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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 11/01/2002

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Où l'on apprend que quel que soit l'endroit où l'on se trouve, il fait froid dans le Grand Nord, et où Archibald se brûle les doigts en voyant rouge.

Chapitre 06 > Chapitre 07 [PDF] > Chapitre 08

a Belle au Bois Dormant était d'une humeur massacrante, ce qui revenait à dire qu'elle n'avait pas changé d'état d'esprit depuis son réveil. Et pourtant, elle n'avait pas même eu le temps de poser le pied gauche en premier sur le parquet… Elle était là, tapant justement du pied dans sa robe de mousseline éclaboussée de neige fondue, juste devant Archibald, lui-même avachi contre le traîneau.
" Vous voyez ce que vous avez fait ? Vous êtes fier de vous, je présume ? Non seulement, je me fais enlever par un inconnu, mais celui-ci ne sait même pas pourquoi il a fait ça, ni où il peut bien me conduire ! Et c'est un voleur par-dessus le marché !
- Si tu acceptais de te taire un peu, je crois que cela m'aiderait à me concentrer, merci de ta compréhension, répliqua le jeune homme d'un ton monocorde.
- Vous concentrer ? C'est comme cela que vous nommez le fait de rester assis dans la neige depuis deux heures, sans rien dire, la tête entre les mains ?
- Pour tout te dire, j'ai un moment espéré que le froid me congèlerait et me préserverait de tes cris, que je connaisse finalement le même sort que toi en m'endormant… Mais bon, ton caractère est tel que même le blizzard n'y a pas réussi. C'est à se demander comment tu as pu te laisser endormir…
- Cela ne vous regarde pas, comme tout ce qui se rapporte à moi d'ailleurs ! Et vous seriez bien aimable de cesser de me tutoyer, je n'ai pas le souvenir de vous avoir donné la permission !
- Je vous ai bien demandé de cesser de m'insulter à tout bout de champ, je ne crois pas que vous ayez cessé ne serait-ce qu'une minute ! Alors, tu vois, tu peux toujours courir ! "
La princesse le toisa de toute sa hauteur, ce qui était bien peu dire, pour quelqu'un qui n'atteignait même pas les 1m50…
" Si seulement vous n'aviez pas volé le traîneau du Père Noël, malheureux ! Nous n'en serions pas là ! Perdu au milieu de nulle part, dans le froid et la neige, tout ça parce que…
- Oh, ça va, ça va ! Ce n'est tout de même pas ma faute si nous avons fait une sortie de route. Je crois qu'il nous faudrait des rennes à sabots slick… Des Michelin… Ou au moins des Arrows, nota-t-il pensivement.
- Des rennes comment ? Qu'est-ce donc que ce charabia ? De quoi parlez-vous ? Vous n'êtes même pas d'ici, je présume ! Je le savais bien, un étranger, sans manières ! Et sans vocabulaire en plus ! Je vous préviens, si vous tentez quoi que ce soit contre moi…, laissa-t-elle sa phrase en suspens en soulevant ses jupons par la même occasion pour ne pas les salir un peu plus.
- Je commence à comprendre pourquoi certains ont voulu te faire dormir pour l'éternité, répliqua Archibald d'un ton évocateur. C'est pas permis d'être aussi insupportable ", bougonna-t-il entre ses dents serrées.
Tout avait été bien plus limpide tant que le traîneau avait voyagé dans les airs. Le froid était à peine plus mordant que ce qu'ils connaissaient maintenant, et le vent aidant, les plaintes sans fin de la Belle au Bois Dormant avaient été la plupart du temps étouffées, emportées par une brise plus que… vivifiante. De plus, c'était joli, de surplomber les régions que l'on traversait. Certaines vues avaient rappelé au jeune homme des photos-satellites, le vertige et l'envie de rendre en plus… Le mal au cœur n'était pas obligatoire lorsqu'on les contemplait seulement depuis… un livre, et non pas à cinq cents pieds d'altitude…
Les rennes, quant à eux, ne connaissaient pas ce genre de tracas visiblement. Ils avaient adopté une cadence qui semblait réglée en eux comme le plus précis des coucous suisses. A noter qu'ils n'avaient croisé aucun coucou de quelque nationalité que ce soit en vol… Et l'attelage s'était élevé dans les cieux sans la moindre difficulté. Le jeune homme avait eu un peu peur qu'ils n'y parviennent pas, étant donné le sac volumineux qui se trouvait à l'arrière du traîneau, sous une bâche qu'il n'avait pas remarquée de prime abord. Sans doute tous les jouets que le Père Noël avait à distribuer. Etait-ce le même que celui censé habiter son monde ? Est-ce qu'ils étaient deux ? Existait-il une infinité de Père Noël ? Que d'interrogations existentielles… Archibald s'était rapidement posé la question suivante : quoi faire maintenant ? Ils avaient laissé le, ou quoi qu'il en soit, ce Père Noël derrière eux. Ils avaient vogué durant des heures, il n'aurait su dire combien, ni à quelle vitesse, mais suffisamment rapidement pour passer d'une région enneigée, la Forêt des Rêves Multicolores, à une contrée froide toute l'année, le changement était des plus perceptibles. Mais où pouvait-il bien se trouver exactement ? Qu'allait-il faire de la Belle au Bois Dormant ?
