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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 04/01/2002

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Où l'on apprend que Noël est décidément une fête universelle et où Archibald ne reçoit pas les cadeaux escomptés.

Chapitre 05 > Chapitre 06 [PDF] > Chapitre 07

uelques jours passèrent… Quoiqu'Archibald aurait été bien en peine de le dire, ne s'étant toujours pas fait à la turbulente existence qui régnait dans les moindres recoins de la Faculté. Il passait d'expérience en expérience, mais bien peu s'avéraient concluantes. Du moins, concluantes dans le sens qu'il voulait leur donner, lui. Et toujours pas de retour à la maison en perspective. C'était surtout cela qui affectait son humeur. Ce furent évidemment ses élèves qui en subirent les conséquences, comme cela va de soit dans le milieu de l'Education. Loup se retrouva en punition chargé de passer le balai dans les salles de cours, avec interdiction de monter dessus pour faire un tour… Les petits cochons avaient été priés de se rendre en stage dans les cuisines de la Faculté - que le jeune homme aurait été bien en peine de situer - pour choisir sous quelle forme de brochette ils termineraient s'ils ne cessaient pas de se montrer turbulents, le Petit Chaperon Rouge avait fait tant de commissions d'un étage à l'autre qu'elle était dégoûtée à vie de faire des courses pour sa Mère-Grand et préfèrerait dès lors les transports en commun, le Petit Poucet s'était vu infliger cinq cents fois la phrase " Je ne laisserai pas traîner mes fonds de poche partout derrière moi " à recopier, et la décence seule cher lecteur me fait préférer ne pas vous en dire plus sur le sort des autres…
Noël était là. Archibald s'était demandé ce qu'il en serait à l'approche de cette date, et il devait bien avouer qu'il avait été plutôt surpris de voir se monter les décorations les plus diverses dans chaque salle de classe, chaque couloir, chaque bureau. Si cela n'avait tenu qu'à lui, il n'aurait même pas su indiquer que les fêtes de fin d'année étaient si proches, mais sa montre était toujours là pour suppléer sa mémoire défaillante. Mais c'était pourtant bel et bien le cas, ainsi que le démontrait avec majesté le sapin géant qui se dressait dans le hall de la Tour du Savoir Secret Salvateur. Haut de plus de quinze mètres, ses innombrables épines vertes et drues, couvert de guirlandes multicolores qui s'entremêlaient de la base au sommet, bougies aux senteurs parfumées et paquets scintillants disséminés dans tous les branches, des friandises plus appétissantes les unes que les autres pendaient ça et là, des feux d'artifices de poche s'enroulaient en tous sens autour de lui, mais sans jamais courir le risque d'allumer un incendie. Ce qui aurait été fort dommage, étant donné la magnificence sereine de l'arbre.
Le jeune homme s'approcha de celui-ci nonchalamment, les mains dans les poches, mais le regard tout sauf blasé, pour une fois, mu par un désir qu'il ne pouvait réprimer, le simple fait d'admirer cet objet de bonheur partagé. Il n'était pas le seul, il y avait même foule dans l'immense vestibule, où se pressaient élèves et professeurs mêlés. Un parfum de vacances… Tout à coup, Archibald se sentait moins loin de chez lui. Et en même temps… Encore plus seul… Le temps devait s'écouler plus vite dans ce monde, il en était arrivé à cette conclusion, et quelque part, c'était tout de même rassurant. Ce fut alors que son attention fut détournée lorsqu'il remarqua que le sapin n'avait pas été coupé, mais que ses racines plongeaient dans le sol de mosaïques de carottes du hall. Or, il avait beau ne rien connaître en jardinage et n'avoir jamais planté ne serait-ce qu'un haricot dans un bout de coton, il doutait fortement qu'un sapin puisse pousser si vite d'un jour à l'autre. Mais il se trouvait en Terre de Féerie, tout était imaginable… Sa raison s'y faisait lentement. Plus lentement que ses yeux en tous cas. A moins qu'il ne s'agisse d'un sapin en kit de chez Ikéa qu'on laissait autrement prendre la poussière toute l'année, mais c'était une solution au moins tout aussi improbable. Ikéa pouvait-il vraiment s'être implanté à ce point partout ? Et puis, en général, aucun sapin synthétique ne se voyait pourvu de racines…
Ce fut avec l'esprit plein de ces… épineuses questions que le jeune homme arriva suffisamment près du sapin pour constater qu'il était loin d'être faux, et par la même occasion jeune, comme pouvait le sembler ces sapins de plastique semblables à une vieille peau lissée au collagène et autres substances du même acabit… Un courant d'air lui rafraîchit alors les oreilles, aussi bien que l'aurait fait un coiffeur zézayant trop zélé. Un battement plus régulier prit le pas sur la sensation de fraîcheur préalable. Avant même de se retourner, Archibald savait qu'il aurait affaire à la fée croqueuse d'hommes, Lacyon. D'un doigt, il l'arrêta avant qu'elle ait pu ouvrir la bouche, ou autre chose…
" Si c'est pour faire un commentaire sur la taille des boules du sapin, vous pouvez tout de suite vous en passer ! "
Comme par hasard, la pulpeuse fée retint ses mots et se détourna en levant le menton d'un air boudeur, repartant voleter dans les recoins les plus obscurs de la grande salle. Le jeune homme ne put retenir un sourire de contentement qui passa totalement inaperçu dans le contexte volontairement gai de la journée. Ah, quel bonheur que Noël ! Le seul jour de l'année où faire semblant d'être heureux était à la portée de la majorité, avec un peu de bonne volonté. Autrement, on avait toujours au moins une bonne raison de s'abstenir. Réflexion faite, c'était sûrement la même chose un 25 Décembre, mais il fallait croire que ce n'était pas si difficile, ou que les prétextes étaient meilleurs. Quoique, offrir des cadeaux, devoir les payer, tenter de contenter des gens qui parfois étaient à peine plus que des inconnus, devoir supporter la bonne humeur dégoulinante de certains… Rien que pour ça, la période de Noël ne faisait pas partie des dates préférées du jeune homme. Trop universel… Son anniversaire par contre, voilà qui était bien, plus compréhensible. Il était le seul à recevoir des cadeaux, et tout tournait autour de lui ce jour-là. C'était vrai, il aimait ça, ainsi que le lui avait lancé à la figure Miss Indrema… Mais Archibald n'en éprouvait absolument aucune honte désormais.
