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rchibald
n'hésita pas, il fit un pas
à l'intérieur, franchissant
la herse relevée, qui présentait
d'ailleurs des signes de rouille.
Normal, avec toute cette eau
Il était décidé
au pire à s'expliquer sur
toute cette affaire, son étui
à violon à la main,
pour se donner tout de même
un meilleur air que se balader de
manière aussi décontractée
en apparence qu'il y avait quelques
minutes seulement.
Il crut pénétrer dans
une ville abandonnée, comme
enfermée sous une cloche
à fromage aux proportions
démesurées, excepté
le fait que le fromage en question
aurait dû certainement moisir
jusqu'à un stade plus qu'avancé
et tuer tout le monde de ses effluves
méphitiques pour donner cette
impression. Personne dans la rue
principale qui s'offrait immédiatement
à sa vue, immense et rectiligne.
Preuve que les lieux étaient
mal entretenus, des sapins aux étranges
épines de quartz rose poussaient
un peu partout. Et seulement un
panneau signalétique qui
annonçait : Pôle
Nord Féerique. Pour
le magnétique, vous rendre
à
La suite était
illisible.
" Enfin, au moins ici, il n'y
aura pas de Frederick Cook pour
me contester la victoire ! "
maugréa-t-il.
Tout au bout de l'avenue qui ne
devait en tous les cas pas connaître
de période de soldes pour
sa part, une immense bâtisse
rectangulaire, sans aucun doute
la demeure du maître des lieux.
Il s'agissait de la seule demeure
en pierre et bois. Toutes les autres
constructions que découvrait
le jeune homme étaient des
igloos : de différentes formes,
de diverses tailles, mais toutes
faites de blocs de glace taillés
et empilés les uns sur les
autres, avec plus ou moins de goût
et de réussite. S'accordant
une poignée d'instants d'observation
statique, il s'aperçut alors
que la rue était peut-être
déserte seulement à
ses yeux. En effet, la faute à
la neige qui recouvrait tout de
son blanc manteau, Archibald n'avait
pas distingué que sous celui-ci,
reliant entre elles certaines maisons,
un réseau de tunnels, toujours
en glace, avait été
également construit.
Il avança jusqu'à
l'un d'eux, le dégagea un
peu de la neige qui le recouvrait,
cherchant une entrée
Qu'il trouva. Une porte ronde en
bois, sans clé, était
à demi dissimulée.
Forçant sur la poignée
tout en donnant de furieux coups
de pied au tas de neige environnant,
jurant entre ses dents, le jeune
homme finit par y entrer, en courbant
la tête. De toute évidence,
ces tunnels n'avaient pas été
conçus pour des Humains,
ce qui n'était pas pour lui
faire venir de gaies pensées
à l'esprit. Comme souvent,
l'intérieur était
encore meilleur que l'extérieur.
La glace avait été
sculptée de mille manières
en arabesques toutes plus complexes
les unes que les autres, était
lisse et brillante sans aucun défaut,
parcourue de reflets bleutés
de lapis-lazuli ou comme pailletée
d'émeraude. L'échine
courbée, Archibald parcourut
ainsi peut-être deux cents
pas, avant de se trouver nez à
nez avec une nouvelle porte en chêne.
Frappant trois petits coups, il
s'engagea dans cette nouvelle salle
Salle qui s'avérait en fait
être
un bar. Des tables,
des chaises, un comptoir, des bouteilles,
des verres, le tout en glace, toujours.
La seule chose qui n'était
pas de glace, était les divers
clients ainsi que le barman. Certes,
c'était là des lutins,
mais au moins, le jeune homme avait
là la compagnie d'être
vivant de chair et de sang, ce
qui le changeait un peu des évènements
les plus récents. Les clients
étaient attablés devant
des bols de neige, en prenaient une
cuillerée qu'ils étalaient
en ligne, et l'absorbaient par une
narine en répétant
comme une litanie "c'est de
la bonne, c'est de la bonne."
Le barman, qui devait mesurer moins
d'un mètre, avait les oreilles
pointues, et portait un bonnet à
clochettes, était occupé
à nettoyer un verre, mais
se tourna aussitôt vers Archibald,
avec un regard que celui-ci jugea
soupçonneux.
"Voulez quoi ?" lui
demanda-t-il d'une toute petite
voix, ce qui ne l'empêchait pas
d'être hargneuse.
