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a
Belle au Bois Dormant était
d'une humeur massacrante, ce qui revenait
à dire qu'elle n'avait pas
changé d'état d'esprit
depuis son réveil. Et pourtant,
elle n'avait pas même eu le
temps de poser le pied gauche en premier
sur le parquet
Elle était
là, tapant justement du pied
dans sa robe de mousseline éclaboussée
de neige fondue, juste devant Archibald,
lui-même avachi contre le traîneau.
" Vous voyez ce que vous avez
fait ? Vous êtes fier de vous,
je présume ? Non seulement,
je me fais enlever par un inconnu,
mais celui-ci ne sait même pas
pourquoi il a fait ça, ni où
il peut bien me conduire ! Et c'est
un voleur par-dessus le marché
!
- Si tu acceptais de te taire un peu,
je crois que cela m'aiderait à
me concentrer, merci de ta compréhension,
répliqua le jeune homme d'un
ton monocorde.
- Vous concentrer ? C'est comme cela
que vous nommez le fait de rester
assis dans la neige depuis deux heures,
sans rien dire, la tête entre
les mains ?
- Pour tout te dire, j'ai un moment
espéré que le froid
me congèlerait et me préserverait
de tes cris, que je connaisse finalement
le même sort que toi en m'endormant
Mais bon, ton caractère est
tel que même le blizzard n'y
a pas réussi. C'est à
se demander comment tu as pu te laisser
endormir
- Cela ne vous regarde pas, comme
tout ce qui se rapporte à moi
d'ailleurs ! Et vous seriez bien aimable
de cesser de me tutoyer, je n'ai pas
le souvenir de vous avoir donné
la permission !
- Je vous ai bien demandé
de cesser de m'insulter à tout
bout de champ, je ne crois pas que
vous ayez cessé ne serait-ce
qu'une minute ! Alors, tu vois,
tu peux toujours courir ! "
La princesse le toisa de toute sa
hauteur, ce qui était bien
peu dire, pour quelqu'un qui n'atteignait
même pas les 1m50
" Si seulement vous n'aviez pas
volé le traîneau du Père
Noël, malheureux ! Nous n'en
serions pas là ! Perdu au milieu
de nulle part, dans le froid et la
neige, tout ça parce que
- Oh, ça va, ça va !
Ce n'est tout de même pas ma
faute si nous avons fait une sortie
de route. Je crois qu'il nous faudrait
des rennes à sabots slick
Des Michelin
Ou au moins des
Arrows, nota-t-il pensivement.
- Des rennes comment ? Qu'est-ce donc
que ce charabia ? De quoi parlez-vous
? Vous n'êtes même pas
d'ici, je présume ! Je le savais
bien, un étranger, sans manières
! Et sans vocabulaire en plus ! Je
vous préviens, si vous tentez
quoi que ce soit contre moi
,
laissa-t-elle sa phrase en suspens
en soulevant ses jupons par la même
occasion pour ne pas les salir un
peu plus.
- Je commence à comprendre
pourquoi certains ont voulu te faire
dormir pour l'éternité,
répliqua Archibald d'un ton
évocateur. C'est pas permis
d'être aussi insupportable ",
bougonna-t-il entre ses dents serrées.
Tout avait été bien
plus limpide tant que le traîneau
avait voyagé dans les airs.
Le froid était à peine
plus mordant que ce qu'ils connaissaient
maintenant, et le vent aidant, les
plaintes sans fin de la Belle au Bois
Dormant avaient été
la plupart du temps étouffées,
emportées par une brise plus
que
vivifiante. De plus, c'était
joli, de surplomber les régions
que l'on traversait. Certaines vues
avaient rappelé au jeune homme
des photos-satellites, le vertige
et l'envie de rendre en plus
Le mal au cur n'était
pas obligatoire lorsqu'on les contemplait
seulement depuis
un livre, et
non pas à cinq cents pieds
d'altitude
Les rennes, quant à eux, ne
connaissaient pas ce genre de tracas
visiblement. Ils avaient adopté
une cadence qui semblait réglée
en eux comme le plus précis
des coucous suisses. A noter qu'ils
n'avaient croisé aucun coucou
de quelque nationalité que
ce soit en vol
Et l'attelage
s'était élevé
dans les cieux sans la moindre difficulté.
