Retour au SeuilLes Webmestres, etc...Page PrécédentePage SuivanteMettez ce site dans vos favorisLes Forums concernant le film, Tolkien, la Fantasy, etc...Venez chatter !Venez signer ou lire le livre d' orDécouvrez les dernières parutions livres, Bds et mangas de FantasyTous les évènements Fantasy !
 

Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 09/02/2002

Retour index Auteurs

Où l’on apprend qu’il faut toujours faire attention à ses arrières, et où Archibald se découvre tout aussi efficace en femme de ménage.

Chapitre 10 > Chapitre 11 [PDF] > Chapitre 12

rchibald passa la porte du bureau du Doyen en baissant la tête, se préparant mentalement à ce qu’il allait devoir encore endurer durant cette entrevue dont il se serait bien passé. Le « déjeuner » dont avait parlé la dryade s’était résumé à… un rapide coup d’œil aux élèves attablés à la cantine, avant de se rendre au plus vite dans les appartements du vieux sorcier. Qui l’accueillit sous la forme du chat de gouttière, assis bien droit sur son bureau, tel qu’il l’avait vu la première fois, avec ces deux cercles de fourrure blanche autour des yeux pour marquer l’emplacement de ces lunettes sous sa « véritable » apparence. Le jeune homme aurait presque pu trouver cette intention sympathique, comme un retour à la case départ dans leurs relations, si le miaulement qu’il reçut pour tout salut n’avait pas été plus semblable à un rugissement geignard qu’à un doux feulement d’un gentil matou qui aurait eu le ventre repu.
« Miaaooou ! » répliqua Archibald en penchant la tête et prenant place sur le siège vide qui s’offrait à lui.
Aussitôt, le Doyen se métamorphosa et reprit son aspect de petit vieillard malicieux, descendant évidemment du bureau pour se donner plus de dignité.
« Qui vous a permis de m’insulter, en plus ? commença-t-il sans préambule.
- Vous insulter ? Oh, réalisa le jeune homme en claquant des doigts. Je suis désolé, mais je maîtrise encore mal le langage des chats, figurez-vous ! répliqua-t-il ironiquement.
- C’est cela, moquez-vous ! fit suavement le Doyen, rajustant ses petites lunettes en demi-lune. Je crois savoir que Miss Indrema vous a pourtant déjà rappelé à l’ordre et mis en garde. Je ne vais donc pas recommencer à vous dire que vous auriez pu causer notre perte, avec vos extravagances ! Vous souriez ? s’interrompit-il, interloqué.
- Ma foi, entendre parler d’extravagances, alors que c’est plutôt moi qui ai droit à toute une ribambelle depuis mon arrivée ici, je trouve cela comique, je ne m’en cache pas, c’est vrai ! reconnut Archibald, croisant les jambes, et prenant ses aises.
- Décidément, vous êtes étonnant…, lâcha le vieillard, calant son dos voûté au siège. Je ne sais plus quoi faire avec vous, c’est à se demander si vous ne pouvez pas vous empêcher d’agir autrement que vous le faîtes, quoi qu’on vous dise !
- Ecoutez, tenta de se défendre le jeune homme, quelque peu touché également par l’abattement manifesté par le Doyen. J’ai tout de même réussi quelques petites choses intéressantes. La dernière en date… n’étant pas des moindres ! se rengorgea-t-il en faisant directement allusion à la Belle au Bois Dormant et son réveil impromptu.
- Je ne dirai pas le contraire…, admit le vieillard en lissant ses favoris blancs. Mais voilà qui est justement d’autant plus dangereux maintenant ! Lord Funkadelistic ne va plus tarder à entrer en action, et faire jouer son plan. Vous ne le saviez peut-être pas, et cette fois, c’est ma faute, mais le réveil de la Belle au Bois Dormant est censé annoncer de grandes choses à plus d’un titre ! Tel que je le connais…, poursuivit-il d’un ton qui trahissait une douleur rentrée, il va certainement interpréter cela comme un signe. Bon ou mauvais, peu lui importe. Dire que nous l’avions ramené à nous… Si seulement… Si seulement il n’avait pas eu les Bottes de Sept Lieues pour s’échapper… On ne peut pas l’arrêter. C’est impossible.
- Alors, à quoi cela vous sert-il de me faire la morale et me reprocher mes… écarts ? Si de toute façon, votre monde doit finir plongé dans le malheur. Et apparemment, la Tour du Savoir Secret Salvateur doit figurer parmi les premières places fortes à tomber... Sans doute en même temps que le château du Roi Nougat ? s’enquit Archibald, sans parvenir tout à fait à s’intégrer dans la conversation.
- Vous ne comprenez pas…, dit le Doyen en secouant la tête. Il ne s’agit pas que ce monde. Mais du vôtre aussi, il vous faudra bien l’admettre ! Ces deux univers sont menacés ! Il peut passer d’un monde à l’autre comme il l’entend, et dans les deux, il dispose de pouvoirs d’une force inimaginable, que lui procurent les objets de ses vols odieux ! Et encore, s’il était seul… A présent, il s’est entouré de toute une cour de rebus des plus repoussants, et sachant eux aussi user de magie. Vous avez déjà rencontré l’un de ses généraux d’ailleurs, là encore, je l’admets, on peut vous remercier, car c’est de vous qu’est venue l’alerte. Non, ce qui s’annonce sera très difficile à affronter de toutes les manières. Et sachez-le dès maintenant, vous avez votre rôle à jouer, autrement que par vos facéties.
