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uelques
jours passèrent
Quoique
Archibald aurait été
bien en peine de le dire, ne s'étant
toujours pas fait à la turbulente
existence qui régnait dans
les moindres recoins de la Faculté.
Il passait d'expérience en
expérience, mais bien peu
s'avéraient concluantes.
Du moins, concluantes dans le sens
qu'il voulait leurs donner, lui.
Et toujours pas de retour à
la maison en perspective. C'était
surtout cela qui affectait son humeur.
Ce furent évidemment ses
élèves qui en subirent
les conséquences, comme cela
va de soit dans le milieu de l'Education.
Loup se retrouva en punition chargé
de passer le balai dans les salles
de cours, avec interdiction de monter
dessus pour faire un tour
Les petits cochons avaient été
priés de se rendre en stage
dans les cuisines de la Faculté
- que le jeune homme aurait été
bien en peine de situer - pour choisir
sous quelle forme de brochette ils
termineraient s'ils ne cessaient
pas de se montrer turbulent, le
Petit Chaperon Rouge avait fait
tant de commissions d'un étage
à l'autre qu'elle était
dégoûtée à
vie de faire des courses pour sa
Mère-Grand et préfèrerait
dès lors les transports en
commun, le Petit Poucet s'était
vu infliger cinq cents fois la phrase
" Je ne laisserais pas traîner
mes fonds de poche partout derrière
moi " à recopier,
et la décence seule cher
lecteur me fait préférer
ne pas vous en dire plus sur le
sort des autres
Noël était là.
Archibald s'était demandé
ce qu'il en serait à l'approche
de cette date, et il devait bien
avouer qu'il avait été
plutôt surpris de voir se
monter les décorations les
plus diverses dans chaque salle
de classe, chaque couloir, chaque
bureau. Si cela n'avait tenu qu'à
lui, il n'aurait même pas
su indiquer que les fêtes
de fin d'année étaient
si proches, mais sa montre était
toujours là pour suppléer
sa mémoire défaillante.
Mais c'était pourtant bel
et bien le cas, ainsi que le démontrait
avec majesté le sapin géant
qui se dressait dans le hall de
l'établissement de la Tour
du Savoir Secret Salvateur. Haut
de plus de quinze mètres,
ses innombrables épines vertes
et drues, couvert de guirlandes
multicolores qui s'entremêlaient
de la base au sommet, bougies aux
senteurs parfumées et paquets
scintillants disséminés
dans tous les branches, des friandises
plus appétissantes les unes
que les autres pendaient ça
et là, des feux d'artifices
de poche s'enroulaient en tous sens
autour de lui, mais sans jamais
courir le risque d'allumer un incendie.
Ce qui aurait été
fort dommage, étant donné
la magnificence sereine de l'arbre.
Le jeune homme s'approchait de celui-ci
nonchalamment, les mains dans les
poches, mais le regard tout sauf
blasé, pour une fois, mu
par un désir qu'il ne pouvait
réprimer, le simple fait
d'admirer cet objet de bonheur partagé.
Il n'était pas le seul, il
y avait même foule dans l'immense
vestibule, où se pressaient
élèves et professeurs
mêlés. Un parfum de
vacances
Tout à coup,
Archibald se sentait moins loin
de chez lui. Et en même temps
Encore plus seul
Le temps
devait s'écouler plus vite
dans ce monde, il en était
arrivé à cette conclusion,
et quelque part, c'était
tout de même rassurant. Ce
fut alors que son attention fut
détournée lorsqu'il
remarqua que le sapin n'avait pas
été coupé,
mais que ses racines plongeaient
dans le sol de mosaïques de
carottes du hall. Or, il avait beau
ne rien connaître en jardinage
et n'avoir jamais planté
ne serait-ce qu'un haricot dans
un bout de coton, il doutait fortement
qu'un sapin puisse pousser si vite
d'un jour à l'autre. Mais
il se trouvait en Terre de Féerie,
tout était imaginable
Sa raison s'y faisait lentement.
Plus lentement que ses yeux en tous
cas. A moins qu'il ne s'agisse d'un
sapin en kit de chez Ikéa
qu'on laissait autrement prendre
la poussière toute l'année,
mais c'était une solution
au moins tout aussi improbable.
Ikéa pouvait-il vraiment
s'être implanté à
ce point partout ? Et puis, en général,
aucun sapin synthétique ne
se voyait pourvu de racines
Ce fut avec l'esprit plein de ses
épineuses questions que le
jeune homme arriva suffisamment
près du sapin pour constater
qu'il était loin d'être
faux, et par la même occasion
jeune, comme pouvait le sembler
ces sapins de plastique semblables
à une vieille peau lissée
au collagène et autres substances
du même acabit
Un courant
d'air lui rafraîchit alors
les oreilles, aussi bien que l'aurait
fait un coiffeur zézayant
trop zélé. Un battement
plus régulier prit le pas
sur la sensation de fraîcheur
préalable. Avant même
de se retourner, Archibald savait
qu'il aurait affaire à la
fée croqueuse d'hommes, Lacyon.
D'un doigt, il l'arrêta avant
qu'elle ait pu ouvrir la bouche,
ou autre chose
" Si c'est pour faire un commentaire
sur la taille des boules du sapin,
vous pouvez tout de suite vous en
passer ! "
Comme par hasard, la pulpeuse fée
retint ses mots et se détourna
en levant le menton d'un air boudeur,
repartant voleter dans les recoins
les plus obscurs de la grande salle.
