l
est des étudiants plutôt
singuliers. Archibald Bellérophon
en faisait indéniablement partie.
L'un des élèves les
plus connus du campus, tout le monde
savait que s'il se croyait paresseux,
il pouvait toujours se rassurer en
invoquant son exemple. Aucun de ses
semblables n'auraient été
capables de lui ravir un titre qu'il
possédait depuis maintenant
trois ans sans avoir connu la moindre
défaillance. Alors qu'un étudiant
classique se contente de profiter
de la vie qui lui est offerte mais
retrouve toute sa tête lorsque
les divers examens approchent, Archibald
avait tendance au contraire à
se relâcher dans ses moments-là.
Encore que cela fusse un bien grand
mot, étant donné qu'il
n'avait donc pas l'habitude d'être
particulièrement actif au cours
de l'année...
Il ne faudrait pas croire que le jeune
homme était frappé d'une
allergie aux études. En réalité,
même les périodes de
vacances ne le voyaient pas rattraper
son retard dans le domaine de la vigueur,
quelle soit cérébrale
ou physique. Archibald Bellérophon
était en toute simplicité
le plus grand fainéant vivant
de la Terre - voir même plus
encore que certains morts, peu réputés
pour leur agitation cependant - et
il s'en portait admirablement bien.
Je vous vois déjà sourire,
car chacun a sans doutes des souvenirs
de paresse, mais c'était chez
lui un état naturel et permanent.
Un champion toutes catégories,
qui défiait la logique. Tout
effort devait être évité,
même au prix des contorsions
les plus équivoques, ce qui
pouvait paraître quelque peu
étrange, mais le jeune homme
s'y retrouvait, puisque tant qu'on
n'exigeait rien de lui, il ne demandait
rien. C'était dans le cadre
des études en conséquence,
que son état d'esprit était
le plus voyant. En périodes
d'examens, Archibald s'arrangeait
toujours pour échouer tout
près de la barre fatidique
de la réussite, jamais de façon
exagérée toutefois.
Il s'agissait de ménager à
la fois son amour propre, ses exigences,
et les professeurs, qui dès
lors que ses notes flirtaient avec
la moyenne, étaient toujours
prêts à lui laisser une
autre chance. Cela lui épargnait
également l'affront des notes
en-dessous de 5.
Il aurait pu ajouter un 1 devant ce
5, mais cela ne l'intéressait
guère. Il avait pris goût
à son existence somme toute
agréable, et ne comprenait
pas ce qu'il pourrait gagner à
en changer un tant soit peu. Oh, bien
entendu, il manquait alors de reconnaissance,
mais ce n'était pas une chose
qui l'intéressait. Il n'y a
rien à en faire. Par contre,
prendre le temps de sécher
lentement par la seule action de l'air
assis sans bouger au fond de sa baignoire,
voilà qui était plaisant.
Tout en évitant par la même
du linge sale inutile à base
de serviettes de bain qui n'avaient
pas à connaître le contact
de l'eau. C'était là
l'un des exemples les plus aboutis
de sa paresse, et personne n'aurait
guère pu faire plus. Cette
fois, je le sens, vous êtes
ébahis. Ne vous offusquez pas
néanmoins en pensant que Mr
Archibald Bellérophon n'est
qu'un petit parasite de la société,
un gros dégoûtant. Vous
seriez étonné de sa
belle mine. Il faut dire qu'il jugeait
fort déplaisant de devoir se
raser, mais que cela était
encore pire si c'était une
épaisse barbe que la lame devait
trancher. Aussi était-il on
ne peut plus glabre.
En un beau matin d'Automne, au moment
où le ratio feuille dans les
arbres et feuilles sur le sol commence
à s'incliner en faveur du second
cas, Archibald Bellérophon
prenait le chemin de l'amphithéâtre
dans lequel devait se dérouler
son premier cours de la journée.