- Oui, c’est ce que j’avais cru comprendre… Il paraît… que vous avez des choses à me dire, répliqua le jeune homme en souriant, toutefois un peu nerveux. Des choses, que vous auriez pu aborder avant !
- Oui, oui, oui, vous avez raison, voilà, nous y sommes, vous êtes content ! tonna le vieux sorcier. Lord Funkadelistic venait de votre monde, et…
- Je suis venu pour faire ce qu’il devait accomplir pour vous à l’origine, et à l’occasion, vous aider à lutter contre lui ? avança Archibald, sûr de ce qu’il avançait, et en cela, presque blasé, ou même résigné.
- C’est cela même, effectivement. Il ne vous faut pas seulement former nos élèves, il faut vous former aussi…
- Oh, vous savez, question de ça, j’ai franchi le cap de la puberté depuis quelques années déjà…
- Il ne s’agit pas de cela, triple andouille ! » pesta encore une fois le Doyen. Eh bien, puisque vous le prenez ainsi… Le temps presse, mais il y a encore moyen de vous infliger une petite leçon. Vous deviez vous douter également, puisque vous êtes si malin, que vos bêtises n’allaient pas demeurer impunies indéfiniment. En conséquence, je vous informe que d’ici la fête célébrant le réveil de la princesse Belle, vous allez, après chaque fin de journée de cours, faire du rangement et du nettoyage dans les réserves, que cela vous plaise ou non ! haussa-t-il le ton, en voyant le jeune homme prêt à se lancer dans la protestation. Ai-je été assez clair ? Et vous allez commencer, aujourd’hui-même ! Vous allez avoir de quoi faire, et peut-être que cela vous aiguillonnera enfin dans le bon sens !
- Puisque vous le prenez comme cela…, conclut Archibald en écartant les mains dans la position de celui qui ne peut plus rien changer. Je me plierai à votre volonté, ô Doyen.
- Une dernière chose ! lui intima celui-ci alors que le jeune homme s’était déjà levé, prêt à quitter la pièce, faussement désinvolte. Est-ce qu’au moins, vous savez d’où vous vient votre nom de famille ?
- Vous plaisantez ? Qui selon vous a réussi à dompter Pégase ? Hé, hé, hé… » Archibald était assez content de lui d’avoir réussi à prouver de quelques mots qu’il n’était tout de même pas aussi bête que le vieux sorcier le croyait, mais il déchanta bien vite. S’il avait accepté sa punition si aisément, c’était tout simplement parce qu’il croyait que la fête aurait lieu dans trois jours. Or, le Doyen avait subrepticement omis de lui dire qu’elle avait été décalée à dix jours de là… Dix jours de pénitence ! Dix jours ! Au bout de trois, comme il l’avait prévu, sa résistance au travail était à bout, il n’en pouvait déjà plus. Il était là, se rendant le soir dans les pièces les plus obscures de la Faculté, ses recoins les plus abandonnés, à effectuer ces tâches dégradantes, comme s’il n’était qu’un simple élève ! Un soir, il réalisa avec stupéfaction qu’il s’était fait à cette condition de professeur… Ce qui n’apaisa pas longtemps son envie de meurtre contre le vieux grigou !
Le jeune homme se trouvait au milieu de caisses, de sacs, de boîtes à musique, de coffres, de cassettes… Tout ce que la Création pouvait bien compter de récipients autres que ceux prévus pour être utilisés en cuisines semblaient s’être donnés rendez-vous ici, dans cet infâme débarras. Il avait l’impression de tous les jours régresser au lieu d’avancer vers son objectif, à savoir le classement et l’agencement de tout objet magique de moindre importance que l’on trouvait là, en prévision du futur conflit, ou par simple besoin d’inventaire. Archibald n’avait pas eu droit à la version exacte, et elle n’avait strictement aucun intérêt à ses yeux. Si seulement il avait eu fini ensuite ! Mais il devait encore préparer et rédiger les bons de commande en fournitures diverses, qui apparaîtraient nécessaires après la première phase de sa punition. Le jeune homme n’avait jamais aimé faire d’efforts inutiles et il s’en était toujours passé, mais il n’avait aucun procédé à sa disposition pour se soustraire à cette astreinte.
