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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 30/08/2001

La bataille du Styx est une nouvelle prenant place alors que l'immense périple d'Alexandre est sur le point de prendre fin. Elle raconte la bataille de l'Hydaspe, plutôt laissée pour compte, bien que très riche en contenu et contenant. J'espère que cela vous plaira, bien que moi-même n'en fusse pas content à 100%, je l'avoue. N'hésitez pas à me faire part de vos avis et critiques, chaleureusement attendus, par mail ou sur le forum consacré à cette section !

PS : si les descriptions physiques des héros sont quasi-absentes, c'est qu'en réalité, cette nouvelle est censée n'être qu'un chapitre d'un autre de mes projets. De fait, ils auront été abondamment dépeints plus tôt dans ce cas. Voilà, cette fois, vous savez tout.

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-> Attention !

Suite

Parmi les combattants qu’il avait jusqu’à présent engagés dans la bataille, on pouvait isoler par leur témérité défiant le sort deux nobles macédoniens, Hégésimaque et Nicanor. Ils en étaient venus à mépriser et sous-estimer tout adversaire, enflammés qu’ils étaient par la fierté qu’ils éprouvaient à avoir été si souvent victorieux des pires combats. Guidant un groupe de jeunes gens des plus hardis, ils avaient atteint une île ardemment tenue par leurs ennemis, présents en force et en nombre. Jaillissant de l’écume tel Poséidon, hurlant de toute leur âme, les nobles soldats portèrent un premier coup à l’ennemi par le saisissement qu’ils avaient fait naître en lui, puis se précipitèrent sur les Indiens. Beaucoup tombèrent. Ils étaient prêts de reprendre l’île, lorsqu’emportés par leur fougue jusqu’ici dévastatrice, enivrés par le parfum unique de la témérité, ils tombèrent sous les coups de leur propre stratagème, accablés de traits par des soldats arrivés eux aussi à la nage. Nicanor mourut le premier, le crâne fêlé par un sabre. Hégésimaque voulut venger son ami, tandis que son meurtrier prenait un malin plaisir à s’acharner sur ce corps que le souffle de la vie avait déserté. Mais il périt à son tour d’une lance lui transperçant la poitrine. Sa dernière vision lui révéla le visage torturé de Nicanor, une joue déchirée s’ouvrant sur sa mâchoire brisée. Un pied anonyme fit brusquement disparaître ce portrait sanglant dans une boue souillée. Hégésimaque s’effondra alors, en pleurs... Ceux qui n’avaient pas trouvé la mort avec eux sur l’îlot disparurent sans tarder sous les flots tumultueux, entraînés inexorablement dans les gouffres des profondeurs du fleuve. Poros avait assisté à toute la scène. Sa confiance s’en trouva aussitôt décuplée. Pour Alexandre, tout avait été plus confus, mais il compris immédiatement ce qui s’était produit quand ses troupes reculèrent...
“ Il faut découvrir une autre solution ! ” s’exclama-t-il avec virulence.
Mais ses mots étaient marqués par le chagrin.
“ J’ai une idée, intervint Ptolémée, revenu auprès du roi. Je crois avoir trouvé un passage exploitable.
- Parle vite, je t’en prie ! le pressa Alexandre.
- En amont, à moins de deux stades de nous. Vois-tu cette île ? ”
Le roi porta son regard à l’endroit désigné. Il distingua alors une tâche de terre plus grande que les autres. De plus, elle était boisée. Il devina immédiatement ce qu’avait imaginé Ptolémée.
“ Tu penses que nous pouvons utiliser cette île pour grouper un certain nombre de nos soldats avant de débarquer ? Uniquement cette île ?
- C’est cela. Seulement celle-ci. Comme elle possède des arbres, nous pourrions nous jouer de nos adversaires quant au nombre des troupes que nous y aurons disposé.
- Cela me paraît l’unique solution. Mais il va falloir faire diversion.
