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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 01/03/2005

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Le Bal

Deuxième Opus > Troisième Opus [PDF]

endrillon baissa la tête, tentant d’oublier les rires joyeux et les notes de musique débridées résonnant depuis la salle de bal. En frottant plus fort le sol des cuisines, elle devrait arriver à les étouffer. Ce genre de célébrations n’était pas fait pour elle, on le lui avait assez souvent répété, sur tous les tons.
Mais, si elle se dépêchait, elle pourrait toujours aller dormir, et dans un vrai lit, depuis que la jeune femme avait intégré la Tour du Savoir Secret Salvateur. Le plus haut lieu de savoir de toute Féerie, cette autre dimension du monde terrestre. Oh, elle n’était pas pour autant débarrassée de sa chère famille, ses deux demi-sœurs et sa belle-mère... Javotte et Anastasie. Les deux pestes, dignes descendantes de leur marâtre de génitrice, profitaient de la moindre occasion pour venir la tourmenter, l’humilier comme à leur habitude, alors qu’elles n’avaient rien à faire en ces lieux, où elles n’étaient pas inscrites à un quelconque cours. Leur mère n’avait pas poussé sa prétention et son irréalisme jusque là, que trop consciente et pleine d’aigreur face à leurs limites.
L’horrible paire se trouvait encore là ce soir, si contente d’être en mesure de profiter d’un événement tel que le bal de fin d’année organisé par les instances des deux facultés. Le seul avantage que Cendrillon pouvait en tirer, c’était que, mouches attirées par le miel, les deux sœurs étaient beaucoup trop occupées à tenter de se faire bien voir pour la harceler. Cela devait bien faire trois heures qu’elle n’avait vu personne, et les douze coups de minuit frapperaient bientôt, c’était l’affaire de peu désormais. Il fallait absolument qu’elle ait terminé son labeur avant cela, afin de ne pas gêner le prochain service, quand les commis de cuisine envahiraient les lieux pour préparer le petit-déjeuner des élèves. Et certains d’entre eux avaient un appétit hors normes, si tant est que l’on puisse utiliser ce terme pour parler des habitants de Féerie !
Ses genoux la faisaient souffrir, mais la jeune femme se sentait tellement contrainte qu’elle s’interdisait derechef le moindre soupir, quand bien même personne ne la surprendrait. Tout simplement parce qu’elle se trouvait toute seule. Seule depuis longtemps désormais... D’un revers de main, elle rejeta en arrière une mèche de cheveux qui avait manqué tremper dans le seau d’eau qui ne la quittait pas, toujours à côté d’elle. Ca n’aurait pas été la première fois ! Mais ces dernières semaines, Cendrillon devait bien reconnaître avoir été mise à l’abri, grâce aux interventions du Doyen. Il s’en était d’ailleurs failli de peu qu’elle échappe à cette corvée-là, mais le vieux sorcier avait dû s’incliner face à la riche belle-mère de la jeune femme.
Il était venu la prévenir la mort dans l’âme. Lui avait juré qu’il lui confierait ce qu’il y avait de moins pénible à faire parmi les tâches de nettoyage. Et pourtant, voilà où Cendrillon s’était retrouvée, pénétrant dans les cuisines son balai à la main, sous le regard gaiement cruel de sa belle-mère... Par la suite, ces seuls compagnons de soirées avaient été couverts et plats répugnants, sauces salées ou sucrées collées au fond des casseroles et autres marmites encore chaudes, épluchures et morceaux de viandes à jeter à même les plans de travail, et bien évidemment, les tâches sur le sol, aussi nombreuses et incrustées que de nature variées... Sans mauvais esprit, la jeune femme se serait cru dans les cuisines d’un ogre de la pire espèce, plutôt qu’au cœur de la Tour du Savoir Secret Salvateur, tout de même réputée pour posséder une cantine que bien des rois auraient souhaitée à leur disposition.
