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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 19/01/2002

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Où l'on apprend qu'une fusillade peut éclater n'importe où et où Archibald découvre que le Prince Charmant peut être plus déroutant qu'il ne l'imaginait.

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rchibald n'hésita pas, il fit un pas à l'intérieur, franchissant la herse relevée, qui présentait d'ailleurs des signes de rouille. Normal, avec toute cette eau… Il était décidé au pire à s'expliquer sur toute cette affaire, son étui à violon à la main, pour se donner tout de même un meilleur air que se balader de manière aussi décontractée en apparence qu'il y avait quelques minutes seulement.
Il crut pénétrer dans une ville abandonnée, comme enfermée sous une cloche à fromage aux proportions démesurées, excepté le fait que le fromage en question aurait dû certainement moisir jusqu'à un stade plus qu'avancé et tuer tout le monde de ses effluves méphitiques pour donner cette impression. Personne dans la rue principale qui s'offrait immédiatement à sa vue, immense et rectiligne. Preuve que les lieux étaient mal entretenus, des sapins aux étranges épines de quartz rose poussaient un peu partout. Et seulement un panneau signalétique qui annonçait : Pôle Nord Féerique. Pour le magnétique, vous rendre à… La suite était illisible.
" Enfin, au moins ici, il n'y aura pas de Frederick Cook pour me contester la victoire ! " maugréa-t-il.
Tout au bout de l'avenue qui ne devait en tous les cas pas connaître de période de soldes pour sa part, une immense bâtisse rectangulaire, sans aucun doute la demeure du maître des lieux. Il s'agissait de la seule demeure en pierre et bois. Toutes les autres constructions que découvrait le jeune homme étaient des igloos : de différentes formes, de diverses tailles, mais toutes faites de blocs de glace taillés et empilés les uns sur les autres, avec plus ou moins de goût et de réussite. S'accordant une poignée d'instants d'observation statique, il s'aperçut alors que la rue était peut-être déserte seulement à ses yeux. En effet, la faute à la neige qui recouvrait tout de son blanc manteau, Archibald n'avait pas distingué que sous celui-ci, reliant entre elles certaines maisons, un réseau de tunnels, toujours en glace, avait été également construit.
Il avança jusqu'à l'un d'eux, le dégagea un peu de la neige qui le recouvrait, cherchant une entrée… Qu'il trouva. Une porte ronde en bois, sans clé, était à demi dissimulée. Forçant sur la poignée tout en donnant de furieux coups de pied au tas de neige environnant, jurant entre ses dents, le jeune homme finit par y entrer, en courbant la tête. De toute évidence, ces tunnels n'avaient pas été conçus pour des Humains, ce qui n'était pas pour lui faire venir de gaies pensées à l'esprit. Comme souvent, l'intérieur était encore meilleur que l'extérieur. La glace avait été sculptée de mille manières en arabesques toutes plus complexes les unes que les autres, était lisse et brillante sans aucun défaut, parcourue de reflets bleutés de lapis-lazuli ou comme pailletée d'émeraude. L'échine courbée, Archibald parcourut ainsi peut-être deux cents pas, avant de se trouver nez à nez avec une nouvelle porte en chêne. Frappant trois petits coups, il s'engagea dans cette nouvelle salle… Salle qui s'avérait en fait être… un bar. Des tables, des chaises, un comptoir, des bouteilles, des verres, le tout en glace, toujours. La seule chose qui n'était pas de glace, était les divers clients ainsi que le barman. Certes, c'était là des lutins, mais au moins, le jeune homme avait là la compagnie d'être vivant de chair et de sang, ce qui le changeait un peu des évènements les plus récents. Les clients étaient attablés devant des bols de neige, en prenaient une cuillerée qu'ils étalaient en ligne, et l'absorbaient par une narine en répétant comme une litanie "c'est de la bonne, c'est de la bonne." Le barman, qui devait mesurer moins d'un mètre, avait les oreilles pointues, et portait un bonnet à clochettes, était occupé à nettoyer un verre, mais se tourna aussitôt vers Archibald, avec un regard que celui-ci jugea soupçonneux.
"Voulez quoi ?" lui demanda-t-il d'une toute petite voix, ce qui ne l'empêchait pas d'être hargneuse.
