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rchibald
sommeillait dans le lit qu'il occupait
depuis deux jours, installé au cœur
de ce qu'il avait identifié comme
l'infirmerie de la Faculté, ou du
moins, ce qui y ressemblait le plus.
A dire vrai, il se sentait déjà
beaucoup mieux, étant déjà capable
de se lever et de marcher très correctement,
mais il profitait de sa situation
pour paresser un peu. C'était pour
cela qu'il lui fallait entre autre
réussir à conserver les paupières
entrouvertes, mais sans jamais paraître
trop réveillé. Car si ce n'était
le Doyen, le Prince Charmant ne
manquerait pas de signaler qu'il
était prêt à se lever et reprendre
sa place. Bien entendu, celui-ci
était très satisfait de voir son
rival en toutes choses éloigné de
la scène, mais il préférait encore
avoir à lui faire face que lui accorder
un relâchement qu'il estimait de
toutes les façons immérité. Voilà
pourquoi il venait lui rendre visite,
très souvent, plusieurs fois par
jour même, mais toujours pour la
même raison, ou plutôt obsession
: guetter un signe trahissant le
retour à la normale de la condition
physique du jeune homme.
Mais Archibald n'était pas plus
angoissé que cela. Ce n'était pas
très ardu pour lui de feindre la
maladie ou le harassement. Ce dernier
particulièrement. On s'inquiétait
souvent de son état de fatigue,
alors qu'il se trouvait en pleine
forme. Sans doute une question d'attitude
de sa part. Il savait très bien
qu'il donnait cette impression,
et ne s'en cachait d'ailleurs pas.
Désinvolte, oui, mais en une occasion
telle que celle-ci, cela lui était
bien utile. D'autant plus que si
lors de ses premiers passages, Charmant
n'avait dit mot, se contentant de
sourire bêtement - du moins, selon
ce qu'en pensait le jeune homme
-, il ne perdait à présent aucun
prétexte pour lui parler, cherchant
en permanence à le faire réagir
d'une manière ou d'une autre. Et
est-ce qu'il n'avait pas eu peur
des araignées ? Est-ce qu'il était
content de s'en être sorti vivant
? Est-ce qu'il ne devait pas admettre
qu'il avait eu beaucoup de chance
? Est-ce qu'il n'était finalement
pas si affaibli que cela ? Comptait-il
venir à la fête de la Belle au Bois
Dormant ? Et une centaine d'autres
encore environ, auxquelles le jeune
homme ne répondait pas autrement
que par des grognements dont il
variait les intonations, afin de
ne pas être tout à fait insultant.
S'il avait pu s'adresser au Prince
tel qu'il le désirait, celui-ci
n'aurait certainement pas autant
apprécié ses petites visites et
elles se seraient indéniablement
espacées, Archibald en était certain...
Toutefois, il aurait eu à affronter
les remontrances toujours plus extraordinaires
du Doyen, et ce n'était par contre
pas du tout souhaitable dans sa
condition. Car encore une fois,
il ne pourrait pas répliquer convenablement
à plusieurs personnes à la fois.
Il savait bien que le vieux sorcier
était au courant de ce que pouvait
bien tenter de faire Charmant, mais
qu'il ne ferait rien pour l'en empêcher.
Il ne pouvait pas prendre parti
ouvertement dans des conflits qui
ne l'étaient en rien. Conflit était
d'ailleurs peut-être un grand mot,
mais il en était arrivé à le voir
de la sorte, le Prince n'ayant jamais
manifesté le moindre effort à son
égard. La réciproque était vraie,
mais selon lui, ce n'était pas à
lui de les faire. Bon, il devait
admettre qu'il n'aurait peut-être
pas dû le jeter hors de son carrosse
et faire brûler celui-ci, que c'était,
peut-être, un petit peu, gratuit
de sa part, mais cela s'arrêtait
là.
