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Doyen referma lui-même la
porte de la salle du conseil de
classe. Il avait pris très
au sérieux le récit
que lui avait fait Miss Indrema
au retour de la sortie de classe
d'Archibald Bellérophon.
Bien entendu, ils n'avaient dit
mot aux élèves, du
moins, pas encore, mais s'étaient
précipités à
la Faculté. En quelques minutes,
le vieux débris s'était
remarquablement débrouillé
pour quelqu'un qui devait accumuler
de l'arthrose au-delà même
de ses os. Il avait fait appeler
les professeurs qui selon lui devait
être mis au courant en priorité.
C'était donc la première
fois que le jeune homme découvrait
ses " collègues ",
en dehors de la dryade.
Ils étaient tous assis autour
d'une table ronde, dans de grands
fauteuils recouverts de velours
rouge. Douze sièges. Un seul
d'entre eux était vide. Avant
qu'Archibald n'ait pu se consacrer
à l'examen des autres professeurs,
la porte s'ouvrit à nouveau,
et deux petits trolls velus apparurent,
portant chacun d'un côté
un immense
cercueil, grand
trois fois comme eux. Lentement,
dans le plus grand silence, ils
vinrent le placer sur la chaise
vide, prenant bien la peine de ne
pas lui faire subir la moindre secousse
inutile, et le dressèrent
tout droit. Le jeune homme haussa
imperceptiblement un sourcil à
cette vue. Qu'est-ce que ça
pouvait bien être encore que
ça ? Il savait que les grandes
écoles étaient fières
de leur passé, mais peut-être
pas au point d'exhiber les boîtes
en sapin de leurs Grands Anciens.
Mais il était tombé
dans un monde " merveilleux
", alors pourquoi pas ? C'était
peut-être simplement décoratif,
se disait-il.
Puis il entendit une voix étouffée
demander du brandy. De toute évidence,
l'occupant de la résidence
était au moins mort-vivant,
mais en tous cas, il ne correspondait
pas au premier des deux termes.
Un judas s'ouvrit sur le cercueil,
et l'un des trolls y fit passer
une paille qui prenait racine dans
une noix de coco coupée en
deux et plantée de deux parasols.
Se pinçant aussi fort qu'il
pouvait, Archibald prit conscience
une fois de plus qu'il n'était
pourtant pas sur le pont du Pacific
Princess de la Croisière
s'amuse, mais bien dans une salle
de conseil de classe improvisée.
La forte odeur de naphtaline qui
s'échappait du cercueil était
là aussi pour ça.
" C'est un
magnifique
C'est un magnifique caisson que
vous avez là, tenta-t-il
de faire la conversation et ne voulant
pas risquer de vexer le nouveau
venu en employant le mot cercueil.
Vous
Vous êtes un cousin
à Michael Jackson ?
- Qui ça ? entonna une voix
caverneuse.
- Hum, non, personne, ne faite pas
attention. C'est bien insonorisé,
chez vous !
- Merci
", finit par
répliquer l'autre, ne sachant
trop comment considérer ces
mots.
Le jeune homme retint une grimace
quand Miss Indrema lui bourra les
côtes de coups fort peu discrètement,
lui donnant l'impression d'avoir
été fouetté
avec une brassée de ronces.
" Ne cherchez pas à
faire votre numéro avec lui
! l'admonesta-t-elle. C'est l'un
de nos meilleurs professeurs, Vlad.
- Mais
Il n'est pas un peu
bizarre ? Tout de même ?
- Je dirais
qu'il est quelque
peu souffreteux, mais ce n'est pas
là un bien grand défaut,
concéda la dryade.
- Ah oui
Il doit craindre
les insolations, on dirait. "
Miss Indrema haussa les épaules,
et détourna le regard. Archibald
reporta son attention sur la boisson
du dit Vlad, et fut pris alors d'un
haut-le-cur. Le breuvage était
rouge sang. Lentement, plus lentement
qu'il n'aurait dû en tous
cas, une certaine association d'idée
fit son chemin dans son esprit,
et il se redressa sur sa chaise,
aussi raide qu'un piquet. Malgré
l'envie de ne pas céder,
il eut bien du mal à ne pas
s'adresser à nouveau à
la dryade.
