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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 30/08/2001

La bataille du Styx est une nouvelle prenant place alors que l'immense périple d'Alexandre est sur le point de prendre fin. Elle raconte la bataille de l'Hydaspe, plutôt laissée pour compte, bien que très riche en contenu et contenant. J'espère que cela vous plaira, bien que moi-même n'en fusse pas content à 100%, je l'avoue. N'hésitez pas à me faire part de vos avis et critiques, chaleureusement attendus, par mail ou sur le forum consacré à cette section !

PS : si les descriptions physiques des héros sont quasi-absentes, c'est qu'en réalité, cette nouvelle est censée n'être qu'un chapitre d'un autre de mes projets. De fait, ils auront été abondamment dépeints plus tôt dans ce cas. Voilà, cette fois, vous savez tout.

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-> Attention !

Hésiope se jeta à terre, esquivant une énorme patte couverte de sang et de viscères. Précipitant son regard pour devancer une seconde tentative de l’éléphant en furie, il ne vit que Léonnatos, le colosse blond à la crinière léonine.. Celui-ci se dressait de toute sa stature imposante, tonnant des insultes à pleins poumons. On aurait dit un véritable barbare, pour qui ne savait pas qui il était. Ou même l’un des Géants échappé du Tartare. Mais il était en même temps si frêle face au monstre qui s’avançait vers lui en barrissant... Léonnatos brandit fièrement sa hache, dont il s’était munie avant la traversée. L’éléphant leva une patte plus large que quatre têtes d’homme, ses larges yeux rendus luisant par l’alcool qu’on lui avait fait absorber... Son cornac le galvanisait jusqu’au paroxysme.
“ Approche, sale bête ! Essaie encore de faire couler le sang macédonien ! Viens donc jusqu’à moi, misérable rat ! ” hurlant leurs deux regards rivés l’un sur l’autre.
Et Léonnatos comprit alors qu’il n’aurait pas la chance de le frapper avant d’être tué.
“ Eh bien, nous mourrons ensemble sale bête, je te...” murmura-t-il en fermant les yeux.
Son bras s’abaissa vers les tendons de l’animal, et... l’éléphant barrit de douleur, formidablement ébranlé par un énorme bloc de pierre surgi des cieux. Les catapultes avaient été remontées. A temps. Un cavalier effréné suivait la trajectoire du rocher, sa monture galopant à vive allure pour rejoindre Léonnatos.
“ Ptolémée ! s’écria celui-ci. Te voilà ! ”
D’un bond, l’autre fut à terre, pris des mains calleuses du géant blond la hache qu’il tenait, et sauta droit sur l’éléphant soudain chancelant. Il se cessait d’agiter sa trompe en tous sens, de marteler le sol de ses pattes avants, de mugir lamentablement. Un autre projectile le frappa de plein fouet, dans les côtes. Ptolémée profita de ce second lancer de catapulte pour se précipiter presque sous l’éléphant, faisant appel à tout son courage. Il donna un grand coup sur le jarret, déchirant cuir et tendons. Le sang jaillit dans un infect bouillonnement, l’éclaboussant des pieds à la tête. Aussitôt, il recula précipitamment, mais il avait gagné. L’éléphant s’affaissa, sa masse gigantesque s’effondrant sur le sol boueux. Déjà, les hétaires reprirent courage à cette vue, et se hâtaient pour l’achever. Un dernier barrissement résonna dans l’air ambiant, chargé de fureur et de sueur... Tandis que l’éléphant n’était pas encore mort, une meute d’Agrianes se saisit violemment de son cornac, l’entraînant au sol, sourds à ses cris de désespoir... Ptolémée n’assista pas à son supplice, détournant le regard en courant auprès de son camarade Léonnatos.
“ J’arrive à temps ! lui lança-t-il tout essoufflé.
- Je ne te le fais pas dire ! s’exclama joyeusement le géant à la crinière blonde. Ainsi, nous pouvons compter sur l’artillerie.
- Eh oui ! Ce sacré Lysimaque nous a préparé les catapultes avec son génie habituel d’ingénieur. L’expérience n’a pas de prix. ”
Au loin, ils entendirent un claquement sourd, puis un sifflement strident déchira l’éther. Un autre bloc de roche s’écrasa sur l’une des bêtes de combat de Poros, un autre s’apprêtait à faire de même, un troisième allait bientôt les suivre dans leur course... Le nombre des lancers allait croissant, toujours plus fréquents. On distinguait les soldats macédoniens préposés à l’artillerie, pareils à de grouillantes fourmis, s’affairer avec ardeur sous les ordres de Lysimaque. Ptolémée vit Alexandre le retrouver en compagnie de Léonnatos pour un conseil de guerre improvisé. Le roi lui sourit franchement.
