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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 01/11/04

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Deux poids, deux mesures (de vieux whisky...)

Premier Opus [PDF] > Deuxième Opus

rchibald ne put retenir un soupir résigné en apercevant le petit village niché au creux d’une formation rocheuse, surplombé d’un éperon décharné défiant l’océan. Celui-ci semblait d’ailleurs tenter de prendre d’assaut les terres, envoyant inlassablement des bancs de brume, tandis que ses vagues rongeaient de façon bien plus frontale les falaises qui osaient se dresser contre ses eaux capricieuses, avec force coups de boutoir d’écume.
Voilà ce que le jeune enseignant aurait eu l’occasion de déclamer s’il s’était senti d’humeur lyrique. Mais pour l’instant, il n’était question pour lui que du week-end morose qu’il s’apprêtait à endurer dans le bourg d’origine des grands-parents de Kate. Au cœur de l’Ecosse profonde, une destination perdue dans les Highlands de leurs ancêtres. Il se ratatina un peu plus dans son siège, ses épis s’inclinant eux aussi, accompagnant le mouvement.
« Tu es sûre que tu ne préfèrerais pas retourner te promener sur les rives du Loch Ness ? J’ai bien aimé notre balade, moi... » plaida Archibald.
Malheureusement pour lui, Kate n’était absolument pas disposée à l’écouter. Ils n’avaient que trop retardé cette visite, et son fiancé aurait dû savoir qu’étant donné ce qu’il avait déniché aux abords du célèbre lac, elle n’avait aucune envie d’y retourner. Elle en rosissait même encore pour tout dire ! Quelle idée avait-il eu de ramasser ça !
« Allez, la taquina-t-il à nouveau en constatant qu’elle s’empourprait. Ce n’était pas Nessie, mais avec la distance, j’ai simplement confondu, ce n’est pas ma faute !
- Mais tu as découvert cette chose dégoûtante au milieu des galets, tu ne l’as pas vue au loin ! riposta Kate. Ca ne tient pas debout ! »
La chose en question n’était autre qu’un vieux et misérable godemiché, qu’Archibald avait brandi comme un trophée en courant vers la jeune femme. Qui n’avait bien entendu pas affiché le même enthousiasme... On était bien loin d’une pépite d’or ! Encore heureux qu’il n’ait pas été question d’un gisement ! Archibald n’avait pas eu le droit de s’approcher d’elle à moins d’un mètre avant de s’être copieusement désinfecté les mains. Pourquoi diable avait-elle accepté ce détour ?
Précisons que profitant d’horaires particulièrement lâches en cette année de redoublement, Archibald avait insisté pour visiter ce haut lieu de mystère, prétextant qu’après tout ce qu’il avait vu depuis trois ans, il était bien possible qu’un monstre se tapisse au fond du loch ! C’était loin d’être le premier qu’il visitait, du Loch Lomond en passant par le Leven, prenant tout son temps à chaque nouvelle étape, arguant de ses velléités de découvertes surnaturelles ! Et les châteaux hantés et leurs fantômes ! Peu importe ceux qui les brocardaient comme supercheries, le jeune homme savait se montrer têtu. Archibald avait ainsi soutenu mordicus ses assertions, tout au long du chemin, pour finalement paraître tout aussi joyeux en exhibant ce répugnant instrument !
Autant dire que la fin du trajet à bord de la DeLorean avait vivement contribué à refroidir l’ambiance, du moins, un temps, avant qu’ils ne se mettent tous les deux à pouffer, à force de s’arrêter sur le bas côté entre deux frileux buissons de bruyère, pour laisser passer moutons ou lapins, ces derniers plus nombreux que sur les pelouses des Teletubbies!
Archibald aurait bien aimé avoir seulement à demander un tubby toast avec une portion de /i> tubbydélice, mais ce n’était pas vraiment d’actualité, trop occupé à s’inventer une excuse alors qu’ils abordaient l’ultime ligne droite les conduisant à la première chaumière du village, qui faisait également office de pub et d’auberge, au MacTavish’s Kitchens ... Le jeune homme espérait en tous cas faire son entrée discrètement, mais déchanta une nouvelle fois bien vite.
Une véritable foule, imposante en comparaison du nombre de maisons aux toits d’ardoise argentée, blotties les unes sur les autres, se tenait massée dans la rue principale, qui traversait une place elle-même bien fournie en individus en kilt...
« Tu ne vas tout de même pas me dire qu’il s’agit d’un comité d’accueil ? s’alarmait déjà Archibald.
¾ Mon grand-père m’aime beaucoup, mais je ne crois pas qu’il te tienne en si haute estime pour vouloir t’impressionner à ce point ! se moqua gentiment la jeune femme, ce qui ne rassura aucunement son fiancé.
¾ Mais alors, de quoi s’agit-il ? C’est vraiment habituel de voir tout le village se retrouver à cette heure dans les rues ?
¾ Tu ne devines donc pas ? Oh, j’avais peut-être oublié de te prévenir, après notre romantique visite du Loch Ness... Nous arrivons en pleine compétition d’ Highland Games !
¾ Les Highland Games ? sursauta Archibald, manquant de déclencher l’airbag de la voiture. Tu te moques de moi, j’espère ! Je n’ai aucune envie d’assister à ce genre de compétition deux jours durant ! C’est tout juste bon à regarder le Samedi soir très tard, en rentrant d’une bonne soirée...
¾ Qui t’a parlé d’être spectateur ?
¾ Ah, ah, très drôle...»