" Euh
Je viens de
réaliser
une
une chose
Là
Il, il
Il boit du sang ! chuchota-t-il
d'une voix rauque.
- Vous en êtes sûr ?
le toisa Miss Indrema.
- Cela me paraît clair, non
? hoquetait le jeune homme, peu
rassuré par l'épaisseur
de bois le séparant de l'autre.
- Dîtes moi
Parce qu'il
se trouve enfermé dans un
cercueil, qu'il a le teint très
pâle parce qu'il craint la
lumière du jour, que son
phrasé est particulier, et
qu'il boit une boisson grenat, ce
genre de choses, cela vous fait
penser à un vampire ?
- Parce que pas vous ?
- Bien sûr que non. "
Et la conversation s'arrêta
là.
Le jeune homme en profita pour se
remettre en saluant le Marquis de
Carabas, un garçon à
peu près de son âge
habillé simplement malgré
son rang, avec qui le contact passa
tout de suite, surtout lorsque Archibald
le félicita pour la roublardise
de son matou en indiquant qu'il
n'aurait pas fait mieux, ce qui
dans le mode de fonctionnement de
son esprit était le plus
grand des compliments qu'il pouvait
faire
En face de lui, le jeune
homme vit prendre place avec aise
et sans gêne un grand barbu
qui aurait presque pu passer pour
un géant. Sa barbe était
drue, touffue, et surtout, bleue.
Après s'être demandé
s'il ne l'avait pas déjà
vu dans l'un des dessins animés
de son enfance où les héros
ou méchants avaient souvent
des cheveux sortant du naturel,
il se souvint d'une histoire de
bonhomme qui tuait ses épouses
les unes après les autres,
une façon extrémiste
de prononcer le divorce sans s'embêter
avec un avocat et une pension, sauf
la dernière qui avait pu
en réchapper par l'intermédiaire
d'une sur un peu trop commère
et pour ainsi dire hystérique,
qui ne s'intéressait qu'au
temps qu'il pouvait bien faire et
en cela s'était improvisée
météorologue avant
l'heure, bien que cela lui eut été
de peur de recours en ces circonstances.
Archibald se racla la gorge et demanda,
mi-figue, mi-raisin, et totalement
jus de fruit.
" Alors, bonjour
Toujours
célibataire pour le moment
? Vous faîtes les petites
annonces ? Pour tout dire, je croyais
que vous étiez morts
N'est-ce pas ce que dit le conte
? "
Il constata que le rouge qui montait
aux joues de Barbe Bleue ne s'accommodait
pas spécialement avec la
dite barbe, à moins qu'il
ne soit d'un patriotisme certain
envers la France, et qu'il ait l'habitude
de se retrouver dans un stade de
football, ce qui dans ce cas, pourrait
convenir. Pas besoin de se peindre
le visage.
" Est-ce que les contes nous
narrent toujours la vérité
? croassa-t-il en fin de compte,
ce qui était à propos.
Vous êtes la preuve que non
!
- La preuve ? répéta
le jeune homme, désarçonné
au moment où il s'y attendait
le moins, lui qui voulait à
nouveau démontré qu'il
n'était surpris en rien après
avoir été battu en
brèche par Miss Indrema.
- Oui, la preuve, et d'ailleurs,
je m'oppose depuis le début
à la venue d'un Commun tel
que vous, qui
"
Barbe Bleue fut soudain interrompu
en plein élan par un bourdonnement
grandissant accompagné d'éclairs
nacrés qui illuminaient le
plafond à travers toute la
salle. Tout à coup, leur
rythme décrut pendant que
le phénomène se stabilisait
juste au-dessus d'Archibald, le
seul apparemment à se sentir
concerné par ce qui se passait,
car personne ne manifestait le plus
petit signe d'étonnement.