Le jeune homme ne put retenir un
sourire de contentement qui passa
totalement inaperçu dans
le contexte volontairement gai de
la journée. Ah, quel bonheur
que Noël ! Le seul jour de
l'année où faire semblant
d'être heureux était
à la portée de la
majorité, avec un peu de
bonne volonté. Autrement,
on avait toujours au moins une bonne
raison de s'abstenir. Réflexion
faite, c'était sûrement
la même chose un 25 Décembre,
mais il fallait croire que ce n'était
pas si difficile, ou que les prétextes
étaient meilleurs. Quoique,
offrir des cadeaux, devoir les payer,
tenter de contenter des gens qui
parfois étaient à
peine plus que des inconnus, devoir
supporter la bonne humeur dégoulinante
de certains
Rien que pour
ça, la période de
Noël ne faisait pas partie
des dates préférées
du jeune homme. Trop universel
Son anniversaire par contre, voilà
qui était bien, plus compréhensible.
Il était le seul à
recevoir des cadeaux, et tout tournait
autour de lui ce jour-là.
C'était vrai, il aimait ça,
ainsi que le lui avait lancé
à la figure Miss Indrema
Mais Archibald n'en éprouvait
absolument aucune honte désormais.
Ce souvenir lui fit chercher la
dryade des yeux
Cependant,
elle n'était pas dans le
hall. Ou alors, elle se cachait
de lui
Depuis leur
altercation,
il n'avait fait que la croiser dans
les couloirs, mais rien de plus.
Ou pouvait-elle bien se cacher ?
Toujours flânant, le jeune
homme avait fini par se retrouver
au pied même du sapin. Des
branches qui s'agitent
Une
fine pluie d'aiguilles qui lui tombent
sur les épaules
Archibald
leva la tête, comme tout être
normalement intéressé
par ce qui pourrait bien lui arriver
de fâcheux à demeurer
sous un arbre quand bien même
il ne faisait pas orage, et
Il s'écrasa une fois de plus
de tout son long par terre. Miss
Indrema venait de sauter de rien
moins que trois ou quatre mètres
de haut, sans encombres, et sur
son dos. Goguenarde, elle dardait
un regard noisette et moqueur sur
le jeune homme, étendu sur
le deux, les deux mains sur son
nez endolori.
" Vous n'avez rien de cassé
? Je ne vous ai pas trop surpris,
quand même ? s'enquit-elle
avec une déférence
toute feinte.
- Non, non, pensez-vous ! Je commence
à avoir l'habitude de toute
manière. Recevoir une volée
de bois vert de temps à autre
- Tant mieux dans ce cas. Je m'en
serais voulu de vous avoir abîmé.
- Oh, ça, j'en doute, mais
bon ! Que faisiez-vous dans ce sapin,
si je puis me permettre ? Vous fricotiez
avec un vieil ami ?
- Vous essayez d'être spirituel,
c'est ça ? rétorqua
la dryade d'une voix aussi sèche
qu'une coque de noix. Mais comme
souvent avec vous, c'est raté.
- Hum, tout dépend à
quoi vous faîtes référence,
ma petite dame
Vous ne croyez
pas ?
- Je pensais que vous auriez la
galanterie d'éviter toute
allusion graveleuse, mais c'est
visiblement trop exiger de vous,
le nargua à moitié
Miss Indrema, tandis qu'Archibald
se redressait péniblement,
mais certes pas pour éviter
les dizaines de paires d'yeux qui
s'étaient retournées
suite à l'incident.
- Et moi, je croyais que vous aviez
compris que je n'étais qu'un
rustre
Non ? railla-t-il.
Mais je m'excuse, si ça ne
tient qu'à cela
- Très bien, très
bien, parfait ! répondit
cette fois la dryade, un peu gênée.
Alors, si vous voulez tout savoir,
monsieur le curieux, je n'étais
dans ce sapin que pour procéder
aux derniers préparatifs
de la fête. Et pour le rassurer.
- Euh
Vous avez bien dit le
rassurer ?
- Parfaitement. Qu'est-ce qu'il
y a donc de si surprenant à
cela ?
- Je
Je parlais du sapin,
l'arbre. Je ne vois pas en quoi
un arbre peut avoir besoin de réconfort,
sauf votre respect. "
Miss Indrema ébouriffa ses
cheveux paille, prit une pose incendiaire,
les mains sur ses hanches aussi
fines qu'un roseau, et donna l'impression
de juger le jeune homme avec une
vision dépourvue de toute
mansuétude.
" J'avais cru que vous étiez
plus perspicace que cela, au fil
des jours
Ne suis-je pas un
exemple suffisant de la magie de
la Nature ? Vous êtes bien
sot ! Cet arbre comme vous dîtes
d'un ton si commun est un être
vivant à part entière,
et il nous fait grâce de quitter
sa famille pour venir passer les
fêtes avec nous, et égailler
notre demeure ! Mais cela ne se
fait pas sans peine pour autant
! Le pauvre, il est encore tout
jeune ! Ce n'est pas facile pour
lui
- Jeune ? Ma foi, son écorce
est bien fripée ! On dirait
ma grand-mère.
- Comment osez-vous ? Vous mériteriez
bien un coup de branche, faites
attention qu'il ne vous prenne pas
en grippe ! le mit en garde la dryade.
Ou vous n'aurez pas votre cadeau,
d'ailleurs !
- Un cadeau ? Vous m'avez préparé
un cadeau ? sourit benoîtement
Archibald. C'est trop gentil !
- Vous plaisantez ? Qui a dit que
je vous avais réservé
un présent ? railla Miss
Indrema. Il se trouve simplement
que le Doyen prévoit des
cadeaux pour tous les professeurs,
cela n'a rien à voir avec
moi. Mais si l'arbre comme vous
dîtes décide de faire
des siennes, considère qu'on
ne le traite pas à sa juste
valeur
Il pourrait bien retenir
les cadeaux dans ses branches !
Du moins, les vôtres
- Hum, je vois
Si même
les arbres se mettent à faire
de la discrimination, où
va-t-on ? " grimaça
le jeune homme.