Le jeune homme fit la moue, le temps de trouver quoi répondre. Il était évident que l'on devait tout savoir de… l'incident de la Faculté. Mais peut-être ne le recherchait-on pas, pas encore, pas sans traîneau avec lui.
" Je cherche du travail, je suis musicien…, indiqua-t-il avec un coup de menton pour désigner son étui.
- Y en a pas ici.
- Je vois…
- Plus de travail depuis que le Père Noël a décidé de faire appel à une main d'œuvre d'un autre monde…, murmura l'un des clients.
- Tais-toi ! lui intima le barman, le menaçant de son torchon.
- Il y a quelque chose à boire ? demanda Archibald, se raclant la gorge, intrigué. D'un autre monde… Encore un passage ?
- Il y a quelque chose dans l'étui ? répliqua dans la seconde le barman. Il y a trois jours, un étranger s'est permis de voler le traîneau du Père Noël… Il n'a jamais été aussi furieux…
- Trois jours…, hocha-t-il la tête pensivement.
- Tu n'étais pas au courant peut-être ?
- Bah, je vous l'ai dit, je suis musicien ! Je vais par monts et par vaux, là où la musique m'appelle, je ne fais pas attention à ce genre de choses…, tenta-t-il d'endormir la méfiance et la tension qu'il sentait latente chez le lutin.
- Tiens donc… Il y a quelque chose dans l'étui ? Cela fait deux fois que je te le demande.
- Oui…
- Quoi ?
- Mon violon… Etes-vous sûr de ne pas vouloir m'auditionner avant de refuser de me proposer…
- Je veux juste voir l'étui, si ce que tu dis est vrai, on te servira…, répliqua le barman, alors que trois lutins se levaient, l'air menaçant. Du moins, pouvaient-ils en avoir l'air pour d'autres lutins…
- Mais je vous l'ai dit, je suis musicien, et c'est seulement mon violon…, commença le jeune homme en ouvrant à demi l'étui.
- Pose-le par-terre ! lui ordonna le barman, en sortant de sous son comptoir une carabine répondant aux mêmes caractéristiques très particulières que le revolver d'Archibald.
- Très bien, très bien, mais vous vous énervez pour rien ! bluffa celui-ci, déposant délicatement l'étui à violon sur le dallage de glace, puis se relevant comme il pouvait les mains bien visibles. C'est bas de plafond chez vous ! " se mordilla-t-il néanmoins les lèvres.
Deux lutins se munirent eux aussi d'armes à glace qu'ils portaient à la ceinture, tandis que le troisième se penchait sur l'étui, qui était plus grand que lui dans le sens de la longueur… Tout cela sous les yeux du barman et des clients restant là à attendre.
" Alors, alors ? " s'enquit le barman, se penchant par-dessus son comptoir.
Le cliquetis des serrures lui répondit.
" C'est bien un étui ! confirma le lutin préposé à l'examen. Mais… il n'y a pas de violon !
-Ah, c'est malin, ça ! ricana l'autre. Tu dois vraiment être bien bête pour te promener ainsi. Sans doute un pauvre maraudeur. Enfin, au moins, tu n'es pas dangereux…, se détendit+-il tout de même quelque peu.
- Pas encore…, siffla le jeune homme entre ses dents.
- Comment ? " fit le barman, tous les petits yeux de lutins se tournant à nouveau plein feu sur Archibald.
Mais l'un d'eux avait déjà compris… Le compartiment secret de l'étui à violon venait de s'entrouvrir lentement, les yeux du lutin agenouillé grossissant à mesure que celui-ci lui révélait la cachette du revolver que le jeune homme avait volé.
" C'est lui ! C'est bien lui ! Il a le revolver du Père Noël !
- Comment ? Comment ? s'emporta l'autre.
- Tu te répètes, barman ! s'écria Archibald en bondissant sur l'étui. Oui, c'est moi ! Mais… Je n'ai rien contre vous ! Alors… Du calme… Du calme, enfin ! Je veux juste…
-Abattez-le !