Le soir, sans même prendre le temps de dîner, toute la Faculté l’évitait tandis qu’il prenait le chemin du rez-de-chaussée et ses pièces les plus reculées pour aller accomplir sa punition le cœur lourd de pensées funestes. Les élèves de la Faculté des Sciences Féeriques eux-mêmes n’osaient plus se moquer de lui à son approche, personnes pourtant les plus vexantes depuis son arrivée. Elles qui méprisaient pour commencer tous les élèves de l’autre Faculté, celle des Sciences Humaines, avaient toujours Archibald en horreur malgré tout ce qu’il avait pu faire pour se faire accepter ou distinguer, et qui avait porté ses fruits avec la majorité des étudiants de son camp. Cependant, il dégageait en ces instants une telle aura de contrariété, que quiconque se serait approché de lui à moins de cinq mètres aurait pénétré dans une zone tout aussi dangereuse que celle qui contiendrait une ogive nucléaire russe abandonnée au beau milieu d’un coin perdu de Georgie…Le jeune homme tentait bien pour autant de ne pas perdre la face, mais il ne parvenait pas à se faire à la besogne à laquelle on l’avait assignée. D’autant plus lorsque cela impliquait en sus de tout le reste de passer le balai et faire la poussière. C’était d’une bassesse ! Passe encore tout ce qui concernait les listes et autres rédactions de bons de commande, mais alors, cela !
Le retour de Charmant n’avait pas été pour l’aider à supporter sa condition du moment. Bien évidemment, celui-ci n’avait pas tardé à apprendre qu’Archibald avait été puni tel un étudiant de première année, à faire du tri dans les monceaux d’artefacts pour la plupart sans envergure que l’on accumulait à la Faculté, lors d’achats, de dons, ou même d’expérimentions des élèves ou professeurs eux-mêmes. Et un soir, le cinquième, il était venu le trouver, pour profiter de cette déchéance de ses propres yeux après ce qu’il lui avait infligé, à lui et à son beau carrosse Martin Aston. Le jeune homme l’avait senti arriver derrière lui, dans l’embrasure de la porte, se retenant à peine de rire ouvertement, alors qu’il était occupé à lustrer une vieille flûte de pan censée charmer les scarabées.
« Alors, Bellérophon, c’est du propre, à ce que je vois ! se gaussa-t-il avec une jubilation qu’Archibald pouvait quasiment sentir venir sur sa nuque comme le souffle chaud d’un compère de beuverie qui a dépassé le stade du prêté pour celui du rendu...
- Je nettoie, propre, c’est un jeu de mot ? lui répliqua le jeune homme sans se retourner d’un pouce.
- Ah, ah, toujours en train de lustrer en tous cas !
- Et toi, grinça seulement des dents Archibald pour éviter l’incident diplomatique, tu passes bien ton temps à t’astiquer pour espérer sentir venir quelque chose, pauvre gland ! »
On le constate aisément, malgré une propension égale à maintenir à un taux équivalent sa proportion journalière de boutades, les journées du jeune homme étaient d’une longueur affolante, et il n’avait l’impression de se coucher que pour mieux se relever une poignée de secondes plus tard et rejoindre la salle où il avait cours. Il avait bien songé à en annuler quelques uns pour la peine, mais le Doyen avait bien spécifié que les vacances étant terminées et les examens de Janvier approchant, il fallait absolument qu’il n’y ait pas une seule absence dans les rangs des enseignants, surtout dans l’esprit de compétition toujours régnant entre les deux facultés de la Tour, bien que les circonstances d’une guerre imminente ne fussent pas des plus appropriées à cela. Archibald était donc tristement condamné à s’exécuter, chaque jour étant un peu plus pénible que le précédent, surtout lorsque, comme lui, on ne distinguait pas vraiment la différence dans le débarras au fil des heures.
L’agencement des innombrables caisses et coffres de toutes tailles et de toutes formes ne transformait pas grand chose à ce qu’il en était de l’état général de la remise, toujours aussi remplie, et il cauchemardait à force de cocher des cases d’une croix pour chaque artefact, potion, élixir, bocal de poudre d’os de dragon, ou tout autre chose, qu’il classait peu à peu dans cet invraisemblable capharnaüm. Au début, il prenait peur à chaque ouverture de coffres - sensation généralement connue dans son monde des seuls individus ayant des choses à se reprocher - de voir toute une ribambelle de parchemins servant de notices à une épuisette à lutins usagée lui tomber entre les mains, pour s’effriter immédiatement en une pluie de confettis en aucun cas festifs qui nécessitait une fois de plus l’emploi du balai. Il avait eu ainsi quelques scrupules à faire disparaître certains documents trop fragiles sans le noter nulle part pour ne pas perdre plus de temps à tenter de recoller les morceaux, mais cela lui était passé bien vite.