Archibald préféra ne pas pousser plus loin, comme souvent en pareilles circonstances. Sa gouaille naturelle semblait nettement moins affûtée quand il fallait la confronter à Kate... Il n’y pouvait rien. Comment résister à la jeune femme ? Toute la magie de Féerie ne lui aurait été d’aucune aide. Mieux valait vite changer de sujet ! De toute manière, impossible de faire marche arrière, et le jeune homme avait appris à ne plus reculer aussi facilement depuis ses « escapades » en Féerie...
« Si on songeait plutôt aux choses pratiques ! botta-t-il en touche. Tu sais où peut se trouver ton grand-père, un jour comme aujourd’hui ? Ca ne sera pas aisé de le repérer parmi tous ces gens ! Je comprends mieux pourquoi il y a tant de monde d’ailleurs, si tous les villageois des environs se sont rassemblés.
¾ Ces jeux sont encore très appréciés, tu sais, expliqua Kate, tout en ôtant sa ceinture et en activant l’ouverture de la portière. Mais mon grand-père par contre... Il est âgé, et plus très vaillant. J’espère que tu ne prêteras pas trop attention à certains petits problèmes qu’il peut avoir, même s’il ne veut pas l’admettre... Comme pour l’ouïe, par exemple. Il ne le permettra jamais, mais un appareil lui serait bien utile tout de même ! »
Archibald hocha la tête. Kate s’était toujours montrée assez pudique concernant sa famille, et le jeune homme ne connaissait guère que sa sœur Mara, qui devait précisément les rejoindre pour le week-end. Pour que sa fiancée évoque aussi ouvertement son grand-père en ces termes, la situation du vieil homme ne devait guère être brillante... Cela dit, Archibald n’allait pas faire la moue pour autant ! Ce n’était certes pas une tare que d’être victime des ans qui passent... Et au-delà de ça, sa propre famille comptait suffisamment de cas pour qu’il ne se formalise pas le moins du monde, à commencer par son père et ses agissements un peu trop juvéniles par endroits.
Perdu dans ses pensées, le jeune homme manqua de bousculer l’un des villageois, passant près de leur voiture, les badauds la contournant comme un banc de saumons l’aurait fait d’un rocher.
« Dîtes donc, jeune homme, vous ne pourriez pas faire attention ! »
Trop tard. Archibald n’avait visiblement pas bredouillé ses excuses assez vite au goût de l’autochtone.
« Ici, les plus jeunes n’ont pas oublié les bonnes manières et le respect ! » le tança encore son vis-à-vis, qui restait planté là devant lui sans manifester la moindre intention de bouger.
Et difficile d’en faire abstraction ! L’étrange individu, évidemment habillé d’un kilt et d’un tartan brodé à l’ancienne, devait bien mesurer près de deux mètres, et ne faisait certainement pas son âge, malgré une barbe fournie et filée d’argent. Pour s’en convaincre, outre sa stature, il suffisait de louvoyer un instant sur ses biceps proéminents, plus fermes que ceux de bon nombre de jeunes gens, Archibald préférant ne pas entrer dans le jeu de la comparaison. En certaines occasions bien précises, votre propension aux réparties mordantes se retrouvait inversement proportionnelle à la somme des fibres musculaires de votre interlocuteur...
Les bras solidement croisés sur un poitrail peinturluré aux couleurs de son clan, le vieil homme au regard dur comme un matin d’hiver le toisait toujours, imperturbable. Archibald commençait malgré tout à sentir la contestation poindre à la surface de son flegme déjà contrarié par les évènements de la matinée. Est-ce que ce papy n’avait pas mieux à faire, surtout à son âge ? Ah, Sean Connery en tenue de cérémonie décorée par la reine d’Angleterre, voilà qui possédait un autre standing...
Le jeune homme se tenait prêt à riposter, et d’autant plus vivement que son aîné se permettait maintenant de lui poser une véritable patte d’ours sur l’épaule, et tant pis s’il n’y avait jamais eu d’ours en Ecosse ! Mais Kate interrompit la mise en branle de ses réactions cérébrales, pour se jeter dans les bras de l’illustre inconnu. S’était-elle trompée de personne, ratant Archibald et l’accolade dont il aurait apprécié le réconfort ? Elle ne descendait pourtant pas d’avion avec huit heures de décalage horaire !
« Grand-père ! Je ne pensais pas que tu serais là !
¾ Grand... Grand-père ! hoqueta Archibald, dévisageant sous un jour nouveau le musculeux highlander. C’est... C’est lui, ton grand-père ? Qu’est-ce que tu m’racontes là ?
¾ Dis donc, mon grand, ce n’est pas très poli de t’adresser à ma petite fille comme si je n’existais pas ! »
Puis, face à un Archibald plus ahuri qu’interdit, il éclata d’un rire tout aussi colossal que sa personne.
« Fàilte ! Fàilte ! Eh ben, mon petit gars, il ne faut pas rester comme ça ! Je ne faisais que te taquiner ! Pour avoir su séduire notre Kate, tu dois être un sacré numéro ! »
Le jeune homme esquissa un sourire tout en hochant la tête, sans se sentir véritablement tranquillisé. Autant prendre un air benêt, ce qui garantissait en général une certaine immunité... Evidemment, plusieurs personnes, spectateurs ou compétiteurs dérangés, s’étaient retournées dans leur direction, ce qui ne le mettait pas plus à l’aise. Est-ce que Kate s’était moquée de lui ? Lui, un ancêtre souffreteux ! Mais c’était une véritable force de la nature, et encore, cette expression paraissait bien falote appliquée à son égard ! Malgré tout, Archibald se dit que le moment était sans nul doute mal choisi pour adresser à sa fiancée un regard noir. Son grand-père semblait en effet chérir sa petite fille avec férocité... Oui, c’était bien le terme approprié ! Et puis, le vieil homme ne lui avait-il pas adressé un soupçon de compliment ?