- Je m’en charge ”, conclut Ptolémée.
Il s’en fut alors suivi de tous ses bataillons et se dirigea à l’opposé de l’île choisie, près d’un stade en aval. Faisant mine de vouloir traverser le fleuve, ses cavaliers et lui-même se mirent à pousser des cris perçants à intervalles réguliers, afin d’attirer l’attention des troupes de Poros... Cette mise en scène se poursuivit durant plusieurs jours, tant et si bien que le roi indien fut finalement contraint de porter son armée sur le point que Ptolémée semblait menacer. Pendant ce temps, Alexandre avait rappelé à lui l’essentiel de ses fantassins, tout en maintenant quelques accrochages. Il lui fallait à présent préparer le plus rapidement possible la traversée de sa cohorte d’assaut. Soutenant les efforts de Ptolémée, le roi ordonna que sa tente fusse dresser en retrait de la berge, éloignée de l’île tout autant que de son ami. Ensuite, ses pages déployèrent tout le faste de la magnificence royale, usant des étoffes perses avec abondance, dans le but de détourner encore un peu plus l’attention de leurs ennemis. Il fit ensuite venir Attale, officier des pézhétaires, élite des fantassins, et frère d’Amyntas.
“ Attale, tu vas prendre ma place, déclara-t-il sans ambages.
- Comment...
- Tu n’es pas sans me ressembler, surtout vu de loin, s’expliqua le roi. Tu vas donc prendre ma place, après avoir revêtu le costume royal. En te découvrant, nos adversaires croiront qu’il s’agit de moi, commandant sur cette rive, sans me préoccuper de la traversée. Tu saisis ?
- Tout à fait, mon roi, répliqua humblement Attale. ”
Il en fut donc ainsi. Encore une fois, une agitation fébrile gagna les rangs des soldats indiens, qui se cassèrent, se reformant en diverses positions. Ce fut alors que les premières gouttes d’une averse firent leur apparition. Mais elles abandonnèrent leur place presqu’aussitôt à une turbulente tempête. En quelques heures, un véritable déluge frappa de plein fouet les deux camps, égaux devant la fureur des éléments. De boursouflés nuages d’onyx étaient apparus, se mouvant telle une masse de ténèbres désordonnée, océan d’éther démonté aux vagues grondantes des échos du tonnerre. Celui-ci ne faisait qu’ajouter au tumulte ambiant, entre les trompettes, les tambours indiens, et les éléphants... Les rafales d’un vent imprégné de pluie redoublait régulièrement de violence, et cette eau déversée sans limite par les sombres cieux ajoutait encore à la fureur du fleuve. Alexandre ne tenait pas compte de la pluie. Tout homme le croisant retrouvait immédiatement courage face à un tel mépris des difficultés. Ils ne pouvaient faillir dans leur entreprise, guidés par un tel roi. Mais cela, ils le savaient depuis longtemps...
Malheureusement, aussi fortes que fussent leur certitudes, la première tentative d’Alexandre échoua lamentablement. Tandis que suivi de ses soldats, ils s’étaient tous préparés à faire usage de leurs radeaux, une nuée de grêle survint. Sa sauvagerie dépassa leur résistance, martelés de coups qu’ils étaient par ces pierres de glace, comme une meute de chiens errants chassés par de cruels enfants. Leurs armures, légères mais dépourvues de cuirasses, ne parvenaient pas à les protéger suffisamment, aussi plusieurs braves guerriers furent irrémédiablement touchés aux yeux. Courbant l’échine, Alexandre mena Bucéphale hors de l’onde impétueuse de l’Hydaspe, puis courut se mettre à l’abri, de même que les soldats le talonnant... Hésiope sauta à l’intérieur de sa tente, tout en armes. Il lui semblait que jamais le ciel ne cesserait son pilonnage aveugle.
“ Je me demande si...”