Désormais, le jeune homme ouvrait les caisses à la volée, parfois au pied de biche et sans s’encombrer de précautions, son écriture épousant cet empressement et cette attitude lassée pour ne plus être souvent qu’un ramassis d’immondes gribouillis pratiquement indéchiffrables pour le commun des mortels. Mais l’on se trouvait en terres de Féerie, et les récipiendaires de ses commandes n’avaient qu’à se débrouiller un peu tous seuls pour changer. Le soir du sixième jour, alors qu’il aurait bien aimé penser à se reposer, dans une encoignure qu’il n’avait pas encore atteinte jusque là, Archibald mit la main sur un coffret beaucoup plus long que large qui réussit à éveiller sa curiosité, ce qui n’était pas peu dire en ces heures sombres. Pourtant, ce n’était pas son aspect argenté qui attira son regard, ni même l’étrange rune qui ornait son couvercle. Mais le coffret ranima un souvenir dans sa mémoire, un souvenir de son monde... Il l’ouvrit en prenant son temps, ses mains dépourvues des tremblements de fatigue et d’excitation rageuse qui l’envahissaient le soir venu, sa respiration silencieuse et non plus entrecoupée de jurons, les yeux grands ouverts et non plus tournés en permanence vers la porte d’entrée qui pour lui valait surtout pour la sortie…
Une épée reposait à l’intérieur, couchée sur un lit de velours… Six pieds de long d’un métal tellement léger qu’il n’aurait jamais pensé trouver une arme pareille dans le coffre quand il l’avait soupesé. Instinctivement, il eut envie de s’en saisir aussitôt. Il ne prit absolument pas la peine de lire ou du moins de tenter de lire les inscriptions gravées sur la lame, ni de se pencher sur la petite fresque qui avait été peinte à l’intérieur du coffre. Il y aurait peut-être alors reconnu une étrange bête à la queue de dragon et au corps et à la gueule de lion, transpercée par des flèches étincelantes comme s’abattant depuis les cieux… Mais l’attention du jeune homme avait déjà été attirée ailleurs par les divagations galopantes d’une minuscule araignée surgie de derrière le coffre, et qui paraissait vraiment vouloir se contenter de zigzaguer sans fin devant lui. Une idée qu’il jugea tout de suite amusante lui vint à l’esprit, et ce fut avec une emphase toute calculée qu’il prit à deux mains la poignée de l’arme, se réjouissant déjà de ce qu’il allait faire. Sans attendre une seconde de plus, ce fut ainsi qu’il piqua l’araignée de la pointe de son épée, ses petites pattes velues s’agitant encore avec une vigueur qui avait quelque chose de répugnant, prenant plaisir à ne pas l’écraser d’un seul coup, au contraire. Mais Archibald était très satisfait de lui, à peu près autant que s’il venait de tuer un lion durant un safari au Kenya. Il le fut d’autant plus lorsque des éclairs se mirent à jaillir depuis la garde aux ailes de dragon de cette lame jusqu’à sa pointe, carbonisant pour finir l’araignée.
« Ah, mais c’est que c’est pas mal du tout, ça ! » s’exclama-t-il joyeusement, la voix résonnant d’accents pour le moins plus gais et moins outrageux que sa moyenne des derniers jours.
Il se préparait à s’en retourner, se contentant de quelques moulinets dans le vide, histoire de dérouiller ses muscles répétant inlassablement les mêmes gestes tout en s’imaginant bien loin de cette remise obscure, quand une autre araignée apparut. Il l’écrasa de la même manière, le sourire aux lèvres. Une remplaçante prit sa place. Le jeune homme répéta encore une fois son horrible forfait, et puis, encore une fois, encore une, et encore une !
« Mais d’où est-ce qu’elles peuvent bien toutes venir ? » se demanda-t-il, toujours à haute voix.
Tout aussi étrange que cette soudaine multiplication des araignées depuis qu’il avait tué la première, était l’augmentation de leur taille. L’épée au poing, Archibald s’avançait dans l’angle, remuant les caisses qui avaient entouré le coffre, et découvrant toujours plus d’araignées, les dernières aussi grosses que son poing et pareilles à de véritables tarentules. Bientôt, elles grouillèrent tout autour de lui, jusqu’à se répandre dans toute la salle. Le jeune homme n’avait jamais été très à l’aise avec ce genre de bestioles, et même l’épée n’avait plus rien pour le rassurer. Il n’osait même plus s’en servir, alors que les araignées ne se préoccupaient pas plus de lui que cela. Il avait même prévu de ne plus bouger du tout, le temps pour lui de faire le point sur ce qui lui arrivait encore, mais on le fit pour lui. Le plancher s’effondra sous lui, emportant quelques araignées dans sa chute.
Archibald ne se rendit pas compte de la hauteur de celle-ci car il était trop occupé à crier, chassant les araignées qu’il sentait courir sur lui. Toutefois, le bain qu’il était maintenant en train de prendre le fit réagir dans un mode différent. Les bras en croix, étendu de tout son long, il distinguait au-dessus de lui l’ouverture béante par laquelle il avait chuté, à plusieurs mètres de là. Pourtant, il n’avait rien de cassé. L’immonde bouillie dans laquelle il s’était affalé avait remarquablement amorti sa chute, il fallait au moins lui reconnaître cela. Se relevant lentement, secouant la tête, le jeune homme réalisa qu’il se trouvait maintenant dans une véritable crypte, au cœur des fondations mêmes de la Tour du Savoir Secret Salvateur, dans les profondeurs de la Citrouille Originelle qui avait été entièrement enterrée.
« Mais c'est que c'est bien gothique tout cela ! »
