|
rchibald
passa la porte du bureau du Doyen
en baissant la tête, se préparant
mentalement à ce qu’il allait devoir
encore endurer durant cette entrevue
dont il se serait bien passé. Le
« déjeuner » dont avait parlé la
dryade s’était résumé à… un rapide
coup d’œil aux élèves attablés à
la cantine, avant de se rendre au
plus vite dans les appartements
du vieux sorcier. Qui l’accueillit
sous la forme du chat de gouttière,
assis bien droit sur son bureau,
tel qu’il l’avait vu la première
fois, avec ces deux cercles de fourrure
blanche autour des yeux pour marquer
l’emplacement de ces lunettes sous
sa « véritable » apparence. Le jeune
homme aurait presque pu trouver
cette intention sympathique, comme
un retour à la case départ dans
leurs relations, si le miaulement
qu’il reçut pour tout salut n’avait
pas été plus semblable à un rugissement
geignard qu’à un doux feulement
d’un gentil matou qui aurait eu
le ventre repu.
« Miaaooou ! » répliqua Archibald
en penchant la tête et prenant place
sur le siège vide qui s’offrait
à lui.
Aussitôt, le Doyen se métamorphosa
et reprit son aspect de petit vieillard
malicieux, descendant évidemment
du bureau pour se donner plus de
dignité.
« Qui vous a permis de m’insulter,
en plus ? commença-t-il sans préambule.
- Vous insulter ? Oh, réalisa le
jeune homme en claquant des doigts.
Je suis désolé, mais je maîtrise
encore mal le langage des chats,
figurez-vous ! répliqua-t-il ironiquement.
- C’est cela, moquez-vous ! fit
suavement le Doyen, rajustant ses
petites lunettes en demi-lune. Je
crois savoir que Miss Indrema vous
a pourtant déjà rappelé à l’ordre
et mis en garde. Je ne vais donc
pas recommencer à vous dire que
vous auriez pu causer notre perte,
avec vos extravagances ! Vous souriez
? s’interrompit-il, interloqué.
- Ma foi, entendre parler d’extravagances,
alors que c’est plutôt moi qui ai
droit à toute une ribambelle depuis
mon arrivée ici, je trouve cela
comique, je ne m’en cache pas, c’est
vrai ! reconnut Archibald, croisant
les jambes, et prenant ses aises.
- Décidément, vous êtes étonnant…,
lâcha le vieillard, calant son dos
voûté au siège. Je ne sais plus
quoi faire avec vous, c’est à se
demander si vous ne pouvez pas vous
empêcher d’agir autrement que vous
le faîtes, quoi qu’on vous dise
!
- Ecoutez, tenta de se défendre
le jeune homme, quelque peu touché
également par l’abattement manifesté
par le Doyen. J’ai tout de même
réussi quelques petites choses intéressantes.
La dernière en date… n’étant pas
des moindres ! se rengorgea-t-il
en faisant directement allusion
à la Belle au Bois Dormant et son
réveil impromptu.
- Je ne dirai pas le contraire…,
admit le vieillard en lissant ses
favoris blancs. Mais voilà qui est
justement d’autant plus dangereux
maintenant ! Lord Funkadelistic
ne va plus tarder à entrer en action,
et faire jouer son plan. Vous ne
le saviez peut-être pas, et cette
fois, c’est ma faute, mais le réveil
de la Belle au Bois Dormant est
censé annoncer de grandes choses
à plus d’un titre ! Tel que je le
connais…, poursuivit-il d’un ton
qui trahissait une douleur rentrée,
il va certainement interpréter cela
comme un signe. Bon ou mauvais,
peu lui importe. Dire que nous l’avions
ramené à nous… Si seulement… Si
seulement il n’avait pas eu les
Bottes de Sept Lieues pour s’échapper…
On ne peut pas l’arrêter. C’est
impossible.
- Alors, à quoi cela vous sert-il
de me faire la morale et me reprocher
mes… écarts ? Si de toute façon,
votre monde doit finir plongé dans
le malheur. Et apparemment, la Tour
du Savoir Secret Salvateur doit
figurer parmi les premières places
fortes à tomber... Sans doute en même
temps que le château du Roi Nougat
? s’enquit Archibald, sans parvenir
tout à fait à s’intégrer dans la
conversation.
- Vous ne comprenez pas…, dit le
Doyen en secouant la tête. Il ne
s’agit pas que ce monde. Mais du
vôtre aussi, il vous faudra bien
l’admettre ! Ces deux univers sont
menacés ! Il peut passer d’un monde
à l’autre comme il l’entend, et
dans les deux, il dispose de pouvoirs
d’une force inimaginable, que lui
procurent les objets de ses vols odieux
! Et encore, s’il était seul… A
présent, il s’est entouré de toute
une cour de rebus des plus repoussants,
et sachant eux aussi user de magie.