Et si Charmant se montrait très
- et trop - souvent, ce n'était
par contre absolument pas le cas
de Miss Indrema. La dryade n'était
pas venue le voir une seule fois,
ne lui avait fait passer aucun message.
Le jeune homme était trop en dehors
de ce genre de considérations pour
se l'avouer, mais il aurait tout
de même apprécié de la voir manifester
une quelconque réaction suite à
son sort. Mais il n'avait pas eu
de ses nouvelles du tout. Le Doyen,
lui, était demeuré auprès de lui
un bon moment, puis, il ne l'avait
plus revu. Archibald avait donc
passé deux jours à rêvasser, ce
qui n'était pas vraiment déplaisant,
et à surveiller les allers et retours
du Prince. Il y en avait eu d'autres,
malgré tout, eh oui, il n'était
pas resté tout seul à faire semblant
de se morfondre dans son lit, au
milieu d'autres couches qui n'étaient
pas occupées, du moins, tel qu'il
avait pu l'observer.
La fée Lacyon avait voleté plusieurs
fois jusqu'à lui, attendant qu'il
soit tout seul dans l'infirmerie,
à chaque reprise. Et lui avait proposé
de le " revigorer ". Ce à quoi le
jeune homme lui avait gentiment
répondu que si c'était pour ragaillardir
une seule et bien précise partie
de son corps, elle pouvait s'abstenir...
La petite créature ailée ne s'était
pas vexée pour autant de l'allusion,
au contraire, elle n'en avait souri
qu'avec plus de gourmandise à son
égard. Voilà qui était malgré tout
ce qu'on pourrait croire, très embarrassant.
Evidemment, messieurs, il est facile
de se dire qu'Archibald était bien
bête de vouloir se priver de ce
qui lui était offert si gentiment.
Pour autant, il faut garder à l'esprit
que sa précédente aventure avec
la fée avait été réellement traumatisante
pour lui, quand bien même il disposait
d'une solide constitution. Même
lorsqu'il semblait qu'elle était
là pour vous, Lacyon faisait toujours
passer sa propre satisfaction avant
la vôtre, et si elle se lassait
avant de...Bref, certains m'auront
compris, pour les autres, attendez
encore quelques années.
A chaque fois, la fée s'était faite
plus pressante, allant jusqu'à se
dévêtir et lui jeter ses vêtements
à la figure, sans même invoquer
la chaleur de la pièce. Ne pouvant
se permettre de se servir de ses
bras comme il l'aurait voulu pour
ne pas révéler qu'il avait retrouvé
toute sa vigueur, le jeune homme
avait été par conséquent contraint
d'attendre le bon vouloir de Lacyon,
quant à la récupération de ses habits.
Qu'elle soit avide au point d'être
prête à être surprise en petite
tenue, tenue qui se réduisait en
tout et pour tout à sa paire de
chaussons, signifiait donc qu'elle
n'était pas pressée de débarrasser
la tête d'Archibald de sa robe courte
et moulante, ou même, de vêtements
plus...intimes. Il faut saluer le
calme du jeune homme, demeurant
parfaitement stoïque dans une situation
tout de même quelque peu inconvenante.
Pour être tout à fait honnête, Archibald
ne s'en plaignait pas plus que cela,
car il y avait bien plus éprouvant
que de passer une heure avec le
string d'une fée sur le visage,
à respirer son délicat parfum…
Effectivement. Mais quoi qu'il en
fût, il n'y avait eu qu'une seule
présence à ne jamais le quitter,
et ce n'était malheureusement pas
une jeune et jolie infirmière débordante
d'affection pour son patient, mais
seulement l'épée qu'il avait découverte
dans la réserve, son épée, qui elle
aussi reposait dans un lit, celui
du coffre dans lequel il l'avait
trouvée. Il l'ouvrait de temps à
autre pour la contempler, attendant
d'être seul pour être en mesure
de se contorsionner à l'abri des
regards. Et jamais très longtemps,
car si on le surprenait penché au-dessus
de ce coffre, à demi hors de son
lit, le refermant à toute vitesse
bras tendus en avant, n'importe
qui risquait de se douter de son
véritable état de santé, et pas
seulement le Prince Charmant. Ce
n'était pas la lame argentée qui
l'intriguait désormais, ni aucun
symbole phallique fascinant en rapport
avec celle-ci. Non, c'était surtout
la fresque peinte au revers du couvert
de la cassette qui le laissait perplexe,
et plus il la fixait du regard,
plus tout lui paraissait nébuleux.