Devinant qu'il n'arriverait à
rien avec la dryade et que celle-ci
voulait lui faire payer toute sortes
de choses sous de fallacieux prétextes,
Archibald s'éloigna alors,
se glissant à nouveau dans
la foule, plus à l'écart
de l'arbre flamboyant. Les deux
Facultés voyaient leurs effectifs
se mélanger sans souci aucun,
pour la seule fois de l'année,
à ce qu'il avait compris,
cette fois. Non mais ! Comme s'il
n'avait rien appris du tout depuis
qu'il était dans ce monde
de fous ! Miss Indrema était
bien revêche
" Hé, vous pourriez
faire attention ! glapit une voix,
vous me marchez sur la patte.
- Oh, pardon, Loup, s'excusa le
jeune homme en levant les yeux vers
le canis lupus toujours habillé
par l'Armani local. Pas besoin de
japper pour autant, s'il te plait.
- Moi, japper ? Vous me prenez pour
un cabot, ma parole ! "
Archibald l'observa d'un il
attentif, une main caressant un
bouc qui passait par là
Et non pas le sien, car le jeune
homme tenait à rester glabre,
vous vous en souvenez, chers lecteurs.
" Donne la patte ! finit-il
par lancer à Loup
qui
s'exécuta dans la seconde.
Ah, tu vois bien ! s'exclama son
professeur triomphal.
- Pfff
C'est n'importe quoi
! se récria Loup, visiblement
profondément vexé.
Mais ça vous plait donc de
vous en prendre à vos élèves
même en dehors des cours ?
Même pour les vacances ? Vous
êtes un vrai tortionnaire,
on devrait
- Halte ! l'interrompit vivement
Archibald. Je n'ai pas envie d'encaisser
plus de remontrances aujourd'hui,
surtout lorsqu'elles sont injustifiées
! M'acharner sur les élèves
? Tu me fais bien rire, toi ! Hum,
ça se voit que tu ne m'as
jamais vu en cours chez moi
,
fit-il, songeur. Allez
Et
si nous allions boire un coup ensemble,
ça te dit ? Il doit bien
y avoir de quoi se rendre malade,
comme partout ! Je suis sûr
que les cuisines doivent renfermer
une belle cave cachée
- Pas besoin, le retint le loup.
Regardez plutôt ça,
là-bas, le buffet dédié
! indiqua-t-il d'une patte velue
aux griffes soigneusement manucurées.
C'est écrit sur la banderole,
bar spécial pour les pochetrons
!
- Très bien, ça, très
bien ! s'en frotta les mains le
jeune homme. Dame Ivresse nous attend
! Elle au moins ne vous laisse jamais
tomber ! "
Un moment plus tard,
les attentes d'Archibald Bellérophon
s'étaient confirmées.
La soirée avançait
bien, de même que les verres
se vidaient. Le loup était
décidément bien sympathique,
et il ne regrettait pas d'avoir
eu l'intuition de le défendre
face aux fourbes petits cochons
qui ne manquaient jamais une occasion
de tenter de le faire passer pour
coupable de leurs propres forfaits,
tout cela à cause de ses
antécédents judiciaires
pour violation de propriété
privée. Les deux apprentis
ivrognes s'en donnaient à
cur joie, et le jeune homme
avait même oublié qu'il
était le professeur de l'autre
Comme souvent en pareil cas, ils
se laissaient aller à partager
des confidences et autres anecdotes
dont ils n'auraient dit mot s'ils
avaient été à
jeun, quels que fussent leurs liens.
Alors, évidemment, raconter
des épisodes honteux de son
existence à un loup qui marchait
sur deux pattes, s'habillait de
cuir, et était doué
de parole
C'était déjà
en soi digne d'une beuverie de haut
niveau. En ayant recours à
cette échelle toute personnelle,
la bizarrerie du monde dans lequel
Archibald était tombé
lui apparaissait plus facilement.
Et encore, il avait la désagréable
impression que depuis qu'il avait
pénétré à
l'intérieur de l'immense
tour en citrouille, il n'était
même plus ressorti faire un
tour à l'extérieur,
dans les bois environnants, si ce
n'était pour sa mémorable
sortie sportive. Bon, le Doyen avait
probablement raison en invoquant
les risques d'appel à la
provocation envers leurs ennemis.
Mais cela ne rendait pas son séjour
moins pesant. Tout à coup,
le jeune homme localisa le Prince
Charmant dans la foule des convives
présents à la fête.
Et comme de bien entendu, il avait
tout une cour à sa suite,
une majorité de jeunes élèves
qui n'avaient d'yeux que pour lui.
" Je vais te dire, annonça
Archibald d'une vois pâteuse,
celui-là, un de ces jours
Je sais qu'il a une dent contre
moi ! Il cherche à me prendre
en défaut, toujours. Cela
fait déjà plusieurs
fois que j'ai eu à pâtir
de ses fourberies ! Mais quel crétin
!
- Ah, dites pas ça, m'sieur
! Vous ne savez pas à qui
vous avez vraiment affaire ! Il
est bien plus dangereux que vous
ne pouvez l'imaginer ! Il est issu
d'une très vieille famille,
très respectée. Je
crois qu'il pourrait faire n'importe
quoi, que personne ne lui reprocherait
rien du tout !
- Et alors ? Ce n'est pas le genre
de choses à m'arrêter
!
- Pour sûr, je me disais bien
! Dans ce cas, laissez-moi vous
dire
tant que j'en suis capable
Il y
Il y a
Il y a quelque
chose
que
que
que vous ne savez pas encore sur
lui, et ça
pourrait
toujours vous servir
- Quoi donc ? s'enquit le jeune
homme, essayant de faire passer
une lueur d'intérêt
dans son regard vitreux.
