|
ientôt,
ce fut le chaos dans la ville du
Père Noël. A présent
que chacun avait bien réalisé
que le véhicule surgi du
sol gelé n'était pas
une taupe géante, mais bel
et bien en fin de compte un carrosse
pas si différent de n'importe
quel autre modèle possible,
sa milice et lui-même avaient
recouvré un peu de contenance,
ce qui revenait à dire qu'ils
avaient cessé de hurler à
tout va, mais pas de traverser les
rues en zigzaguant ou de se percher
sur les toits des demeures en forme
d'appétissantes boules de
glace à la vanille. Rapidement,
alors que le carrosse n'avait pas
encore avancé d'une roue,
il se trouva encerclé de
tous les côtés par
une meute de lutins armés
bien entendu de modèles divers
et variés de revolvers, fusils
et carabines fonctionnant aux balles
de neige. Son pauvre occupant risquait
de se retrouver brisé en
mille morceaux comme un lapin de
Pâques en chocolat blanc tout
sucré croqué par les
enfants de la maison
" Qui cela pouvait-il d'ailleurs
bien être? se dit, plus
sérieusement Archibald. Est-ce
que quelqu'un voudrait venir le
chercher, lui ? En ce cas, ce serait
certainement pour le punir comme
il se devait, et le jeune homme en vint
à supposer que c'était
le Doyen en personne qui était
là pour réclamer sa
tête, ce que le Père
Noël s'apprêtait à
lui prendre de toute manière
Toutefois, il était hautement
improbable que le Doyen de la Faculté
des Sciences Humaines, étant
donné son respect du protocole
et son manque certain d'ouverture
d'esprit - remarque qui n'engage
que le sieur Bellérophon
- se soit permis une telle entrée,
quand bien même il serait
fort énervé de toute
cette histoire. Alors qui dans ce
cas ? Qui serait assez fou pour
s'inviter de la sorte sur les terres
du Père Noël, ce qui
n'était en réalité
pas pour déplaire au jeune
homme ! Voir cette espèce
de barbu ventripotent, le visage
aussi rouge que son costume à
cause de la cirrhose, se prendre
pour le maître incontestable
de ce domaine de glace ! Ah, que
les petits enfants seraient déçus
! Mieux valait encore leur faire
croire au bout de quelques années
que ce personnage n'existait pas,
c'était encore la meilleure
chose pour eux
Parvenu à cette constatation
somme toute importante, Archibald
décida lui aussi de se mettre
à l'abri dans la mesure du
possible en attendant mieux
S'éloignant de la majorité
des tireurs embusqués, le
jeune homme opéra un repli
mené à grandes enjambées
en direction de la demeure du Père
Noël, la fabrique de tous les
jouets du monde, ce lieu mythique
que chacun avait un jour rêvé
d'atteindre. Toutefois, il ne s'agissait
pas pour lui d'opter pour une visite
guidée de l'endroit, quand
bien même on pouvait peut-être
trouver des guides sympathiques
au courant de toutes les anecdotes
à savoir. Archibald courait
aussi vite qu'il en était
encore capable malgré toute
la fatigue accumulée, se
disputant la tête de la course
avec son haleine, qui s'évacuait
plus vite que la fumée d'une
locomotive à vapeur lancée
à plein régime. Ce
qui l'intéressait en fait
dans la bâtisse de pierre,
c'était justement ses murs
des plus épais. Qui pouvait
savoir ?
Après tout, une balle de
neige, même à bout
portant, même en pleine tête
ou plein cur, ça ne
vous tuait pas, la preuve en était
que tous les lutins avec qui il
avait eu cette malheureuse altercation
s'étaient tant bien que mal
relevés. Certains faisaient
d'ailleurs partie de l'escorte qui
n'avait pas tardé à
le laisser s'enfuir, à présent
qu'un nouvel intrus beaucoup plus
inattendu que lui-même avait
fait un bruyant et fantasque coming-out.
Cependant, qu'en était-il
de cette machine étrange
justement ? Peut-être était-elle
en mesure de projeter d'immenses
boules de neige, aussi volumineuses
que l'avaient été
les Neuf Bonhommes du Père
Noël ! Archibald frissonna
tout à coup, et pas à
cause du froid, car sous cette cloche,
la température devait à
peine descendre en-dessous du zéro.
Il espérait simplement que
les Bonhommes de neige avaient bel
et bien été réduits
à néant lors de sa
mémorable poursuite en snowboard
La fabrique de jouets du Père
Noël devait être une
bonne cachette, bien solide, capable
de résister à tous
les assauts possibles et imaginables
Peut-être aurait-il la chance
de trouver un traîneau de
rechange ? Avec un peu de chance
En tous cas, mieux valait ne pas
compter sur un scooter des neiges
magique
Le jeune homme se
retourna tout de même à
l'abord de la demeure, jetant un
coup d'il en arrière
pour comprendre ce qui allait certainement
se passer avant de se cacher pour
de bon. Il crut alors qu'il allait
devoir ramasser ses yeux à
ses pieds dans la neige tant il
les écarquilla. C'était
le Prince Charmant ! Mais
Pourquoi lui ? se désespéra-t-il
aussitôt. Que pourrait-il
bien accomplir ? Quelle était
la raison même de sa venue
? Archibald n'en savait rien, et
n'en avait que faire.