Il leva les yeux juste à
temps pour écarter les bras
et réceptionner par réflexe,
la nouvelle venue qui tombait des
nues. Avant de s'effondrer à
la renverse, culbutant la tête
la première. Il lui fallut
quelques secondes pour réaliser
qu'il étouffait, le temps
pour la créature de s'installer
plus confortablement. Relevant la
tête, il croisa le regard
à une paume de main à
peine d'une fine figure ovale au
regard espiègle, encadré
de cheveux bouclés et soyeux.
Un charmant gazouillis s'échappait
de ses lèvres entrouvertes,
et une paire d'ailes translucides
battait doucement dans son dos nu,
dissipant une brise rafraîchissante
des plus utiles lorsqu'on se retrouve
collé à une inconnue
à la respiration haletante
pas désagréable à
regarder, et pas pressée
de s'éloigner.
" Vous
Le vol a été
bon, pas de turbulences ? "
choisit-il comme approche, si ce
mot avait encore un sens en de pareilles
circonstances.
La fée se contenta de rire
en rejetant en arrière ses
cheveux d'argent d'un geste langoureux.
" Merci beaucoup surtout d'avoir
garantie mon atterrissage, preux
chevalier. Vous avez fait merveille
,
susurra-t-elle à son oreille
en se penchant vers lui.
- Hum, tout le plaisir est pour
moi, se maudit-il de répondre,
alors que où qu'il se pose,
son regard rencontrait tel ou tel
renflement charnu de la belle. Je
dois avouer que le train était
bien sorti
"
Le sourire égrillard qu'elle
lui retourna lui fit comprendre
qu'elle avait parfaitement saisi.
" Et vous êtes ? voulut-il
enchaîner, sentant grandir
son
malaise sous la pression
imposée. La fée Clochette
? "
Tout sourire s'évanouit.
" Comment osez-vous ! s'entendit-il
répliquer, la créature
volante le repoussa sur le sol de
ses deux mains, et bondissant sur
ses jambes, qu'elle avait fort longues
pour sa taille. Ne me parlez pas
de cette gourde ! Toujours accrocher
à ce Peter de malheur ! Alors
qu'elle devrait avoir compris les
bases de la vie de fée, ne
jamais restez à butiner le
même
pistil
"
conclut-elle en lui lançant
un regard si appuyé que le
jeune homme avait l'impression de
sentir ses vêtements se liquéfier.
Enfin, elle le libéra de
toute étreinte, et il put
se rasseoir, la fée prenant
place tout à fait à
l'autre bout de la table, se promenant
dans une tenue tout juste décente,
qui n'avait rien à envier
question système d'aération
à celle de la dryade. Archibald
n'osait d'ailleurs plus du tout
la regarder cette fois. Miss Indrema
n'avait pas bougé d'un millimètre
depuis le début de cet incident,
et si elle n'était pas en
colère, elle conservait en
tous les cas un comportement des
plus secs à son égard.
Cela ne l'avait pas dérangé
plus que cela au début, mais
à présent, cela commençait
à le gêner, sans qu'il
puisse mettre le doigt sur une bonne
raison. Evidemment, il repoussa
avec force tout ce qui aurait pu
laissé penser qu'il nourrisse
un quelconque intérêt
pour la dryade, en dehors du fait
de lui emprunter de quoi se faire
une soupe aux aromates de temps
à autre, ce qui était
facile avec elle, puisqu'il n'y
avait pour ainsi dire qu'à
piocher.
Avec tout cela, il avait perdu du
temps, et n'avait pu satisfaire
à l'un de ses passes-temps
favoris, c'est à dire l'observation
de ses pairs, qui cette fois, n'avaient
rien à voir avec ceux qu'il
côtoyait d'ordinaire. Le Doyen
venait de demander le silence, tout
en nettoyant ses fines lunettes.