Archibald se laissa donc entraîner sans mot dire par Gédéon McMarnish, le vénérable patriarche de la famille paternelle de Kate. Il devait même faire attention à suivre ses énormes enjambées, sans tomber dans le ridicule au point de devoir courir pour rester à sa hauteur ! Si seulement il avait su où on l’entraînait, à l’insu de son plein gré... A la rencontre de la grand-mère de sa fiancée ? Si elle ressemblait à son époux, Archibald pensait avoir bien du mal à contenir les deux.
Maigre consolation, les participants des Highland Games ne s’intéressaient déjà plus à lui, accaparés qu’ils étaient par leurs poids et leurs troncs d’arbre, qu’ils devaient jeter le plus loin possible de dizaines de façons différentes rivalisant souvent de loufoquerie. Archibald tentait quoi qu’il en soit de donner le change : à commencer par ignorer les bourrasques glacées qui le harcelaient, presqu’autant que les bordées de mots déblatérées par Gédéon, qui lui, demeurait insensible à la température, à croire qu’il était de pierre. Il faut tenir compte du fait qu’ils avaient des échelles différentes, dans la manière d’interpréter les délices de la pluie...
« Vous avez bien fait de venir aujourd’hui, les enfants ! C’est le grand jour, le Old Firm ! Dans le coin, ce n’est pas vraiment ce qui nous préoccupe, mais j’ai longtemps vécu à Glasgow, et là-bas... Une seule question compte... Es-tu pour les Rangers, ou le Celtic ? »
Gédéon McMarnish s’était figé net dans la ruelle pavée, rivant son regard bleu acier sur Archibald. Ils se tenaient sous l’enseigne grinçante de l’auberge du village, et le jeune homme sut qu’il n’en bougerait pas d’un pouce sans avoir obtenu de réponse. La question revêtait une importance majeure. Lequel des deux mythiques clubs de football de la ville de Glasgow avait les faveurs du fiancé de sa petite fille ? Kate avait complètement oublié de le prévenir. Une fois de plus... Volontairement ?
« Allons, gamin ! Ma question n’est pas très compliquée, tu as une langue, ou tu attends simplement qu’un essaim de midges nous tombe dessus ? Ca m’étonnerait que tu aies le cuir assez dur pour ne pas te retrouver couvert de cloques !
« Ecoutez... Je suis à moitié Irlandais, et donc, en toute logique... Je supporte...
¾ Le Celtic.
¾ Oui, mais supporter est un bien grand mot ! précisa aussitôt le jeune homme. Je ne suis pas abonné, je n’ai pas dû assister à plus de trois matches de toute ma vie... L’Ecosse, c’est bien loin de chez moi, je n’y fais pas très attention !
¾ Petit... Tu me plais, tu as du cran ! »
Archibald soupira discrètement. Bon, il venait de franchir une première étape ! Visiblement, le fait d’oser avouer sa « préférence » malgré un environnement entièrement acquis à la cause des Rangers avait fait mouche. De quoi le faire passer pour une forte tête !
« Tu vois, ce village est peut-être perdu au cœur de l’arrière-pays, mais ce soir, nous nous retrouverons tous devant l’écran géant de l’auberge pour suivre le derby ! Et je te veux à ma table, évidemment, avec ma petite fille préférée à ma droite !
¾ Je suis ta seule petite fille..., glissa Kate malicieusement.
¾ Ah, oui, la seule ? » grinça une voix dans son dos.
Archibald se passa la main sur le visage. Mara venait d’arriver elle aussi. Et les deux sœurs réunies... La voir vêtue de vêtements traditionnels et non pas de jeans taille basse et t-shirt élimé aurait dû distraire le jeune homme, mais il persévéra dans la veine profil bas.
A croire que Kate avait senti l’approche de sa cadette avant de lancer sa pique, histoire de la faire réagir à coup sûr. Gédéon en tous cas éclata à nouveau de rire, comme s’il n’y avait jamais eu meilleure plaisanterie de toute la création, et se rua littéralement sur Mara, la soulevant de terre d’un seul bras ! Non sans avoir au préalable emportée Kate avec lui de la même manière !
Archibald considéra aussitôt qu’il valait mieux écarter le fait que de son côté, il avait du mal à soulever Kate, et pas parce que la jeune femme avait une passion dévorante pour les confiseries... Les deux sœurs semblaient planer dans la brume, leur grand-père les portant comme une paire de bambins d’à peine trois ans ! La scène se révélait déjà totalement incongrue, et plus encore avec une telle conversation. La petite fille favorite d’un grand-père complètement gaga ? Autant se demander qui était le plus fort du rhinocéros ou de l’éléphant !
¾ Et qui s’émeut de ce genre de détails ? rétorqua Gédéon ne sachant plus où donner de la tête, tandis qu’il marchait sans se préoccuper de savoir si Archibald lui avait à nouveau emboîté le pas. Bon, les enfants, je ne voudrais pas vous paraître mauvais hôte, mais si je ne veux pas arriver en retard au tossing the caber ... Je dois vous laisser maintenant !
¾ Vous... Vous êtes inscrit chez les seniors ? demanda Archibald, cherchant désespérément une ouverture pour ne pas avoir à subir la discussion à sens unique.
¾ Les seniors ? renchérit le grand-père. Ah, Kate, ton ami est un vrai comique ! Les seniors ! »
Et le singulier patriarche s’éloigna en riant, les mains sur les hanches, pressé de raconter l’anecdote à ses camarades de jeu.
