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rchibald
Bellérophon venait de traverser
de bien pénibles heures.
Il aurait ardemment désiré
ne pas y revenir, mais il le fallait
bien pourtant. Depuis qu'il avait
atteint cette énigmatique
forêt, il avait l'impression
d'errer dans le brouillard le plus
opaque, alors qu'il n'avait en fait
jamais été aussi dirigé
de toute sa vie, ce qui le peinait
grandement. On l'a vu, le jeune
homme aimait agir selon son bon
vouloir, sans gêner personne,
et il avait l'impression que c'était
tout le contraire qui était
en train de se produire. Professeur
de Sciences Humaines ? C'était
un ahurissant détournement
de ce qu'il connaissait sous cette
appellation dans son monde ! C'était
en premier lieu le nom de "
professeur " qui n'allait pas
du tout accolé avec le sien ! Qu'est-ce
qu'il pourrait bien avoir à
enseigner ? Bien entendu, il lui
était toujours possible d'improviser
un éloge de la paresse en
tant qu'Art, mais ce ne serait certainement
pas suffisant.
Mais de quoi devait-il donc avoir
la charge en fin de compte ? Le
Doyen n'avait pas été
particulièrement clair, du
moins, c'était là
l'estimation d'Archibald. Oh, bien
sûr, il lui avait raconté
en détails que cette forêt
était connue comme la Forêt
des Rêves Multicolores, et
qu'elle était peuplée
de toutes les créatures féeriques
dont il avait pu jamais entendre
parler, venues de tous les horizons.
( Pour les plus curieux, sachez
que cette forêt était
de type tempérée,
avec chênes et feuillus à
feuilles caduques ). Cette immense
tour bâtie de citrouilles
n'était autre que la Tour
du Savoir Secret Salvateur. Comme
si on ne pouvait pas trouver plus
simple comme dénomination
Voilà encore des fondateurs
qui devaient avoir eu des envies
de grandeur. Elle était censée
exister depuis l'aube des temps,
le Doyen étant demeuré
muet lorsqu'Archibald lui avait
demandé si c'était
bien vrai ou simplement raconté
pour éblouir le visiteur.
Privilégier un silence qui
en disait bien plus qu'une longue
tirade était apparemment
une spécialité de
ce vieux bonhomme.
Avant de l'amener là où
le jeune homme se trouvait maintenant,
le Doyen l'avait promené
de la cave au grenier, deux pièces
qui d'ailleurs n'existaient pas dans
cette tour. Au rez-de-chaussée,
se trouvait un immense hall pavé
de mosaïques en carottes paraissant
avoir reçu le même
traitement que les " murs "
pour perdurer au-delà de
la date limite de consommation.
De là, ou pouvait se diriger
vers tous les départements
administratifs de la tour, ou bien
à la cantine, aux salles
des professeurs, à la bibliothèque,
et autres petits choses comparables.
Plus haut, dans les étages,
se trouvaient les diverses facultés,
à commencer par la Faculté
des Sciences Humaines. Il n'avait
pas fallu longtemps à Archibald
pour comprendre qu'elle n'avait
pas vraiment bonne réputation
dans la Tour, malgré les
dénégations du vieux
débris, décidément
cachottier. Tout un tas d'êtres
plus dépaysants les uns que
les autres lui avait adressé
de bien vilains regards en passant
près de lui et ce n'était
pas pour avoir regardé de
trop près leurs possibles
fiancées. Dans son monde
- il était bien contraint
de s'exprimer ainsi à présent
- il arrivait assez fréquemment
que l'on emploie des comparaisons
d'ordre animalier, mais de là
à fréquenter une jeune
fille qui aurait littéralement
un fondement de cheval, il y avait
un pas qu'Archibald ne comptait
pas franchir.
La Faculté des Sciences Féeriques
se dressait dans les étages
supérieurs, souveraine.
