindre scrupule,
sachant pertinemment que tout plat
qui serait entamé avant le repas
du soir serait remplacé diligemment.
Il le tenait de la bouche même des
cuisiniers vers qui il s'était tourné
de bonne heure le matin pour essayer
de récupérer des restes, affamé
qu'il était après deux jours de
diète, deux jours de trop pour lui.
Toutefois, sa fierté omettait de
retenir qu'il s'était fait chasser
à coups d'os de poulet, d'épluchures
et toutes sortes de déchets, car
on l'avait pris pour un misérable
élève chapardeur, et certainement
pas un digne professeur se remettant
de ses terribles blessures suite
à un affrontement titanesque qui
avait permis de sauver l'école d'un
monstre qui sévissait dans ces bas-fonds.
" Hmm, mais c'est que c'est très
bon, ça ! Hmm...
- Vous ne connaissez pas ? s'étonna
ouvertement le loup. J'aurais cru
que...
- Oui, quoi donc ? s'enquit le jeune
homme, tout de même peu concentré,
la bouche et les mains pleines,
les joues gonflées par la masse
de gâteaux qu'il ingérait plus vite
qu'une locomotive à vapeur ne fait
partir des bûches en fumée.
- Eh bien, il s'agit de gâteaux
fourrés aux herbes... Des herbes...
comment dire... aromatiques... " Archibald
ne réalisa ce dont Loup voulait
parler que trop tard pour éviter
l'absorption des dites herbes aromatiques.
Leur présence était particulièrement
bien dissimulée au premier abord,
et surtout, il n'aurait jamais imaginé
qu'on puisse y laisser autant de
graines !
" Attends, attends..., voulut-il
se reprendre, buvant une grande
rasade d'eau dans le but de faire
descendre plus vite l'énorme part
qu'il avait déjà dévorée. Tu voudrais
me faire croire que ce gâteau a
été... Enfin... Mais... Est-ce que vous êtes
fous ?! " s'emportait-il tout en
se souvenant qu'il ne pouvait élever
la voix alors que pour une fois,
il en aurait bien eu l'envie. Je
ne suis pas sûr que ce soit une
bonne idée ! trépignait-il. Non
mais, est-ce que vous réalisez ? Vous
voulez que tout le monde mange du
space cake ce soir ? Je ne
sais pas si vous vous rendez bien
compte de l'état dans lequel tout
le monde va se retrouver après ça
!
- Pourquoi ça ? Le chanvre n'a aucun
effet sur les êtres du pays des contes
et des fées, lui rétorqua le loup
en retroussant ses babines.
- Quoi ? explosa le jeune
homme, et tant pis pour ceux qui
se retournèrent. Tu ne crois pas
que tu aurais pu me prévenir ! Tant
mieux pour vous, enfin, tant mieux...
Peut-être pas... Mais ce n'est pas
la question ! Moi, je ne suis pas
d'ici ! Je ne sais pas, mais... Enfin...
Il faut trouver quelque chose, là
! Ou je risque, ou je risque... Oh,
non..., larmoyait-il presque. Je sens
déjà que ça vient...
- Vous devenez tout mou ? Vous avez
envie de rire pour un rien ? Vous
avez les yeux rouges ?
- Comment sais-tu ça, si... Oh, peu
importe ! Oui ! Tout ça ! Et surtout
les yeux ! Oh non... Si on me voit
dans cet état... Je ne pourrai jamais
faire ce que m'a demandé le Doyen
dans de bonnes conditions. Aïe,
aïe, aïe... "
Tant que son esprit n'était pas
encore embrumé, Archibald comptait
réfléchir à la meilleure solution
pour minimiser les effets du gâteau
farceur. Et cela commençait... Les
apparences... Oui, tant pis si jamais
il ne parvenait qu'à tenir debout
difficilement, il fallait qu'il
puisse ne pas se trahir avec un
regard complètement déphasé. Mais
pour cela... Des lunettes !