« Grabataire ? reprit Archibald, franchissant d’un bon la distance le séparant de Kate. Tu as voulu te venger pour ce matin, c’est ça ?
¾ Je n’ai pas menti sur ses problèmes d’audition. Pourquoi crois-tu qu’il parle aussi fort ?
¾ Eh bien, merci de m’avoir prévenu ! ricana le jeune homme. Voilà l’information cruciale qui me manquait pour faire bonne impression du premier coup !
¾ Tu ne t’en es pas trop mal sorti..., le rassura d’un sourire sa dulcinée. Profitons-en pour débarrasser nos affaires, avisa-t-elle avec un geste de la main pour la DeLorean.
¾ Aye, aye, consentit le jeune homme, imitant l’accent local, ce dont il se serait abstenu en présence de Gédéon McMarnish, vous l’avez compris.
Kate n’avait pas tort, c’était encore ce qu’ils avaient de mieux à faire pour l’instant. Mara n’avait pas demandé son reste et s’était déjà éclipsée, hors de portée. Archibald se retrouva donc bientôt les bras chargés de paquets, alors qu’on était encore loin de Noël. Mais la jeune femme avait tenu à faire les choses en grand, n’étant pas revenue ici depuis plusieurs années, aussi avait-elle choisi de menus cadeaux pour quasiment tout le monde dans le village. Son fiancé conservait une allure méfiante, mais gardait toute forme de réflexion désobligeante pour lui.
Car tout compte fait, ces jeux représentaient une aubaine pour Archibald. Un autre jour, les quelques habitants hantant ces lieux l’auraient certainement considéré comme la seule distraction - attraction ? - valable du moment. Sans croiser âme qui vive, les deux jeunes gens avaient donc eu le loisir de poser enfin leurs bagages et de goûter quelques instants de solitude bien mérités. Kate se montrait bien entendu beaucoup plus détendue qu’Archibald, mais pas autant que son fiancé ne l’aurait supposé. Du haut de leur petite chambre à l’étage de l’auberge, elle semblait guetter à la fenêtre comme Aragorn s’en acquittait à Bree.
Y avait-il quelqu’un ici qu’elle craignit de revoir ?
« Quelque chose ne va pas, Kate ? ne put-il se retenir de demander, n’osant s’adresser à elle à voix haute. Est-ce que le voyage t’aurait fatiguée ? »
Depuis que le couple avait quitté Féerie, il arrivait que la jeune femme se montre souffrante, agitée de frissons. Une visite chez le médecin n’avait rien révélé d’inquiétant, et Archibald préférait éviter de retourner voir le Doyen à ce sujet. Et si jamais cela avait été encore pire ? Kate n’était pas réellement malade non plus, et ses tremblements ne dépassaient pas une poignée de secondes. Elle-même passait son temps à le rassurer, et surtout le dissuader de s’en remettre à la magie. Pourtant, cette fois, il n’y avait pas lieu d’accuser d’étranges réminiscences de leurs aventures passées.
« Parmi les concurrents des jeux, j’ai aperçu tout à l’heure une vieille connaissance. Et je t’avoue que j’aurais autant aimé l’éviter. Je suppose qu’il va vouloir faire son coq... Surtout face à toi.
¾ Oh, oh, eh bien, tu piques ma curiosité ! C’est un gamin du village dont tu avais enflammé le cœur quand vous étiez petits ?
¾ Ne sois pas si narquois ! renvoya Kate, réprimant malgré tout un sourire amusé. Il y a un peu de ça, c’est vrai. Mais nous n’avons jamais été que de bons amis, et encore, à peine, du moins en ce qui me concerne. Cela dit, Connor a toujours été un peu buté, et je crains qu’il ne se fâche sans raison en te voyant.
¾ Connor ? Un vrai gars du coin avec un prénom pareil ! Et pourquoi se mettrait-il en colère ? Vous avez grandi, et chacun vit sa vie, et s’il ne peut pas comprendre quelque chose d’aussi simple...
¾ Archie, il faut que tu saches que c’est resté un garçon très sensible. En tous cas, à ta place, je ne m’en moquerais pas. Et avec un peu de chance, il préfèrera agir comme s’il ne m’avait pas remarquée.
¾ Eh bien, parions là-dessus, parce que je t’avoue qu’avec tout ce qui est déjà prévu pour ce week-end, je n’ai vraiment pas envie de devoir en plus m’embarrasser d’un ancien prétendant ! »
Archibald n’aurait eu d’autre option que de conclure là-dessus, tant un vacarme soudain s’était imposé à leurs oreilles. De toute évidence, on avait décidé d’organiser un sacrifice au démon pour que les vociférations suraiguës venant du rez-de-chaussée soient aussi insupportables. Décidé à vérifier, le jeune homme, suivi de sa précieuse compagne, s’engagea dans les escaliers en sens inverse, jetant un coup d’œil...
Et la réalité avait dépassé l’imagination : la salle commune, si calme un moment plus tôt, débordait à présent de touristes du troisième âge, probablement venus en bus en dépit de leurs rhumatismes et de leurs moyens financiers leur permettant sans aucun doute autre chose ! Visiblement, ils semblaient tout acquis à la cause des musiciens folkloriques qui animaient maintenant la taverne du son de leurs instruments ! Du moins, tant qu’il n’était pas question de jouer trop juste ou de reprendre son souffle sans postillonner dans l’assistance. Il fallait bien avouer à leur décharge qu’ils avaient l’air d’avoir investi la scène avant même que William Wallace ne décide de défier les anglais...