Peu de monde semblait intéressé
par l'étude du comportement
humain, et à ce titre, le
jeune homme était de plus
en plus dérangé par
le fait d'être retenu quasiment
prisonnier pour satisfaire une poignée
de curieux. Le Doyen était
néanmoins sincèrement
résolu à faire changer
cet état de fait, et paraissait
compter un peu trop sur Archibald
au goût de celui-ci
Les trois derniers étages,
le plus élevé si petit
que seuls des farfadets pouvaient
y évoluer debout, étaient
réservés aux travaux
expérimentaux. Archibald
ne savait aucunement à ce
qu'il aurait droit une fois à
l'intérieur de ce monumental
empilage de citrouilles. L'ameublement
était fait uniquement de
pâte à sel, mais travaillée
avec bien plus de maîtrise
et de talent que les espèces
de silhouettes vaguement humanoïdes
et recouvertes de peinture criarde
que l'on ramenait à la maison
pour la fête des Mères
une année sur deux, tant
que l'on était pas capable
de se rendre compte de la supériorité
incontestable en la matière
du collier de coquillettes.
Il s'agissait là d'un mobilier
véritable, qui rappelait
un peu au jeune homme ce que l'on
pouvait voir dans les maisons de
poupée, du moins, c'était
l'impression générée
par la finition de chacune de ces
choses. Un véritable feu
d'artifice de couleurs et de teintes,
qui malgré leur variété,
collaient toujours au mieux avec le
cadre d'ensemble, même dans
le cas d'un paravent aussi coloré
qu'un toucan. Cabinets, bureau d'inspiration
Louis XVI avait-il estimé,
desserte, jardinière, armoires,
secrétaires, buffet rustique,
butler's tray, Carlton House writing
table, rent table, tout y passait,
d'une manière ou d'une autre.
Après s'être promené
dans ce bric-à-brac durant
des heures, sans pourtant avoir
jamais en fin de compte quitté
l'entrée durant les palabres
du vénérable de service
qui le précédait toujours
de deux pas tout en lui concédant
bien deux pieds pour la taille,
le Doyen l'avait convié à
le suivre dans la salle de repos
des professeurs, tandis qu'il lui
expliquait alors ce qu'il en était
de son nouveau statut.
" Vous devriez vous sentir
honoré qu'on est fait appel
à vous, vous savez !
- Dîtes plutôt que je
suis le seul nigaud que vous ayez
réussi à attirer jusqu'à
vous, ce sera plus simple et moins
humiliant ", lui avait renvoyé
immédiatement Archibald.
A nouveau, il n'y avait pas eu de
commentaire.
" Vous devriez comprendre que
ce n'est pas une fonction à
aborder à la légère,
ou vous pourriez avoir des surprises
désagréables !
- M'est avis que ça ne peut
pas être pire, mais bon
- Cessez un peu de regimber ! Je
disais donc que nous ne sommes pas
familiers de vous, Humains, et de
votre monde. C'est ici lacune que
nous cherchons à combler,
mais ce n'est pas facile. Voyez-vous,
nous n'avons jamais eu la possibilité
d'engager des Humains. En fait,
vous êtes le premier, vous
avez dû le comprendre. Et
c'était un grave préjudice.
Les professeurs retenus venaient
à contre-cur, ou bien,
ils n'y connaissaient rien. Les
rares d'entre nous, Peuple de Féerie,
qui se sont rendus chez vous sont
professeurs à la Faculté
des Sciences Humaines, c'est comme
cela que nous avons fini par procéder.
Mais même ainsi, cela n'aurait
jamais pu valoir le fait de compter
un véritable spécimen
dans nos rangs. Vos futurs collègues
n'ont pu faire que de très
brefs séjours chez vous,
et n'ont pu en conséquence
que retenir quelques bases et principes
vitaux à connaître.
- Un exemple ? avait demandé
le jeune homme, soudain curieux
de savoir ce que ces étranges
êtres avaient pu retenir de
ses " semblables " et
leurs manières.