Et pas de coup de baguette magique pour qu’une farandole de récipients se rangent à la bonne place, dansant dans les airs, en cadence ! Il aurait pour cela fallu que Merlin soit parmi eux, à chantonner dans sa barbe la formule adéquate, et on ne l’avait pas vu à la Tour depuis bien des années... Il n’était plus évoqué qu’à la façon d’un conte, d’un mythe, un comble pour les Terres de Féerie ! Cendrillon réprima un gémissement de plus.
Sa belle-mère avait-elle soudoyé quelques élèves de corvée en leur promettant qu’ils pourraient plus vite rejoindre la fête en échange d’une assiduité moindre ? Cela n’aurait rien eu d’étonnant de sa part... Cendrillon n’était pas tellement appréciée non plus par les étudiants de la Tour, considérée comme une souillonne qui entachait leur réputation, quand bien même tous étaient loin de venir de familles aisées, à commencer par le Petit Poucet ou Indrema, une dryade, encore que dans son cas, les possessions pécuniaires n’avaient pas le même sens que pour les autres, n’étant pas humaine...
Elle se montrait d’ailleurs plus amicale que la plupart, ou plutôt, aussi détachée avec elle qu’avec les autres élèves... Il y avait bien le prince Charmant également, qui pour sa part pouvait s’afficher comme franchement affable aux yeux de tous, mais son intérêt n’avait rien de bien désintéressé, la jeune femme s’en était rapidement rendu compte, et sans avoir besoin de goûter à autre chose que ses formulations avariées. Lasse, elle sourit néanmoins de son bon mot, incapable de trouver un autre motif de réconfort que celui-ci, perdue qu’elle était encore à quatre pattes dans ces cuisines jouxtant un lieu de fête, dont elle était la seule absente, en dehors de la brigade de CRS engagée pour assurer la sécurité des trésors de l’établissement durant la durée de la soirée et jusqu’au petit matin.
On grattait à la porte, lui sembla-t-il tout à coup. Etait-ce l’un des rats de la brigade, venu chiper ni vu ni connu une boulette de fromage pendant son service ? De toute façon, la jeune femme n’avait rien à craindre contre un rat, il ne pourrait guère lui faire de mal ! Cendrillon était même amie avec certaines souris, elles aussi coutumières d’une vie discrète et près des murs... Il était facile de discuter avec elles sans se faire remarquer et risquer une réprimande. La jeune femme avait beau en avoir l’habitude, reproches ou punitions ne devenaient pas moins pénibles et blessantes avec le temps...
Et on grattait encore, plus fort. Visiblement, le bruit ne provenait pas de la porte d’entrée des cuisines. Modelée par la crainte, la volonté de Cendrillon s’effritait déjà, tandis que la boule de fierté qui lui pesait sur l’estomac ne voulait pas céder le pas. Elle n’avait pas à se cacher, à se fondre dans l’ombre ! Ce n’était pas de sa faute si elle devait passer sa soirée dans cette pièce devenue fantomatique ! Si quelqu’un désirait encore se moquer d’elle... Que la jeune femme se montre combative ou non, elle n’aurait plus longtemps à attendre pour le savoir : à l’autre bout des cuisines, un chaudron paraissait avoir littéralement explosé, déversant des litres et des litres de vapeur !
Une silhouette en émergea rapidement, une silhouette dont la taille n’avait que peu de rapport avec celle d’une souris. Cendrillon devait-elle crier, appeler au secours ? Sans aucun doute ! Alors, pour quelle raison pas un son ne voulait jaillir de sa gorge ? Pourquoi, contrairement à tout ce à quoi elle répugnait, la jeune femme tentait de se rapetisser sous une table ?
« Ah, ce n’est que vous... » fit la voix s’étirant du nuage de vapeur.
Cendrillon découvrit ensuite le visage et les épaules d’Apollon Schopenhauer, trop occupé à débarrasser ses lunettes de la buée environnante pour la regarder autrement que du coin de l’œil. Aussi dignement que possible, la jeune femme se releva, brossant son tablier de toile éliminé, son petit menton décidé en avant.
« Que moi ? Et vous ? Vous imaginez-vous tellement plus important que moi ?