- Pas encore, je vous dis ! "
D'une main, il se saisit du revolver, de l'autre, il administra un coup d'étui sur la tête du lutin, le mettant hors d'état de nuire en un seul coup. Et le pire dans tout cela, était que le jeune homme était plutôt fier de lui, tout ça parce qu'il avait réussi en bonne partie à coller à la mise en scène de l'un de ses films cultes, Desperado. Certes, il n'avait qu'un revolver comparé à un véritable arsenal, ses ennemis n'étaient pas de vicieux durs à cuir bandilleros mexicains, mais de petits lutins qu'il aurait pu pour un peu écraser sous sa chaussure s'il n'avait pas répugné à les abîmer un peu plus, mais ce qui le peinait le plus était en fait de ne pas pouvoir compter sur la présence de la sémillante Salma Hayek…
Les premières balles de neige furent échangées dans ce qui devint bientôt un enfer, pire qu'une bataille de neige dans une cour de récréation d'élèves d'école primaire. Archibald aurait bien voulu monter sur le comptoir, mais c'était s'exposer à se faire une bosse contre le plafond, voire même pour un peu à se retrouver la tête à l'extérieur si celui-ci n'était pas suffisamment solide. Le jeune homme aurait pu constituer une cible facile de part sa grande taille au milieu de tant de petits adversaires, mais il se mouvait avec souplesse, bougeant dans tous les sens.
" C'est le moment de passer au moonwalk, les amis ! "
A dire vrai, il agissait ainsi surtout pour essayer de se tenir au chaud, et non pas rendre un quelconque hommage au King of Pop, même si lui aussi se croyait invincible dans l'instant, sans trop savoir pourquoi. Un dérapage contrôlé par-ci, une glissade sur le côté par-là, un tir dans le dos, une carafe brisée pour aveugler ses adversaires avec les morceaux projetés en tous sens, un revolver rechargé en le bourrant de glace pilée… Se déhanchant pour éviter une rafale de balles, il répliquait en tordant son poignet en tous sens, selon les bonnes vieilles règles du cinéma d'action qui voulaient qu'on puisse tirer et faire mouche de n'importe quelle position, quitte à cribler un mur plutôt qu'un " méchant ".
" Manqué, manqué, et encore manqué ! Vous allez voir ce que vous allez voir ! articula-t-il entre deux embardées, le revolver passant d'une main à l'autre comme s'il avait été brûlant, ce qui était loin d'être le cas. Blanc écru, tout de même… Repeindre les murs couleur fraise, c'est mieux chez le Père Noël ! "
Finalement, le seul lutin encore en état de lutter fut le barman, pétrifié derrière son comptoir.
" Alors ? lui lança Archibald, d'un ton rancunier, le maintenant en joue. On a quelque chose à dire ? Quand je pense… Je ne venais que pour trouver un moyen de partir… Et vous ! Ah, il faut toujours que quelque chose ne se passe pas comme prévu, je dois être maudit !
- Il y a une récompense contre votre tête !
- Tu parles d'une excuse !
- Mort ou vif, c'est le Père Noël qui l'a décrété !
- Ah oui ? Et vous faites exactement tout ce qu'il peut vous dire ?
- Nous sommes les Lutins du Père Noël, c'est notre devoir de toute façon ! Mais comment… Nous sommes entraînés spécialement pour… protéger ce domaine des visiteurs inopportuns qui voudraient découvrir la Réserve aux Jouets, et…
- Mais qu'est-ce que tu crois ? Je suis un fan de City Hunter, moi, qui lui-même est fan de l'Inspecteur Harry dont le créateur était lui-même… Hum… Arrêtons-nous là ! décida-t-il tout de même à raison avant de s'embrouiller tout seul. Dis-moi plutôt combien de balles j'ai tirées. Cinq ou six ?
- Vous plaisantez ? Au moins une cinquantaine avec toutes les fois où vous avez rechargé ! Vous vous croyez où ?
- On se le demande ! " fit une troisième voix, crépitante comme un feu de cheminée.
Faisant aussitôt volte-face, le doigt sur la gâchette, le jeune homme se retrouva avec le canon d'une carabine à un pouce de son front, ce qui ne lui laissa guère d'alternative… Apparu comme par enchantement, un gros joufflu à la fournie barbe blanche, aux bottes de cuir étincelantes, et tout de rouge vêtu en était le propriétaire.