Le jeune homme était toujours pensif. Avachi, mais pensif. Il tenait à la distinction, pour son amour propre. Il n'était même pas certain de pouvoir retrouver le chemin de la Faculté, ce qui paraissait pourtant la solution la plus logique et la moins risquée en fin de compte. Sacré Père Noël ! Il n'aurait pas pu se servir de chiens de traîneau ! Un chien savait rentrer chez lui s'il se perdait, tout le monde savait cela ! Et cela aurait été tellement plus simple s'il lui avait pris l'envie de s'arrêter réveillonner quelques minutes dans une maison ou deux et qu'il termine sa nuit légèrement éméché dirons-nous ! Pas de risque de prendre la mauvaise route. Mais non ! Il avait fallu que le bonhomme à la hotte choisisse des rennes ! Ceux-ci d'ailleurs avaient fini par lentement redescendre de leur course dans les cieux, leurs sabots frappant la brume teintée d'étoiles et inondée de la lumière de la Lune puis empruntant visiblement une vague d'écume céleste qui s'entortillait au sommet des arbres, puis descendait encore jusqu'à toucher le sentier le plus proche.
C'était ainsi qu'Archibald avait passé les premières heures du jour, noyé dans le brouillard, à invectiver un attelage qui n'avançait plus qu'au pas, et encore… Mais peut-être… Peut-être que les rennes eux aussi connaissaient le chemin de la demeure du Père Noël ? Oui ! Après tout, ils devaient faire un parcours identique depuis des années et des années, et s'ils avaient un minimum de jugeote dans leurs caboches cornues… Peut-être étaient-ils même en train de les ramener chez leur maître ? De là… Evidemment, cela n'était pas forcément une destination à choisir… Après tout, il n'avait rien moins que dérober le traîneau du maître des lieux. Mais c'était toujours mieux que d'errer sous la neige jusqu'à la mort… Le jeune homme se redressa lentement, secoua les flocons qui commençaient à le faire ressembler à un sapin, et se pencha à l'intérieur du traîneau, là où il s'était tenu assis tout au long de leur périple.
" Ah, enfin, vous avez décidé de faire quelque chose ! le tança aussitôt la princesse.
- Parce que ça t'intéresse ? Je m'attendais à ce que tu essaies de partir depuis notre arrêt forcé au stand.
- Décidément, vous vous plaisez à parler comme un sauvage ! Et où serais-je allé pour commencer ? Je préfère encore rester avec vous jusqu'à ce que l'on croise quelqu'un à qui vous dénoncer…
- Charmant…
- Oh, le Prince Charmant a sans doute plus de tenue que vous, c'est certain ! Qu'il est dommage qu'il ne soit pas là…, soupira la Belle au Bois Dormant, les larmes aux yeux.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire ! Et ne parle pas de malheur, par pitié ! Ah, si seulement mes élèves, eux, étaient là… J'aurais pu invoquer que je les emmenais en classe de neige au moins… Mais c'est loupé… "
Si seulement, oui… Il avait pu s'entretenir avec Loup de la façon dont celui-ci avait obtenu ses platines et tout son matériel ! Il y avait d'autres passages entre son monde et celui-ci ! Un seul, il aurait suffi qu'il en connaisse un seul à part celui par lequel il était venu, qui lui avait disparu dès lors l'enchantement du Doyen terminé. Il aurait su alors où diriger le traîneau ! Il serait rentré chez lui, et en aurait fin avec toute cette histoire ! On aurait pris le traîneau pour une décoration de galerie marchande, les rennes auraient été conduits dans le zoo le plus proche, et la princesse aurait, elle rallié l'hôpital psychiatrique le plus proche pour y passer le restant de ses jours, ce qui était une peine trop douce à son goût. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes ainsi, une évidence !