Ce souvenir lui fit chercher la dryade des yeux… Cependant, elle n'était pas dans le hall. Ou alors, elle se cachait de lui… Depuis leur… altercation, il n'avait fait que la croiser dans les couloirs, mais rien de plus. Ou pouvait-elle bien se cacher ? Toujours flânant, le jeune homme avait fini par se retrouver au pied même du sapin. Des branches qui s'agitent… Une fine pluie d'aiguilles qui lui tombent sur les épaules… Archibald leva la tête, comme tout être normalement intéressé par ce qui pourrait bien lui arriver de fâcheux à demeurer sous un arbre quand bien même il ne faisait pas orage, et… Il s'écrasa une fois de plus de tout son long par terre. Miss Indrema venait de sauter de rien moins que trois ou quatre mètres de haut, sans encombres, et sur son dos. Goguenarde, elle dardait un regard noisette et moqueur sur le jeune homme, étendu sur le dos, les deux mains sur son nez endolori.
" Vous n'avez rien de cassé ? Je ne vous ai pas trop surpris, quand même ? s'enquit-elle avec une déférence toute feinte.
- Non, non, pensez-vous ! Je commence à avoir l'habitude de toute manière. Recevoir une volée de bois vert de temps à autre…
- Tant mieux dans ce cas. Je m'en serais voulu de vous avoir abîmé.
- Oh, ça, j'en doute, mais bon ! Que faisiez-vous dans ce sapin, si je puis me permettre ? Vous fricotiez avec un vieil ami ?
- Vous essayez d'être spirituel, c'est ça ? rétorqua la dryade d'une voix aussi sèche qu'une coque de noix. Mais comme souvent avec vous, c'est raté.
- Hum, tout dépend à quoi vous faîtes référence, ma petite dame… Vous ne croyez pas ?
- Je pensais que vous auriez la galanterie d'éviter toute allusion graveleuse, mais c'est visiblement trop exiger de vous, le nargua à moitié Miss Indrema, tandis qu'Archibald se redressait péniblement, mais certes pas pour éviter les dizaines de paires d'yeux qui s'étaient retournées suite à l'incident.
- Et moi, je croyais que vous aviez compris que je n'étais qu'un rustre… Non ? railla-t-il. Mais je m'excuse, si ça ne tient qu'à cela…
- Très bien, très bien, parfait ! répondit cette fois la dryade, un peu gênée. Alors, si vous voulez tout savoir, monsieur le curieux, je n'étais dans ce sapin que pour procéder aux derniers préparatifs de la fête. Et pour le rassurer.
- Euh… Vous avez bien dit le rassurer ?
- Parfaitement. Qu'est-ce qu'il y a donc de si surprenant à cela ?
- Je… Je parlais du sapin, l'arbre. Je ne vois pas en quoi un arbre peut avoir besoin de réconfort, sauf votre respect. "
Miss Indrema ébouriffa ses cheveux paille, prit une pose incendiaire, les mains sur ses hanches aussi fines qu'un roseau, et donna l'impression de juger le jeune homme avec une vision dépourvue de toute mansuétude.
" J'avais cru que vous étiez plus perspicace que cela, au fil des jours… Ne suis-je pas un exemple suffisant de la magie de la Nature ? Vous êtes bien sot ! Cet arbre comme vous dîtes d'un ton si commun est un être vivant à part entière, et il nous fait grâce de quitter sa famille pour venir passer les fêtes avec nous, et égailler notre demeure ! Mais cela ne se fait pas sans peine pour autant ! Le pauvre, il est encore tout jeune ! Ce n'est pas facile pour lui…
- Jeune ? Ma foi, son écorce est bien fripée ! On dirait ma grand-mère.
- Comment osez-vous ? Vous mériteriez bien un coup de branche, faites attention qu'il ne vous prenne pas en grippe ! le mit en garde la dryade. Ou vous n'aurez pas votre cadeau, d'ailleurs !
- Un cadeau ? Vous m'avez préparé un cadeau ? sourit benoîtement Archibald. C'est trop gentil !
- Vous plaisantez ? Qui a dit que je vous avais réservé un présent ? railla Miss Indrema. Il se trouve simplement que le Doyen prévoit des cadeaux pour tous les professeurs, cela n'a rien à voir avec moi. Mais si l'arbre comme vous dîtes décide de faire des siennes, considère qu'on ne le traite pas à sa juste valeur… Il pourrait bien retenir les cadeaux dans ses branches ! Du moins, les vôtres…
- Hum, je vois… Si même les arbres se mettent à faire de la discrimination, où va-t-on ? " grimaça le jeune homme.
