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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 15/02/2002

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Où l'on apprend qu'il est toujours possible de se faire abuser, et où Archibald doit encore et toujours donner de sa personne.

Chapitre 11 > Chapitre 12 [PDF] > Chapitre 13

rchibald sommeillait dans le lit qu'il occupait depuis deux jours, installé au cœur de ce qu'il avait identifié comme l'infirmerie de la Faculté, ou du moins, ce qui y ressemblait le plus. A dire vrai, il se sentait déjà beaucoup mieux, étant déjà capable de se lever et de marcher très correctement, mais il profitait de sa situation pour paresser un peu. C'était pour cela qu'il lui fallait entre autre réussir à conserver les paupières entrouvertes, mais sans jamais paraître trop réveillé. Car si ce n'était le Doyen, le Prince Charmant ne manquerait pas de signaler qu'il était prêt à se lever et reprendre sa place. Bien entendu, celui-ci était très satisfait de voir son rival en toutes choses éloigné de la scène, mais il préférait encore avoir à lui faire face que lui accorder un relâchement qu'il estimait de toutes les façons immérité. Voilà pourquoi il venait lui rendre visite, très souvent, plusieurs fois par jour même, mais toujours pour la même raison, ou plutôt obsession : guetter un signe trahissant le retour à la normale de la condition physique du jeune homme.
Mais Archibald n'était pas plus angoissé que cela. Ce n'était pas très ardu pour lui de feindre la maladie ou le harassement. Ce dernier particulièrement. On s'inquiétait souvent de son état de fatigue, alors qu'il se trouvait en pleine forme. Sans doute une question d'attitude de sa part. Il savait très bien qu'il donnait cette impression, et ne s'en cachait d'ailleurs pas. Désinvolte, oui, mais en une occasion telle que celle-ci, cela lui était bien utile. D'autant plus que si lors de ses premiers passages, Charmant n'avait dit mot, se contentant de sourire bêtement - du moins, selon ce qu'en pensait le jeune homme -, il ne perdait à présent aucun prétexte pour lui parler, cherchant en permanence à le faire réagir d'une manière ou d'une autre. Et est-ce qu'il n'avait pas eu peur des araignées ? Est-ce qu'il était content de s'en être sorti vivant ? Est-ce qu'il ne devait pas admettre qu'il avait eu beaucoup de chance ? Est-ce qu'il n'était finalement pas si affaibli que cela ? Comptait-il venir à la fête de la Belle au Bois Dormant ? Et une centaine d'autres encore environ, auxquelles le jeune homme ne répondait pas autrement que par des grognements dont il variait les intonations, afin de ne pas être tout à fait insultant.
S'il avait pu s'adresser au Prince tel qu'il le désirait, celui-ci n'aurait certainement pas autant apprécié ses petites visites et elles se seraient indéniablement espacées, Archibald en était certain... Toutefois, il aurait eu à affronter les remontrances toujours plus extraordinaires du Doyen, et ce n'était par contre pas du tout souhaitable dans sa condition. Car encore une fois, il ne pourrait pas répliquer convenablement à plusieurs personnes à la fois. Il savait bien que le vieux sorcier était au courant de ce que pouvait bien tenter de faire Charmant, mais qu'il ne ferait rien pour l'en empêcher. Il ne pouvait pas prendre parti ouvertement dans des conflits qui ne l'étaient en rien. Conflit était d'ailleurs peut-être un grand mot, mais il en était arrivé à le voir de la sorte, le Prince n'ayant jamais manifesté le moindre effort à son égard. La réciproque était vraie, mais selon lui, ce n'était pas à lui de les faire. Bon, il devait admettre qu'il n'aurait peut-être pas dû le jeter hors de son carrosse et faire brûler celui-ci, que c'était, peut-être, un petit peu, gratuit de sa part, mais cela s'arrêtait là.
