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Hésiope se jeta
à terre, esquivant une énorme patte couverte de sang
et de viscères. Précipitant son regard pour devancer
une seconde tentative de l’éléphant en furie, il ne
vit que Léonnatos, le colosse blond à la crinière léonine..
Celui-ci se dressait de toute sa stature imposante,
tonnant des insultes à pleins poumons. On aurait dit
un véritable barbare, pour qui ne savait pas qui il
était. Ou même l’un des Géants échappé du Tartare. Mais
il était en même temps si frêle face au monstre qui
s’avançait vers lui en barrissant... Léonnatos brandit
fièrement sa hache, dont il s’était munie avant la traversée.
L’éléphant leva une patte plus large que quatre têtes
d’homme, ses larges yeux rendus luisant par l’alcool
qu’on lui avait fait absorber... Son cornac le galvanisait
jusqu’au paroxysme.
“ Approche, sale bête ! Essaie encore de faire couler
le sang macédonien ! Viens donc jusqu’à moi, misérable
rat ! ” hurlant leurs deux regards rivés l’un sur l’autre.
Et Léonnatos comprit alors qu’il n’aurait pas la chance
de le frapper avant d’être tué.
“ Eh bien, nous mourrons ensemble sale bête, je te...”
murmura-t-il en fermant les yeux.
Son bras s’abaissa vers les tendons de l’animal, et...
l’éléphant barrit de douleur, formidablement ébranlé
par un énorme bloc de pierre surgi des cieux. Les catapultes
avaient été remontées. A temps. Un cavalier effréné
suivait la trajectoire du rocher, sa monture galopant
à vive allure pour rejoindre Léonnatos.
“ Ptolémée ! s’écria celui-ci. Te voilà ! ”
D’un bond, l’autre fut à terre, pris des mains calleuses
du géant blond la hache qu’il tenait, et sauta droit
sur l’éléphant soudain chancelant. Il se cessait d’agiter
sa trompe en tous sens, de marteler le sol de ses pattes
avants, de mugir lamentablement. Un autre projectile
le frappa de plein fouet, dans les côtes. Ptolémée profita
de ce second lancer de catapulte pour se précipiter
presque sous l’éléphant, faisant appel à tout son courage.
Il donna un grand coup sur le jarret, déchirant cuir
et tendons. Le sang jaillit dans un infect bouillonnement,
l’éclaboussant des pieds à la tête. Aussitôt, il recula
précipitamment, mais il avait gagné. L’éléphant s’affaissa,
sa masse gigantesque s’effondrant sur le sol boueux.
Déjà, les hétaires reprirent courage à cette vue, et
se hâtaient pour l’achever. Un dernier barrissement
résonna dans l’air ambiant, chargé de fureur et de sueur...
Tandis que l’éléphant n’était pas encore mort, une meute
d’Agrianes se saisit violemment de son cornac, l’entraînant
au sol, sourds à ses cris de désespoir... Ptolémée n’assista
pas à son supplice, détournant le regard en courant
auprès de son camarade Léonnatos.
“ J’arrive à temps ! lui lança-t-il tout essoufflé.
- Je ne te le fais pas dire ! s’exclama joyeusement
le géant à la crinière blonde. Ainsi, nous pouvons compter
sur l’artillerie.
- Eh oui ! Ce sacré Lysimaque nous a préparé les catapultes
avec son génie habituel d’ingénieur. L’expérience n’a
pas de prix. ”
Au loin, ils entendirent un claquement sourd, puis un
sifflement strident déchira l’éther. Un autre bloc de
roche s’écrasa sur l’une des bêtes de combat de Poros,
un autre s’apprêtait à faire de même, un troisième allait
bientôt les suivre dans leur course... Le nombre des
lancers allait croissant, toujours plus fréquents. On
distinguait les soldats macédoniens préposés à l’artillerie,
pareils à de grouillantes fourmis, s’affairer avec ardeur
sous les ordres de Lysimaque. Ptolémée vit Alexandre
le retrouver en compagnie de Léonnatos pour un conseil
de guerre improvisé. Le roi lui sourit franchement.
“ Ton retour annonce la victoire Ptolémée ! lui dit-il
avec chaleur.
- Je l’espère bien Alexandre. Je commençais à me demander
si je ne serais pas le seul à ne pas traverser le fleuve
!
- Tu as ta réponse maintenant, intervint le géant léonin.