Rater les cours ne faisaient pas partie
de ses attributions, et pourtant,
il aurait pu, les maîtrisant
déjà sur le bout des
doigts. Mais le jeune homme considérait
que cela représentait avant
tout un retard qu'il était
déplaisant de devoir avoir
à rattraper par la suite. Un
petit train spécial desservait
plusieurs lieux de savoir à
travers la ville, et comportait notamment
un arrêt juste devant l'entrée
de l'établissement, mais bizarrement
me direz-vous, Archibald privilégiait
la marche. Ne serait-ce que parce
qu'il avait le temps d'une part, et
que surtout cela lui permettait de
se maintenir en bonne forme à
moindre frais.
Il ne comprenait pas ses congénères
qui paraissaient prendre plaisir à
s'entasser en fin de journée,
alors que s'accumulait déjà
la fatigue de la journée, dans
des salles où vous vous retrouviez
couvert de la sueur des autres avant
même d'avoir commencé,
tout cela pour avoir l'impression
de faire du sport. Le jeune homme
ne savait pas si sa méthode
était meilleure, mais au moins,
il prenait l'air, sans contestation
aucune. Archibald porta une cigarette
à ses lèvres, mais ne
l'alluma pas. Il lui aurait été
bien difficile de le faire, car elle
était en chocolat. C'était
tout le compromis, encore une fois,
qu'il avait pu élaborer. En
effet, la cigarette demeurait l'un
des signes d'une attitude considérée
comme " cool ", ce qui n'était
pas pour convenir au jeune homme,
qui en craignait les effets, et surtout,
redoutait par accoutumance de devoir
se rendre périodiquement à
un bureau de tabac, dépenses
inutiles dans tous les sens du terme.
Aussi avait-il choisi le chocolat,
ce qui lui offrait la possibilité
de conserver les atouts sans les inconvénients.
" Excusez-moi, avez-vous du feu,
monsieur ? " demanda tout à
coup une voix flûtée
dans son dos.
Pas la peine de se retourner. Le jeune
homme savait déjà qui
il allait retrouver en face de lui,
et il ne fit pas un geste en saluant
la nouvelle venue d'un haussement
de sourcil qui se voulait expressif.
" S'lut, Kate ", répondit-il
mollement, sans craindre apparemment
de la vexer par son relatif manque
d'enthousiasme.
Car tout autre personne normalement
constituée, mais de préférence
mâle et attirée par le
sexe opposée, aurait sans nul
doute apprécié avec
plus de vivacité un sourire
de Kate McMarnish, l'une des jeunes
filles les plus courtisées
de la faculté. Il fallait avouer
que malgré sa taille menue,
son visage poupin, ses grands yeux
clairs et les boucles d'or toujours
artistiquement déliées
qui lui voilaient à intervalles
réguliers ses joues de porcelaine
rosies par le froid, Kate avait de
quoi donner envie de se retourner
à son passage, surtout lorsqu'elle
se tenait comme cela, toute recroquevillée
sous son manteau trop court qui ne
lui arrivait qu'à la ceinture,
ses mains menues l'une dans l'autre
pour se réchauffer, comme si
elle ne demandait qu'à rencontrer
deux bras protecteurs près
à s'enrouler autour de ses
fragiles épaules pour
Mais je m'égare !
Archibald la connaissait depuis longtemps,
ce qui était réciproque,
bien évidemment. Aussi la jeune
fille ne se formalisa-t-elle pas de
son salut. C'était tout à
fait dans ses habitudes. Tout comme
elle était au courant de son
secret concernant les cigarettes.
Elle aimait lui chercher des misères
à ce sujet. Au tout début
de son stratagème, Archibald
s'était fait attraper plusieurs
fois, des passants lui demandant s'il
n'avait pas une cigarette. Considérant
que mentir était un effort
trop grand à imposer à
son imagination, il avait eu droit
soit à des regards incompréhensifs,
soit moqueurs, ou plus naturellement
dans son esprit, injustement moqueurs.
