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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 30/11/2001

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Où l'on assiste à un conseil des professeurs semblable à son pendant et où Archibald se dit qu'il aurait tout autant préféré une rencontre parent/professeur avec un Ogre.

Chapitre 03 > Chapitre 04 [PDF] > Chapitre 05

e Doyen referma lui-même la porte de la salle du conseil de classe. Il avait pris très au sérieux le récit que lui avait fait Miss Indrema au retour de la sortie de classe d'Archibald Bellérophon. Bien entendu, ils n'avaient dit mot aux élèves, du moins, pas encore, mais s'étaient précipités à la Faculté. En quelques minutes, le vieux débris s'était remarquablement débrouillé pour quelqu'un qui devait accumuler de l'arthrose au-delà même de ses os. Il avait fait appeler les professeurs qui selon lui devaient être mis au courant en priorité. C'était donc la première fois que le jeune homme découvrait ses " collègues ", en dehors de la dryade.
Ils étaient tous assis autour d'une table ronde, dans de grands fauteuils recouverts de velours rouge. Douze sièges. Un seul d'entre eux était vide. Avant qu'Archibald n'ait pu se consacrer à l'examen des autres professeurs, la porte s'ouvrit à nouveau, et deux petits trolls velus apparurent, portant chacun d'un côté un immense… cercueil, grand trois fois comme eux. Lentement, dans le plus grand silence, ils vinrent le placer sur la chaise vide, prenant bien la peine de ne pas lui faire subir la moindre secousse inutile, et le dressèrent tout droit. Le jeune homme haussa imperceptiblement un sourcil à cette vue. Qu'est-ce que ça pouvait bien être encore que ça ? Il savait que les grandes écoles étaient fières de leur passé, mais peut-être pas au point d'exhiber les boîtes en sapin de leurs Grands Anciens. Mais il était tombé dans un monde " merveilleux ", alors pourquoi pas ? C'était peut-être simplement décoratif, se disait-il.
Puis il entendit une voix étouffée demander du brandy. De toute évidence, l'occupant de la résidence était au moins mort-vivant, mais en tous cas, il ne correspondait pas au premier des deux termes. Un judas s'ouvrit sur le cercueil, et l'un des trolls y fit passer une paille qui prenait racine dans une noix de coco coupée en deux et plantée de deux parasols. Se pinçant aussi fort qu'il pouvait, Archibald prit conscience une fois de plus qu'il n'était pourtant pas sur le pont du Pacific Princess de la Croisière s'amuse, mais bien dans une salle de conseil de classe improvisée. La forte odeur de naphtaline qui s'échappait du cercueil était là aussi pour ça.
" C'est un… magnifique… C'est un magnifique caisson que vous avez là, tenta-t-il de faire la conversation et ne voulant pas risquer de vexer le nouveau venu en employant le mot cercueil. Vous… Vous êtes un cousin de Michael Jackson ?
- Qui ça ? entonna une voix caverneuse.
- Hum, non, personne, ne faite pas attention. C'est bien insonorisé, chez vous !
- Merci… ", finit par répliquer l'autre, ne sachant trop comment considérer ces mots.
Le jeune homme retint une grimace quand Miss Indrema lui bourra les côtes de coups fort peu discrètement, lui donnant l'impression d'avoir été fouetté avec une brassée de ronces.
" Ne cherchez pas à faire votre numéro avec lui ! l'admonesta-t-elle. C'est l'un de nos meilleurs professeurs, Vlad.
- Mais… Il n'est pas un peu bizarre ? Tout de même ?
- Je dirais… qu'il est quelque peu souffreteux, mais ce n'est pas là un bien grand défaut, concéda la dryade.
- Ah oui… Il doit craindre les insolations, on dirait. "
Miss Indrema haussa les épaules, et détourna le regard. Archibald reporta son attention sur la boisson du dit Vlad, et fut pris alors d'un haut-le-cœur. Le breuvage était rouge sang. Lentement, plus lentement qu'il n'aurait dû en tous cas, une certaine association d'idée fit son chemin dans son esprit, et il se redressa sur sa chaise, aussi raide qu'un piquet. Malgré l'envie de ne pas céder, il eut bien du mal à ne pas s'adresser à nouveau à la dryade.
" Euh… Je viens de… réaliser… une… une chose… Là… Il, il… Il boit du sang ! chuchota-t-il d'une voix rauque.
- Vous en êtes sûr ? le toisa Miss Indrema.