Le jeune homme avait eu un peu peur
qu'ils n'y parviennent pas, étant
donné le sac volumineux qui
se trouvait à l'arrière
du traîneau, sous une bâche
qu'il n'avait pas remarquée
de prime abord. Sans doute tous les
jouets que le Père Noël
avait à distribuer. Etait-ce
le même que celui censé
habiter son monde ? Est-ce qu'ils
étaient deux ? Existait-il
une infinité de Père
Noël ? Que d'interrogations existentielles
Archibald s'était rapidement
posé la question suivante :
quoi faire maintenant ? Ils avaient
laissé le, ou quoi qu'il en
soit, ce Père Noël
derrière eux. Ils avaient vogué
durant des heures, il n'aurait su
dire combien, ni à quelle vitesse,
mais suffisamment rapidement pour
passer d'une région enneigée,
la Forêt des Rêves Multicolores,
à une contrée froide
toute l'année, le changement
était des plus perceptibles.
Mais où pouvait-il bien se
trouver exactement ? Qu'allait-il
faire de la Belle au Bois Dormant
?
Le jeune homme était toujours
pensif. Avachi, mais pensif. Il tenait
à la distinction, pour son
amour propre. Il n'était même
pas certain de pouvoir retrouver le
chemin de la Faculté, ce qui
paraissait pourtant la solution la
plus logique et la moins risquée
en fin de compte. Sacré Père
Noël ! Il n'aurait pas pu
se servir de chiens de traîneau
! Un chien savait rentrer chez lui
s'il se perdait, tout le monde savait
cela ! Et cela aurait été
tellement plus simple s'il lui avait
pris l'envie de s'arrêter réveillonner
quelques minutes dans une maison ou
deux et qu'il termine sa nuit légèrement
éméché dirons-nous
! Pas de risque de prendre
la mauvaise route. Mais non ! Il avait
fallu que le bonhomme à la
hotte choisisse des rennes ! Ceux-ci
d'ailleurs avaient fini par lentement
redescendre de leur course dans les
cieux, leurs sabots frappant la brume
teintée d'étoiles et
inondée de la lumière
de la Lune puis empruntant visiblement
une vague d'écume céleste
qui s'entortillait au sommet des arbres,
puis descendait encore jusqu'à
toucher le sentier le plus proche.
C'était ainsi qu'Archibald
avait passé les premières
heures du jour, noyé dans le
brouillard, à invectiver un
attelage qui n'avançait plus
qu'au pas, et encore
Mais peut-être
Peut-être que les rennes eux
aussi connaissaient le chemin de la
demeure du Père Noël ?
Oui ! Après tout, ils devaient
faire un parcours identique depuis
des années et des années,
et s'ils avaient un minimum de jugeote
dans leurs caboches cornues
Peut-être étaient-ils
même en train de les ramener
chez leur maître ? De là
Evidemment, cela n'était pas
forcément une destination à
choisir
Après tout, il
n'avait rien moins que dérober
le traîneau du maître
des lieux. Mais c'était toujours
mieux que d'errer sous la neige jusqu'à
la mort
Le jeune homme se redressa
lentement, secoua les flocons qui
commençaient à le faire
ressembler à un sapin, et se
pencha à l'intérieur
du traîneau, là où
il s'était tenu assis tout
au long de leur périple.
" Ah, enfin, vous avez décidé
de faire quelque chose ! le tança
aussitôt la princesse.
- Parce que ça t'intéresse
? Je m'attendais à ce que tu
essaies de partir depuis notre arrêt
forcé au stand.
- Décidément, vous vous
plaisez à parler comme un sauvage
! Et où serais-je allé
pour commencer ? Je préfère
encore rester avec vous jusqu'à
ce que l'on croise quelqu'un à
qui vous dénoncer
- Charmant
- Oh, le Prince Charmant a sans doute
plus de tenue que vous, c'est certain
! Qu'il est dommage qu'il ne soit
pas là
, soupira la Belle
au Bois Dormant, les larmes aux yeux.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire
! Et ne parle pas de malheur, par
pitié ! Ah, si seulement mes
élèves, eux, étaient
là
J'aurais pu invoquer
que je les emmenais en classe de neige
au moins
Mais c'est loupé
"
Si seulement, oui
Il avait pu
s'entretenir avec Loup de la façon
dont celui-ci avait obtenu ses platines
et tout son matériel ! Il y
avait d'autres passages entre son
monde et celui-ci ! Un seul, il aurait
suffi qu'il en connaisse un seul à
part celui par lequel il était
venu, qui lui avait disparu dès
lors l'enchantement du Doyen terminé.