Tandis que pour le moment, le froid commençait à être véritablement des plus piquants. Archibald le sentait bien en farfouillant dans le traîneau, ses doigts étaient tout engourdis, ses oreilles rouges et douloureuses, ses sourcils couverts de givre… Mais la froidure ne se manifestait pas qu'au niveau du visage, il n'y avait qu'à se tourner vers ses pieds enfouis sous la neige, et ses chaussures complètement détrempées par l'humidité glacée. Plusieurs fois, il se surprit à frissonner. Il lui vint à l'esprit que la Belle au Bois Dormant tentait peut-être par sa colère et ses vociférations de lutter contre le froid, en tempêtant autant que possible. Un instant, celà lui fit même ressentir une pointe de compassion pour elle. Elle avait d'ailleurs parfois était presque touchante, s'étonnant de la présence d'un Edelweiss ou d'une marmotte… Jusqu'à ce qu'elle reprenne de plus belle ces vitupérations exclusivement à son égard, et qu'il se dise en définitive qu'elle n'avait pas été émouvante mais tout simplement bête à faire peur. Pour un peu, elle n'aurait pas été étonnée de croiser la vache Milka ! Certes, elle était célèbrissime, mais en ces contrées…
" Bon, je ne suis tout de même pas responsable du temps qu'il fait, alors, un peu de calme ! Et si les rennes sont en panne, je n'y suis pour rien non plus ! Je suis en train de chercher des couvertures, je te signale, et tu pourras en profiter aussi ! Alors, attends d'avoir chaud pour m'insulter, merci de ta compréhension ! "
En réalité, le jeune homme espérait bien le contraire. Que l'augmentation de sa température corporelle améliorerait son humeur… Incroyable, il avait beau tout retourner, il n'avait encore rien découvert d'intéressant ! C'était à croire que la tenue rouge si caractéristique du Père Noël devait lui être fournie par Damart, pour résister à tout ce froid ! En attendant… Peut-être dans les paquets cadeaux alors ? Archibald allait devoir se contorsionner dans tous les sens ! Et le temps qu'il fouille ce sac apparemment sans fond, il aurait gelé sur place… Enfin, il mit la main sur quelque chose pouvant présenter un certain intérêt, une boîte métallique dissimulée sous les sièges. En espérant qu'il ne s'agissait pas d'une caisse à outils, le jeune homme fit sauter la sécurité d'un claquement de doigts, mais l'ouvrit avec suspicion. Il avait déjà eu assez de surprises comme cela…
Il ouvrit néanmoins grand les yeux, tandis que la princesse s'approchait timidement pour voir ce qu'il avait bien pu trouver. La boîte présentait un écrin dans lequel reposait une sorte de… revolver… C'était bien la meilleure ! Faisant la moue, Archibald se demandait s'il pouvait s'agir d'un pistolet d'alarme, équipé de fusées de détresses, comme en emporte tout explorateur solitaire ou grand navigateur… Quelqu'un comme le Père Noël avait-il réellement besoin de quelque chose comme cela ? A moins que cela ne confirme sa supposition de tout à l'heure comme quoi il pouvait se permettre de finir saoul les nuits de réveillon. Finalement, inutile les chiens : il lui suffisait de tirer une fusée de détresse, et ses gens s'empressaient de venir le chercher ! C'était tout de même fortement tiré par les cheveux - qu'il avait déjà grisonnants à cause de la neige - le jeune homme en était bien conscient. De plus, ses derniers efforts ne lui avaient pas permis de trouver une quelconque fusée, ni même un pétard usagé.
" Vous sauriez de quoi il s'agit, par hasard ? leva-t-il les yeux vers la Belle au Bois Dormant.
- Ah, on me vouvoie, lorsqu'on sent qu'on pourrait en avoir besoin ! se récria-t-elle avec un petit air de triomphe.
- Oui ou non ? la pressa sèchement Archibald, sans l'écouter.
- Eh bien… Non, renâcla-t-elle à admettre en se soufflant dans les mains, autant pour se réchauffer que pour étouffer sa réponse.