Et si Charmant se montrait très - et trop - souvent, ce n'était par contre absolument pas le cas de Miss Indrema. La dryade n'était pas venue le voir une seule fois, ne lui avait fait passer aucun message. Le jeune homme était trop en dehors de ce genre de considérations pour se l'avouer, mais il aurait tout de même apprécié de la voir manifester une quelconque réaction suite à son sort. Mais il n'avait pas eu de ses nouvelles du tout. Le Doyen, lui, était demeuré auprès de lui un bon moment, puis, il ne l'avait plus revu. Archibald avait donc passé deux jours à rêvasser, ce qui n'était pas vraiment déplaisant, et à surveiller les allers et retours du Prince. Il y en avait eu d'autres, malgré tout, eh oui, il n'était pas resté tout seul à faire semblant de se morfondre dans son lit, au milieu d'autres couches qui n'étaient pas occupées, du moins, tel qu'il avait pu l'observer.
La fée Lacyon avait voleté plusieurs fois jusqu'à lui, attendant qu'il soit tout seul dans l'infirmerie, à chaque reprise. Et lui avait proposé de le " revigorer ". Ce à quoi le jeune homme lui avait gentiment répondu que si c'était pour ragaillardir une seule et bien précise partie de son corps, elle pouvait s'abstenir... La petite créature ailée ne s'était pas vexée pour autant de l'allusion, au contraire, elle n'en avait souri qu'avec plus de gourmandise à son égard. Voilà qui était malgré tout ce qu'on pourrait croire, très embarrassant. Evidemment, messieurs, il est facile de se dire qu'Archibald était bien bête de vouloir se priver de ce qui lui était offert si gentiment. Pour autant, il faut garder à l'esprit que sa précédente aventure avec la fée avait été réellement traumatisante pour lui, quand bien même il disposait d'une solide constitution. Même lorsqu'il semblait qu'elle était là pour vous, Lacyon faisait toujours passer sa propre satisfaction avant la vôtre, et si elle se lassait avant de...Bref, certains m'auront compris, pour les autres, attendez encore quelques années.
A chaque fois, la fée s'était faite plus pressante, allant jusqu'à se dévêtir et lui jeter ses vêtements à la figure, sans même invoquer la chaleur de la pièce. Ne pouvant se permettre de se servir de ses bras comme il l'aurait voulu pour ne pas révéler qu'il avait retrouvé toute sa vigueur, le jeune homme avait été par conséquent contraint d'attendre le bon vouloir de Lacyon, quant à la récupération de ses habits. Qu'elle soit avide au point d'être prête à être surprise en petite tenue, tenue qui se réduisait en tout et pour tout à sa paire de chaussons, signifiait donc qu'elle n'était pas pressée de débarrasser la tête d'Archibald de sa robe courte et moulante, ou même, de vêtements plus...intimes. Il faut saluer le calme du jeune homme, demeurant parfaitement stoïque dans une situation tout de même quelque peu inconvenante. Pour être tout à fait honnête, Archibald ne s'en plaignait pas plus que cela, car il y avait bien plus éprouvant que de passer une heure avec le string d'une fée sur le visage, à respirer son délicat parfum…
Effectivement. Mais quoi qu'il en fût, il n'y avait eu qu'une seule présence à ne jamais le quitter, et ce n'était malheureusement pas une jeune et jolie infirmière débordante d'affection pour son patient, mais seulement l'épée qu'il avait découverte dans la réserve, son épée, qui elle aussi reposait dans un lit, celui du coffre dans lequel il l'avait trouvée. Il l'ouvrait de temps à autre pour la contempler, attendant d'être seul pour être en mesure de se contorsionner à l'abri des regards. Et jamais très longtemps, car si on le surprenait penché au-dessus de ce coffre, à demi hors de son lit, le refermant à toute vitesse bras tendus en avant, n'importe qui risquait de se douter de son véritable état de santé, et pas seulement le Prince Charmant. Ce n'était pas la lame argentée qui l'intriguait désormais, ni aucun symbole phallique fascinant en rapport avec celle-ci. Non, c'était surtout la fresque peinte au revers du couvert de la cassette