Toutes les têtes se tournèrent
vers lui, le jeune homme de même,
bien qu'il dû tendre le coup
à cause du cercueil sur sa
droite. Toutefois, il se voyait
très mal demander au professeur
Vlad de se pousser un peu. Aussi
tendit-il également l'oreille,
tandis que le Doyen commençait
à présenter les faits
qui lui paraissaient d'une importance
capitale. Archibald se promit d'être
aussi attentif que possible pour
oublier le malaise qu'il ressentait
à proximité de ses
voisins de table.
" Chers professeurs, l'heure
est grave. On vient de me mettre
au courant d'évènements
d'importance, et je crois qu'il
est temps pour nous de prendre des
décisions. Le retour des
Quatre Généraux
"
Ce fut à partir de ce moment-là
que la concentration du jeune homme
décrut dangereusement. Sa
vue se brouilla peu à peu,
son esprit s'élevant au-dessus
de la conversation, n'entendant
plus qu'un désagréable
ronflement. Si quelqu'un l'avait
regardé droit dans les yeux
à ce moment précis,
il aurait eu l'air d'un détestable
idiot en sérieux manque de
sommeil, les paupières battantes,
la mâchoire décrochée,
un coude soutenant maladroitement
une tête comme prête
à se détacher. Cela
lui rappela une remarque à
laquelle il avait eu droit à
de nombreuses reprises au cours
de son parcours étudiant,
à savoir que la façon
de se tenir en classe était
proportionnelle à sa réussite
scolaire. Il n'en avait jamais été
persuadé, et
Ce ne fut qu'un long miaulement
rageur, un vol plané par
dessus la table, et Archibald vit
se planter devant lui, toutes griffes
dehors, le Doyen. Qui avait bien
entendu retrouvé forme féline,
entendons-nous bien, sinon, cela
aurait été un spectacle
déplorable pour un vénérable
homme de son âge, surtout
avec une queue au bas du dos.
" Bellérophon ! chuinta
le chat aux moustaches hérissées.
Je suis sûr que vous n'avez
pas écouté un traître
mot de ce que je viens de dire !
"
Le jeune homme revint lentement
à un niveau de conscience
suffisamment pour appréhender
le fait qu'un chat vous parle et
vous conspue. En public qui plus
est, les chats normaux étant
beaucoup plus pudiques.
" Non, avoua-t-il platement,
et sans la moindre gêne apparente.
Pourquoi ? Je sais déjà
tout ce que vous avez dû raconter
- Ah oui ? Ah oui ? En êtes-vous
sûr, sacripant ! Vous l'aurez
voulu ! "
Aussitôt, la lumière
tomba dans la pièce. Le chat
avait disparu, et le Doyen se tenait
maintenant debout sur son siège,
seul d'entre eux à être
baigné d'une lumière
bleutée, qui ne faisait qu'éclairer
la masse d'ombre qui avait autrement
envahi la salle de réunion.
De l'une de ses manches fourre-tout,
il fit alors apparaître ce
qu'Archibald prit pour un jeu de
carte, avant d'y voir de simples
fiches cartonnées, dont il
ne pouvait distinguer rien de plus.
Puis, le Doyen reprit la parole
d'un ton des plus doctes.
" Bonsoir, et je ne vous souhaite
pas la bienvenue ! J'espère
que vous êtes prêts
"
Coup de gong venu de nulle part
qui ébranla le jeune homme
lui-même. Avait-il bien entendu
cette fois ? Selon toutes apparences,
oui, ses oreilles ne l'avaient pas
trahi. Le Doyen ne s'occupait pas
de lui de toute les manières.
" Nous allons débuter
par quelques questions faciles,
même pour vous, espèces
de crétins congénitaux.
"
Le jeune homme rit bêtement
à ses mots, sans que la plupart
des professeurs ne comprennent pourquoi.
Pour vous, lecteurs, il est préférable
qu'il en soit de même, ou
vous vous rendrez encore un peu
plus compte du caractère
futile et complexe à la fois
de notre ami.