Le jeune homme fit la moue, le temps
de trouver quoi répondre.
Il était évident que
l'on devait tout savoir de
l'incident de la Faculté.
Mais peut-être ne le recherchait-on
pas, pas encore, pas sans traîneau
avec lui.
" Je cherche du travail, je
suis musicien
, indiqua-t-il
avec un coup de menton pour désigner
son étui.
- Y en a pas ici.
- Je vois
- Plus de travail depuis que le
Père Noël a décidé
de faire appel à une main
d'uvre d'un autre monde
,
murmura l'un des clients.
- Tais-toi ! lui intima le barman,
le menaçant de son torchon.
- Il y a quelque chose à
boire ? demanda Archibald, se raclant
la gorge, intrigué. D'un
autre monde
Encore un passage
?
- Il y a quelque chose dans l'étui
? répliqua dans la seconde
le barman. Il y a trois jours, un
étranger s'est permis de
voler le traîneau du Père
Noël
Il n'a jamais été
aussi furieux
- Trois jours
, hocha-t-il
la tête pensivement.
- Tu n'étais pas au courant
peut-être ?
- Bah, je vous l'ai dit, je suis
musicien ! Je vais par monts et
par vaux, là où la
musique m'appelle, je ne fais pas
attention à ce genre de choses
,
tenta-t-il d'endormir la méfiance
et la tension qu'il sentait latente
chez le lutin.
- Tiens donc
Il y a quelque
chose dans l'étui ? Cela
fait deux fois que je te le demande.
- Oui
- Quoi ?
- Mon violon
Etes-vous sûr
de ne pas vouloir m'auditionner
avant de refuser de me proposer
- Je veux juste voir l'étui,
si ce que tu dis est vrai, on te
servira
, répliqua le
barman, alors que trois lutins se
levaient, l'air menaçant.
Du moins, pouvaient-ils en avoir
l'air pour d'autres lutins
- Mais je vous l'ai dit, je suis
musicien, et c'est seulement mon
violon
, commença le
jeune homme en ouvrant à
demi l'étui.
- Pose-le par-terre ! lui ordonna
le barman, en sortant de sous son
comptoir une carabine répondant
aux mêmes caractéristiques
très particulières
que le revolver d'Archibald.
- Très bien, très
bien, mais vous vous énervez
pour rien ! bluffa celui-ci, déposant
délicatement l'étui
à violon sur le dallage de
glace, puis se relevant comme il
pouvait les mains bien visibles.
C'est bas de plafond chez vous !
" se mordilla-t-il néanmoins
les lèvres.
Deux lutins se munirent eux aussi
d'armes à glace qu'ils portaient
à la ceinture, tandis que
le troisième se penchait
sur l'étui, qui était
plus grand que lui dans le sens
de la longueur
Tout cela sous
les yeux du barman et des clients
restant là à attendre.
" Alors, alors ? " s'enquit
le barman, se penchant par-dessus
son comptoir.
Le cliquetis des serrures lui répondit.
" C'est bien un étui
! confirma le lutin préposé
à l'examen. Mais
il
n'y a pas de violon !
-Ah, c'est malin, ça ! ricana
l'autre. Tu dois vraiment être
bien bête pour te promener
ainsi. Sans doute un pauvre maraudeur.
Enfin, au moins, tu n'es pas dangereux
,
se détendit+-il tout de même
quelque peu.
- Pas encore
, siffla le jeune
homme entre ses dents.
- Comment ? " fit le barman,
tous les petits yeux de lutins se
tournant à nouveau plein
feu sur Archibald.
Mais l'un d'eux avait déjà
compris
Le compartiment secret
de l'étui à violon
venait de s'entrouvrir lentement,
les yeux du lutin agenouillé
grossissant à mesure que
celui-ci lui révélait
la cachette du revolver que le jeune
homme avait volé.
" C'est lui ! C'est bien lui
! Il a le revolver du Père
Noël !
- Comment ? Comment ? s'emporta
l'autre.
- Tu te répètes, barman
! s'écria Archibald en bondissant
sur l'étui. Oui, c'est moi
! Mais
Je n'ai rien contre
vous ! Alors
Du calme
Du calme, enfin ! Je veux juste
-Abattez-le !