Charmant pouvait bien se retrouver
enseveli sous un énorme tas
de neige, que ce n'était
pas lui qui irait lui donner un
coup de main, et encore moins un
coup de pioche pour le dégager.
Et s'il avait eu un tonnelet de
rhum autour du coup, il l'aurait
gardé pour lui, quand bien
même il ne buvait pas, du
moins, généralement
Et voilà que ce guignol agitait
un mouchoir blanc à travers
une vitre qu'il avait péniblement
entrouverte, comme s'il n'avait
jamais fait ça auparavant
de toute sa vie. Archibald eut un
sourire torve en voyant la rafale
de boules de neige qu'il eut en
retour, l'obligeant à capituler
à l'intérieur de son
véhicule, non sans avoir
laissé échapper quelques
petits cris bien peu virils.
" Mais enfin, l'entendit-il
brailler à dix lieues à
la ronde. Je tiens à vous
présenter toutes mes excuses,
j'insiste ! Il se trouve seulement
que je suis en quête d'une
jeune princesse de toute beauté,
que vous n'avez pas pu manquer !
La Belle au Bois Dormant, voyons
! Qui a été enlevée
par le même malotru qui a
osé subtiliser votre traîneau,
forfait face auquel je compatis
avec force contrition ! Je ne veux
que la ramener chez elle, c'est
pourquoi je me suis présenté
chez vous ! Si mes manières
vous ont paru audacieuses et inconvenantes,
j'en conviens tout à fait
! Sachez que seule la passion et
la recherche de la beauté
volée ont guidé mes
pas, et en cette période
de fêtes, montrez-vous cléments,
je vous en prie !
- Espèce de misérable
pompeux
", ricana le
jeune homme.
De toute évidence, un pareil
discours aurait eu plus de poids
sur son auditoire si le prince avait
osé quitter son abri à
quatre roues pour s'expliquer bien
en face ave le Père Noël,
sans tenir compte de ses sbires.
Mais d'une part, Charmant n'y avait
pas songé, et d'autre part,
son inclination naturelle à
la frayeur avait vite fait de le
détourner de toute réflexion
qui aurait pu le pousser à
cela. Et se lancer dans une exhortation
qui se voulait selon toutes apparences
héroïque et humble à
la fois n'était pas à
la portée du Prince, surtout
s'il demeurait bien assis dans la
pile de coussins de ses banquettes.
" Que veux-tu que ça
me fasse ? lui rétorqua tout
de même le Père Noël
au bout de plusieurs minutes, de
sa voix chaude comme un four en
phase de pyrolyse. Nous ne voulons
pas d'étranger dans notre
ville, nous avons déjà
bien assez à faire comme
ça ! Et je ne vois pas du
tout de qui tu veux parler,
car il n'y a aucune grosse à
être venue ici depuis la vieille
veuve Mcicicle, alors, tes
mensonges, garde-les pour toi
!
- Tu m'étonnes que personne
ne veuille venir avec un sagouin
pareil ! Mais qu'est-ce que c'est
ce que caractère ! commenta
Archibald, se détendant peu
à peu de constater qu'il
se tenait à l'écart
et que c'était apparemment
très bien comme cela pour
tout le monde.
- Allons, allons ! s'irritait peu
à peu Charmant, retrouvant
ses mauvaises manières après
avoir fait usage de ce qu'il avait
cru être la plus respectueuse
des politesses. Il faudrait voir
à changer de ton ! Vous êtes
peut-être le Père Noël,
mais que cela ne vous dispense pas
de tous les égards qui me
sont dûs ! Sachez que je suis
d'une famille on ne peut plus saluée,
et que vous ne devriez pas croire
que vous puissiez abuser de votre
autorité, où que l'on
soit ! C'est pourquoi je vous demande
simplement de me laisser chercher
la princesse ! Vous avez trouvé
Bellérophon ?
- Oui, sa tête était
placardée un peu partout
depuis deux jours déjà
! Je ne voulais pas le rater, et
il est venu droit sur nous ! "
se rengorgea le Père Noël.
Le jeune homme jeta machinalement
un il au-dessus de lui et
aperçut en effet une affichette
clouée sur le mur de la bâtisse,
et cela en plusieurs exemplaires.
Imprimée sur un papier jauni
de qualité des plus médiocres,
on pouvait y découvrir son
portrait grossièrement dessiné,
barré de la célèbre
mention " Dead or Alive
". Comme de bien entendu, il
estima que la récompense
promise était bien trop basse
pour sa valeur réelle. Qui
accepterait d'être considéré
comme comparable à cinq cents
bâtonnets de réglisse
? Quoi qu'il en soit, la discussion
entre le Père Noël et
le Prince Charmant n'aboutirait
certainement à rien. Ils
étaient tous les deux bien
trop éloignés l'un
de l'autre dans tous les sens du
terme pour s'entendre. Sans compter
que le Père Noël ne
risquait pas, même s'il avait
été d'accord, de lui
indiquer où trouver la Belle
au Bois Dormant. Où le renne
avait-il bien pu l'emmener ? Archibald
avait d'autres choses à voir
en tête pour l'instant, il
fallait l'admettre.