Le jeune homme secoua négativement sa tête casquée. Non, certainement pas. Il venait de penser que leurs ennemis les avaient peut-être repérés, par la faute de leur vacarme désordonné. Mais il jugeait cela bien peu probable. Il y avait déjà tant de bruit !
“ Ah, on dirait que cette sacrée pluie s’arrête enfin...”
Prudemment, il jeta un coup d’œil dehors. Il avait raison. Même la grêle ne tombait plus. Cependant, les nuages qui les surplombaient étaient toujours aussi épais. Sur sa droite, Hésiope pouvait apercevoir la tente de son roi...
“ J’ai échoué ! s’écriait Alexandre, jetant son casque dans la boue et éclaboussant la riche étoffe se dressant devant lui.
- Ce n’est pas si grave ! ” tentait de l’apaiser Léonnatos.
Le géant à la crinière blonde s’était fait discret depuis qu’ils étaient parvenus près du fleuve. Il fallait dire que l’eau ne lui plaisait guère, et que la côtoyer en si grandes quantités ne convenait nullement à son caractère...
“ Non, ce n’est pas si grave, répéta le roi, plus calme. Poros ne s’est aperçu de rien. Nous allons recommencer.
- La nuit approche. Et l’obscurité est déjà presque totale. En fait, je viens te trouver pour te faire part du sentiment d’une bonne part d’entre nous. Comme nous ne connaissons pas ce fleuve, il vaudrait peut-être mieux attendre d’y voir plus distinctement.”
Alexandre balaya cette proposition d’un revers de main.
“ Bien au contraire Léonnatos ! Nous serions stupides de ne pas profiter de la nuit ! Elle nous préservera de nos ennemis, nous passerons telles des ombres ! ”
Léonnatos n’était pas convaincu.
“ Nous ne sommes pas dans les contes, Alexandre, aucune divinité ne t’apportera son secours. Tout le monde n’a pas ton... ton courage, et tu pourrais payer cher les erreurs que suscitera la peur parmi tes soldats !
- Je dois reconnaître la justesse de tes arguments, mon ami. Tes mots sont rudes, mais sages. Toutefois, il faut tenter cette approche. ”
Léonnatos soupira. Le roi posa une main ferme sur son épaule.
“ Écoute, lui dit-il, parlant du ton d’un maître pour son élève. D’un maître patient et aimant. Ne comprends-tu pas pourquoi je m’obstine, pour reprendre ce que tu as l’air de penser à mon égard ? Franchir le fleuve de nuit sera périlleux, mais attendre encore serait désastreux pour le moral des troupes. Il y a maintenant cinq jours que nous sommes près de l’Hydaspe, qui n’est lui-même qu’un affluent de l’Indus. Je ne veux pas que mes hommes croient le passage impossible. D’un affluent qui plus est ! ”
Léonnatos avait saisi ce le sens des paroles de son roi, particulièrement lorsqu’il avait prononcé affluent comme s’il agissait du mot déshonneur. C’était traverser ou rebrousser chemin... Plus tard, alors que la lune rayonnait en lieu et place du soleil, Alexandre quitta sa tente. Il portait un simple casque de cavalier, mais sa cuirasse de bronze athénienne portait deux lions gueule ouverte se faisant face, debout sur leurs pattes antérieures. Ses jambières étaient par contre déjà tachées de boue. Sous la lueur de la nuit, il était pareil à un guerrier d’argent indestructible, presqu’irréel... Bucéphale l’attendait placidement. Héphestion aussi.
“ Tu as bien transmis mes derniers ordres à Ptolémée ? s’enquit le roi.
- Oui. Le pauvre commence à se lasser d’amuser nos adversaires. Ils vont finir par le croire incapable à force de le voir s’agiter sans jamais se lancer vraiment dans la traversée ! ”
Les dents d’Alexandre se découvrirent dans un sourire féroce.