" Alors, face de Trolls, déjections
de dragons, c'est parti ! trompeta
le Doyen de la Faculté. Puisque
Mr Bellérophon prétend
tout savoir, nous allons maintenant
tous vous tester, ce sera encore
mieux ! Professeur Barbe Bleue !
Voilà une interrogation on
ne peut plus évidente à
résoudre
Qui est notre
pire ennemi ?
- Lord Funkadelistic ! tonna l'autre
en réponse, expirant si fort
qu'Archibald désormais tout
à fait réveillé,
crut qu'il allait tomber encore
de sa chaise.
- Cooorreeeecccccct ! acquiesça
le Doyen. Professeur Vlad ! A votre
tour ! Quel est le dernier de ses
forfaits ? "
Le jeune homme eut l'impression
d'entre le grésillement d'un
interphone avant que l'occupant
du cercueil ne réponde.
" Internet ou téléphonie
mobile ? " Ahem, je plaisante,
maugréa pour lui-même
notre héros.
Pendant que le Professeur Vlad se
contentait de dire.
" Il a subtilisé le
Génie de la Lampe.
- Coooorrrrect, à nouveau
! " Et le Doyen envoyait une
à une les cartons à
question voltiger derrière
lui. Il semblerait que vous ne soyez
pas si mauvais, vous. Alors, continuons
! A vous, Miss Indrema
"
Bizarrement, Archibald souhaita
qu'elle donne la bonne réponse
sans même y avoir songé
pour les autres. Et elle s'en acquitta
sans faute. Ainsi que la fée
qui lui lança une illade
immédiatement après
avoir répondu. Les autres
ne se montrèrent pas aussi
sympathiques, mais n'eurent aucun
souci pour contenter le Doyen, leur
supérieur
" Nous y voilà
,
prévint d'ailleurs celui-ci.
Monsieur Archibald Bellérophon
Êtes-vous prêts ? Si
dans la mesure de nos moyens, nous
optons pour une solution de rechange
face à ce péril, selon
quel facteur de chance la calculerions-nous
? "
Le jeune homme fit mine de réfléchir
intensément, ce qu'il parvenait
assez bien à mimer pour donner
le change. Pour autant, Archibald
savait bien qu'il n'avait pas la
réponse, si tant était
qu'il avait ne serait-ce que compris
la question
" L'âge du capitaine
multiplié par la racine carrée
du nombre d'étages de la
Faculté divisé par
le nombre de jours nous déparant
de la prochaine pleine lune ? hasarda-t-il.
- C'est ça, c'est ça,
moquez-vous ! " fit le vieillard,
sur le point d'exploser de rire
malgré une colère
toujours présente. Cela ne
change rien, maintenant
Vous
êtes
le maillon faible
! Au-revoir. "
S'apprêtant lui aussi à
lui rire au nez, le jeune homme
sentit brusquement son siège
tiré vers l'arrière
par des mains invisibles, prendre
de la vitesse en glissant sur le
parquet de courgettes, et s'arrêter
contre le mur, avec une force certaine
qui lui fit regretter l'absence
d'airbag de série sur ce
modèle. Il réprima
un " ouch " peu valeureux,
mais n'eut pas le temps de répliquer
quoi que ce soit. La fée
était déjà
sur lui, se précipitant à
ses pieds.
" Enfin, vous n'avez aucun
remords, Doyen, à malmener
ainsi ce petit ! " le fusilla-t-elle
courageusement du regard, faisant
un rempart de son corps contre tout
nouvel accès de réprimande.
Archibald était maintenant
à nouveau condamné
à un étouffement plus
ou moins proche, la pulpeuse fée
ne lésinant pas sur ses efforts
pour lui faire sentir son soutien,
en le serrant entre ses bras.
" Oh, vous semblez tout pâle
? Vous êtes sur ça
va ? lui murmura-t-elle. Vous ne
voulez pas de bouche à bouche
?
- Ce ne serait pas de refus, mais
- Et là ? Vous n'avez rien
? "
Le jeune homme sursauta alors que
la fée lui palpait le postérieur
d'une main ferme.