- Oh, eh bien, je crois pouvoir
dire sans me tromper qu'il était
préférable que je
me transforme en chat plutôt
qu'en tigre pour attirer votre attention
? fit le vieillard.
- Euh, pour mon attention, peut-être
pas, mais pour éviter de
me voir fuir à toute vitesse,
oui.
- Ah ?
- Vous êtes bien sûr
de mériter votre titre de
Doyen ? l'avait alors rudoyé
Archibald, agacé par l'incrédulité
de son ton.
- Dîtes donc, un peu de retenue,
vous n'êtes pas ici pour prendre
vos aises ! Il se trouve que dans
la Forêt, tous les animaux
vivent en harmonie les uns avec
les autres ! Si vous commencez à
contester mon autorité comme
le font les imbéciles des
Sciences Féeriques, je
- C'est donc ça ! l'avait
interrompu net le jeune homme, le
regard flamboyant sous son bonnet.
Je suis comme un trophée
pour vous ! Vous ne cherchez qu'à
redorer votre blason en vous servant
de moi !
- Qu'est-ce que notre blason a à
voir là-dedans, je vous prie
? Il est parfaitement entretenu
en prévision des fêtes
de fin
- Cessez ! C'est une simple expression
!
- Très bien, très
bien ! Et le visage du Doyen s'était
illuminé. Très bon,
ça, les expressions. Je vois
déjà que nous avons
plein de divergences ! Il faudra
que vous nous appreniez les vôtres,
afin d'éviter les impairs
!
- Mais qu'est-ce vous pouvez bien
mijoter à la fin ? le houspilla
Archibald. Je veux savoir ! Si jamais
vous préparez un projet d'invasion,
sachez que je ne trahirai
- Malheureux ! C'est tout le contraire
! chuchota le vieux barbu entre
ses dents. Sachez que nous avons
un Ennemi commun, puissant et très
cruel, et que nous seuls pouvons
l'affronter, car il possède
des pouvoirs magiques faramineux
! Il a dérobé tous
les Objets Sacrés des Contes,
à commencer par les Bottes
de Sept Lieues. C'est comme cela
qu'il a pu s'échapper alors
que nous l'avions capturé.
Depuis, il passe d'un Monde à
l'autre et fomente ses plans odieux.
Mais nous voilà arrivés
! Je ne peux vous en dire plus pour
le moment ! Toutefois, je ne peux
nier qu'il y a une certaine jubilation
pour nous à faire mentir
ceux qui nous méprisent maintenant
que nous vous avons fait venir !
- Le terme " capturé
" serait plus juste ! "
était parvenu à lui
lancer le jeune homme avant d'être
poussé au-delà de
la porte de pâte à
sel délicatement vernie qui
marquait l'entrée de la salle
des professeurs.
Archibald eut alors la plaisante
surprise de reconnaître la
verdoyante Miss Indrema, assise
dans un fauteuil à bascule
toujours de la même matière,
et dont les balancements démontraient
la fermeté étonnante
de certains des attributs de la
dryade. Elle était seule
dans la pièce, et adressa
rapidement un franc sourire au jeune
homme, révélant des
dents argentées comme un
tronc de bouleau.
" Miss Indrema est professeur
dans cette Faculté. C'est
à elle que j'ai confié
la supervision de vos premiers cours.
En plus, vous vous êtes déjà
rencontrés.
- Hello, fit le jeune homme, toujours
troublé par l'attirance qu'il
éprouvait pour la créature,
et le fait qu'elle soit plus proche
de Pinocchio que d'une véritable
femme.
- Bienvenu parmi nous, lui dit-elle
de sa voix fruitée. Le Doyen
a dû vous expliquer ce que
nous attendions de vous. Vous pouvez
nous être très précieux.
Les élèves sont au
courant de votre arrivée,
ils vous attendent.