- Si on l'appelle le Prince Charmant
C'est bel et bien à cause
de son prénom, et uniquement
cela.
- Comment ça ?
- Eh bien, ce n'est pourtant pas
bien compliqué ! Il n'a même
pas pu réveiller la Belle
au Bois Dormant ! Vous vous rendez
compte !
- C'est pas vrai ? Si ? Ah ouais,
c'est la honte, ça ! acquiesça
Archibald en riant aux éclats.
Merci pour l'information !
- Et ce n'est pas tout, poursuivit
le loup en tripotant l'une de ses
lourdes chaînes en or, on
dit qu'il a fait cent soixante dix
huit tentatives, toutes des échecs
!
- Impressionnant ! J'espère
qu'il avait pris un stick Neutrogena
pour ces pauvres lèvres,
ce cher petit !
- Euh
, fit le loup, le museau
interrogateur.
- Oh, c'est quelque chose qui vient
de mon monde, ne te tracasse pas
pour ça ! " le renseigna
le jeune homme en balayant la circonspection
de son élève d'un
revers de main.
Malheureusement pour Archibald,
ses réflexes émoussés
entraînèrent sa main
trop loin, et celle-ci finit sa
course dans un gâteau au chocolat
se trouvant au bord de la table
contre laquelle ils se tenaient
tous les deux comme s'ils étaient
au comptoir d'un bar. Il est à
noter que leur conversation n'était
pas forcément d'un niveau
plus relevé que ce que l'on
peut entendre en de tels établissements,
encore qu'ils prenaient soin d'éviter
des sujets comme le temps, les sports,
ou les derniers résultats
du loto. Ce qui était tout
de même facilité par
le fait que le loto, sportif ou
non, n'existait pas dans ces contrées
magiques. Loup adressa un regard
louvoyant au jeune homme, lui-même
plus très sûr de ne
pas mettre ses pattes là
où il ne fallait pas.
" Bon, bref, tout ça
pour dire que vous ne devriez pas
vous en faire plus que ça,
avec le Prince. Il se la raconte,
mais dans son dos, son surnom, c'est
" Bouche-Dégoût
".
- Ah, ah, ah, il est pathétique
! " s'esclaffa le jeune homme,
n'ayant selon toute évidence
pas conscience de son propre état
en cet instant.
Archibald, malgré ses cheveux
en bataille qui lui tombaient maintenant
sur les yeux et le fait que ceux-ci
se soient considérablement
rétrécis à
mesure qu'il buvait, voulut alors
retrouver le Prince Charmant dans
l'assemblée bruissante de
rires et de conversations les plus
diverses, pour le plaisir de le
voir sous un jour nouveau. Mais
ce qu'il vit ne fut pas pour lui
convenir véritablement. Le
Prince était en compagnie
de Miss Indrema, et en grande conversation
même, pour une fois isolé
de ses groupies. Ils étaient
pour ainsi dire seuls tous les deux,
dans un coin du hall trop sombre
au goût du jeune homme qui
devait plisser les yeux plus encore.
Finalement, l'autre le repéra
également. Il lui sourit
avec un contentement certain, le
défia effrontément
du regard, et se permit même
d'enlacer la dryade, avec toutefois
un peu de retenue. La gifle qu'il
avait reçu devait encore
lui cuire
Archibald sentit son sang s'échauffer.
Une bouffée de chaleur lui
monta au visage, et il s'imagina
se lever et fondre sur le Prince
Charmant pour le rosser. Cependant,
d'une part, ce n'était pas
très bien vu particulièrement
lors d'une réception, et
d'autre part, il y avait un risque
certain de fatigue à la clé.
Le jeune homme se contenta donc
d'adresser ses respects au triste
sire au moyen d'un geste fort peu
gracieux impliquant l'usage de son
majeur, dont je ne veux reproduire
la description ici, par égard
pour nos jeunes lecteurs qui pourraient
être choqués.
" Bellérophon ! Vous
ne savez donc pas vous tenir en
public ! " tonna une voix derrière
lui.
Archibald leva la tête, mais
il dût en fait l'abaisser
pour tomber nez à nez avec
le Doyen, qui n'était pourtant
pas matérialisé sous
son apparence féline.
" Oh, salut
Quelque chose
à me reprocher ?
- Êtes-vous certain d'aller
bien ? Vous vous permettez des gestes
obscènes en public ? Ne trouvez-vous
pas cela suffisant ?
- Pardon ? Et l'autre imbécile
là-bas, répliqua le
jeune homme en désignant
évidemment le Prince Charmant,
est-ce que vous allez le réprimander
pour harcèlement sexuel ?
Franchement, je me demande
,
se retourna-t-il vers le loup qui
était devenu tout à
coup beaucoup moins frondeur en
présence du Doyen. Est-ce
que tu crois qu'il le fait exprès
de sourire autant ? C'est pas possible,
il a dû porter un appareil
dentaire pendant dix ans et veut
nous faire profiter du résultat
tout aussi longtemps ! "
Le vieillard devenait peu à
peu aussi rouge que l'étaient
certaines des boissons ingérées
par les deux compères d'occasion.
" Alors, non seulement, vous
êtes médisant envers
vos collègues, mais en présence
d'élèves que vous
entraînez dans vos beuveries
! Vous devriez avoir honte !
- Je croyais que c'étaient
les vacances ?
- Vous ne vous en sortirez pas aussi
aisément ! Si vous persistez,
je vais vous convoquez devant
"
Le Doyen fut interrompu dans une
diatribe qui avait l'air bien partie
pour être mémorable,
comme c'était souvent le
cas avec les colères de petits
sorciers barbus. En effet, un tintamarre
pétaradant s'était
fait entendre un peu plus loin,
près d'un mur opposé
à celui qui avait vu les
buffets se dresser. Une estrade
était apparue comme par magie,
et probablement par magie d'ailleurs,
et on s'affairait déjà
dessus.