- Ecoutez, commença-t-il,
cherchant à se remettre debout.
Vous êtes fort aimable et
je vous suis gré de vos effort,
mais écoute chérie,
tu es une vraie nymphéemane
! "
La créature ailée
le regarda avec des yeux ronds,
mais ne s'offusqua nullement. Au
contraire, encore une fois, elle
parue très amusée,
et se contenta de conclure.
" Vous ne connaissez pas encore
bien les ficelles du métier
Sachez que ma porte sera toujours
ouverte si vous voulez les démêler.
Celles-ci
Ou d'autres, lui
fit-elle avec un dernier clin d'il,
et Archibald eut la certitude qu'il
venait d'entre un élastique
claquer contre sa hanche. Se pouvait-il
que les fées portent des
strings ? Tout à coup beaucoup
plus intéressé par
les mystères de l'exploration,
il n'eut pas le temps de s'y livrer
alors que la salle avait recouvré
son aspect originel, car la porte
claqua, laissant place à
un superbe jeune homme en livrée,
la main droite appuyée d'un
geste faussement nonchalant sur
la garde de son épée.
Toutes les paires d'yeux en étant
de marche, et même ce qui
n'avait aucun rapport avec de pareils
organes tel les flammes des candélabres
parurent se tourner vers le nouvel
arrivant, et son arrivée
fracassante, notamment vis-à-vis
des gonds de la porte, qui auraient
certainement préféré
une entrée moins remuante.
D'une révérence grandiloquente
adressée à tous, il
salua, et était sur le point
de s'asseoir en lieu et place d'Archibald,
passant devant lui sans même
le voir. Mais le jeune homme posa
une main sur le dossier de la chaise
qui lui avait été
attribué le premier et s'y
reposa lourdement. L'autre se contenta
d'enlever les magnifiques gants
blancs qu'il portait, tout en disant,
d'un ton propice aux sous-entendus.
" Ah
C'est vous
- Oui, c'est moi lui retourna Archibald
sans faire preuve de plus d'exactitude
que l'autre, et vous êtes
?
- Je suis Charmant
- Ma foi, c'est vous qui le dîtes
!
- Mais laissez-moi finir, rustre
! grogna l'autre. Hum, voyons, reprit-il
son inspiration. Je suis Charmant,
Prince Charmant, pour vous servir
", conclut-il d'une voix glaciale.
Evidemment, le jeune homme le considéra
tout de suite avec cordialité.
Avec une haine cordiale pour être
plus évocateur. Le Prince
Charmant avait ce physique typique
des princes de Californie du Sud,
le tout avec une garde-robe plus
garnie que T-shirt et short XXL.
Sans plus lui accorder d'attention,
il se tourna vers Miss Indrema et
lui fit un baise-main, son visage
remontant ensuite le long de son
bras tel un serpent pendant qu'il
lui disait sans doute quelques banalités
destinées à la flatter,
tous deux s'isolant de tout le reste
de la salle. Archibald fit la grimace,
et détourna le regard. En
voilà un qui semblait être
un véritable cas d'étude
! Le Doyen avait lui aussi l'air
contrarié par tout cela.
Le Prince Charmant était
donc professeur également,
de confiance sans doute pour lui,
mais il était en retard.
Le jeune homme ferma les yeux deux
secondes, le temps pour lui de trouver
une réplique à même
de faire avancer les choses. Incroyable,
il n'en avait toujours pas fini
avec ses boniments !
La dryade était de dos, mais
il la vit distinctement verdir.
Pour lui aussi, il y avait de quoi,
étant donné la façon
dont ce guignol se prenait au sérieux.
Ah, ça voulait jouer au séducteur,
n'est-ce pas ?
" Dis, mon grand, ça
te coûte cher en bain de bouche
à la Javel, des dents comme
ça ? l'interpella-t-il vivement.