Il ne s'interrogeait plus sur ce
qu'elle représentait, car le Doyen
le lui avait révélé, ou plutôt rappelé,
dès le début de sa visite. Il s'agissait
d'une vision de Bellérophon terrassant
la Chimère, à l'aide de flèches
plombées, monté sur le cheval Pégase.
Comment ne l'avait-il pas reconnu
sur le coup ? Et cette épée, lui
avait expliqué le vieux magicien,
avait été forgée dans le sang de
cet animal fabuleux mais terrifiant.
Oui, il y avait de quoi rester interdit
devant elle et son écrin…
" Il y a de quoi rester interdit
devant elle et son écrin ! "
Le jeune homme tressaillit sur son
lit. Le Doyen venait de faire son
apparition, relevant un pan de la
tenture blanche qui le tenait à
l'écart des autres couches. Il arborait
un léger sourire moqueur, mais trahissait
une réelle fatigue, comme en témoignait
ses yeux dont le seul éclat les
illuminant venait de ses verres
de lunettes. Ce devait être la faute
aux préparatifs de la grande fête
célébrant le réveil de la Belle
au Bois Dormant, qui en plus d'être
la plus grande jamais organisée
dans le cadre de la Tour du Savoir
Secret Salvateur, était censée réconcilier
tout le monde...Peut-être que tout
ne se passait pas comme prévu. Peut-être
que les dix jours qu'il avait invoqués
et qui avaient vu la fête être repoussée
étaient bel et bien ardemment nécessaires
pour que tout le monde s'entende.
Toutefois, il devait bien être parvenu
à quelque chose de concluant, car
jamais sinon le Doyen ne serait
venu lui rendre visite maintenant,
il aurait de toutes les façons trouvé
quelque chose de mieux à faire pour
éviter d'avoir à s'énerver une fois
de plus contre ou même avec lui.
" Vous ne liriez pas dans les pensées,
par hasard ? s'enquit Archibald
d'un ton soupçonneux, se relevant
un peu pour s'asseoir contre le
dossier de son lit, bien calé dans
son oreiller.
- Pour quelle raison ? Pas du tout.
Cela ne fait pas partie de mes attributions,
répondit solennellement le vieillard.
Et je m'en garderais bien, vous
connaissant.
- Je me demande bien pourquoi...
- Je crois qu'il n'est pas besoin
de vous le préciser pourtant.
- Si vous voulez...Et alors, à quoi
dois-je votre présence ici, si ce
n'est pour encore me sermonner ?
- Ne commencez pas à être acerbe,
Archibald.
- Archibald ? fit le jeune homme
en haussant un sourcil. Je crois
que je dois être plus malade que
je le crois…, ajouta-t-il en portant
une main à son front, comme s'il
voulait prendre sa température.
- Je ne devrais pas avoir le droit
de vous appeler par votre prénom,
peut-être ? s'approcha le Doyen,
s'aidant de sa cane. Si je suis
ici, ce n'est pas pour badiner avec
vous, mais pour prendre de vos nouvelles.
Je...Oh, je n'aurais jamais cru dire
ça, mais...Je...Je compte sur vous
pour la fête. J'aurais préféré m'en
passer, mais puisqu'il faut le faire...
C'est vous qui avez réveillé la
princesse, et de par cela, il vous
incombe certaines obligations.