Il aurait su alors où diriger
le traîneau ! Il serait rentré
chez lui, et en aurait fin avec toute
cette histoire ! On aurait pris le
traîneau pour une décoration
de galerie marchande, les rennes auraient
été conduits dans le
zoo le plus proche, et la princesse
aurait, elle rallié l'hôpital
psychiatrique le plus proche pour
y passer le restant de ses jours,
ce qui était une peine trop
douce à son goût. Tout
aurait été pour le mieux
dans le meilleur des mondes ainsi,
une évidence !
Tandis que pour le moment, le froid
commençait à être
véritablement des plus piquants.
Archibald le sentait bien en farfouillant
dans le traîneau, ses doigts
étaient tout engourdis, ses
oreilles rouges et douloureuses, ses
sourcils couverts de givre
Mais
la froidure ne se manifestait pas
qu'au niveau du visage, il n'y avait
qu'à se tourner vers ses pieds
enfouis sous la neige, et ses chaussures
complètement détrempées
par l'humidité glacée.
Plusieurs fois, il se surprit à
frissonner. Il lui vint à l'esprit
que la Belle au Bois Dormant tentait
peut-être par sa colère
et ses vociférations de lutter
contre le froid, en tempêtant
autant que possible. Un instant, celà
lui fit même ressentir une pointe
de compassion pour elle. Elle avait
d'ailleurs parfois était presque
touchante, s'étonnant de la
présence d'un Edelweiss ou
d'une marmotte
Jusqu'à
ce qu'elle reprenne de plus belle
ces vitupérations exclusivement
à son égard, et qu'il
se dise en définitive qu'elle
n'avait pas été émouvante
mais tout simplement bête à
faire peur. Pour un peu, elle n'aurait
pas été étonnée
de croiser la vache Milka ! Certes,
elle était célèbrissime,
mais en ces contrées
" Bon, je ne suis tout de même
pas responsable du temps qu'il fait,
alors, un peu de calme ! Et si les
rennes sont en panne, je n'y suis
pour rien non plus ! Je suis en train
de chercher des couvertures, je te
signale, et tu pourras en profiter
aussi ! Alors, attends d'avoir chaud
pour m'insulter, merci de ta compréhension
! "
En réalité, le jeune
homme espérait bien le contraire.
Que l'augmentation de sa température
corporelle améliorerait son
humeur
Incroyable, il avait
beau tout retourner, il n'avait encore
rien découvert d'intéressant
! C'était à croire que
la tenue rouge si caractéristique
du Père Noël devait lui
être fournie par Damart,
pour résister à tout
ce froid ! En attendant
Peut-être
dans les paquets cadeaux alors ? Archibald
allait devoir se contorsionner dans
tous les sens ! Et le temps qu'il
fouille ce sac apparemment sans fond,
il aurait gelé sur place
Enfin, il mit la main sur quelque
chose pouvant présenter un
certain intérêt, une
boîte métallique dissimulée
sous les sièges. En espérant
qu'il ne s'agissait pas d'une caisse
à outils, le jeune homme fit
sauter la sécurité d'un
claquement de doigts, mais l'ouvrit
avec suspicion. Il avait déjà
eu assez de surprises comme cela
Il ouvrit néanmoins grand les
yeux, tandis que la princesse s'approchait
timidement pour voir ce qu'il avait
bien pu trouver. La boîte présentait
un écrin dans lequel reposait
une sorte de
revolver
C'était bien la meilleure !
Faisant la moue, Archibald se demandait
s'il pouvait s'agir d'un pistolet
d'alarme, équipé de
fusées de détresses,
comme en emporte tout explorateur
solitaire ou grand navigateur
Quelqu'un comme le Père Noël
avait-il réellement besoin
de quelque chose comme cela ? A moins
que cela ne confirme sa supposition
de tout à l'heure comme quoi
il pouvait se permettre de finir saoul
les nuits de réveillon. Finalement,
inutile les chiens : il lui suffisait
de tirer une fusée de détresse,
et ses gens s'empressaient de venir
le chercher ! C'était tout
de même fortement tiré
par les cheveux - qu'il avait déjà
grisonnants à cause de la neige
- le jeune homme en était bien
conscient. De plus, ses derniers efforts
ne lui avaient pas permis de trouver
une quelconque fusée, ni même
un pétard usagé.
" Vous sauriez de quoi il s'agit,
par hasard ? leva-t-il les yeux vers
la Belle au Bois Dormant.
- Ah, on me vouvoie, lorsqu'on sent
qu'on pourrait en avoir besoin ! se
récria-t-elle avec un petit
air de triomphe.
- Oui ou non ? la pressa sèchement
Archibald, sans l'écouter.