L’immense salle était baignée d’une lueur rougeoyante mêlée de reflets blanchâtres, ses parois recouvertes de chair et de pulpe à moitié pourrie, infestée d’une moisissure luminescente qui s’étendait un peu partout, en plaques à l’aspect particulièrement repoussant. Le sol était invisible, les pieds d’Archibald macérant dans un répugnant mélange de jus et de saletés de toutes sortes qui s’étaient infiltrées depuis le sol ou même les étages supérieurs… Il suffisait de laisser tomber quelque chose sur le sol de suffisamment consistant pour pouvoir y pénétrer, et cela terminait sa course ici…
« Voilà ce que c’est de ne pas avoir de station d’épuration ! »
Ce fut seulement à ce moment qu’il s’aperçut que les araignées avaient bel et bien disparu… Parce qu’elles avaient tout simplement fondu dans l’acidité du mélange… Et le jeune homme de se rendre compte que ses vêtements étaient en train de fondre, telles que ses chaussures le lui faisaient sentir en se désintégrant littéralement, la morsure de cette odieuse mélasse se faufilant entre ses doigts de pieds et le piquant pareille à de minuscules mais virulents serpents ! Son légendaire baggy avait lui aussi été complètement imprégné, et pouvait être considéré comme perdu, de même que son pull… Archibald allait-il devoir comme humiliation ultime appeler à l’aide ou tenter de remonter… tout nu ? Seule l’épée ne souffrait bien entendu d’aucun désagrément, sa lame brillant toujours dans sa main.
« Eh bien, en voilà une qui doit consommer beaucoup de Watts pour éclairer aussi bien ! » marmonna-t-il, tout en cherchant désespérément une solution qui ne pouvait exister, savait-il déjà, tout comme il se rendait bien compte qu’il avait déjà le fessier largement visible.
Courant d’un bout à l’autre de la crypte, il n’aboutissait à rien, commençant à céder à une panique bien naturelle. D’un bout à l’autre était un bien grand mot à dire vrai, la vérité étant plus proche de l’action de tourner en rond sans la moindre idée directrice, aussi bien pour ses pas que pour sa tête. Mesdemoiselles, mesdames, et, peut-être, messieurs, espériez-vous maintenant une description détaillée du physique de notre héros dépourvu de vêtements, sous le feu ardent de votre regard ? Une mise en valeur de ses attributs des pieds à la tête ? L’occasion d’en profiter ? Eh bien, sachez que nous ne pouvons nous abaisser à vous proposer un tel spectacle. Car, qui s’intéresserait aux aventures d’un héros en sous-vêtements ? Ce n’est pas de cela dont sont faites les histoires, et la décence nous interdit d’aborder certains domaines relevant du caractère privé. Mais reprenons plutôt le fil de notre récit…
Retournant sur ses pas, le jeune homme s’aperçut alors de la présence d’un objet qu’il n’avait pas encore distingué, lui tournant le dos. Un porte-manteau ! Ici ! Il était planté tout droit contre la paroi Sud de la salle, comme isolé des travers de l’endroit. Le plus intéressant étant bien entendu les vêtements qu’il y avait dessus à la disposition d’Archibald ! Toute une panoplie qui semblait n’être là dans un puit de lumière qu’en attente de sa venue… La mention « Attention à ce qu’il adviendra de vous » ne le fit pas reculer, trop inquiet qu’il était pour ses pieds. Tout d’abord, il se saisit du scintillant et moulant pantalon de cuir noir digne de ceux des meilleurs chanteurs de rock américain, puis immédiatement, il enfila les hautes bottes sans lacets qui allaient de paire, et recouvra déjà une part de sérénité. être torse nu était tout de même déjà beaucoup moins problématique…
Ce qui l’était beaucoup plus par contre, c’était les tremblements qui s’étaient maintenant emparés de la salle, faisant vibrer ses parois, remontant en direction du jeune homme. Il fit volte-face, tous les sens en alerte, se saisissant à nouveau de l’épée qu’il avait découverte. Mais il ne vit rien. Car il n’y avait encore rien en mesure de le faire trembler à son tour. Lorsqu’une marée d’araignées de toutes tailles comparables à celles qu’il avait déjà vues lui arriva dessus en vagues successives, rouleaux d’écume noirâtre et poilue, et que les battements s’accentuèrent, s’amplifièrent… Archibald avait l’impression de se trouver au sommet d’une cathédrale par temps d’orage titanesque. Deux énormes yeux globuleux, aux mille facettes, jaillirent de l’ombre, tandis que le jeune homme était occupé à jeter sur lui le reste de la tenue disposée là, à commencer par une chemise de soie grenat aux accroches de métal. L’araignée géante dont il soupçonnait la présence se révéla tout à fait alors qu’il passait l’épais manteau au col rabattu, d’une teinte un peu plus foncée que la chemise. Le porte-manteau ainsi dénudé dévoila par là-même une ceinture enroulée sous le tas de vêtements qu’Archibald boucla prestement, une main sur chacune des armes qui pendaient sur ses hanches, deux pistolets, l’un à crosse blanche, le second à crosse noire.