- Je me disais bien aussi que ça
ne pouvait pas être pour animer
le bar à cocktails...
- Ce n'est pas le moment de plaisanter,
voyons ! Je ne vous demande pas
grand chose qui plus est. Simplement
que personne ici n'ait à rougir
de honte en vous voyant apparaître
après-demain dans la salle, à commencer
par la Belle. J'ose donc croire
que vous serez parfaitement remis,
ou bien, si cela n'est pas possible,
convenable. Vous n'avez rien à faire
de plus.
- C'est entendu, acquiesça Archibald,
trop content d'apprendre qu'il serait
tenu pour un invité officiel, ce
dont il ne se serait jamais douté.
- Evidemment, ne venez pas avec
votre épée. Cela ferait très mauvais
genre.
- C'est que...Je n'ai pas tellement
envie de la laisser ici, fit le
jeune homme, qui n'était pas particulièrement
rassuré dès lors que sa nouvelle
acquisition était en jeu.
- Oh, mais il n'était pas question
qu'elle demeure sans protection,
se pavana le Doyen. Mais nous pouvons
la placer en lieu sûr, si bien que
personne ne pourra vous la prendre.
- Sans vouloir vous vexer, d'autant
que je n'étais pas là, commença
Archibald, mais si vos conditions
de sécurité sont les mêmes qu'au
moment des vols de Lord Funkadelistic,
je ne suis pas très tranquillisé,
je préfère vous le dire tout de
suite. "
Le vieux sorcier se fit austère.
" Sachez Bellérophon que nous avons
considérablement renforcé nos protections
depuis ces regrettables incidents...
Mais de toute façon, si tant est
que l'Ennemi ait pu être mis au
courant, il doit enrager à l'heure
qu'il est, oh oui.
- Enrager ? Mais pourquoi ça ? Je
l'imaginais plutôt réfléchissant
à un moyen de s'emparer de…
- Votre épée ? En effet, elle vaudrait
bien le prix d'une nouvelle offensive
de sa part pour la récupérer. Cependant,
il est trop tard pour cela. Il aurait
fallu qu'il la découvre le premier.
Et même en ce cas…
- Attendez, attendez, lui fit signe
de s'interrompre le jeune homme.
Comment cela, je ne saisis pas bien.
- J'aurais pourtant cru que cela
vous serait aisé. Cette épée est
née du sang de la Chimère, tuée
par votre lointain ancêtre. Elle
a forcément un lien très fort avec
son héritier. Tout ce que Lord Funkadelistic
pourrait bien en faire, c'est s'en
servir comme d'une vulgaire lame.
Mais vous avez révélé ses véritables
pouvoirs.
- Servir de lampe halogène ?
- Si cela vous plaît de la considérer
ainsi, pourquoi pas, fit le Doyen
d'un ton las. Quoi que vous puissiez
en dire, cette épée et vous n'êtes
pas des étrangers l'un pour l'autre.
Je suis certain qu'en vérité, vous
en êtes conscient.
- Ce n'est pas rien non plus...Il
me faudrait peut-être...Plus...d'attentions...
Pour guérir plus vite.
- Je ne comprends pas de quoi vous
voulez parler, répliqua posément
le vieux sorcier.
- Allons, je suis sûr que si ! l'encouragea
Archibald d'un sourire gouailleur.
Vous avez bien été jeune, vous aussi…
- Jeune ?
- Vous...Vous n'allez tout de même
pas me dire que...vous avez toujours
été comme cela ?
- Je peux changer d'apparence à
volonté, vous êtes bien placé pour
le savoir...Alors, ne dîtes pas de
sottises, et, à partir de là, chacun
des mots du Doyen enfla de manière
démesurée tandis que lui-même semblait
grandir, je pourrais très bien prendre
devant vous l'apparence d'un parfait
jeune homme qui n'aurait qu'à lever
le petit doigt pour voir toutes
les femelles de ce monde ou d'un
autre lui tomber dessus, désespérées
de ne pouvoir satisfaire son incroyable
et insatiable pouvoir de séduction
masculin, implorant que je les honore
du plaisir fou que je pourrais leur
apporter !