- Pas encore, je vous dis ! "
D'une main, il se saisit du revolver,
de l'autre, il administra un coup
d'étui sur la tête
du lutin, le mettant hors d'état
de nuire en un seul coup. Et le
pire dans tout cela, était
que le jeune homme était
plutôt fier de lui, tout ça
parce qu'il avait réussi
en bonne partie à coller
à la mise en scène
de l'un de ses films cultes, Desperado.
Certes, il n'avait qu'un revolver
comparé à un véritable
arsenal, ses ennemis n'étaient
pas de vicieux durs à cuir
bandilleros mexicains, mais
de petits lutins qu'il aurait pu
pour un peu écraser sous
sa chaussure s'il n'avait pas répugné
à les abîmer un peu
plus, mais ce qui le peinait le
plus était en fait de ne
pas pouvoir compter sur la présence
de la sémillante Salma Hayek
Les premières balles de neige
furent échangées dans
ce qui devint bientôt un enfer,
pire qu'une bataille de neige dans
une cour de récréation
d'élèves d'école
primaire. Archibald aurait bien
voulu monter sur le comptoir, mais
c'était s'exposer à
se faire une bosse contre le plafond,
voire même pour un peu à
se retrouver la tête à
l'extérieur si celui-ci n'était
pas suffisamment solide. Le jeune
homme aurait pu constituer une cible
facile de part sa grande taille
au milieu de tant de petits adversaires,
mais il se mouvait avec souplesse,
bougeant dans tous les sens.
" C'est le moment de passer
au moonwalk, les amis ! "
A dire vrai, il agissait ainsi surtout
pour essayer de se tenir au chaud,
et non pas rendre un quelconque
hommage au King of Pop, même
si lui aussi se croyait invincible
dans l'instant, sans trop savoir
pourquoi. Un dérapage contrôlé
par-ci, une glissade sur le côté
par-là, un tir dans le dos,
une carafe brisée pour aveugler
ses adversaires avec les morceaux
projetés en tous sens, un
revolver rechargé en le bourrant
de glace pilée
Se déhanchant
pour éviter une rafale de
balles, il répliquait en
tordant son poignet en tous sens,
selon les bonnes vieilles règles
du cinéma d'action qui voulaient
qu'on puisse tirer et faire mouche
de n'importe quelle position, quitte
à cribler un mur plutôt
qu'un " méchant ".
" Manqué, manqué,
et encore manqué ! Vous allez
voir ce que vous allez voir ! articula-t-il
entre deux embardées, le
revolver passant d'une main à
l'autre comme s'il avait été
brûlant, ce qui était
loin d'être le cas. Blanc
écru, tout de même
Repeindre les murs couleur fraise,
c'est mieux chez le Père
Noël ! "
Finalement, le seul lutin encore
en état de lutter fut le
barman, pétrifié derrière
son comptoir.
" Alors ? lui lança
Archibald, d'un ton rancunier, le
maintenant en joue. On a quelque
chose à dire ? Quand je pense
Je ne venais que pour trouver un
moyen de partir
Et vous !
Ah, il faut toujours que quelque
chose ne se passe pas comme prévu,
je dois être maudit !
- Il y a une récompense contre
votre tête !
- Tu parles d'une excuse !
- Mort ou vif, c'est le Père
Noël qui l'a décrété
!
- Ah oui ? Et vous faites exactement
tout ce qu'il peut vous dire ?
- Nous sommes les Lutins du Père
Noël, c'est notre devoir de
toute façon ! Mais comment
Nous sommes entraînés
spécialement pour
protéger
ce domaine des visiteurs inopportuns
qui voudraient découvrir
la Réserve aux Jouets, et
- Mais qu'est-ce que tu crois ?
Je suis un fan de City Hunter,
moi, qui lui-même est fan
de l'Inspecteur Harry dont
le créateur était
lui-même
Hum
Arrêtons-nous
là ! décida-t-il tout
de même à raison avant
de s'embrouiller tout seul. Dis-moi
plutôt combien de balles
j'ai tirées. Cinq ou six ?
- Vous plaisantez ? Au moins une
cinquantaine avec toutes les fois
où vous avez rechargé
! Vous vous croyez où ?
- On se le demande ! " fit
une troisième voix, crépitante
comme un feu de cheminée.