" Loup... Est-ce que tu aurais une
paire de lunettes de soleil ? l'interrogea-t-il
en désespoir de cause.
- Des lunettes de soleil ?
" Haussant les épaules, soupirant,
il dégrafa tout à coup un pan de
son manteau.
" Oui, mais quelle marque ? Spy
Optics, Maui Jim, Arnette,
Costa del Mar, Ray-Ban,
Foster Brand, Killer Loop,
ou Carrera Sport ? " demanda-t-il
d'un ton blasé.
Eberlué, Archibald contemplait l'intérieur
de l'épaisse veste de cuir devenue
présentoir. Il n'avait qu'à choisir.
Une paire d'Arnette sur le nez,
et tout paraissait plus aisé. Oui,
cela aurait pu constituer un slogan
assez sympathique, décréta-t-il
en faisant la moue. Et voilà, se
tapa-t-il le front du plat de la
main. Cela commençait ! Ce qui n'était
rien comparé à la sensation de la
main du Doyen sur son épaule.
" Alors, Bellérophon, en forme ?
J'espère que vous n'avez pas oublié
le discours que vous avez à prononcer
!
- Le... Le discours ?
- Parfaitement, le discours ! Et
vous me ferez le plaisir d'enlever
ces lunettes quand vous monterez
sur l'estrade, n'est-ce pas ?
- Je ne sais pas si c'est... "
Mais le vieux sorcier s'était déjà
éloigné...
Archibald
retourna s'asseoir sous son arbre
en titubant, tel un boxeur de seconde
zone K.O après avoir croisé la route
de Mike Tyson. Le loup le suivait,
mi-amusé, mi-compatissant, agitant
une petite serviette de table sous
son nez pour lui faire de l'air.
Le jeune homme aurait voulu se masser
les joues, mais celles-ci étaient
bien trop douloureuses, rougies
par les gifles qui avaient accompagné
comme autant d'accusés de réception
les refus qu'il venait d'encaisser
trois heures durant. En effet, en
cent quatre-vingt minutes, Archibald
avait accumulé la somme totale de
quatre-vingt dix-huit râteaux, refus,
vents, et autres dénégations de
la part d'autant de jeunes filles
différentes qu'il avait abordées.
Sans aucun doute un record toutes
catégories demandant impérativement
à être homologué au plus vite dans
le Guiness Book.
" Ah, je n'en peux plus, articula-t-il
péniblement. Je me demande si la
dernière ne m'a pas déchaussé une
dent...
- Possible, les jeunes filles ne
sont plus ce qu'elles étaient ",
déclara solennellement Loup.
Le jeune homme lui lança un drôle
de regard, se demandant s'il ne
se moquait pas de lui sans oser
clairement lui avouer. Se laissant
aller contre le tronc d'arbre, il
tentait de reprendre ses esprits.
Pas facile, même à l'ombre de sa
paire de lunettes. Celles-ci avaient
d'ailleurs volé une ou deux fois
selon la force de l'impact des claques,
et Archibald s'était retrouvé à
quatre pattes entre les tables pour
les ramasser, complètement perdu.
Ce qui n'était rien à côté de l'état
des jeunes filles après avoir croisé
son regard. Tout à coup, en quelques
secondes, elle se repentait de lui
avoir fait sauter ses lunettes d'un
revers de main, tant le spectacle
de ces yeux hallucinés était des
plus déplorables pour l'image des
bonnes manières. D'une certaine
façon, c'était toujours mieux que
les déclarations du jeune homme,
mais tout aussi expressif. En effet,
sa maîtrise du langage se retrouvant
parallèlement altérée, Archibald
ne pouvait éviter quelques écarts,
parfois simplement gestuels d'ailleurs,
mais qui n'étaient pour lui certainement
pas plus flatteurs.
" Vous faîtes une pause avant de
repartir à l'assaut ? l'interrogea
le loup.