- Plait-il ? répliqua le
Prince Charmant, sa tête apparaissant
par-dessus l'épaule gauche
de Miss Indrema comme un ours sortant
son museau d'un pot de miel. Elle
s'était quant à elle
figée.
- Eh bien, oui ! Tu te les laves
avec une pompe haute-pression, non
? Parce que là, si le soleil
tape dessus, tu dois aveugler tout
le monde dans un rayon de deux cents
mètres ! Ce qui n'est guère
pratique
- Tu ?
- Tu ? Je ne connais pas. C'est
une marque de détachant ?
- Arrêtez, arrêtez tous
les deux ! " en profita le
Doyen.
Ils s'assirent tous à nouveau
en se défiant du regard,
le Prince Charmant prenant place
de l'autre côté de
Miss Indrema. A intervalles réguliers,
Archibald le vit se pencher vers
elle pour lui chuchoter il ne savait
quoi, et tout ça au nez et
à la barbe, surtout à
la barbe, du Doyen. Imperceptiblement,
le jeune homme sentait monter en
lui la traditionnelle irritation
qu'il réservait à
ce genre de bellâtres trop
sûrs d'eux. Cela ne lui suffisait
pas, il fallait qu'il lui ferme
son clapet proprement et définitivement,
avant qu'il l'agace un peu plus,
avant que
qu'il fasse entrer
la dryade dans son jeu. De toute
évidence, celle-ci ne semblait
pas trouver son numéro déplaisant,
même si elle le connaissait
peut-être par cur étant
donné que ce n'était
pas la première fois qu'il
la rencontrait, certes non.
Avaient-ils déjà
Archibald secoua la tête.
Qu'est-ce qu'il était encore
en train d'imaginer ? En plus, ce
prince devait être du genre
à ne même pas intéresser
à ses proies, simplement
s'amuser à les tenir à
son pouvoir, à savourer le
fait qu'elle était sous son
emprise. Le jeune homme se dit alors
qu'il ferait mieux de ne pas être
moraliste, même s'il s'était
rarement donné la peine d'en
faire autant. Oui, Charmant devait
être du genre élève
de dernière année
de faculté essayant de tester
son charme auprès des filles
de première, se croyant mature
en usant d'allusions plus ou moins
salaces qu'il croyait spirituelles.
" Psst ! Psst ! fit Archibald,
attrapant le prince par un bout
de manche, et récoltant un
nouveau coup d'il peu amène.
- Qu'est-ce que vous me voulez encore
? Je n'ai pas de temps à
consacrer à un gueux comme
vous. Cela me coûte déjà
assez de devoir venir ici en laissant
mes terres à des esclaves.
- Eh ben, c'est encore mieux que
prévu, niveau cas de conscience.
Je vois que je n'avais pas visé
assez haut ! marmonna le jeune homme.
- Non, non, et non ! fit Charmant
de la tête, et Miss Indrema
allait de l'un à l'autre
comme si elle craignait que la situation
ne dégénère
plus avant, non pas vis-à-vis
d'eux, mais de ce qui les avait
conduit ici. Je n'ai pas le temps
! Si vous voulez vous rendre utile,
mon brave, allez plutôt chercher
des rafraîchissements. De
toute manière, je crois bien
que ce dont nous discutons ici ne
peut que vous dépasser en
tous points.
- Et quelle sorte de breuvage peut
bien désirer mon puissant
conquérant ? s'enquit Archibald
d'un ton sirupeux qui ne laissait
présager rien de bon chez
lui.
- Oh, s'expliqua le Prince, apparemment
satisfait de voir l'autre plier
si vite. "Vodka Martini, médium
dry, au shaker, non à la
cuillère et avec un zest
de citron.
- Très bien, alors écoute-moi
maintenant, le balaya le jeune homme
en se levant lentement, faisant
craquer ses articulations autant
qu'il le pouvait, mais n'y parvenant
qu'une jointure sur deux. La faute
à un manque de pratique,
sans nul doute.
- Bellérophon ! tenta le
Doyen.