« Je crois que ce n’est vraiment pas le moment de commander un dram au bar ! s’insurgea faussement Archibald. Ces soiffards ont sûrement déjà vidé toute la réserve ! Ah, de nos jours, on ne peut plus les tenir tous ces retraités ! »
La jeune femme à ses côtés ne réagissant pas à sa plaisanterie, Archibald songea qu’elle ne devait tout simplement pas l’avoir entendu, ce qui était moins blessant pour son amour-propre.
« Ouf, nous avons échappé à la partie de bingo des grands-mères déchaînées ! » persista-t-il malgré tout dans un clin d’œil, mais Kate garda un silence réservé...
___________________________
Un moment plus tard, les deux jeunes gens gagnèrent l’aire de concours, rejoignant les antiques gradins de bois accueillant la foule qui redoublait d’encouragements bon enfant à l’adresse de ses favoris. Il va sans dire qu’à force de s’égosiller de la sorte, ces supporters avaient rapidement la gorge sèche, et l’ingestion de phénoménales quantités de Guinness était bien entendu uniquement due à cela, et non pas à un penchant naturel... Archibald avait à ce propos remporté un franc succès parmi ses voisins immédiats, lorsqu’il avait raconté l’anecdote familiale au sujet de la création de cette bière renommée entre toutes !
Au point qu’ils avaient rapidement cessé les moqueries à son égard, générées précisément par ses origines irlandaises. Après tout, la Stout ne représentait pas spécialement une référence, quoi qu’on en dise... Par contre, ils avaient été encore plus rapides à solliciter des caisses entières de bières gratuites, comme si le jeune homme avait pu leur fournir des produits de ce genre... Tout en rappelant toutes les deux minutes que rien ne valait un bon whisky ! Mais pourquoi ne pas tenter sa chance, en bon écossais ? Et faire évidemment d’une bière deux coups ! (N’en voulez pas à Archibald pour un tel jeu de mots, la journée s’était déjà montrée bien difficile...)
Le grand-père de la jeune femme s’était révélé quant à lui invisible à présent, sans doute arbitrant quelques épreuves plus confidentielles, telle que la confection de panse de brebis farcie. Il s’agissait d’une tradition d’importance, et absolument pas réservée aux seules représentantes de la gent féminine. Comme partout dans le village, l’ambiance y était chaleureuse, pour peu que l’on puisse distinguer qui était en train de concourir, entre deux nappes de brume. Même les troncs d’arbre voltigeant ici ou là ne parvenaient pas à entamer cette barrière ouatée !
Bien qu’il n’ait pas très envie de se dépenser outre mesure, Archibald devait bien se lever pour saluer les diverses performances des compétiteurs venus des quatre coins des Highlands. Et pour tout dire, si au départ, ce genre de jeux lui avait toujours paru très particulier, il fallait bien reconnaître que, l’ambiance aidant, il y prenait goût lui aussi et songeait même à se détendre ! L’épreuve de tir à la corde surtout, avec les membres de deux clans luttant avec acharnement, leurs muscles roides plus tendus encore que la corde elle-même !
« Et voici maintenant en lice notre champion en titre, le détenteur de trois records d’Ecosse, depuis trois ans ! Coooonnoooorrr..., et l’attention d’Archibald se tendit, McLeod !
¾Connor McLeod ! bondit-il. C’est lui ? C’est ça, son nom ? Attends, ne dis rien. Il est immortel, c’est ça ? » ricana-t-il.
Mais le jeune homme ne goûta qu’à moitié sa propre blague, découvrant finalement le Connor en question. Une véritable boule au crâne rasé, aussi râblé que ruminant. Un taureau. Oui, un taureau représentait sans doute son animal fétiche. Et Archibald ne s’était jamais senti une âme de torero. Quel bon gros bébé !
Leurs regards se croisèrent soudain ! Sans doute ce Connor avait-il repéré Kate, mais c’était sur le jeune homme l’accompagnant qu’il avait reporté son attention. Levant les bras pour haranguer la foule, il récolta une moisson d’applaudissements, en redemandant encore, chacun prêt à se retrouver avec la paume des mains en feu. Difficile de se montrer plus populaire que le champion local dans de telles conditions... Connor semblait avoir choisi de montrer à Kate qu’elle aurait dû lui laisser une chance, ou qu’il aurait été plus valorisant pour elle d’être fiancée à un homme tel que lui.
Oui, un vrai spécimen de compétition, ce Connor...
Archibald grinça des dents : ce n’était pas parce que « Mr Lancer de troncs » roulait des mécaniques devant tout le monde qu’il y avait de quoi se vanter ! Après tout, si le jeune homme avait de son côté décidé de s’inscrire à l’un des innombrables clubs de la faculté J.R.R Tolkien, il était convaincu qu’il aurait su se distinguer ! Surtout en option couture, ou tricot. Sa mère lui avait confectionné tant de pulls durant son enfance qu’Archibald en avait conçu une honte sans nom le poussant à vouloir faire mieux de ses propres mains !
Comme si Kate avait perçu le trouble qui l’envahissait, mais pas dans le but de lui proposer de repriser ses vêtements, elle lui tapota gentiment l’avant-bras. Heureusement, le jeune homme savait que ce genre de démonstration de force ne l’impressionnait pas du tout. Et leur relation était sortie renforcée des épreuves de Féerie, tellement affirmée, qu’Archibald doutait qu’elle puisse se voir jamais remettre en doute.