Vous avez déjà rencontré l’un de
ses généraux d’ailleurs, là encore,
je l’admets, on peut vous remercier,
car c’est de vous qu’est venue l’alerte.
Non, ce qui s’annonce sera très
difficile à affronter de toutes
les manières. Et sachez-le dès maintenant,
vous avez votre rôle à jouer, autrement
que par vos facéties.
- Oui, c’est ce que j’avais cru
comprendre… Il paraît… que vous
avez des choses à me dire, répliqua
le jeune homme en souriant, toutefois
un peu nerveux. Des choses, que
vous auriez pu aborder avant !
- Oui, oui, oui, vous avez raison,
voilà, nous y sommes, vous êtes
content ! tonna le vieux sorcier.
Lord Funkadelistic venait de votre
monde, et…
- Je suis venu pour faire ce qu’il
devait accomplir pour vous à l’origine,
et à l’occasion, vous aider à lutter
contre lui ? avança Archibald, sûr
de ce qu’il avançait, et en cela,
presque blasé, ou même résigné.
- C’est cela même, effectivement.
Il ne vous faut pas seulement former
nos élèves, il faut vous former
aussi…
- Oh, vous savez, question de ça,
j’ai franchi le cap de la puberté
depuis quelques années déjà…
- Il ne s’agit pas de cela, triple
andouille ! » pesta encore une fois
le Doyen. Eh bien, puisque vous
le prenez ainsi… Le temps presse,
mais il y a encore moyen de vous
infliger une petite leçon. Vous
deviez vous douter également, puisque
vous êtes si malin, que vos bêtises
n’allaient pas demeurer impunies
indéfiniment. En conséquence, je
vous informe que d’ici la fête célébrant
le réveil de la princesse Belle,
vous allez, après chaque fin de
journée de cours, faire du rangement
et du nettoyage dans les réserves,
que cela vous plaise ou non ! haussa-t-il
le ton, en voyant le jeune homme
prêt à se lancer dans la protestation.
Ai-je été assez clair ? Et vous
allez commencer, aujourd’hui-même
! Vous allez avoir de quoi faire,
et peut-être que cela vous aiguillonnera
enfin dans le bon sens !
- Puisque vous le prenez comme cela…,
conclut Archibald en écartant les
mains dans la position de celui
qui ne peut plus rien changer. Je
me plierai à votre volonté, ô Doyen.
- Une dernière chose ! lui intima
celui-ci alors que le jeune homme
s’était déjà levé, prêt à quitter
la pièce, faussement désinvolte.
Est-ce qu’au moins, vous savez d’où
vous vient votre nom de famille
?
- Vous plaisantez ? Qui selon vous
a réussi à dompter Pégase ? Hé,
hé, hé… » Archibald était assez
content de lui d’avoir réussi à
prouver de quelques mots qu’il n’était
tout de même pas aussi bête que
le vieux sorcier le croyait, mais
il déchanta bien vite. S’il avait
accepté sa punition si aisément,
c’était tout simplement parce qu’il
croyait que la fête aurait lieu dans
trois jours. Or, le Doyen avait
subrepticement omis de lui dire
qu’elle avait été décalée à dix
jours de là… Dix jours de pénitence
! Dix jours ! Au bout de trois,
comme il l’avait prévu, sa résistance
au travail était à bout, il n’en
pouvait déjà plus. Il était là,
se rendant le soir dans les pièces
les plus obscures de la Faculté,
ses recoins les plus abandonnés,
à effectuer ces tâches dégradantes,
comme s’il n’était qu’un simple
élève ! Un soir, il réalisa avec
stupéfaction qu’il s’était fait
à cette condition de professeur…
Ce qui n’apaisa pas longtemps son
envie de meurtre contre le vieux
grigou !
Le jeune homme se trouvait au milieu
de caisses, de sacs, de boîtes à
musique, de coffres, de cassettes…
Tout ce que la Création pouvait
bien compter de récipients autres
que ceux prévus pour être utilisés
en cuisines semblaient s’être donnés
rendez-vous ici, dans cet infâme
débarras. Il avait l’impression
de tous les jours régresser au lieu
d’avancer vers son objectif, à savoir
le classement et l’agencement de
tout objet magique de moindre importance
que l’on trouvait là, en prévision
du futur conflit, ou par simple
besoin d’inventaire. Archibald n’avait
pas eu droit à la version exacte,
et elle n’avait strictement aucun
intérêt à ses yeux. Si seulement
il avait eu fini ensuite ! Mais
il devait encore préparer et rédiger
les bons de commande en fournitures
diverses, qui apparaîtraient nécessaires
après la première phase de sa punition.