" Ainsi, c'est donc toi qui m'a dérobé mon traîneau ! Tu voulais être Père Noël à la place du Père Noël ? Sache qu'il n'y a pas de place pour nous deux dans cette ville ! "

Le Prince Charmant daigna passer une quelconque partie de son corps hors de son carrosse, en l'occurrence un œil et tout ce qui allait avec, lorsque pour la quatorzième fois, on lui faisait remarquer qu'il pouvait se considérer comme arrivé à destination.
" Vous en êtes bien sûrs ? C'est le domaine du Père Noël ici ?
- Oui, votre Altesse, j'en suis sûr, soupira son majordome, qui malgré ce titre avait enduré tout le voyage depuis la Faculté à l'extérieur du carrosse. Je m'y étais déjà rendu une fois étant petit, lorsqu'on pouvait visiter les lieux en toutes saisons. Après vous savez, Noël, le côté commercial, le Père Noël qui commence à se croire au-dessus des lois, les fausses traditions, tout ça…
- Oui, oui, tout ça, tout ça, le fit taire Charmant en agitant sa main gantée, comme toujours. Je ne suis pas là pour ça, de toute façon, alors épargne-moi tes discours ! Je suis ici pour retrouver la Belle au Bois Dormant, et l'arracher aux griffes de celui qui a osé enlever une personne de si noble lignage, cet immonde rustre de Bellérophon ! tempêtait-il douillettement assis dans sa coche capitonnée et chauffée d'un poêle, une couverture sur les genoux, n'hésitant pas à lever un doigt préempteur pointé vers les cieux. Vous verrez, tout le monde verra ! Epée au poing, j'irai pourfendre le manant, sauverai la Belle, et l'on me fera grand triomphe, je le jure !
- Je jure surtout que tu comptes nous faire faire tout le travail, pauvre demeuré…, murmura le majordome.
- Plait-il ? Tu disais ?
- Mais rien du tout, votre seigneurie ! Je regardais juste de quelle manière tournait le temps…
- Oh, ah… Le climat ne m'a pas l'air des plus amènes dans cette contrée reculée… Qu'est-ce donc que ces flocons d'avoine qui tombent des nuages ? nota le Prince Charmant avec une petite moue qui en disait long sur le peu de choses qu'il avait dû apprendre auprès de ses précepteurs.
- J'en connais un qui n'a pas vu tomber de cerveau…
- Mais enfin, que marmonnes-tu ? C'est très impoli de faire ainsi des manières auprès de son Prince ! " s'irritait Charmant, qui sentait bien qu'il ne devait pas se dire des choses très gracieuses à son égard malgré les dénégations du majordome.
Le peu d'intelligence du Prince semblait fondre comme neige au soleil, ou bien au contraire sa cervelle s'était-t-elle retrouvée peu à peu congelée, mais l'un dans l'autre, ce n'était pas très flatteur quant à ses capacités intellectuelles… Toutefois, s'il fallait bien lui reconnaître une qualité, c'était de n'avoir jamais cherché à passer pour un homme de Lettres. Peut-être était-ce tout simplement car même seulement le paraître lui aurait été trop difficile, mais quoi qu'il en soit, on ne pouvait le blâmer pour une forfanterie de cet ordre. Il savait néanmoins à l'occasion être inspiré, car conscient, du moins par moments, de ses limites. C'était ainsi qu'il avait décidé de s'embarquer dans cette expédition montée à la va-vite mais qu'il voyait déjà couronnée de succès. Comme il venait de l'expliquer, ses intentions étaient simples. Il désirait se couvrir de gloire en délivrant la princesse et en la ramenant chez elle sous les hourras de la foule, ce que tout bon Prince Charmant se doit de faire au moins une fois dans sa vie.