Faisant aussitôt volte-face,
le doigt sur la gâchette,
le jeune homme se retrouva avec
le canon d'une carabine à
un pouce de son front, ce qui ne
lui laissa guère d'alternative
Apparu comme par enchantement, un
gros joufflu à la fournie
barbe blanche, aux bottes de cuir
étincelantes, et tout de
rouge vêtu en était
le propriétaire.
" Ainsi, c'est donc toi qui
m'a dérobé mon traîneau
! Tu voulais être Père
Noël à la place du Père
Noël ? Sache qu'il n'y a pas
de place pour nous deux dans cette
ville ! "
Le Prince Charmant
daigna passer une quelconque partie
de son corps hors de son carrosse,
en l'occurrence un il et tout
ce qui allait avec, lorsque pour
la quatorzième fois, on lui
faisait remarquer qu'il pouvait
se considérer comme arrivé
à destination.
" Vous en êtes bien sûrs
? C'est le domaine du Père
Noël ici ?
- Oui, votre Altesse, j'en suis
sûr, soupira son majordome,
qui malgré ce titre avait
enduré tout le voyage depuis
la Faculté à l'extérieur
du carrosse. Je m'y étais
déjà rendu une fois
étant petit, lorsqu'on pouvait
visiter les lieux en toutes saisons.
Après vous savez, Noël,
le côté commercial,
le Père Noël qui commence
à se croire au-dessus des
lois, les fausses traditions, tout
ça
- Oui, oui, tout ça, tout
ça, le fit taire Charmant
en agitant sa main gantée,
comme toujours. Je ne suis pas là
pour ça, de toute façon,
alors épargne-moi tes discours
! Je suis ici pour retrouver la
Belle au Bois Dormant, et l'arracher
aux griffes de celui qui a osé
enlever une personne de si noble
lignage, cet immonde rustre de Bellérophon
! tempêtait-il douillettement
assis dans sa coche capitonnée
et chauffée d'un poêle,
une couverture sur les genoux, n'hésitant
pas à lever un doigt préempteur
pointé vers les cieux. Vous
verrez, tout le monde verra ! Epée
au poing, j'irai pourfendre le
manant, sauverai la Belle, et l'on
me fera grand triomphe, je le jure
!
- Je jure surtout que tu comptes
nous faire faire tout le travail,
pauvre demeuré
, murmura
le majordome.
- Plait-il ? Tu disais ?
- Mais rien du tout, votre seigneurie
! Je regardais juste de quelle manière
tournait le temps
- Oh, ah
Le climat ne m'a
pas l'air des plus amènes
dans cette contrée reculée
Qu'est-ce donc que ces flocons d'avoine
qui tombent des nuages ? nota le
Prince Charmant avec une petite
moue qui en disait long sur le peu
de choses qu'il avait dû apprendre
auprès de ses précepteurs.
- J'en connais un qui n'a pas vu
tomber de cerveau
- Mais enfin, que marmonnes-tu ?
C'est très impoli de faire
ainsi des manières auprès
de son Prince ! " s'irritait
Charmant, qui sentait bien qu'il
ne devait pas se dire des choses
très gracieuses à
son égard malgré les
dénégations du majordome.
Le peu d'intelligence du Prince
semblait fondre comme neige au soleil,
ou bien au contraire sa cervelle
s'était-t-elle retrouvée
peu à peu congelée,
mais l'un dans l'autre, ce n'était
pas très flatteur quant à
ses capacités intellectuelles
Toutefois, s'il fallait bien lui
reconnaître une qualité,
c'était de n'avoir jamais
cherché à passer pour
un homme de Lettres. Peut-être
était-ce tout simplement
car même seulement le paraître
lui aurait été trop
difficile, mais quoi qu'il en soit,
on ne pouvait le blâmer pour
une forfanterie de cet ordre. Il
savait néanmoins à
l'occasion être inspiré,
car conscient, du moins par moments,
de ses limites. C'était ainsi
qu'il avait décidé
de s'embarquer dans cette expédition
montée à la va-vite
mais qu'il voyait déjà
couronnée de succès.
Comme il venait de l'expliquer,
ses intentions étaient simples.
Il désirait se couvrir de
gloire en délivrant la princesse
et en la ramenant chez elle sous
les hourras de la foule, ce que
tout bon Prince Charmant se doit
de faire au moins une fois dans
sa vie.