Le jeune homme n’avait jamais aimé
faire d’efforts inutiles et il s’en
était toujours passé, mais il n’avait
aucun procédé à sa disposition pour
se soustraire à cette astreinte.
Le soir, sans même prendre le temps
de dîner, toute la Faculté l’évitait
tandis qu’il prenait le chemin du
rez-de-chaussée et ses pièces les
plus reculées pour aller accomplir
sa punition le cœur lourd de pensées
funestes. Les élèves de la Faculté
des Sciences Féeriques eux-mêmes
n’osaient plus se moquer de lui
à son approche, personnes pourtant
les plus vexantes depuis son arrivée.
Elles qui méprisaient pour commencer
tous les élèves de l’autre Faculté,
celle des Sciences Humaines, avaient
toujours Archibald en horreur malgré
tout ce qu’il avait pu faire pour
se faire accepter ou distinguer,
et qui avait porté ses fruits avec
la majorité des étudiants de son
camp. Cependant, il dégageait en
ces instants une telle aura de contrariété,
que quiconque se serait approché
de lui à moins de cinq mètres aurait
pénétré dans une zone tout aussi
dangereuse que celle qui contiendrait
une ogive nucléaire russe abandonnée
au beau milieu d’un coin perdu de
Georgie…Le jeune homme tentait bien
pour autant de ne pas perdre la
face, mais il ne parvenait pas à
se faire à la besogne à laquelle
on l’avait assignée. D’autant plus
lorsque cela impliquait en sus de
tout le reste de passer le balai
et faire la poussière. C’était d’une
bassesse ! Passe encore tout ce
qui concernait les listes et autres
rédactions de bons de commande,
mais alors, cela !
Le retour de Charmant n’avait pas
été pour l’aider à supporter sa
condition du moment. Bien évidemment,
celui-ci n’avait pas tardé à apprendre
qu’Archibald avait été puni tel
un étudiant de première année, à
faire du tri dans les monceaux d’artefacts
pour la plupart sans envergure que
l’on accumulait à la Faculté, lors
d’achats, de dons, ou même d’expérimentions
des élèves ou professeurs eux-mêmes.
Et un soir, le cinquième, il était
venu le trouver, pour profiter de
cette déchéance de ses propres yeux
après ce qu’il lui avait infligé,
à lui et à son beau carrosse Martin
Aston. Le jeune homme l’avait
senti arriver derrière lui, dans
l’embrasure de la porte, se retenant
à peine de rire ouvertement, alors
qu’il était occupé à lustrer une
vieille flûte de pan censée charmer
les scarabées.
« Alors, Bellérophon, c’est du propre,
à ce que je vois ! se gaussa-t-il
avec une jubilation qu’Archibald
pouvait quasiment sentir venir sur
sa nuque comme le souffle chaud
d’un compère de beuverie qui a dépassé
le stade du prêté pour celui du
rendu...
- Je nettoie, propre, c’est un jeu
de mot ? lui répliqua le jeune homme
sans se retourner d’un pouce.
- Ah, ah, toujours en train de lustrer
en tous cas !
- Et toi, grinça seulement des dents
Archibald pour éviter l’incident
diplomatique, tu passes bien ton
temps à t’astiquer pour espérer
sentir venir quelque chose, pauvre
gland ! »
On le constate aisément, malgré
une propension égale à maintenir
à un taux équivalent sa proportion
journalière de boutades, les journées
du jeune homme étaient d’une longueur
affolante, et il n’avait l’impression
de se coucher que pour mieux se
relever une poignée de secondes
plus tard et rejoindre la salle
où il avait cours. Il avait bien
songé à en annuler quelques uns
pour la peine, mais le Doyen avait
bien spécifié que les vacances étant
terminées et les examens de Janvier
approchant, il fallait absolument
qu’il n’y ait pas une seule absence
dans les rangs des enseignants,
surtout dans l’esprit de compétition
toujours régnant entre les deux
facultés de la Tour, bien que les
circonstances d’une guerre imminente
ne fussent pas des plus appropriées
à cela. Archibald était donc tristement
condamné à s’exécuter, chaque jour
étant un peu plus pénible que le
précédent, surtout lorsque, comme
lui, on ne distinguait pas vraiment
la différence dans le débarras au
fil des heures.