Le fait qu'il ait opté pour des méthodes peu conventionnelles ne changeait rien à la chose de son point de vue, du moment que le résultat était identique. Peu importait qu'il ne soit pas venu seul monté sur son beau destrier, l'armure étincelante et le bras fier, l'œil vif et l'épée ardente ! Le Prince Charmant s'était en vérité déplacé avec toute une escorte, occupait seul - là-dessus ce n'était pas faux - son confortable carrosse, et était en permanence entouré de ses gardes, qui devaient selon ses instructions eux-mêmes récupérer la princesse au péril de leur vie, tâche logiquement dévolue au Prince mais que celui-ci avait préféré leur confier pour soi-disant " leur faire prendre conscience de que c'est que d'être un héros ", chose pourtant qu'il était loin de connaître lui-même. Ensuite, la princesse serait reconduite à la Faculté dans un premier temps, et pour tous, son sauveur serait le Prince Charmant, celui qui n'avait pas hésité pour commencer à braver… les éléments, ce qui était après tout un début. Chacun sa place : lui était fait pour les honneurs, il n'y avait pas à voir plus loin que cela.
Pour l'instant, les gardes ne voyaient quant à eux pas plus loin que leurs bottes, tous courbés en deux qu'ils étaient dans la neige, à tenter de dégager le carrosse engoncé dans le givre, avec l'aide de leurs seules mains. Le Prince Charmant n'avait pas voulu suivre les indications données par la carte sommaire qu'ils avaient récupérée en cours de route, et voilà tout ce qu'il avait gagné. Comme de bien entendu, il ne se considérait pas du tout responsable, et préférait accuser tout ce qui lui passait par la tête, à commencer par la carte elle-même, alors qu'elle précisait en rouge qu'il ne fallait pas emprunter cette route... C'était également sur ses recommandations avisées que ses hommes étaient partis en armure des pieds à la tête, ce qui ne constituait pas à proprement parler, la tenue la plus adéquate pour avancer dans la neige d'une allure dégagée. Mais s'il n'avait pas froid, Charmant n'en était pas moins frileux, craignant une attaque de bandits quelconques en cours de route ou tout autre désagrément du même ordre. Dans son esprit, seuls des soldats portant de lourdes armures étaient signe de sécurité pour sa personne…
" Nous ne les rattraperons jamais comme cela ! se récria-t-il d'un ton maussade, tandis qu'il se badigeonnait les gencives de toutes sortes de produits aux odeurs des plus variées qu'il avait emportés avec lui par précaution, redoutant de devoir à nouveau embrasser la Belle au Bois Dormant.
- Nous sommes arrivés au plus près, votre Seigneurie. Si la princesse ne se trouve pas ici, chez le Père Noël, où pourrait-elle bien être ? Avant que l'on vienne le chercher avec un traîneau de rechange, celui-ci nous a bien expliqué que les rennes prendraient d'eux-mêmes la direction de son domaine, quoi que leur impose Bellérophon.
- Je sais, je sais ! Le Père Noël avait aussi parlé d'administrer une bonne correction à Bellérophon justement ! se souvenait-il par contre parfaitement. Espérons que ce soit vrai ! J'espère bien n'avoir qu'à entrer prendre la princesse, et voilà tout…
- Voilà qui n'est pas parlé très élégamment pour quelqu'un de votre rang…, émit insidieusement le majordome.
- Oh, je ne vous ai pas demandé votre avis, restez donc à votre place ! J'ai autre chose à penser… Est-ce que je dois comprendre qu'ils ne parviendront à rien ? s'enquit-il en parlant à haute voix de ces pauvres soldats qui trimaient à perdre haleine juste à ses pieds. Je ne peux point me permettre d'attendre plus longtemps ! Si je veux être rentré à la Faculté avant le coucher du soleil et surtout pour la collation mondaine de 5h, il faut que je me dépêche ! Eh bien, trop tard, je dois vous laisser, désolé… "
Sur ce, devant la mine pantoise de son majordome et de ses gens qui se fatiguaient pour lui depuis plusieurs heures déjà, il se pencha, découvrit une petite trappe dans le plancher du carrosse, en tira un pupitre, et se mit à actionner une manivelle. Aussitôt, les roues du carrosse disparurent sous celui-ci, l'attelage fut libéré des ses attaches, un périscope apparu sur le toit… Puis cette voiture nouvellement carrossée s'enfonça dans l'épaisse couche de neige qu'elle fendit en deux sans la moindre difficulté, s'immergeant peu à peu tandis qu'elle diminuait de moitié sa hauteur. Le Prince Charmant venait d'utiliser l'un des ses innombrables gadgets dont il conservait généralement le secret, mais qui l'avaient déjà aidé à de multiples reprises. Ce carrosse était l'un des exemples les plus frappants, dont il n'avait encore jamais eu besoin. Mais aux grands maux, les grands remèdes ! C'était la seule solution qui lui paraissait bonne pour refaire son retard sur Bellérophon, et surtout, le prendre par surprise ! Il allait refaire surface en plein milieu du domaine du Père Noël !