" Si je comprends bien ce que
vous me dîtes, la princesse
que je recherche avec toute l'ardeur
de mon cur enflammé
par tant de beauté et qui,
et qui
- Quelque chose ne va pas ? s'enquit
le Père Noël, se penchant
en avant en espérant voir
de plus près le visage diaphane
et dissimulé du prince.
- Non, non, veuillez m'excuser,
je reprenais simplement mon souffle
après cette longue déclamation,
l'entendait-on haleter. Donc
La Belle au Bois Dormant n'est pas
ici ?
- Affirmatif, gringo ! Alors,
je te conseille de déguerpir,
puisque tu n'as rien à faire
ici !
- Ne soyez pas si brusque, je vous
en prie ! répliqua Charmant
d'un air pincé. Pourrais
Pourrais-je au moins interroger
Bellérophon ? Je pense que
lui saura me dire ce qu'il est advenu
de la princesse ! Au moins, si jamais
je ne peux la ramener elle-même,
je ramènerai de ses nouvelles
- Le moindre mal, acquiesça
un Archibald goguenard, profitant
du spectacle.
- Non, répliquait le Père
Noël d'un ton sans appel. Bellérophon
est mon prisonnier ! Il est inculpé
de vol de traîneau, de destruction
de bonhommes de neige, et de multiples
altercations avec nos bons citoyens
! Nous allons le pendre, et puis,
c'est tout !
- Mais peu m'importe que cela, faîtes-en
ce que vous voulez ! Je veux juste
pouvoir lui parler un moment avant
son exécution, quelle qu'elle
fût ! D'ailleurs, je serais même
resté pour y assister avec
plaisir, mais le devoir du héros
me hèle de son cor vainqueur
qui toujours
- Oui, oui, oui, d'accord, d'accord,
accepta finalement le Père
Noël, préférant
couper court à toute palabre.
Nous allons vous conduire à
à
Où est-il
passé ? hurla-t-il tout à
coup en réalisant que le
jeune homme avait profité
du chaos ambiant pour se défiler.
Plusieurs lutins furent renversés
par son souffle. Où est-il
passé ? Ah ! se retourna-t-il
vers le carrosse qu'il tint à
nouveau en joue. Tout cela, c'est
votre faute ! Si vous n'étiez
pas apparu ainsi ! Je ne vous laisserai
pas partir comme cela, cow-boy
! "
Sentant que la tension remontait
en trombe malgré le peu de
chaleur ambiante, Archibald décida
de rejoindre pour de bon sa cachette,
le plus discrètement possible.
Mais alors qu'il cherchait une entrée
de service sans doute réservée
aux employés de la gigantesque
fabrique de jouets, il tomba nez
à nez avec quelqu'un qu'il
n'aurait jamais cru retrouver sous
ces latitudes.
" Bonjour, professeur ! Besoin
d'un coup de main ? "
C'était Loup, toujours vêtu
de la même manière
malgré les températures
plutôt fraîches
Et il n'était pas tout seul.
Il paraissait avoir fait venir toute
sa famille avec lui
" Mais qu'est-ce que tu fais
là ? trahit-il sa surprise.
- Oh, c'est simple, commença
le loup en se taillant une griffe
avec une lime à ongles en
or massif. Lorsque j'ai vu à
quoi vous vous étiez décidé
lors de la réception, lorsque
j'ai vu que vous aviez réussi
à vous échapper
Hé
Je me suis dit que
vous auriez par contre à
un moment ou un autre des problèmes,
vous voyez le genre
Et comme,
malgré tout ce que peux dire
le Doyen, on a bien besoin de vous
J'ai profité des vacances
pour partir discrètement
en chasse
Vous voyez
Histoire
de savoir où vous aviez bien
pu passer
Il y a pas mal de
monde à être parti
à votre recherche, et pas
qu'en bien. Le Doyen aurait bien
voulu rayer la mention " dead
" de vos affichettes, mais
le Père Noël sait être
très influent, je pense que
vous l'aurez remarqué
Mais bon, son gang ne vaut pas grand
chose face
- Face ?
- Face à ce que je vous ai
ramené ! Les loups aiment
les grandes forêts, et bon,
après avoir pris quelques
contacts avec de la famille éloignée
qui a choisi de s'installer dans
le coin
Votre piste n'a pas
été trop dure à
retrouver ! Et nous voilà,
pour vous aider
- Nous ?
- Enfin ! Mes bro et moi-même
! Bon, faut que je vous présente,
alors
"
Loup fut immédiatement interrompu
par les vociférations tonitruantes
du Père Noël, qui avait
finalement repéré
leur petit rassemblement à
l'autre bout de la rue.
" Regardez-le ! Il est là-bas
! Et qui sont ces animaux ! Vite,
mes lutins, attrapons-les ! Aux
armes, aux armes !
- Pourrais-je, glissa le Prince
Charmant.
- Je ne veux pas de vous là-dedans
! Nous l'attrapons, et nous l'étripons,
plus d'autre solution, vous pourrez
rentrer chez vous ! asséna-t-il
d'un revers de main qui aurait pu
être une gifle retentissante
pour quiconque à portée.