“ Ils auront bientôt la preuve que rien ne peut retenir les Macédoniens. ”
Héphestion semblait inquiet, son visage empreint d’un trouble mièvre.
“ Qu’y a-t-il ? fit le roi.
- Bucéphale... Tu disais que tu ne le monterais plus pour combattre après Gaugamèle...
- Je sais, Héphestion, je sais... J’aurais aimé le laisser au repos, mais je compte sur sa puissance pour percer les lignes ennemies. Il n’a pas d’égal. Et puis... Si ça continue comme ça, il ne sera plus bon à rien, à se repaître de gâteaux au miel !
- C’est bien vrai. ”
Une chape de plomb s’était déposée sur le campement. Les lanternes célestes, ultimes îlots de lumière, avaient été happées par des vagues de nuit aux reflets d’ambre. Impossible de discerner qui ou quoi que ce soit à plus de trois pas, dans le camp composé de milliers de tentes, comme tentant de rivaliser en nombre avec les étoiles... On ne pouvait se fier qu’au son. Mais avec le tumulte ambiant régnant dans les moindres recoins des berges du fleuve, sur plusieurs stades à la ronde, s’en était presqu’impossible. Hésiope s’arma de sa sarisse, ajusta son bouclier bombé à son bras gauche, et s’approcha de la rive. Ils étaient déjà peut-être plusieurs centaines à s’avancer dans cette même direction. Le jeune ne distinguait de que pâles silhouettes aux contours imprécis. De vrais fantômes murmurant inlassablement une rengaine indistincte. Elle ne l’était pas pour Hésiope, car il s’agissait d’un chant que les soldats se prenaient à psalmodier avant d’aller au combat, depuis de longues années déjà. Simplement, ils devaient en ce jour se contenter de le chanter à voix basse pour ne pas risquer de se faire repérer par les indiens. Cette restriction donnait à la mélodie un caractère lancinant, propageant un étrange état d’esprit. Hésiope croisa alors une ombre plus consistante que les autres, à deux pas de lui. Il crut reconnaître Alexandre, mais il n’en était pas sûr.
Le roi exerça une légère pression sur les flancs puissants de Bucéphale. L’étalon posa un premier sabot sur le radeau chétif se présentant à lui.
“ Ecoutez-moi. Répartissez-vous sur les embarcations. Et surtout, soyez serein ! Faites attention à ne pas perdre votre équipement une fois à la lutte avec le courant. C’est moi qui traverserait le premier. Lorsque, tous ensemble, nous aurons gagné l’autre rive, vous formerez les rangs. ”
Léonnatos, ainsi que Cratère, rejoignirent Alexandre. Les flots rugissaient avec la vigueur de dizaines de cascades aux chutes vertigineuses, se brisant en une myriade de flocons d’écume sur les plus proches rochers. Leurs pointes effilées se dressaient plus tranchantes que des lames à peine sorties de forge. Mais Hésiope et les autres étaient uniquement préoccupés par leur embarquement. Déjà, le jeune homme sentit le contact glacé de cette eau venue des montagnes aux neiges éternelles qui barraient l’horizon au loin au nord... Son esprit était bien loin de ces cimes blanches.
“ Allez, fidèles soldats, il n’y aura pas de grêle pour nous arrêter maintenant ! ”
Et au cœur d’ombre de cette nuit aux étoiles voilées, l’armée d’Alexandre se lança en silence à l’assaut de l’Hydaspe au cours insensé, le roi en tête... De temps à autre, un feulement fugace se résonnait dans l’azur terni.