Depuis, il emmenait toujours avec
lui les cigarettes du seul paquet
qu'il ait jamais acheté, de
manière à ne pas être
pris en défaut et pouvoir fumer
son chocolat en paix.
" Tu marchais vite, j'ai cru
que je ne te rattraperais pas avant
le portail, enchaîna-t-elle
toujours souriante, et se plaçant
à ses côtés, car
Archibald ne s'était pas arrêté
d'avancer.
- Vite ? Je t'en prie, ne blasphème
pas, décréta-t-il d'un
ton sentencieux.
- Ah, Archy, je m'attendais déjà
à cette réponse, tu
sais. On déjeune ensemble tout
à l'heure ? s'enquit-elle d'un
regard en coin qui aurait pu faire
fondre un morceau de glace reposant
au fond d'une crevasse sur la face
cachée de la Lune.
- Je ne sais pas trop
Tu ne
préfères pas qu'on se
retrouve ailleurs, pour faire
ce qu'on a l'habitude de faire ? "
Le regard de la jeune fille se durcit
alors et elle mit toute sa fierté
dans ses pas en laissant Archibald
sur place tant elle avait accéléré
brusquement. Il s'était attendu
à la froisser cette fois. Il
avait bien tenté d'entretenir
une relation suivie avec Kate, mais
c'était au-delà de ses
forces. Une fois dépassé
l'aspect physique des choses de l'amour,
il n'avait plus d'énergie à
consacrer aux balades, dîner,
et disputes en tous genres qui vont
de pair lorsque l'on est amoureux.
Mais la jeune fille ne semblait pas
pouvoir s'en contenter. Ils ne faisaient
que se croiser épisodiquement.
Archibald rajusta soudain son bonnet,
le froid lui démangeant les
oreilles, et se réchauffa les
mains dans les poches de son large
pantalon de toile. L'abondance des
poches lui offrait maints possibilités,
et il en sortait souvent des objets
parfaitement hétéroclites.
Lorsqu'il se réveilla,
son bonnet était toujours
bien en place, calé sur ses
oreilles, mais ses esprits étaient
particulièrement étourdis
juste en dessous. Il eut bien besoin
de cinq bonnes minutes avant d'émerger
de son état proche du coma
éthylique, chose, que, nous
devons ici l'indiquer en prévision
des remarques malveillantes, Archibald
n'avait jamais exploité qu'à
travers ce qu'il avait pu en entendre
dire. Voyons, mais de quoi se souvenait-il
présentement, quoi puisse
bien l'aider à se remettre
les idées en ordre ? Ah oui
! Ce chat, qu'il avait décidé
de suivre nonchalamment, ce qui
était presque ironique, et
qui avait fini par le ramener jusqu'à
chez lui, ce qui l'était
pleinement. Il avait alors accueilli
le matou chez lui, pensant lui donner
un peu à manger, et voilà
que celui-ci s'était engouffré
dans le frigo si tôt celui
ouvert pour en récupérer
une brique de lait ! Grognant, le
jeune homme avait rouvert la porte
qu'il avait refermée d'un
coup de talon avant de voir ce qu'avait
fait le traître félidé,
et c'était à ce moment-là
Que tout était devenu flou.
Il n'avait pas vu SOS Fantômes
depuis longtemps et il n'y avait
aucun démon pour l'attendre,
mais il n'empêche que son
frigidaire n'avait plus rien à
voir avec la normal, comme si le
Pôle Nord pris en pleine tempête
avait décidé de se
réfugier là.
Archibald était passé
de l'autre côté du
frigo
Et le chat était toujours
là, assis sur son derrière,
en face de lui, horrible matou noiraud,
dont deux cercles de fourrure blanche
autour des yeux lui donnait l'impression
de porter des lunettes. Ce fut ce
que le jeune homme constata en se
redressant péniblement, époussetant
ses vêtements. Visiblement,
il avait sur lui tout ce qu'il était
censé avoir avant sa perte
de connaissance. Mu par l'instant,
il se retourna, s'attendant à
découvrir l'envers de son
appareil d'électroménager,
mais il n'y avait rien.