- J'ai cru avoir remarqué
ça. Mais ils n'avaient pas
l'air très amicaux, s'entendit
raconter Archibald sur le ton de
la confidence, alors qu'il avait
pris la décision de demeurer
renfrogné aussi longtemps
que possible.
- Bah, ne vous en faîtes pas
! Vous vous apprêtez à
bousculer leurs usages. Vous savez,
pour pas mal d'entre eux, la Faculté
des Sciences Humaines est un moyen
rapide d'obtenir un diplôme.
Vous êtes tellement mystérieux,
vous les Humains, qu'il est assez
facile de gagner sa vie sur votre
dos.
- Et vous m'expliquez cela, comme
ça ?
- Les dryades n'ont pas l'habitude
de mentir. Vous savez, je ne suis
là que parce que je suis
allée dans votre monde.
- Et à quelle occasion ?
- Je suis venue chez vous le temps
de deux Halloween, répondit
Miss Indrema d'un ton assuré.
- Ah
Evidemment, si vous vous
basez sur Halloween pour faire le
panorama de notre existence, je
comprends qu'il y ait des blancs
et des erreurs ! s'étrangla
presque de rire Archibald. Euh
J'espère que vous ne pensez
tout de même pas que les enfants
sont obligés de se déguiser
tous les soirs pour aller chercher
de quoi manger chez leurs voisins
!
- Si je suis passée de l'autre
côté pour Halloween,
c'est justement parce que je sais
que c'est la nuit des déguisements
et que je peux éviter de
me faire remarquer, contrairement
aux autres jours de l'année.
"
La voix de la dryade était
maintenant aussi sèche qu'un
morceau de bois qu'on aurait abandonné
près de l'âtre.
" Ouais, bon
, renifla
bruyamment le jeune homme. Montrez-moi
plutôt qui je vais devoir
affronter comme petits monstres.
Oh, pardon, ce n'est pas ce que
je voulais dire, tenta-t-il de se
reprendre.
- Ne vous excusez pas. C'est plutôt
vous la bête curieuse ici.
- Allons-y, allons-y ! " préféra
ne pas écouter Archibald.
Ils laissèrent planté
là le Doyen, dont le jeune
homme n'avait même pas noté
sa nouvelle transformation en chat,
et après avoir parcouru un
long et étroit couloir crépi
de sucre glace rehaussé de
dorures au caramel, une autre porte
s'ouvrit devant eux. La classe était
là. Archibald se serait attendu
désormais à être
plus surpris que cela par le cadre
de celle-ci, au vue de tout ce qu'il
avait traversé pour le moment.
Point du tout. La salle de classe
se présentait sous la forme
d'un amphithéâtre tels
que ceux qu'il connaissait si bien
pour en avoir ciré les bancs,
mais de proportions moindres. Il
pouvait accueillir une cinquantaine
de personnes, mais n'était
qu'à moitié rempli.
Pour chaque place, un plumier et
un encrier. Et on trouvait là
toute la faune qu'il avait pu entrecroiser
depuis son entrée dans la
Tour. Farfadets, loup aux grandes
dents, Nains, petit Ogre, chaperon
rouge, petits cochons
Fasciné,
le jeune homme monta sur l'estrade
sans se rendre compte que c'était
Miss Indrema qui l'y poussait d'une
main ferme. Les élèves
le fixaient tous droit dans les
yeux, plongés dans un silence de
toute évidence borné,
à la mesure de celui qu'il
avait voulu affecter. Qu'est-ce
qu'il avait bien pu faire pour mériter
ça ? C'était déjà
assez horrible d'être obligé
de demeurer dans cette Forêt
pour un temps indéterminé,
mais si en plus, il risquait de
subir de fâcheuses conséquences
Immédiatement, il se sentit
enclin à faire preuve de
compréhension pour ne pas
avoir à rencontrer les parents
de l'Ogre par exemple.
Il allait devoir improviser. Hum,
ça, ça le connaissait.