" Vous avez de la chance !
reprit le Doyen au bout de quelques
secondes d'observation.
-Le concert va bientôt commencer
!
- Le concert ? Oui, le concert annuel
des Sept Nains. Nous nous reverrons
plus tard. "
Le jeune homme sentit une patte
tapoter son épaule. C'était
le loup, qui avait recouvré
sa dégaine.
" Ne vous en faîtes pas,
m'sieur ! Avec le concert, il va
avoir fort à faire, croyez-moi,
c'est chaque année la même
chose. Ils n'ont vraiment pas le
sens du rythme ses Nains, pas la
bonne vibe, vous voyez ? On va encore
avoir droit à leurs vieux
morceaux moisis
Si seulement
quelqu'un pouvait nous donner un
peu de nouveauté ! "
Une idée germa à ces
mots lentement, très lentement
dans l'esprit d'Archibald. Son élève
finalement bien peu contrariant
lui expliqua que le concert des
Sept Nains marquait le temps fort
de la soirée, que tout le
monde se réunissait devant
la scène sans désertion
aucune. C'était une tradition.
On pouvait même y rencontrer
les parents d'élèves,
invités pour l'occasion.
Il se murmurait même que le
Père Noël était
de la combine, et qu'il en profitait
pour distribuer tranquillement ses
cadeaux pendant que tout le monde
avait le dos tourné. Mais
le jeune homme pensait à
toute autre chose, entre deux écrans
de vapeur éthyliques
" Hey, Loup
La Belle
au Bois Dormant
Elle fait
son somme loin d'ici, par hasard
? "
" Si c'est
ce à quoi je pense, ce n'est
pas vraiment une bonne
"
La mise en garde du Loup fut interrompue
par les premiers coups de cymbale
des Sept Nains. Et Archibald Bellérophon
comprit que décidément,
il y avait bel et bien de profondes
différences entre son monde
et celui-ci. Jamais on n'aurait
toléré cela chez lui.
Ou alors, à condition d'être
inclus dans un dessin animé
peu regardant sur le droit du travail
des petites personnes, qui passeraient
leur temps à être exploitées
au fond d'une mine et en plus en
serait contentes ! Ce fut pour cette
raison qu'il ne fut qu'à
moitié étonné
lorsqu'ils les entendit entonner
cet air célèbre entre
tous : " Hé, oh,
hé, oh, on rentre du boulot
! "
Le jeune homme était horrifié.
Mais surtout à cause de la
passivité des spectateurs
assemblés devant eux. Les
professeurs occupaient le premier
rang, les parents d'élèves
suivaient
Et leur progéniture
composant la faune la plus diverse
qu'il eut été permis
de voir s'était déversée
sur la cinquantaine de lignes de
sièges pas toujours parallèles.
Archibald était en partie
rassuré sur leur santé
mentale de constater que beaucoup
n'accordait qu'une attention minimale
aux Nains qui s'agitaient sur scène,
ce qui leur correspondait plutôt
bien
Beaucoup étaient
venus s'asseoir les mains encore
pleines de victuailles ou de boissons,
se retournaient pour apostropher
un camarade trois rangs derrière,
se lançaient des papiers
de bonbons
Voilà qui
était bien plus encourageant
pour le jeune homme, et qui lui
rappelait un peu les fêtes
de fin d'année dans les écoles
primaires qu'il avait fréquentées.
" Eh bien, si c'est ça
une réception longtemps attendue
"
En règle générale,
les parents sont admiratifs des
exploits de leurs bambins les dix
premières minutes
Ensuite,
ils jouent à qui regardera
le moins de fois sa montre en espérant
que les aiguilles tournent plus
vite
Sauf que dans le cadre
de cette fête de fin d'année
à la Faculté, c'était
encore pire, puisque les élèves
ne présentaient aucun spectacle
d'aucune sorte. Ils étaient
seulement comme tous les autres
contraints et forcés de supporter
les accords discordants des Sept
Nains, le temps qu'ils épuisent
leur répertoire, heureusement
plus vite qu'une veine de mithril.
Plus tard, viendrait la tant attendue
remise des cadeaux. C'était
en grande partie grâce à
cela que les élèves
en premier lieu acceptaient à
mots couverts de se tenir tranquilles,
d'un accord tacite. Pourtant, à
plusieurs reprises au cours de la
soirée, Archibald avait senti
le parfum de l'excitation qui gagnait
la plupart d'entre eux. Plus de
devoirs pendant deux semaines, plus
de pression, les premières
heures de relâchement étaient
généralement les plus
propices à la folie douce
Toutefois, le fait d'être
retenus dans l'enceinte de la Tour,
entre les murs même du savoir
leur permettait de garder à
l'esprit qu'il fallait conserver
une certaine tenue.
Pour l'instant, le jeune homme s'impatientait
en se bouchant les oreilles. A plusieurs
reprises, il dû disparaître
sous les tables pour éviter
le regard foudroyant de l'un des
professeurs, se retournant à
intervalles réguliers et
chacun à leur tour pour tenter
de l'apercevoir. Allait-il daigner
se joindre à eux ? Bien qu'il
ne fusse toujours pas très
concerné par ce nouveau statut
et que son esprit dusse endurer
une migraine déjà
pressante, Archibald avait bien
conscience qu'il aurait été
préférable, pour l'image
de marque de l'établissement
tout au moins, qu'il se trouvât
en compagnie de ses pairs, et que
l'absence du dernier arrivé
en date n'était pas pour
faire bonne impression sur qui que
ce soit, et en particulier les parents
qui lui avaient indirectement confié
leurs enfants. Quant à l'opinion
des Sept Nains, outre que le jeune
homme ne s'en souciait pas plus
que de ce qu'il avait pu faire de
sa dernière paire de chaussettes
blanches - pour éviter pudiquement
de penser " propres "
- eux-mêmes n'étaient
pas très concernés
par ce qui se passait en dehors
de leur estrade.