Devinant qu'il n'arriverait à rien avec la dryade et que celle-ci voulait lui faire payer toute sortes de choses sous de fallacieux prétextes, Archibald s'éloigna alors, se glissant à nouveau dans la foule, plus à l'écart de l'arbre flamboyant. Les deux Facultés voyaient leurs effectifs se mélanger sans souci aucun, pour la seule fois de l'année, à ce qu'il avait compris, cette fois. Non mais ! Comme s'il n'avait rien appris du tout depuis qu'il était dans ce monde de fous ! Miss Indrema était bien revêche…
" Hé, vous pourriez faire attention ! glapit une voix, vous me marchez sur la patte.
- Oh, pardon, Loup, s'excusa le jeune homme en levant les yeux vers le canis lupus toujours habillé par l'Armani local. Pas besoin de japper pour autant, s'il te plaît.
- Moi, japper ? Vous me prenez pour un cabot, ma parole ! "
Archibald l'observa d'un œil attentif, une main caressant un bouc qui passait par là… Et non pas le sien, car le jeune homme tenait à rester glabre, vous vous en souvenez, chers lecteurs.
" Donne la patte ! finit-il par lancer à Loup… qui s'exécuta dans la seconde. Ah, tu vois bien ! s'exclama son professeur triomphal.
- Pfff… C'est n'importe quoi ! se récria Loup, visiblement profondément vexé. Mais ça vous plaît donc de vous en prendre à vos élèves même en dehors des cours ? Même pour les vacances ? Vous êtes un vrai tortionnaire, on devrait…
- Halte ! l'interrompit vivement Archibald. Je n'ai pas envie d'encaisser plus de remontrances aujourd'hui, surtout lorsqu'elles sont injustifiées ! M'acharner sur les élèves ? Tu me fais bien rire, toi ! Hum, ça se voit que tu ne m'as jamais vu en cours chez moi…, fit-il, songeur. Allez… Et si nous allions boire un coup ensemble, ça te dit ? Il doit bien y avoir de quoi se rendre malade, comme partout ! Je suis sûr que les cuisines doivent renfermer une belle cave cachée…
- Pas besoin, le retint le loup. Regardez plutôt ça, là-bas, le buffet dédié ! indiqua-t-il d'une patte velue aux griffes soigneusement manucurées. C'est écrit sur la banderole, bar spécial pour les pochetrons !
- Très bien, ça, très bien ! s'en frotta les mains le jeune homme. Dame Ivresse nous attend ! Elle au moins ne vous laisse jamais tomber ! "

Un moment plus tard, les attentes d'Archibald Bellérophon s'étaient confirmées. La soirée avançait bien, de même que les verres se vidaient. Le loup était décidément bien sympathique, et il ne regrettait pas d'avoir eu l'intuition de le défendre face aux fourbes petits cochons qui ne manquaient jamais une occasion de tenter de le faire passer pour coupable de leurs propres forfaits, tout cela à cause de ses antécédents judiciaires pour violation de propriété privée. Les deux apprentis ivrognes s'en donnaient à cœur joie, et le jeune homme avait même oublié qu'il était le professeur de l'autre… Comme souvent en pareil cas, ils se laissaient aller à partager des confidences et autres anecdotes dont ils n'auraient dit mot s'ils avaient été à jeun, quels que fussent leurs liens. Alors, évidemment, raconter des épisodes honteux de son existence à un loup qui marchait sur deux pattes, s'habillait de cuir, et était doué de parole… C'était déjà en soi digne d'une beuverie de haut niveau. En ayant recours à cette échelle toute personnelle, la bizarrerie du monde dans lequel Archibald était tombé lui apparaissait plus facilement.
Et encore, il avait la désagréable impression que depuis qu'il avait pénétré à l'intérieur de l'immense tour en citrouille, il n'était même plus ressorti faire un tour à l'extérieur, dans les bois environnants, si ce n'était pour sa mémorable sortie sportive. Bon, le Doyen avait probablement raison en invoquant les risques d'appel à la provocation envers leurs ennemis. Mais cela ne rendait pas son séjour moins pesant. Tout à coup, le jeune homme localisa le Prince Charmant dans la foule des convives présents à la fête. Et comme de bien entendu, il avait tout une cour à sa suite, une majorité de jeunes élèves qui n'avaient d'yeux que pour lui.
" Je vais te dire, annonça Archibald d'une voix pâteuse, celui-là, un de ces jours… Je sais qu'il a une dent contre moi ! Il cherche à me prendre en défaut, toujours. Cela fait déjà plusieurs fois que j'ai eu à pâtir de ses fourberies ! Mais quel crétin !
- Ah, dites pas ça, m'sieur ! Vous ne savez pas à qui vous avez vraiment affaire ! Il est bien plus dangereux que vous ne pouvez l'imaginer ! Il est issu d'une très vieille famille, très respectée. Je crois qu'il pourrait faire n'importe quoi, que personne ne lui reprocherait rien du tout !
- Et alors ? Ce n'est pas le genre de choses à m'arrêter !
- Pour sûr, je me disais bien ! Dans ce cas, laissez-moi vous dire… tant que j'en suis capable… Il y… Il y a… Il y a quelque chose… que… que… que vous ne savez pas encore sur lui, et ça… pourrait toujours vous servir…
- Quoi donc ? s'enquit le jeune homme, essayant de faire passer une lueur d'intérêt dans son regard vitreux.