“ Ton retour annonce la victoire Ptolémée ! lui dit-il avec chaleur.
- Je l’espère bien Alexandre. Je commençais à me demander si je ne serais pas le seul à ne pas traverser le fleuve !
- Tu as ta réponse maintenant, intervint le géant léonin.
- Et mes hommes me suivent, ils arrivent ! précisa avec sérénité Ptolémée.
- Cette fois, nous allons reprendre l’avantage ! ” murmura Alexandre, un frisson d’impatience mal contenue parcourant chacun de ses mots.
Il tira sur les rênes de Bucéphale.
“ Rejoignez chacun vos troupes, et préparez-vous ! Voilà ce que nous allons faire : que les archers à cheval harcèlent les éléphants. Les yeux. Il faut leur crever les yeux. Pendant ce temps, les archers à pied viseront leurs conducteurs. Je vais rejoindre Perdiccas et Héphestion à la tête de la cavalerie, la Pointe pour foncer sur leur aile gauche, et leur couper toute possibilité d’aide. Dépêchez-vous ! ”
En effet, Alexandre n’avait pas tort. La bataille semblait se retourner à son avantage. Les éléphants de Poros continuaient leur labeur meurtrier, mais la phalange avait compris leur façon d’agir, les laissant s’enfoncer dans les couloirs qu’ils formaient à leur intention. Ces bêtes étaient très massives, mais par conséquent aussi très lentes. Leurs cornacs n’avaient pas le temps de les contraindre à changer de chemin avant d’être tout à tour frappés d’une flèche ou d’une pierre. Peu à peu, l’un après l’autre, les gigantesques bêtes anthracites s’abattaient, mourantes, projetant d’énormes giclées de boue autour d’elles, leurs masses démesurées percées de blessures béantes et purulentes. Néanmoins certaines, pour le moment épargnées, résistaient encore, mais luttant mais pour leur seule survie. Leurs conducteurs avaient été tués, et ces éléphants erraient sans retenue sur le champ de bataille, fous de peur et de souffrance. Ils écrasaient, piétinaient, déchiquetaient, aussi bien des soldats macédoniens que des indiens. Ces bêtes chargeant sans relâche ne pouvaient plus discerner autre chose que leur douleur... Guettant avec précaution les projectiles des catapultes, les hétaires se dirigeaient au pas de course vers les derniers régiments d’infanterie indienne sous une pluie de météores crées par eux-mêmes. La confiance était revenue dans leurs rangs...
Hésiope se retrouva à nouveau aux côtés d’Eterzabès, le fantassin perse avec qui il avait discuté la semaine précédente. Il le salua dans la mêlée. L’autre le reconnut également.
“ L’intervention des hululantes catapultes nous ouvre la voie de la céleste victoire ! s’écria le Perse.
- Je le crois. Ces maudits éléphants tombent comme des mouches à présent. Mais ? ” fit plus prosaïquement le jeune macédonien, presqu’amusé par le ton précieux si peu de circonstance de son camarade de guerre.
Hésiope vit alors des porteurs en tête de la ligne des fantassins adverses tenir à bout de bras une statue d’un noir profond et scintillant. Les indiens paraissaient en tirer une grande force.
“ Est-ce bien Hercule que je reconnais-là ? ” s’étonna le jeune homme.
Eterzabès secoua sa tête casquée.
“ Non, cette statue représente l’un de leurs Dieux. Il se nomme Vishnu. Abandonner ses porteurs est un grand déshonneur pour leurs soldats.
- Ce qui signifie qu’ils se battront jusqu’à la mort. ” conclut Hésiope.
Et ce fut à cet instant précis que le jeune macédonien entrevit l’attaque de son roi. Alexandre perça le flanc gauche de l’armée de Poros, Héphestion et Perdiccas au premier rang avec lui. A peine eut-il le temps de noter les progrès certains du souverains, qu’Hésiope découvrit le fracas incroyable qui venait de faire éclater en corps épars l’aile gauche de l’armée ennemie. C’était Côénos, qui avait reçu l’ordre d’Alexandre de propager le désordre chez les Indiens. Il lui avait obéi avec ferveur, percutant avec une violence inouïe leurs rangs apeurés. Aussitôt, la phalange fut prise de frénésie, se pressa brusquement. Léonnatos avait décidé de profiter de l’enthousiasme né de de ces visions pour lancer immédiatement l’assaut final, poussant des cris féroces, agitant les bras.
