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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 09/11/2001

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Où l'on apprend que le sieur Archibald Bellérophon est un joyeux drille, lui-même faisant une découverte tout aussi surprenante.

l est des étudiants plutôt singuliers. Archibald Bellérophon en faisait indéniablement partie. L'un des élèves les plus connus du campus, tout le monde savait que s'il se croyait paresseux, il pouvait toujours se rassurer en invoquant son exemple. Aucun de ses semblables n'auraient été capables de lui ravir un titre qu'il possédait depuis maintenant trois ans sans avoir connu la moindre défaillance. Alors qu'un étudiant classique se contente de profiter de la vie qui lui est offerte mais retrouve toute sa tête lorsque les divers examens approchent, Archibald avait tendance au contraire à se relâcher dans ses moments-là. Encore que cela fusse un bien grand mot, étant donné qu'il n'avait donc pas l'habitude d'être particulièrement actif au cours de l'année...
Il ne faudrait pas croire que le jeune homme était frappé d'une allergie aux études. En réalité, même les périodes de vacances ne le voyaient pas rattraper son retard dans le domaine de la vigueur, quelle soit cérébrale ou physique. Archibald Bellérophon était en toute simplicité le plus grand fainéant vivant de la Terre - voir même plus encore que certains morts, peu réputés pour leur agitation cependant - et il s'en portait admirablement bien. Je vous vois déjà sourire, car chacun a sans doutes des souvenirs de paresse, mais c'était chez lui un état naturel et permanent. Un champion toutes catégories, qui défiait la logique. Tout effort devait être évité, même au prix des contorsions les plus équivoques, ce qui pouvait paraître quelque peu étrange, mais le jeune homme s'y retrouvait, puisque tant qu'on n'exigeait rien de lui, il ne demandait rien. C'était dans le cadre des études en conséquence, que son état d'esprit était le plus voyant. En périodes d'examens, Archibald s'arrangeait toujours pour échouer tout près de la barre fatidique de la réussite, jamais de façon exagérée toutefois. Il s'agissait de ménager à la fois son amour propre, ses exigences, et les professeurs, qui dès lors que ses notes flirtaient avec la moyenne, étaient toujours prêts à lui laisser une autre chance. Cela lui épargnait également l'affront des notes en-dessous de 5.
Il aurait pu ajouter un 1 devant ce 5, mais cela ne l'intéressait guère. Il avait pris goût à son existence somme toute agréable, et ne comprenait pas ce qu'il pourrait gagner à en changer un tant soit peu. Oh, bien entendu, il manquait alors de reconnaissance, mais ce n'était pas une chose qui l'intéressait. Il n'y a rien à en faire. Par contre, prendre le temps de sécher lentement par la seule action de l'air assis sans bouger au fond de sa baignoire, voilà qui était plaisant. Tout en évitant par la même du linge sale inutile à base de serviettes de bain qui n'avaient pas à connaître le contact de l'eau. C'était là l'un des exemples les plus aboutis de sa paresse, et personne n'aurait guère pu faire plus. Cette fois, je le sens, vous êtes ébahis. Ne vous offusquez pas néanmoins en pensant que Mr Archibald Bellérophon n'est qu'un petit parasite de la société, un gros dégoûtant. Vous seriez étonné de sa belle mine. Il faut dire qu'il jugeait fort déplaisant de devoir se raser, mais que cela était encore pire si c'était une épaisse barbe que la lame devait trancher. Aussi était-il on ne peut plus glabre.
En un beau matin d'Automne, au moment où le ratio feuille dans les arbres et feuilles sur le sol commence à s'incliner en faveur du second cas, Archibald Bellérophon prenait le chemin de l'amphithéâtre dans lequel devait se dérouler son premier cours de la journée. Rater les cours ne faisaient pas partie de ses attributions, et pourtant, il aurait pu, les maîtrisant déjà sur le bout des doigts. Mais le jeune homme considérait que cela représentait avant tout un retard qu'il était déplaisant de devoir avoir à rattraper par la suite. Un petit train spécial desservait plusieurs lieux de savoir à travers la ville, et comportait notamment un arrêt juste devant l'entrée de l'établissement, mais bizarrement me direz-vous, Archibald privilégiait la marche. Ne serait-ce que parce qu'il avait le temps d'une part, et que surtout cela lui permettait de se maintenir en bonne forme à moindre frais.