- Est-ce bien le moment de discuter de cela ? Je ne fais qu’un détour, et je n’ai pas le temps pour... »
Alors, il la reconnut véritablement. C’était l’une de ses camarades de classe, si tant est qu’il en comptait vraiment parmi les autres élèves. Elle n’était pas là depuis longtemps, quelques mois de présence à peine dans les couloirs de la Tour. Toujours au fond des salles de cours, toujours réservée, et pourtant, Apollon l’avait repérée dès le premier jour, sans même trop savoir pour quelle raison. Mais elle semblait se tenir constamment à la périphérie de son regard, où que ses yeux se posent, et sans que ce soit elle qui l’observe pour autant. Avaient-ils déjà échangé plus de trois mots ? Sans doute pas, mais cela n’avait rien à voir avec la condition modeste de la jeune femme, dont beaucoup glosaient à longueur de temps.
« Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne...
- Comment ? murmura très vite Cendrillon, sur la défensive, le cœur chancelant.
- Je vous ai entendu réciter ce poème, une fois, répondit Apollon, qui s’était repris entre-temps. Cela vient de me revenir, c’est tout.
- Je devrais vous féliciter pour votre bonne mémoire ? ne trouva qu’à répliquer la jeune femme, s’en voulant un peu de se montrer aussi rude, alors que finalement, Schopenhauer ne paraissait pas désirer la tourmenter...
- Non. Il haussa les sourcils. Décidément, je ne vous savais pas aussi... piquante. »
Pourvu qu’elle ne rougisse pas. Il n’y avait aucune trace de facétie dans la voix atone du jeune homme, mais de là à considérer cette remarque comme un compliment... Et quand bien même ?
« Est-ce la première fois que l’on vous résiste peut-être, est-ce que vous n’avez pas l’habitude de rencontrer des femmes qui n’ont pas leur langue dans la poche ? riposta-t-elle à nouveau pourtant, incapable de savoir l’attitude qu’il lui fallait adopter.
- Décidément, vous interprétez mes propos de façon très personnelle... »
Toujours pas de colère ou d’agacement dans son ton. Le jeune homme paraissait constater les faits avec une placidité à toute épreuve. Pendant ce temps, Cendrillon s’énervait de plus en plus, la fatigue jouant aussi son rôle ingrat. Elle n’était pourtant pas une jouvencelle cherchant à impressionner l’un des élèves les plus connus de l’établissement, si ce n’était apprécié ou admiré, puisque lui aussi disposait de bon nombre de détracteurs... Elle ne nourrissait à son égard aucun sentiment aussi doux que refoulé. Alors, fallait-il qu’elle soit bête pour se laisser émouvoir à ce point !
« Puis-je vous demander ce que vous faîtes dans les cuisines un soir de bal ? s’entendit-elle réclamer, contente de cette question qui détournait l’attention de son propre cas.
- Oh, rien de très extraordinaire... Ce genre de cérémonie ne m’intéresse pas, et je pensais pouvoir en profiter pour visiter les laboratoires de la Tour. J’ai deux ou trois expériences en cours, dont j’aimerais connaître les résultats au plus vite.
- Et c’est pour cela que vous vous retrouvez le derrière dans une marmite ? »
Apollon Schopenhauer grimaça, une main sur la tranche de son manteau froissé.
« Effectivement, cette situation manque de dignité..., concéda-t-il, une ombre de sourire au coin des lèvres. Mais je me suis retrouvé contraint de pratiquer l’art de l’esquive, voyez-vous. Je voulais échapper au Doyen. J’ai l’impression que depuis quelques temps, il me surveille, ou me fait surveiller, je ne sais pour quelle raison stupide ! Je ne fais pourtant rien de mal. Si même lui commence à douter de moi... Le maudit barbon ! »
Cendrillon porta une main à sa gorge, ne pouvant retenir un collier de perles de rire, dont les échos cristallins plurent tant à Apollon qu’il aurait désiré les capturer, avant même qu’il le réalise.
« Qu’ai-je donc dit de si drôle ? grommela-t-il néanmoins, pour la forme avant tout.