- Si on l'appelle le Prince Charmant… C'est bel et bien à cause de son prénom, et uniquement cela.
- Comment ça ?
- Eh bien, ce n'est pourtant pas bien compliqué ! Il n'a même pas pu réveiller la Belle au Bois Dormant ! Vous vous rendez compte !
- C'est pas vrai ? Si ? Ah ouais, c'est la honte, ça ! acquiesça Archibald en riant aux éclats. Merci pour l'information !
- Et ce n'est pas tout, poursuivit le loup en tripotant l'une de ses lourdes chaînes en or, on dit qu'il a fait cent soixante-dix-huit tentatives, toutes des échecs !
- Impressionnant ! J'espère qu'il avait pris un stick Neutrogena pour ces pauvres lèvres, ce cher petit !
- Euh…, fit le loup, le museau interrogateur.
- Oh, c'est quelque chose qui vient de mon monde, ne te tracasse pas pour ça ! " le renseigna le jeune homme en balayant la circonspection de son élève d'un revers de main.
Malheureusement pour Archibald, ses réflexes émoussés entraînèrent sa main trop loin, et celle-ci finit sa course dans un gâteau au chocolat se trouvant au bord de la table contre laquelle ils se tenaient tous les deux comme s'ils étaient au comptoir d'un bar. Il est à noter que leur conversation n'était pas forcément d'un niveau plus relevé que ce que l'on peut entendre en de tels établissements, encore qu'ils prenaient soin d'éviter des sujets comme le temps, les sports, ou les derniers résultats du loto. Ce qui était tout de même facilité par le fait que le loto, sportif ou non, n'existait pas dans ces contrées magiques. Loup adressa un regard louvoyant au jeune homme, lui-même plus très sûr de ne pas mettre ses pattes là où il ne fallait pas.
" Bon, bref, tout ça pour dire que vous ne devriez pas vous en faire plus que ça, avec le Prince. Il se la raconte, mais dans son dos, son surnom, c'est " Bouche-Dégoût ".
- Ah, ah, ah, il est pathétique ! " s'esclaffa le jeune homme, n'ayant selon toute évidence pas conscience de son propre état en cet instant.
Archibald, malgré ses cheveux en bataille qui lui tombaient maintenant sur les yeux et le fait que son champs de vision se soit considérablement rétrécis à mesure qu'il buvait, voulut alors retrouver le Prince Charmant dans l'assemblée bruissante de rires et de conversations les plus diverses, pour le plaisir de le voir sous un jour nouveau. Mais ce qu'il vit ne fut pas pour lui convenir véritablement. Le Prince était en compagnie de Miss Indrema, et en grande conversation même, pour une fois isolé de ses groupies. Ils étaient pour ainsi dire seuls tous les deux, dans un coin du hall trop sombre au goût du jeune homme qui devait plisser les yeux plus encore. Finalement, l'autre le repéra également. Il lui sourit avec un contentement certain, le défia effrontément du regard, et se permit même d'enlacer la dryade, avec toutefois un peu de retenue. La gifle qu'il avait reçue devait encore lui cuire…
Archibald sentit son sang s'échauffer. Une bouffée de chaleur lui monta au visage, et il s'imagina se lever et fondre sur le Prince Charmant pour le rosser. Cependant, d'une part, ce n'était pas très bien vu particulièrement lors d'une réception, et d'autre part, il y avait un risque certain de fatigue à la clé. Le jeune homme se contenta donc d'adresser ses respects au triste sire au moyen d'un geste fort peu gracieux impliquant l'usage de son majeur, dont je ne veux reproduire la description ici, par égard pour nos jeunes lecteurs qui pourraient être choqués.
" Bellérophon ! Vous ne savez donc pas vous tenir en public ! " tonna une voix derrière lui.
Archibald leva la tête, mais il dût en fait l'abaisser pour tomber nez à nez avec le Doyen, qui n'était pourtant pas matérialisé sous son apparence féline.
" Oh, salut… Quelque chose à me reprocher ?
- Êtes-vous certain d'aller bien ? Vous vous permettez des gestes obscènes en public ? Ne trouvez-vous pas cela suffisant ?
- Pardon ? Et l'autre imbécile là-bas, répliqua le jeune homme en désignant évidemment le Prince Charmant, est-ce que vous allez le réprimander pour harcèlement sexuel ? Franchement, je me demande…, se retourna-t-il vers le loup qui était devenu tout à coup beaucoup moins frondeur en présence du Doyen. Est-ce que tu crois qu'il le fait exprès de sourire autant ? C'est pas possible, il a dû porter un appareil dentaire pendant dix ans et veut nous faire profiter du résultat tout aussi longtemps ! "
Le vieillard devenait peu à peu aussi rouge que l'étaient certaines des boissons ingérées par les deux compères d'occasion.
" Alors, non seulement, vous êtes médisant envers vos collègues, mais en présence d'élèves que vous entraînez dans vos beuveries ! Vous devriez avoir honte !
- Je croyais que c'étaient les vacances ?
- Vous ne vous en sortirez pas aussi aisément ! Si vous persistez, je vais vous convoquer devant… "
Le Doyen fut interrompu dans une diatribe qui avait l'air bien partie pour être mémorable, comme c'était souvent le cas avec les colères de petits sorciers barbus. En effet, un tintamarre pétaradant s'était fait entendre un peu plus loin, près d'un mur opposé à celui qui avait vu les buffets se dresser. Une estrade était apparue comme par magie, et probablement par magie d'ailleurs, et on s'affairait déjà dessus.