Il ne comprenait pas ses congénères qui paraissaient prendre plaisir à s'entasser en fin de journée, alors que s'accumulait déjà la fatigue de la journée, dans des salles où vous vous retrouviez couvert de la sueur des autres avant même d'avoir commencé, tout cela pour avoir l'impression de faire du sport. Le jeune homme ne savait pas si sa méthode était meilleure, mais au moins, il prenait l'air, sans contestation aucune. Archibald porta une cigarette à ses lèvres, mais ne l'alluma pas. Il lui aurait été bien difficile de le faire, car elle était en chocolat. C'était tout le compromis, encore une fois, qu'il avait pu élaborer. En effet, la cigarette demeurait l'un des signes d'une attitude considérée comme " cool ", ce qui n'était pas pour convenir au jeune homme, qui en craignait les effets, et surtout, redoutait par accoutumance de devoir se rendre périodiquement à un bureau de tabac, dépenses inutiles dans tous les sens du terme. Aussi avait-il choisi le chocolat, ce qui lui offrait la possibilité de conserver les atouts sans les inconvénients.
" Excusez-moi, avez-vous du feu, monsieur ? " demanda tout à coup une voix flûtée dans son dos.
Pas la peine de se retourner. Le jeune homme savait déjà qui il allait retrouver en face de lui, et il ne fit pas un geste en saluant la nouvelle venue d'un haussement de sourcil qui se voulait expressif.
" S'lut, Kate ", répondit-il mollement, sans craindre apparemment de la vexer par son relatif manque d'enthousiasme.
Car tout autre personne normalement constituée, mais de préférence mâle et attirée par le sexe opposée, aurait sans nul doute apprécié avec plus de vivacité un sourire de Kate McMarnish, l'une des jeunes filles les plus courtisées de la faculté. Il fallait avouer que malgré sa taille menue, son visage poupin, ses grands yeux clairs et les boucles d'or toujours artistiquement déliées qui lui voilaient à intervalles réguliers ses joues de porcelaine rosies par le froid, Kate avait de quoi donner envie de se retourner à son passage, surtout lorsqu'elle se tenait comme cela, toute recroquevillée sous son manteau trop court qui ne lui arrivait qu'à la ceinture, ses mains menues l'une dans l'autre pour se réchauffer, comme si elle ne demandait qu'à rencontrer deux bras protecteurs près à s'enrouler autour de ses fragiles épaules pour… Mais je m'égare !
Archibald la connaissait depuis longtemps, ce qui était réciproque, bien évidemment. Aussi la jeune fille ne se formalisa-t-elle pas de son salut. C'était tout à fait dans ses habitudes. Tout comme elle était au courant de son secret concernant les cigarettes. Elle aimait lui chercher des misères à ce sujet. Au tout début de son stratagème, Archibald s'était fait attraper plusieurs fois, des passants lui demandant s'il n'avait pas une cigarette. Considérant que mentir était un effort trop grand à imposer à son imagination, il avait eu droit soit à des regards incompréhensifs, soit moqueurs, ou plus naturellement dans son esprit, injustement moqueurs. Depuis, il emmenait toujours avec lui les cigarettes du seul paquet qu'il ait jamais acheté, de manière à ne pas être pris en défaut et pouvoir fumer son chocolat en paix.
" Tu marchais vite, j'ai cru que je ne te rattraperais pas avant le portail, enchaîna-t-elle toujours souriante, et se plaçant à ses côtés, car Archibald ne s'était pas arrêté d'avancer.
- Vite ? Je t'en prie, ne blasphème pas, décréta-t-il d'un ton sentencieux.
- Ah, Archy, je m'attendais déjà à cette réponse, tu sais. On déjeune ensemble tout à l'heure ? s'enquit-elle d'un regard en coin qui aurait pu faire fondre un morceau de glace reposant au fond d'une crevasse sur la face cachée de la Lune.
- Je ne sais pas trop… Tu ne préfères pas qu'on se retrouve ailleurs, pour faire… ce qu'on a l'habitude de faire ? "
Le regard de la jeune fille se durcit alors et elle mit toute sa fierté dans ses pas en laissant Archibald sur place tant elle avait accéléré brusquement. Il s'était attendu à la froisser cette fois. Il avait bien tenté d'entretenir une relation suivie avec Kate, mais c'était au-delà de ses forces. Une fois dépassé l'aspect physique des choses de l'amour, il n'avait plus d'énergie à consacrer aux balades, dîner, et disputes en tous genres qui vont de pair lorsque l'on est amoureux. Mais la jeune fille ne semblait pas pouvoir s'en contenter. Ils ne faisaient que se croiser épisodiquement. Archibald rajusta soudain son bonnet, le froid lui démangeant les oreilles, et se réchauffa les mains dans les poches de son large pantalon de toile. L'abondance des poches lui offrait maints possibilités, et il en sortait souvent des objets parfaitement hétéroclites.