- Bon, je vais bien y arriver tout seul, ça ne serait pas la première fois… Voyons, voyons… "
A dire vrai, cette arme ressemblait beaucoup à un Python 357 Magnum. Non, pas les glaces pour les gourmands, ou le sémillant détective à moustache et chemise hawaïenne pour les fans de séries télé. Mais un gros calibre pour autant que le jeune homme se souvenait des Dirty Harry, en grand amateur de Clint Eastwood. Il y avait bel et bien un barillet, et tout ce qui faisait d'un revolver un revolver… Exceptées les balles… Ce fut alors qu'il nota une mention gravée sur la crosse en caractères pour le moins illisibles, n'était-ce qu'à cause de la langue inconnue d'Archibald.
" Est-ce que vous sauriez ce qu'il y a d'écrit là en tous cas ? interrogea-t-il une nouvelle fois la Belle, qui poussée plus par orgueil que par l'envie de rendre service se pencha prestement.
- Oui…, déclara-t-elle vaniteusement après une poignée de secondes pendant lesquelles le jeune homme crut que ses mains sans gants, ni moufles, ni au pire, une bonne paire de chaussettes, allaient tout simplement se détacher. Cela signifie…C'est une consigne… A n'employer que chargée de neige de qualité supérieure.
- Comment ça ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Ah, ah, à votre tour de ne pas comprendre ! le nargua la princesse. Ce n'est pas ma faute si cela ne vous convient pas, je ne fais que traduire pour le simple d'esprit que vous êtes ! "
Le jeune homme se dit alors levant les yeux au ciel que la Belle au Bois Dormant et le Prince Charmant aurait effectivement fait un très beau couple étant donné leur caractère respectif… Toujours était-il qu'il se trouvait donc maintenant en possession d'une arme des plus étranges… Fallait-il vraiment comprendre qu'elle tirait des boules de neige comme projectiles, ou des balles ? Voilà qui serait fort cocasse, n'était-il pas ! Mais cela pourrait toujours être utile, haussa-t-il les épaules… Que le Père Noël soit ou non de retour en son domaine, la nouvelle du vol était fatalement connue. Et Archibald ne perdrait rien à se défendre à coups de boule de neige…
" Pas de quoi y avoir mort d'homme ! " se gaussa-t-il en bourrant prestement le barillet de neige fraîche, accroupi le long du traîneau.
Tassant le tout, il tendit le bras devant lui, revolver pointé sur un tronc d'arbre à trois pas de là, visant au mieux dans le prolongement, un œil fermé. Le cliquetis de la détente… Un battement de cœur plus tard lui répondit un immense et déchirant craquement qui ébranla la cible de la cime aux racines… Encore deux autres, et le sapin s'abattait de toute sa hauteur en travers du sentier, soulevant une véritable bise. Cela lui arrivait très rarement, mais pour une fois, le jeune homme était complètement estomaqué, la bouche grande ouverte. Il avait à peine eu le temps de distinguer la neige pilée jaillir du canon de l'arme que déjà elle frappait de plein fouet le tronc de l'arbre ! Et de quelle manière ! Cependant, la princesse ne partageait pas le même état de stupéfaction.
" Ma robe ! Ma précieuse robe ! Moi qui avait pris tant soin de la protéger de vos facéties ! Elle est complètement irrécupérable maintenant ! Vous êtes fier de vous, je présume ! Et comment allons-nous faire à présent ! La route est bloquée ! Et tout ça par votre faute, encore !
-Tais-toi ! la coupa-t-il, impérieux.
- Mufle ! Vous n'avez rien du tout à m'interdire, et…
- Veuillez-vous taire, princesse ! reprit-il plus fort. Nous ne sommes pas seuls… "
De l'autre côté du sapin, révélé dans sa chute, ils étaient apparus… Les bonhommes de neige du Père Noël ! Ils avaient finalement retrouvé la trace des fuyards. Neuf Bonhommes. La carotte tremblante de colère vengeresse, ils tirèrent avec une harmonie parfaite leur balai planté jusqu'ici dans ce qui leur servait de corps. Puis ils se mirent à avancer pesamment dans la direction d'Archibald et de la Belle au Bois Dormant en s'écartant lentement les uns des autres pour contourner le sapin, leurs pieds se fondant dans la couche de neige environnante.