- Non, non, fit le jeune homme,
agitant vaguement la main. Je ne
crois pas que je pourrai tenir
douze rounds, surtout que j'ai déjà
perdu le match aux points, je crois.
- Aux poings, hi, hi... "
Archibald éclata de rire comme s'il
venait d'entendre le jeu de mot
le plus comique de la Création.
C'était intenable. Il parvenait
à peine à contenir ses gloussements
intempestifs, avec la terrible impression
que ses côtes étaient sur le point
de se décoller, que sa cage thoracique
se préparait à imploser comme dans
les meilleurs épisodes de Ken
le Survivant, et qu'il serait
obligé de ramasser ses globes oculaires
dans l'herbe lorsque ses yeux auraient
jailli de leurs orbites. Son euphorie
était telle qu'il ne se rendait
de toute manière pas compte de la
moitié des choses qu'il avait pu
faire depuis le début de l'après-midi.
Tout ce qu'il conservait à peu près
en tête tenait au discours qu'il
était censé prononcer et dont il
ne se souvenait pas d'un traître
mot. Dans des conditions ordinaires,
improviser n'était pas ce qu'il
craignait le plus, loin de là. Mais
aujourd'hui... Il était certain que
cela se terminerait en catastrophe.
Après tout, c'était ce qu'il venait
d'entasser à la pelle.
Mais qu'est-ce que le jeune homme
aurait pu faire d'autre ? Il avait
bien tenté de demeurer immobile
dans un coin, mais comme par malchance,
c'était exactement ce qu'il ne fallait
pas faire s'il ne voulait pas attirer
l'attention. Que ce soit parmi les
invités qui ne le connaissaient
absolument pas et se questionnaient
sur cette impassibilité ou parmi
les professeurs et rares élèves
pouvant mettre un nom sur son visage
et redoutant cette soudaine passivité.
Evidemment, il suffisait qu'il ne
fasse plus rien pour qu'on le soupçonne
de préparer pire que précédemment.
Alors, au bout d'une heure, lorsqu'Archibald
avait constaté que les effets du
cannabis sativa indica ne
prenaient pas le chemin de l'apaisement,
il avait choisi de ne pas s'en faire
plus que cela et de se comporter
de la façon la plus commune qu'il
était en mesure d'appréhender dans
son état. Malheureusement, cela
ne s'était pas déroulé exactement
comme il l'aurait souhaité, puisqu'il
s'était rapidement retrouvé à harceler
toutes les invitées un tant soit
peu attirantes.
Loup savait bien ce qui tracassait
l'enseignant si peu conforme aux
canons du genre. Il n'avait pas
été particulièrement brillant vis-à-vis
de Miss Indrema, et n'avait pas
osé s'approcher d'elle à nouveau
au cours de la journée. Heureusement
pour lui, la dryade avait été de
son côté trop occupée pour se soucier
de lui et surtout de ses actes auprès
de la gent féminine " courtisée
" par le jeune homme, et il avait
de plus profité de la présence d'innombrables
jongleurs, bouffons et autres cracheurs
de flammes qui circulaient en sautillant
d'un bout à l'autre de la plaine
pour ne pas attirer l'attention
sur lui plus que cela malgré ses
élucubrations déjantées et graveleuses.
Son élève, qui l'avait accompagné
de près ou de loin du début à la
fin de ses misérables - il fallait
bien l'avouer - tentatives, se posait
des questions sur la santé mentale
d'Archibald...
" M'sieur... Je peux vous poser une
question...
- Je t'écoute ! fit le jeune homme,
un sourire jusqu'aux oreilles.
- Pourquoi vous ne retournez pas
auprès de Miss Indrema, je sais
pas, pour lui demander une danse...
- Je ne crois pas être vraiment
en forme pour valser, tu sais !
- N'empêche que c'est ce que vous
voulez, le pressa Loup. C'est plutôt
voyant !