" Vous avez de la chance ! reprit le Doyen au bout de quelques secondes d'observation.
-Le concert va bientôt commencer !
- Le concert ?
- Oui, le concert annuel des Sept Nains. Nous nous reverrons plus tard. "
Le jeune homme sentit une patte tapoter son épaule. C'était le loup, qui avait recouvré sa dégaine.
" Ne vous en faîtes pas, m'sieur ! Avec le concert, il va avoir fort à faire, croyez-moi, c'est chaque année la même chose. Ils n'ont vraiment pas le sens du rythme ces Nains, pas la bonne vibe, vous voyez ? On va encore avoir droit à leurs vieux morceaux moisis… Si seulement quelqu'un pouvait nous donner un peu de nouveauté ! "
Une idée germa à ces mots lentement, très lentement dans l'esprit d'Archibald. Son élève finalement bien peu contrariant lui expliqua que le concert des Sept Nains marquait le temps fort de la soirée, que tout le monde se réunissait devant la scène sans désertion aucune. C'était une tradition. On pouvait même y rencontrer les parents d'élèves, invités pour l'occasion. Il se murmurait même que le Père Noël était de la combine, et qu'il en profitait pour distribuer tranquillement ses cadeaux pendant que tout le monde avait le dos tourné. Mais le jeune homme pensait à toute autre chose, entre deux écrans de vapeurs éthyliques…
" Hey, Loup… La Belle au Bois Dormant… Elle fait son somme loin d'ici, par hasard ? "

" Si c'est ce à quoi je pense, ce n'est pas vraiment une bonne… "
La mise en garde du Loup fut interrompue par les premiers coups de cymbale des Sept Nains. Et Archibald Bellérophon comprit que décidément, il y avait bel et bien de profondes différences entre son monde et celui-ci. Jamais on n'aurait toléré cela chez lui. Ou alors, à condition d'être inclus dans un dessin animé peu regardant sur le droit du travail des petites personnes, qui passeraient leur temps à être exploitées au fond d'une mine et en plus en seraient contentes ! Ce fut pour cette raison qu'il ne fut qu'à moitié étonné lorsqu'il les entendit entonner cet air célèbre entre tous : " Hé, oh, hé, oh, on rentre du boulot ! "
Le jeune homme était horrifié. Mais surtout à cause de la passivité des spectateurs assemblés devant eux. Les professeurs occupaient le premier rang, les parents d'élèves suivaient… Et leur progéniture composant la faune la plus diverse qu'il eut été permis de voir s'était déversée sur la cinquantaine de lignes de sièges pas toujours parallèles. Archibald était en partie rassuré sur leur santé mentale de constater que beaucoup n'accordait qu'une attention minimale aux Nains qui s'agitaient sur scène, ce qui leur correspondait plutôt bien… Beaucoup étaient venus s'asseoir les mains encore pleines de victuailles ou de boissons, se retournaient pour apostropher un camarade trois rangs derrière, se lançaient des papiers de bonbons… Voilà qui était bien plus encourageant pour le jeune homme, et qui lui rappelait un peu les fêtes de fin d'année dans les écoles primaires qu'il avait fréquentées.
" Eh bien, si c'est ça une réception longtemps attendue… "
En règle générale, les parents sont admiratifs des exploits de leurs bambins les dix premières minutes… Ensuite, ils jouent à qui regardera le moins de fois sa montre en espérant que les aiguilles tournent plus vite… Sauf que dans le cadre de cette fête de fin d'année à la Faculté, c'était encore pire, puisque les élèves ne présentaient aucun spectacle d'aucune sorte. Ils étaient seulement comme tous les autres contraints et forcés de supporter les accords discordants des Sept Nains, le temps qu'ils épuisent leur répertoire, heureusement plus vite qu'une veine de mithril. Plus tard, viendrait la tant attendue remise des cadeaux. C'était en grande partie grâce à cela que les élèves en premier lieu acceptaient à mots couverts de se tenir tranquilles, d'un accord tacite. Pourtant, à plusieurs reprises au cours de la soirée, Archibald avait senti le parfum de l'excitation qui gagnait la plupart d'entre eux. Plus de devoirs pendant deux semaines, plus de pression, les premières heures de relâchement étaient généralement les plus propices à la folie douce… Toutefois, le fait d'être retenus dans l'enceinte de la Tour, entre les murs même du savoir leur permettait de garder à l'esprit qu'il fallait conserver une certaine tenue.
Pour l'instant, le jeune homme s'impatientait en se bouchant les oreilles. A plusieurs reprises, il dut disparaître sous les tables pour éviter le regard foudroyant de l'un des professeurs, se retournant à intervalles réguliers et chacun à leur tour pour tenter de l'apercevoir. Allait-il daigner se joindre à eux ? Bien qu'il ne fusse toujours pas très concerné par ce nouveau statut et que son esprit dusse endurer une migraine déjà pressante, Archibald avait bien conscience qu'il aurait été préférable, pour l'image de marque de l'établissement tout au moins, qu'il se trouvât en compagnie de ses pairs, et que l'absence du dernier arrivé en date n'était pas pour faire bonne impression sur qui que ce soit, et en particulier les parents qui lui avaient indirectement confié leurs enfants. Quant à l'opinion des Sept Nains, outre que le jeune homme ne s'en souciait pas plus que de ce qu'il avait pu faire de sa dernière paire de chaussettes blanches - pour éviter pudiquement de penser " propres " - eux-mêmes n'étaient pas très concernés par ce qui se passait en dehors de leur estrade.