- Oh ! s'offusqua le prince. Personne
ne s'est jamais adressé à
moi de la sorte, personne, personne
sauf
Oh ! s'étouffait-il
de honte. Il est hors de question
que je tolère tout cela plus
longtemps, piailla-t-il en appuyant
à nouveau sur le manche de
son carrosse, toute son attention
à nouveau reportée
sur le tableau de bord. Si je ne
peux pas avoir la princesse, changea-t-il
bien vite de point de mire et oubliant
aussitôt sa quête de
si haute noblesse, je ramènerai
au moins Bellérophon au Doyen
! Ah, ah ! Je savoure d'avance sa
punition ! "
Et aussitôt, Charmant embraya
à nouveau sur l'accélérateur,
son carrosse bondissant en avant,
se redressant même quelques
secondes sur ses roues arrières,
la neige projetée en arrière
par grandes brassées qui
engloutirent quelques lutins au
passage. Puis, il fonça droit
à travers la grand rue en
direction de la fabrique, sous la
glace nourrie de dizaines de snipers
embusqués au détour
d'un croisement, à l'entrée
d'un tunnel, ou au sommet d'un igloo.
Cependant, cela ne suffisait pas
à l'arrêter, les impacts
n'étant pas assez percutants,
les plâtras de verglas ne
parvenant pas à prendre en
défaut les roues cerclées
de diamant du véhicule Martin
Aston du Prince Charmant. Le
périscope avait été
rangé, remplacé par
une tourelle se terminant en porte-voix.
En effet, tout en contrôlant
tant bien que mal son carrosse,
le prince tentait d'imiter le cri
du choucas pour rappeler les siens
à l'ordre. Inutile qu'il
poursuive ses investigations
en ces lieux puisque la princesse
n'était pas là
Le fait d'avoir concédé
tant d'efforts sans l'ombre d'une
récompense en retour était
bien entendu pour beaucoup dans
la crise de nerfs de Charmant.
" Lutins ! Lutins de Noël
! A moi ! beuglait le grand barbu
vêtu de rouge et blanc. Nous
sommes attaqués ! Ne laissons
pas tomber notre domaine aux mains
des étrangers ! Les secrets
du Père Noël n'ont jamais
été trahis, ce n'est
pas aujourd'hui que cela va commencer
! "
Disant cela, il continuait à
tirer de son énorme pétoire,
la chargeant de boules de neige
qui devaient atteindre les vingt livres
au bas mot, mais qui ne parvenaient
à nul autre résultat
que pousser le carrosse un peu plus
en avant. Immédiatement,
les lutins jaillirent de tous les
côtés, se ruant sur
le Père Noël, prêts
à obéir à la
moindre de ses directives.
" Nous devrions plutôt
filer ! proposa Archibald d'une
voix qui se voulait assurée.
Ils ont l'air de tous nous tomber
dessus en même temps maintenant
!
- Ouais, ouais, répliqua
calmement le loup.
- Quand je pense à tous ces
igloos, nota le jeune homme pour
lui-même, en regardant de
tous côtés, désemparé.
Nous aurions bien besoin du Cap'tain
!
- C'est un costaud de vot'monde
? demanda Loup, sans percevoir l'allusion.
Vous inquiétez pas, nous
n'avons pas besoin de lui.
- Ah oui ? Et
comment comptes-tu
arrêter cette horde sauvage
?
- No problem
- J'en vois pourtant, moi, des problèmes,
et en masse ! "
N'était-ce que le Prince
Charmant, qui fonçait droit
sur la fabrique de jouets avec plus
de frénésie que n'importe
quel chasse-neige perdu sur une
route des Alpes, et les lutins
Les lutins
C'était
à croire qu'ils avaient instantanément
déballé tous leurs
cadeaux de cette fin d'année,
et bien plus encore ! Il fallait
le voir pour le croire ! Certains
avaient pris place dans des petits
trains qui n'avaient visiblement
pas besoin de circuits, d'autres
étaient montés à
bord d'avions télécommandés,
d'autres encore avaient pris les
commandes de robots tirant de petits
missiles de plastique, autant d'indices
laissant croire qu'il n'y avait
bien qu'un seul et unique Père
Noël, mais ce n'était
pas vraiment le moment de discuter
de cela pour Archibald
Une
immense nuée de jouets conduits
par une armée de lutins fonçait
de toutes parts, encerclant le carrosse
du Prince Charmant, ou tentant de
le dépasser dans sa course
au voleur de traîneau. Le
tout dans un tourbillonnant nuage
de poussière de flocons,
qui donnait l'impression que le
blizzard honni avait réussi
à forcer l'entrée
du dôme du domaine de Santa
Claus.
" Eh bien, ça ne va
pas être facile
Tu disais,
Loup ? J'attends toujours ton brillant
exposé
, renâcla
le jeune homme.
- Oh, ne le prenez pas comme ça,
s'il-vous-plaît ! lui répliqua
posément son élève,
en prenant note très tranquillement
que l'armada de leurs adversaires
ne se trouvait plus qu'à
moins de six cents pieds.
- Loin de moi cette idée,
voyons ! fit ironiquement Archibald
en levant les yeux au ciel. Mais
cela ne m'apprend pas ce que nous
pourrions bien faire ! Je propose
de se replier à l'intérieur
de cette bâtisse de pierre
! Tout de même, si nous ne
trouvons rien pour nous échapper
! A moins que
Comment êtes-vous
venus ?