" Bien, écoutez, messieurs Sorbet, Cassate, Mr Freeze, et les autres, je n'ai rien contre vous ! les interpella le jeune homme, se mettant à nouveau en joue sans même savoir quel effet pourrait avoir une telle arme contre eux. Prenez-le votre traîneau ! Mais laissez-nous partir, euh, vivants !
- Mais non, je ne veux pas rester avec vous ! " le contredit la princesse.
Pour unique réponse, une carotte quitta la face de cristal de l'un des gardes du corps du Père Noël et vint se ficher aux pieds d'Archibald, disparaissant quasiment tant sa vitesse avait été grande. Le jeune homme déglutit péniblement en se disant qu'il aurait pu se retrouver la rate perforée, comme cela arrivait parfois à ceux qui jouaient trop avec des légumes dans d'autres domaines plus… spécieux.
" Hum… Je suis désolé… Mais je n'ai pas emporté mon épluche-légumes avec moi, vous m'en voyez fort marri ", s'écouta-t-il répondre tout de même, visant tour à tour chaque bonhomme de neige.
Il se tourna un instant vers la Belle à qui avait échappé un cri de surprise.
" Vous êtes contente ? C'est ça que vous voulez ? Vous êtes sûre de préférer les suivre ? "
Archibald se dit qu'ils craignaient certainement le feu en tous les cas, et évidemment, il n'avait même pas un briquet, il n'en avait jamais eu de toute façon. Et pas le temps de s'improviser homme de Cro-Magnon pour allumer une torche ! Ni une, ni deux, ni quatre cent quatre-vingt-huit, il bondit en direction des rennes, les détacha de leurs traits et harnais, et les poussa en avant avec forces cris et tapes sur la croupe, tentant d'imiter au mieux les manières de la princesse.
" Allez, allez, je vous rends votre liberté ! Retournez à la Nature, c'est l'appel de la forêt ! " brama-t-il.
Le jeune homme n'en retint qu'un, sur lequel il assit la Belle au Bois Dormant sans lui demander son avis, pendant que les rennes s'éparpillaient de tous côtés, entravant soudainement la progression irrésistible des bonhommes de neige.
" Vous êtes abominable !
- Merci beaucoup, mais ce sont plutôt eux, les abominables bonhommes de neige… Bon, il n'est plus temps pour les jeux de mots ! constata Archibald devant le regard soudain vitreux de la princesse, hermétique à ses bons mots. J'ai été ravi d'être en votre compagnie, mais maintenant, je crois qu'il vaut mieux nous séparer ! Je ne pense pas qu'ils en aient vraiment après vous, profitez-en pour aller où bon vous semblera.
- Mais… Et vous ? finit-elle tout de même par s'enquérir, avec un soupçon de compassion.
- Moi ? Oh, je vais faire un peu de trekking. Et puis, j'ai atteint mon objectif, vous réveiller, c'est tout ce qui importait après tout ! " conclut-il sur un clin d'œil appuyé.
Archibald ne s'attarda pas sur la vision de la princesse qui s'en allait tant bien que mal à califourchon sur un renne… Une salve de carottes le manqua de peu, et il bondit par-dessus le traîneau abandonné en jurant, se rétablit dans les buissons, et se mit à courir dans le sous-bois. Il était bien avancé maintenant, quelle débandade ! Il vit les Neuf Bonhommes changer d'optique et tous partir à sa poursuite, leur avancée toutefois entravée par les arbres. Il avait au moins bien fait de passer par la forêt. Peut-être qu'en perdant une motte de neige de-ci, de là, en éraflant un tronc d'arbre rugueux ou en percutant un rocher, ils épuiseraient la masse de neige qui les constituait, du moins assez pour qu'ils abandonnent la traque. Etre traqué par des bonhommes de neige, secoua-t-il la tête…
Ce qui ne l'empêchait pas de demeurer arme au poing, prêt à faire… feu… Ou plutôt… glace, en l'occurrence. Certaines expressions toutes faites étaient vraiment d'une stupidité ! Elles n'envisageaient pas des cas pareils, bien entendu, et l'on était trahi par les mystères de la langue, en plus de tout le reste ! Tout ce que le jeune homme avait pu emporter en plus du revolver, c'était un étui à violon dont il avait laissé l'instrument l'occupant dans le traîneau. En réalité, il avait espéré y découvrir une mitraillette, comme dans les films de gangsters, mais malheureusement, il n'y avait qu'un violon. Ne lui en tenez pas rigueur, lecteurs. Il est évident que personne n'offrirait une mitraillette à Noël à ses enfants, surtout en Terre de Féerie. Mais Archibald n'était pas tout à fait dans son état normal dans ces circonstances.