“ En avant, en avant, pour Alexandre !
- Pour Alexandre ! ” répétèrent en hurlant Hésiope et tous ses compagnons.
Et ils furent sur les Indiens. L’ultime offensive s’engagea. Le centre de l’armée de Poros, céda, définitivement rompu. Alexandre dirigeait toujours la Pointe, le cœur animé par une volonté inexpugnable. La bataille durait depuis des heures maintenant. Des heures de douleur, de sang, de mort. Dans les cieux, le soleil glissait lentement vers sa tanière, cerné d’une poignée d’étoiles qui déjà osaient se manifester pendant le jour, domaine du roi des astres... Une cour de nuages d’ambre pailleté de pétales de rose accompagnait cependant le soleil à sa couche, quant à eux toujours fidèles... La victoire serait bientôt acquise. Petit à petit, l’armée indienne était réduite à l’état de simples lambeaux, s’éparpillant en de misérables groupes menés par des généraux eux-mêmes en déroute.
Poros frémit. Il était pourtant bien à l’abri sous sa lourde armure. Mais son bras vengeur commençait à être en proie aux crampes de la fatigue, et autour de lui, ses soldats ne faisaient pas preuve de la même combativité. Ses régiments s’étaient à présent dispersés. C’était la crainte qui les dirigeait, avec bien plus d’autorité que leurs chefs. L’un de ces pleutres commandants ordonnaient que l’on forme une ligne continue. L’autre, une ligne morcelée. Certains de tenir bon, quelques-uns de prendre l’ennemi à revers. Il entendait leurs cris désespérés.
“ Restez ici ! Restez !
- Suivez-moi, mais suivez-moi ! Vishnu nous donnera la victoire !
- Une contre-attaque ! Préparez-vous à une contre-attaque ! ”
Toutes ces vociférations étaient inutiles, Poros le comprenait désormais. Mais le souverain indien n’était pas disposé à se laisser anéantir de la sorte. Bandant ses muscles au plus fort, faisant fi de la douleur, il se saisit de trois autres javelots, et se remit à accabler ses ennemis de ses traits mortels. Malheureusement, ce fut alors qu’Alexandre, comme pour l’achever, lâcha sur les débris de l’armée indienne l’infanterie légère des Thraces, pour seconder les Agrianes dans leurs escarmouches. Semblables à des essaims de mouche sur la chair d’un cadavre putréfié, ils se glissaient d’un éléphant à un autre, et au prix certes de pertes non négligeables, parvenaient à les abattre, ouvrant de larges et immondes plaies aux endroits stratégiques. Et des gerbes sanglantes jaillissaient par centaines. Des chars dépourvus d’auriges continuaient à errer sur les berges, certains chevaux cherchant même à s’abreuver, impassibles face au déroulement des combats... Bucéphale aurait aimé pouvoir faire de même. Mais Alexandre exigeait toujours plus de lui. A présent, il galopait le long de la rive gauche de L’Hydaspe, avec une cible bien en vue. Poros avait finalement choisi la fuite. Le roi indien isolé dans son armure étincelante avait perdu de sa superbe. Il n’arrivait plus à tenir debout. Il avait résisté avec toute la fougue de son honneur blessé, mais pour un ennemi tombant à terre, il était bien souvent également touché... Les yeux révulsés, la mâchoire serrée, son armure à demi abandonnée pour ne pas entraver des mouvements de plus en plus pénibles, Poros avait cru au succès de son sursaut...
Alexandre gardait les yeux rivés sur le cercle d’éléphants protégeant le roi indien. Il se sentait empli d’une allégresse fiévreuse. Vaincre, voilà tout ce qui importait à présent ! Une dizaine de monstres anthracites l’entouraient donc afin de protéger son départ. D’autres tentaient d’échapper à leur sort, emportés dans une course mêlant folie et destruction... Bucéphale galopait, son puissant poitrail couvert d’une épaisse sueur, ses sabots pourtant usés semblant à peine toucher terre, son encolure tendue dans un effort suprême, son cavalier couché sur lui, ses cheveux blonds comme une torche traçant un sillon de lumière... L’étalon ne se souciait absolument pas du tumulte qui tempêtait tout autour d’eux. Il était né dans la steppe, libre et heureux, et Alexandre était le seul à avoir compris qu’il fallait lui laisser cette liberté pour faire de lui non pas une simple monture, mais un ami. Bucéphale était une noble créature, et il allait toujours, majestueux... Le cornac de l’éléphant de Poros se retourna vivement, les traits figés. Malheur ! Le roi ennemi les rattrapait ! Il attisa encore la fougue du gigantesque animal. Plus vite ! Il le fallait ! L’indien lança alors un second coup d’œil, éperdu d’effroi... Mais il sourit cette fois.