- Et mes hommes me suivent, ils arrivent ! précisa avec
sérénité Ptolémée.
- Cette fois, nous allons reprendre l’avantage ! ” murmura
Alexandre, un frisson d’impatience mal contenue parcourant
chacun de ses mots.
Il tira sur les rênes de Bucéphale.
“ Rejoignez chacun vos troupes, et préparez-vous ! Voilà
ce que nous allons faire : que les archers à cheval
harcèlent les éléphants. Les yeux. Il faut leur crever
les yeux. Pendant ce temps, les archers à pied viseront
leurs conducteurs. Je vais rejoindre Perdiccas et Héphestion
à la tête de la cavalerie, la Pointe pour foncer sur
leur aile gauche, et leur couper toute possibilité d’aide.
Dépêchez-vous ! ”
En effet, Alexandre n’avait pas tort. La bataille semblait
se retourner à son avantage. Les éléphants de Poros
continuaient leur labeur meurtrier, mais la phalange
avait compris leur façon d’agir, les laissant s’enfoncer
dans les couloirs qu’ils formaient à leur intention.
Ces bêtes étaient très massives, mais par conséquent
aussi très lentes. Leurs cornacs n’avaient pas le temps
de les contraindre à changer de chemin avant d’être
tout à tour frappés d’une flèche ou d’une pierre. Peu
à peu, l’un après l’autre, les gigantesques bêtes anthracites
s’abattaient, mourantes, projetant d’énormes giclées
de boue autour d’elles, leurs masses démesurées percées
de blessures béantes et purulentes. Néanmoins certaines,
pour le moment épargnées, résistaient encore, mais luttant
mais pour leur seule survie. Leurs conducteurs avaient
été tués, et ces éléphants erraient sans retenue sur
le champ de bataille, fous de peur et de souffrance.
Ils écrasaient, piétinaient, déchiquetaient, aussi bien
des soldats macédoniens que des indiens. Ces bêtes chargeant
sans relâche ne pouvaient plus discerner autre chose
que leur douleur... Guettant avec précaution les projectiles
des catapultes, les hétaires se dirigeaient au pas de
course vers les derniers régiments d’infanterie indienne
sous une pluie de météores crées par eux-mêmes. La confiance
était revenue dans leurs rangs...
Hésiope se retrouva à nouveau aux côtés d’Eterzabès,
le fantassin perse avec qui il avait discuté la semaine
précédente. Il le salua dans la mêlée. L’autre le reconnut
également.
“ L’intervention des hululantes catapultes nous ouvre
la voie de la céleste victoire ! s’écria le Perse.
- Je le crois. Ces maudits éléphants tombent comme des
mouches à présent. Mais ? ” fit plus prosaïquement le
jeune macédonien, presqu’amusé par le ton précieux si
peu de circonstance de son camarade de guerre.
Hésiope vit alors des porteurs en tête de la ligne des
fantassins adverses tenir à bout de bras une statue
d’un noir profond et scintillant. Les indiens paraissaient
en tirer une grande force.
“ Est-ce bien Hercule que je reconnais-là ? ” s’étonna
le jeune homme.
Eterzabès secoua sa tête casquée.
“ Non, cette statue représente l’un de leurs Dieux.
Il se nomme Vishnu. Abandonner ses porteurs est un grand
déshonneur pour leurs soldats.
- Ce qui signifie qu’ils se battront jusqu’à la mort.
” conclut Hésiope.
Et ce fut à cet instant précis que le jeune macédonien
entrevit l’attaque de son roi. Alexandre perça le flanc
gauche de l’armée de Poros, Héphestion et Perdiccas
au premier rang avec lui. A peine eut-il le temps de
noter les progrès certains du souverains, qu’Hésiope
découvrit le fracas incroyable qui venait de faire éclater
en corps épars l’aile gauche de l’armée ennemie. C’était
Côénos, qui avait reçu l’ordre d’Alexandre de propager
le désordre chez les Indiens. Il lui avait obéi avec
ferveur, percutant avec une violence inouïe leurs rangs
apeurés. Aussitôt, la phalange fut prise de frénésie,
se pressa brusquement. Léonnatos avait décidé de profiter
de l’enthousiasme né de de ces visions pour lancer immédiatement
l’assaut final, poussant des cris féroces, agitant les
bras.
“ En avant, en avant, pour Alexandre !
- Pour Alexandre ! ” répétèrent en hurlant Hésiope et
tous ses compagnons.