- Eh bien
Non, renâcla-t-elle
à admettre en se soufflant
dans les mains, autant pour se réchauffer
que pour étouffer sa réponse.
- Bon, je vais bien y arriver tout
seul, ça ne serait pas la première
fois
Voyons, voyons
"
A dire vrai, cette arme ressemblait
beaucoup à un Python 357 Magnum.
Non, pas les glaces pour les gourmands,
ou le sémillant détective
à moustache et chemise hawaïenne
pour les fans de séries télé.
Mais un gros calibre pour autant que
le jeune homme se souvenait des Dirty
Harry, en grand amateur de Clint
Eastwood. Il y avait bel et bien un
barillet, et tout ce qui faisait d'un
revolver un revolver
Exceptées
les balles
Ce fut alors qu'il
nota une mention gravée sur
la crosse en caractères pour
le moins illisibles, n'était-ce
qu'à cause de la langue inconnue
d'Archibald.
" Est-ce que vous sauriez ce
qu'il y a d'écrit là
en tous cas ? interrogea-t-il une
nouvelle fois la Belle, qui poussée
plus par orgueil que par l'envie de
rendre service se pencha prestement.
- Oui
, déclara-t-elle
vaniteusement après une poignée
de secondes pendant lesquelles le
jeune homme crut que ses mains sans
gants, ni moufles, ni au pire, une
bonne paire de chaussettes, allaient
tout simplement se détacher.
Cela signifie
C'est une consigne
A n'employer que chargée
de neige de qualité supérieure.
- Comment ça ? Qu'est-ce que
ça veut dire ?
- Ah, ah, à votre tour de ne
pas comprendre ! le nargua la princesse.
Ce n'est pas ma faute si cela ne vous
convient pas, je ne fais que traduire
pour le simple d'esprit que vous êtes
! "
Le jeune homme se dit alors levant
les yeux au ciel que la Belle au Bois
Dormant et le Prince Charmant aurait
effectivement fait un très
beau couple étant donné
leur caractère respectif
Toujours était-il qu'il se
trouvait donc maintenant en possession
d'une arme des plus étranges
Fallait-il vraiment comprendre qu'elle
tirait des boules de neige comme projectiles,
ou des balles ? Voilà qui serait
fort cocasse, n'était-il pas
! Mais cela pourrait toujours être
utile, haussa-t-il les épaules
Que le Père Noël soit
ou non de retour en son domaine, la
nouvelle du vol était fatalement
connue. Et Archibald ne perdrait rien
à se défendre à
coups de boule de neige
" Pas de quoi y avoir mort d'homme
! " se gaussa-t-il en bourrant
prestement le barillet de neige fraîche,
accroupi le long du traîneau.
Tassant le tout, il tendit le bras
devant lui, revolver pointé
sur un tronc d'arbre à trois
pas de là, visant au mieux
dans le prolongement, un il
fermé. Le cliquetis de la détente
Un battement de cur plus tard
lui répondit un immense et
déchirant craquement qui ébranla
la cible de la cime aux racines
Encore deux autres, et le sapin s'abattait
de toute sa hauteur en travers du
sentier, soulevant une véritable
bise. Cela lui arrivait très
rarement, mais pour une fois, le jeune
homme était complètement
estomaqué, la bouche grande
ouverte. Il avait à peine eu
le temps de distinguer la neige pilée
jaillir du canon de l'arme que déjà
elle frappait de plein fouet le tronc
de l'arbre ! Et de quelle manière
! Cependant, la princesse ne partageait
pas le même état de stupéfaction.
" Ma robe ! Ma précieuse
robe ! Moi qui avait pris tant soin
de la protéger de vos facéties
! Elle est complètement irrécupérable
maintenant ! Vous êtes fier
de vous, je présume ! Et comment
allons-nous faire à présent
! La route est bloquée ! Et
tout ça par votre faute, encore
!
-Tais-toi ! la coupa-t-il, impérieux.
- Mufle ! Vous n'avez rien du tout
à m'interdire, et
- Veuillez-vous taire, princesse !
reprit-il plus fort. Nous ne sommes
pas seuls
"
De l'autre côté du sapin,
révélé dans sa
chute, ils étaient apparus
Les bonhommes de neige du Père
Noël ! Ils avaient finalement
retrouvé la trace des fuyards.
Neuf Bonhommes. La carotte tremblante
de colère vengeresse, ils tirèrent
avec une harmonie parfaite leur balai
planté jusqu'ici dans ce qui
leur servait de corps. Puis ils se
mirent à avancer pesamment
dans la direction d'Archibald et de
la Belle au Bois Dormant en s'écartant
lentement les uns des autres pour
contourner le sapin, leurs pieds se
fondant dans la couche de neige environnante.