Le plan d'Archibald était simple, pour ne pas dire simpliste, encore une fois par souci de bonté envers notre héros dont ce n'était pas le meilleur moment pour faire étalage de ses faiblesses mentales. Il avait imaginé aller trouver la Belle au Bois Dormant, et lui apporter ce que Charmant n'était pas parvenu à faire, autrement dit un réveil salutaire, car on ne gagnait rien à demeurer trop longtemps allongé, si ce n'était un dérèglement de l'équilibre, et une fonte des muscles qui n'était pas des plus souhaitables. Le jeune homme le savait, il l'avait lu dans des livres. Ou bien était-ce dans l'une des revues scientifiques à laquelle était abonnée sa petite cousine de.. cinq ans. En tous les cas, il l'avait vu imprimé noir sur blanc, c'était suffisant. Pauvre princesse ! Même seulement cent ans dans cet état, et elle devait être plus rachitique que la plus maigre des top-models ! En fin de compte, la perspective de devoir l'embrasser n'était peut-être plus aussi réjouissante…
Un hoquet pour le moins disgracieux chassa ce doute passager. La moindre des choses était d'éviter tout risque de lui faire goûter son repas de quelconque façon, se sermonna-t-il tout seul pour une fois. Archibald se faufila entre les tables, les chaises, et une mer de confettis lui arrivant par endroits aux chevilles, et s'engouffra par une porte de service en dehors du grand hall de réception. Là, il s'ébroua sans retenue pour la bienséance, brossa un tant soit peu ses vêtements froissés… Il était à nouveau seul. Le loup au look de gangster des bas-fonds de Brooklyn South n'avait pas poussé sa soudaine bonne entente jusqu'à le suivre dans ses périlleuses entreprises. Il devrait agir en conséquence. Un vrai travail d'infiltration. Il pria secrètement que ses heures d'entraînements sur Metal Gear Solid 2 ou Headhunter n'aient pas été vaines. Qui oserait dire après cela que les jeux vidéo étaient des passe-temps déconnectés de la réalité ? Et quelle réalité…
Loup avait tout de même concédé quelques renseignements supplémentaires. Comme pour chaque fin d'année, la Belle au Bois Dormant quittait son château - ses serviteurs toujours vivants portant son lit du départ à l'arrivée - pour se rendre dans l'enceinte de la Tour du Savoir Salvateur et l'honorer de sa présence, ainsi qu'elle le faisait déjà précédemment, avant qu'elle ne donne l'impression à tous d'avoir été piquée par une nuée de mouches Tsé Tsé. Qui reviendraient à intervalles réguliers pour maintenir la dose préalablement certifiée par un médecin qui aurait cru traiter un cheval lors du choix des proportions de calmants à prescrire… La Belle se trouvait en tous les cas au rez-de-chaussée, dans les appartements privés du Doyen, et probablement dans sa bibliothèque. Parvenir à la porte des dits appartements ne devait pas être la partie la plus ardue du plan. Mais il resterait encore…
" Jeune homme ? " fit une voix chevrotante derrière lui le faisant sursauter.
Cela commençait bien ! S'il n'était même pas capable d'entendre venir une vieille femme décrépie, pleine d'arthrose à en craquer, et marchant avec une canne le dos voûté par les ans… Qu'est-ce que cela serait face à un garde surentraîné et rompu à toutes les formes de close-combat ? Heureusement, Archibald se souvint que le SWAT n'avait pas été du voyage avec lui.
" Oui, madame ? retrouva-t-il ses esprits tandis que la vieille dame le dévisageait.
- Vous êtes Archibald Bellérophon, est-ce que je me trompe ?
- Non, madame, mais je n'accepterai nulle pomme rouge de votre part, pas plus que verte ! voulut-il plaisanter.
- On voit bien que vous n'êtes pas d'ici, ricana-t-elle d'un ton qui n'avait rien de rassurant. Je pourrais me vexer d'être confondue avec une autre sorcière, nous sommes en général très susceptible sur ce point…
- Ah… ", fit sobrement le jeune homme, qui blanchissait à vue d'œil, et pas à cause des effets de l'alcool ingurgité.
Pas encore du moins.
" Eh oui, mais vous êtes neuf dans le métier, je vous excuse… croassa-t-elle en garnissant un mouchoir de soie blanche d'une telle quantité de glaires qu'il en changea de couleur, et une fois encore Archibald de même, pour arborer un joli vert pâle. Je ne suis pas la sorcière de Blanche-Neige, certes non… Mais vous avez parmi vos élèves, deux petits enfants qui sont à ma charge. Hansel et Gretel !
- Hansel et Gretel ? Oh, oui, je vois, acquiesça le jeune homme, tout heureux de n'être plus le point de mire. Oh, mais ils sont très sages, rassurez-vous ! "
En réalité, je dois confesser en lieu et place d'Archibald que celui-ci se souvenait à peine des deux enfants, enivré ou pas. Comparés à la plupart de ses autres élèves, ils étaient en effet très discrets, et surtout, ils étaient Humains. Ce qui avait pour conséquence d'être beaucoup moins intriguant ou marquant qu'un assortiment de petits cochons, ou un Ogre de trois mètres de haut… De plus, ils étaient beaucoup moins remuants que Boucle d'Or ou le Petit Poucet. De parfaits petits élèves modèles.