- Désolée, mais c’est la faute à cette expression, maudit barbon... Pour quelqu’un qui n’est pas originaire de Féerie, vous avez vite adopté notre vocabulaire ! 
- Ah, je suis pris... Je dois bien reconnaître que je ne me suis jamais senti très à l’aise dans ce qui était censé être mon monde. »
Elle était jolie, nota-t-il soudain. Plus que cela à dire vrai, belle. Ses longs cheveux sombres encadrant un visage aux traits aigus mais harmonieux, un regard vert et lumineux, une bouche mince aux plis boudeurs... Il n’en fallait sans doute pas beaucoup plus pour tomber sous le charme. L’incongruité de la situation l’avait poussé à se laisser aller aux confidences, ou du moins, à ne pas demeurer silencieux en attendant que son interlocuteur se lasse. Après cette course-poursuite imprévue dans les couloirs de la Tour, cette rencontre dans les cuisines constituait une halte bienvenue.
La jeune femme y était pour beaucoup. Il appréciait son sens de la répartie. Il appréciait la manière dont elle lui tenait tête alors que de toute évidence, elle n’était pas habituée à ce genre de comportement. Il appréciait ses gestes, souples malgré ses sens en alerte... A mesure que les secondes passaient, Apollon se demandait comment il avait pu ne pas lui prêter attention plus tôt au cours de l’année écoulée.
« Le Doyen doit certainement vouloir agir pour votre bien, le désarçonna-t-elle encore, cette fois dans ses pensées. Je suis certain qu’il ne cherche pas volontairement à vous nuire, cela ne lui ressemble pas.
- Je n’ai pas toujours entendu dire cela... Mais c’est vrai, je ne sais pas encore pourquoi il me tient en si haute estime qu’il ne supporte pas que je ne veuille pas me rendre à ce bal idiot...
- Idiot ? Peut-être pour vous... Je comprends celles et ceux qui veulent s’y rendre, en tous cas. Ce n’est pas qu’une question d’apparence et de forfanterie. »
Schopenhauer décida sur le champ d’abandonner les non-dits et de demeurer aussi sincère que possible.
« Si je vous ai blessée, sachez que j’en suis sincèrement contrit, affirma-t-il, tout en s’avançant enfin vers la jeune femme. C’est à cause de votre belle-mère que vous ne pouvez pas y assister ?
- Oh, je vois que vous n’êtes pas totalement ignorant sur mon compte.
- L’histoire est connue... Mais je préférais parler de vous... Enfin... de ce qui vous concerne plus directement.
- Eh bien, si vous voulez donc tout savoir, je n’ai pas été invitée. Ce qui fait que même sans les bons soins de ma charmante famille, je serais probablement restée seule ce soir, » révéla Cendrillon, quelque peu gênée de se confier elle aussi si aisément, et en même temps toujours inquiète de songer que les questions d’Apollon puissent ne pas être aussi innocentes que cela.
Toi, Cendrillon, mais tu es pleine de poussière et de crasse, et tu veux aller à la noce? Tu n'as ni habits, ni souliers, et tu veux aller danser?
Et si, tout à coup, il se moquait d’elle ? S’il abandonnait un masque plutôt affable malgré les piques qu’elle lui lançait pour agir comme les autres ? Déjà, une étrange lueur s’était mise à brûler dans ses pupilles, si intense qu’on aurait pu croire que ses verres de lunette n’existaient que pour la contenir vis-à-vis du commun des mortels. Ce regard fiévreux et insolite parut l’envelopper peu à peu, tandis qu’il approchait encore plus près.
« Mademoiselle, j’ai une proposition à vous soumettre, annonça-t-il tout de go, après un bref salut qui plia en deux sa carcasse dégingandée. Accepteriez-vous de me faire l’honneur d’être ma cavalière ce soir ? »
Cendrillon ne put retenir un mouvement de recul, et l’œillade en coin qu’elle lui adressa en retour.
« Est-ce là une manière de me tourner en ridicule ? De vous amuser à mes dépens ? »
Apollon secoua la tête négativement.