" Bien, écoutez, messieurs
Sorbet, Cassate, Mr Freeze, et les
autres, je n'ai rien contre vous !
les interpella le jeune homme, se
mettant à nouveau en joue sans
même savoir quel effet pourrait
avoir une telle arme contre eux. Prenez-le
votre traîneau ! Mais laissez-nous
partir, euh, vivants !
- Mais non, je ne veux pas rester
avec vous ! " le contredit la
princesse.
Pour unique réponse, une carotte
quitta la face de cristal de l'un
des gardes du corps du Père
Noël et vint se ficher aux pieds
d'Archibald, disparaissant quasiment
tant sa vitesse avait été
grande. Le jeune homme déglutit
péniblement en se disant qu'il
aurait pu se retrouver la rate perforée,
comme cela arrivait parfois à
ceux qui jouaient trop avec des légumes
dans d'autres domaines plus
spécieux.
" Hum
Je suis désolé
Mais je n'ai pas emporté mon
épluche-légumes avec
moi, vous m'en voyez fort marri ",
s'écouta-t-il répondre
tout de même, visant tour à
tour chaque bonhomme de neige.
Il se tourna un instant vers la Belle à
qui avait échappé un
cri de surprise.
" Vous êtes contente ?
C'est ça que vous voulez ?
Vous êtes sûre de préférer
les suivre ? "
Archibald se dit qu'ils craignaient
certainement le feu en tous les cas,
et évidemment, il n'avait même
pas un briquet, il n'en avait jamais
eu de toute façon. Et pas le
temps de s'improviser homme de Cro-Magnon
pour allumer une torche ! Ni une,
ni deux, ni quatre cent quatre-vingt-huit, il bondit en direction des rennes,
les détacha de leurs traits
et harnais, et les poussa en avant
avec forces cris et tapes sur la croupe,
tentant d'imiter au mieux les manières
de la princesse.
" Allez, allez, je vous rends
votre liberté ! Retournez à
la Nature, c'est l'appel de la forêt
! " brama-t-il.
Le jeune homme n'en retint qu'un,
sur lequel il assit la Belle au Bois
Dormant sans lui demander son avis,
pendant que les rennes s'éparpillaient
de tous côtés, entravant
soudainement la progression irrésistible
des bonhommes de neige.
" Vous êtes abominable
!
- Merci beaucoup, mais ce sont plutôt
eux, les abominables bonhommes de
neige
Bon, il n'est plus temps
pour les jeux de mots ! constata Archibald
devant le regard soudain vitreux de
la princesse, hermétique à
ses bons mots. J'ai été
ravi d'être en votre compagnie,
mais maintenant, je crois qu'il vaut
mieux nous séparer ! Je ne
pense pas qu'ils en aient vraiment
après vous, profitez-en pour
aller où bon vous semblera.
- Mais
Et vous ? finit-elle
tout de même par s'enquérir,
avec un soupçon de compassion.
- Moi ? Oh, je vais faire un peu de
trekking. Et puis, j'ai atteint mon
objectif, vous réveiller, c'est
tout ce qui importait après
tout ! " conclut-il sur un clin
d'il appuyé.
Archibald ne s'attarda pas sur la
vision de la princesse qui s'en allait
tant bien que mal à califourchon
sur un renne
Une salve de carottes
le manqua de peu, et il bondit par-dessus
le traîneau abandonné
en jurant, se rétablit dans
les buissons, et se mit à courir
dans le sous-bois. Il était
bien avancé maintenant, quelle
débandade ! Il vit les Neuf
Bonhommes changer d'optique et tous
partir à sa poursuite, leur
avancée toutefois entravée
par les arbres. Il avait au moins
bien fait de passer par la forêt.
Peut-être qu'en perdant une
motte de neige de-ci, de là,
en éraflant un tronc d'arbre
rugueux ou en percutant un rocher,
ils épuiseraient la masse de
neige qui les constituait, du moins
assez pour qu'ils abandonnent la traque.
Etre traqué par des bonhommes
de neige, secoua-t-il la tête
Ce qui ne l'empêchait pas de
demeurer arme au poing, prêt
à faire
feu
Ou
plutôt
glace, en l'occurrence.
Certaines expressions toutes faites
étaient vraiment d'une stupidité
! Elles n'envisageaient pas des cas
pareils, bien entendu, et l'on était
trahi par les mystères de la
langue, en plus de tout le reste !