L’agencement des innombrables caisses
et coffres de toutes tailles et
de toutes formes ne transformait
pas grand chose à ce qu’il en était
de l’état général de la remise,
toujours aussi remplie, et il cauchemardait
à force de cocher des cases d’une
croix pour chaque artefact, potion,
élixir, bocal de poudre d’os de
dragon, ou tout autre chose, qu’il
classait peu à peu dans cet invraisemblable
capharnaüm. Au début, il prenait
peur à chaque ouverture de coffres
- sensation généralement connue
dans son monde des seuls individus
ayant des choses à se reprocher
- de voir toute une ribambelle de
parchemins servant de notices à
une épuisette à lutins usagée lui
tomber entre les mains, pour s’effriter
immédiatement en une pluie de confettis
en aucun cas festifs qui nécessitait
une fois de plus l’emploi du balai.
Il avait eu ainsi quelques scrupules
à faire disparaître certains documents
trop fragiles sans le noter nulle
part pour ne pas perdre plus de
temps à tenter de recoller les morceaux,
mais cela lui était passé bien
vite.
Désormais, le jeune homme ouvrait
les caisses à la volée, parfois
au pied de biche et sans s’encombrer
de précautions, son écriture épousant
cet empressement et cette attitude
lassée pour ne plus être souvent
qu’un ramassis d’immondes gribouillis
pratiquement indéchiffrables pour
le commun des mortels. Mais l’on
se trouvait en terres de Féerie,
et les récipiendaires de ses commandes
n’avaient qu’à se débrouiller un
peu tous seuls pour changer. Le
soir du sixième jour, alors qu’il
aurait bien aimé penser à se reposer,
dans une encoignure qu’il n’avait
pas encore atteinte jusque là, Archibald
mit la main sur un coffret beaucoup
plus long que large qui réussit
à éveiller sa curiosité, ce qui
n’était pas peu dire en ces heures
sombres. Pourtant, ce n’était pas
son aspect argenté qui attira son
regard, ni même l’étrange rune qui
ornait son couvercle. Mais le coffret
ranima un souvenir dans sa mémoire,
un souvenir de son monde... Il l’ouvrit
en prenant son temps, ses mains
dépourvues des tremblements de fatigue
et d’excitation rageuse qui l’envahissaient
le soir venu, sa respiration silencieuse
et non plus entrecoupée de jurons,
les yeux grands ouverts et non plus
tournés en permanence vers la porte
d’entrée qui pour lui valait surtout
pour la sortie…
Une épée reposait à l’intérieur,
couchée sur un lit de velours… Six
pieds de long d’un métal tellement
léger qu’il n’aurait jamais pensé
trouver une arme pareille dans le
coffre quand il l’avait soupesé.
Instinctivement, il eut envie de
s’en saisir aussitôt. Il ne prit
absolument pas la peine de lire
ou du moins de tenter de lire les
inscriptions gravées sur la lame,
ni de se pencher sur la petite fresque
qui avait été peinte à l’intérieur
du coffre. Il y aurait peut-être
alors reconnu une étrange bête à
la queue de dragon et au corps et
à la gueule de lion, transpercée
par des flèches étincelantes comme
s’abattant depuis les cieux… Mais
l’attention du jeune homme avait
déjà été attirée ailleurs par les
divagations galopantes d’une minuscule
araignée surgie de derrière le coffre,
et qui paraissait vraiment vouloir
se contenter de zigzaguer sans fin
devant lui. Une idée qu’il jugea
tout de suite amusante lui vint
à l’esprit, et ce fut avec une emphase
toute calculée qu’il prit à deux
mains la poignée de l’arme, se réjouissant
déjà de ce qu’il allait faire. Sans
attendre une seconde de plus, ce
fut ainsi qu’il piqua l’araignée
de la pointe de son épée, ses petites
pattes velues s’agitant encore avec
une vigueur qui avait quelque chose
de répugnant, prenant plaisir à
ne pas l’écraser d’un seul coup,
au contraire. Mais Archibald était
très satisfait de lui, à peu près
autant que s’il venait de tuer un
lion durant un safari au Kenya.
Il le fut d’autant plus lorsque
des éclairs se mirent à jaillir
depuis la garde aux ailes de dragon
de cette lame jusqu’à sa pointe,
carbonisant pour finir l’araignée.
« Ah, mais c’est que c’est pas mal
du tout, ça ! » s’exclama-t-il joyeusement,
la voix résonnant d’accents pour
le moins plus gais et moins outrageux
que sa moyenne des derniers jours.
Il se préparait à s’en retourner,
se contentant de quelques moulinets
dans le vide, histoire de dérouiller
ses muscles répétant inlassablement
les mêmes gestes tout en s’imaginant
bien loin de cette remise obscure,
quand une autre araignée apparut.