Tout à coup, ses yeux d’Alexandre s’écarquillèrent, plus d’étonnement que de peur. Il voulut infléchir la courbe de Bucéphale sur la droite, dans une tentative désespérée. Il voulut crier. Il aurait voulu pouvoir se punir de sa bêtise, de son orgueil qui l’avaient entraîné si loin. Il était déjà trop tard... L’étalon fit un écart, se détournant d’un bond prodigieux. Il était trop tard pour Bucéphale. La défense d’ivoire le frappa au flanc, fatale et furieuse. Un éléphant abandonné à lui-même avait croisé leur chemin. La bête forcenée dressa sa hampe meurtrière vers les cieux, prêt à assener un soufflet monumental à la monture et son cavalier, les rejetant vers les portes de l’Hadès... Mais l’un des deux y échappa.
Avant même qu’Alexandre ne puisse réagir, Bucéphale coupa sa trajectoire, et la trompe du monstre ne rencontra que le vide... L’éléphant paraissait les avoir déjà oublier, poursuivrant opiniâtrement son échappée démente vers la forêt toute proche. De l’autre côté, Bucéphale ne l’atteindrait pas, ne parviendrait pas même au fleuve. L’étalon ne soutenait plus le galop, ni le trot, changea encore d’allure. Il était au pas, ses naseaux frémissants... Alexandre sentait sous ses cuisses les flancs puissants de Bucéphale se soulever selon son souffle, maintenant de plus en plus désuni. Un sang poisseux s’étendait sur sa robe alezane, souillure vermillon gouttant sur le sol boueux. Le roi savait ce que signifiait ce genre de blessure, pour un homme. Mais il n’existait pas de différences. L’étalon avait toujours été le plus fidèle des soldats... Bucéphale inclinait le museau, hennissant faiblement. Alexandre avait bondi, un genou à terre. Il prit le museau de son ami entre ses deux mains, lui caressant doucement le chanfrein. Les noires et profondes prunelles de Bucéphale reflétaient tant de choses se disait le roi... A tout autre, elles seraient parues indéchiffrable, le simple regard d’un animal blessé. Alexandre ne voyait que cela. Il ne vit pas un détachement d’hétaires arriver à ses côtés, envoyé par Ptolémée qui avait assisté à toute la scène de son poste. Il ne vit pas qu’une autre monture l’attendait, tenue fermement par la bride par l’un de ses hommes. Alexandre ne vit pas qu’il pleurait. Bucéphale se courba entièrement, puis finalement se coucha, ses pattes chancelantes ne le supportant plus. Lui, l’étalon si fier, être condamné de la sorte ! Où donc était la gloire qu’il méritait, une fin d’existence paisible, retiré dans la paix de grasses et vertes prairies ? Nulle part, pitoyablement absente... Enfin, Bucéphale s’abandonna à la souffrance. Alexandre se releva, son glaive étincelant dans la main. Tout près de son vieil ami, il tourna lentement la tête, degré par degré, en direction de Poros, découvrant seulement tous les cadavres autour de lui, certains amputés, d’autres à demi dissimulés dans la boue, indiens, perses, et macédoniens. La fuite avait été arrêtée. Un calme teinté d’ardeur guerrière recouvrait peu à peu le champ de bataille qui avait vu s’affronter deux armées ô combien formidables... Mais pas pour le roi macédonien.
Et Alexandre parla ainsi, citant dans un murmure ému l’Hector de l’Iliade :
“ Je sais mouvoir, à droite, à gauche, mon endurant outil de guerre... Je sais danser, au corps à corps, la danse du cruel Arès...”
Puis il hurla du plus profond de son âme, de cet esprit, tant de fois trempés dans la forge des incessants combats.
“ Poros ! Es-tu prêt à périr de ma main, lâche ! ”
Aussitôt, Alexandre empoigna la crinière du plus proche cheval, bondit sur sa croupe, et l’éperonna férocement. Dans un déluge de hennissements douloureux pour sa nouvelle monture ainsi malmenée, le roi jaillit à la poursuite de Poros...