Il les entendait derrière lui. Quelle horreur ! Allait-il être condamné à jouer au trappeur du Grand Nord pourchassé par les méchants exploitants voulant lui reprendre sa concession minière ? En tous les cas, l'orée du bosquet était là. Encore quelques toutes petites minutes, et il serait à découvert, offrant son dos aux carottes prêtes à le transpercer. Quelle fin pitoyable… Tout à coup, le jeune homme crut distinguer une vaste étendue de poudreuse étincelante là-bas, devant lui. Oui ! Et elle descendait en pente douce à l'angle s'accentuant ! Une idée lui traversa l'esprit. Tout en courant à perdre haleine à travers les arbres en faisant tout pour ne pas déraper sur les flaques de glace ou les tapis de feuilles givrées, plissant les yeux dans le froid qui lui balayait le visage de son souffle glacé, Archibald se mit à observer plus attentivement les arbres environnants, à la recherche de...
Là, voilà ! Accélérant encore sur les derniers mètres, il arracha sans s'arrêter un énorme morceau de liège qui courait sur l'écorce d'un sapin, y découpa grossièrement quelques lambeaux qu'il jugeait superflus d'une main, voire même avec les dents, il faut l'avouer, lui donnant la forme voulue… Longue de un mètre environ, plus large vers l'avant que vers un arrière qui allait en se recourbant, le jeune homme venait de se créer une planche de snowboard à moindre frais. Il se précipita hors de la forêt, enfin libre de courir à pleine vitesse, fit quelques pas crissants dans la neige, jeta cette planche improvisée devant lui à la manière d'une boule de bowling, et la rattrapa en y sautant à pieds joints au moment où elle glissait sur un petit monticule de glace.
" Pas besoin de me demander si je suis goofy ou regular là-dessus ! " se dit-il pour lui-même en se stabilisant du mieux qu'il en était capable, les bras en croix, et se donnant de l'élan en poussant du pied droit, l'étui à violon en bandoulière après y avoir jeté dedans son revolver.
Archibald ne put s'empêcher de ricaner en se félicitant intérieurement de son esprit d'improvisation, et ce bien que la brise hurlante lui étirait les traits du visage, lui donnant une expression qui était tout sauf triomphante… Mais il ne s'était pas trompé. La pente l'entraînait, suffisamment abrupte pour qu'il ne s'enfonce pas dans la poudreuse, qui s'envolait d'ailleurs dans son sillage. Pour le moment, le jeune homme ne se permettait aucune facétie, descendant en ligne droite afin de mettre le plus de distance possible entre lui et les bonhommes de neige. Imposant à son cou une rotation presque fatale s'il avait voulu éviter un torticolis, son cœur battit un peu moins vite que durant les dernières minutes en ne distinguant les Neuf qu'en haut de la pente. Ils n'avaient pas entamé la poursuite… Peut-être allaient-ils donc abandonner ?
Archibald reporta son attention vers l'avant, slalomant entre les séquoias géants qui se dressaient maintenant sur la piste improvisée. S'apprêtait-il à entrer à nouveau dans un secteur boisé ? Si c'était le cas, il vaudrait mieux qu'il abandonne rapidement son moyen de transport actuel, s'il ne voulait pas terminer incrusté dans un tronc d'arbre, pour n'avoir pas su maîtriser sa vitesse, qui avait tendance à suivre une croissance exponentielle, semblable à celle de ses sueurs froides. Pour autant, il n'avait pas à se plaindre de sa situation. Sa planche demeurait sans problème sous son contrôle, ses pieds bien calés dans les anfractuosités du liège, fondant de plus en plus vite selon une empreinte sinueuse de plus en plus marquée. Ch, ch, ch, faisant la planche ! Un nouveau coup d'œil en arrière… Plus de bonhommes de neige ! Il n'était plus tout là haut sur la crète. Mais… Quels étaient donc ces neufs gigantesques boules de glace qui s'étaient mises à rouler dans sa direction ! Décidément, il ne fallait vendre la peau de l'ours - polaire bien entendu - avant de l'avoir tué.