- Je vous l'ai dit, j'ai seulement
fait appel à de la famille
qui crèche dans la région
!
- Qui crèche ?
- Ah, soupira le loup. Si vous préférez
monsieur le Professeur, des cousins
qui vivent en meute selon une hiérarchie
sociale très organisée.
Les couples sont formés pour
la vie. Les femelles mettent bas
au bout de
- Hum, oui, oui, cela ira comme
ça ! Et puis, cela ne me
dit pas comment êtes-vous
entrés, et comment, nous
allons sortir !
- Oh, ça
Eh bien, la
famille, toujours la famille
"
Pour la première fois depuis
cette rencontre surprise, alors
que les hordes de lutins sauvages
montés sur leurs fières
montures de jouets les plus variés
avaient réduit la distance
les séparant de l'atelier
magique de moitié, Archibald
prit alors vraiment conscience du
petit groupe à avoir accompagné
le loup. Il y avait là quatre
autres membres de sa " famille
", mais qu'il n'avait bien
évidemment jamais vu en cours.
Tous étaient vêtus
comme lui, à peu de choses
près, ce qui revenait à
dire qu'ils portaient de longs manteaux
de cuir fort bien coupés,
des bonnets aux emblèmes
variés, de pesantes chaînes
en or qui brillent - ce qui allait
de soi - des gourmettes, des bagues,
des croix dont le poids devait être
vraisemblablement en rapport avec
leur position dans le groupe, des
piercings divers comme sur la truffe
ou l'oreille, voir un monocle pour
l'un d'entre eux, qui avait également
taillé ses moustaches, sans
aucun doute pour se donner un certain
style. Et comme de bien entendu,
la longueur de la cigarette en forme
de cône qu'ils arboraient
tous au coin de la gueule était
encore et toujours proportionnelle
à leur importance
" Je me suis dit que nous pourrions
avoir des ennuis ! En même
temps, nous ne sommes pas ici, officiellement
On ne veut pas déclencher
de guerre de gangs, avec vous voyez,
quoi, les lutins, quoi
, voulait
s'expliquer tant bien que mal Loup,
se passant une patte sous la truffe.
Comme quoi, on va tenter d'être
discrets !
- Discrets ? Ce n'est pas parti
pour ! Je veux bien croire que
vous soyez entrés par un
petit trou dans la paroi, après
tout, ça doit bien se creuser
ce machin-là, mais pour repartir
! Regardez devant vous ! Ils arrivent
! laissa-t-il échapper d'un
cri strident, tendant le bras droit
sur leurs ennemis.
- Nous aussi, fit l'un des autres
loups. Et il déversa au grand
jour ce qu'il portait dans son grand
sac qu'il avait sur l'épaule,
comme chacun de ses compères.
- Mais qu'est-ce que c'est que tout
ça au fait ? les interrogea
tous Archibald.
- Oh, eh bien, notre nécessaire
à survie. On ne part pas
comme ça n'importe où,
sans rien sur soi
- Ah, oui, rien
"
Il allait de soi que pour le jeune
homme, un nécessaire à
survie quel qu'il soit devait avant
tout être composé de
rations de nourriture déshydratées
toujours meilleures que ce que l'on
pouvait manger au restaurant universitaire,
d'une lampe, d'une couverture chauffante,
de compresses en cas de blessures,
d'un couteau, et autres petites
choses. Pour le couteau, il était
bien là. Et il s'agissait
d'ailleurs de la seule arme blanche
que les loups avaient emmenée
avec eux. Mais pour le reste
Archibald avait estimé plutôt
ubuesque de tomber sur un revolver
parmi les possessions du Père
Noël. Désormais, plus
rien ne le surprenait.
" Nous n'avons vraiment pris
que le strict minimum avec nous,
donnait l'impression de s'excuser
Loup, en assemblant rapidement ce
qui ressemblait ni plus ni moins
à une batterie anti-aérienne
miniature. Si nous avions eu plus
de temps devant nous
- Pas la peine de t'excuser
,
parvint à répondre
le jeune homme, bouche bée,
tandis que chacun des membres du
gang se faisait passer un étui
à guitare, ce qui changeait
ainsi radicalement de calibre avec
ce qu'il avait pu avoir en main,
c'était le cas de le dire.
- Tant mieux dans ce cas ! Alors
autant faire les présentations
pendant que nous avons encore quelques
secondes, non ? Alors, voici mes
quatre cousins. Ils ont préféré
demeurer dans les affaires familiales,
plutôt que de tenter
Enfin, disons que si je ne m'étais
pas fait prendre, je n'aurais pas
été obligé
d'aller à l'Ecole, mais c'est
une autre histoire
- J'imagine
- Alors, voici Deux Griffes, parce
qu'il en a perdu deux dans un combat
de forêt, Langue Pendante,
hum, il vaut mieux ne pas vous dire
pourquoi, Petit Musclé
- Ah, à cause des yaourts
? voulut se détendre Archibald
en posant une question, qui, dans
les circonstances données,
était plus que stupide,
vous en conviendrez.
- Les quoi ? Non, parce qu'il a
défié et tué
son chef de meute à peine
sevré. Un vrai dur, je vous
dis ! Et puis, N'a qu'un Croc, parce
qu'il ne s'en sert pas souvent.