Cependant, cela lui paraissait bien
plus dur maintenant qu'il était
confronté pour de bon avec
les étudiants de la Faculté.
Il n'avait même pas abordé
le programme avec le Doyen ! Archibald
se dit alors que c'était
bête, que de toute façon,
étant donné ce qu'ils
s'étaient dit, ce serait
à lui de le faire, le programme.
Là encore, si les élèves
avaient acheté des livres
pour rien, ils risquaient de le
prendre mal. Le jeune homme se souvenait
de ces lourds manuels qu'il avait
souvent traînés dans sa serviette toute boursouflée.
Et lui n'avait jamais jugé utile d'aller
s'en plaindre aux professeurs, mais
eux
Perdu dans ses inquiétudes,
il ne prit conscience que la dryade
avait commencé à parler
qu'une fois celle-ci sur le point
de terminer son discours d'introduction.
"
Le Professeur Archibald
Bellérophon me remplace donc
en tant que professeur principal
de votre classe. "
Mines consternées des élèves
mâles, toutes espèces
confondues. Mais le jeune homme
convint aisément qu'il en
aurait été de même
pour lui si on lui avait annoncé
qu'une délicieuse créature
des bois s'effaçait au profit
de quiconque, même lui.
" Traitez-le bien, il arrive
de loin, et n'est pas encore très
rompu à nos murs, d'accord
? les pria-t-elle avec toute la
conviction qu'elle était
en mesure de transmettre à
l'auditoire bigarré.
- Oui, Miss Indrema, acquiescèrent-ils
tous en chur.
- Aujourd'hui, vous allez seulement
faire connaissance, voulut-elle
rassurer aussi bien les étudiants
que leur professeur fraîchement
émoulu. Pas de cours. A moins
bien entendu que cela plaise au
Professeur Bellérophon.
- Non, non ! " s'empressa-t-il
de lancer à la cantonade
avant de courir le risque d'être
foudroyé du regard par n'importe
lequel des élèves.
Ce fut alors qu'un renard jusqu'ici
fort discret leva la patte en toussotant.
Après un regard en coin à
l'adresse de la dryade qui lui fit
comprendre que c'était maintenant
à lui de jouer, Archibald
lui donna la parole d'une voix chevrotante.
" Oh monsieur le professeur,
si votre prestance se rapporte à
votre verbiage, vous êtes
le Phénix des hôtes
de cette classe ! " déclama-il
aussitôt avec une emphase
consommée.
A ces mots, le jeune homme ne fut
pas pris d'un élan de nostalgie
pour ses années d'école
primaire, mais sentit au contraire
monter en lui une assurance insoupçonnée.
C'était ça ! Il était
en train de redevenir lui-même
!
" Bon, écoute, le premier
de la classe, autant te mettre tout
de suite au parfum, le coupa-t-il
d'un ton savamment traînant,
n'hésitant pas à le
pointer du doigt nommément.
Les gars comme toi, je ne les ai
jamais appréciés,
et ça ne va pas commencer
! Alors, la prochaine fois que tu
me fais une démonstration
de lèche, tu iras cirer
mes chaussures en salle de retenue
! " anticipa-t-il sans même
savoir si celle-ci existait.
Stupeur. Tout le monde le dévisagea
les yeux ronds, du petit Ogre de
près de deux mètres
au farfadet qu'il aurait pu écraser
d'une main et qui était obligé
de s'asseoir sur le pupitre pour
travailler correctement. Miss Indrema
aussi perçut-il sans oser
la regarder. Avait-il fait une grosse
bêtise ? S'était-il
déjà condamné
?
La vague de rires qui éclata
le détrompa. La dryade hochait
la tête avec un certain contentement,
remettant en place une mèche
rebelle dans sa coiffure broussailleuse,
littéralement. Une fois l'ambiance
ainsi détendue - le renard
ayant pris le parti de rire lui
aussi, au moins en apparence - la
présentation des élèves
se fit plus naturellement, toujours
sous l'égide de Miss Indrema
toutefois.