- Hum...Eh bien...Je ne vous en demandais
pas tant moi non plus…, répondit
Archibald en se sentant quelque
peu gêné. Eh bien, vous devez être
un grand frustré. Surtout pour bluffer
comme cela...
- Plaît-il ? Pourrais-je savoir
comment osez-vous ?
- On dirait que vous n'avez pas
conscience de ce que vous venez
de dire…, en conclut le jeune homme.
Vous êtes certain que vous ne voudriez
pas prendre ma place dans ce lit
? lui proposa-t-il d'un ton faussement
affable.
- Je vois qu'il vous en faut peu
! Non mais, pour qui vous prenez-vous
! J'ai peine à croire que vous soyez
encore couché, pour vous comporter
de cette façon ! Peut-être qu'il
serait bon pour vous d'accomplir
votre dernière journée de punition
?
- Ecoutez, je crois avoir plus simple.
Je vais faire comme si je n'avais
rien entendu de vos écarts de paroles
honteux pour quelqu'un d'aussi respectable
que vous..."
Le vieux sorcier baissa la tête,
se détourna, et partit sans rien
ajouter. De toute évidence, Archibald
ne le verrait pas jusqu'au soir
de la fête, si c'était lui qui revenait
lui annoncer qu'il était temps.
" Mettez à profit votre dernière
journée de repos pour réfléchir
à des choses plus constructives
! " lui conseilla-t-il en dernier
recours alors qu'il s'apprêtait
déjà à quitter la pièce.

Le Prince Charmant
pénétra avec élégance dans ses appartements,
le sourire aux lèvres, le regard
négligemment porté sur les boutons
de manchette de sa magnifique chemise
de soie à jabot qu'il rajustait
toutes les cinq minutes, refermant
la porte négligemment derrière lui,
sans même se préoccuper de savoir
si un élève ou n'importe qui d'autre
ne l'avait pas rattrapé au dernier
moment pour lui dire quelque chose.
Dans ce cas, la personne en question
devait être en train de se tenir
le nez à deux mains, courbé en deux.
Le pire dans l'illustration de ce
cas de figure était que cela entrait
dans le domaine du possible. Le
Prince sourit tout à fait, rajustant
une mèche rebelle derrière l'oreille,
se saisissant d'une poire à parfum
en se retournant devant sa glace.
Un sifflement s'éleva, et prit de
l'ampleur jusqu'à retomber presque
aussitôt, comme s'il ne s'était
rien produit. C'était ce que Charmant
aurait pu penser, que ses oreilles
lui avaient joué un mauvais tour,
s'il n'y avait pas eu son coupe-ongles
planté dans le cadre de son miroir...
Lentement, il leva les yeux vers
celui-ci, incapable de se retourner
pour faire face à son agresseur,
mais il ne découvrit qu'un siège
qu'on avait déplacé, et donc, quelqu'un
se tenant de dos, dont il n'apercevait
que les cheveux noirs de jais.
" Qui que vous soyez…, commença-t-il
en tremblotant, se demandant immédiatement
s'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie
concoctée par Archibald Bellérophon
sous forme de vengeance.
- Quoi donc ? Tu n'en avais pas
besoin, pour compléter ta toilette
? " lui répondit-on placidement.
Le Prince se tut aussitôt, bouche
bée, la mâchoire prête à se décrocher.
Il connaissait cette voix ! Il ne
l'avait connue que trop plus précisément...
Mais comment cela était-il possible
?
" Alors, tu ne salues même pas un
vieil ami ? J'aurais pourtant imaginé
que tu serais content de me revoir...
- Con...Content ? bredouilla Charmant,
qui ne pouvait plus reculer plus
à moins de disparaître dans son
miroir.