Le comportement de ce trublion en kilt le dérangeait néanmoins, ravivant en lui des instincts qui n’avaient rien d’héroïques, mais plus bassement mâles. Il n’aimait pas qu’on se permette de remettre en cause son couple de façon aussi biaisée, en se servant d’un contexte qui n’avait rien à voir ! Cet illustre imbécile devait bien savoir que Kate revenait chez elle pour peu de temps, et sûrement pas pour le croiser dans ces circonstances ! Et voilà qu’on lui donnait un micro, et qu’il se permettait de viser Archibald dans ses commentaires. Devant tout le monde, et en parfaite connaissance de cause !
« Je suis très content de remporter pour la quatrième fois ce grand concours ! En tant que représentant de mon clan, je suis fier d’avoir confirmé sa suprématie, surtout avec la présence de plus en plus massive d’étrangers tentant de chasser sur nos terres ! »
Le jeune homme n’avait pas rêvé, le coup d’œil appuyé dans sa direction était pour lui ! Il serra les poings, mais parvint à se contenir pour ce qui était de sa tête. Mais si la surchauffe atteignait ce niveau... Autour de lui, à l’exception de Kate évidemment, les spectateurs n’avaient pas forcément saisi le duel virtuel entamé par leur champion et riaient de bon cœur, sans penser à mal.
« Je t’en prie, Archie, garde ton calme ! De toute façon, tu ne peux rien y faire, s’il veut se comporter comme un idiot ! Ne tombe pas dans son piège. »
Le chuchotement de Kate disait vrai. Et après tout ce que le jeune homme avait dominé, en lui, durant ses séjours en Féerie, ce n’était pas un petit dindon furieux se dressant sur ses ergots qui le pousserait à la faute ! Quand on avait su tenir tête à un prétentieux comme Lord Funkadelistic... Son cerveau accepta même de dérider ses mâchoires, au point qu’il se permit un sourire narquois à l’adresse de Connor. Archibald fut étonné qu’il le lui retourne, agrémenté d’une moue mauvaise au coin des lèvres.
« Nous avons eu des candidats de toute l’Ecosse, et même d’Allemagne ! Est-ce que notre invité Irlandais voudrait se joindre à la compétition ? Pour partager un peu nos coutumes ! C’est bien gentil de s’asseoir dans les tribunes, mais ce serait mieux de se mesurer un peu à tout cela pour de bon ! Je suis sûr que tout le monde aimerait vous voir à l’œuvre ! »
De nouveaux applaudissements encouragèrent cette proposition, les gradins de bois tremblant sous les assauts de pieds les maltraitant en tambourinant à tout rompre. Archibald coula un regard alarmé à sa fiancée. Pouvait-il vraiment reculer désormais ? Il n’était plus seulement question des états d’âmes de ce pauvre garçon, mais des attentes de tout le village. L’ombre du grand-père de Kate semblait planer derrière lui, et l’idée de le décevoir alors qu’ils se connaissaient à peine n’était pas pour l’enchanter. S’il refusait de se prêter au jeu que d’aucun pensait innocent, Archibald risquait de jeter un froid qui le mettrait dans une position bien inconfortable pour tout le week-end, et peut-être plus longtemps encore aux yeux des habitants.
Le jeune homme se résolut donc à descendre sur le pré, soulagé d’entendre qu’il était lui aussi encouragé. Le public appréciait son geste, c’était déjà une bonne chose ! Mais comment procéder pour la suite ? Couper trois buches constituait déjà une torture pour lui, alors soulever un tronc de sapin de six mètres de long et l’envoyer le plus loin possible... Mais plus question pour autant d’avancer tête baissée, comme s’il était battu d’avance ! Mentalement, il se remémora les premières notes de Eye of the Tiger, cet hymne au dépassement de soi qui l’avait conditionné à chaque diffusion de Rocky 3.
Comment ça, qui a dit ringard ?
Connor haussa un sourcil loin d’être épilé de près à l’approche de cet Archibald Bellérophon, sautillant sur place en lançant des jabs imaginaires. Et que pouvait bien signifier ces bandeaux noués sur son front et sur le poignet droit ? Le Roi de la Baston ? Je ne respecte que moi ? Pour Connor, ce n’étaient que des lettres les unes à côté des autres, sans doute du français. Etait-il devenu fou ? Ou bien comptait-il le défier à la lutte ? Ce qui revenait au même de toute manière, il devait bel et bien avoir perdu la tête ! Il s’en régalait d’avance, tandis qu’on leur apportait les poids choisis pour le duel.
« Finalement, je me suis dit qu’une autre épreuve que le lancer de rondin serait peut-être plus aisée pour vous ! gloussa Connor, goguenard, et se frottant déjà les mains, ses grosses paumes disparues dans un nuage de talc.
¾ Comme c’est aimable !
¾ Vous avez pu voir tout à l’heure comment cette épreuve se déroulait, poursuivit Connor sans relever, pressé d’en découdre. Vous balancez le poids d’avant en arrière entre vos jambes pour lui donner de l’amplitude, et puis vous l’envoyez au-dessus de la barre ! Très peu de gens peuvent dépasser les trois mètres, et le record est de quatre... C’est moi qui le détient. » acheva-t-il la mine aussi rougeaude que réjouie.
Archibald se contenta de hocher la tête. Le vent soufflait toujours dru sur le village, et la nuit commençait à tomber aussi vite que la bruine qui sévissait depuis quelques minutes, plus piquante que froide cela dit. Des feux, et non pas des lampadaires s’étaient allumés aux environs, plongeant l’aire des jeux dans une ambiance comme hors du temps, à cheval entre toutes les époques : passé, présent, tradition, modernité... Ce village était pourtant loin d’être coupé du monde, quand on voyait les chambres de l’hôtel équipées de connections internet haut débit sans fil. Mais le jeune homme perçut soudain un indéniable parfum de magie flotter dans l’air... Les spectateurs retenaient leur souffle également, à croire que cette étrange sensation se manifestait tout autant à leur égard, mais sans qu’ils puissent savoir de quoi il retournait vraiment.