" Et vous ? demanda Archibald
lorsque ce fut le tour du loup,
le seul de son espèce dans
la classe.
- C'est un cas épineux, lui
précisa à l'oreille
la dryade, ce qui le fit frissonner.
- Epineux ? Je trouve ça
cocasse que ce soit vous qui dîtes
ça ! Qu'est-ce qu'il a bien
pu faire ? " enchaîna-t-il
aussitôt en voyant Miss Indrema
froncer les sourcils.
Le loup n'avait pas l'air bien terrible,
tout efflanqué qu'il était.
Si ce n'étaient les lourdes
chaînes en or passées
à son cou, son bob, et son
blouson de cuir signé
Irmana. Il ne se distinguait pas
vraiment de la masse des étudiants.
" C'est un spécialiste
des recettes de grand-mère
! précisa alors la dryade
comme si c'était l'évidence
même. Il a déjà
commis de nombreux écarts
!
- Quoi ? chuchotait également
le jeune homme. Qu'est-ce qu'il
y a de mal à ça ?
Il n'y a rien de bien méchant
là-dedans.
- Mais
Mais ? Est-ce que vous
diriez la même chose si c'était la
votre qui se retrouvait
découpée en morceaux
? Je vous signale qu'elles
font partie des ingrédients
des recettes ! "
Archibald était bouche bée
à son tour.
" Oh
En effet, vu sous
cet angle, je comprends mieux.
- Je l'espère ! " entendit-il
lui répondre la jeune femme
sylvestre, tandis que lui s'était
retourné vers le loup incriminé.
Celui-ci n'avait pas bougé,
le museau affalé sur son
pupitre, sa langue pendante. Mais
ses pupilles dorées reflétaient
sa curiosité dévorante.
Hum, ce n'était peut-être
pas l'adjectif que le jeune homme
aurait dû privilégier
pour établir sa comparaison
Tout à coup, il se mit à
grogner, les élèves
les plus proches prêts à
s'éloigner à toute
vitesse, et Miss Indrema s'apprêtait
d'ailleurs à lui ordonner
de se tenir tranquille, lorsque
Archibald la retint d'un geste,
et désigna les étudiants
installés deux rangs derrière
le loup.
" Vous ! Les trois petits cochons
! Arrêtez tout de suite !
- Que l'on arrête quoi, Professeur
? s'enquit l'un d'eux d'une toute
petite voix nasillarde.
- Pas la peine de jouer à
ça avec moi, je vous ai vus
! Vous lancez des boulettes de papier
dans le dos du loup à l'aide de
sarbacanes !
- C'est bien fait pour lui ! trompeta
alors l'un des trois petits cochons
pris sur le fait, reconnaissant
ainsi leur forfait. Il n'avait qu'à
pas nous embêter le premier
! Il a détruit nos maisons
de paille et de bois, et il voulait
nous manger ! "
Le jeune homme balaya l'argument
d'un geste de la main.
" Pff, vous n'aviez qu'à
construire directement dans la pierre,
tout le monde sait ça. Vous ne pouvez vous en prendre
qu'à vous-mêmes, nigauds,
si vous ne vouliez pas que cela
se termine en eau de boudin ! "
A nouveau, des rires à répétition
dans l'assemblée pour saluer
sa prompte intervention. Archibald
se sentait de plus en plus à
son aise, presque détendu.
Tant et si bien que la dryade le
laissa bientôt seul pour terminer
l'heure de cours.
" Bien, bien, bien
Au
fait, quel est votre prénom
? s'enquit-il auprès du mangeur
de grand-mère qu'il venait
de réhabiliter pour le moment.
- C'est Loup, grommela l'autre.
- Lou ?
- Non, pas Lou, Loup ! précisa
l'autre, percevant la différence.
- Attendez
Loulou ?