Il l’écrasa de la même manière,
le sourire aux lèvres. Une remplaçante
prit sa place. Le jeune homme répéta
encore une fois son horrible forfait,
et puis, encore une fois, encore
une, et encore une !
« Mais d’où est-ce qu’elles peuvent
bien toutes venir ? » se demanda-t-il,
toujours à haute voix.
Tout aussi étrange que cette soudaine
multiplication des araignées depuis
qu’il avait tué la première, était
l’augmentation de leur taille. L’épée
au poing, Archibald s’avançait dans
l’angle, remuant les caisses qui
avaient entouré le coffre, et découvrant
toujours plus d’araignées, les dernières
aussi grosses que son poing et pareilles
à de véritables tarentules. Bientôt,
elles grouillèrent tout autour de
lui, jusqu’à se répandre dans toute
la salle. Le jeune homme n’avait
jamais été très à l’aise avec ce
genre de bestioles, et même l’épée
n’avait plus rien pour le rassurer.
Il n’osait même plus s’en servir,
alors que les araignées ne se préoccupaient
pas plus de lui que cela. Il avait
même prévu de ne plus bouger du
tout, le temps pour lui de faire
le point sur ce qui lui arrivait
encore, mais on le fit pour lui.
Le plancher s’effondra sous lui,
emportant quelques araignées dans
sa chute.
Archibald ne se rendit pas compte
de la hauteur de celle-ci car il
était trop occupé à crier, chassant
les araignées qu’il sentait courir
sur lui. Toutefois, le bain qu’il
était maintenant en train de prendre
le fit réagir dans un mode différent.
Les bras en croix, étendu de tout
son long, il distinguait au-dessus
de lui l’ouverture béante par laquelle
il avait chuté, à plusieurs mètres
de là. Pourtant, il n’avait rien
de cassé. L’immonde bouillie dans
laquelle il s’était affalé avait
remarquablement amorti sa chute,
il fallait au moins lui reconnaître
cela. Se relevant lentement, secouant
la tête, le jeune homme réalisa
qu’il se trouvait maintenant dans
une véritable crypte, au cœur des
fondations mêmes de la Tour du Savoir
Secret Salvateur, dans les profondeurs
de la Citrouille Originelle qui
avait été entièrement enterrée.
« Mais c'est que c'est bien gothique
tout cela ! »
L’immense salle était baignée d’une
lueur rougeoyante mêlée de reflets
blanchâtres, ses parois recouvertes
de chair et de pulpe à moitié pourrie,
infestée d’une moisissure luminescente
qui s’étendait un peu partout, en
plaques à l’aspect particulièrement
repoussant. Le sol était invisible,
les pieds d’Archibald macérant dans
un répugnant mélange de jus et de
saletés de toutes sortes qui s’étaient
infiltrées depuis le sol ou même
les étages supérieurs… Il suffisait
de laisser tomber quelque chose
sur le sol de suffisamment consistant
pour pouvoir y pénétrer, et cela
terminait sa course ici…
« Voilà ce que c’est de ne pas avoir
de station d’épuration ! »
Ce fut seulement à ce moment qu’il
s’aperçut que les araignées avaient
bel et bien disparu… Parce qu’elles
avaient tout simplement fondu dans
l’acidité du mélange… Et le jeune
homme de se rendre compte que ses
vêtements étaient en train de fondre,
telles que ses chaussures le lui
faisaient sentir en se désintégrant
littéralement, la morsure de cette
odieuse mélasse se faufilant entre
ses doigts de pieds et le piquant
pareille à de minuscules mais virulents
serpents ! Son légendaire baggy avait
lui aussi été complètement imprégné,
et pouvait être considéré comme
perdu, de même que son pull… Archibald
allait-il devoir comme humiliation
ultime appeler à l’aide ou tenter
de remonter… tout nu ? Seule l’épée
ne souffrait bien entendu d’aucun
désagrément, sa lame brillant toujours
dans sa main.
« Eh bien, en voilà une qui doit
consommer beaucoup de Watts pour
éclairer aussi bien ! » marmonna-t-il,
tout en cherchant désespérément
une solution qui ne pouvait exister,
savait-il déjà, tout comme il se
rendait bien compte qu’il avait
déjà le fessier largement visible.