Avant de ne laisser dépasser que la pointe de son périscope, trois projectiles fuselés s'échappèrent du toit, se révélant être en réalité des choucas, dépliant leurs ailes avant de commencer à retomber sur le sol, rattrapés par la gravité.
" Mes choucas-radars vont vous retrouver, princesse ! Et dès que cela sera le cas, je n'aurai plus qu'à me laisser guider ! " se frottait-il les mains. Ah ! "
Charmant dût reprendre les commandes du carrosse en catastrophe, car ses gestes d'autosatisfaction l'avaient emmené à négliger celles-ci, et son véhicule aurait pu être sujet à de dangereuses embardées. Si la conduite sur route verglacée n'était pas aisée, sous la neige, elle ne présentait pas plus de facilité… Même avec un carrosse de la marque Martin Aston, qui avait été conçu exprès pour lui, à un unique exemplaire. L'intérieur cuir lui avait déjà coûté assez cher ! Mais il ne se voyait pas partager du simili avec les gens du commun, comme il ne voulait d'ailleurs rien partager avec eux. Ce qui avait pour conséquence le fait de ne pas savoir que les petites gens n'avaient pas de carrosse du tout… Et ses manières un peu brusques quant à la façon de pénétrer chez le Père Noël, sans même emprunter l'entrée de service. Après tout, il avait beau faire le fier avec son traîneau, ses rennes, ses serviteurs par dizaines et son grand domaine, cela n'en faisait pas moins qu'un parvenu, un sale petit bourgeois !
" Ah, voilà le mur d'enceinte de son igloo ! Profond, le bougre ! "
Ce qui ne démonta pas la volonté du prince. Appuyant sur un autre des innombrables boutons qu'il préférait devant lui que sur sa figure, souvenirs douloureux d'une jeunesse qui n'avait pas toujours été dorée mais plutôt cloquée. Les deux roues avant du carrosse se projetèrent en avant, au bout de bras mécaniques, et commencèrent à rejeter sur les côtés la neige qui lui faisait face avec plus de consistance qu'un vacherin qu'on aurait oublié trois mois dans le réfrigérateur, constituant un tunnel qu'il creusait sans coup férir, avec plus d'obstination qu'une vieille taupe qui se serait lancée à la recherche d'un verre de terre à grignoter à défaut de tomber sur des verres de contact... Charmant procéda encore à quelques manœuvres, tripotant un manche, actionnant une manette, surveillant du coin de l'œil un cadran à l'aiguille frétillante.
A dire vrai, son comportement naturellement porté sur les choses sans intérêt le poussait à s'amuser avec tous les gadgets dont il avait coché les options au moment de la commande, ou même avec ceux qu'il portait sur lui tel que son fourreau-longue-vue-rouleau à pâtisserie-concasseur de cacao, mais le prince avait fort à faire pour se ménager un passage à lui et son carrosse se faufilant sous le dôme de glace du domaine de Santa Claus… Tout à coup, il jeta un œil à sa droite, se préparant à se soulager en s'en prenant à son majordome sans même se souvenir qu'il n'avait pas pu - ni même voulu, vous l'aurez compris chers lecteurs - l'accompagner, quand il s'attarda au contraire sur la bague qu'il portait au doigt… Et une étrange mélodie lui revint alors en tête, quelque chose dont il ne savait la provenance…

" Une force sans flammes qui brûle tout au fond de toi
Et l'espoir qu'un jour tu nous rendras la joie
Tes chemins sont de feu, les monstroplantes foudroient
Mais si tu ne perds pas la foi, tu trouveras la voie...
Toi Jayce, conquérant de la lumière, tu dois conquérir
Et la victoire viendra tout refleurir!