Tout ce que le jeune homme avait pu
emporter en plus du revolver, c'était
un étui à violon dont
il avait laissé l'instrument
l'occupant dans le traîneau.
En réalité, il avait
espéré y découvrir
une mitraillette, comme dans les films
de gangsters, mais malheureusement,
il n'y avait qu'un violon. Ne lui
en tenez pas rigueur, lecteurs. Il
est évident que personne n'offrirait
une mitraillette à Noël
à ses enfants, surtout en Terre
de Féerie. Mais Archibald n'était
pas tout à fait dans son état
normal dans ces circonstances.
Il les entendait derrière lui.
Quelle horreur ! Allait-il être
condamné à jouer au
trappeur du Grand Nord pourchassé
par les méchants exploitants
voulant lui reprendre sa concession
minière ? En tous les cas,
l'orée du bosquet était
là. Encore quelques toutes
petites minutes, et il serait à
découvert, offrant son dos
aux carottes prêtes à
le transpercer. Quelle fin pitoyable
Tout à coup, le jeune homme
crut distinguer une vaste étendue
de poudreuse étincelante là-bas,
devant lui. Oui ! Et elle descendait
en pente douce à l'angle s'accentuant
! Une idée lui traversa l'esprit.
Tout en courant à perdre haleine
à travers les arbres en faisant
tout pour ne pas déraper sur
les flaques de glace ou les tapis
de feuilles givrées, plissant
les yeux dans le froid qui lui balayait
le visage de son souffle glacé,
Archibald se mit à observer
plus attentivement les arbres environnants,
à la recherche de...
Là, voilà ! Accélérant
encore sur les derniers mètres,
il arracha sans s'arrêter un
énorme morceau de liège
qui courait sur l'écorce d'un
sapin, y découpa grossièrement
quelques lambeaux qu'il jugeait superflus
d'une main, voire même avec
les dents, il faut l'avouer, lui donnant
la forme voulue
Longue de un
mètre environ, plus large vers
l'avant que vers un arrière
qui allait en se recourbant, le jeune
homme venait de se créer une
planche de snowboard à moindre
frais. Il se précipita hors
de la forêt, enfin libre de
courir à pleine vitesse, fit
quelques pas crissants dans la neige,
jeta cette planche improvisée
devant lui à la manière
d'une boule de bowling, et la rattrapa
en y sautant à pieds joints
au moment où elle glissait
sur un petit monticule de glace.
" Pas besoin de me demander si
je suis goofy ou regular
là-dessus ! " se dit-il
pour lui-même en se stabilisant
du mieux qu'il en était capable,
les bras en croix, et se donnant de
l'élan en poussant du pied
droit, l'étui à violon
en bandoulière après
y avoir jeté dedans son revolver.
Archibald ne put s'empêcher
de ricaner en se félicitant
intérieurement de son esprit
d'improvisation, et ce bien que la
brise hurlante lui étirait
les traits du visage, lui donnant
une expression qui était tout
sauf triomphante
Mais il ne
s'était pas trompé.
La pente l'entraînait, suffisamment
abrupte pour qu'il ne s'enfonce pas
dans la poudreuse, qui s'envolait
d'ailleurs dans son sillage. Pour
le moment, le jeune homme ne se permettait
aucune facétie, descendant
en ligne droite afin de mettre le
plus de distance possible entre lui
et les bonhommes de neige. Imposant
à son cou une rotation presque
fatale s'il avait voulu éviter
un torticolis, son cur battit
un peu moins vite que durant les dernières
minutes en ne distinguant les Neuf
qu'en haut de la pente. Ils
n'avaient pas entamé la poursuite
Peut-être allaient-ils donc
abandonner ?
Archibald reporta son attention vers
l'avant, slalomant entre les séquoias
géants qui se dressaient maintenant
sur la piste improvisée. S'apprêtait-il
à entrer à nouveau dans
un secteur boisé ? Si c'était
le cas, il vaudrait mieux qu'il abandonne
rapidement son moyen de transport
actuel, s'il ne voulait pas terminer
incrusté dans un tronc d'arbre,
pour n'avoir pas su maîtriser
sa vitesse, qui avait tendance à
suivre une croissance exponentielle,
semblable à celle de ses sueurs
froides. Pour autant, il n'avait pas
à se plaindre de sa situation.