Lorsqu'il se réveilla, son bonnet était toujours bien en place, calé sur ses oreilles, mais ses esprits étaient particulièrement étourdis juste en dessous. Il eut bien besoin de cinq bonnes minutes avant d'émerger de son état proche du coma éthylique, chose, que, nous devons ici l'indiquer en prévision des remarques malveillantes, Archibald n'avait jamais exploité qu'à travers ce qu'il avait pu en entendre dire. Voyons, mais de quoi se souvenait-il présentement, quoi puisse bien l'aider à se remettre les idées en ordre ? Ah oui ! Ce chat, qu'il avait décidé de suivre nonchalamment, ce qui était presque ironique, et qui avait fini par le ramener jusqu'à chez lui, ce qui l'était pleinement. Il avait alors accueilli le matou chez lui, pensant lui donner un peu à manger, et voilà que celui-ci s'était engouffré dans le frigo si tôt celui ouvert pour en récupérer une brique de lait ! Grognant, le jeune homme avait rouvert la porte qu'il avait refermée d'un coup de talon avant de voir ce qu'avait fait le traître félidé, et c'était à ce moment-là… Que tout était devenu flou. Il n'avait pas vu SOS Fantômes depuis longtemps et il n'y avait aucun démon pour l'attendre, mais il n'empêche que son frigidaire n'avait plus rien à voir avec la normal, comme si le Pôle Nord pris en pleine tempête avait décidé de se réfugier là.
Archibald était passé de l'autre côté du frigo…
Et le chat était toujours là, assis sur son derrière, en face de lui, horrible matou noiraud, dont deux cercles de fourrure blanche autour des yeux lui donnait l'impression de porter des lunettes. Ce fut ce que le jeune homme constata en se redressant péniblement, époussetant ses vêtements. Visiblement, il avait sur lui tout ce qu'il était censé avoir avant sa perte de connaissance. Mu par l'instant, il se retourna, s'attendant à découvrir l'envers de son appareil d'électroménager, mais il n'y avait rien.
" On m'avait dit que la garantie était de trois ans, tu parles ! " s'emporta-t-il.
Mais personne n'était là pour l'entendre. Il se trouvait en fait au cœur d'une forêt fort gaie, absolument pas prise dans l'Automne, à un croisement de plusieurs sentiers, tel que le démontrait le panneau d'indications et ses planches de bois taillées en pointe pour indiquer les différents choix de destination qui s'offrait aux voyageurs. Il était tombé à ses pieds, semblait-il. Et le chat s'était installé sur un rocher moussu, ses pupilles dorées ne le quittant pas une seconde, attendant une réaction de sa part.
" Si tu crois que je vais te nourrir maintenant, tu peux toujours rêver, sale matou !
- Je vous en prie, ne soyez pas vulgaire, s'entendit-il rétorquer, nous n'avons pas chassé les souris ensembles, que je sache ! "
Evidemment, c'était le chat qui avait parlé. Avec une légère pointe d'accent cockney, il fallait bien l'avouer, mais c'était déjà pas mal du tout pour un chat. Celui-ci reposa alors son museau sur ses pattes avant, à la manière d'un sphinx s'apprêtant à poser les termes de son énigmes au passant apeuré à l'idée du sort qui lui serait réservé s'il répondait mal. Ce qui n'était absolument pas le sentiment du jeune homme.
" Je vois que vous restez bouche bée, cela vous stupéfie, n'est-ce pas, de voir un chat s'exprimer aussi bien que vous, sinon mieux ?
- Pas vraiment, répliqua Archibald. Si vous croyiez m'épater avec ça, il faudra trouver autre chose. Des chats qui parlent, j'en ai vu partout : à la télé, au cinéma, et même dans les livres. Mais ils semblent préférer la télévision, les publicités surtout. Ce n'est pas vous qui avez tourné dans une pub pour Sheebon ? "
Le noble félidé donna l'impression de suffoquer à ses mots, comme s'il avait avalé une arrête de poisson de travers. Ses moustaches étaient parcourus de tremblements frénétiques.