Courant d’un bout à l’autre de la
crypte, il n’aboutissait à rien,
commençant à céder à une panique
bien naturelle. D’un bout à l’autre
était un bien grand mot à dire vrai,
la vérité étant plus proche de l’action
de tourner en rond sans la moindre
idée directrice, aussi bien pour
ses pas que pour sa tête. Mesdemoiselles,
mesdames, et, peut-être, messieurs,
espériez-vous maintenant une description
détaillée du physique de notre héros
dépourvu de vêtements, sous le feu
ardent de votre regard ? Une mise
en valeur de ses attributs des
pieds à la tête ? L’occasion d’en
profiter ? Eh bien, sachez que nous
ne pouvons nous abaisser à vous
proposer un tel spectacle. Car,
qui s’intéresserait aux aventures
d’un héros en sous-vêtements ? Ce
n’est pas de cela dont sont faites
les histoires, et la décence nous
interdit d’aborder certains domaines
relevant du caractère privé. Mais
reprenons plutôt le fil de notre
récit…
Retournant sur ses pas, le jeune
homme s’aperçut alors de la présence
d’un objet qu’il n’avait pas encore
distingué, lui tournant le dos.
Un porte-manteau ! Ici ! Il était
planté tout droit contre la paroi
Sud de la salle, comme isolé des
travers de l’endroit. Le plus intéressant
étant bien entendu les vêtements
qu’il y avait dessus à la disposition
d’Archibald ! Toute une panoplie
qui semblait n’être là dans un
puit de lumière qu’en attente de
sa venue… La mention « Attention
à ce qu’il adviendra de vous » ne
le fit pas reculer, trop inquiet
qu’il était pour ses pieds. Tout
d’abord, il se saisit du scintillant
et moulant pantalon de cuir noir
digne de ceux des meilleurs chanteurs
de rock américain, puis immédiatement,
il enfila les hautes bottes sans
lacets qui allaient de paire, et
recouvra déjà une part de sérénité.
être torse nu était tout de même
déjà beaucoup moins problématique…
Ce qui l’était beaucoup plus par
contre, c’était les tremblements
qui s’étaient maintenant emparés
de la salle, faisant vibrer ses
parois, remontant en direction du
jeune homme. Il fit volte-face,
tous les sens en alerte, se saisissant
à nouveau de l’épée qu’il avait
découverte. Mais il ne vit rien.
Car il n’y avait encore rien en
mesure de le faire trembler à son
tour. Lorsqu’une marée d’araignées
de toutes tailles comparables à
celles qu’il avait déjà vues lui
arriva dessus en vagues successives,
rouleaux d’écume noirâtre et poilue,
et que les battements s’accentuèrent,
s’amplifièrent… Archibald avait
l’impression de se trouver au sommet
d’une cathédrale par temps d’orage
titanesque. Deux énormes yeux globuleux,
aux mille facettes, jaillirent de
l’ombre, tandis que le jeune homme
était occupé à jeter sur lui le reste de
la tenue disposée là, à
commencer par une chemise de soie
grenat aux accroches de métal. L’araignée
géante dont il soupçonnait la présence
se révéla tout à fait alors qu’il
passait l’épais manteau au col rabattu,
d’une teinte un peu plus foncée
que la chemise. Le porte-manteau
ainsi dénudé dévoila par là-même
une ceinture enroulée sous le tas
de vêtements qu’Archibald boucla
prestement, une main sur chacune
des armes qui pendaient sur ses
hanches, deux pistolets, l’un à
crosse blanche, le second à crosse
noire.
A quelques mètres de là, la démesurée
créature agitait ses terribles mandibules,
dans un chuintement plus que menaçant.
Elle s’était avancée assez près
du jeune homme pour qu’il puisse
distinguer sur son dos une masse
grouillante de larves… Sans doute
la source de toute la
vermine qu’il avait croisée jusqu’à
en débusquer malgré lui l'origine...
L’araignée géante allait l’attaquer,
c’était certain, ses pattes aussi
massives que celles d’un éléphant
- d’Afrique, et non point d’Asie,
ceux-ci étant plus petits, mais
on ne fait pas dans la demi-mesure
chez les monstres - frappant le
sol à répétition, soulevant des
éclaboussures qui manquaient à chaque
fois de peu d'asperger la nouvelle
tenue d’Archibald. Il inspira profondément,
laissant ses épaules retomber, fit
craquer sa nuque en rejetant la
tête en arrière, et prit en main
l’un de ses deux pistolets. Puis,
de l’autre, il fit jouer les dernières
attaches de sa chemise.
Plus que deux.
« Le Diable… »
Une.
« … Peut bien… »
C’était fait.
« …Pleurer… »
Faisant tournoyer le pistolet en
le relevant en direction de l’araignée,
il appuya sur la gâchette bras tendu.
La détonation n’eut rien de celle
d’une boule de neige cette fois-ci,
de même que le nuage de fumée qui
se dressait en volutes autour du
canon, et le souffle qui souleva
les pans de sa redingote, de location.