- Cela me paraît clair, non ? hoquetait le jeune homme, peu rassuré par l'épaisseur de bois le séparant de l'autre.
- Dîtes moi… Parce qu'il se trouve enfermé dans un cercueil, qu'il a le teint très pâle parce qu'il craint la lumière du jour, que son phrasé est particulier, et qu'il boit une boisson grenat, ce genre de choses, cela vous fait penser à un vampire ?
- Parce que pas vous ?
- Bien sûr que non. "
Et la conversation s'arrêta là.
Le jeune homme en profita pour se remettre en saluant le Marquis de Carabas, un garçon à peu près de son âge habillé simplement malgré son rang, avec qui le courant passa tout de suite, surtout lorsque Archibald le félicita pour la roublardise de son matou en indiquant qu'il n'aurait pas fait mieux, ce qui dans le mode de fonctionnement de son esprit était le plus grand des compliments qu'il pouvait faire… En face de lui, le jeune homme vit prendre place avec aise et sans gêne un grand barbu qui aurait presque pu passer pour un géant. Sa barbe était drue, touffue, et surtout, bleue. Après s'être demandé s'il ne l'avait pas déjà vu dans l'un des dessins animés de son enfance où les héros ou méchants avaient souvent des cheveux sortant du naturel, il se souvint d'une histoire de bonhomme qui tuait ses épouses les unes après les autres, une façon extrémiste de prononcer le divorce sans s'embêter avec un avocat et une pension, sauf la dernière qui avait pu en réchapper par l'intermédiaire d'une sœur un peu trop commère et pour ainsi dire hystérique, qui ne s'intéressait qu'au temps qu'il pouvait bien faire et en cela s'était improvisée météorologue avant l'heure, bien que cela lui eut été de peu de recours en ces circonstances.
Archibald se racla la gorge et demanda, mi-figue, mi-raisin, et totalement jus de fruit.
" Alors, bonjour… Toujours célibataire pour le moment ? Vous faîtes les petites annonces ? Pour tout dire, je croyais que vous étiez mort… N'est-ce pas ce que dit le conte ? "
Il constata que le rouge qui montait aux joues de Barbe Bleue ne s'accommodait pas spécialement avec la dite barbe, à moins qu'il ne soit d'un patriotisme certain envers la France, et qu'il ait l'habitude de se retrouver dans un stade de football, ce qui dans ce cas, pourrait convenir. Pas besoin de se peindre le visage.
" Est-ce que les contes nous narrent toujours la vérité ? croassa-t-il en fin de compte, ce qui était à propos. Vous êtes la preuve que non !
- La preuve ? répéta le jeune homme, désarçonné au moment où il s'y attendait le moins, lui qui voulait à nouveau démontrer qu'il n'était surpris en rien après avoir été battu en brèche par Miss Indrema.
- Oui, la preuve, et d'ailleurs, je m'oppose depuis le début à la venue d'un Commun tel que vous, qui… "
Barbe Bleue fut soudain interrompu en plein élan par un bourdonnement grandissant accompagné d'éclairs nacrés qui illuminaient le plafond à travers toute la salle. Tout à coup, leur rythme décrut pendant que le phénomène se stabilisait juste au-dessus d'Archibald, le seul apparemment à se sentir concerné par ce qui se passait, car personne ne manifestait le plus petit signe d'étonnement. Il leva les yeux juste à temps pour écarter les bras et réceptionner par réflexe, la nouvelle venue qui tombait des nues. Avant de s'effondrer à la renverse, culbutant la tête la première. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu'il étouffait, le temps pour la créature de s'installer plus confortablement. Relevant la tête, il croisa le regard à une paume de main à peine d'une fine figure ovale au regard espiègle, encadré de cheveux bouclés et soyeux. Un charmant gazouillis s'échappait de ses lèvres entrouvertes, et une paire d'ailes translucides battait doucement dans son dos nu, dissipant une brise rafraîchissante des plus utiles lorsqu'on se retrouve collé à une inconnue à la respiration haletante pas désagréable à regarder, et pas pressée de s'éloigner.
" Vous… Le vol a été bon, pas de turbulences ? " choisit-il comme approche, si ce mot avait encore un sens en de pareilles circonstances.
La fée se contenta de rire en rejetant en arrière ses cheveux d'argent d'un geste langoureux.