Il préfère
réfléchir,
haussa-t-il les épaules,
comme s'il s'agissait d'une occupation
tout sauf profitable. Donc, on dit
qu'il n'a qu'un croc, pour plaisanter,
voyez
- Je vois, je vois, mais là
", fit le jeune homme, de plus
en plus fébrile, tandis qu'une
envolée non pas d'oies sauvages,
mais de bi-plans modèle en
bois à construire entièrement
à la main et conduits par
une horde de lutins digne du Baron
Rouge avait pris les devants et
s'apprêtant à
les surplomber,
avant de piquer du nez.
Derrière l'aviation, la marine
ou les forces terrestres étaient
également fort bien représentées,
entre les équipés
de chars d'assaut miniatures, les
lutins fantassins qui avaient chipé
leur équipement tout en plastique
à un Action Man ou
au dernier de ces clones, et les
maquettes aux 1/1000e du porte-avion
Charles de Gaulle qui fonctionnaient
mieux que l'original à naviguer
dans la neige, voitures, trains
et aéroglisseurs se partageant
le reste des troupes. La folle équipée
était encore précédée
par le carrosse du Prince Charmant,
lui-même talonné par
le Père Noël qui avait
réquisitionné le premier
renne à passer par là.
La grande rue était occupée
sur toute sa largeur, pas même
la place pour une boule de neige
de rouler d'un côté
à l'autre à la manière
des fétus de paille que l'on
croisait toujours dans les westerns.
La voûte du gigantesque dôme
glacé était maintenant
invisible, tant les jouets volants,
entre avions, hélicoptères,
et même modèles réduits
du Faucon Millenium étaient
en vol serré, plus nombreux
qu'un essaim de sauterelles se préparant
à dévorer un champ
de sorghos africain.
" Wahou, on se croirait dans
le final de Mon nom est personne
! s'exclama malgré lui Archibald.
Sauf que j'espère qu'il ne
faudra pas les faire tomber un
par un, ou bien, nous n'avons pas fini
!
- Faut pas vous faire du souci là-dessus
! " le rassura le loup, s'asseyant
sur ce qui était bel et bien
une batterie anti-aérienne
portative, du moins, selon les critères
en vigueur dans le monde du jeune
homme, avec ses douze tubes de métal
fixés sur une armature et
une base de bois cerclée de
fer.
Un lourd tuyau planté dans
la neige aspirait celle-ci au moyen
d'un siphon actionné par
un complexe mécanisme de
roues dentées. Il va sans
dire que pour l'occasion, le jeune
homme aurait encore préféré
entendre la chevauchée
des Walkyries de Wagner, ce
qui aurait tout à fait été
dans l'ambiance, quoique légèrement
décalé. Mais le décalage,
Archibald avait l'habitude, il n'avait
pas attendu de passer dans ce monde
pour le pratiquer. Loup s'était
installé un peu en retrait,
juste devant l'entrée principale
de la fabrique, sous les guirlandes
resplendissantes, les seules choses
à apporter un peu de couleur
dans ce décor palot. Puis,
ses quatre camarades de gang s'étaient
disposés deux par deux sur
sa droite et sa gauche, leurs immenses
étuis à guitare vrombissant
déjà, deux d'entre
eux laissant échapper d'inquiétants
filets de vapeur
Archibald
se demandait encore ce qu'ils pouvaient
bien contenir, lorsque le loup lui
conseilla de se mettre juste devant
lui.
" Bien en vue ? Mais ils vont
tout de suite se jeter sur moi !
- On vous a donné de quoi
vous défendre au mieux, rétorqua
le loup sans appel, tandis que les
canons de son montage en kit se
pointaient degré par degré
vers le ciel de glace.
- Enfin, je suppose que je peux
déjà vous dire merci.
Euh, à tous, les gars ! précisa
le jeune homme, devant les regards
tour à tour louvoyant ou
éteint des membres de la
meute recrutée par Loup.
- Ouais.
- Pour sûr
- Tant qu'il y a de la bonne bouffe
à se faire
- Plaît-il ?
- D'accord, bon, convint en fin
de compte le jeune homme, pas certain
qu'il avait mieux à faire
que jouer sa carte à fond,
qu'il n'avait rien de mieux à
espérer que de disparaître
dans un flamboyant final, empli
de jouets, de ressorts, de boutons
en plastique, de peluches, de chevaux
à roulettes, et de paâte
à modeler de toutes les couleurs.
Messieurs, à notre tour de
jouer à l'Agence Tout Risque
! "
Les lutins motorisés déchaînés,
le Père Noël en furie,
et le Prince Charmant jouant cavalier
seul dans son étrange carrosse
modulable se trouvaient tous maintenant
à moins de cent mètres
! Inspirant profondément
Ce fut bien Archibald qui donna
le coup d'envoi de cette surprenante
aubade à venir, deuxième
acte du concerto.