Et ils furent sur les Indiens. L’ultime offensive s’engagea.
Le centre de l’armée de Poros, céda, définitivement
rompu. Alexandre dirigeait toujours la Pointe, le cœur
animé par une volonté inexpugnable. La bataille durait
depuis des heures maintenant. Des heures de douleur,
de sang, de mort. Dans les cieux, le soleil glissait
lentement vers sa tanière, cerné d’une poignée d’étoiles
qui déjà osaient se manifester pendant le jour, domaine
du roi des astres... Une cour de nuages d’ambre pailleté
de pétales de rose accompagnait cependant le soleil
à sa couche, quant à eux toujours fidèles... La victoire
serait bientôt acquise. Petit à petit, l’armée indienne
était réduite à l’état de simples lambeaux, s’éparpillant
en de misérables groupes menés par des généraux eux-mêmes
en déroute.
Poros frémit. Il était pourtant bien à l’abri sous sa
lourde armure. Mais son bras vengeur commençait à être
en proie aux crampes de la fatigue, et autour de lui,
ses soldats ne faisaient pas preuve de la même combativité.
Ses régiments s’étaient à présent dispersés. C’était
la crainte qui les dirigeait, avec bien plus d’autorité
que leurs chefs. L’un de ces pleutres commandants ordonnaient
que l’on forme une ligne continue. L’autre, une ligne
morcelée. Certains de tenir bon, quelques-uns de prendre
l’ennemi à revers. Il entendait leurs cris désespérés.
“ Restez ici ! Restez !
- Suivez-moi, mais suivez-moi ! Vishnu nous donnera
la victoire !
- Une contre-attaque ! Préparez-vous à une contre-attaque
! ”
Toutes ces vociférations étaient inutiles, Poros le
comprenait désormais. Mais le souverain indien n’était
pas disposé à se laisser anéantir de la sorte. Bandant
ses muscles au plus fort, faisant fi de la douleur,
il se saisit de trois autres javelots, et se remit à
accabler ses ennemis de ses traits mortels. Malheureusement,
ce fut alors qu’Alexandre, comme pour l’achever, lâcha
sur les débris de l’armée indienne l’infanterie légère
des Thraces, pour seconder les Agrianes dans leurs escarmouches.
Semblables à des essaims de mouche sur la chair d’un
cadavre putréfié, ils se glissaient d’un éléphant à
un autre, et au prix certes de pertes non négligeables,
parvenaient à les abattre, ouvrant de larges et immondes
plaies aux endroits stratégiques. Et des gerbes sanglantes
jaillissaient par centaines. Des chars dépourvus d’auriges
continuaient à errer sur les berges, certains chevaux
cherchant même à s’abreuver, impassibles face au déroulement
des combats... Bucéphale aurait aimé pouvoir faire de
même. Mais Alexandre exigeait toujours plus de lui.
A présent, il galopait le long de la rive gauche de
L’Hydaspe, avec une cible bien en vue. Poros avait finalement
choisi la fuite. Le roi indien isolé dans son armure
étincelante avait perdu de sa superbe. Il n’arrivait
plus à tenir debout. Il avait résisté avec toute la
fougue de son honneur blessé, mais pour un ennemi tombant
à terre, il était bien souvent également touché... Les
yeux révulsés, la mâchoire serrée, son armure à demi
abandonnée pour ne pas entraver des mouvements de plus
en plus pénibles, Poros avait cru au succès de son sursaut...
Alexandre gardait les yeux rivés sur le cercle d’éléphants
protégeant le roi indien. Il se sentait empli d’une
allégresse fiévreuse. Vaincre, voilà tout ce qui importait
à présent ! Une dizaine de monstres anthracites l’entouraient
donc afin de protéger son départ. D’autres tentaient
d’échapper à leur sort, emportés dans une course mêlant
folie et destruction... Bucéphale galopait, son puissant
poitrail couvert d’une épaisse sueur, ses sabots pourtant
usés semblant à peine toucher terre, son encolure tendue
dans un effort suprême, son cavalier couché sur lui,
ses cheveux blonds comme une torche traçant un sillon
de lumière... L’étalon ne se souciait absolument pas
du tumulte qui tempêtait tout autour d’eux. Il était
né dans la steppe, libre et heureux, et Alexandre était
le seul à avoir compris qu’il fallait lui laisser cette
liberté pour faire de lui non pas une simple monture,
mais un ami. Bucéphale était une noble créature, et
il allait toujours, majestueux... Le cornac de l’éléphant
de Poros se retourna vivement, les traits figés. Malheur
! Le roi ennemi les rattrapait ! Il attisa encore la
fougue du gigantesque animal. Plus vite ! Il le fallait
! L’indien lança alors un second coup d’œil, éperdu
d’effroi... Mais il sourit cette fois.