L’indien conduisant l’éléphant de Poros gratta avec application son crâne ridé et grisâtre. Celui-ci manifesta son plaisir en remuant faiblement sa trompe. Ses oreilles plus larges que des feuilles de palmier claquèrent à plusieurs reprises, chassant des mouches bourdonnantes. Le roi, assis au-dessus de lui, s’étira en bayant sans grâce, comme fourbu de n’avoir pas combattu. Peut-être n’en aurait-il pas même l’occasion. Ce fanfaron souverain surgi de l’autre bout de l’Asie s’était plutôt fourvoyé en voulant le défier, lui, Poros. Il était familier de l’orage qui les avaient surpris la veille. Le roi indien savait que ses effets conjugués aux tourments engendrés par le fleuve empêcherait toute tentative de traversée... Et il connaissait déjà les résultats des précédents essais d’Alexandre. Il suffisait d’employer quelques troupes disséminées le long de l’Hydaspe. Son adversaire n’osait même plus agir de la sorte d’ailleurs, comme le prouvait les efforts inutiles de l’un des officiers du Macédonien, tentant assez pitoyablement de mettre au point le passage des soldats. Poros décida de s’assoupir un moment. Il n’y avait vraiment rien à craindre pour l’instant...
“ Mon roi, mon roi ! ” hurla l’un de ses cavaliers revenant à grand galop du rivage en amont. On transmis alors aussi vite que possible son message au souverain : Alexandre avait débarqué à l’aube et était lancé droit vers eux.
Le souverain indien goûta la nouvelle de la réussite d’Alexandre avec une aigreur certaine. Mais pour autant, il ne s’en alarma pas. Il préférait se laisser aller à son espoir, et immédiatement, il lança quatre mille cavaliers et plus de cent quadriges. A la tête de ces troupes de chocs se dressait Spitacès, son propre frère. “ Nous allons les prendre de vitesse. Il faut les rejeter dans l’Hydaspe avant qu’ils n’aient le temps d’avancer vers nous ! ”

Aussitôt jaillit hors de l’eau, Alexandre répartit son armée en deux ailes d’égale valeur.
“ Suivez-moi, compagnons ! Regardez, nous avons vaincu le fleuve, et nous vaincrons Poros ! Il ne dépend que de vous de remporter cette nouvelle bataille ! En avant ! ”
Et tous lui emboîtèrent le pas d’un même élan, cherchant à épouser au mieux son allure. Hésiope resserra sa prise sur le manche de sa lance, pointe dressée vers l’avant. Les rangs se formèrent, à chaque instant plus compacts. La phalange était prête à subir la charge des premiers cavaliers indiens.
“ Préparez-vous ! Ils arrivent ! ” hurla Perdiccas.
L’assaut ne dura guère. Les Macédoniens brisèrent net l’offensive des soldats de Poros. Des chevaux s’empalèrent, des cavaliers s’effondrèrent, des chars se renversèrent... Et la phalange arracha une première victoire. Spitacès mourut sans gloire, désarçonné puis cloué dans la boue par des lances avides de mort... Alexandre donna rapidement quelques consignes supplémentaires.
“ Qe l’on monte les catapultes aussi vite que possible ! s’écria-t-il, ajoutant pour le seul Héphestion Elles nous seront certainement très utiles contre les éléphants.”
Mais déjà, le roi était interpellé.
“ Mon roi ! Poros arrive à présent avec toute son armée ! le prévint un hétaire, agitant sa sarisse.
- Alors, allons à sa rencontre ! ”
Ils la virent alors au loin, l’armée indienne, informée du désastre de son assaut initial, accourrant à présent avec la puissance absolue qu’elle était capable de mettre en œuvre. Alexandre plissa les yeux. Il observait à nouveau précisément la magnificence se dégageant de Poros, homme de métal étincelant dans le soleil du matin. Son armure semblait cracher des flammes, tandis que du haut de son éléphant, le roi indien illuminait les rangs de son armée... Les chars de guerre étaient en première ligne, suivis des éléphants et de l’infanterie. La cavalerie occupait les ailes. On entendait les cris des cornacs, et, plus féroces que tous les autres réunis, les hurlements de Poros, encourageant sans répit son éléphant, tandis que tous chargeaient l’armée macédonienne. La terre tremblait, paraissait se tordre de douleur sous d’impies contractions...