« Absolument pas. Je dirais plutôt... un moyen de nous amuser, aux dépens d’autrui... », et son sourire redevint féroce.
Mais la jeune femme avait bien saisi qu’il ne lui était pas adressé, et qu’il se posait maintenant au-delà d’elle-même. La perspective pouvait se révéler séduisante, et pourtant...
« J’aurais une question, osa-t-elle bravement. Pourquoi faîtes-vous cela ? Vous n’aviez rien prévu de tel, et finalement, vous avez l’air d’avoir échappé à la surveillance du Doyen en atterrissant dans un chaudron. Alors, d’où vous vient cette idée ? Vous avez tellement envie de descendre dans la fosse aux lions maintenant ? Parce que je dois vous prévenir, si jamais vous... »
Elle se tut, ses mains jointes soudain prisonnières de celles du jeune homme, aussi douces que fermes.
« Je m’en voudrais énormément de vous blesser. Croyez-le ou pas, mais c’est la vérité. Je n’ai aucunement l’impression de vous faire une faveur, si c’est ce que vous craignez. Je vous l’ai dit, et je le pense, c’est vous qui me feriez honneur en acceptant. »
Son regard ne fuyait pas. Celui de Cendrillon non plus. Participer au Bal de la Tour, arriver au bras d’un cavalier tel qu’Apollon Schopenhauer... Il y avait plus désagréable. Même si elle lui avait menti : Charmant lui avait demandé d’être sa partenaire, mais comme il l’avait fait sans doute avec tous les individus de sexe féminin, indépendamment de l’espèce... Il n’y avait pas de quoi le mentionner à haute voix, encore moins s’en sentir flattée. Cendrillon n’avait jamais rêvé d’être la vedette de la soirée. Seulement de pouvoir y assister comme n’importe qui, quitte à partir au bout d’une heure si jamais elle ne côtoyait que l’ennui !
Pouvoir choisir.
Le premier des douze coups de minuit sonna à la pendule, et l’air se mit comme à vibrer, porteur d’une excitation toute autre que celle de devoir nettoyer les cuisines au plus vite.


Les musiciens retenus pour la soirée, récompense et solde prestigieuses à la clé, s’en donnait à cœur joie, le jeune Locke en tête, même s’ils étaient peu nombreux à être capable de suivre ses improvisations fluttées, avec clavecins, vielles à roue et mandolines. Comme de bien entendu, il ne semblait pas avoir conscience des regards noirs que lui jetait le Doyen à intervalles réguliers. Sa fonction de chaperon tout sauf rouge n’était pas pour convenir au vieux sorcier, qui aurait largement préféré exercer une autre sorte de surveillance. Pour l’instant toutefois, il n’y avait strictement eu aucune fausse note au cours du bal, dans tous les sens du terme.
Malgré tout, le Doyen ne pouvait savourer la soirée comme n’importe quel autre invité. Savoir que tout ce que Cendrillon en connaîtrait seraient les éclats du cristal des coupes s’entrechoquant et le bruit des pas des danseurs se faisant entendre jusqu’aux cuisines... A son arrivée à la Tour, il avait accueilli la jeune fille sobrement : d’autres élèves se révélaient des cas de première. C’était le moins que l’on puisse dire quand on comptait dans ses rangs des loups ou des ogres ! Mais l’histoire de Cendrillon n’était pas sans le toucher, et l’abnégation de la jeune fille à ne pas céder devant tant d’adversité avait fini par émouvoir son cœur endurci par des années de lutte aux quatre coins du monde.