- Non, tu as peur ? fit l'invité
surprise d'un ton âprement moqueur,
plus blessant que Bellérophon ne
l'avait jamais été. Je pensais bien
ne pas être cordialement accueilli,
mais à ce point..."
Le siège se retourna lentement,
dans un long grincement. Charmant
était tétanisé, seules ses dents
bougeaient encore, claquant à qui
mieux mieux. Il avait pour un peu
envie de pleurer. Il ne savait que
trop bien qui allait se révéler
devant lui. Un magnifique jeune
homme de quelques années de plus
que celui que le Doyen était parti
chercher, encore une fois pour son
plus grand malheur. Son cœur cessa
de battre. C'était bien lui, Lord
Funkadelistic...Il n'avait que peu
changé depuis la dernière fois qu'ils
s'étaient croisés, excepté le fait
qu'il avait récupéré de ses blessures.
Il était entièrement vêtu de noir,
sa tenue élégamment coupée rehaussée
de motifs brodés d'or, les jambes
croisées, accoudé sur son siège,
son profil aquilin adouci par de
petites lunettes rondes qui ne masquaient
pas du tout l'incroyable profondeur
de son regard, son acuité sans pareille.
Le Prince avait l'impression d'être
d'ores et déjà transpercé de part
en part. Ses longs cheveux sombres
achevaient de faire ressortir la
blancheur de porcelaine de son teint.
" Ne t'inquiète pas, Charmant. Je
ne suis pas venu pour toi...Ni pour
personne...Comment allez-vous, au
fait, vous tous ? Bien, j'espère...
Pas trop de difficultés en ce moment
? Le Doyen doit vous mener la vie
dure...
- Tu...Tu le connais...aussi bien
que moi…, finit par dire le Prince
au bout de plus d'une minute.
- Sans doute même mieux…, estima
celui qui avait été son ami, autant
qu'on peut l'être tant que l'on
parvenait à supporter Charmant,
ce qui n'était pas une mince affaire.
Toutefois, je ne suis pas venu ici
pour évoquer le bon vieux temps,
même toi, tu dois être capable de
t'en douter...
- Je ne peux pas t'aider, répliqua
le Prince en préférant ignorer l'insulte
sous-entendue et se concentrer sur
sa réponse.
- Est-ce que par hasard, je t'aurais
demandé de l'aide ? lui renvoya
Lord Funkadelistic avec tout son
mépris. Non ! C'est plutôt moi qui
suis venu t'en proposer…
- Je ne comprends pas...
- Voilà qui ne m'étonne pas plus
que cela.
- Mais comment...Comment as-tu pu
t'introduire ici ? " l'interrogea
Charmant, avec des milliers de questions
se bousculant dans sa tête, et ne
réalisant ce que lui disait Lord
Funkadelistic qu'avec plusieurs
secondes de retard à chaque réplique.
Celui-ci garda le silence, tout
en lui souriant amicalement. Quelqu'un
de plus avisé que le Prince, ou
de moins perturbé, aurait vu avant
tout de la condescendance dans cette
dentition parfaite qui se découvrait
devant lui. A première vue, l'Ennemi
n'avait pas la beauté plastique
du Prince Charmant, qui vous frappait
tout de suite...Ou vous laissait
indifférent. Mais Lord Funkadelistic
disposait d'une arme bien supérieure
aux seuls attraits physiques. Il
avait du charme. Un charme qu'il
savait à merveille manier dès lors
qu'il vous avait choisi pour cible.
Irrésistible. Il y avait en lui
un feu qui ne cessait jamais de
brûler, juste derrière ses prunelles
étincelantes...Pour l'instant, il
s'était saisi d'un mouchoir d'une
noirceur scintillante, et avait
commencé à astiquer ses bottes.
Le Prince compris alors où il voulait
en venir : c'étaient les Bottes de
Sept Lieues !