Sa planche demeurait sans problème
sous son contrôle, ses pieds
bien calés dans les anfractuosités
du liège, fondant de plus en
plus vite selon une empreinte sinueuse
de plus en plus marquée. Ch,
ch, ch, faisant la planche
! Un nouveau coup d'il en arrière
Plus de bonhommes de neige ! Il n'était
plus tout là haut sur la crète.
Mais
Quels étaient donc
ces neufs gigantesques boules de glace
qui s'étaient mises à
rouler dans sa direction ! Décidément,
il ne fallait vendre la peau de l'ours
- polaire bien entendu - avant de
l'avoir tué.
Les gardes du corps du Père
Noël et de ses biens étaient
plein de surprises ! Roulant en déclenchant
un vacarme tonitruant sur leur passage,
ils avaient déjà réussi
à réduire de moitié
la distance les séparant du
jeune homme. Et ils grossissaient
à vue d'il. Pas seulement
parce qu'ils se rapprochaient, mais
bien dans le sens premier du terme,
parce qu'ils entraînaient avec
eux toujours plus de neige sur leur
passage, qui s'amalgamait à
leur masse déjà imposante.
Contraint de surveiller leur progression,
Archibald perdait en concentration,
manquant à deux reprises de
rater un virage qu'il avait pris finalement
à moitié couché
sur sa planche, dans un équilibre
des plus précaires. Il ne pourrait
pas continuer ainsi bien longtemps,
il s'en rendait bien compte. Les bonhommes
de neige devenus boules provoquaient
des grondements de plus en plus puissants,
projetant des gerbes de glace autour
d'eux avec une efficacité supérieure
à une cohorte de canons à
neige, entrecroisaient leurs trajectoires
comme autant de billes de flipper,
mais sans jamais se percuter les uns
les autres, malheureusement pour le
jeune homme !
Il avait toutefois retrouvé
un peu d'assurance - tout en regrettant
de ne pas en avoir souscrit une "
vie " - puisqu'il n'y avait à
nouveau plus d'arbre pour le gêner
et l'obliger à multiplier les
manuvres périlleuses.
La piste qui s'ouvrait devant lui
était un parfait champ de neige
fraîche, sur plus d'une centaine
de mètres de largeur. A l'horizon,
une chaîne de montagne dont
les sommets se perdaient dans les
nuages obscurcissait tout à
coup sa vue. Mais plus près
de lui, un énorme rocher émergeait
de cette mer de poudreuse, massif
et imposant. Si seulement Archibald
pouvait
Il fallait mettre un
terme à ce parcours free-ride,
que lui-même se tienne front-side
ou pas ! Les boules de neige tueuses
étaient en train de se regrouper,
leur dévalement effréné
les amenant tout près du jeune
homme, suspendu au bon vouloir de
son morceau de liège dont les
chuintements étaient désormais
inaudibles, alors que les bonhommes
de neige ainsi transformés
et réunis en un front commun
prenaient des allures d'avalanche
en route pour tout embarquer sur son
passage, ce qu'ils n'avaient pas fait
jusqu'ici, sans doute à cause
des arbres qui les avaient contraints
eux aussi à faire des détours.
Archibald décida de tenter
le tout pour le tout. Contrairement
à ce que l'on pourrait décemment
imaginer chers lecteurs, il n'était
pas même tendu, ni même
inquiet. Au contraire, sa nonchalance
coutumière était plus
que jamais présente en cet
instant, et il pouvait s'en féliciter.
Ses vacances dans les Alpes suisses
qui l'avaient tant fait râler
à devoir se lever tous les
jours de bonne heure pour être
sûr de profiter de son forfait
mais subir les remarques désobligeantes
de profs qui n'avaient rien pour eux
sinon leur sourire et leurs tenues
tout aussi flashy allaient en fin
de compte peut-être être
utiles à quelque chose
Le jeune homme inclina sa course droit
sur le rocher. Plus besoin de jeter
un il en arrière, il
sentit dans les vibrations du sol
et le souffle qui lui chatouillait
la nuque fort désagréablement
que les bonhommes de neige ne le lâchaient
pas d'un pouce. Il faudrait être
précis
Le mur de pierre
se rapprochait dangereusement, la
patine de la pierre était bien
visible, de même que son aspect
inaltérable. Un vrai roc, c'était
le cas de le dire !
Archibald se baissa, pliant les genoux,
sentit sa planche ralentir sérieusement
en réponse, ce qui n'était
pas pour le rassurer
Le rocher
était à moins de dix
mètres maintenant. Il attrapa
la planche, se cramponnant au liège.