qui le laissait perplexe, et plus il la fixait du regard, plus tout lui paraissait nébuleux. Il ne s'interrogeait plus sur ce qu'elle représentait, car le Doyen le lui avait révélé, ou plutôt rappelé, dès le début de sa visite. Il s'agissait d'une vision de Bellérophon terrassant la Chimère, à l'aide de flèches plombées, monté sur le cheval Pégase. Comment ne l'avait-il pas reconnu sur le coup ? Et cette épée, lui avait expliqué le vieux magicien, avait été forgée dans le sang de cet animal fabuleux mais terrifiant. Oui, il y avait de quoi rester interdit devant elle et son écrin…
" Il y a de quoi rester interdit devant elle et son écrin ! "
Le jeune homme tressaillit sur son lit. Le Doyen venait de faire son apparition, relevant un pan de la tenture blanche qui le tenait à l'écart des autres couches. Il arborait un léger sourire moqueur, mais trahissait une réelle fatigue, comme en témoignait ses yeux dont le seul éclat les illuminant venait de ses verres de lunettes. Ce devait être la faute aux préparatifs de la grande fête célébrant le réveil de la Belle au Bois Dormant, qui en plus d'être la plus grande jamais organisée dans le cadre de la Tour du Savoir Secret Salvateur, était censée réconcilier tout le monde...Peut-être que tout ne se passait pas comme prévu. Peut-être que les dix jours qu'il avait invoqués et qui avaient vu la fête être repoussée étaient bel et bien ardemment nécessaires pour que tout le monde s'entende. Toutefois, il devait bien être parvenu à quelque chose de concluant, car jamais sinon le Doyen ne serait venu lui rendre visite maintenant, il aurait de toutes les façons trouvé quelque chose de mieux à faire pour éviter d'avoir à s'énerver une fois de plus contre ou même avec lui.
" Vous ne liriez pas dans les pensées, par hasard ? s'enquit Archibald d'un ton soupçonneux, se relevant un peu pour s'asseoir contre le dossier de son lit, bien calé dans son oreiller.
- Pour quelle raison ? Pas du tout. Cela ne fait pas partie de mes attributions, répondit solennellement le vieillard. Et je m'en garderais bien, vous connaissant.
- Je me demande bien pourquoi...
- Je crois qu'il n'est pas besoin de vous le préciser pourtant.
- Si vous voulez...Et alors, à quoi dois-je votre présence ici, si ce n'est pour encore me sermonner ?
- Ne commencez pas à être acerbe, Archibald.
- Archibald ? fit le jeune homme en haussant un sourcil. Je crois que je dois être plus malade que je le crois…, ajouta-t-il en portant une main à son front, comme s'il voulait prendre sa température.
- Je ne devrais pas avoir le droit de vous appeler par votre prénom, peut-être ? s'approcha le Doyen, s'aidant de sa cane. Si je suis ici, ce n'est pas pour badiner avec vous, mais pour prendre de vos nouvelles. Je...Oh, je n'aurais jamais cru dire ça, mais...Je...Je compte sur vous pour la fête. J'aurais préféré m'en passer, mais puisqu'il faut le faire... C'est vous qui avez réveillé la princesse, et de par cela, il vous incombe certaines obligations.
- Je me disais bien aussi que ça ne pouvait pas être pour animer le bar à cocktails...
- Ce n'est pas le moment de plaisanter, voyons ! Je ne vous demande pas grand chose qui plus est. Simplement que personne ici n'ait à rougir de honte en vous voyant apparaître après-demain dans la salle, à commencer par la Belle. J'ose donc croire que vous serez parfaitement remis, ou bien, si cela n'est pas possible, convenable. Vous n'avez rien à faire de plus.
- C'est entendu, acquiesça Archibald, trop content d'apprendre qu'il serait tenu pour un invité officiel, ce dont il ne se serait jamais douté.
- Evidemment, ne venez pas avec votre épée. Cela ferait très mauvais genre.
- C'est que...Je n'ai pas tellement envie de la laisser ici, fit le jeune homme, qui n'était pas particulièrement rassuré dès lors que sa nouvelle acquisition était en jeu.