Hésiope perçut les vibrations du sol lui remonter jusque dans l’échine, ses os lui paraissant tous aisés à distinguer les uns des autres, au plus profond de sa chair. C’était vraiment terrifiant. Tant qu’il était séparé des éléphants par le fleuve, il ne s’en était guère soucier. Cependant désormais, la situation était toute autre... Il remit en place son casque. Il aurait d’abord affaire aux chars, c’était d’eux qu’il fallait se préoccuper. Ainsi qu’il l’avait remarqué quelques minutes auparavant, chaque quadrige avaient six hommes d’équipage. Deux avec boucliers et deux autres du côté opposé. Les deux derniers étaient les auriges, les conducteurs, mais ces misérables n’étaient pas sans armes. Une fois déjà, alors que le jeune homme s’était certainement montré un peu trop présomptueux, il avait vu, de beaucoup trop près à son goût, l’un des deux auriges lâcher les rênes et se munir d’un javelot. Heureusement pour lui, Hésiope avait été sauvé de la blessure par l’intervention d’un archer à cheval. L’habile tireur avait décoché un trait se fichant dans le poignet nu de l’indien. Son char avait ensuite glissé, et les six soldats étaient morts sous les coups des solides et rudes Agrianes, fidèles alliés d’Alexandre, depuis des années. Des barbares roux et hirsutes, capables des pires atrocités. Pendant qu’il réfléchissait de la sorte, Hésiope et une partie de ses camarades avaient été emmenés plus à l’ouest, s’éloignant d’une rive trop dangereuse. Le sol n’en était pas moins toujours aussi boueux, la faute à la pluie des jours précédents, et chaque pas devenait plus pesant, leurs pieds disparaissant jusqu’aux chevilles. Il ne s’en fallait plus que d’une poignée d’instants...
Alexandre s’entretenait vivement avec Perdiccas.
“ Tu vas prendre la cavalerie avec toi. Je veux que tu attaques leur flanc droit pour immobiliser leur propre cavalerie. Ainsi, la phalange pourra frapper directement leur infanterie. Elle est plus faible que la nôtre, à coup sûr.
- Nous n’avons encore jamais rencontré une seule formation plus forte que la phalange.
- Et il vaudrait mieux que ce ne soit pas aujourd’hui..., poursuivit le roi.
- Quels sont ces mots ? Serais-tu inquiet sur nos chances de victoires ? questionna Perdiccas, étonné.
- Non, ce n’est pas cela... Il caressa l’encolure de Bucéphale. Mais j’ai comme un mauvais pressentiment pour cette journée. - C’est Aristandre qui t’a dit ça ? ”
Alexandre décela une note de mépris pour le devin dans le ton de son ami. “ Non, Perdiccas. C’est ma seule pensée. Et maintenant, rejoint nos cavaliers et tiens-toi prêt. ”
Perdiccas s’en fut d’un trot appuyé. Le roi était face à ses soldats. “ Ne craignez rien, excepté la défaite ! les exhorta-t-il. Nous sommes plus légers qu’eux, plus mobiles. Nous allons les abattre avant qu’ils ne nous aient porté la moindre attaque ! ” Hésiope vit les chars se faire de plus en plus précis devant ses yeux. Leurs chevaux couverts de sueur, les hommes à bord affichant des rictus menaçants, leurs armes au poing. Les Macédoniens chargèrent les premiers. Leurs cavaliers Scythes bondirent, tourbillonnant, entamant leur danse de cercles concentriques, de la même façon qu’ils s’en étaient pris auparavant à Alexandre avant qu’il n’en fusse venu à bout. Mais il était trop tard pour les indiens. Impossible d’imaginer une quelconque parade. Pour avoir voulu se précipiter, leurs quadriges se retrouvaient à présent embourbés, leurs roues disparues sous la boue. Les auriges tombaient tout à tour, lardés de flèches. Alors, les alliés Agrianes se jetèrent sur eux sans pitié, égorgeant les survivants. Au même moment, Perdiccas percuta avec toute la masse de ces cavaliers l’aile droite de l’armée de Poros, machaira brandie fièrement. Une brèche s’ouvrit, béante. Le corps à corps s’engagea aussitôt, furieux, âpre, la cavalerie indienne se battant avec une rage désespérée. Leur courage était égal à celui des macédoniens. Perdiccas plongea une lance dans la poitrine de son adversaire le plus proche, profitant d’un instant d’inattention. Il rappela ses cavaliers éparpillés autour de lui pour repartir encore plus loin en avant.