" Let's play ! "
Pour aussitôt rentrer la tête
dans les épaules suite à
la détonation assourdissante
qui lui rugit aux oreilles. Le loup
lui aussi était passé
à l'action. Une déferlante
de neige fusa dans les airs, montant,
montant, montant encore, et vint
frapper de plein fouet la première
ligne de l'aviation du Père
Noël, qui adopta immédiatement
une formation en V en retour, se
scindant en deux fronts pour tenter
de prendre notre petit groupe de
sauvetage entre deux feux. Mais
les autres loups veillaient au poil,
leurs étuis révélant
enfin leurs embouts percés.
Des rafales de balles de neige cueillirent
les lutins par dizaines, les plongeant
le nez dans la poudreuse, ou les
contraignant à un atterrissage
en catastrophe sur le toit d'un
igloo. Le jeune home se mit au bout
de quelques secondes à les
imiter du mieux possible, voulant
paraître aussi flegmatique
que d'habitude, mais il était
malgré ses efforts pris d'une
furieuse envie de rire en observant
les loups du coin de l'il
se répandre en poses toutes
plus ridicules - ou osées
selon sa perception des choses -
que les autres ! Voilà que
l'un d'eux pliait une jambe et tendait
l'autre, qu'un autre faisait mine
de jouer de son instrument à
travers l'étui
Leur
petit groupe conservait toute sa
cohésion, mais à chaque
instant se pressait un peu plus
autour de l'élève
d'Archibald, qui quant à
lui ne cessait de descendre tous
les OVNIs passant à la portée
de sa machine infernale.
" Nous n'arrêterons pas
Charmant comme ça ! hurla
le jeune homme dans le tumulte,
sans oser se retourner de peur de
recevoir une salve imprévue
pour s'être trop penché.
Et encore moins l'autre fou furieux
!
- Je vous avais dit que Charmant
avait plus de ressources qu'on pourrait
le croire ! répondit Loup
en claquant des mâchoires.
- Pas la peine d'en faire un gigot
! " fit l'un de ses cousins,
Petit Musclé aurait parié
Archibald, qui n'était pas
certain de bien avoir la mémoire
des museaux.
Et il s'avança de quelques pas
devant tous les autres, plaça
son étui sur l'épaule,
tira de toutes ses forces sur la
poignée
Jaillit alors
une neige au débit si puissant
qu'il aurait rendu jaloux un extincteur
ou même une lance à
incendie, droit sur le Père
Noël, qui fut culbuté
dans les airs. Il va sans dire que
son renne fut bien content d'être
débarrassé de ce poids
remuant qui ne cessait de lui meurtrir
les côtes, lui faire mal aux
bois, et agiter bien haut son fusil
de sa main de libre. Le prétendument
joyeux bonhomme en rouge, à
la hotte pourtant bourrée
d'explosifs, se retrouva projeté
sur le toit du carrosse de Charmant,
ce qui ne manqua pas d'arracher
un sourire à Archibald, au
plaisir alors ravivé de viser
les roues du véhicule de
son arme bien supérieure
au modèle précédent.
" Ne risque-t-on pas d'être
engorgés, à ne pas
bouger du tout ? s'enquit-il néanmoins.
- On les dégommera tous avant
! " lui affirmèrent
en chur les loups.
Le Prince Charmant perçut
une lourde retombée sur le
toit de son carrosse, et une brève
sortie du périscope lui apprit
qu'il s'agissait ni plus ni moins
que du Père Noël, toujours
aussi aigri. Qu'est-ce que cela
devait être en dehors des
fêtes ! Sa conduite était
assez ardue comme cela au milieu
de cette marée de jouets
qui ne lui arrivait pourtant pas
même à hauteur d'essieu,
pour qu'il ait à s'agacer
avec ce vieux bougon en plus.
" Faîtes-moi descendre
! bramait-il. Tout de suite ! Descendez-moi
! A moi, mes lutins, venez m'aider
! "
Mais à présent, ses
employés étaient bien
trop mobilisés sur le front
pour tenter quoi que ce soit. Et
surtout pas une mission de sauvetage,
quand bien même il s'agissait
de leur maître. Après
tout, ça ne lui ferait pas
de mal de connaître un peu
ce que pouvaient être les conditions
de vie poussées à
l'extrême de ses salariés
interdits du droit de grève
et condamnés à travailler
du matin au soir, ce qui sous ces
latitudes, revenait à prendre
des commandes, classer les jouets,
faire les paquets, durant six mois
d'affilée
Il n'y aurait
pas de Saving Private Santa
" Ah, vous allez descendre,
mécréant, se récria
le Prince, foi de Charmant ! Vous
allez voir ce que vous allez voir,
promit-il en battant son poste de
pilotage de ses gants crème,
grave signe d'énervement
chez lui.
" Essaim numéro Un.
Lancé ! " exulta-t-il
en appuyant sur un bouton avec autant
d'empressement qu'il en avait eu
à faire éclater ses
bubons d'acné.
Le carrosse, dont la route déviait
dangereusement sur la droite et
raclait des pans entiers de dalles
de glaces devenue prêtes à
l'emploi sous forme de glaçons
pilés, s'ouvrit encore d'un
renflement sur le côté,
libérant sous la forme d'un
éventail se dépliant
une volée d'abeilles qui
se ruèrent sur la cible la
plus proche, le Père Noël.