" On m'avait dit que la garantie
était de trois ans, tu parles
! " s'emporta-t-il.
Mais personne n'était là
pour l'entendre. Il se trouvait
en fait au cur d'une forêt
fort gaie, absolument pas prise
dans l'Automne, à un croisement
de plusieurs sentiers, tel que le
démontrait le panneau d'indications
et ses planches de bois taillées
en pointe pour indiquer les différents
choix de destination qui s'offrait
aux voyageurs. Il était tombé
à ses pieds, semblait-il.
Et le chat s'était installé
sur un rocher moussu, ses pupilles
dorées ne le quittant pas
une seconde, attendant une réaction
de sa part.
" Si tu crois que je vais te
nourrir maintenant, tu peux toujours
rêver, sale matou !
- Je vous en prie, ne soyez pas
vulgaire, s'entendit-il rétorquer,
nous n'avons pas chassé les
souris ensembles, que je sache !
"
Evidemment, c'était le chat
qui avait parlé. Avec une
légère pointe d'accent
cockney, il fallait bien l'avouer,
mais c'était déjà
pas mal du tout pour un chat. Celui-ci
reposa alors son museau sur ses
pattes avant, à la manière
d'un sphinx s'apprêtant à
poser les termes de son énigmes
au passant apeuré à
l'idée du sort qui lui serait
réservé s'il répondait
mal. Ce qui n'était absolument
pas le sentiment du jeune homme.
" Je vois que vous restez bouche
bée, cela vous stupéfie,
n'est-ce pas, de voir un chat s'exprimer
aussi bien que vous, sinon mieux
?
- Pas vraiment, répliqua
Archibald. Si vous croyiez m'épater
avec ça, il faudra trouver
autre chose. Des chats qui parlent,
j'en ai vu partout : à la
télé, au cinéma,
et même dans les livres. Mais
ils semblent préférer
la télévision, les
publicités surtout. Ce n'est
pas vous qui avez tourné
dans une pub pour Sheebon ? "
Le noble félidé donna
l'impression de suffoquer à
ses mots, comme s'il avait avalé
une arrête de poisson de travers.
Ses moustaches étaient parcourus
de tremblements frénétiques.
" Comment ? Bien sûr
que non ! articula-t-il péniblement,
ratant quelque peu la modulation
de ses consonnes.
- Ah, je me disais aussi
Vous
êtes trop miteux, j'aurais
dû m'en rendre compte tout
de suite.
- Quoi ? "
Tandis que le chat crachait entre
ses moustaches, s'était raidi
sur ses pattes, et agitait sa queue
toute droite et tremblante, Archibald
Bellérophon s'était
totalement redressé et observait
les alentours avec attention. Le
panneau indicateur la retenait en
particulier.
" Le Palais du Roy Nougat ?
Mais qu'est-ce que c'est que ce
nom ? A 300 bâtonnets ? Bâtonnets
de quoi d'abord ?
- De réglisse, voyons, précisa
l'animal doué de paroles
en recouvrant un peu de dignité.
- C'est bien le rêve le plus
absurde que j'ai jamais fait
Et
"
A cet instant, alors qu'il s'apprêtait
à poursuivre ses commentaires,
un cri de pur effroi précéda
l'arrivée d'une petite fille
aux cheveux d'or parsemés
de rubans, qui courrait à
perdre haleine, ses bras s'agitant
en tous sens tandis qu'elle hurlait.