Dire qu’une seule pensée envers l’Epée de la Chimère passée à son doigt, et il aurait pulvérisé ce ridicule Connor... Mais à quoi bon ? Et qui plus est, s’il se faisait ainsi remarquer... Le Doyen lui avait assez souvent martelé avant son départ de se comporter avec précaution, et Kate de même. La magie n’était pas un jouet. Comment leur donner tort ?
Sans plus s’intéresser au jeune homme qui n’incarnait pour lui qu’une cible, Connor s’échauffait, poids en mains. Il le passait de l’une à l’autre comme s’il s’agissait d’une simple balle de cricket, gonflée de plumes.
« Après ça, si vous n’êtes pas trop fatigué, on pourrait organiser une chasse au haggis, qu’est-ce que vous en dîtes ? » déclama-t-il à haute voix.
Comme il fallait s’y attendre, les spectateurs les plus proches, notamment des concurrents, camarades de concours de Connor, éclatèrent d’un rire gras, croyant qu’Archibald ne saisirait pas la plaisanterie. Nombre de touristes étaient en effet victimes de cette blague cocasse, où on leur faisait croire que ce plat national était également le nom d’un animal ! Celui que l’on était censé chasser pour cuisiner le plat en question ! Mais le jeune homme connaissait ce petit jeu, des variantes existant aussi par chez lui... Il marmonna une réponse inintelligible, mais Connor vit bien qu’il avait réussi à le contrarier. Aussi accentua-t-il son avantage...
Bousculant des passants invisibles qu’il s’imaginait lui barrer la route ou l’applaudir, Connor se mit en position, les deux jambes solidement arquées, le cou maintenant gonflé de veines battant à tout rompre, et sans un regard pour son vis-à-vis, projeta le poids, ne prenant même pas la peine de lui donner tout l’élan dont il aurait pu avoir besoin !
Sûr de lui jusqu’au bout de ses gros doigts boudinés, il ne se retourna pas en entendant retomber la masse, sachant déjà, à force de pratique, que celle-ci avait franchi la barre sans problème.
« Trois mètres vingt ! hurla l’officiel, que les habitués pouvaient retrouver d’étape en étape.
¾ Ah, pas plus ? Enfin, ce n’était que mon premier essai ! Il en faut bien un, comme on dit ! se gargarisa-t-il à haute voix, chaque mot plus ronflant que le précédent. Au fait, à propos de la chasse... J’oubliais... Malheureusement, comme vous êtes à moitié-français, votre odeur risquerait de les faire fuir, vu que vous ne devez vous laver qu’une fois par semaine, non ? »
C’en était trop.
Archibald, qui, tant bien que mal, soupesait son poids en contrôlant ses nerfs, céda à la colère. Ah, s’il avait pu le lui projeter en pleine face ! Elle aurait été subitement moins rondouillarde ! Mais le jeune homme parvint à dominer son poignet - bien entraîné - et le poids s’envola verticalement ! Allait-il pour autant franchir du premier coup la barre, placée à 2m50 pour débuter le concours ?
Trois secondes passèrent.
On le cherchait des yeux, craignant de recevoir le poids sur la tête, ce qui s’était déjà produit.
Dix.
Quelqu’un repéra un étrange objet filer dans le ciel.
Vingt.
Seuls les yeux les plus exercés le distinguaient encore.
Trente.
Ces mêmes yeux et tous les autres se braquèrent sur Archibald, beaucoup plus facile à suivre du regard.
Soixante.
Le poids n’était toujours pas retombé. Connor, quant à lui, avait courbé l’échine, à genoux dans l’herbe désormais tremblante sous la caresse de la froidure.
Cent.
Face à ce mur de silence absolu se refermant de tous côtés, Archibald se décida à réagir, se grattant la tête d’une main.
« Ah, ah ! Eh bien, j’ai eu de la chance ! Dire que mon lancer a coïncidé avec cette incroyable bourrasque ! J’imagine que mon poids a dû retomber dans la mer, c’est décidément incroyable ! »
Sa bonhomie forcée fit malgré tout son effet. D’autant que la fatigue aidant, les spectateurs étaient disposés à croire à peu près n’importe quoi, sans compter l’ingestion de whisky de toute marques et de toutes qualités, du moment qu’il y avait de quoi éviter le dilemme de la bouteille vide ! Mais vent du nord ou pas, Connor McLeod devait rendre les armes. Le concours étant officiellement terminé, il pouvait conserver son titre, ce qui constituait déjà un exploit au vu de la performance de son rival débutant !
Toujours avec ses regards fuyants, il quitta finalement l’aire de jeux, tandis qu’on dégageait les lieux afin de laisser l’orchestre s’installer. Il était maintenant l’heure des chants et de la danse ! Là encore, il serait question de compétition festive, les danseurs de chaque clan se défiant au son des cornemuses mugissantes en redoublant de gaieté. Connor n’avait plus envie de suivre tout cela... Ses désirs de revanche s’étaient dissipées en une poignée de battements de cœur, plus vite que n’importe quel banc de brume, d’alcool ou pas. Et tout aussi vite retrouva-t-il sa morne existence, pensant au prochain tournoi, avant que la saison ne se termine et qu’il reprenne le chemin de l’usine...