" Comment ? Bien sûr que non ! articula-t-il péniblement, ratant quelque peu la modulation de ses consonnes.
- Ah, je me disais aussi… Vous êtes trop miteux, j'aurais dû m'en rendre compte tout de suite.
- Quoi ? "
Tandis que le chat crachait entre ses moustaches, s'était raidi sur ses pattes, et agitait sa queue toute droite et tremblante, Archibald Bellérophon s'était totalement redressé et observait les alentours avec attention. Le panneau indicateur la retenait en particulier.
" Le Palais du Roy Nougat ? Mais qu'est-ce que c'est que ce nom ? A 300 bâtonnets ? Bâtonnets de quoi d'abord ?
- De réglisse, voyons, précisa l'animal doué de paroles en recouvrant un peu de dignité.
- C'est bien le rêve le plus absurde que j'ai jamais fait… Et… "
A cet instant, alors qu'il s'apprêtait à poursuivre ses commentaires, un cri de pur effroi précéda l'arrivée d'une petite fille aux cheveux d'or parsemés de rubans, qui courrait à perdre haleine, ses bras s'agitant en tous sens tandis qu'elle hurlait. Elle passa devant eux sans même leur accorder un regard, et celui d'Archibald fut rendu hagard lorsqu'il vit lui succéder trois ours en chasse, piétinant tout autour d'eux en rugissant. Il s'écoula près d'une minute après que le calme fusse revenu dans le sous-bois avant qu'il puisse dire quelque chose, ce qui était chez lui fort rare.
" Mais… Qui était-ce donc ?
- Ca ? fit le chat en se grattant une oreille. Boucle d'Or ! La famille Ours ne lui a toujours pas pardonné d'avoir mangé leur soupe, dormi dans leurs lits, ce genre de choses qu'on ne fait pas chez les autres, n'est-ce pas… "
Le jeune homme déglutit péniblement en se remémorant combien de fois il s'était invité chez des " amis " pour se restaurer ou passer une nuit, en toute impunité, et sans toujours leur demander leur avis. Mais il se souvint aussi avec soulagement qu'il ne comptait pas d'ours parmi ses connaissances les plus proches. Et pointa du doigt ce qu'il cherchait sur le panneau.
" Regardez ! La Faculté des Sciences Humaines ! C'est là que j'étudie ! Etrange ce trip tout de même… Il faut croire que j'arrive à le contrôler un peu, ou que la morale reprend le dessus pour me signifier d'aller en cours ", réfléchit-il à voix haute.
Le chat dissimula ce qui aurait pu être un sourire derrière une patte aux griffes rentrées. Il suggéra à Archibald qu'il n'avait qu'à y aller, qu'il avait certainement raison et que panneau indiquait seulement 50 bâtonnets. Haussant les épaules, les mains dans les poches, le jeune homme accepta. Après tout, qu'avait-il de mieux à faire ? Ils se mirent en route d'un pas volontairement nonchalant pour le jeune homme, qui guettait les buissons de part et d'autre du sentier. S'il était possible d'éviter de croiser à nouveau les ours en furie, il s'en passerait bien. Il avait décidé de ne plus discuter avec le chat. S'il commençait à éliminer de son rêve les éléments les plus loufoques, il se réveillerait peut-être plus vite. Cependant, au bout d'une demi-heure, il fut bien contraint et forcé de s'exprimer.
" Ah, non, ça ne va pas du tout ! explosa-t-il. Non ! "
La Faculté des Sciences Humaines qu'il avait sous les yeux n'était autre qu'une haute tour composée de citrouilles allant en rapetissant. Celle qui formait le rez-de-chaussée était en tous les cas le plus gros Jack'O Lantern qu'il eut jamais vu de sa vie, d'une circonférence atteignant aisément plusieurs pâtés de maison, posée au milieu d'une clairière à l'herbe bien tondue. Et son sommet tutoyait les nuages. Chaque étage était percé de fenêtres, et Archibald pouvait noter qu'il n'y avait pas le moindre signe de pourrissement, à croire qu'il avait affaire là à des citrouilles magiques. Une porte s'ouvrit dans la paroi, une entrée qu'on ne pouvait distinguer de l'extérieur, cube aux contours très nets comme découpé par la main d'un cuisinier céleste. La créature qui en sortit était toutefois beaucoup plus alléchante qu'un maître queux présentant ses recettes à la télévision. Le jeune homme plissa les yeux, mais sursauta lorsqu'on l'interpella.