Elle passa devant eux sans même
leur accorder un regard, et celui
d'Archibald fut rendu hagard lorsqu'il
vit lui succéder trois ours
en chasse, piétinant tout
autour d'eux en rugissant. Il s'écoula
près d'une minute après
que le calme fusse revenu dans le
sous-bois avant qu'il puisse dire
quelque chose, ce qui était
chez lui fort rare.
" Mais
Qui était-ce
donc ?
- Ca ? fit le chat en se grattant
une oreille. Boucle d'Or ! La famille
Ours ne lui a toujours pas pardonné
d'avoir mangé leur soupe,
dormi dans leurs lits, ce genre
de choses qu'on ne fait pas chez
les autres, n'est-ce pas
"
Le jeune homme déglutit péniblement
en se remémorant combien
de fois il s'était invité
chez des " amis " pour
se restaurer ou passer une nuit,
en toute impunité, et sans
toujours leur demander leur avis.
Mais il se souvint aussi avec soulagement
qu'il ne comptait pas d'ours parmi
ses connaissances les plus proches.
Et pointa du doigt ce qu'il cherchait
sur le panneau.
" Regardez ! La Faculté
des Sciences Humaines ! C'est là
que j'étudie ! Etrange ce
trip tout de même
Il
faut croire que j'arrive à
le contrôler un peu, ou que
la morale reprend le dessus pour
me signifier d'aller en cours ",
réfléchit-il à
voix haute.
Le chat dissimula ce qui aurait
pu être un sourire derrière
une patte aux griffes rentrées.
Il suggéra à Archibald
qu'il n'avait qu'à y aller,
qu'il avait certainement raison
et que panneau indiquait seulement
50 bâtonnets. Haussant les
épaules, les mains dans les
poches, le jeune homme accepta.
Après tout, qu'avait-il de
mieux à faire ? Ils se mirent
en route d'un pas volontairement
nonchalant pour le jeune homme,
qui guettait les buissons de part
et d'autre du sentier. S'il était
possible d'éviter de croiser
à nouveau les ours en furie,
il s'en passerait bien. Il avait
décidé de ne plus
discuter avec le chat. S'il commençait
à éliminer de son
rêve les éléments
les plus loufoques, il se réveillerait
peut-être plus vite. Cependant,
au bout d'une demi-heure, il fut
bien contraint et forcé de
s'exprimer.
" Ah, non, ça ne va
pas du tout ! explosa-t-il. Non
! "
La Faculté des Sciences Humaines
qu'il avait sous les yeux n'était
autre qu'une haute tour composée
de citrouilles allant en rapetissant.
Celle qui formait le rez-de-chaussée
était en tous les cas le
plus gros Jack'O Lantern qu'il eut
jamais vu de sa vie, d'une circonférence
atteignant aisément plusieurs
pâtés de maison, posée
au milieu d'une clairière
à l'herbe bien tondue. Et
son sommet tutoyait les nuages.
Chaque étage était
percé de fenêtres,
et Archibald pouvait noter qu'il
n'y avait pas le moindre signe de
pourrissement, à croire qu'il
avait affaire là à
des citrouilles magiques. Une porte
s'ouvrit dans la paroi, une entrée
qu'on ne pouvait distinguer de l'extérieur,
cube aux contours très nets
comme découpé par
la main d'un cuisinier céleste.
La créature qui en sortit
était toutefois beaucoup
plus alléchante qu'un maître
queux présentant ses recettes
à la télévision.
Le jeune homme plissa les yeux,
mais sursauta lorsqu'on l'interpella.
" Ah, vous voilà enfin
! dit la créature aux traits
humains, sautillant pieds nus. Vous
l'avez trouvé !
- Vous parlez de ce sale chat ?
" demanda Archibald, qui n'avait
pas saisi que c'était précisément
au chat que leur nouvelle interlocutrice
s'adressait, et avait bien envie
de lui donner un bon coup de pied.
Celle-ci parut justement s'en offusquer
grandement.
" Comment pouvez-vous parlez
ainsi de lui ? De notre cher Doyen
! Vous devriez avoir honte !