A quelques mètres de là, la démesurée créature agitait ses terribles mandibules, dans un chuintement plus que menaçant. Elle s’était avancée assez près du jeune homme pour qu’il puisse distinguer sur son dos une masse grouillante de larves… Sans doute la source de toute la vermine qu’il avait croisée jusqu’à en débusquer malgré lui l'origine... L’araignée géante allait l’attaquer, c’était certain, ses pattes aussi massives que celles d’un éléphant - d’Afrique, et non point d’Asie, ceux-ci étant plus petits, mais on ne fait pas dans la demi-mesure chez les monstres - frappant le sol à répétition, soulevant des éclaboussures qui manquaient à chaque fois de peu d'asperger la nouvelle tenue d’Archibald. Il inspira profondément, laissant ses épaules retomber, fit craquer sa nuque en rejetant la tête en arrière, et prit en main l’un de ses deux pistolets. Puis, de l’autre, il fit jouer les dernières attaches de sa chemise.
Plus que deux.
« Le Diable… »
Une.
« … Peut bien… »
C’était fait.
« …Pleurer… »
Faisant tournoyer le pistolet en le relevant en direction de l’araignée, il appuya sur la gâchette bras tendu. La détonation n’eut rien de celle d’une boule de neige cette fois-ci, de même que le nuage de fumée qui se dressait en volutes autour du canon, et le souffle qui souleva les pans de sa redingote, de location.
« Oh, de vraies balles ! s’enthousiasma le jeune homme en retrouvant à présent son humour aussi. C’est tonton George et Charlton qui vont être contents ! » éclata-t-il d’un rire nerveux en se saisissant du second pistolet et faisant feu de plus belle.
« Et les munitions sont infinies ! » ajouta-t-il aux anges en s’arrêtant brusquement, étonné des pouvoirs magiques de cette tenue et des accessoires qui l’accompagnaient.
Mais bientôt, la danse macabre reprit. Archibald se mit à tournoyer autour de l’araignée géante, choisissant de tenter de s’en débarrasser avant qu’elle ait pu elle-même passer à l’offensive. Il lui fallait jouer finement, se déplacer avec souplesse, rouler-bouler, sauter d’un pied sur l’autre… Les pistolets tiraient, tiraient, tiraient sans relâche, arrachant un bout de chair ici ou là, mais la créature était tellement colossale qu’elle semblait à peine entamée par les coups qu’il pouvait bien lui administrer, bien que le jeune homme fusse tellement acharné dans sa démarche, que les articulations de ses index en étaient douloureuses, et qu’il sentait chaque phalange lui imposer une douleur propre.
« Bon, ma grande, il n’y a pas de monsieur Frodon à sauver, ou d’anneau à jeter au feu, mais toi, tu vas te faire rôtir tout de même ! Je n’ai pas que ça à faire non plus ! »
Archibald alors cessa d’employer l’un de ses deux pistolets pour brandir son épée bien haut au-dessus de lui, se jeter sur la bête en hurlant, et lui déchirer net une patte, dans une gerbe d’éclairs retentissante.
« Et une pour le décompte ! »
Toutefois, il avait présumé de sa vitesse, et la douleur aidant, l’araignée géante gagna elle en vivacité et lui décocha un monstrueux coup dans les côtes avec l’une de ses pattes encore valides. Le jeune homme rebondit sur la paroi toute proche, heureusement sans avoir le temps d’être emporté plus violemment par la force de l’élan, mais se releva moins vaillant que précédemment. Il prit ses distances, pendant que la gigantesque créature s’attribuait cette fois son rôle en décrivant cercle après cercle, composant une dangereuse spirale. Il fallait impérativement qu’il découvre son point faible, car la découper en morceaux patte après patte pour commencer était peut-être une façon sympathique de maintenir durablement le suspense, mais il n’en était plus là. Il avait beau avoir découvert de quoi lutter, Archibald ne serait pas en mesure de mener ce combat très longtemps, surtout si personne ne venait lui porter secours.
« Bien… Finissons-en ! s’écria-il, se penchant légèrement en avant, et la défiant d'un signe de la main. Maintenant ! »
Il se laissa glisser dans la fange orangée comme s’il avait voulu effectuer un tacle sur un terrain de football, excepté qu’aucun joueur n’a plus de deux jambes ce qui facilite la tâche consistant à intercepter sa course, et disparut entièrement sous l’araignée, qui ne comprit pas assez vite comment cette petite chose qui se ruait droit sur sa gueule lui avait échappé ! Néanmoins, les effets de la lame de l’épée zébrant son abdomen sur toute sa longueur, eux, la firent réagir sur le champ ! Le jeune homme s’extirpa de sa position juste à temps pour éviter les gerbes de sang, puis de se faire écraser lorsque l’araignée géante ploya d’un côté. Mais elle n’avait pas encore décidé de cesser de combattre.
« Ah, mais décidément, tu en veux, tu dois vraiment aimer ça ! » fulminait Archibald.