- A ce point ? grommela Archibald,
apparemment subjugué par le spectacle
de brins d'herbe à ses pieds, agités
par la brise.
- Je viens de vous le dire... "
Le jeune homme ne répondit rien
mais se leva et marcha droit devant
lui. Le loup avait raison. Bien
que sa vision fut quelque peu
altérée, il ne lui fallut que peu
de temps avant de retrouver la dryade.
Elle était encore et toujours entourée
de ces petites nobles qui ironiquement
ressemblaient pour une fois à des
dames de compagnie, dont elles se
plaignaient tant d'ordinaire, voletant
de petit groupe en petit groupe
comme une feuille morte emportée
par le vent... Archibald avait adopté
une démarche quelque peu incongrue,
le dos arqué, roulant des épaules,
claquant des doigts à chaque pas.
Oui, lecteurs, c'est vrai, ne nous
en cachons pas, il avait tout l'air
d'un benêt de première. Mais, mettez-vous
à sa place seulement une poignée
de secondes ! Hmm, finalement, non,
ce n'est peut-être pas une très
bonne idée pour votre santé mentale.
Le jeune homme se figea net toutefois
en apercevant le Prince Charmant
le devancer, et accoster Miss Indrema
avec encore plus de désinvolture
qu'il n'en avait d'ordinaire. Il
faillit une fois de plus éclater
de rire. Avec un peu de chance,
le prince allait récolter une bonne
paire de gifles lui aussi ! Il déchanta
tout aussi rapidement. Voilà que
c'était la dryade qui souriait !
Les lunettes d'Archibald tombèrent
toutes seules lorsqu'il vit Charmant
passer un bras autour de la taille
de la Miss, et celle-ci ne pas
broncher du tout. C'en était trop
! Le prince le vit à ce moment-là,
s'empressant de lui sourire d'un
air moqueur dans le dos de la dryade,
qui avait maintenant posé la tête
sur son épaule. Le jeune homme en
demeura pétrifié, bouche bée. Il
avait beau être complètement déphasé,
quelque chose clochait dans cette
histoire... Miss Indrema n'avait jamais auparavant
manifesté le moindre intérêt pour
Charmant, en tous cas sans commune
mesure avec le sien à son égard.
Et voilà que ressurgissait ce mauvais
souvenir de la soirée de Noël...
Il ramassa une fois de plus ses
lunettes de soleil en secouant la
tête de dépit. Il venait sans doute
de gâcher l'un de ses derniers moments
de répit en perspective avant que
la grande fête ne débute véritablement.
Comment le prince avait-il pu accomplir
cela ? Sa piètre performance encore
en tête, Archibald ne se sentait
pas plus bête qu'un autre, et surtout
pas que Charmant. A l'évidence,
celui-ci parlait beaucoup mais ne
faisait pas grand chose, dans quelque
domaine que ce soit d'ailleurs.
Alors, le voir lui ravir sous ses
yeux la dryade, il y avait là quelque
chose de totalement surréaliste
! A moins que... A moins que cela
ne fut qu'une facette de plus
de son délire ? C'était impossible
pourtant. Ce que le loup lui confirma
en lui posant une patte qui se voulait
réconfortante sur l'épaule.
" J'suis désolé pour vous, m'sieur.
Vous pourriez peut-être...
- Ah, je ne sais pas trop.
- Hum, je ne vous ai pas encore
fait part de ma suggestion, lui
précisa Loup.
- Certes, mais je ne sais pas trop
non plus, réaffirma le jeune homme.
- Mais en fait, pourquoi vous vous
accrochez tant à Miss Indrema ?
Je suis sûr que si vous vouliez
vous donner la peine de... Bon, les
relations professeurs et élèves,
ce n'est pas ce qu'il y a de mieux,
mais j'ai bien remarqué dans les
classes que vous ne laissiez pas
tout le monde indifférent... Même
la Belle au Bois Dormant, là, elle
n'est pas insensible à...