“ Avec moi ! Avec moi ! rugit-t-il. Tous avec moi ! ”
Ceux qui parvinrent à l’entendre dans le tumulte furibond qui s’agitait en tous lieux convergèrent dans sa direction. Ils portèrent le danger vers un nouveau point, brisant une contre-offensive indienne à peine formée. Hésiope courut droit vers les rangs de l’infanterie adverse. Celle-ci n’était plus protégée par sa cavalerie. La phalange pénétra profondément, d’un seul coup. Cris et hurlements répondirent à cette percée, lorsque le premier rang s’effondra, dans un monstrueux enchevêtrement de membres et d’armes, les deux baignés de sang. Hésiope fut immédiatement plongé dans le combat. Un sabre indien, une arme bien différente des leurs, lui taillada le bras gauche. Grimaçant de douleur, le jeune homme parvint à se saisir de son glaive, et répondit à cette blessure par une frappe en aveugle. Il saignait. Mais il redoubla d’efforts pour ne pas y songer, avant d’éviter une nouvelle blessure qui aurait pu cette fois s’avérer mortelle. Libérant d’un cri la colère brûlant au fond de son cœur, Hésiope enfonça le glaive souillé de sang dans la cuisse d’un guerrier indien voisin... Enfin, il put lever les yeux dans un bref instant d’accalmie. Mais ce fut pour apprendre une arrivée redoutée.
“ Les éléphants, les éléphants ! Ils sont là ! ” criaient les hétaires, chacun relayant la mise en garde.

Poros grogna de dépit. C’était lui, le seul à s’être fourvoyé. Non seulement Alexandre avait traversé brillamment l’Hydaspe, mais il n’avait pas été rejeté dans le fleuve. Sa cavalerie était déjà décimée par sa rivale macédonienne. Tous ses chars avaient été inutiles. Alexandre avait su jouer du lieu de leur affrontement bien mieux que lui-même. Il ne pouvait que se rendre à l’évidence... Toutefois, Poros était loin d’accepter une quelconque reddition. Voulant couper à la racine l’élan irrésistible qui semblait pousser le souverain macédonien vers une victoire éclatante, il répartit ses deux cents éléphants entre ceux de ses amis qui l’entouraient. Ils pouvaient encore compter sur eux et ses nombreux archers. Rien n’était perdu.

Alexandre exigea de Bucéphale un galop supplémentaire. L’un des hétaires était sur le point de mourir par la faute de deux fantassins indiens. Son glaive brandi haut vers les cieux, il se rua sur eux en hurlant. Le premier s’effondra, mortellement frappé. L’hétaire vint à bout du second, déjà touché par la frayeur. Le soldat n’eut pas la joie de remercier son roi. Il était parti, porté plus vite que le vent par un étalon comme insensible aux tourments de la bataille... Exactement de la même manière que les terribles éléphants, aux oreilles depuis longtemps habituées au fracas de la bataille. L’homme sauvé par l’intervention d’Alexandre s’en retourna vers ses camarades, oubliant qu’il avait failli mourir pour reformer aussitôt les seize rangs nécessaires. Déjà la phalange progressait de nouveau, dispersant ses ennemis de ses mâchoires de sarisse aux dents compactes, claquant et claquant encore. Hésiope tenait fermement sa place.