“ Machaira ! Vite ! ” glapit-il envers ses hommes les plus proches.
L’un d’eux, moins interdit que les autres, eut la présence d’esprit de lancer son glaive vers le souverain, espérant qu’il ne s’était pas trop précipité... Alexandre pesta contre l’hétaire, au lancer trop faible, sans doute de peur de le blesser. Il fut presque contraint de se courber complètement avant de rattraper l’arme en plein galop. Et il poursuivait sa course folle, brisa le cercle protecteur de Poros, fondit sur son éléphant aux pattes arrières brisées. Dans un cri de pure haine, il lui déchira les tendons, les sabots de son cheval glissant dans la boue, sans pitié pour la douleur infâme qu’il procurait à la bête, qui s’affaissa alors complètement... Puis, immobilisant sa monture renâclante en face de l’éléphant, toisant Poros pourtant placé plus haut que lui, selon toute vraisemblance évanoui, bardé de fer, il le désigna de son glaive pointé droit sur lui.
“ A toi le Styx, l’Achéron ou le Cocyte, maintenant ! ” Mais son cornac, trois flèches en dessous du cœur, n’était pas encore mort... Il se redressa de toute sa taille, et fut transpercé par la lame du roi macédonien, avant de retomber aux pied du sien, son crâne heurtant celui de l’éléphant... C’était vain. Terriblement vain. Pas de vengeance. Il mit pied à terre sans plus se soucier de son adversaire. Le défier ne lui apporterait rien, et l’Indien n’en était plus capable. Sa fureur disparut aussi vite qu’elle l’avait pris.

De longues heures solitaires plus tard, tandis que les vainqueurs étaient affairées à monter le camp sur la rive enfin atteinte de l’Hydaspe, il n’avait toujours pas rencontré le roi. Ptolémée, celui par qui la victoire s’était véritablement dessinée, osa venir retrouver le roi, passant sa tête dans l’embrasure de sa tente.
“ C’est à cause de Bucéphale ? ” s’enquit-il sans préambule.
Alexandre hocha seulement la tête, invitant d’un geste son ami à le rejoindre autour de quelques coupes de vins. Visiblement, il s’était lui-même servi à de nombreuses reprises, et Ptolémée, lavé et rasé de frais, comprit dans quelle disposition lamentable le plongeait la mort de son cheval... Le roi n’avait pas encore quitté son armure, l’un des deux lions de la cuirasse la gueule désormais grimaçante à cause des coups reçus, ses jambières ne tenant plus que par une seule attache, son visage aux traits acérés aussi blanc que s’il revenait à l’instant des Enfers, les mains tremblantes. Mais il se décida tout de même à donner de plus amples explications à son camarade.
“ Ce n’est pas juste... Je ne veux pas dire... Bucéphale... La vie des hommes est tout autant... Enfin, se perdit-il en un geste vague, tu comprends mon raisonnement... Mais... Je crois que sa mort est un signe. Je... ”
Ses mâchoires s’étaient brutalement crispées, les veines de son cou avaient enflé, comme si ces prochains mots représentaient le pire aveu qu’il puisse jamais faire devant quiconque. Et sa conscience.
“ Je crois que c’est fini, conclut-il après avoir pris une ample inspiration. J’avais prévu encore tant de choses... Bucéphale et moi... Je m’étais imaginé que... Nous pourrions nous en retourner un jour à l’Est, pour découvrir encore d’autres terres. Tu sais, cette Rome... Je suis certain que ses paysans ne valent pas les nôtres. Si mon cousin n’était pas tombé dans une embuscade, cette cité serait même déjà à nous. Tu te rends compte, Ptolémée ? interpella-t-il soudain son ami, qui n’avait osé soufflé mot de peur qu’il ne s’interrompe définitivement. Nous aurions pu instaurer un royaume unique, aux peuples frères et égaux, d’un océan à l’autre ! N’était-ce pas un projet merveilleux ? Et moi, monté sur Bucéphale, galopant de rive à rive, plus vif qu’Hermès en personne, le messager des Dieux ?
- Apelle le peintre en ferait un tableau somptueux, c’est sûr ! décréta laconiquement Ptolémée, ne sachant quels paroles choisir.
- Somptueux ? Somptueux ? répéta Alexandre, ébaubi. Somptueux ! ”
Et sa voix se brisa en sanglots aux accents de rires amers.