- Oh, mais il n'était pas question qu'elle demeure sans protection, se pavana le Doyen. Mais nous pouvons la placer en lieu sûr, si bien que personne ne pourra vous la prendre.
- Sans vouloir vous vexer, d'autant que je n'étais pas là, commença Archibald, mais si vos conditions de sécurité sont les mêmes qu'au moment des vols de Lord Funkadelistic, je ne suis pas très tranquillisé, je préfère vous le dire tout de suite. "
Le vieux sorcier se fit austère.
" Sachez Bellérophon que nous avons considérablement renforcé nos protections depuis ces regrettables incidents... Mais de toute façon, si tant est que l'Ennemi ait pu être mis au courant, il doit enrager à l'heure qu'il est, oh oui.
- Enrager ? Mais pourquoi ça ? Je l'imaginais plutôt réfléchissant à un moyen de s'emparer de…
- Votre épée ? En effet, elle vaudrait bien le prix d'une nouvelle offensive de sa part pour la récupérer. Cependant, il est trop tard pour cela. Il aurait fallu qu'il la découvre le premier. Et même en ce cas…
- Attendez, attendez, lui fit signe de s'interrompre le jeune homme. Comment cela, je ne saisis pas bien.
- J'aurais pourtant cru que cela vous serait aisé. Cette épée est née du sang de la Chimère, tuée par votre lointain ancêtre. Elle a forcément un lien très fort avec son héritier. Tout ce que Lord Funkadelistic pourrait bien en faire, c'est s'en servir comme d'une vulgaire lame. Mais vous avez révélé ses véritables pouvoirs.
- Servir de lampe halogène ?
- Si cela vous plaît de la considérer ainsi, pourquoi pas, fit le Doyen d'un ton las. Quoi que vous puissiez en dire, cette épée et vous n'êtes pas des étrangers l'un pour l'autre. Je suis certain qu'en vérité, vous en êtes conscient.
- Ce n'est pas rien non plus...Il me faudrait peut-être...Plus...d'attentions... Pour guérir plus vite.
- Je ne comprends pas de quoi vous voulez parler, répliqua posément le vieux sorcier.
- Allons, je suis sûr que si ! l'encouragea Archibald d'un sourire gouailleur. Vous avez bien été jeune, vous aussi…
- Jeune ?
- Vous...Vous n'allez tout de même pas me dire que...vous avez toujours été comme cela ?
- Je peux changer d'apparence à volonté, vous êtes bien placé pour le savoir...Alors, ne dîtes pas de sottises, et, à partir de là, chacun des mots du Doyen enfla de manière démesurée tandis que lui-même semblait grandir, je pourrais très bien prendre devant vous l'apparence d'un parfait jeune homme qui n'aurait qu'à lever le petit doigt pour voir toutes les femelles de ce monde ou d'un autre lui tomber dessus, désespérées de ne pouvoir satisfaire son incroyable et insatiable pouvoir de séduction masculin, implorant que je les honore du plaisir fou que je pourrais leur apporter !
- Hum...Eh bien...Je ne vous en demandais pas tant moi non plus…, répondit Archibald en se sentant quelque peu gêné. Eh bien, vous devez être un grand frustré. Surtout pour bluffer comme cela...
- Plaît-il ? Pourrais-je savoir comment osez-vous ?
- On dirait que vous n'avez pas conscience de ce que vous venez de dire…, en conclut le jeune homme. Vous êtes certain que vous ne voudriez pas prendre ma place dans ce lit ? lui proposa-t-il d'un ton faussement affable.
- Je vois qu'il vous en faut peu ! Non mais, pour qui vous prenez-vous ! J'ai peine à croire que vous soyez encore couché, pour vous comporter de cette façon ! Peut-être qu'il serait bon pour vous d'accomplir votre dernière journée de punition ?
- Ecoutez, je crois avoir plus simple. Je vais faire comme si je n'avais rien entendu de vos écarts de paroles honteux pour quelqu'un d'aussi respectable que vous..."
Le vieux sorcier baissa la tête, se détourna, et partit sans rien ajouter. De toute évidence, Archibald ne le verrait pas jusqu'au soir de la fête, si c'était lui qui revenait lui annoncer qu'il était temps.
" Mettez à profit votre dernière journée de repos pour réfléchir à des choses plus constructives ! " lui conseilla-t-il en dernier recours alors qu'il s'apprêtait déjà à quitter la pièce.