" Merci beaucoup surtout d'avoir garanti mon atterrissage, preux chevalier. Vous avez fait merveille…, susurra-t-elle à son oreille en se penchant vers lui.
- Hum, tout le plaisir est pour moi, se maudit-il de répondre, alors que où qu'il se pose, son regard rencontrait tel ou tel renflement charnu de la belle. Je dois avouer que le train était bien sorti… "
Le sourire égrillard qu'elle lui retourna lui fit comprendre qu'elle avait parfaitement saisi.
" Et vous êtes ? voulut-il enchaîner, sentant grandir son… malaise sous la pression imposée. La fée Clochette ? "
Tout sourire s'évanouit.
" Comment osez-vous ! s'entendit-il répliquer, la créature volante le repoussa sur le sol de ses deux mains, et bondissant sur ses jambes, qu'elle avait fort longues pour sa taille. Ne me parlez pas de cette gourde ! Toujours accrochée à ce Peter de malheur ! Alors qu'elle devrait avoir compris les bases de la vie de fée, ne jamais rester à butiner le même… pistil… " conclut-elle en lui lançant un regard si appuyé que le jeune homme avait l'impression de sentir ses vêtements se liquéfier.
Enfin, elle le libéra de toute étreinte, et il put se rasseoir, la fée allant prendre place tout à fait à l'autre bout de la table, se promenant dans une tenue tout juste décente, qui n'avait rien à envier question système d'aération à celle de la dryade. Archibald n'osait d'ailleurs plus du tout la regarder cette fois. Miss Indrema n'avait pas bougé d'un millimètre depuis le début de cet incident, et si elle n'était pas en colère, elle conservait en tous les cas un comportement des plus secs à son égard. Cela ne l'avait pas dérangé plus que cela au début, mais à présent, cela commençait à le gêner, sans qu'il puisse mettre le doigt sur une bonne raison. Evidemment, il repoussa avec force tout ce qui aurait pu laisser penser qu'il nourrissait un quelconque intérêt pour la dryade, en dehors du fait de lui emprunter de quoi se faire une soupe aux aromates de temps à autre, ce qui était facile avec elle, puisqu'il n'y avait pour ainsi dire qu'à piocher.
Avec tout cela, il avait perdu du temps, et n'avait pu satisfaire à l'un de ses passe-temps favoris, c'est à dire l'observation de ses pairs, qui cette fois, n'avaient rien à voir avec ceux qu'il côtoyait d'ordinaire. Le Doyen venait de demander le silence, tout en nettoyant ses fines lunettes. Toutes les têtes se tournèrent vers lui, le jeune homme de même, bien qu'il dû tendre le coup à cause du cercueil sur sa droite. Toutefois, il se voyait très mal demander au professeur Vlad de se pousser un peu. Aussi tendit-il également l'oreille, tandis que le Doyen commençait à présenter les faits qui lui paraissaient d'une importance capitale. Archibald se promit d'être aussi attentif que possible pour oublier le malaise qu'il ressentait à proximité de ses voisins de table.
" Chers professeurs, l'heure est grave. On vient de me mettre au courant d'évènements d'importance, et je crois qu'il est temps pour nous de prendre des décisions. Le retour des Quatre Généraux… "
Ce fut à partir de ce moment-là que la concentration du jeune homme décrut dangereusement. Sa vue se brouilla peu à peu, son esprit s'élevant au-dessus de la conversation, n'entendant plus qu'un désagréable ronflement. Si quelqu'un l'avait regardé droit dans les yeux à ce moment précis, il aurait eu l'air d'un détestable idiot en sérieux manque de sommeil, les paupières battantes, la mâchoire décrochée, un coude soutenant maladroitement une tête comme prête à se détacher. Cela lui rappela une remarque à laquelle il avait eu droit à de nombreuses reprises au cours de son parcours étudiant, à savoir que la façon de se tenir en classe était proportionnelle à sa réussite scolaire. Il n'en avait jamais été persuadé, et…
Ce ne fut qu'un long miaulement rageur, un vol plané par dessus la table, et Archibald vit se planter devant lui, toutes griffes dehors, le Doyen. Qui avait bien entendu retrouvé forme féline, entendons-nous bien, sinon, cela aurait été un spectacle déplorable pour un vénérable homme de son âge, surtout avec une queue au bas du dos.
" Bellérophon ! chuinta le chat aux moustaches hérissées. Je suis sûr que vous n'avez pas écouté un traître mot de ce que je viens de dire ! "
Le jeune homme revint lentement à un niveau de conscience suffisant pour appréhender le fait qu'un chat vous parle et vous conspue. En public qui plus est, les chats normaux étant beaucoup plus pudiques.