Les gardes du corps du Père Noël et de ses biens étaient plein de surprises ! Roulant en déclenchant un vacarme tonitruant sur leur passage, ils avaient déjà réussi à réduire de moitié la distance les séparant du jeune homme. Et ils grossissaient à vue d'œil. Pas seulement parce qu'ils se rapprochaient, mais bien dans le sens premier du terme, parce qu'ils entraînaient avec eux toujours plus de neige sur leur passage, qui s'amalgamait à leur masse déjà imposante. Contraint de surveiller leur progression, Archibald perdait en concentration, manquant à deux reprises de rater un virage qu'il avait pris finalement à moitié couché sur sa planche, dans un équilibre des plus précaires. Il ne pourrait pas continuer ainsi bien longtemps, il s'en rendait bien compte. Les bonhommes de neige devenus boules provoquaient des grondements de plus en plus puissants, projetant des gerbes de glace autour d'eux avec une efficacité supérieure à une cohorte de canons à neige, entrecroisaient leurs trajectoires comme autant de billes de flipper, mais sans jamais se percuter les uns les autres, malheureusement pour le jeune homme !
Il avait toutefois retrouvé un peu d'assurance - tout en regrettant de ne pas en avoir souscrit une " vie " - puisqu'il n'y avait à nouveau plus d'arbre pour le gêner et l'obliger à multiplier les manœuvres périlleuses. La piste qui s'ouvrait devant lui était un parfait champ de neige fraîche, sur plus d'une centaine de mètres de largeur. A l'horizon, une chaîne de montagne dont les sommets se perdaient dans les nuages obscurcissait tout à coup sa vue. Mais plus près de lui, un énorme rocher émergeait de cette mer de poudreuse, massif et imposant. Si seulement Archibald pouvait… Il fallait mettre un terme à ce parcours free-ride, que lui-même se tienne front-side ou pas ! Les boules de neige tueuses étaient en train de se regrouper, leur dévalement effréné les amenant tout près du jeune homme, suspendu au bon vouloir de son morceau de liège dont les chuintements étaient désormais inaudibles, alors que les bonhommes de neige ainsi transformés et réunis en un front commun prenaient des allures d'avalanche en route pour tout embarquer sur son passage, ce qu'ils n'avaient pas fait jusqu'ici, sans doute à cause des arbres qui les avaient contraints eux aussi à faire des détours.
Archibald décida de tenter le tout pour le tout. Contrairement à ce que l'on pourrait décemment imaginer chers lecteurs, il n'était pas même tendu, ni même inquiet. Au contraire, sa nonchalance coutumière était plus que jamais présente en cet instant, et il pouvait s'en féliciter. Ses vacances dans les Alpes suisses qui l'avaient tant fait râler à devoir se lever tous les jours de bonne heure pour être sûr de profiter de son forfait mais subir les remarques désobligeantes de profs qui n'avaient rien pour eux sinon leur sourire et leurs tenues tout aussi flashy allaient en fin de compte peut-être être utiles à quelque chose… Le jeune homme inclina sa course droit sur le rocher. Plus besoin de jeter un œil en arrière, il sentit dans les vibrations du sol et le souffle qui lui chatouillait la nuque fort désagréablement que les bonhommes de neige ne le lâchaient pas d'un pouce. Il faudrait être précis… Le mur de pierre se rapprochait dangereusement, la patine de la pierre était bien visible, de même que son aspect inaltérable. Un vrai roc, c'était le cas de le dire !
Archibald se baissa, pliant les genoux, sentit sa planche ralentir sérieusement en réponse, ce qui n'était pas pour le rassurer… Le rocher était à moins de dix mètres maintenant. Il attrapa la planche, se cramponnant au liège. Et… C'était parti ! Impulsion… Au prix d'un coup de rein qui transforma ses vertèbres en un meccano de pièces détachées, emporté par son élan, le jeune homme s'éleva dans les airs tout en profitant de la rampe de lancement proposé par le rocher ! Mais encore fallait-il passer de l'autre côté sans encombre.
" C'est le moment de passer à la pratique ! Ah, mauvais ce Half-piiiiiiipe ! " s'écria-t-il d'une voix plus aiguë qu'il ne l'aurait souhaitée, bien qu'il fusse sans témoin.