Le plan d'Archibald était
simple, pour ne pas dire simpliste,
encore une fois par souci de bonté
envers notre héros dont ce
n'était pas le meilleur moment
pour faire étalage de ses
faiblesses mentales. Il avait imaginé
aller trouver la Belle au Bois Dormant,
et lui apporter ce que Charmant
n'était pas parvenu à
faire, autrement dit un réveil
salutaire, car on ne gagnait rien
à demeurer trop longtemps
allongé, si ce n'était
un dérèglement de
l'équilibre, et une fonte
des muscles qui n'était pas
des plus souhaitables. Le jeune
homme le savait, il l'avait lu dans
des livres. Ou bien était-ce
dans l'une des revues scientifiques
à laquelle était abonnée
sa petite cousine de.. cinq ans.
En tous les cas, il l'avait vu imprimé
noir sur blanc, c'était suffisant.
Pauvre princesse ! Même seulement
cent ans dans cet état, et
elle devait être plus rachitique
que la plus maigre des top-models
! En fin de compte, la perspective
de devoir l'embrasser n'était
peut-être plus aussi réjouissante
Un hoquet pour le moins disgracieux
chassa ce doute passager. La moindre
des choses était d'éviter
tout risque de lui faire goûter
son repas de quelconque façon,
se sermonna-t-il tout seul pour
une fois. Archibald se faufila entre
les tables, les chaises, et une
mer de confettis lui arrivant par
endroits aux chevilles, et s'engouffra
par une porte de service en dehors
du grand hall de réception.
Là, il s'ébroua sans
retenue pour la bienséance,
brossa un tant soit peu ses vêtements
froissés
Il était
à nouveau seul. Le loup au
look de gangster des bas-fonds de
Brooklyn South n'avait pas poussé
sa soudaine bonne entente jusqu'à
le suivre dans ses périlleuses
entreprises. Il devrait agir en
conséquence. Un vrai travail
d'infiltration. Il pria secrètement
que ses heures d'entraînements
sur Metal Gear Solid 2 ou
Headhunter n'aient pas été
vaines. Qui oserait dire après
cela que les jeux vidéo étaient
des passe-temps déconnectés
de la réalité ? Et
quelle réalité
Loup avait tout de même concédé
quelques renseignements supplémentaires.
Comme pour chaque fin d'année,
la Belle au Bois Dormant quittait
son château - ses serviteurs
toujours vivants portant son lit
du départ à l'arrivée
- pour se rendre dans l'enceinte
de la Tour du Savoir Salvateur et
l'honorer de sa présence,
ainsi qu'elle le faisait déjà
précédemment, avant
qu'elle ne donne l'impression à
tous d'avoir été piquée
par une nuée de mouches Tsé
Tsé. Qui reviendrait à
intervalles réguliers pour
maintenir la dose préalablement
certifiée par un médecin
qui aurait cru traiter un cheval
lors du choix des proportions de
calmants à prescrire
La Belle se trouvait en tous les
cas au rez-de-chaussée, dans
les appartements privés du
Doyen, et probablement dans sa bibliothèque.
Parvenir à la porte des dits
appartements ne devait pas être
la partie la plus ardue du plan.
Mais il resterait encore
" Jeune homme ? " fit
une voix chevrotante derrière
lui le faisant sursauter.
Cela commençait bien ! S'il
n'était même pas capable
d'entre venir une vieille femme
décrépie, pleine d'arthrose
à en craquer, et marchant
avec une canne le dos voûté
par les ans
Qu'est-ce que
cela serait face à un garde
surentraîné et rompu
à toutes les formes de close-combats
? Heureusement, Archibald se souvint
que le SWAT n'avait pas été
du voyage avec lui.
" Oui, madame ? retrouva-t-il
ses esprits tandis que la vieille
dame le dévisageait.
- Vous êtes Archibald Bellérophon,
est-ce que je trompe ?
- Non, madame, mais je n'accepterais
nulle pomme rouge de votre part,
pas plus que verte ! voulut-il plaisanter.
- On voit bien que vous n'êtes
pas d'ici, ricana-t-elle d'un ton
qui n'avait rien de rassurant. Je
pourrais me vexer d'être confondue
avec une autre sorcière,
nous sommes en général
très susceptible sur ce point
- Ah
", fit sobrement
le jeune homme, qui blanchissait
à vue d'il, et pas
à cause des effets de l'alcool
ingurgité.
Pas encore du moins.
" Eh oui, mais vous êtes
neuf dans le métier, je vous
excuse
croassa-t-elle en garnissant
un mouchoir de soie blanche d'une
telle quantité de glaires
qu'il en changea de couleur, et
une fois encore Archibald de même,
pour arborer un joli vert pâle.
Je ne suis pas la sorcière
de Blanche-Neige, certes non
Mais vous avez parmi vos élèves,
deux petits enfants qui sont à
ma charge. Hansel et Gretel !
- Hansel et Gretel ? Oh, oui, je
vois, acquiesça le jeune
homme, tout heureux de n'être
plus le point de mire. Oh, mais
ils sont très sages, rassurez-vous
! "
En réalité, je dois
confesser en lieu et place d'Archibald
que celui-ci se souvenait à
peine des deux enfants, enivré
ou pas. Comparé à
la plupart de ses autres élèves,
ils étaient en effet très
discrets, et surtout, ils étaient
Humains. Ce qui avaient pour conséquence
d'être beaucoup moins intriguant
ou marquant qu'un assortiments de
petits cochons, ou un Ogre de trois
mètres de haut
De plus,
ils étaient beaucoup moins
remuants que Boucle d'Or ou le Petit
Poucet. De parfaits petits élèves
modèles.