" Non, avoua-t-il platement, et sans la moindre gêne apparente. Pourquoi ? Je sais déjà tout ce que vous avez dû raconter…
- Ah oui ? Ah oui ? En êtes-vous sûr, sacripant ! Vous l'aurez voulu ! "
Aussitôt, la lumière tomba dans la pièce. Le chat avait disparu, et le Doyen se tenait maintenant debout sur son siège, seul d'entre eux à être baigné d'une lumière bleutée, qui ne faisait qu'éclairer la masse d'ombre qui avait autrement envahi la salle de réunion. De l'une de ses manches fourre-tout, il fit alors apparaître ce qu'Archibald prit pour un jeu de cartes, avant d'y voir de simples fiches cartonnées, dont il ne pouvait distinguer rien de plus. Puis, le Doyen reprit la parole d'un ton des plus doctes.
" Bonsoir, et je ne vous souhaite pas la bienvenue ! J'espère que vous êtes prêts… "
Coup de gong venu de nulle part qui ébranla le jeune homme lui-même. Avait-il bien entendu cette fois ? Selon toutes apparences, oui, ses oreilles ne l'avaient pas trahi. Le Doyen ne s'occupait pas de lui de toutes les manières.
" Nous allons débuter par quelques questions faciles, même pour vous, espèces de crétins congénitaux. "
Le jeune homme rit bêtement à ses mots, sans que la plupart des professeurs ne comprennent pourquoi. Pour vous, lecteurs, il est préférable qu'il en soit de même, ou vous vous rendrez encore un peu plus compte du caractère futile et complexe à la fois de notre ami.
" Alors, face de Trolls, déjections de dragons, c'est parti ! trompeta le Doyen de la Faculté. Puisque Mr Bellérophon prétend tout savoir, nous allons maintenant tous vous tester, ce sera encore mieux ! Professeur Barbe Bleue ! Voilà une interrogation on ne peut plus évidente à résoudre… Qui est notre pire ennemi ?
- Lord Funkadelistic ! tonna l'autre en réponse, expirant si fort qu'Archibald désormais tout à fait réveillé, crut qu'il allait tomber encore de sa chaise.
- Cooorreeeecccccct ! acquiesça le Doyen. Professeur Vlad ! A votre tour ! Quel est le dernier de ses forfaits ? "
Le jeune homme eut l'impression d'entendre le grésillement d'un interphone avant que l'occupant du cercueil ne réponde.
" Internet ou téléphonie mobile ? " Ahem, je plaisante, maugréa pour lui-même notre héros.
Pendant que le Professeur Vlad se contentait de dire:
" Il a subtilisé le Génie de la Lampe.
- Coooorrrrect, à nouveau ! " Et le Doyen envoyait un à un les cartons à question voltiger derrière lui. Il semblerait que vous ne soyez pas si mauvais, vous. Alors, continuons ! A vous, Miss Indrema… "
Bizarrement, Archibald souhaita qu'elle donne la bonne réponse sans même y avoir songé pour les autres. Et elle s'en acquitta sans faute. Ainsi que la fée qui lui lança une œillade immédiatement après avoir répondu. Les autres ne se montrèrent pas aussi sympathiques, mais n'eurent aucun souci pour contenter le Doyen, leur supérieur…
" Nous y voilà…, prévint d'ailleurs celui-ci. Monsieur Archibald Bellérophon… Êtes-vous prêt ? Si dans la mesure de nos moyens, nous optons pour une solution de rechange face à ce péril, selon quel facteur de chance la calculerions-nous ? "
Le jeune homme fit mine de réfléchir intensément, ce qu'il parvenait assez bien à mimer pour donner le change. Pour autant, Archibald savait bien qu'il n'avait pas la réponse, si tant était qu'il avait ne serait-ce que compris la question…
" L'âge du capitaine multiplié par la racine carrée du nombre d'étages de la Faculté divisé par le nombre de jours nous séparant de la prochaine pleine lune ? hasarda-t-il.