Bien plus tard, dans la soirée, dans la salle commune du MacTavish’s Kitchens désertée par les petits vieux, Kate et son grand-père discutaient en échangeant de leurs nouvelles. Plus loin, entouré d’une nuée d’admiratrices, Archibald pavanait, son embarras disparu au fil des heures. Il semblait pourtant loin de fanfaronner, la mine triste, ces jeunes femmes à la figure encore plus affligée que la sienne battant des cils.
« Mais qu’est-ce qu’il peut bien leur raconter ? grommela Gédéon, siphonnant un demi de plus. Et ça ne te dérange pas de laisser ton homme au milieu de cette horde ?
¾ Oh, mais je sais ce qu’il fait. Il doit être en train de leur expliquer sa triste enfance gâchée, avec son père disparu par la faute de son oncle, comment il s’est éloigné de la demeure familiale pour mieux revenir une fois trouvés des alliés...
¾ Comment ? Pourtant, tu m’as bien dit qu’il avait toujours ses parents ! Et les tiens ne m’ont jamais entretenu de querelles familiales à son propos ! Qu’est-ce que c’est que toutes ces histoires ?
¾ Rien de grave, grand-père, ne t’énerve pas ! Il est en train d’effectuer son numéro classique, afin de se faire plaindre ! C’est en fait l’histoire du Roi Lion ... Oh, elle est bien rôdée, il a eu tout le temps de la pratiquer avant de me rencontrer !
¾ Mais tu ne vas tout de même pas le laisser continuer... Et si une de ces donzelles se mettait en tête de...
¾ Pas de souci, regarde grand-père : on approche du moment où l’une des cruches finit par repérer la supercherie, et... Voilà ! On lui verse une pinte sur la tête !
¾ J’ai toujours entendu dire que le houblon était bon pour les cheveux ! » renchérit Archibald, se relevant en se frottant les yeux, comme s’il avait entendu sa fiancée à l’autre bout de la salle, malgré le joyeux brouhaha ambiant.
Gédéon McMarnish tira sur sa pipe, pensif, obtenant une belle ronde de cercles cotonneux. Il s’était préparé à accueillir un jeune homme étrange, mais celui-ci dépassait ses espérances... Peut-être qu’avec lui, le vieux patriarche aurait enfin l’occasion d’aborder la question du Bratach Sith, ce drapeau magique censé avoir été confectionné par les fées et que son clan chérissait précieusement. Il y avait toutefois un ultime test à franchir pour Archibald, et qui n’avait rien d’une performance physique cette fois...
Le jeune homme venait de s’asseoir à leur table, acceptant le verre - vide pour quelques secondes encore seulement - mais se tendant quelque peu. Gédéon venait de faire glisser sur la table une bouteille de whisky single malt.
« Alors, petit ? Tu t’es remis de tes émotions ? Et ça te dirait de fêter ça autour d’un verre ?
¾ Eh bien... Je ne tiens pas vraiment à tout ce qui est alcool, mais comment pourrais-je refuser ? » répondit-il du même ton enjoué.
Et sans attendre, il s’empara de la bouteille d’une main ferme, fit sauter le bouchon du pouce, et remplit son verre à ras bords. Diverses boissons gazeuses avaient été disposées sur la table, mais Archibald n’en eut cure. Renversant complètement la tête à s’en briser les vertèbres, il aspira le whisky plus qu’il ne le but, d’une unique et bruyante rasade !
« Bravo ! C’est ce que j’attendais de toi, mon gars ! Ah, décidément, tu me plais ! Tu n’es pas comme toutes ces chiffes molles qui ne pensent qu’à couper ce délicieux breuvage ! Ca me rassure ! Oh, je dois m’absenter pour suivre le début du match, désolé les enfants ! Mais je compte sur vous, ne vous amusez pas à rejoindre votre chambre en douce avant la fin de la fête ! »
Et sans plus de cérémonie, il se leva de table, et au passage, administra une tape énorme dans le dos d’Archibald, manquant de transformer son nez en crêpe, en le projetant face contre le bois. Kate se retint de rire, une main devant la bouche, le menton appuyé sur la paume. Ses yeux pétillaient.
« On dirait que les Rangers dominent le début de la partie, à les entendre chanter, minauda-t-elle, faussement intéressée par la rencontre que certains attendaient depuis plusieurs jours.
¾ Bien sûr, tu connais ma passion pour le championnat de football écossais ! Ah, quelle journée ! Et je me plaignais de Féerie ! renâcla-t-il bruyamment.
¾ Tu es sûr que tu devrais parler aussi fort ? »
Archibald, qui se balançait sur son siège, s’interrompit brusquement, sensible à ce discret rappel à l’ordre.
« Ma foi, tu n’as pas tort... Cela dit, même un cours en compagnie des ours de Boucle d’Or m’aurait paru plus reposant ! Quelle plaie, ces jeux !
¾ En tous cas, je suis plutôt fière de toi... Tu sais que je n’étais pas très emballée par l’idée de venir ici.
¾ A cause de ce Connor ? Je ne l’ai pas revu, d’ailleurs.
¾ Je ne veux pas être méchante, mais ce n’était qu’un détail, et je ne suis pas responsable de ses états d’âmes. Peut-être que ce que j’ai vécu à tes côtés m’a rendue plus égoïste à présent... »
Le jeune homme oublia l'atmosphère riante du pub, les odeurs de bière, de whisky et de fête.
« Et... tu le regrettes ? s’enquit-il timidement.
¾ A ton avis ? » lui sourit Kate, et se penchant par-dessus la table, elle...
¾ Venez vite ! les fit sursauter Mara d’un même bond. Le Celtic vient de marquer, grand-père est comme fou, il faut voir ça ! »
Archibald se prit la tête à deux mains, et le ciel à témoin.
« Je sens que ça va être encore ma fête... »

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