" Je n'en doute pas, pour sûr,
répliqua la fleur fanée,
tellement ridée qu'on aurait
pu croire qu'elle avait toujours
été comme cela. Mais
Si jamais ils vous parlent d'autre
chose, après les cours
Je voulais vous dire de ne pas les
écouter. Ils aiment raconter
des bêtises.
- Oh, ce ne sont pas les seuls !
- Oui, mais qui oserait dire que
si je leur donne des gâteaux,
c'est pour les faire cuire ensuite
? Que leur fait faire tous les corvées
de la maison ? Enfin, je suis vieille,
c'est tout, je réclame juste
un peu d'aide. Je les ai sous ma
garde tout de même ! Et ils
ne trouvent qu'à se plaindre
que je cherche à les engraisser
!
- Ah, je vous comprends ma bonne
dame, ces jeunes alors, quels ingrats
! Et dès le plus jeune âge
en plus ! Soyez assurée que
si je les prends à raconter
des sornettes à votre sujet,
je les punirais personnellement
! Il ne sera pas dit que quelqu'un
se plaigne devant moi de devoir
manger des gâteaux ! Eh bien,
madame, merci d'être venue
me trouver, je crois que nous en
avons terminé, je ne voudrais
pas vous retenir plus longtemps,
voilà, je vous libère,
à bientôt, j'espère
! déclara le jeune homme
de plus en plus vite à chaque
mot, osant poser une main sur la
bosse de la sorcière en lui
indiquant d'un geste qu'il estimait
suffisamment poli la porte.
- Mais
Vous ne venez pas ?
l'interrogea-t-elle, faussement
désintéressée
à l'évidence.
- Bien sûr que si, voyons
! Je voulais simplement aller me
refaire une beauté comme
on dit !
- Ah, très bien ", hocha
lentement la tête la vieille
femme en passant la porte.
Et je ne suis pas le seul qui
devrait y penser, espèce
de mégère ! songea
Archibald en reniflant. Il avait
à faire, et voilà
que cette folle l'avait retardé,
et tout cela pourquoi ? Toujours
pour faire des remarques, inutiles
et stériles. Les parents
d'élèves et assimilés
étaient souvent pires que
les étudiants eux-mêmes,
et sans même s'en rendre compte
! Le jeune homme savait bien d'expérience
qu'il croyait tout savoir, et en
particulier, ce que pouvait bien
traverser leurs enfants dans le
genre " crise de croissance
", mais il fallait les voir
s'en prendre aux professeurs, se
doubler dans les files d'attente,
évoquer leurs propres souvenirs
! De véritables gamins
Archibald avait en conséquence
été toujours satisfait
de constater que ses parents n'accordait
pas le moindre intérêt
à ses résultats scolaires
une fois consulté le bulletin
de notes. C'était là
l'essentiel.
Tout en réfléchissant
sur les dures réalités
du système scolaire, le jeune
homme avait entamé sa marche
dans les couloirs désertés
le temps de la fête et plus
particulièrement du concert.
Avançant sur la pointe des
pieds, il se laissa aller à
tenter quelques roulades au moment
de passer d'un embranchement à
un autre, d'un recoin d'ombre à
la cachette d'un buffet. Mais après
avoir commencé par se cogner
deux fois la tête contre les
murs, avoir vu son genou droit se
fracasser contre un guéridon,
et ses vertèbres subirent
un brutal tassement en tentant de
se contorsionner, Archibald en conclut
qu'il avait mieux à faire
que de se retrouver à gémir
et serrer les dents, d'autant plus
qu'il n'avait personne à
éviter et pas la moindre
caméra évidemment
pour épier ses mouvements
Tout cela était peut-être
la faute à toutes les coupes
qu'il avait bues, altérant
ses trajectoires qui se voulaient
limpides à chaque roulé-boulé
Marcher droit devant soi les mains
dans les poches lui apparut rapidement
comme la solution à adopter,
et la plus conforme à ses
habitudes. Enfin, chers lecteurs,
lorsque j'écris droit
Comprenez qu'il s'agissait de l'intention
de départ de notre héros.
Héros en quête d'une
princesse à éveiller
de son long sommeil par un doux
baiser ! Du moins, voilà
comment un troubadour possédant
une inspiration quelconque aurait
qualifié le parcours du jeune
homme. Lui se disait surtout qu'il
avait à débusquer
la caille et lui faire du bouche-à-bouche
jusqu'à ce qu'elle veuille
bien ouvrir les yeux. Ou que ceux-ci
sortent de leur orbite tellement
il lui aurait soufflé dans
les bronches. Voilà qui dénotait
donc d'une vision beaucoup moins
poétique que celle qu'un
observateur extérieur aurait
pu lui prêter, ce qui est
d'ailleurs souvent le cas dans les
récits héroïques.
Lorsque le héros en question
est censé affronter à
lui seul un détachement de
guerriers ennemis au bras puissant
et à la haine farouche, il
est plus souvent occupé à
écraser de petits coups de
talon rageurs l'entrée de
la fourmilière dont les habitantes
lui sont grimpées dessus
durant la nuit sans lui demander
la permission
Tout à coup, Archibald s'arrêta.
Mine de rien, il était arrivé
aux portes des appartements du Doyen.
Une main sur la poignée
Il l'abaissa lentement
Rien
Pas de cliquetis inquiétant,
pas de brusque entrave. Elle n'avait
pas été verrouillée,
et l'entrée était
libre. Un pas à l'intérieur
Une tête qui passe
Toujours
rien. Pas de garde. Pas d'armures
prêtes à prendre vie
dès lors qu'il aurait posé
un pied à l'intérieur.