Le Doyen n’appréciait pas le terme de protégée, sans qu’il se trouve véritablement en position de nier cet état de fait à son sujet. Mais cela ne signifiait pas que Cendrillon bénéficiait de largesses ou de passe-droits ! Si jamais le vieux sorcier s’était laissé attendrir à ce point, c’est Cendrillon elle-même qui aurait catégoriquement refusé de ne pas être traitée comme une étudiante banale. Il sourit malgré ses soucis. Elle était têtue, un trait de caractère qu’il partageait et considérait comme une qualité, du moins, tant qu’on ne lui résistait pas trop. Et s’il y avait quelqu’un pour oser le défier de plus en plus ouvertement ces derniers temps, c’était bien Apollon Schopenhauer... Lui aussi aurait pourtant pu prétendre au titre de protégé, puisque le vieux sorcier avait quitté les Terres de Féerie pour venir le chercher et le convaincre d’étudier parmi eux. On le lui avait d’ailleurs assez souvent reproché, et il devait défendre cette décision plus souvent qu’à son tour même après tout ce temps.
Où se cachait-il désormais ? Le jeune homme lui avait échappé une bonne partie de la soirée, alors qu’il mettait en œuvre ses ressources les plus variées afin de le repérer et de le garder à l’œil. Ah, si seulement il avait pu être aussi prévisible que le Prince Charmant ou les créatures de la nuit qu’il était précisément venu traquer jusqu’en Féerie... Mais à dire vrai, le Doyen en aurait été déçu. Il fondait de plus grands espoirs sur cet étrange Apollon.
De grands espoirs, pour Féerie et même au-delà. Avec un peu de chance, et s’il était bien encadré, le jeune homme serait capable de... Le vieux sorcier fut brusquement rappelé à des réalités plus terre à terre en se saisissant fébrilement de sa canne, à laquelle il avait de plus en plus souvent recours ces derniers temps, comme si les difficultés le contraignaient à courber l’échine qu’elles que soient les contre-mesures qu’ils tentaient d’instaurer.
Les portes de la salle de bal s’étaient ouvertes tout à coup, en grand, quoique tout à fait lentement, afin de mieux retenir l’attention de tous les invités présents, qui cessèrent de tourbillonner sur la piste les uns après les autres. Un nouveau couple s’avançait, quittant la galerie des ombres peuplant les couloirs de la Tour... Des hauts-le-cœur de stupeur furent contenus à grand peine, en réalisant que le cavalier en question n’était autre qu’Apollon Schopenhauer. Lui ! Mais que faisait-il donc ici ? Toutes celles qui avaient voulu jouer de leurs atouts pour le séduire en vue de la soirée avaient dû revoir leurs prétention à la baisse, et voilà qu’il s’invitait finalement à la fête, accompagnée d’une inconnue ! Car la jeune dame qu’il tenait par la main avançait le visage masqué, miroir scintillant de moire et d’argent, qui ne permettait que d’admirer son regard... Ses habits étaient de drap d'or et d'argent tout chamarrés de pierreries.
Il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue. Le Doyen ne bougeait plus, figé sur place. Il ne savait que trop ce que d’aucuns n’avaient encore imaginé. Alors, le douzième coup de minuit retentit, carillon invisible dont le sort était brisé. Cendrillon retint son souffle, dévisageant tous les danseurs, ne baissant pas les yeux mais dardant sur eux tout le mépris et l’indifférence qu’ils lui avaient renvoyée si longtemps, avant de poser son regard sur sa belle-famille, et de savourer sans aigreur leur mine soudain décomposée, que ce soit les deux sœurs ou leur marâtre. A présent, elle ne pensait plus à vanter les mérites pourtant inexistants de sa progéniture à tel ou tel parti envisageable, les monnayant pareilles à des bêtes bradées un jour de marché.
Toutes trois ne pouvaient plus rien contre elle. La dernière note du carillon s’éteignait déjà, et sa belle toilette n’avait pas disparu, son cavalier non plus. Elle sentait la chaleur de sa paume dans la sienne, presque dévorante.
Une marche de plus sous ses pas... Et son pied se déroba, peu habituée qu’elle était à porter des pantoufles de vair ! Bien sûr, la jeune fille n’avait pas eu le temps de s’exercer, emportée qu’elle était dans l’élan empressé d’Apollon ! A croire qu’il y avait pour lui plus qu’une simple farce destinée à ses détracteurs... Las ! Ce n’était guère le moment de songer à de telles affaires de cœur, alors que sa chaussure avait dévalé les escaliers et qu’elle-même avait manqué la rejoindre tout en bas. Déjà, les premiers rires retentissaient, à peine couverts par un éventail bariolé. Cendrillon n’osait relever la tête désormais. Heureusement qu’elle avait tant insisté pour arborer un masque !