D’un petit bond, il profita de cette ouverture sur le flanc pour monter sur son dos, au milieu même des larves. N’attendant pas une seconde de plus, il planta son épée aussi fort et loin qu’il put dans cette amas grouillant et gélatineux, ployant la lame d’un côté puis de l’autre pour aviver et agrandir encore la blessure. Des larves glissaient dans la plaie, le jeune homme les écrasant sans distinction. Puis, décidant de laisser là l’épée, il reprit en main ses pistolets et se remit à tirer du mieux qu’il pouvait tout en tentant de conserver son équilibre, l’araignée géante lui imposant maintenant un rodéo à la hauteur de sa douleur. Grâce à l’épée, il parvenait à se maintenir dans cette inconfortable mais nécessaire position. Les balles ne cessaient de fuser de plus en plus profondément dans le corps de la créature, ravageant tout sur leur passage, et déjà, Archibald était pratiquement capable de distinguer le sol à travers elle.
Ses mandibules claquaient dans le vide, ses pattes s’agitaient en tous sens, des soubresauts colossaux la transperçaient, mais elle n’arriverait pas à se débarrasser de ce parasite qui avait réussi à grimper et frapper là où elle était la plus fragile. Mais ce fut le jeune homme qui de lui-même descendit, ses bottes entièrement recouvertes de sang, lambeaux de chair, et déjections diverses, telles que des glaires épousant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel mais de façon beaucoup moins tolérable pour la vue. Chacun de ses pas tandis qu’il prenait une dernière fois la mesure de son adversaire résonnait dans la crypte, tel un implacable compte à rebours.
« Vous avez pénétré dans le Domaine du Chaos ! »
Archibald Bellérophon sursauta franchement. L’araignée géante venait de lui parler ! Et d’une voix particulièrement gutturale… Toutefois, il ne se laissa pas décontenancer, pas maintenant.
« Ah oui ? Il faudrait voir à ne pas exagérer, nous ne sommes qu’à l’intérieur d’une citrouille pourrissante et dégoulinante de jus ! Tu es bien métaphorique ! »
La créature ne parvint pas à répondre quoi que ce soit à cela, et les seuls sons qu’elle émettait encore étaient ceux de sa respiration sifflante. Il vint alors se placer juste devant elle…
« Tu vois, ma grosse, en fin de compte, je suis plutôt content de moi ! Je ne me débrouille pas trop mal en homme de ménage, je n’oublie aucun recoin !
- Ah oui… Et comment t’appelles-tu ? réussit-elle tout de même à répliquer.
- On m’appelle… »
Le jeune homme réfléchit quelques instants, après s’être retenu de donner son vrai nom au dernier moment. Il était là, dans sa belle tenue classieuse, tranquillement appuyé sur son épée plantée dans le sol pointe en avant, se balançant nonchalamment pour se donner l’impression de réfléchir plus.
« Pour le coup, tu peux m’appeler… Dante…, finit-il par répondre. Ou alors, Tony Danza, mais je ne crois pas que cela ait le même impact sur les foules désormais… » considéra-t-il avec un air faussement contrit.
Archibald Bellérophon, tel était son nom, le seul et l’unique, ne lui accorda pas plus de temps.
« Madame est servie ! Euh, let’s rock baby ! »
Prenant son épée à deux mains, il la plongea droit dans la gueule de l’araignée géante, qui s’embrasa à cette reprise toute entière d’étincelles, et lui avec ! Il eut l’impression d’avoir été foudroyé ou bien d’avoir mis les doigts dans une prise dont le courant dépassait en tous les cas largement le 220V, et recula en chancelant, abandonnant l’épée, et tentant de reprendre une nouvelle fois ses pistolets. Mais ce n’était plus nécessaire, la bête était vaincue. Juste au moment où il se rendit compte que sa tenue partait à son tour en lambeaux, il entendit des voix venir de la remise, dont il ne distinguait plus l’ouverture dans le plancher.
Le Doyen ne saisit pas tout de suite pour quelle raison le jeune homme répétait « deux, deux dans la même journée ! Jamais je n’avais usé aussi vite mes vêtements ! » mais celui-ci ne fut pas plus avancé lorsqu’il entendit le vieux hiboux marmonner presque avec révérence qu’il avait retrouvé « l’Epée de la Chimère »… Toutefois, il souriait de toutes ses dents alors qu’on l’évacuait de la crypte dans une civière de fortune. Avec tout cela, il n’aurait pas à effectuer ses trois dernières journées de punition, et cela était bel et bon ! Certains auraient pu lui répondre, tout ça pour ça, mais il n’y aurait pas fait attention. Ce n’était pas dans ses habitudes de se dépenser pour rien, et tout était donc calculé. Dans la mesure du possible, bien évidemment… Trois ! se mit-il martel en tête. Après tout, briser la routine de temps en temps, il n’y avait aucun mal à cela, même pour lui, fut la dernière chose à laquelle il pensa avant de s’endormir, épuisé.
Il serait dérisoire de préciser qu’il s’agissait d’une première dans son existence, mais il fallait bien un début à tout.