Sa réaction, et celle de
son gros derrière pourtant
bien moins appétissant qu'un
pot de miel, fut exactement celle
attendue par le Prince. Il roula
en hurlant sur le côté,
tentant de chasser les abeilles
de ses mains, ne put se retenir,
et tomba donc la tête la première
dans la rue, sa carabine voltigeant
à l'écart.
" Et un de moins ! Tu es à
moi Bellérophon ! se réjouit
benoîtement Charmant.
Cependant, celui-ci de même
que sa brigade des loups étaient
loin de s'en laisser compter. Ils
avaient vaporisé tant et
tant de neige qu'un véritable
mur de plusieurs pieds d'épaisseur
s'était peu à peu
élevé devant eux,
les protégeant de toutes
les attaques basses tandis qu'ils
assuraient toujours la défense
anti-aérienne avec frénésie.
Mais cette muraille et tous leurs
artifices ne retenaient plus leurs
adversaires qu'à moins de
dix pas estima rapidement Archibald,
ce qui n'était pas pour le
rassurer malgré l'air sûr
de lui qu'il voulait se donner.
Déjà, eux-mêmes
recevaient en pleine figure divers
projectiles, rien de commune mesure
avec leurs propres armes à
glace, mais tout de même aussi
gênant qu'une mouche qui ne
cesse de vrombir à vos oreilles
sans jamais se poser. Beaucoup de
lutins, le visage convulsé
de rage, avaient décidé
à présent d'abandonner
leurs équipements variés,
entreprenant l'escalade de ces monticules.
Seul le prince tenta une autre approche
biaisée alors que les loups
et leur jeune protégé
ne cessaient de pilonner tout ce qui
faisait mine de se rapprocher d'un
pouce.
Deux champignons se révélant
être des ombrelles géantes
aux armes de la famille du Prince
apparurent encore une fois sur le
toit de son carrosse, puis furent
saisies d'un mouvement rotatif.
" Je vais vous avoir, Bellérophon
! Vous êtes fait ! "
Lentement, le carrosse se hissa
au-dessus de la masse, quittant
même le sol de neige devenu
boue, jusqu'à venir se placer
lentement presque sous le nez du
jeune homme et ses compagnons d'infortune.
Qui réagirent plus vivement
que lui : Loup se baissa, ramassa
une sorte de harpon qu'Archibald
ne lui avait pas encore vu, l'attacha
à une corde, le disposa dans
l'un de ses canons, et tira. L'objet
métallique oblong se ficha
instantanément sous ce que
le jeune homme ne pouvait qu'appeler
le châssis du carrosse, pour
le plus grand malheur de Charmant
qui se réjouissant déjà
de hisser son engin plus haut que
les igloos environnants.
" Mais qu'est-ce que vous faîtes
? Ce n'est pas du tout comme cela
que
Non ! Ne montez pas !
Ne vous accrochez pas à cette
corde !
- En voiture ! " fit pourtant
Loup, le premier à serrer
les pattes sur la corde rêche.
Si tu essaies de redescendre, interpella-t-il
Charmant, compte sur nous pour te
dévorer tout cru !
- Malotrus ! Vous ne perdez rien
pour attendre ! Sitôt
- Sitôt quoi ? se gaussa à
son tour Archibald, le dernier à
se jeter sur le bout de corde, ses
pieds perdant contact avec la neige
au moment même où les
premiers lutins basculaient du côté
de leur camp improvisé et
retranché. Je ne crois pas
que vous ayez quoi que ce soit qui
vous permette de vous vanter en
rentrant. Allez, direction la Faculté,
et plus vite que cela ! Fouette,
cocher ! "
Ruminant une fois de plus sa haine
à l'égard du jeune
Bellérophon, le Prince ne
put que se soumettre à ses
facéties. Alternativement,
ses deux ombrelles se repliaient
pour percer la voûte de glace
aux mille reflets, et le carrosse
finit par quitter ce lieu, ses solides
roues s'inversant pour donner naissance
à des skis, dévalant
la pente depuis le sommet du dôme
sans le moindre écart cette
fois, avant de retrouver des chemins
plus conformes
Il va s'en
dire que les loups ainsi qu'Archibald
s'étaient entre-temps confortablement
installés sur les douillettes
banquettes de l'habitacle à
dorures renforcées
" Eh bien, mes amis, conclut
le jeune homme, les jambes étendues
et les deux pieds sur le siège
qui lui faisait face, j'adore quand
un plan se déroule sans accroc
! "
Et sur ce, il tira sur l'une des
étranges cigarettes qui tournaient
de patte en patte, plus ou moins
griffues selon son propriétaire.
Cahin-caha, le surprenant équipage
faisait route vers des contrées
plus clémentes, à
tous les points de vue, le Prince
devenu majordome, ce qui ne manqua
pas de faire rire aux éclats
le sien, lorsque le carrosse passa
devant les hommes de main de Charmant,
qui en conséquence apprécièrent
avec encore plus de saveur le fait
de rentrer sans lui
Au détour
d'une halte, Archibald assomma le
Prince, le ligota, le laissa sur
le chemin de ses hommes de main
face auxquels ils avaient pris une
confortable avance, et le laissa là
en plan sous un sapin. Le jeune
homme s'était résolu
à cela après avoir
repéré les traces
d'un renne qui ne pouvait être
que celui de la Belle au Bois Dormant
en panne de carrosse elle aussi
|