L’humiliation qu’elle sentait poindre se révèlerait moindre ainsi. Cendrillon pouvait toujours espérer... Etait-ce vraiment permis, alors que Schopenhauer s’était comme évaporé à ses côtés ? Elle ne ressentait plus sa présence... Certains bruissements se changèrent même en ricanements, tandis que d’autres voix, plus rares, cherchaient à faire taire les autres, mais sans doute avant tout pour une question de correction, plus que par sincère sympathie.
« Cessez donc de vous tourmenter, ils n’ont pas d’importance..., » lui conseilla un murmure apaisant.
Apollon n’avait pas disparu. Ses actes réduisant aussitôt les mauvaises langues au silence le plus absolu, il s’était noblement agenouillé devant la jeune femme, se saisissant de son pied nu pour chausser à nouveau la pantoufle de vair, en toute délicatesse, deux doigts sur sa cheville pour faire cesser ses tremblements de biche. Jamais personne ne l’avait vu agir de cette manière, s’incliner devant quelqu’un pour mieux le soutenir et marquer son respect.
« Voilà. Elle vous va à ravir. Bien mieux qu’une paire de sabots. Je ne m’étais pas trompé. Et vous non plus. Je vous l’ai déjà dit, oubliez-les. Vous m’avez promis une danse, et je compte bien l’obtenir sans plus attendre ! A moins que vous n’ayez finalement changé d’avis ? »
L’interrogation était à peine perceptible. Pour Cendrillon, il fut soudain hors de question de dire non. Dans un silence confinant au ravissement pour certains, à mesure que sa silhouette se faisait plus proche et plus palpable, la jeune femme descendit les escaliers, au bras de son cavalier qui lui avançait à visage découvert. Parvenus à la dernière marche, le couple vit la foule s’écarter, d’elle-même. Voyons, qui aurait pu leur contester le droit d’engager la prochaine valse, après une telle entrée en scène !
Au loin, planté à côté d’un buffet garni, le petit doigt en l’air tout en tenant une coupe de champagne, le Prince Charmant demeurait coi. Alors qu’il avait accepté, avec sa mansuétude coutumière, d’accorder un entretien à l’un de ces gratte-papiers de Ici Féerie, voilà que ce misérable s’était détourné de lui dans la seconde, le laissant seul avec une olive et son cure-dent ! Charmant aspirait tout de même à une compagnie toute différente ! Le Doyen subissait quant à lui les assauts du professeur Brocéliande, un dirigeant de la Tour avec qui le vieux sorcier se trouvait rarement en accord, et qui n’avait pas de scrupule à pointer du doigt ce couple inattendu.
Javotte se plaignait ouvertement auprès de sa belle-mère, serrant les poings fébrilement, au bord des larmes, secouée de rage, tandis que sa sœur ne se retenait plus, mais était effondrée, la tête entre les mains, reniflant bruyamment. Dire qu’elles avaient accompli tant de sacrifices pour être parfaites ce soir ! Manquer d’étouffer pour supporter leurs corsets et afficher une taille de guêpe, porter des bottines qui leur donnaient envie de se couper un bout de talon tant elles étaient petites et étroites, se poudrer le nez tant et plus, porter un énorme chapeau à résille qui les empêchait de voir à trois pas...
Oh, les deux sœurs n’étaient pas les plus belles pour autant, elles en avaient cruellement conscience ! Mais fallait-il que le destin les tance si vertement, avec l’apparition de cette inconnue masquée ? Si seulement Cendrillon avait été présente, pour pouvoir la prendre à parti et lui administrer son lot de remontrances et rebuffades si sucrées à leurs propres oreilles !
Mais la jeune femme était bien là.