Le fait qu'il ait opté pour
des méthodes peu conventionnelles
ne changeait rien à la chose
de son point de vue, du moment que
le résultat était
identique. Peu importait qu'il ne
soit pas venu seul monté
sur son beau destrier, l'armure
étincelante et le bras fier,
l'il vif et l'épée
ardente ! Le Prince Charmant s'était
en vérité déplacé
avec toute une escorte, occupait
seul - là-dessus ce n'était
pas faux - son confortable carrosse,
et était en permanence entouré
de ses gardes, qui devaient selon
ses instructions eux-mêmes
récupérer la princesse
au péril de leur vie, tâche
logiquement dévolue au Prince
mais que celui-ci avait préféré
leur confier pour soi-disant "
leur faire prendre conscience de
que c'est que d'être un héros
", chose pourtant qu'il était
loin de connaître lui-même.
Ensuite, la princesse serait reconduite
à la Faculté dans
un premier temps, et pour tous,
son sauveur serait le Prince Charmant,
celui qui n'avait pas hésité
pour commencer à braver
les éléments, ce qui
était après tout un
début. Chacun sa place :
lui était fait pour les honneurs,
il n'y avait pas à voir plus
loin que cela.
Pour l'instant, les gardes ne voyaient
quant à eux pas plus loin
que leurs bottes, tous courbés
en deux qu'ils étaient dans
la neige, à tenter de dégager
le carrosse engoncé dans
le givre, avec l'aide de leurs seules
mains. Le Prince Charmant n'avait
pas voulu suivre les indications
données par la carte sommaire
qu'ils avaient récupérée
en cours de route, et voilà
tout ce qu'il avait gagné.
Comme de bien entendu, il ne se
considérait pas du tout responsable,
et préférait accuser
tout ce qui lui passait par la tête,
à commencer par la carte
elle-même, alors qu'elle précisait
en rouge qu'il ne fallait pas emprunter
cette route... C'était également
sur ses recommandations avisées
que ses hommes étaient partis
en armure des pieds à la
tête, ce qui ne constituait
pas à proprement parler,
la tenue la plus adéquate
pour avancer dans la neige d'une
allure dégagée. Mais
s'il n'avait pas froid, Charmant
n'en était pas moins frileux,
craignant une attaque de bandits
quelconques en cours de route ou
tout autre désagrément
du même ordre. Dans son esprit,
seuls des soldats portant de lourdes
armures étaient signe de
sécurité pour sa personne
" Nous ne les rattraperons
jamais comme cela ! se récria-t-il
d'un ton maussade, tandis qu'il
se badigeonnait les gencives de
toutes sortes de produits aux odeurs
des plus variées qu'il avait
emportés avec lui par précaution,
redoutant de devoir à nouveau
embrasser la Belle au Bois Dormant.
- Nous sommes arrivés au
plus près, votre Seigneurie.
Si la princesse ne se trouve pas
ici, chez le Père Noël,
où pourrait-elle bien être
? Avant que l'on vienne le chercher
avec un traîneau de rechange,
celui-ci nous a bien expliqué
que les rennes prendraient d'eux-mêmes
la direction de son domaine, quoi
que leur impose Bellérophon.
- Je sais, je sais ! Le Père
Noël avait aussi parlé
d'administrer une bonne correction
à Bellérophon justement
! se souvenait-il par contre parfaitement.
Espérons que ce soit vrai
! J'espère bien n'avoir qu'à
entrer prendre la princesse, et
voilà tout
- Voilà qui n'est pas parlé
très élégamment
pour quelqu'un de votre rang
,
émit insidieusement le majordome.
- Oh, je ne vous ai pas demandé
votre avis, restez donc à
votre place ! J'ai autre chose à
penser
Est-ce que je dois
comprendre qu'ils ne parviendront
à rien ? s'enquit-il en parlant
à haute voix de ces pauvres
soldats qui trimaient à perdre
haleine juste à ses pieds.
Je ne peux point me permettre d'attendre
plus longtemps ! Si je veux être
rentré à la Faculté
avant le coucher du soleil et surtout
pour la collation mondaine de 5h,
il faut que je me dépêche
! Eh bien, trop tard, je dois vous
laisser, désolé
"
Sur ce, devant la mine pantoise
de son majordome et de ses gens
qui se fatiguaient pour lui depuis
plusieurs heures déjà,
il se pencha, découvrit une
petite trappe dans le plancher du
carrosse, en tira un pupitre, et
se mit à actionner une manivelle.