- Oui, c'est moi ! " voulut
l'embrouiller le loup, ne pouvant
deviner ce que ces dernières
répliques signifiaient à
certains dans le monde des Humains
Chers lecteurs, je me vois contraint
de vous annoncer que ce dialogue
surréaliste n'est pas le
produit d'un cerveau enfiévré,
mais la plus exacte vérité.
Le trouble n'eut pas le temps de
s'installer pour autant, des cris
perçants retentissant dans
le couloir, suivis d'une cavalcade
des plus appuyées.
" Mais qu'est-ce qui se passe
maintenant ? soupira le jeune homme,
les bras ballants. Est-ce que cette
Faculté serait en Zone d'Education
Prioritaire ?
- En
Zone d'Education
,
répéta timidement
le farfadet, démontrant qu'il
ne savait pas de quoi son nouveau
professeur parlait.
- Oh, laissez tomber ! " leva-t-il
les yeux au ciel.
A cet instant, la porte d'entrée
s'ouvrit avec fracas, laissant passer
Boucle d'Or, hurlant toujours aussi
fort qu'en pleine forêt.
" Espèce de sale gamine
", commença le jeune
homme, qui se tut immédiatement
quand l'un des membres de la famille
Ours arracha quant à lui
le battant d'un coup de griffe.
Il faut préciser que Archibald,
partagé entre contrariété
et contentement, avait senti son
esprit s'échauffer petit
à petit au cours de la journée.
L'abondance de toute cette nouveauté,
de ces nouvelles expériences,
de cette agitation inédite
pour lui, lui était monté
à la tête, lentement
mais sûrement. Il était
même particulièrement
remonté. Tellement remonté
que, une fois deux tours effectués
dans tous les recoins de l'amphi,
il se balança d'avant en
arrière, prit ses marques
" Ah, ça suffit maintenant,
vous ! Vous n'avez pas honte de
vous en prendre à une simple
enfant ! " s'écria-t-il
en bondissant dans le dos de l'ours
au moment où celui-ci passait
devant lui en courant, et tentant
de refermer son bras droit autour
de la puissante encolure. Et tout
ça parce qu'elle a mangé
un peu de soupe, elle a déjà
bien du mérite, et dormi
dans vos lits ! Des lits ! Ce devait
être des paillasses nauséabondes
remplies de puces, oui ! "
L'ours n'avait pas pensé
qu'il se retrouverait avec un parasite
bien plus gros attaché dans
le dos. Il avait cessé net
sa course après Boucle d'Or
- celle-ci réfugiée
au dernier rang, près du
poêle, refuge classique de
ceux qui redoutent les dangers de
l'éducation - et tournait
sur lui-même devant le bureau,
le jeune homme toujours accroché
à sa pelisse, dont il percevait
l'odeur de fauve et la chaleur étouffante.
Archibald avait l'impression de
faire du rodéo, sans étriers.
Et sur le dos d'un ours, ce qui
était encore autre chose
que le pire des chevaux sauvages.
Mais il était solide, et
surtout, motivé. Etait-ce
la colère ? Etait-ce la relative
faiblesse des ours dans le monde
des contes ? Toujours était-il
qu'il semblait prendre le dessus.
" Tu vas voir ce que tu vas
voir ! Au moins, je n'aurais pas
regardé le catch à
la télé pour rien
! Clé de bras ! "
Et il resserra sa prise, sentant
le sang de l'ours affluer à
gros bouillons dans sa jugulaire
étroitement pressé.
Relâchant brusquement sa prise,
sans accorder une seconde de répit
à la bête, il poursuivit
son uvre, récoltant
quelques applaudissements du farfadet,
et un regard approbateur de connaisseur
du petit Ogre.
" Supplex dans ta face ! Ah,
qui c'est le plus fort, hein ? "
Il faut dire qu'à cet instant,
l'ours n'était plus vraiment
en état d'écouter
et ressemblait de plus en plus à
une simple peluche qui se demandait
pourquoi elle avait décidé
de prendre vie, tout cela face à
une assemblée médusée.