« Oh, de vraies balles ! s’enthousiasma
le jeune homme en retrouvant à présent
son humour aussi. C’est tonton George
et Charlton qui vont être contents
! » éclata-t-il d’un rire nerveux
en se saisissant du second pistolet
et faisant feu de plus belle.
« Et les munitions sont infinies
! » ajouta-t-il aux anges en s’arrêtant
brusquement, étonné des pouvoirs
magiques de cette tenue et des accessoires
qui l’accompagnaient.
Mais bientôt, la danse macabre reprit.
Archibald se mit à tournoyer autour
de l’araignée géante, choisissant
de tenter de s’en débarrasser avant
qu’elle ait pu elle-même passer
à l’offensive. Il lui fallait jouer
finement, se déplacer avec souplesse,
rouler-bouler, sauter d’un pied
sur l’autre… Les pistolets tiraient,
tiraient, tiraient sans relâche,
arrachant un bout de chair ici ou
là, mais la créature était tellement
colossale qu’elle semblait à peine
entamée par les coups qu’il pouvait
bien lui administrer, bien que le
jeune homme fusse tellement acharné
dans sa démarche, que les articulations
de ses index en étaient douloureuses,
et qu’il sentait chaque phalange
lui imposer une douleur propre.
« Bon, ma grande, il n’y a pas de
monsieur Frodon à sauver, ou d’anneau
à jeter au feu, mais toi, tu vas
te faire rôtir tout de même ! Je
n’ai pas que ça à faire non plus
! »
Archibald alors cessa d’employer
l’un de ses deux pistolets pour
brandir son épée bien haut au-dessus
de lui, se jeter sur la bête en
hurlant, et lui déchirer net une
patte, dans une gerbe d’éclairs
retentissante.
« Et une pour le décompte ! »
Toutefois, il avait présumé de sa
vitesse, et la douleur aidant, l’araignée
géante gagna elle en vivacité et
lui décocha un monstrueux coup dans
les côtes avec l’une de ses pattes
encore valides. Le jeune homme rebondit
sur la paroi toute proche, heureusement
sans avoir le temps d’être emporté
plus violemment par la force de
l’élan, mais se releva moins vaillant
que précédemment. Il prit ses distances,
pendant que la gigantesque créature
s’attribuait cette fois son rôle
en décrivant cercle après cercle,
composant une dangereuse spirale.
Il fallait impérativement qu’il
découvre son point faible, car la
découper en morceaux patte après
patte pour commencer était peut-être
une façon sympathique de maintenir
durablement le suspense, mais il
n’en était plus là. Il avait beau
avoir découvert de quoi lutter,
Archibald ne serait pas en mesure
de mener ce combat très longtemps,
surtout si personne ne venait lui
porter secours.
« Bien… Finissons-en ! s’écria-il,
se penchant légèrement
en avant, et la défiant d'un
signe de la main. Maintenant ! »
Il se laissa glisser dans la fange
orangée comme s’il avait voulu effectuer
un tacle sur un terrain de football,
excepté qu’aucun joueur n’a plus
de deux jambes ce qui facilite la
tâche consistant à intercepter sa
course, et disparut entièrement
sous l’araignée, qui ne comprit
pas assez vite comment cette petite
chose qui se ruait droit sur sa
gueule lui avait échappé ! Néanmoins,
les effets de la lame de l’épée
zébrant son abdomen sur toute sa
longueur, eux, la firent réagir
sur le champ ! Le jeune homme s’extirpa
de sa position juste à temps pour
éviter les gerbes de sang, puis
de se faire écraser lorsque l’araignée
géante ploya d’un côté. Mais elle
n’avait pas encore décidé de cesser
de combattre.
« Ah, mais décidément, tu en veux,
tu dois vraiment aimer ça ! » fulminait
Archibald.
D’un petit bond, il profita de cette
ouverture sur le flanc pour monter
sur son dos, au milieu même des
larves. N’attendant pas une seconde
de plus, il planta son épée aussi
fort et loin qu’il put dans cette
amas grouillant et gélatineux, ployant
la lame d’un côté puis de l’autre
pour aviver et agrandir encore la
blessure. Des larves glissaient
dans la plaie, le jeune homme les
écrasant sans distinction. Puis,
décidant de laisser là l’épée, il
reprit en main ses pistolets et
se remit à tirer du mieux qu’il
pouvait tout en tentant de conserver
son équilibre, l’araignée géante
lui imposant maintenant un rodéo
à la hauteur de sa douleur. Grâce
à l’épée, il parvenait à se maintenir
dans cette inconfortable mais nécessaire
position. Les balles ne cessaient
de fuser de plus en plus profondément
dans le corps de la créature, ravageant
tout sur leur passage, et déjà,
Archibald était pratiquement capable
de distinguer le sol à travers elle.