Ni de faisceaux laser fusant d'un
mur à l'autre, mais cela
l'aurait tout de même beaucoup
plus surpris. Une unique chose polarisa
immédiatement toute l'attention
qu'il était en mesure de
mobiliser, ( soit 100% - 8, 77568
% pour chaque verre ) l'immense
lit en baldaquin se dressant au
milieu d'une nuée de bougies
parfumées, tout au fond du
couloir, en face de lui. Les tentures
de moire rouge brillaient doucement
dans cette lumière chaleureuse.
Les montants de bois précieux
plaqués or scintillaient
à l'unisson, et le lit de
la Belle au Bois Dormant tout entier
était comme nimbé
d'une sphère de protection,
qui n'était en fait qu'une
plaisante illusion. Le jeune homme
demeura même une poignée
d'instants, comme sous le charme,
incapable de faire un pas de plus.
Toutefois, Archibald recouvrit bien
vite ses réflexes, pour une
fois, et avant tout, le pourquoi
du comment il était venu
jusqu'ici. Donner une bonne leçon
au Prince Charmant en le couvrant
proprement de ridicule ! Qu'il
n'ait plus aucune envie de persister
à vouloir lui nuire, et qu'il
se morde les doigts d'avoir voulu
commencer. Et que fallait-il faire
pour cela ? C'était limpide
! se donna-t-il encore du courage
en entrouvrant les tentures devant
lui. La Belle au Bois Dormant était
là, allongée sur le
lit, en face de lui, ses petits
pieds nus à quelques centimètres.
Le jeune homme n'avait pas du tout
pensé à elle en tant
qu'être humain auparavant.
Comme il n'avait fait attention
à rien si ce n'était
à son lit pourtant en entrant
chez le Doyen. Il n'avait même
pas songé à fouiller
dans ses tiroirs pour y débusquer
quelques photos de dryades et autres
fées en petites tenues
A cette pensée coquine, Archibald
déglutit péniblement.
Ce n'était pas vraiment le
moment le plus approprié.
Il n'avait pensé qu'à
ce qu'il devrait faire pour parvenir
à son but, et il ne devait
pas en dévier.
Le jeune homme se donna quelques
tapes sur les joues, se retint de
cracher dans ses mains, fit claquer
plusieurs fois sa langue contre
son palais, l'étira au plus
loin jusqu'à se décrocher
la mâchoire, et il aurait
même fait quelques step-touches
dans qu'il y était sur un
plan plus général
Il n'avait pas intérêt
à échouer, quand bien
même cela ne viendrait aux
oreilles de personne, le poids de
l'opprobre serait suffisamment terrible
sur ses épaules. Surtout
lorsque l'on était aussi
fatigué que lui par nature.
Il contourna lentement le lit, jaugeant
de la bouche de la Belle au Bois
Dormant, le contour de ses lèvres
charnues, leur couleur rosée,
le filet d'air qu'elles laissaient
échapper dans sa respiration
endormie
Il fallait une attitude
de professionnel ! La galanterie,
ainsi que la tradition, auraient
voulu qu'il se place sur le côté,
au pire, s'asseoir délicatement
au bord du lit. Mais ce n'était
pas réellement la chose à
faire selon Archibald. Aussi, après
trois battements de cur d'hésitation,
il enjamba la princesse et se retrouva
à cheval sur celle-ci. Il
lui vint alors à l'esprit
que si une telle situation s'était
déroulée dans son
monde, cela aurait donné
une belle photo à placer
en première page de la presse
people. Même pour leurs objectifs
toujours à l'affût,
voir une princesse se faire chevaucher
n'était pas courant, quoique
certaines soient spécialistes
de l'exercice, en privé toutefois.
La Belle au Bois Dormant n'avait
vraiment pas le sommeil léger,
nota-t-il, alors qu'il pesait de
tout son poids sur elle, ayant décidé
qu'il n'avait pas de raison particulière
de la ménager en l'instant.
Il se pencha en avant, surplombant
son visage. Elle était jeune
! Elle ne devait pas avoir plus
de seize ans. A moins que ce très
long sommeil n'ait été
des plus réparateurs
Le jeune homme écarta quelques
boucles de cheveux éparses,
lui tapota à son tour la
joue, se rapprocha encore... Et
réalisa pourquoi le Prince
Charmant avait échoué.
Il se souvint des paroles de Loup
: " Il se mit à pleurer
dès la quatrième tentative,
et c'était de pire en pire,
dit-on ! " Archibald avait
supposé que cela était
dû au fait de rater son coup,
si vous lui passiez l'expression.
Alors qu'en réalité
La Belle au Bois Dormant avait tout
simplement une haleine aussi méphitique
que le plus puant des marécages.
Des miettes de son dernier repas
avait dû demeurer coincées
entre ses dents et pourrir là
Entre autres choses inqualifiables,
conséquences de n'avoir rien
bu ni mangé durant des années.
Les narines du jeune homme l'avaient
tout de suite averti du danger qui
exhalait à pleins relents
de la bouche de la princesse. Mais
que faire ?
Archibald regarda de tous côtés,
perdu. Il ne pouvait pas rebrousser
chemin ! Dans tous les sens du terme
! Fixant la flamme de la bougie
la plus proche en point de mire
comme un phare dans la tempête
qui sévissait sous son crâne,
il fut finalement frappé
d'une véritable illumination.
Quelques minutes plus tard, nous
retrouvons le jeune homme dans une
position identique
Une main
sur la tête de la Belle au
Bois Dormant, l'autre sous son menton
Il l'obligeait à mâcher
Les vieilles tablettes de chewing-gum
à la fraise qui s'étaient
racornies au fond de ses poches
jusqu'à présent
" Allez , mâche, mâche
! Fais-moi disparaître cette
odeur ! l'encourageait Archibald.
Allez, un petit effort ! "
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