Le Prince Charmant pénétra avec élégance dans ses appartements, le sourire aux lèvres, le regard négligemment porté sur les boutons de manchette de sa magnifique chemise de soie à jabot qu'il rajustait toutes les cinq minutes, refermant la porte négligemment derrière lui, sans même se préoccuper de savoir si un élève ou n'importe qui d'autre ne l'avait pas rattrapé au dernier moment pour lui dire quelque chose. Dans ce cas, la personne en question devait être en train de se tenir le nez à deux mains, courbé en deux. Le pire dans l'illustration de ce cas de figure était que cela entrait dans le domaine du possible. Le Prince sourit tout à fait, rajustant une mèche rebelle derrière l'oreille, se saisissant d'une poire à parfum en se retournant devant sa glace.
Un sifflement s'éleva, et prit de l'ampleur jusqu'à retomber presque aussitôt, comme s'il ne s'était rien produit. C'était ce que Charmant aurait pu penser, que ses oreilles lui avaient joué un mauvais tour, s'il n'y avait pas eu son coupe-ongles planté dans le cadre de son miroir... Lentement, il leva les yeux vers celui-ci, incapable de se retourner pour faire face à son agresseur, mais il ne découvrit qu'un siège qu'on avait déplacé, et donc, quelqu'un se tenant de dos, dont il n'apercevait que les cheveux noirs de jais.
" Qui que vous soyez…, commença-t-il en tremblotant, se demandant immédiatement s'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie concoctée par Archibald Bellérophon sous forme de vengeance.
- Quoi donc ? Tu n'en avais pas besoin, pour compléter ta toilette ? " lui répondit-on placidement.
Le Prince se tut aussitôt, bouche bée, la mâchoire prête à se décrocher. Il connaissait cette voix ! Il ne l'avait connue que trop plus précisément... Mais comment cela était-il possible ?
" Alors, tu ne salues même pas un vieil ami ? J'aurais pourtant imaginé que tu serais content de me revoir...
- Con...Content ? bredouilla Charmant, qui ne pouvait plus reculer plus à moins de disparaître dans son miroir.
- Non, tu as peur ? fit l'invité surprise d'un ton âprement moqueur, plus blessant que Bellérophon ne l'avait jamais été. Je pensais bien ne pas être cordialement accueilli, mais à ce point..."
Le siège se retourna lentement, dans un long grincement. Charmant était tétanisé, seules ses dents bougeaient encore, claquant à qui mieux mieux. Il avait pour un peu envie de pleurer. Il ne savait que trop bien qui allait se révéler devant lui. Un magnifique jeune homme de quelques années de plus que celui que le Doyen était parti chercher, encore une fois pour son plus grand malheur. Son cœur cessa de battre. C'était bien lui, Lord Funkadelistic...Il n'avait que peu changé depuis la dernière fois qu'ils s'étaient croisés, excepté le fait qu'il avait récupéré de ses blessures. Il était entièrement vêtu de noir, sa tenue élégamment coupée rehaussée de motifs brodés d'or, les jambes croisées, accoudé sur son siège, son profil aquilin adouci par de petites lunettes rondes qui ne masquaient pas du tout l'incroyable profondeur de son regard, son acuité sans pareille. Le Prince avait l'impression d'être d'ores et déjà transpercé de part en part. Ses longs cheveux sombres achevaient de faire ressortir la blancheur de porcelaine de son teint.
" Ne t'inquiète pas, Charmant. Je ne suis pas venu pour toi...Ni pour personne...Comment allez-vous, au fait, vous tous ? Bien, j'espère... Pas trop de difficultés en ce moment ? Le Doyen doit vous mener la vie dure...
- Tu...Tu le connais...aussi bien que moi…, finit par dire le Prince au bout de plus d'une minute.
- Sans doute même mieux…, estima celui qui avait été son ami, autant qu'on peut l'être tant que l'on parvenait à supporter Charmant, ce qui n'était pas une mince affaire. Toutefois, je ne suis pas venu ici pour évoquer le bon vieux temps, même toi, tu dois être capable de t'en douter...
- Je ne peux pas t'aider, répliqua le Prince en préférant ignorer l'insulte sous-entendue et se concentrer sur sa réponse.
- Est-ce que par hasard, je t'aurais demandé de l'aide ? lui renvoya Lord Funkadelistic avec tout son mépris. Non ! C'est plutôt moi qui suis venu t'en proposer…
- Je ne comprends pas...
- Voilà qui ne m'étonne pas plus que cela.
- Mais comment...Comment as-tu pu t'introduire ici ? " l'interrogea Charmant, avec des milliers de questions se bousculant dans sa tête, et ne réalisant ce que lui disait Lord Funkadelistic qu'avec plusieurs secondes de retard à chaque réplique.