" Je n'en doute pas, pour sûr, répliqua la fleur fanée, tellement ridée qu'on aurait pu croire qu'elle avait toujours été comme cela. Mais… Si jamais ils vous parlent d'autre chose, après les cours… Je voulais vous dire de ne pas les écouter. Ils aiment raconter des bêtises.
- Oh, ce ne sont pas les seuls !
- Oui, mais qui oserait dire que si je leur donne des gâteaux, c'est pour les faire cuire ensuite ? Que je leur fais faire toutes les corvées de la maison ? Enfin, je suis vieille, c'est tout, je réclame juste un peu d'aide. Je les ai sous ma garde tout de même ! Et ils ne trouvent qu'à se plaindre que je cherche à les engraisser !
- Ah, je vous comprends ma bonne dame, ces jeunes alors, quels ingrats ! Et dès le plus jeune âge en plus ! Soyez assurée que si je les prends à raconter des sornettes à votre sujet, je les punirai personnellement ! Il ne sera pas dit que quelqu'un se plaigne devant moi de devoir manger des gâteaux ! Eh bien, madame, merci d'être venue me trouver, je crois que nous en avons terminé, je ne voudrais pas vous retenir plus longtemps, voilà, je vous libère, à bientôt, j'espère ! déclara le jeune homme de plus en plus vite à chaque mot, osant poser une main sur la bosse de la sorcière en lui indiquant d'un geste qu'il estimait suffisamment poli la porte.
- Mais… Vous ne venez pas ? l'interrogea-t-elle, faussement désintéressée à l'évidence.
- Bien sûr que si, voyons ! Je voulais simplement aller me refaire une beauté comme on dit !
- Ah, très bien ", hocha lentement la tête la vieille femme en passant la porte.
Et je ne suis pas le seul qui devrait y penser, espèce de mégère ! songea Archibald en reniflant. Il avait à faire, et voilà que cette folle l'avait retardé, et tout cela pourquoi ? Toujours pour faire des remarques, inutiles et stériles. Les parents d'élèves et assimilés étaient souvent pires que les étudiants eux-mêmes, et sans même s'en rendre compte ! Le jeune homme savait bien d'expérience qu'ils croyaient tout savoir, et en particulier, ce que pouvait bien traverser leurs enfants dans le genre "crise de croissance", mais il fallait les voir s'en prendre aux professeurs, se doubler dans les files d'attente, évoquer leurs propres souvenirs ! De véritables gamins… Archibald avait en conséquence été toujours satisfait de constater que ses parents n'accordaient pas le moindre intérêt à ses résultats scolaires une fois consulté le bulletin de notes. C'était là l'essentiel.
Tout en réfléchissant sur les dures réalités du système scolaire, le jeune homme avait entamé sa marche dans les couloirs désertés le temps de la fête et plus particulièrement du concert. Avançant sur la pointe des pieds, il se laissa aller à tenter quelques roulades au moment de passer d'un embranchement à un autre, d'un recoin d'ombre à la cachette d'un buffet. Mais après avoir commencé par se cogner deux fois la tête contre les murs, avoir vu son genou droit se fracasser contre un guéridon, et ses vertèbres subir un brutal tassement en tentant de se contorsionner, Archibald en conclut qu'il avait mieux à faire que de se retrouver à gémir et serrer les dents, d'autant plus qu'il n'avait personne à éviter et pas la moindre caméra évidemment pour épier ses mouvements… Tout cela était peut-être la faute à toutes les coupes qu'il avait bues, altérant ses trajectoires qui se voulaient limpides à chaque roulé-boulé… Marcher droit devant soi les mains dans les poches lui apparut rapidement comme la solution à adopter, et la plus conforme à ses habitudes. Enfin, chers lecteurs, lorsque j'écris droit… Comprenez qu'il s'agissait de l'intention de départ de notre héros.
Héros en quête d'une princesse à éveiller de son long sommeil par un doux baiser ! Du moins, voilà comment un troubadour possédant une inspiration quelconque aurait qualifié le parcours du jeune homme. Lui se disait surtout qu'il avait à débusquer la caille et lui faire du bouche-à-bouche jusqu'à ce qu'elle veuille bien ouvrir les yeux. Ou que ceux-ci sortent de leur orbite tellement il lui aurait soufflé dans les bronches. Voilà qui dénotait donc d'une vision beaucoup moins poétique que celle qu'un observateur extérieur aurait pu lui prêter, ce qui est d'ailleurs souvent le cas dans les récits héroïques. Lorsque le héros en question est censé affronter à lui seul un détachement de guerriers ennemis au bras puissant et à la haine farouche, il est plus souvent occupé à écraser de petits coups de talon rageurs l'entrée de la fourmilière dont les habitantes lui sont grimpées dessus durant la nuit sans lui demander la permission…
Tout à coup, Archibald s'arrêta. Mine de rien, il était arrivé aux portes des appartements du Doyen. Une main sur la poignée… Il l'abaissa lentement… Rien… Pas de cliquetis inquiétant, pas de brusque entrave. Elle n'avait pas été verrouillée, et l'entrée était libre. Un pas à l'intérieur… Une tête qui passe… Toujours rien. Pas de garde. Pas d'armures prêtes à prendre vie dès lors qu'il aurait posé un pied à l'intérieur. Ni de faisceaux laser fusant d'un mur à l'autre, mais cela l'aurait tout de même beaucoup plus surpris. Une unique chose polarisa immédiatement toute l'attention qu'il était en mesure de mobiliser, ( soit 100% - 8, 77568 % pour chaque verre ) l'immense lit à baldaquin se dressant au milieu d'une nuée de bougies parfumées, tout au fond du couloir, en face de lui. Les tentures de moire rouge brillaient doucement dans cette lumière chaleureuse. Les montants de bois précieux plaqués or scintillaient à l'unisson, et le lit de la Belle au Bois Dormant tout entier était comme nimbé d'une sphère de protection, qui n'était en fait qu'une plaisante illusion. Le jeune homme demeura même une poignée d'instants, comme sous le charme, incapable de faire un pas de plus.