" Regardez bien ! lança
alors le jeune professeur à
ses étudiants tétanisés.
Le meilleur pour la fin, expliquait-il
en montant sur son bureau. Le Vol
du Scorpion ! Je l'ai inventé
moi-même ! "
Et joignant le geste à la
parole, il sauta les deux pieds
en avant sur la bête qui se
redressait à peine, toujours
à quatre pattes pour le moment.
Frappé juste au coin du museau,
l'ours s'effondra pour de bon. Il
avait son compte. Trois fois, il
tapa de la patte sur le sol, reconnaissant
son abandon face à Archibald
qui le maintenant plaqué
un genou dans le dos. Il se frotta
les paumes, s'ébroua, se
rendant peu à peu compte
de ce qu'il venait de faire, au
milieu des bris de chaises, de la
poussière et du silence.
" Perfect ! 15 hits Combo Finish
! You Win ! " crépita
une voix métallique dans
sa poche.
Il sursauta, de même que ses
élèves. Précipitamment,
il y porta la main, et en retira
avec soulagement l'objet qu'il avait
complètement oublié
et qui avait pourtant fait le voyage
avec lui
Sa console portable
NeoGeo Pocket Color. Le jeu Samouraï
Spirits s'était mis en marche
tout seul durant le combat. Ne sachant
trop que faire, il s'avança
tout doucement vers Boucle d'Or,
lui tendant une main amicale, et
lut d'un il ce qu'il voyait
s'inscrire sur l'écran de
poche, en quête d'un commentaire
approprié.
" Euh
J'ai gagné
pour la beauté du cerisier
en fleurs
Ahem
Voilà,
tout va bien, c'est fini ! dit-il
à la petite fille qui éclata
en sanglots, maudissant le jeu de
ne pas lui avoir donné une
meilleure inspiration. Ah, je comprends,
c'est l'émotion. Pleure,
ça te fera du bien !
- Mais non, idiot, c'est votre faute
! On jouait à chat perché
! A cause de vous, le jeu, c'est
fini, et les ours ne voudront plus
jouer avec moi !
- Quoi ? C'est la meilleure, celle-là
! Je vous jure ! Jamais un mot de
remerciement ! "
D'un regard, il balaya l'amphithéâtre,
courroucé.
" En tous cas, j'espère
que vous avez compris quelque chose,
tous ! C'est moi qui fait la loi
ici, tenez-vous le pour dit ! "
Et la cloche sonna. Et une voix
désormais familière
s'éleva de l'embrasure.
" Bellérophon ! Mais
qu'est-ce que c'est que ça
! Est-ce que vous êtes fou,
ma parole ! J'en jurerais !
- Bon, le vieux, ce n'est pas le
moment ! " répliqua-t-il
au Doyen, de nouveau fait homme.
La dispute naissante n'eut pas le
temps de dégénérer.
A l'ombre du vieil homme, un fouet
de lierre claqua, ses spirales feuillues
venant s'enrouler autour d'Archibald,
puis, le tractant vers la porte
sans qu'il eut pu rien
faire, les deux bras collés
au corps. En un éclair, il
se retrouva tout contre la dryade.
" Miss Indrema, vous êtes
bien entreprenante !
- Ce n'est pas ça, je vous
l'assure ", lui expliqua-t-elle
en le regardant en plein visage.
Le jeune homme avait beau avoir
déjà connu pareille
situation, le piment du fouet excepté,
il était assez mal à
l'aise.
" Vous
Vous sentez bon,
vous savez. C'est quoi, votre parfum,
j'ai l'impression de le connaître.
Pelouse, non ? "
Mais la dryade ne l'entendait pas
de cette oreille, et l'entraîna
bien vite hors de la classe, pendant
que le Doyen s'adressait aux élèves
de sa classe. En fin de compte,
ce n'était pas eux qui avaient
été si terribles
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