Celui-ci garda le silence, tout en lui souriant amicalement. Quelqu'un de plus avisé que le Prince, ou de moins perturbé, aurait vu avant tout de la condescendance dans cette dentition parfaite qui se découvrait devant lui. A première vue, l'Ennemi n'avait pas la beauté plastique du Prince Charmant, qui vous frappait tout de suite...Ou vous laissait indifférent. Mais Lord Funkadelistic disposait d'une arme bien supérieure aux seuls attraits physiques. Il avait du charme. Un charme qu'il savait à merveille manier dès lors qu'il vous avait choisi pour cible. Irrésistible. Il y avait en lui un feu qui ne cessait jamais de brûler, juste derrière ses prunelles étincelantes...Pour l'instant, il s'était saisi d'un mouchoir d'une noirceur scintillante, et avait commencé à astiquer ses bottes. Le Prince compris alors où il voulait en venir : c'étaient les Bottes de Sept Lieues !
" Ah, enfin, tu as remarqué ! s'exclama le Lord. Elles m'ont déjà permis de m'échapper de vos geôles, tu t'en souviens, je présume. Depuis, elles ne me quittent plus. Et la plupart des Autres non plus…
- Tu les as tous ici ? Avec toi ?
- Tous ? Non, bien sûr que non. Cela ne serait pas très prudent, n'est-ce pas ? Si jamais j'étais à nouveau capturé, avança-t-il du ton de celui qui savait que c'était hautement improbable, pour ne pas dire risible. Il y a une chose à bien comprendre, Charmant...Il est trop tard. Trop tard pour m'arrêter. Vous ne retrouverez jamais les Sept Objets. Quoi qu'il arrive, quoi qu'il m'arrive ! Ils sont perdus à jamais pour vous...Alors, inutile de poser des questions. Comme il est inutile d'avoir réveillé la Belle au Bois Dormant. C'était une jolie idée, je ne sais pas qui l'a eue...Ou plutôt, je le sais..."
Ne disposant pas des capacités de bravade d'Archibald, le Prince en était réduit à regarder son ancien camarade de promotion d'un œil vide de toute émotion.
" Il ne l'a fait que pour me ridiculiser, s'entendit-il préciser.
- Ah ? Bien, bien, je suis ravi de l'apprendre. Il est donc d'humeur joueuse…, fit Lord Funkadelistic en croisant les mains sous son menton. J'étais sûr que te rendre une petite visite serait profitable.
- Sur...Sur mon honneur, je ne dirai rien de plus ! " bafouilla Charmant tant bien que mal.
L'Ennemi éclata de rire.
" Je ne suis pas là pour t'extorquer de quelconques renseignements, j'ai tout ce qu'il me faut de ce côté-là, et plus encore !
- Tu...Par...Parles moins fort, s'il te plait…, parvint à articuler le Prince, apeuré à l'idée que quelqu'un découvre Lord Funkadelistic dans ses appartements, mais plus encore par le fait de lui donner un ordre.
- Décidément, je vais finir par croire que tu ne te sens effectivement pas rassuré en ma présence ! fit faussement à regret son ancien camarade d'études. N'ai-je pas dit tout à l'heure que j'avais pris le risque de venir ici pour te faire une proposition, et non pas me servir de toi ? As-tu tout oublié de nos années passées ? Nous nous entendions bien pourtant…
- Je..."
La voix de l'Ennemi était suave et tentatrice. Lord Funkadelistic n'avait jamais été quelqu'un de violent ou de grossier. Ce n'était pas sa manière de faire. C'était aussi pour cette raison que tellement de monde avait été surpris par ce que certains avaient pris pour un accès de folie. Mais pas Charmant... Il n'en avait rien dit, mais il savait que ce n'était pas le cas. Tout chez lui avait été planifié. Pour un peu, il aurait pu se douter de ce qui allait se produire, et toujours, le Prince en avait nourri un certain malaise, sans que cela ne soit jamais des remords. Lord Funkadelistic pourrait s'en rendre compte. Peut-être qu'il le savait... Il avait adopté un comportement si différent de celui de Bellérophon, ne discutant pas la condition inférieure que lui prêtait Charmant de par son origine, se montrant déférent à son égard en toutes circonstances, si bien que le Prince l'avait considéré assez rapidement comme un petit valet dévoué. Quelle belle erreur...
Pour le moment, son ancien camarade précisait finalement ses pensées, sans dévoiler s'il lisait en Charmant comme dans un livre ouvert, ce qui pour de tels souvenirs n'était pas aussi aisé que pour ses émotions ressenties à fleur de peau. S'il s'arrêtait à ce niveau, il n'y verrait que de la peur.