" Ah, enfin, tu as remarqué ! s'exclama
le Lord. Elles m'ont déjà permis
de m'échapper de vos geôles, tu
t'en souviens, je présume. Depuis,
elles ne me quittent plus. Et la
plupart des Autres non plus…
- Tu les as tous ici ? Avec toi
?
- Tous ? Non, bien sûr que non.
Cela ne serait pas très prudent,
n'est-ce pas ? Si jamais j'étais
à nouveau capturé, avança-t-il du
ton de celui qui savait que c'était
hautement improbable, pour ne pas
dire risible. Il y a une chose à
bien comprendre, Charmant...Il est
trop tard. Trop tard pour m'arrêter.
Vous ne retrouverez jamais les Sept
Objets. Quoi qu'il arrive, quoi
qu'il m'arrive ! Ils sont perdus
à jamais pour vous...Alors, inutile
de poser des questions. Comme il
est inutile d'avoir réveillé la
Belle au Bois Dormant. C'était une
jolie idée, je ne sais pas qui l'a
eue...Ou plutôt, je le sais..."
Ne disposant pas des capacités de
bravade d'Archibald, le Prince en
était réduit à regarder son ancien
camarade de promotion d'un œil vide
de toute émotion.
" Il ne l'a fait que pour me ridiculiser,
s'entendit-il préciser.
- Ah ? Bien, bien, je suis ravi
de l'apprendre. Il est donc d'humeur
joueuse…, fit Lord Funkadelistic
en croisant les mains sous son menton.
J'étais sûr que te rendre une petite
visite serait profitable.
- Sur...Sur mon honneur, je ne dirai
rien de plus ! " bafouilla Charmant
tant bien que mal.
L'Ennemi éclata de rire.
" Je ne suis pas là pour t'extorquer
de quelconques renseignements, j'ai
tout ce qu'il me faut de ce côté-là,
et plus encore !
- Tu...Par...Parles moins fort, s'il
te plait…, parvint à articuler le
Prince, apeuré à l'idée que quelqu'un
découvre Lord Funkadelistic dans
ses appartements, mais plus encore
par le fait de lui donner un ordre.
- Décidément, je vais finir par
croire que tu ne te sens effectivement
pas rassuré en ma présence ! fit
faussement à regret son ancien camarade
d'études. N'ai-je pas dit tout à
l'heure que j'avais pris le risque
de venir ici pour te faire une proposition,
et non pas me servir de toi ? As-tu
tout oublié de nos années passées
? Nous nous entendions bien pourtant…
- Je..."
La voix de l'Ennemi était suave
et tentatrice. Lord Funkadelistic
n'avait jamais été quelqu'un de
violent ou de grossier. Ce n'était
pas sa manière de faire. C'était
aussi pour cette raison que tellement
de monde avait été surpris par ce
que certains avaient pris pour un
accès de folie. Mais pas Charmant...
Il n'en avait rien dit, mais il
savait que ce n'était pas le cas.
Tout chez lui avait été planifié.
Pour un peu, il aurait pu se douter
de ce qui allait se produire, et
toujours, le Prince en avait nourri
un certain malaise, sans que cela
ne soit jamais des remords. Lord
Funkadelistic pourrait s'en rendre
compte. Peut-être qu'il le savait...
Il avait adopté un comportement
si différent de celui de Bellérophon,
ne discutant pas la condition inférieure
que lui prêtait Charmant de par
son origine, se montrant déférent
à son égard en toutes circonstances,
si bien que le Prince l'avait considéré
assez rapidement comme un petit
valet dévoué. Quelle belle erreur...
Pour le moment, son ancien camarade
précisait finalement ses pensées,
sans dévoiler s'il lisait en Charmant
comme dans un livre ouvert, ce qui
pour de tels souvenirs n'était pas
aussi aisé que pour ses émotions
ressenties à fleur de peau. S'il
s'arrêtait à ce niveau, il n'y verrait
que de la peur.