- Hein ? Du Doyen ? "
Le chat s'avança alors le
museau bien droit, intérieurement
très satisfait dans l'état
de profonde stupéfaction
dans lequel était plongé
cet humain pour la première
fois depuis qu'il l'avait rencontré.
Content de lui et de voir qu'il
avait réussi à l'attirer
jusqu'ici, il entreprit alors de
se frotter contre les jambes de
celle qui était de toute
évidence une dryade, comme
un chat ordinaire réclamant
des caresses. Archibald avait toujours
la bouche grande ouverte, la mâchoire
béante. Celle qui ressemblait
de loin à une jeune femme
ordinaire ne l'était pas,
pour autant qu'il pouvait en juger
à présent qu'il s'était
rapproché pour prendre le
chat dans ses bras. Haute de cinq
pieds de haut, elle ne prenait pas
grand peine pour dissimuler les
courbes prononcées de son
corps derrière une parure
de feuilles de houx cousues de chanvre,
sa peau aux reflets d'écorce
tendre visible en maints endroits,
parfois pas des plus décents
selon les critères humains,
sa chevelure faite de paille fraîche
retombant sur ses épaules
comme des herbes folles, une couronne
de gui la coiffant. Ses ongles et
ce qui lui tenaient lieu de lèvres
étaient plus sombres, tel
le saule, ses yeux, deux noisettes.
On pouvait même distinguer
par endroits le chemin effectué
par la sève sous sa peau,
remarqua le jeune homme, mais ses
observations n'avaient plus vraiment
de rapport avec la science en cet
instant
La dryade finit par
toussoter.
" Lorsque vous en aurez assez
de vous rincer l'il, vous
me ferez signe
- Mais
Je ne voulais pas,
bégaya Archibald, interdit.
- C'est pour ça que vous
bavez
"
Le jeune essuya le filet inopportun
qui coulait jusque sur son menton
d'un revers de manche de son chandail
émaillé. Ce n'était
pas du tout dans ses habitudes d'être
aussi peu discret ! Il lança
un regard noir au chat qu'il aura
juré entendre glousser. Le
temps d'agir ainsi, celui-ci avait
disparu, pour laisser place au véritable
doyen, dans un nuage de poudre orangée.
Un petit vieillard à la longue
barbe blanche et au regard pétillant
de malice dissimulé derrière
de petites lunettes en demi-lune,
tout habillé de vert. Il
s'assit prestement sur un tabouret
qui n'était pas là
une seconde auparavant, indiquant
d'un geste à Archibald de
faire de même.
" J'aurais dû m'en douter,
grommela-t-il.
- De quoi donc ? s'enquit poliment
le Doyen. Du fait que je sois capable
de me métamorphoser ?
- Mais non, que vous seriez un vieillard
à barbe et au regard malicieux.
Ils sont partout.
- Ah oui ? J'en suis fort marri.
J'aurais voulu être plus original,
mais on ne se ferait pas. Cela dit,
le Père Noël
- Qu'est-ce qu'il vient faire là
? Vous n'allez pas me dire que vous
êtes le Père Noël
?
- Euh, eh bien, non, répondit
le Doyen d'un petit ton gêné.
Vous voyez bien, je n'ai pas les
bons habits pour commencer, et je
n'ai ni traîneau, ni hotte.
- Hum
J'ai entendu dire qu'au
début, le Père Noël
était habillé en vert,
vous savez. "
Un silence quelque peu suspicieux
s'installa alors, le vieillard cherchant
à regarder ailleurs.
" Mais vous ne l'êtes
pas ? demanda finalement Archibald.
- Non.
- Bon. C'est dommage.
- Vous le rencontrez peut-être.
- Pourquoi pas ?
- En attendant
, poursuivit
le Doyen en retrouvant ses aises.
Miss Indrema
Pourriez-vous
nous apporter du thé et des
petits gâteaux s'il vous plait
?