- Oui, non, mais non ! Je crois
que je préfèrerais encore embrasser
une souche pourrie qu'elle !
- Oh, je comprends mieux pourquoi
vous en avez après Miss Indrema
alors.
- Mais ce n'est pas que pour ça...
Quoique j'ai rarement vu plante
verte plus attirante...
- Oui, mais elle est centenaire,
je ne sais pas si vous vous rendez
compte, m'sieur. Elle est peut-être,
comment vous dire, un peu... fanée
pour vous.
- Centenaire ? Eh bien, ça tombe
bien, j'ai toujours préféré les
filles plus âgées que moi. Question
de maturité sans doute. Et d'expérience
se... Hum, je m'égare !
- Et la fée Lacyon ? C'est que ça
ne devrait pas être trop difficile
de la... Enfin, vous voyez...
- Non, mais la fée, décréta Archibald
en se posant à nouveau sous son
arbre, ce n'est absolument pas la
même chose. Elle, elle est en libre-service.
Je veux dire, la fée Lacyon, ce
ne serait pas de refus, mais ce
n'est pas la panacée.
- Bah, c'est toujours mieux que
rien.
- Oh, ça, c'est sûr, la fée Lacyon,
c'est déjà un petit quelque chose,
pas de doute ! " acquiesça-t-il,
les yeux dans le vague.
Sur cette réflexion particulièrement
aboutie, le jeune homme se sentit
l'envie de dormir. Ce n'était pourtant
pas le moment de sommeiller ! Il
ne lui restait plus que deux heures
tout au plus avant de devoir monter
sur l'estrade. En attendant, la
Belle au Bois Dormant n'allait pas
tarder à faire son entrée pour commencer.
L'avantage de faire partie des V.I.Ps
de la soirée tenait à peu de choses
à l'esprit d'Archibald, mais l'essentiel
était qu'il n'aurait pas à supporter
le discours de la princesse, puisqu'il
serait déjà en train de se préparer
dans les coulisses de l'événement.
Enfin, se préparer... Faire tout comme
serait plus juste, étant donné qu'il
n'avait rien sur lui qui puisse
l'aider à tenir une conférence sur
l'indicible honneur que représentait
le réveil de la Belle au Bois Dormant.
Evidemment, le Doyen avait particulièrement
insisté sur le fait qu'il devait
faire pudiquement l'impasse sur
la façon exacte dont il avait réveillé
la princesse, mais cela échappait
désormais complètement à l'esprit
du jeune homme. Une seule chose
était sûre : il serait certainement
beaucoup moins lénifiant et pontifiant
que les orateurs qu'il avait déjà
eu l'occasion d'entendre - mais
pas écouter - à l'université...
" Où sont les strip-teaseuses ?
demanda-t-il tout à coup d'un regard
dépourvu de la moindre parcelle
d'intelligence.
- Les... Hem, m'sieur, je crois que
vous devriez trouver un coin où
vous pourriez vous allonger, histoire
de récupérer un peu, non ? Parce
que là, vous m'avez vraiment pas
l'air frais...
- Oui, je suis au point de rupture,
le point break !
- Keanu Reeves était déjà mauvais
acteur à l'époque... "
Bien qu'il fut particulièrement
cuit, le jeune homme releva la tête
à ces mots. Loup venait de démontrer
une fois de plus qu'il connaissait
bien son monde. Et c'était lui qui
lui avait expliqué à demi-mots qu'il
existait plus d'un passage pour
passer d'un univers à l'autre... Ce
n'était peut-être pas le meilleur
moment, mais peut-être n'en aurait-il
pas d'autre avant un certain temps.
Il fallait qu'il aborde le sujet
de front, maintenant.
" Ecoute, Loup, j'aurais quelque
chose à te...