Ses mandibules claquaient dans le
vide, ses pattes s’agitaient en
tous sens, des soubresauts colossaux
la transperçaient, mais elle n’arriverait
pas à se débarrasser de ce parasite
qui avait réussi à grimper et frapper
là où elle était la plus fragile.
Mais ce fut le jeune homme qui de
lui-même descendit, ses bottes entièrement
recouvertes de sang, lambeaux de
chair, et déjections diverses, telles
que des glaires épousant toutes
les couleurs de l’arc-en-ciel mais
de façon beaucoup moins tolérable
pour la vue. Chacun de ses pas tandis
qu’il prenait une dernière fois
la mesure de son adversaire résonnait
dans la crypte, tel un implacable
compte à rebours.
« Vous avez pénétré dans le Domaine
du Chaos ! »
Archibald Bellérophon sursauta franchement.
L’araignée géante venait de lui
parler ! Et d’une voix particulièrement
gutturale… Toutefois, il ne se laissa
pas décontenancer, pas maintenant.
« Ah oui ? Il faudrait voir à ne
pas exagérer, nous ne sommes qu’à
l’intérieur d’une citrouille pourrissante
et dégoulinante de jus ! Tu es bien
métaphorique ! »
La créature ne parvint pas à répondre
quoi que ce soit à cela, et les
seuls sons qu’elle émettait encore
étaient ceux de sa respiration sifflante.
Il vint alors se placer juste devant
elle…
« Tu vois, ma grosse, en fin de
compte, je suis plutôt content de
moi ! Je ne me débrouille pas trop
mal en homme de ménage, je n’oublie
aucun recoin !
- Ah oui… Et comment t’appelles-tu
? réussit-elle tout de même à répliquer.
- On m’appelle… »
Le jeune homme réfléchit quelques
instants, après s’être retenu de
donner son vrai nom au dernier moment.
Il était là, dans sa belle tenue
classieuse, tranquillement appuyé
sur son épée plantée dans le sol
pointe en avant, se balançant nonchalamment
pour se donner l’impression de réfléchir
plus.
« Pour le coup, tu peux m’appeler…
Dante…, finit-il par répondre. Ou
alors, Tony Danza, mais je ne crois
pas que cela ait le même impact
sur les foules désormais… » considéra-t-il
avec un air faussement contrit.
Archibald Bellérophon, tel était
son nom, le seul et l’unique, ne
lui accorda pas plus de temps.
« Madame est servie ! Euh, let’s
rock baby ! »
Prenant son épée à deux mains, il
la plongea droit dans la gueule
de l’araignée géante, qui s’embrasa
à cette reprise toute entière d’étincelles,
et lui avec ! Il eut l’impression
d’avoir été foudroyé ou bien d’avoir
mis les doigts dans une prise dont
le courant dépassait en tous les
cas largement le 220V, et recula
en chancelant, abandonnant l’épée,
et tentant de reprendre une nouvelle
fois ses pistolets. Mais ce n’était
plus nécessaire, la bête était vaincue.
Juste au moment où il se rendit
compte que sa tenue partait à son
tour en lambeaux, il entendit des
voix venir de la remise, dont il
ne distinguait plus l’ouverture
dans le plancher.
Le Doyen ne saisit pas tout de suite
pour quelle raison le jeune homme
répétait « deux, deux dans la même
journée ! Jamais je n’avais usé
aussi vite mes vêtements ! » mais
celui-ci ne fut pas plus avancé
lorsqu’il entendit le vieux hiboux
marmonner presque avec révérence
qu’il avait retrouvé « l’Epée de
la Chimère »… Toutefois, il souriait
de toutes ses dents alors qu’on
l’évacuait de la crypte dans une
civière de fortune. Avec tout cela,
il n’aurait pas à effectuer ses
trois dernières journées de punition,
et cela était bel et bon ! Certains
auraient pu lui répondre, tout
ça pour ça, mais il n’y aurait
pas fait attention. Ce n’était pas
dans ses habitudes de se dépenser
pour rien, et tout était donc calculé.
Dans la mesure du possible, bien
évidemment… Trois ! se mit-il martel
en tête. Après tout, briser
la routine de temps en temps, il
n’y avait aucun mal à cela, même
pour lui, fut la dernière chose
à laquelle il pensa avant de s’endormir,
épuisé.
Il serait dérisoire de préciser qu’il
s’agissait d’une première dans son
existence, mais il fallait bien
un début à tout.
|