- Laissez, Doyen, il est manifestement
dérangé, lâcha
avec morgue le Prince.
- Quel magnifique décret,
ô roi des crétins !
Les poseurs dans ton genre, ça
ne me revient absolument pas, avec
leurs sales manières et leurs
numéros de charme datés.
Qu'est-ce que t'imagines ? Tu crois
peut-être que toutes les filles
que tu croises sont aux anges de
tester ton haleine de si près
après deux mots échangés
? Si tu as des soucis dentaires,
ça peut se régler
tu sais ! "
A cet instant, Archibald remercia
silencieusement Loup de lui avoir
rappelé de son côté
les bases du concept " Jm'lajou
".
" Tu dois avoir de sérieux
problèmes d'ego mon grand,
ou bien tu es trop content de voir
tes élèves se pâmer
devant toi, ricana-t-il devant les
autres professeurs bouche bée,
et ça te monte à la
tête ! Mais faudrait voir
à proposer un peu plus d'originalité
que ton " tu l'as vu mon regard
sensuel " ?
- Ah oui ? caqueta l'autre avec
un rictus figé qui lui donnait
un air idiot à sa mesure.
De l'originalité ? Sachez,
mon ami, que l'art séculier
de la séduction se perpétue
depuis des générations
afin de chanter avec allégresse
les louanges de la beauté
féminine, et que
- Mais oui, c'est ça, ne
te fatigue pas pour moi, tu sais.
Miss Indrema, puis-je requérir
votre assistance pour démontrer
ce que c'est que l'originalité
? "
Le jeune homme se damna de ce qu'il
allait faire. Trois, deux, un
La dryade tourna son regard noisette
vers lui, mais n'eut le temps de
rien faire de plus. Archibald venait
de la saisir par la taille la faisant
décoller de son siège
aussi aisément que le vent
fait voler les feuilles mortes,
et l'embrassait, aussi doucement
que possible malgré sa vitesse
d'exécution. Tout cela sous
le regard abattu du Prince Charmant.
Tout bien pensé, le jeune
homme en était venu à
la conclusion que c'était
la meilleure chose à faire
pour lui. Et pour vous lecteurs.
Cela m'évitera de vous lasser
en vous laissant vous demander quand
est-ce que les deux allaient enfin
tomber dans les bras l'un de l'autre,
suspense beaucoup trop classique
pour la présente histoire,
j'ose croire que vous en conviendrez.
Archibald était intrigué
depuis le début par ce qu'il
pourrait bien ressentir. Il s'était
attendu à retrouver le contact
de l'écorce, mais ce n'était
pas exactement cela. Pour conserver
un tant soit peu de pudeur dans
ce cadre déliquescent, nous
dirons en toute simplicité
qu'il eut l'impression de passer
avec ce baiser du frôlement
de la peau d'un kiwi à sa
chair proprement dite
Autant
vous dire qu'il trouvait cela beaucoup
plus intéressant que d'aller
faire la bise à votre voisin
le platane. Mais qu'il crut s'être
encastré en voiture dans
le même arbre lorsque Miss
Indrema lui envoya en retour sa
main en plein visage, et dans un
but tout différent que de
lui caresser la joue.
" Jamais sans ma permission,
le toisa-t-elle tandis qu'il était
étalé de tout son
long, pour la trop nombreuse reprise
depuis le début de cette
houleuse réunion.
- Ah, ah, ah ! ricana ouvertement
le Prince Charmant. Vous allez le
chercher bien gentiment, mon cocktail
maintenant ! "
Archibald ne vit rien mais apprécia
le choc en écho lorsqu'il
s'effondra à son tour sur
le parquet qui ne s'était
étonnamment pas encore transformé
en ratatouille.
" Et c'est valable pour vous
aussi ! " s'écriait
la dryade, qui venait d'administrer
la même sentence à
Charmant.
Le jeune homme ferma les yeux en
souriant, le visage d'une fée
certes dangereusement lubrique mais
en conséquence amicale voletant
au-dessus de lui.
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