- C'est ça, c'est ça, moquez-vous ! " fit le vieillard, sur le point d'exploser de rire malgré une colère toujours présente. Cela ne change rien, maintenant… Vous êtes… le maillon faible ! Au-revoir. "
S'apprêtant lui aussi à lui rire au nez, le jeune homme sentit brusquement son siège tiré vers l'arrière par des mains invisibles, prendre de la vitesse en glissant sur le parquet de courgettes, et s'arrêter contre le mur, avec une force certaine qui lui fit regretter l'absence d'airbag de série sur ce modèle. Il réprima un " ouch " peu valeureux, mais n'eut pas le temps de répliquer quoi que ce soit. La fée était déjà sur lui, se précipitant à ses pieds.
" Enfin, vous n'avez aucun remords, Doyen, à malmener ainsi ce petit ! " le fusilla-t-elle courageusement du regard, faisant un rempart de son corps contre tout nouvel accès de réprimande.
Archibald était maintenant à nouveau condamné à un étouffement plus ou moins proche, la pulpeuse fée ne lésinant pas sur ses efforts pour lui faire sentir son soutien, en le serrant entre ses bras.
" Oh, vous semblez tout pâle ? Vous êtes sûr que ça va ? lui murmura-t-elle. Vous ne voulez pas de bouche à bouche ?
- Ce ne serait pas de refus, mais…
- Et là ? Vous n'avez rien ? "
Le jeune homme sursauta alors que la fée lui palpait le postérieur d'une main ferme.
- Ecoutez, commença-t-il, cherchant à se remettre debout. Vous êtes fort aimable et je vous suis gré de vos effort, mais écoute chérie, tu es une vraie nymphéemane ! "
La créature ailée le regarda avec des yeux ronds, mais ne s'offusqua nullement. Au contraire, encore une fois, elle parut très amusée, et se contenta de conclure.
" Vous ne connaissez pas encore bien les ficelles du métier… Sachez que ma porte sera toujours ouverte si vous voulez les démêler. Celles-ci… Ou d'autres, lui fit-elle avec un dernier clin d'œil, et Archibald eut la certitude qu'il venait d'entendre un élastique claquer contre sa hanche. Se pouvait-il que les fées portent des strings ? Tout à coup beaucoup plus intéressé par les mystères de l'exploration, il n'eut pas le temps de s'y livrer alors que la salle avait recouvré son aspect originel, car la porte claqua, laissant place à un superbe jeune homme en livrée, la main droite appuyée d'un geste faussement nonchalant sur la garde de son épée. Toutes les paires d'yeux en état de marche, et même ce qui n'avait aucun rapport avec de pareils organes telles les flammes des candélabres parurent se tourner vers le nouvel arrivant, et son arrivée fracassante, notamment vis-à-vis des gonds de la porte, qui auraient certainement préféré une entrée moins remuante.
D'une révérence grandiloquente adressée à tous, il salua, et était sur le point de s'asseoir en lieu et place d'Archibald, passant devant lui sans même le voir. Mais le jeune homme posa une main sur le dossier de la chaise qui lui avait été attribuée le premier et s'y reposa lourdement. L'autre se contenta d'enlever les magnifiques gants blancs qu'il portait, tout en disant, d'un ton propice aux sous-entendus.
" Ah… C'est vous…
- Oui, c'est moi lui retourna Archibald sans faire preuve de plus d'exactitude que l'autre, et vous êtes ?
- Je suis Charmant…
- Ma foi, c'est vous qui le dîtes !
- Mais laissez-moi finir, rustre ! grogna l'autre. Hum, voyons, reprit-il son inspiration. Je suis Charmant, Prince Charmant, pour vous servir… ", conclut-il d'une voix glaciale.
Evidemment, le jeune homme le considéra tout de suite avec cordialité. Avec une haine cordiale pour être plus évocateur. Le Prince Charmant avait ce physique typique des princes de Californie du Sud, le tout avec une garde-robe plus garnie que T-shirt et short XXL. Sans plus lui accorder d'attention, il se tourna vers Miss Indrema et lui fit un baise-main, son visage remontant ensuite le long de son bras tel un serpent pendant qu'il lui disait sans doute quelques banalités destinées à la flatter, tous deux s'isolant de tout le reste de la salle. Archibald fit la grimace, et détourna le regard. En voilà un qui semblait être un véritable cas d'étude ! Le Doyen avait lui aussi l'air contrarié par tout cela. Le Prince Charmant était donc professeur également, de confiance sans doute pour lui, mais il était en retard. Le jeune homme ferma les yeux deux secondes, le temps pour lui de trouver une réplique à même de faire avancer les choses. Incroyable, il n'en avait toujours pas fini avec ses boniments !