Aussitôt, les roues du carrosse
disparurent sous celui-ci, l'attelage
fut libéré des ses
attaches, un périscope apparu
sur le toit
Puis cette voiture
nouvellement carrossée s'enfonça
dans l'épaisse couche de
neige qu'elle fendit en deux sans
la moindre difficulté, s'immergeant
peu à peu tandis qu'elle
diminuait de moitié sa hauteur.
Le Prince Charmant venait d'utiliser
l'un des ses innombrables gadgets
dont il conservait généralement
le secret, mais qui l'avaient déjà
aidé à de multiples
reprises. Ce carrosse était
l'un des exemples les plus frappants,
dont il n'avait encore jamais eu
besoin. Mais aux grands maux, les
grands remèdes ! C'était
la seule solution qui lui paraissait
bonne pour refaire son retard sur
Bellérophon, et surtout,
le prendre par surprise ! Il allait
refaire surface en plein milieu
du domaine du Père Noël
!
Avant de ne laisser dépasser
que la pointe de son périscope,
trois projectiles fuselés
s'échappèrent du toit,
se révélant être
en réalité des choucas,
dépliant leurs ailes avant
de commencer à retomber sur
le sol, rattrapés par la
gravité.
" Mes choucas-radars vont vous
retrouver, princesse ! Et dès
que cela sera le cas, je n'aurai
plus qu'à me laisser guider
! " se frottait-il les mains.
Ah ! "
Charmant dût reprendre les
commandes du carrosse en catastrophe,
car ses gestes d'autosatisfaction
l'avaient emmené à
négliger celles-ci, et son
véhicule aurait pu être
sujet à de dangereuses embardées.
Si la conduite sur route verglacée
n'était pas aisée,
sous la neige, elle ne présentait
pas plus de facilité
Même avec un carrosse de la
marque Martin Aston, qui
avait été conçu
exprès pour lui, à
un unique exemplaire. L'intérieur
cuir lui avait déjà
coûté assez cher !
Mais il ne se voyait pas partager
du simili avec les gens du commun,
comme il ne voulait d'ailleurs rien
partager avec eux. Ce qui avait
pour conséquence le fait
de ne pas savoir que les petites
gens n'avaient pas de carrosse du
tout
Et ses manières
un peu brusques quant à la
façon de pénétrer
chez le Père Noël, sans
même emprunter l'entrée
de service. Après tout, il
avait beau faire le fier avec son
traîneau, ses rennes, ses
serviteurs par dizaines et son grand
domaine, cela n'en faisait pas moins
qu'un parvenu, un sale petit bourgeois
!
" Ah, voilà le mur d'enceinte
de son igloo ! Profond, le bougre
! "
Ce qui ne démonta pas la
volonté du prince. Appuyant
sur un autre des innombrables boutons
qu'il préférait devant
lui que sur sa figure, souvenirs
douloureux d'une jeunesse qui n'avait
pas toujours été dorée
mais plutôt cloquée.
Les deux roues avant du carrosse
se projetèrent en avant,
au bout de bras mécaniques,
et commencèrent à
rejeter sur les côtés
la neige qui lui faisait face avec
plus de consistance qu'un vacherin
qu'on aurait oublié trois
mois dans le réfrigérateur,
constituant un tunnel qu'il creusait
sans coup férir, avec plus
d'obstination qu'une vieille taupe
qui se serait lancée à
la recherche d'un verre de terre
à grignoter à défaut
de tomber sur des verres de contact...
Charmant procéda encore à
quelques manuvres, tripotant
un manche, actionnant une manette,
surveillant du coin de l'il
un cadran à l'aiguille frétillante.
A dire vrai, son comportement naturellement
porté sur les choses sans
intérêt le poussait
à s'amuser avec tous les
gadgets dont il avait coché
les options au moment de la commande,
ou même avec ceux qu'il portait
sur lui tel que son fourreau-longue-vue-rouleau
à pâtisserie-concasseur de
cacao, mais le prince avait fort
à faire pour se ménager
un passage à lui et son carrosse
se faufilant sous le dôme
de glace du domaine de Santa
Claus
Tout à coup,
il jeta un il à sa
droite, se préparant à
se soulager en s'en prenant
à son majordome sans même
se souvenir qu'il n'avait pas pu
- ni même voulu, vous l'aurez
compris chers lecteurs - l'accompagner, quand il
s'attarda au contraire sur la bague
qu'il portait au doigt
Et
une étrange mélodie
lui revint alors en tête,
quelque chose dont il ne savait
la provenance
"
Une force sans flammes qui brûle
tout au fond de toi
Et l'espoir qu'un jour tu nous
rendras la joie
Tes chemins sont de feu, les
monstroplantes foudroient
Mais si tu ne perds pas la foi,
tu trouveras la voie...