Locke réprima un sourire chafouin, ne sachant trop néanmoins comment relancer la musique. Fallait-il qu’il entame un nouvel air ? Et sous quel ton ? Solennel ? Guilleret ? La troupe de musiciens engagée pour l’occasion n’osait de toute évidence afficher la moindre audace. De grands artistes, il n’y avait pas à en douter, se gaussa-t-il intérieurement. Ils s’en remettaient à lui pour battre la mesure, et prendre celle qu’il fallait en pareille circonstance. Fantastique ! Comme s’il n’était pas déjà assez mal vu lui aussi. D’une pichenette, il rajusta son couvre-chef, juste à temps pour apercevoir le signe de la main d’Apollon Schopenhauer. Tiens donc... Eh bien, après tout, pourquoi pas ! Locke n’allait tout de même pas rester les bras ballants et la gorge sèche ! Un soir de bal, on devait jouer, chanter, et divertir encore, jusqu’à la mort des musiciens, si cela pouvait permettre à leur divine comédie de tutoyer les cieux !
Cendrillon n’avait pas eu le temps de prêter attention à de telles considérations, rayonnante au centre de la piste de danse, virevoltante avec son cavalier vêtu de noir et d’or, dont l’étreinte se révélait ferme et respectueuse à la fois. C’était la première fois, en dehors de sa mère défunte, que quelqu’un la tenait ainsi entre ses bras... Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir dès le lendemain de semblables, pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles.
« Je voulais vous dire, à propos de mon... entrée en scène, fit-il d’un ton faussement badin. Puisque vous avez vous-même convenu qu’elle n’avait rien de bien remarquable...
- Vous aimeriez que je retienne quelque chose de plus romantique ? hasarda-t-elle, se prenant au jeu, et quelque peu étourdie.
- Surgir d’un chaudron est moins flatteur que de monter vous rejoindre à votre balcon en grimpant sur un rosier...
- Vous l’auriez fait ? » chuchota-t-elle très vite.
Les épaules du jeune homme s’affaissèrent imperceptiblement, une tristesse amère refluant lentement de tout son être.
«  Cette âme qui se lamente en cette plainte dormante, c'est la nôtre, n'est-ce pas ? »
Il lui sourit, les visages de toute autre personne désormais indistincts à force de tourbillon, les milliers de bougies changées pour leur part en mur de lumière scintillant de mille feux. D’autres couples dansaient-ils seulement ?
« Vous aimez ce poème, je présume ? devina-t-il, sans avoir besoin d’observer ses traits, ni même le reflet de ses yeux. Je m’étais dit qu’il pourrait convenir en cette occasion, quoique des rimes plus joyeuses n’auraient pas été une mauvaise chose... J’espère que je ne suis pas allé trop loin.
- Non. Pas du tout. »
Sa voix s’était affermie. Ses gestes aussi. Plus d'incertitude.
« Alors, peut-être qu’il serait temps que ce déguisement disparaisse pour de bon. » ajouta-t-il.
Et sans lui laisser reprendre son souffle, Apollon dégrafa les attaches de son masque, dévoilant son visage à l’assemblée réunie. Aussitôt, la belle-mère et les deux sœurs furent prises de peur et devinrent blêmes de rage. Tous les autres invités réunis, qui avaient cru ne pas connaître de surprise plus incroyable que celle de l’arrivée de Schopenhauer, devaient bien admettre la démesure de cette nouvelle révélation.
Et voilà qu’il se penchait en avant, comme pour chuchoter on ne savait quel maléfice à l’oreille de sa cavalière ! A quelle magie avait-il pu bien avoir recours pour qu’elle le suive ? A moins que la pauvresse soit si simplette que... Le Prince Charmant et la belle-famille de Cendrillon n’aurait éprouvé nul chagrin à propager ce bruit, s’ils n’avaient été pris de cours tous autant qu’ils étaient, une fois de plus au cours de cette mémorable soirée.
Car se fut d’elle-même, et sans aucune contrainte, qu’elle se pressa contre lui et déposa sur ses lèvres fraîches un doux baiser, leurs deux cœurs endormis s’éveillant dans la nuit...

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