Tout à coup, ses yeux d’Alexandre s’écarquillèrent,
plus d’étonnement que de peur. Il voulut infléchir la
courbe de Bucéphale sur la droite, dans une tentative
désespérée. Il voulut crier. Il aurait voulu pouvoir
se punir de sa bêtise, de son orgueil qui l’avaient
entraîné si loin. Il était déjà trop tard... L’étalon
fit un écart, se détournant d’un bond prodigieux. Il
était trop tard pour Bucéphale. La défense d’ivoire
le frappa au flanc, fatale et furieuse. Un éléphant
abandonné à lui-même avait croisé leur chemin. La bête
forcenée dressa sa hampe meurtrière vers les cieux,
prêt à assener un soufflet monumental à la monture et
son cavalier, les rejetant vers les portes de l’Hadès...
Mais l’un des deux y échappa.
Avant même qu’Alexandre ne puisse réagir, Bucéphale
coupa sa trajectoire, et la trompe du monstre ne rencontra
que le vide... L’éléphant paraissait les avoir déjà
oublier, poursuivrant opiniâtrement son échappée démente
vers la forêt toute proche. De l’autre côté, Bucéphale
ne l’atteindrait pas, ne parviendrait pas même au fleuve.
L’étalon ne soutenait plus le galop, ni le trot, changea
encore d’allure. Il était au pas, ses naseaux frémissants...
Alexandre sentait sous ses cuisses les flancs puissants
de Bucéphale se soulever selon son souffle, maintenant
de plus en plus désuni. Un sang poisseux s’étendait
sur sa robe alezane, souillure vermillon gouttant sur
le sol boueux. Le roi savait ce que signifiait ce genre
de blessure, pour un homme. Mais il n’existait pas de
différences. L’étalon avait toujours été le plus fidèle
des soldats... Bucéphale inclinait le museau, hennissant
faiblement. Alexandre avait bondi, un genou à terre.
Il prit le museau de son ami entre ses deux mains, lui
caressant doucement le chanfrein. Les noires et profondes
prunelles de Bucéphale reflétaient tant de choses se
disait le roi... A tout autre, elles seraient parues
indéchiffrable, le simple regard d’un animal blessé.
Alexandre ne voyait que cela. Il ne vit pas un détachement
d’hétaires arriver à ses côtés, envoyé par Ptolémée
qui avait assisté à toute la scène de son poste. Il
ne vit pas qu’une autre monture l’attendait, tenue fermement
par la bride par l’un de ses hommes. Alexandre ne vit
pas qu’il pleurait. Bucéphale se courba entièrement,
puis finalement se coucha, ses pattes chancelantes ne
le supportant plus. Lui, l’étalon si fier, être condamné
de la sorte ! Où donc était la gloire qu’il méritait,
une fin d’existence paisible, retiré dans la paix de
grasses et vertes prairies ? Nulle part, pitoyablement
absente... Enfin, Bucéphale s’abandonna à la souffrance.
Alexandre se releva, son glaive étincelant dans la main.
Tout près de son vieil ami, il tourna lentement la tête,
degré par degré, en direction de Poros, découvrant seulement
tous les cadavres autour de lui, certains amputés, d’autres
à demi dissimulés dans la boue, indiens, perses, et
macédoniens. La fuite avait été arrêtée. Un calme teinté
d’ardeur guerrière recouvrait peu à peu le champ de
bataille qui avait vu s’affronter deux armées ô combien
formidables... Mais pas pour le roi macédonien.
Et Alexandre parla ainsi, citant dans un murmure ému
l’Hector de l’Iliade :
“ Je sais mouvoir, à droite, à gauche, mon endurant
outil de guerre... Je sais danser, au corps à corps,
la danse du cruel Arès...”
Puis il hurla du plus profond de son âme, de cet esprit,
tant de fois trempés dans la forge des incessants combats.
“ Poros ! Es-tu prêt à périr de ma main, lâche ! ”
Aussitôt, Alexandre empoigna la crinière du plus proche
cheval, bondit sur sa croupe, et l’éperonna férocement.