- Tout de suite, Doyen ", acquiesça-t-elle
d'une voix aussi veloutée
qu'une soupe aux neuf légumes.
Le jeune homme ne put s'empêcher
de la regarder s'incliner afin d'avoir
une vue plongeante sur son giron
printanier, un peu gêné
tout de même de ne pas pouvoir
détourner son regard. Cela
en devenait fatiguant, ce qui était
la pire des tares à éviter.
" Elle donne envie d'avoir
la main verte, commenta-t-il distraitement.
- Vous aurez plutôt les joues
rouges si vous l'approchez de trop
près, corrigea le Doyen.
Elle est assez
vive. "
Archibald Bellérophon s'aperçut
soudain qu'il s'était exprimé
à voix haute, et choisit
le silence. Cette cour avait de
quoi intriguer à bien y réfléchir.
D'un regard, on la découvrait
gigantesque, et c'était tout
à fait nécessaire,
étant donné la fantastique
hauteur à laquelle la tour
s'élevait, et pourtant, le
jeune homme avait l'impression d'être
dans un petit salon tout ce qu'il
y avait de plus coquet et cossu.
Le Doyen et lui-même étaient
donc installés devant une
table basse, et assistèrent
au retour de Miss Indrema et son
plateau fumant. Le jeune homme se
saisit prestement de toutes les
meringues qu'il pu prendre à
deux mains en prenant bien soin
d'éviter toute illade
pour la dryade, toujours aussi peu
persuadé que tout cela était
réel, mais résolu
à en profiter.
" Vous auriez pu demander la
permission, le houspilla sans conviction
le vieillard.
- Et pourquoi faire ? Est-ce que
vous m'avez demandé si je
voulais vous suivre ?
- Il me semble que cela n'a pas
été nécessaire,
lui fit-il remarquer pertinemment.
- Il est vrai qu'il était
très facile de deviner qu'en
suivant un chat de gouttière
et en lui offrant une hospitalité
dont il abuse, je me retrouverais
dans cette forêt de perdition
pour avoir poussé la tête
un peu trop loin dans mon frigo
à sa recherche !
- Oui, bon, vu sous cet angle, je
vous le concède.
- Très bien. Alors dîtes-moi
comment rentrer maintenant. Apparemment,
se pincer ne suffit pas, et j'ai
beau y penser très fort,
il ne se passe rien
Ce n'est
pas que je m'ennuie, mais
- Ce ne sera pas si facile, jeune
homme ! Vous nous êtes nécessaire
! déclara pour toute réponse
le Doyen.
- Elle est bien bonne celle-là.
- Où sommes-nous ?
- J'aimerais bien le savoir.
- Ne l'avez-vous pas vu indiqué
à l'entrée. C'est
la Faculté des Sciences Humaines.
- Pas la mienne en tous cas ! Si
j'avais déjà étudié
à l'intérieur d'une
citrouille, il me semble que je
pourrais m'en souvenir. Ce serait
bien la chose la plus intéressante
depuis que j'y suis.
- Si vous le dîtes, je ne
le remettrais pas en doute. Je crois
sentir que vous ne seriez pas contre
changer un peu d'air pourtant.
- Ah bon ? Non, j'aime bien l'existence
que je mène.
- Certes, mais que diriez-vous de
passer au-delà ? N'en avez-vous
pas assez d'être toujours
l'élève de quelqu'un
? Ce que je vous propose
C'est
de devenir vous-même professeur
"
Archibald éclata de rire
sans retenue et manqua de tomber
à la renverse, croyant rencontrer
un dossier sur son siège.
Celui qui avait été
un chat poursuivit sans sourciller.
" Ce sera le seul moyen pour
vous de rentrer chez vous. Dispenser
des cours de Comportement Humain
à nos élèves.
"
Il n'avait plus du tout envie de
glousser.
Lui, professeur ?
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