- Damoiseaux, damoiselles, nobles
ducs, comtes et barons ! l'interrompit
net une voix de stentor qui n'avait
rien à voir avec son débit pâteux.
Faîtes place, le Roi Nougat est
parmi nous ! "
Maudissant cette vraie-fausse arrivée
impromptue, Archibald ne put néanmoins
s'empêcher de regarder ce qui se
déroulait pas si loin de lui. Le
roi parmi eux, c'était vite dit.
Le souverain en question n'était
pas visible, c'était à peine si
l'on pouvait deviner sa silhouette
derrière les rideaux tirés d'une
chaise à porteurs en forme de charlotte
au chocolat géante. Le jeune homme
commençait toutefois au moins à
comprendre pourquoi il était appelé
le roi Nougat. Les quatre serviteurs
qui le véhiculaient étaient nappés
de soieries pareilles à de la crème
chantilly, surmontés donc de turbans
qui devaient sans doute vouloir
évoquer une cerise ou un quelconque
fruit confit. A en juger sur la
façon dont la sueur dégoulinait
sur leur visage, le Roi Nougat devait
être aussi gros que gourmand, et
eux ressembleraient bientôt plus
à une pièce montée fondant au soleil
s'ils continuaient longtemps ainsi...
Jetant un coup d'oeil autour de lui,
Archibald se décida à applaudir,
histoire de faire comme tout le
monde. C'était oublier la quantité
d'herbes ingérée par son estomac
et communiquée à son cerveau, celui-ci
se montrant particulièrement réceptif
à ce genre de substances, quel
que soit l'hémisphère. Aussi ses
bravos n'étaient-ils pas des plus
fournis, ce qui lui valut un regard
peu amène du Doyen de la Faculté,
mais cela n'entra pas dans son champ
de vision. Le jeune homme assista
à la remontée du Roi Nougat depuis
sa tente jusqu'à l'estrade. Lui
aussi faisait partie de ceux qui
auraient à prendre la parole. Eh
bien, quel prestige ! Archibald
sentit se resserrer autour de son
cou la corde de l'opprobre. Ce n'était
pas que cela le dérangeait outre
mesure, mais tout de même... L'opinion
de la dryade le tracassait par contre.
Ce n'était pas en accumulant de
nouvelles bêtises qu'il allait pouvoir
lui faire bonne impression. Elle
qui était déjà l'une des plus insensibles
à ses extravagances, cela ne risquait
pas de s'arranger...
Fallait-il attendre que le Doyen
vienne le chercher en lui tirant
les oreilles ? Ou prendre les devants
? Dans tous les cas, il aurait des
problèmes, alors, qu'importe... Le
soleil surfait sur les nuages à
l'horizon, prenant un dernier tube
avant de rejoindre sa plage de sable
d'étoiles. Aussi dégoûté qu'un condamné
à mort se préparant à avaler son
dernier repas, il prit le chemin
de l'estrade en coupant à travers
le pentacle, évitant ainsi la foule
qui se pressait de chaque côté de
l'allée pour suivre en direct live
le passage du Roi Nougat, progressant
aussi lentement qu'un coureur cycliste
échappé dans l'Alpe-d'Huez un 14
Juillet durant le Tour de France.
Le jeune homme gagnait du temps
malgré ses détours, mais il fut
tout à coup interpellé par un violent
mal de tête. S'appuyant sur la table
la plus proche pour éviter de tomber
suite à cet étourdissement, Archibald
eut l'envie de se débarrasser de
ses lunettes, aussi " in " soient-elles.
Il n'y voyait plus rien. Autour
de lui, ce n'était plus qu'exclamations
en tous genres et tintements des
cymbales.
" Tournicoti Tournicoton ! "
Qui avait donc parlé ? Cette voix
nasillarde, ces intonations exclamatives...