La dryade était de dos, mais il la vit distinctement verdir. Pour lui aussi, il y avait de quoi, étant donné la façon dont ce guignol se prenait au sérieux. Ah, ça voulait jouer au séducteur, n'est-ce pas ?
" Dis, mon grand, ça te coûte cher en bain de bouche à la Javel, des dents comme ça ? l'interpella-t-il vivement.
- Plait-il ? répliqua le Prince Charmant, sa tête apparaissant par-dessus l'épaule gauche de Miss Indrema comme un ours sortant son museau d'un pot de miel. Elle s'était quant à elle figée.
- Eh bien, oui ! Tu te les laves avec une pompe haute-pression, non ? Parce que là, si le soleil tape dessus, tu dois aveugler tout le monde dans un rayon de deux cents mètres ! Ce qui n'est guère pratique…
- Tu ?
- Tu ? Je ne connais pas. C'est une marque de détachant ?
- Arrêtez, arrêtez tous les deux ! " en profita le Doyen.
Ils s'assirent tous à nouveau en se défiant du regard, le Prince Charmant prenant place de l'autre côté de Miss Indrema. A intervalles réguliers, Archibald le vit se pencher vers elle pour lui chuchoter il ne savait quoi, et tout ça au nez et à la barbe, surtout à la barbe, du Doyen. Imperceptiblement, le jeune homme sentait monter en lui la traditionnelle irritation qu'il réservait à ce genre de bellâtres trop sûrs d'eux. Cela ne lui suffisait pas, il fallait qu'il lui ferme son clapet proprement et définitivement, avant qu'il l'agace un peu plus, avant que… qu'il fasse entrer la dryade dans son jeu. De toute évidence, celle-ci ne semblait pas trouver son numéro déplaisant, même si elle le connaissait peut-être par cœur étant donné que ce n'était pas la première fois qu'il la rencontrait, certes non.
Avaient-ils déjà… Archibald secoua la tête. Qu'est-ce qu'il était encore en train d'imaginer ? En plus, ce prince devait être du genre à ne même pas s'intéresser à ses proies, simplement s'amuser à les tenir en son pouvoir, à savourer le fait qu'elles étaient sous son emprise. Le jeune homme se dit alors qu'il ferait mieux de ne pas être moraliste, même s'il s'était rarement donné la peine d'en faire autant. Oui, Charmant devait être du genre élève de dernière année de faculté essayant de tester son charme auprès des filles de première, se croyant mature en usant d'allusions plus ou moins salaces qu'il croyait spirituelles.
" Psst ! Psst ! fit Archibald, attrapant le prince par un bout de manche, et récoltant un nouveau coup d'œil peu amène.
- Qu'est-ce que vous me voulez encore ? Je n'ai pas de temps à consacrer à un gueux comme vous. Cela me coûte déjà assez de devoir venir ici en laissant mes terres à des esclaves.
- Eh ben, c'est encore mieux que prévu, niveau cas de conscience. Je vois que je n'avais pas visé assez haut ! marmonna le jeune homme.
- Non, non, et non ! fit Charmant de la tête, et Miss Indrema allait de l'un à l'autre comme si elle craignait que la situation ne dégénère plus avant, non pas vis-à-vis d'eux, mais de ce qui les avait conduit ici. Je n'ai pas le temps ! Si vous voulez vous rendre utile, mon brave, allez plutôt chercher des rafraîchissements. De toute manière, je crois bien que ce dont nous discutons ici ne peut que vous dépasser en tous points.
- Et quelle sorte de breuvage peut bien désirer mon puissant conquérant ? s'enquit Archibald d'un ton sirupeux qui ne laissait présager rien de bon chez lui.
- Oh, s'expliqua le Prince, apparemment satisfait de voir l'autre plier si vite. "Vodka Martini, médium dry, au shaker, non à la cuillère et avec un zest de citron.
- Très bien, alors écoute-moi maintenant, le balaya le jeune homme en se levant lentement, faisant craquer ses articulations autant qu'il le pouvait, mais n'y parvenant qu'une jointure sur deux. La faute à un manque de pratique, sans nul doute.
- Bellérophon ! tenta le Doyen.
- Laissez, Doyen, il est manifestement dérangé, lâcha avec morgue le Prince.