" Ce Bellérophon, tu ne l'aimes
pas, c'est évident...Tu ne trahis
rien ni personne en le reconnaissant
devant moi. C'est une source de
troubles, mais pas seulement pour
toi. Et j'ai ouï dire qu'il t'avait
volé quelque chose.
- Vo...Volé ?
- Oui...Un objet devrais-je dire...
Un objet d'affection. La dryade,
Indrema. Tu te rappelles ? se gaussa-t-il
d'un sourire carnassier. Elle n'est
pas partie. Elle n'est pas avec
lui. Mais c'est vers lui qu'elle
se tournerait en derniers recours,
pas vers toi. Il est temps que tu
ouvres les yeux. Elle est tombée
amoureuse de lui, même si elle-même
se refuse encore à l'admettre ouvertement.
Bientôt, elle se détournera complètement
de toi, et tu ne pourras plus faire
illusion très longtemps. J'imagine
que tu préfèrerais que ce ne soit
pas avec lui qu'elle couche ?
- Que...Que...C'est à dire…
- Que se passe-t-il encore ? Est-ce
qu'il y aurait quelque chose que
je ne sais pas à ce sujet ? A moins
que ta légendaire honnêteté te pousse
à m'avouer que...Ah, ah, voilà qui
est parfaitement risible ! Tu n'as
toujours pas conduit Indrema dans
ton lit une seule fois après tout
ce temps ! Dire que tu lui bavais
déjà dessus lorsque nous étions
en cours tous ensemble ! C'est
donc si difficile ? ricanait-il
ouvertement et sans retenue.
- Tu ne sais pas tout…, répondit
le Prince comme pour s'excuser.
- Pas encore, du moins, lui fit
écho Lord Funkadelistic en murmurant.
Je me souviens toutefois que la
dryade avait un caractère assez...
délicat, à l'époque. Je suppose
que cela n'a pas dû s'arranger.
- Tu pourrais... Tu pourrais le demander
au... au…
- Au Miroir Magique ? anticipa son
ancien ami. Oui...Mais je ne l'ai
pas dérobé pour m'en servir à tout
bout de champ. Je ne veux pas me
reposer sur ses visions. J'ai besoin
d'exercer mon intelligence. Tu
comprends ? Ou non d'ailleurs... Il
est cependant exact qu'il m'a été
utile plus d'une fois. Et le sera
encore, je n'en doute pas ! rit-il
à nouveau. Je n'ai jamais compris
comment ses précédents possesseurs
pouvaient être imbus de leur personne
au point de lui poser toujours la
même question, " suis-je le plus
beau ou la plus belle du royaume
? " Je trouve cela d'un pathétique
! Mais tu ne me réponds pas. Si
tu veux conquérir la dryade, je
peux t'y aider.
- Et que devrais-je faire en échange
?
- Ai-je parlé d'un échange ? soupira
Lord Funkadelistic, comme s'il lui
faisait la leçon. C'est oui, ou
c'est non. Je n'exige rien de toi.
Tu as juste à te décider. Je te
laisse entièrement libre. Mais...
Choisis vite. Je te laisse la journée.
Je repasserai plus tard. Ici. Ne
me fais pas attendre. "
Et l'Ennemi disparut, devenant flou,
à croire qu'il n'avait jamais été
vraiment là, assis à quelques mètres
du Prince, qu'il n'avait fait que
projeter une image de lui. Néanmoins,
lorsque celui-ci se retrouva seul,
le vide fut tellement intense autour
de lui qu'il n'y avait aucun doute
possible. Charmant tomba à genoux,
secoué de tremblements, pour une
fois pas du tout contrit par les
plis pris par sa chemise. Il avait
bien été là. Son aura avait empli
les appartements du Prince comme
personne n'aurait pu le faire, les
isolant dans le même temps de tout
le reste de la Tour, dans une bulle
hors du temps et de toute autre
mesure.
Simplement à sa merci.
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