Le jeune homme aurait juré que c'était
là la phrase fétiche de ce petit
personnage à moustaches qui avait
enchanté ses soirées avec tant d'autres
compagnons, durant des années, de
Margotte au chien Pollux, à l'accent
infiniment plus distingué que celui
du Doyen de la Faculté, mais c'était
autre chose... Lorsqu'il vivait encore
en Irlande, durant sa petite enfance,
le Magical Roundabout était
l'un de ses programmes préférés
! Mais que lui arrivait-il maintenant
? Etait-ce un tour de cette herbe
si particulière ? Les effets de
l'ordinaire étaient déjà souvent
assez cocasses avec lui, mais si
en plus, le Pays des Contes de Fées
cultivait ses différences à ce
niveau également, qui savait ce
qu'il risquait encore de subir par
la suite ? Préférant ne pas songer
à tout cela, Archibald voulut reprendre
sa marche en avant, l'air aussi
dégagé que possible sous ses lunettes
qu'il n'avait pu se résoudre à abandonner,
mais il trébucha sur une chaise
qu'on avait négligemment renversée,
et se retrouva le nez dans le frais
gazon.
En bondissant, le petit diablotin
qui s'était adressé à lui atterrit
sous son nez. Etait-il plongé en
pleine hallucination ?
" Ça par exemple ! Mais qu'avons-nous
là ? Tournicoti tournicoton !
- Vous... Vous êtes vraiment Zébulon
? s'enquit le jeune homme, qui n'en
était plus à une surprise près,
ne se demandant même plus pourquoi
le brouhaha autour de lui s'était
assoupi. C'est bon, je vous crois,
décida-t-il avant que l'autre n'ait
eu le temps de répondre, s'imaginant
ainsi que son délire passerait peut-être
plus vite. Pollux n'est pas avec
vous ? Et Alizée ?
- Tournicoti tournicoton ! Tu veux
dire Azalée !
- Oh, peu importe, les deux sont
des vaches après tout... "
Devant ce commentaire peu amène
- être comparé à Alizée n'est jamais
flatteur - le dit Zébulon s'enfuit
en bondissant furieusement, passant
par-dessus les tables sans difficulté.
Ce faisant, Archibald s'était mine
de rien éloigné du podium. Il se
sentit presque l'envie de ne pas
s'y rendre. Quelque chose, son sixième
sens, lui faisait ruminer des idées
noires comme quoi il n'y gagnerait
rien de bon. Le Roi Nougat et son
escorte avaient d'ailleurs disparu
sous l'estrade. Ils allaient en
ressortir exactement au bon moment
pour que le souverain puisse prononcer
son discours d'introduction avant
de laisser la place à la Belle au
Bois Dormant. De l'endroit où il
se tenait, le jeune homme pouvait
d'ailleurs parfaitement observer
les allers-et-venues des professeurs
qui avaient tous rallié le podium
à présent, recevant de nouvelles
affectations de la part du Doyen.
Archibald aperçut la chevelure pour
une fois broussailleuse de la dryade.
Elle aurait bien eu besoin d'un
coup de peigne... Il grimaça en s'apercevant
que le Prince Charmant avait certainement
eu la même idée que lui, lui passant
la main dans les cheveux...
Heureusement, le Doyen intervint
judicieusement sans le savoir, en
prenant la parole. Derrière lui,
la chaise à porteurs du Roi Nougat
émergeait des escaliers menant au
sommet de la tribune. Tous les visages
se tournèrent vers eux d'un même
mouvement qui serait certainement
à l'origine de bien des torticolis
le lendemain, quand ce n'était pas
déjà le cas.