Toutefois, Archibald recouvrit bien vite ses réflexes, pour une fois, et avant tout, le pourquoi du comment il était venu jusqu'ici. Donner une bonne leçon au Prince Charmant en le couvrant proprement de ridicule ! Qu'il n'ait plus aucune envie de persister à vouloir lui nuire, et qu'il se morde les doigts d'avoir voulu commencer. Et que fallait-il faire pour cela ? C'était limpide ! se donna-t-il encore du courage en entrouvrant les tentures devant lui. La Belle au Bois Dormant était là, allongée sur le lit, en face de lui, ses petits pieds nus à quelques centimètres. Le jeune homme n'avait pas du tout pensé à elle en tant qu'être humain auparavant. Comme il n'avait fait attention à rien si ce n'était à son lit pourtant en entrant chez le Doyen. Il n'avait même pas songé à fouiller dans ses tiroirs pour y débusquer quelques photos de dryades et autres fées en petites tenues… A cette pensée coquine, Archibald déglutit péniblement. Ce n'était pas vraiment le moment le plus approprié. Il n'avait pensé qu'à ce qu'il devrait faire pour parvenir à son but, et il ne devait pas en dévier.
Le jeune homme se donna quelques tapes sur les joues, se retint de cracher dans ses mains, fit claquer plusieurs fois sa langue contre son palais, l'étira au plus loin jusqu'à se décrocher la mâchoire, et il aurait même fait quelques step-touches tant qu'il y était sur un plan plus général… Il n'avait pas intérêt à échouer, quand bien même cela ne viendrait aux oreilles de personne, le poids de l'opprobre serait suffisamment terrible sur ses épaules. Surtout lorsque l'on était aussi fatigué que lui par nature. Il contourna lentement le lit, jaugeant de la bouche de la Belle au Bois Dormant, le contour de ses lèvres charnues, leur couleur rosée, le filet d'air qu'elles laissaient échapper dans sa respiration endormie… Il fallait une attitude de professionnel ! La galanterie, ainsi que la tradition, auraient voulu qu'il se place sur le côté, au pire, s'asseoir délicatement au bord du lit. Mais ce n'était pas réellement la chose à faire selon Archibald. Aussi, après trois battements de cœur d'hésitation, il enjamba la princesse et se retrouva à cheval sur celle-ci. Il lui vint alors à l'esprit que si une telle situation s'était déroulée dans son monde, cela aurait donné une belle photo à placer en première page de la presse people. Même pour leurs objectifs toujours à l'affût, voir une princesse se faire chevaucher… n'était pas courant, quoique certaines soient spécialistes de l'exercice, en privé toutefois.
La Belle au Bois Dormant n'avait vraiment pas le sommeil léger, nota-t-il, alors qu'il pesait de tout son poids sur elle, ayant décidé qu'il n'avait pas de raison particulière de la ménager en l'instant. Il se pencha en avant, surplombant son visage. Elle était jeune ! Elle ne devait pas avoir plus de seize ans. A moins que ce très long sommeil n'ait été des plus réparateurs… Le jeune homme écarta quelques boucles de cheveux éparses, lui tapota à son tour la joue, se rapprocha encore... Et réalisa pourquoi le Prince Charmant avait échoué. Il se souvint des paroles de Loup : " Il se mit à pleurer dès la quatrième tentative, et c'était de pire en pire, dit-on ! " Archibald avait supposé que cela était dû au fait de rater son coup, si vous lui passiez l'expression. Alors qu'en réalité… La Belle au Bois Dormant avait tout simplement une haleine aussi méphitique que le plus puant des marécages. Des miettes de son dernier repas avait dû demeurer coincées entre ses dents et pourrir là… Entre autres choses inqualifiables, conséquences de n'avoir rien bu ni mangé durant des années. Les narines du jeune homme l'avaient tout de suite averti du danger qui exhalait à pleins relents de la bouche de la princesse. Mais que faire ?
Archibald regarda de tous côtés, perdu. Il ne pouvait pas rebrousser chemin ! Dans tous les sens du terme ! Fixant la flamme de la bougie la plus proche en point de mire comme un phare dans la tempête qui sévissait sous son crâne, il fut finalement frappé d'une véritable illumination. Quelques minutes plus tard, nous retrouvons le jeune homme dans une position identique… Une main sur la tête de la Belle au Bois Dormant, l'autre sous son menton… Il l'obligeait à mâcher… Les vieilles tablettes de chewing-gum à la fraise qui s'étaient racornies au fond de ses poches jusqu'à présent…
" Allez , mâche, mâche ! Fais-moi disparaître cette