Toi Jayce, conquérant
de la lumière, tu dois
conquérir
Et la victoire viendra tout
refleurir!
Non n'abandonne pas, ne laisse
pas ta foi mourir
Parce qu'un jour tu gagneras
la liberté de vivre !
" |
Archibald Bellérophon
suivait le Père Noël,
traînant les pieds dans la
neige - essentiellement parce qu'il
n'avait pas de raquettes et non
pas en signe de mauvaise volonté
- tête baissée, les
mains liés. Il se souvint
que la dernière fois qu'il
s'était retrouvé dans
cette position, c'était en
compagnie de la Fée Lacyon,
dont il regrettait ardemment l'absence
à présent.
" Je crois que je commence
à mieux comprendre ce qu'a
dû ressentir Gulliver ",
marmonna-t-il pour lui-même,
levant les yeux au ciel en songeant
à cette cohorte de lutins
et autres gnomes qui l'entouraient
de près assurant son escorte
jusqu'à la prison.
C'était en effet là
qu'il se rendait, en attente de
son procès. Le Père
Noël lui avait garanti qu'il
n'avait toutefois pas à s'inquiéter,
qu'il serait vite jugé. Ce
premier signe de tolérance
à son égard aurait
presqu'à lui seul rassuré
le jeune homme, s'il n'avait pas
aussitôt après découvert
un groupe de lutins montant une
potence. Le Père Noël
s'était alors retourné
et lui avait lancé en souriant
de toutes ses dents, plus blanches
encore que sa barbe, un très
sérieux.
" Joyeux Noël ! "
Archibald en était à
ruminer encore et encore cela, lorsque
le sol fut brusquement agité
de tremblements convulsifs, le dôme
lui-même étant agité
jusqu'à son sommet. Plusieurs
stalactites, de faibles dimensions
toutefois, s'effondrèrent
d'ailleurs dans les rues en sifflant
depuis la voûte, sous le nez
du jeune homme qui aurait bien voulu
que l'une d'elles aille se ficher
dans le derrière du Père
Noël, disons-le très
franchement. Mais pour le moment,
il se contentait surtout de lui
trouver tous les défauts
possibles et imaginables. Par exemple,
mais comment pouvait-il décemment
se glisser dans une cheminée
? C'était d'une énormité
! Dans tous les sens du terme
Volumineux ou pas, le Père
Noël s'agitait dans tous les sens,
remuant tout autant que ses lutins,
chacun ayant déjà
dégainé prestement,
sans même savoir sur quoi
tirer, l'il mauvais. La réponse
leur vint quand deux roues trouèrent
le sol de la rue principale en faisant
voler la neige en tous sens, suivies
de deux longs bras sur lesquels
elles étaient embranchées,
puis de rien moins qu'un
carrosse
! Du moins dans la forme qu'il reprenait
à présent. Aussitôt,
par esprit de collusion et aucunement
par facilité scénaristique,
Archibald s'exclama.
" Quoi ? Les conquérants
de la lumière viennent me
chercher, mais c'est trop de bonheur,
ça ! Oh, mais c'est Blindair,
on dirait, encore mieux ! Encore
un peu et j'aurais droit aux Maîtres
de l'Univers ! Vous ne connaîtriez
pas Skeletor ? " demanda-t-il
effrontément au Père
Noël, qui ne l'entendit même
pas, sidéré qu'il
était par le spectacle de
cette intrusion encore plus étrange
que la précédente.
Décidément, il y avait
encore beaucoup à faire pour
ramener la justice et le calme dans
cette ville, old boy
En tous les cas, le jeune homme
se disait qu'effectivement, il aurait
bien besoin de ce bon vieux Gillian,
magicien très doué
capable de faire apparaître
en suspension le chiffre 1 en paillettes
en se léchant le doigt, et
la petite Flora, surtout son gros
poisson volant. Enfin, avec lui,
peut-être aurait-il pu s'échapper
de cette situation de fou
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