- Quel magnifique décret, ô roi des crétins ! Les poseurs dans ton genre, ça ne me revient absolument pas, avec leurs sales manières et leurs numéros de charme datés. Qu'est-ce que t'imagines ? Tu crois peut-être que toutes les filles que tu croises sont aux anges de tester ton haleine de si près après deux mots échangés ? Si tu as des soucis dentaires, ça peut se régler tu sais ! "
A cet instant, Archibald remercia silencieusement Loup de lui avoir rappelé de son côté les bases du concept " Jm'lajou ".
" Tu dois avoir de sérieux problèmes d'ego mon grand, ou bien tu es trop content de voir tes élèves se pâmer devant toi, ricana-t-il devant les autres professeurs bouche bée, et ça te monte à la tête ! Mais faudrait voir à proposer un peu plus d'originalité que ton " tu l'as vu mon regard sensuel " ?
- Ah oui ? caqueta l'autre avec un rictus figé qui lui donnait un air idiot à sa mesure. De l'originalité ? Sachez, mon ami, que l'art séculier de la séduction se perpétue depuis des générations afin de chanter avec allégresse les louanges de la beauté féminine, et que…
- Mais oui, c'est ça, ne te fatigue pas pour moi, tu sais. Miss Indrema, puis-je requérir votre assistance pour démontrer ce que c'est que l'originalité ? "
Le jeune homme se damna de ce qu'il allait faire. Trois, deux, un…
La dryade tourna son regard noisette vers lui, mais n'eut le temps de rien faire de plus. Archibald venait de la saisir par la taille la faisant décoller de son siège aussi aisément que le vent fait voler les feuilles mortes, et l'embrassait, aussi doucement que possible malgré sa vitesse d'exécution. Tout cela sous le regard abattu du Prince Charmant. Tout bien pensé, le jeune homme en était venu à la conclusion que c'était la meilleure chose à faire pour lui. Et pour vous lecteurs. Cela m'évitera de vous lasser en vous laissant vous demander quand est-ce que les deux allaient enfin tomber dans les bras l'un de l'autre, suspense beaucoup trop classique pour la présente histoire, j'ose croire que vous en conviendrez.
Archibald était intrigué depuis le début par ce qu'il pourrait bien ressentir. Il s'était attendu à retrouver le contact de l'écorce, mais ce n'était pas exactement cela. Pour conserver un tant soit peu de pudeur dans ce cadre déliquescent, nous dirons en toute simplicité qu'il eut l'impression de passer avec ce baiser du frôlement de la peau d'un kiwi à sa chair proprement dite… Autant vous dire qu'il trouvait cela beaucoup plus intéressant que d'aller faire la bise à votre voisin le platane. Bien qu'il crut s'être encastré en voiture dans le même arbre lorsque Miss Indrema lui envoya en retour sa main en plein visage, et dans un but tout différent que de lui caresser la joue.
" Jamais sans ma permission, le toisa-t-elle tandis qu'il était étalé de tout son long, pour la trop nombreuse reprise depuis le début de cette houleuse réunion.
- Ah, ah, ah ! ricana ouvertement le Prince Charmant. Vous allez le chercher bien gentiment, mon cocktail maintenant ! "
Archibald ne vit rien mais apprécia le choc en écho lorsqu'il s'effondra à son tour sur le parquet qui ne s'était étonnamment pas encore transformé en ratatouille.
" Et c'est valable pour vous aussi ! " s'écriait la dryade, qui venait d'administrer la même sentence à Charmant.
Le jeune homme ferma les yeux en souriant, le visage d'une fée certes dangereusement lubrique mais en conséquence amicale voletant au-dessus de lui.

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Honnêtement j'ai ri !! Si, si, j'ai ri aux éclats à certains passages... Notamment ce cour magistral sorti de nul part !

Superbe narration, aussi flegmatique que le personnage lui-même. J'adore même le concept de base du caractère d'Archiblad !

Il y a un petit côté guide du routard galactique dans la série de périphrases et métaphores consécutives. Sans compter que la plupart sont extrèmement bien vues.

Et quelle liberté, quelle facilité on sent dans l'écriture... quelque chose de jouissif, vraiment !

Un seul petit regret, pourquoi le personnage n'est-il pas de notre belle vieille France ? Une petite attirance du côté de Fabrice Colin aussi ? Parce que c'est vrai que ça a un petit côté exotique, mais en même temps, là ça aurait été vraiment du jamais vu ! :)

Bref : hilarant et efficace !!
LA SUITE ! ;)

Eolle, le 18/11/2001