Dans un déluge de hennissements douloureux pour sa nouvelle
monture ainsi malmenée, le roi jaillit à la poursuite
de Poros...
“ Machaira ! Vite ! ” glapit-il envers ses hommes les
plus proches.
L’un d’eux, moins interdit que les autres, eut la présence
d’esprit de lancer son glaive vers le souverain, espérant
qu’il ne s’était pas trop précipité... Alexandre pesta
contre l’hétaire, au lancer trop faible, sans doute
de peur de le blesser. Il fut presque contraint de se
courber complètement avant de rattraper l’arme en plein
galop. Et il poursuivait sa course folle, brisa le cercle
protecteur de Poros, fondit sur son éléphant aux pattes
arrières brisées. Dans un cri de pure haine, il lui
déchira les tendons, les sabots de son cheval glissant
dans la boue, sans pitié pour la douleur infâme qu’il
procurait à la bête, qui s’affaissa alors complètement...
Puis, immobilisant sa monture renâclante en face de
l’éléphant, toisant Poros pourtant placé plus haut que
lui, selon toute vraisemblance évanoui, bardé de fer,
il le désigna de son glaive pointé droit sur lui.
“ A toi le Styx, l’Achéron ou le Cocyte, maintenant
! ” Mais son cornac, trois flèches en dessous du cœur,
n’était pas encore mort... Il se redressa de toute sa
taille, et fut transpercé par la lame du roi macédonien,
avant de retomber aux pied du sien, son crâne heurtant
celui de l’éléphant... C’était vain. Terriblement vain.
Pas de vengeance. Il mit pied à terre sans plus se soucier
de son adversaire. Le défier ne lui apporterait rien,
et l’Indien n’en était plus capable. Sa fureur disparut
aussi vite qu’elle l’avait pris.
De longues heures
solitaires plus tard, tandis que les vainqueurs étaient
affairées à monter le camp sur la rive enfin atteinte
de l’Hydaspe, il n’avait toujours pas rencontré le roi.
Ptolémée, celui par qui la victoire s’était véritablement
dessinée, osa venir retrouver le roi, passant sa tête
dans l’embrasure de sa tente.
“ C’est à cause de Bucéphale ? ” s’enquit-il sans préambule.
Alexandre hocha seulement la tête, invitant d’un geste
son ami à le rejoindre autour de quelques coupes de
vins. Visiblement, il s’était lui-même servi à de nombreuses
reprises, et Ptolémée, lavé et rasé de frais, comprit
dans quelle disposition lamentable le plongeait la mort
de son cheval... Le roi n’avait pas encore quitté son
armure, l’un des deux lions de la cuirasse la gueule
désormais grimaçante à cause des coups reçus, ses jambières
ne tenant plus que par une seule attache, son visage
aux traits acérés aussi blanc que s’il revenait à l’instant
des Enfers, les mains tremblantes. Mais il se décida
tout de même à donner de plus amples explications à
son camarade.
“ Ce n’est pas juste... Je ne veux pas dire... Bucéphale...
La vie des hommes est tout autant... Enfin, se perdit-il
en un geste vague, tu comprends mon raisonnement...
Mais... Je crois que sa mort est un signe. Je... ”
Ses mâchoires s’étaient brutalement crispées, les veines
de son cou avaient enflé, comme si ces prochains mots
représentaient le pire aveu qu’il puisse jamais faire
devant quiconque. Et sa conscience.
“ Je crois que c’est fini, conclut-il après avoir pris
une ample inspiration. J’avais prévu encore tant de
choses... Bucéphale et moi... Je m’étais imaginé que...
Nous pourrions nous en retourner un jour à l’Est, pour
découvrir encore d’autres terres. Tu sais, cette Rome...
Je suis certain que ses paysans ne valent pas les nôtres.
Si mon cousin n’était pas tombé dans une embuscade,
cette cité serait même déjà à nous. Tu te rends compte,
Ptolémée ? interpella-t-il soudain son ami, qui n’avait
osé soufflé mot de peur qu’il ne s’interrompe définitivement.
Nous aurions pu instaurer un royaume unique, aux peuples
frères et égaux, d’un océan à l’autre ! N’était-ce pas
un projet merveilleux ? Et moi, monté sur Bucéphale,
galopant de rive à rive, plus vif qu’Hermès en personne,
le messager des Dieux ?