" Ah, vous voilà enfin ! dit la créature aux traits humains, sautillant pieds nus. Vous l'avez trouvé !
- Vous parlez de ce sale chat ? " demanda Archibald, qui n'avait pas saisi que c'était précisément au chat que leur nouvelle interlocutrice s'adressait, et avait bien envie de lui donner un bon coup de pied.
Celle-ci parut justement s'en offusquer grandement.
" Comment pouvez-vous parlez ainsi de lui ? De notre cher Doyen ! Vous devriez avoir honte !
- Hein ? Du Doyen ? "
Le chat s'avança alors le museau bien droit, intérieurement très satisfait dans l'état de profonde stupéfaction dans lequel était plongé cet humain pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontré. Content de lui et de voir qu'il avait réussi à l'attirer jusqu'ici, il entreprit alors de se frotter contre les jambes de celle qui était de toute évidence une dryade, comme un chat ordinaire réclamant des caresses. Archibald avait toujours la bouche grande ouverte, la mâchoire béante. Celle qui ressemblait de loin à une jeune femme ordinaire ne l'était pas, pour autant qu'il pouvait en juger à présent qu'il s'était rapproché pour prendre le chat dans ses bras. Haute de cinq pieds de haut, elle ne prenait pas grand peine pour dissimuler les courbes prononcées de son corps derrière une parure de feuilles de houx cousues de chanvre, sa peau aux reflets d'écorce tendre visible en maints endroits, parfois pas des plus décents selon les critères humains, sa chevelure faite de paille fraîche retombant sur ses épaules comme des herbes folles, une couronne de gui la coiffant. Ses ongles et ce qui lui tenaient lieu de lèvres étaient plus sombres, tel le saule, ses yeux, deux noisettes. On pouvait même distinguer par endroits le chemin effectué par la sève sous sa peau, remarqua le jeune homme, mais ses observations n'avaient plus vraiment de rapport avec la science en cet instant… La dryade finit par toussoter.
" Lorsque vous en aurez assez de vous rincer l'œil, vous me ferez signe…
- Mais… Je ne voulais pas, bégaya Archibald, interdit.
- C'est pour ça que vous bavez… "
Le jeune essuya le filet inopportun qui coulait jusque sur son menton d'un revers de manche de son chandail émaillé. Ce n'était pas du tout dans ses habitudes d'être aussi peu discret ! Il lança un regard noir au chat qu'il aura juré entendre glousser. Le temps d'agir ainsi, celui-ci avait disparu, pour laisser place au véritable doyen, dans un nuage de poudre orangée. Un petit vieillard à la longue barbe blanche et au regard pétillant de malice dissimulé derrière de petites lunettes en demi-lune, tout habillé de vert. Il s'assit prestement sur un tabouret qui n'était pas là une seconde auparavant, indiquant d'un geste à Archibald de faire de même.
" J'aurais dû m'en douter, grommela-t-il.
- De quoi donc ? s'enquit poliment le Doyen. Du fait que je sois capable de me métamorphoser ?
- Mais non, que vous seriez un vieillard à barbe et au regard malicieux. Ils sont partout.
- Ah oui ? J'en suis fort marri. J'aurais voulu être plus original, mais on ne se ferait pas. Cela dit, le Père Noël…
- Qu'est-ce qu'il vient faire là ? Vous n'allez pas me dire que vous êtes le Père Noël ?
- Euh, eh bien, non, répondit le Doyen d'un petit ton gêné. Vous voyez bien, je n'ai pas les bons habits pour commencer, et je n'ai ni traîneau, ni hotte.
- Hum… J'ai entendu dire qu'au début, le Père Noël était habillé en vert, vous savez. "
Un silence quelque peu suspicieux s'installa alors, le vieillard cherchant à regarder ailleurs.
" Mais vous ne l'êtes pas ? demanda finalement Archibald.
- Non.
- Bon. C'est dommage.
- Vous le rencontrez peut-être.
- Pourquoi pas ?
- En attendant…, poursuivit le Doyen en retrouvant ses aises. Miss Indrema… Pourriez-vous nous apporter du thé et des petits gâteaux s'il vous plait ?
- Tout de suite, Doyen ", acquiesça-t-elle d'une voix aussi veloutée qu'une soupe aux neuf légumes.