" Chers habitants de la Forêt des
Rêves Multicolores et de tous les
territoires enchantés ! Aujourd'hui
est un grand jour ! Vous êtes tous
venus ici parce que vous avez entendu
cette incroyable nouvelle ! La Belle
au Bois Dormant s'est éveillée du
mauvais sort qui la maintenait dans
un sommeil sans fin ! Peut-être
que jusqu'à maintenant, vous n'y
avez pas cru. Mais vous avez tout
de même tenu à être présent, et
je vous en remercie ! Votre patience
va être récompensée. Mais avant
de laisser la parole à l'héroïne
du jour, le Roi Nougat, qui a exceptionnellement
consenti à quitter son palais de
beurre frais, va nous dire quelques
mots. "
Tout s'emballa à cet instant. Les
porteurs s'écroulèrent brusquement
sur le sol, comme frappés par la
foudre. Le cœur d'Archibald se mit
à battre la chamade, tandis qu'il
se mettait à courir en direction
de l'estrade. Le Doyen avait fait
volte-face en sursautant, et tout
le monde avec lui. Il se précipitait
déjà vers le véhicule du roi qui
s'était mollement écrasé par terre,
lorsque la charlotte au chocolat
figurée se changea en charlotte
aux fraises. Comprenez qu'une intense
lumière rougeoyante s'en échappait,
boule à facettes disproportionnée
réglée sur cadence épileptique.
Le jeune homme vit Charmant pousser
Miss Indrema en arrière avant même
que les autres professeurs ou quiconque
fasse quoi que ce soit. Juste avant
que le Doyen tombe à la renverse,
la tête la première. Un autre jour,
Archibald n'aurait certainement
pas réussi à se retenir de rire,
mais il n'était pas question d'une
blague de potache.
" Puisque je n'ai pas reçu de carton
d'invitation, je me suis dit qu'il
s'agissait certainement d'un oubli
! " lança un nouveau venu que le
Doyen avait déjà reconnu.
Lord Funkadelistic venait de s'inviter
à la fête.
Le jeune homme qui ne l'avait encore
jamais vu, fut saisi par l'aura
de puissance qui se dégageait de
lui. Il en imposait, c'était sûr
! Un sourire carnassier dévora son
visage tandis qu'il apparaissait
en pleine lumière, la chaise explosant
en mille morceaux tel un feu d'artifice
pour célébrer son arrivée. Certains
professeurs furent touchés par des
débris, des invités qui croyaient
être bien placés durent se coucher
en catastrophe.
" Qu'est-ce que vous aviez imaginé
? Qu'il suffirait que la Belle au
Bois Dormant s'éveille pour que
votre cauchemar se termine ? Mais
il débute à peine ! "
Suspendu à six pieds au-dessus de
l'estrade, il semblait flotter dans
les airs, sa cape anthracite battue
par une brise que ne percevait nul
autre que lui. Ses cheveux par contre,
encadrant en cascade un visage aux
arêtes aiguisées telle une statue
de marbre, ne perdaient pas leur
aspect légèrement ondulé, preuve
d'une certaine coquetterie. Entièrement
vêtu de noir, sa silhouette effilée
se détachait avec évidence tandis
qu'un passage baigné d'une lumière
dorée s'était ouvert dans son dos...
Un passage vers le monde d'Archibald
sans aucun doute ! Le jeune homme
s'aperçut qu'il faisait partie des
seules personnes encore debout.
Il y avait des invités pour courir
dans tous les sens en hurlant, et
d'autres pour demeurer pétrifiés,
découvrant finalement à quoi ressemblait
leur pire ennemi, et les Objets
Magiques qu'il avait bel et bien
en sa possession. Car certains ne
voulaient pas admettre qu'un simple
visiteur du monde des Humains avait
pu parvenir à faire tout cela... A
présent, ils pouvaient en juger
de leurs propres yeux. Le soleil
s'était couché, et de lourds nuages
d'orage dissimulaient la Lune...
Lord Funkadelistic écarta les bras
comme pour une accolade, mais poursuivit
son discours avec la même ferveur
qu'un homme politique candidat à
l'élection présidentielle et vous
promettant de baisser les impôts
d'un tiers pour mieux les remonter
une fois élu.
" Je suis venu vous annoncer la
fin ! Et vous apporter le bonj |