Et
C'était parti ! Impulsion
Au prix d'un coup de rein qui transforma
ses vertèbres en un meccano
de pièces détachées,
emporté par son élan,
le jeune homme s'éleva dans
les airs tout en profitant de la rampe
de lancement proposé par le
rocher ! Mais encore fallait-il passer
de l'autre côté sans
encombre.
" C'est le moment de passer à
la pratique ! Ah, mauvais ce Half-piiiiiiipe
! " s'écria-t-il d'une
voix plus aiguë qu'il ne l'aurait
souhaitée, bien qu'il fusse
sans témoin.
Et dans une envolée digne des
meilleures vidéos de ESPN,
Archibald partit dans une figure en
rotation de 1080°, de quoi vous
retourner l'estomac, suivi d'un back
flip, et, avant qu'il ne redescende
trop bas, un Rodeo flip, de quoi réaliser
une combinaison mortelle qui lui aurait
valu les notes maximales en la discipline.
On pourrait également dire
que le jeune homme avait fait n'importe
quoi pour éviter de chuter
lourdement et de perdre sa planche,
s'agitant dans tous les sens en se
retenant de hurler tandis que le sol
se faisait plus proche à chaque
seconde, mais cela aurait été
médisant, bien sûr
La seule chose qu'il ne réussit
pas cependant fut sa réception.
Comme il le craignait, il s'affala
de tout son long dans la neige, sa
tête disparaissant hors de vue
dans la peuf, ses jambes s'agitant
frénétiquement et sa
planche un peu plus loin en contrebas.
" Ah ! s'exclama-t-il en surgissant
la bouche grande ouverte encore pleine
de neige.
Ce ne fut que pour en recevoir encore
une pleine pelletée en pleine
face. Dans un grondement étourdissant,
ses neuf poursuivants venaient de
s'abîmer contre le rocher, le
percutant les uns après les
autres, chaque impact salué
par d'immenses jets de neige qui donnaient
l'impression vu de derrière
qu'un volcan de glace venait de naître.
" Et voilà, c'est ça
de conduire sans regarder la route
! les railla Archibald en expulsant
toute la tension qu'il avait retenue
jusqu'alors dans un grand cri qui
lui vida les poumons. Sans maîtrise,
la puissance n'est rien ! Oh, une
chose à noter, se tapa-t-il
le front. Demander un sponsoring à
Quicksilver pour la saison
prochaine ", dit-il le plus sérieusement
du monde.
Que le jeune homme n'ait toujours
pas acquis le sens des réalités
et priorités n'était
pas si grave, du moins, pour lui :
la menace des bonhommes de neige était
bel et bien écartée.
De longues heures
de marche lui plombèrent
ce qui lui restait de chaussures,
si tant était qu'il était
toujours permis d'appeler ainsi
ce qu'il avait aux pieds. La nuit
tomba encore, mais Archibald préféra
ne pas s'arrêter, et persévérer,
laissant des traces bien visibles
derrière lui. Mais il était
totalement hors de question qu'il
s'amuse à brouiller les pistes
en marchant à-reculons ou
en balayant derrière lui
à mesure comme il l'avait
lu dans tant de romans. De toute
manière, les héros
traqués finissaient toujours
par se faire rattraper d'une façon
ou d'une autre, alors autant faciliter
une éventuelle confrontation
supplémentaire. Il n'avait
plus grand chose à y perdre,
haussa-t-il une nouvelle fois les
épaules, les mains dans les
poches. S'il n'avait eu peur que
ses lèvres demeurent gelées
la bouche en cur, il aurait
même siffloté certainement.
Au point du jour, il parvint enfin,
après avoir tenté
tant bien que mal de retrouver la
direction dans laquelle les conduisaient
les rennes avant de s'arrêter,
à l'entrée d'un vaste
domaine, perché au sommet
d'une petite butte. Il avait tout
d'abord cru qu'il s'agissait d'une
énorme colline, quand bien
même la région qu'il
traversait était aussi plate
qu'une pizza aux quatre fromages.
Mais non
Elle était
couronnée d'un immense dôme
de glace, que la neige avait en
partie recouvert, un igloo gigantesque.
A vue d'il, il y avait de
quoi contenir un village, au bas
mot. Ne sachant quelle autre option
choisir, le jeune homme s'avança
sur le sentier serpentant jusqu'à
l'entrée, grande ouverte,
et dépourvue de la moindre
présence. Ce fut alors qu'il
distingua un écriteau décrépit
sur lequel avait été
écrit en lettres rouge vif
et liserés dorés,
Ici, domaine de Santa
Claus. Il était arrivé
sur les terres du Père Noël
!
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