" Ce Bellérophon, tu ne l'aimes pas, c'est évident...Tu ne trahis rien ni personne en le reconnaissant devant moi. C'est une source de troubles, mais pas seulement pour toi. Et j'ai ouï dire qu'il t'avait volé quelque chose.
- Vo...Volé ?
- Oui...Un objet devrais-je dire... Un objet d'affection. La dryade, Indrema. Tu te rappelles ? se gaussa-t-il d'un sourire carnassier. Elle n'est pas partie. Elle n'est pas avec lui. Mais c'est vers lui qu'elle se tournerait en derniers recours, pas vers toi. Il est temps que tu ouvres les yeux. Elle est tombée amoureuse de lui, même si elle-même se refuse encore à l'admettre ouvertement. Bientôt, elle se détournera complètement de toi, et tu ne pourras plus faire illusion très longtemps. J'imagine que tu préfèrerais que ce ne soit pas avec lui qu'elle couche ?
- Que...Que...C'est à dire…
- Que se passe-t-il encore ? Est-ce qu'il y aurait quelque chose que je ne sais pas à ce sujet ? A moins que ta légendaire honnêteté te pousse à m'avouer que...Ah, ah, voilà qui est parfaitement risible ! Tu n'as toujours pas conduit Indrema dans ton lit une seule fois après tout ce temps ! Dire que tu lui bavais déjà dessus lorsque nous étions en cours tous ensemble ! C'est donc si difficile ? ricanait-il ouvertement et sans retenue.
- Tu ne sais pas tout…, répondit le Prince comme pour s'excuser.
- Pas encore, du moins, lui fit écho Lord Funkadelistic en murmurant. Je me souviens toutefois que la dryade avait un caractère assez... délicat, à l'époque. Je suppose que cela n'a pas dû s'arranger.
- Tu pourrais... Tu pourrais le demander au... au…
- Au Miroir Magique ? anticipa son ancien ami. Oui...Mais je ne l'ai pas dérobé pour m'en servir à tout bout de champ. Je ne veux pas me reposer sur ses visions. J'ai besoin d'exercer mon intelligence. Tu comprends ? Ou non d'ailleurs... Il est cependant exact qu'il m'a été utile plus d'une fois. Et le sera encore, je n'en doute pas ! rit-il à nouveau. Je n'ai jamais compris comment ses précédents possesseurs pouvaient être imbus de leur personne au point de lui poser toujours la même question, " suis-je le plus beau ou la plus belle du royaume ? " Je trouve cela d'un pathétique ! Mais tu ne me réponds pas. Si tu veux conquérir la dryade, je peux t'y aider.
- Et que devrais-je faire en échange ?
- Ai-je parlé d'un échange ? soupira Lord Funkadelistic, comme s'il lui faisait la leçon. C'est oui, ou c'est non. Je n'exige rien de toi. Tu as juste à te décider. Je te laisse entièrement libre. Mais... Choisis vite. Je te laisse la journée. Je repasserai plus tard. Ici. Ne me fais pas attendre. "
Et l'Ennemi disparut, devenant flou, à croire qu'il n'avait jamais été vraiment là, assis à quelques mètres du Prince, qu'il n'avait fait que projeter une image de lui. Néanmoins, lorsque celui-ci se retrouva seul, le vide fut tellement intense autour de lui qu'il n'y avait aucun doute possible. Charmant tomba à genoux, secoué de tremblements, pour une fois pas du tout contrit par les plis pris par sa chemise. Il avait bien été là. Son aura avait empli les appartements du Prince comme personne n'aurait pu le faire, les isolant dans le même temps de tout le reste de la Tour, dans une bulle hors du temps et de toute autre mesure.
Simplement à sa merci.

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Honnêtement j'ai ri !! Si, si, j'ai ri aux éclats à certains passages... Notamment ce cour magistral sorti de nul part !

Superbe narration, aussi flegmatique que le personnage lui-même. J'adore même le concept de base du caractère d'Archiblad !

Il y a un petit côté guide du routard galactique dans la série de périphrases et métaphores consécutives. Sans compter que la plupart sont extrèmement bien vues.

Et quelle liberté, quelle facilité on sent dans l'écriture... quelque chose de jouissif, vraiment !

Un seul petit regret, pourquoi le personnage n'est-il pas de notre belle vieille France ? Une petite attirance du côté de Fabrice Colin aussi ? Parce que c'est vrai que ça a un petit côté exotique, mais en même temps, là ça aurait été vraiment du jamais vu ! :)

Bref : hilarant et efficace !!
LA SUITE ! ;)

Eolle, le 18/11/2001

Je n'ai pas encore lu les 5 premier chapitres...mais alors là...je suis sous le charme...:-)
Humour...légèreté et intrigues...!
Tout ce que j'aime!!!

...A quand la suite???;-)

Atrusya, le 04/01/2002