Non n'abandonne pas, ne laisse pas ta foi mourir
Parce qu'un jour tu gagneras la liberté de vivre ! "

Archibald Bellérophon suivait le Père Noël, traînant les pieds dans la neige - essentiellement parce qu'il n'avait pas de raquettes et non pas en signe de mauvaise volonté - tête baissée, les mains liés. Il se souvint que la dernière fois qu'il s'était retrouvé dans cette position, c'était en compagnie de la Fée Lacyon, dont il regrettait ardemment l'absence à présent.
" Je crois que je commence à mieux comprendre ce qu'a dû ressentir Gulliver ", marmonna-t-il pour lui-même, levant les yeux au ciel en songeant à cette cohorte de lutins et autres gnomes qui l'entouraient de près assurant son escorte jusqu'à la prison.
C'était en effet là qu'il se rendait, en attente de son procès. Le Père Noël lui avait garanti qu'il n'avait toutefois pas à s'inquiéter, qu'il serait vite jugé. Ce premier signe de tolérance à son égard aurait presqu'à lui seul rassuré le jeune homme, s'il n'avait pas aussitôt après découvert un groupe de lutins montant une potence. Le Père Noël s'était alors retourné et lui avait lancé en souriant de toutes ses dents, plus blanches encore que sa barbe, un très sérieux.
" Joyeux Noël ! "
Archibald en était à ruminer encore et encore cela, lorsque le sol fut brusquement agité de tremblements convulsifs, le dôme lui-même étant agité jusqu'à son sommet. Plusieurs stalactites, de faibles dimensions toutefois, s'effondrèrent d'ailleurs dans les rues en sifflant depuis la voûte, sous le nez du jeune homme qui aurait bien voulu que l'une d'elles aille se ficher dans le derrière du Père Noël, disons-le très franchement. Mais pour le moment, il se contentait surtout de lui trouver tous les défauts possibles et imaginables. Par exemple, mais comment pouvait-il décemment se glisser dans une cheminée ? C'était d'une énormité ! Dans tous les sens du terme…
Volumineux ou pas, le Père Noël s'agitait dans tous les sens, remuant tout autant que ses lutins, chacun ayant déjà dégainé prestement, sans même savoir sur quoi tirer, l'œil mauvais. La réponse leur vint quand deux roues trouèrent le sol de la rue principale en faisant voler la neige en tous sens, suivies de deux longs bras sur lesquels elles étaient embranchées, puis de rien moins qu'un… carrosse ! Du moins dans la forme qu'il reprenait à présent. Aussitôt, par esprit de collusion et aucunement par facilité scénaristique, Archibald s'exclama.
" Quoi ? Les conquérants de la lumière viennent me chercher, mais c'est trop de bonheur, ça ! Oh, mais c'est Blindair, on dirait, encore mieux ! Encore un peu et j'aurais droit aux Maîtres de l'Univers ! Vous ne connaîtriez pas Skeletor ? " demanda-t-il effrontément au Père Noël, qui ne l'entendit même pas, sidéré qu'il était par le spectacle de cette intrusion encore plus étrange que la précédente. Décidément, il y avait encore beaucoup à faire pour ramener la justice et le calme dans cette ville, old boy… En tous les cas, le jeune homme se disait qu'effectivement, il aurait bien besoin de ce bon vieux Gillian, magicien très doué capable de faire apparaître en suspension le chiffre 1 en paillettes en se léchant le doigt, et la petite Flora, surtout son gros poisson volant. Enfin, avec lui, peut-être aurait-il pu s'échapper de cette situation de fou…

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Honnêtement j'ai ri !! Si, si, j'ai ri aux éclats à certains passages... Notamment ce cour magistral sorti de nul part !

Superbe narration, aussi flegmatique que le personnage lui-même. J'adore même le concept de base du caractère d'Archiblad !

Il y a un petit côté guide du routard galactique dans la série de périphrases et métaphores consécutives. Sans compter que la plupart sont extrèmement bien vues.

Et quelle liberté, quelle facilité on sent dans l'écriture... quelque chose de jouissif, vraiment !

Un seul petit regret, pourquoi le personnage n'est-il pas de notre belle vieille France ? Une petite attirance du côté de Fabrice Colin aussi ? Parce que c'est vrai que ça a un petit côté exotique, mais en même temps, là ça aurait été vraiment du jamais vu ! :)

Bref : hilarant et efficace !!
LA SUITE ! ;)

Eolle, le 18/11/2001