Le jeune homme ne put s'empêcher de la regarder s'incliner afin d'avoir une vue plongeante sur son giron printanier, un peu gêné tout de même de ne pas pouvoir détourner son regard. Cela en devenait fatiguant, ce qui était la pire des tares à éviter.
" Elle donne envie d'avoir la main verte, commenta-t-il distraitement.
- Vous aurez plutôt les joues rouges si vous l'approchez de trop près, corrigea le Doyen. Elle est assez… vive. "
Archibald Bellérophon s'aperçut soudain qu'il s'était exprimé à voix haute, et choisit le silence. Cette cour avait de quoi intriguer à bien y réfléchir. D'un regard, on la découvrait gigantesque, et c'était tout à fait nécessaire, étant donné la fantastique hauteur à laquelle la tour s'élevait, et pourtant, le jeune homme avait l'impression d'être dans un petit salon tout ce qu'il y avait de plus coquet et cossu. Le Doyen et lui-même étaient donc installés devant une table basse, et assistèrent au retour de Miss Indrema et son plateau fumant. Le jeune homme se saisit prestement de toutes les meringues qu'il pu prendre à deux mains en prenant bien soin d'éviter toute œillade pour la dryade, toujours aussi peu persuadé que tout cela était réel, mais résolu à en profiter.
" Vous auriez pu demander la permission, le houspilla sans conviction le vieillard.
- Et pourquoi faire ? Est-ce que vous m'avez demandé si je voulais vous suivre ?
- Il me semble que cela n'a pas été nécessaire, lui fit-il remarquer pertinemment.
- Il est vrai qu'il était très facile de deviner qu'en suivant un chat de gouttière et en lui offrant une hospitalité dont il abuse, je me retrouverais dans cette forêt de perdition pour avoir poussé la tête un peu trop loin dans mon frigo à sa recherche !
- Oui, bon, vu sous cet angle, je vous le concède.
- Très bien. Alors dîtes-moi comment rentrer maintenant. Apparemment, se pincer ne suffit pas, et j'ai beau y penser très fort, il ne se passe rien… Ce n'est pas que je m'ennuie, mais…
- Ce ne sera pas si facile, jeune homme ! Vous nous êtes nécessaire ! déclara pour toute réponse le Doyen.
- Elle est bien bonne celle-là.
- Où sommes-nous ?
- J'aimerais bien le savoir.
- Ne l'avez-vous pas vu indiqué à l'entrée. C'est la Faculté des Sciences Humaines.
- Pas la mienne en tous cas ! Si j'avais déjà étudié à l'intérieur d'une citrouille, il me semble que je pourrais m'en souvenir. Ce serait bien la chose la plus intéressante depuis que j'y suis.
- Si vous le dîtes, je ne le remettrais pas en doute. Je crois sentir que vous ne seriez pas contre changer un peu d'air pourtant.
- Ah bon ? Non, j'aime bien l'existence que je mène.
- Certes, mais que diriez-vous de passer au-delà ? N'en avez-vous pas assez d'être toujours l'élève de quelqu'un ? Ce que je vous propose… C'est de devenir vous-même professeur… "
Archibald éclata de rire sans retenue et manqua de tomber à la renverse, croyant rencontrer un dossier sur son siège. Celui qui avait été un chat poursuivit sans sourciller.
" Ce sera le seul moyen pour vous de rentrer chez vous. Dispenser des cours de Comportement Humain à nos élèves. "
Il n'avait plus du tout envie de glousser.
Lui, professeur ?

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Honnêtement j'ai ri !! Si, si, j'ai ri aux éclats à certains passages... Notamment ce cour magistral sorti de nul part !

Superbe narration, aussi flegmatique que le personnage lui-même. J'adore même le concept de base du caractère d'Archiblad !

Il y a un petit côté guide du routard galactique dans la série de périphrases et métaphores consécutives. Sans compter que la plupart sont extrèmement bien vues.

Et quelle liberté, quelle facilité on sent dans l'écriture... quelque chose de jouissif, vraiment !

Un seul petit regret, pourquoi le personnage n'est-il pas de notre belle vieille France ? Une petite attirance du côté de Fabrice Colin aussi ? Parce que c'est vrai que ça a un petit côté exotique, mais en même temps, là ça aurait été vraiment du jamais vu ! :)

Bref : hilarant et efficace !!
LA SUITE ! ;)

Eolle, le 18/11/2001