- Apelle le peintre en ferait un tableau somptueux,
c’est sûr ! décréta laconiquement Ptolémée, ne sachant
quels paroles choisir.
- Somptueux ? Somptueux ? répéta Alexandre, ébaubi.
Somptueux ! ”
Et sa voix se brisa en sanglots aux accents de rires
amers.
“ Mais tu ne vois pas ce que je veux t’expliquer ? demanda-t-il
en se frottant sèchement ses yeux humides, comme son
ami le contemplait hébété, assis en face de lui, mais
donnant l’impression de ne plus le reconnaître. Tout
cela, ces désirs, ces rêves... C’est insensé ! Les délires
d’un jeune fou ! De celui que je ne suis plus aujourd’hui
! Depuis longtemps devrais-je en convenir... Je ne l’ai
pas fait plus tôt.
- Alexandre, je..., bredouilla Ptolémée. Est-ce à dire
que nous allons rentrer ? Retourner en Macédoine ? ”
Malgré son envie de dissimuler sa joie soudaine à la
peine de son souverain, il n’y réussissait que très
mal, laissant perler son excitation.
Son ami leva les yeux au ciel, pour ne rencontrer que
les ténèbres de sa tente...
“ Oui..., acquiesça-t-il. Demain matin, je rencontrerais
le roi Poros, lui rendrait ses terres pourvu qu’il s’engage
à ne jamais nous attaquer et qu’il permette à nos armées
de traverser son domaine en tout temps, de guerre ou
non. Pas d’impôts, pas de tributs supplémentaires. Tout
sera comme avant pour ses sujets. ”
N’osant encore être tout à fait être convaincu des intentions
réelles d’Alexandre, Ptolémée voulut le tenter, une
ultime fois, afin de pouvoir déterminer s’il y avait
des chances pour qu’au matin, on lui annonce des ordres
à l’opposé des dires présents de son ami.
“ Mais... Ses autres conquêtes... Tu n’as pas besoin
de Bucéphale... Tu pourrais très bien rallier les extrêmes
de ton empire monté sur une autre bête, si ce n’était
que ça...
- Ah, tu doutes, je le sens bien ! répliqua son souverain.
Je te le répète, il ne s’agit pas simplement de Bucéphale.
Avec lui, beaucoup d’autres choses sont désormais mortes.
Je ne veux plus que... que Roxane me donne un héritier,
et qu’avec lui, je me tienne un jour sur les colonnes
d’Heraklès...
- Aux portes du grand océan..., murmura Ptolémée.
- C’est exact. Peut-être que mon fils dominera cette
entreprise, et qu’au soir de ma vie, il sera en ce lieu
avec moi. Mais pour cela, il faut que je lui en laisse
les moyens... Je n’ai fait que combattre, et bien peu
aimer. Y ai-je jamais mis autant de ferveur qu’à la
bataille ? Je ne crois pas... ”
Alexandre parut étirer ses membres fourbus, à moins
qu’il ne tremblasse, son camarade n’aurait pu se prononcer.
“ C’est bien plus dur encore ! déclara-t-il en riant
gauchement.
- Je le crois aussi, et le roi était pleinement sérieux.
Ce serait si beau... Et peut-être m’embarquerais-je
au-delà de l’océan, laissant l’empire aux mains de mon
fils avant ma mort ? Cela éviterait bien des problèmes...
- Tu es bien morbide tout à coup ! Pourquoi te perdre
dans l’océan ? Et si loin de chez toi ?
- Mais ce n’est pas ce que j’ai dit ! le morigéna Alexandre
en retrouvant un franc sourire. J’envisage bien de traverser.
Qui sait ? Quelles terres encore vierges se dérobent
à notre vue ? Je pourrais mourir en tentant de bâtir
un nouvel empire ! Ne serait-ce pas véritablement somptueux
? Reconquérir la fougue de sa jeunesse avant de partir...
- Je te laisse à tes songes d’ivrogne, maugréa Ptolémée
en vidant son gobelet d’un trait. Nous nous verrons
demain, et que les dieux t’accordent une nuit propice
au repos. Traverser l’océan..., l’entendit bougonner
Alexandre en franchissant l’entrée de sa tente.
- Traverser l’océan... ” répéta le souverain macédonien,
pour lui seul. Ce serait beau. Ou au moins, que je retourne
à Pella, au bord de la mer... ”
Lorsqu’il mourut, moins de trois ans plus tard, Alexandre
le Grand n’avait finalement accompli aucun de ses rêves.
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