“ Mais tu ne vois pas ce que je veux t’expliquer ? demanda-t-il en se frottant sèchement ses yeux humides, comme son ami le contemplait hébété, assis en face de lui, mais donnant l’impression de ne plus le reconnaître. Tout cela, ces désirs, ces rêves... C’est insensé ! Les délires d’un jeune fou ! De celui que je ne suis plus aujourd’hui ! Depuis longtemps devrais-je en convenir... Je ne l’ai pas fait plus tôt.
- Alexandre, je..., bredouilla Ptolémée. Est-ce à dire que nous allons rentrer ? Retourner en Macédoine ? ”
Malgré son envie de dissimuler sa joie soudaine à la peine de son souverain, il n’y réussissait que très mal, laissant perler son excitation.
Son ami leva les yeux au ciel, pour ne rencontrer que les ténèbres de sa tente...
“ Oui..., acquiesça-t-il. Demain matin, je rencontrerais le roi Poros, lui rendrait ses terres pourvu qu’il s’engage à ne jamais nous attaquer et qu’il permette à nos armées de traverser son domaine en tout temps, de guerre ou non. Pas d’impôts, pas de tributs supplémentaires. Tout sera comme avant pour ses sujets. ”
N’osant encore être tout à fait être convaincu des intentions réelles d’Alexandre, Ptolémée voulut le tenter, une ultime fois, afin de pouvoir déterminer s’il y avait des chances pour qu’au matin, on lui annonce des ordres à l’opposé des dires présents de son ami.
“ Mais... Ses autres conquêtes... Tu n’as pas besoin de Bucéphale... Tu pourrais très bien rallier les extrêmes de ton empire monté sur une autre bête, si ce n’était que ça...
- Ah, tu doutes, je le sens bien ! répliqua son souverain. Je te le répète, il ne s’agit pas simplement de Bucéphale. Avec lui, beaucoup d’autres choses sont désormais mortes. Je ne veux plus que... que Roxane me donne un héritier, et qu’avec lui, je me tienne un jour sur les colonnes d’Heraklès...
- Aux portes du grand océan..., murmura Ptolémée.
- C’est exact. Peut-être que mon fils dominera cette entreprise, et qu’au soir de ma vie, il sera en ce lieu avec moi. Mais pour cela, il faut que je lui en laisse les moyens... Je n’ai fait que combattre, et bien peu aimer. Y ai-je jamais mis autant de ferveur qu’à la bataille ? Je ne crois pas... ”
Alexandre parut étirer ses membres fourbus, à moins qu’il ne tremblasse, son camarade n’aurait pu se prononcer.
“ C’est bien plus dur encore ! déclara-t-il en riant gauchement.
- Je le crois aussi, et le roi était pleinement sérieux. Ce serait si beau... Et peut-être m’embarquerais-je au-delà de l’océan, laissant l’empire aux mains de mon fils avant ma mort ? Cela éviterait bien des problèmes...
- Tu es bien morbide tout à coup ! Pourquoi te perdre dans l’océan ? Et si loin de chez toi ?
- Mais ce n’est pas ce que j’ai dit ! le morigéna Alexandre en retrouvant un franc sourire. J’envisage bien de traverser. Qui sait ? Quelles terres encore vierges se dérobent à notre vue ? Je pourrais mourir en tentant de bâtir un nouvel empire ! Ne serait-ce pas véritablement somptueux ? Reconquérir la fougue de sa jeunesse avant de partir...
- Je te laisse à tes songes d’ivrogne, maugréa Ptolémée en vidant son gobelet d’un trait. Nous nous verrons demain, et que les dieux t’accordent une nuit propice au repos. Traverser l’océan..., l’entendit bougonner Alexandre en franchissant l’entrée de sa tente.
- Traverser l’océan... ” répéta le souverain macédonien, pour lui seul. Ce serait beau. Ou au moins, que je retourne à Pella, au bord de la mer... ”
Lorsqu’il mourut, moins de trois ans plus tard, Alexandre le Grand n’avait finalement accompli aucun de ses rêves.

Pour tous ceux qui seraient tenté de me piquer un lieu, une idée, trop tard ! Mon manuscrit est déjà déposé àla société des gens de lettres, organisme de protection des auteurs ! Et j' ai tous les droits pour moi. Alors, si vous voulez prendre le risque d' aller en procès tout en étant certain de perdre... Tant pis pour vous !