Chapitre 10 > Chapitre 11 > Chapitre 12

Nom et Prénom :
Adresse E-Mail :
Commentaire / Critique :

 

Honnêtement j'ai ri !! Si, si, j'ai ri aux éclats à certains passages... Notamment ce cour magistral sorti de nul part !

Superbe narration, aussi flegmatique que le personnage lui-même. J'adore même le concept de base du caractère d'Archiblad !

Il y a un petit côté guide du routard galactique dans la série de périphrases et métaphores consécutives. Sans compter que la plupart sont extrèmement bien vues.

Et quelle liberté, quelle facilité on sent dans l'écriture... quelque chose de jouissif, vraiment !

Un seul petit regret, pourquoi le personnage n'est-il pas de notre belle vieille France ? Une petite attirance du côté de Fabrice Colin aussi ? Parce que c'est vrai que ça a un petit côté exotique, mais en même temps, là ça aurait été vraiment du jamais vu ! :)

Bref : hilarant et efficace !!
LA SUITE ! ;)

Eolle, le 18/11/2001

Je n'ai pas encore lu les 5 premier chapitres...mais alors là...je suis sous le charme...:-)
Humour...légèreté et intrigues...!
Tout ce que j'aime!!!

...A quand la suite???;-)

Atrusya, le 04/01/2002