Et dans une envolée digne des meilleures vidéos de ESPN, Archibald partit dans une figure en rotation de 1080°, de quoi vous retourner l'estomac, suivi d'un back flip, et, avant qu'il ne redescende trop bas, un Rodeo flip, de quoi réaliser une combinaison mortelle qui lui aurait valu les notes maximales en la discipline. On pourrait également dire que le jeune homme avait fait n'importe quoi pour éviter de chuter lourdement et de perdre sa planche, s'agitant dans tous les sens en se retenant de hurler tandis que le sol se faisait plus proche à chaque seconde, mais cela aurait été médisant, bien sûr… La seule chose qu'il ne réussit pas cependant fut sa réception. Comme il le craignait, il s'affala de tout son long dans la neige, sa tête disparaissant hors de vue dans la peuf, ses jambes s'agitant frénétiquement et sa planche un peu plus loin en contrebas.
" Ah ! s'exclama-t-il en surgissant la bouche grande ouverte encore pleine de neige.
Ce ne fut que pour en recevoir encore une pleine pelletée en pleine face. Dans un grondement étourdissant, ses neuf poursuivants venaient de s'abîmer contre le rocher, le percutant les uns après les autres, chaque impact salué par d'immenses jets de neige qui donnaient l'impression vu de derrière qu'un volcan de glace venait de naître.
" Et voilà, c'est ça de conduire sans regarder la route ! les railla Archibald en expulsant toute la tension qu'il avait retenue jusqu'alors dans un grand cri qui lui vida les poumons. Sans maîtrise, la puissance n'est rien ! Oh, une chose à noter, se tapa-t-il le front. Demander un sponsoring à Quicksilver pour la saison prochaine ", dit-il le plus sérieusement du monde.
Que le jeune homme n'ait toujours pas acquis le sens des réalités et priorités n'était pas si grave, du moins, pour lui : la menace des bonhommes de neige était bel et bien écartée.

De longues heures de marche lui plombèrent ce qui lui restait de chaussures, si tant était qu'il était toujours permis d'appeler ainsi ce qu'il avait aux pieds. La nuit tomba encore, mais Archibald préféra ne pas s'arrêter, et persévérer, laissant des traces bien visibles derrière lui. Mais il était totalement hors de question qu'il s'amuse à brouiller les pistes en marchant à-reculons ou en balayant derrière lui à mesure comme il l'avait lu dans tant de romans. De toute manière, les héros traqués finissaient toujours par se faire rattraper d'une façon ou d'une autre, alors autant faciliter une éventuelle confrontation supplémentaire. Il n'avait plus grand chose à y perdre, haussa-t-il une nouvelle fois les épaules, les mains dans les poches. S'il n'avait eu peur que ses lèvres demeurent gelées la bouche en cœur, il aurait même siffloté certainement.
Au point du jour, il parvint enfin, après avoir tenté tant bien que mal de retrouver la direction dans laquelle les conduisaient les rennes avant de s'arrêter, à l'entrée d'un vaste domaine, perché au sommet d'une petite butte. Il avait tout d'abord cru qu'il s'agissait d'une énorme colline, quand bien même la région qu'il traversait était aussi plate qu'une pizza aux quatre fromages. Mais non… Elle était couronnée d'un immense dôme de glace, que la neige avait en partie recouvert, un igloo gigantesque. A vue d'œil, il y avait de quoi contenir un village, au bas mot. Ne sachant quelle autre option choisir, le jeune homme s'avança sur le sentier serpentant jusqu'à l'entrée, grande ouverte, et dépourvue de la moindre présence. Ce fut alors qu'il distingua un écriteau décrépit sur lequel avait été écrit en lettres rouge vif et liserés dorés, Ici, domaine de Santa Claus. Il était arrivé sur les terres du Père Noël !

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Honnêtement j'ai ri !! Si, si, j'ai ri aux éclats à certains passages... Notamment ce cour magistral sorti de nul part !

Superbe narration, aussi flegmatique que le personnage lui-même. J'adore même le concept de base du caractère d'Archiblad !

Il y a un petit côté guide du routard galactique dans la série de périphrases et métaphores consécutives. Sans compter que la plupart sont extrèmement bien vues.

Et quelle liberté, quelle facilité on sent dans l'écriture... quelque chose de jouissif, vraiment !

Un seul petit regret, pourquoi le personnage n'est-il pas de notre belle vieille France ? Une petite attirance du côté de Fabrice Colin aussi ? Parce que c'est vrai que ça a un petit côté exotique, mais en même temps, là ça aurait été vraiment du jamais vu ! :)

Bref : hilarant et efficace !!
LA SUITE ! ;)

Eolle, le 18/11/2001