Alors, tous marquèrent un temps d’arrêt. On ne pouvait les en blâmer. Poros en tête, les éléphants étaient là.
“ Attention ! ” crièrent à l’unisson les officiers macédoniens.
Mais il était déjà trop tard pour éviter le choc.
Poros déchaîna ses animaux monstrueux au centre même de la phalange. Ils provoquaient de véritables ravages, détruisant les rangs compacts des fantassins macédoniens. Beaucoup périrent écrasés. D’autres se virent saisirent par une trompe, et impuissants à se défendre, projetés dans les airs pour retomber broyés au milieu de leurs camarades, provoquant une peur panique. Alexandre regardait ces scènes de massacre les traits crispés, la bouche rageuse, les poings serrés les rênes de Bucéphale à en devenir rouge vif. Décidément, ce Poros était plein de ressources ! Quel adversaire ! Une vingtaine de quadriges rescapés du premier assaut ajoutait encore à la confusion générale qui s’était emparée de la phalange. Hésiope frappa de toute ses forces, tout en s’écartant d’un bond pour éviter le char. L’aurige était mort. Son quadrige perdit son assise, roulant sur une roue, avant de venir s’écraser sur un groupe de soldats macédoniens. Hésiope sentit son cœur se serrer à cette vue.
“ Ce n’est pas ta faute ! Leurs flèches et leurs javelots auraient été bien plus cruels ! ” tenta de le réconforter son voisin de derrière, sa sarisse sur l’épaule d’Hésiope, témoin de ce qui venait de se produire.
Hésiope hocha lentement la tête... Trois passagers du char étaient encore vivants, mais ils ne purent le quitter, criblés de traits par des Scythes toujours vigilants. Ils avaient vengé la mort des fantassins. Tout à coup, Hésiope mit un genoux à terre, ravagé d’une douleur soudaine. Maladroitement, cherchant à se dépêcher à tout prix, il parvint à enlever son casque. Vite ! Il se boucha les oreilles, la douleur était si forte ! Un éléphant venait de pousser son cri, à seulement quelques pas du jeune homme. Il s’apprêtait à charger. Ce fut alors qu’il perçut comme atténués les ordres de ses supérieurs.
“ Créez des couloirs ! Créez des couloirs ! Rompez les rangs et formez des couloirs ! s’époumonait Perdiccas, revenu auprès des fantassins.
- Les éléphants s’y engouffreront, poursuivait Héphestion Dépêchez-vous ! ”
Léonnatos était présent lui aussi. Hésiope l’aperçut l’espace d’un instant, avant d’être entraîné hors du passage de l’éléphant par une main inconnue. Il ne fut que spectateur d’une nouvelle mort atroce... Un fantassin macédonien s’était approché avec une grande bravoure des pattes meurtrières de l’éléphant et s’apprêtait à frapper. Il ne put. Une défense acérée le transperça de part en part, et la bête, aiguillonnée par une rage croissante continua son incessante progression en agitant cet infâme trophée... Au sein de l’armée macédonienne, la crainte de mourir se voyait surpasser, par la peur d’un nouveau supplice dans la mort même. Les soldats ne savaient que faire. S’ils commençaient à poursuivre les éléphants, ce n’était que pour mieux reculer par la suite, s’ils demeuraient en place, ils constituaient de parfaites cibles. Hésiope regardait de tous côtés, cherchant désespérément où fuir. Il n’avait pas l’intention d’abandonner, mais il ne souhaitait pas non plus sacrifier sa vie inutilement. Il était préférable de se replier en prévision de la nouvelle tactique choisie par Alexandre...
Le roi macédonien s’employait à maintenir l’unité, ambition ô combien difficile. Ces bêtes immondes montées par les indiens étaient pareilles à de véritables tours, perpétuellement en mouvement, dispensant fer et ivoire. Quand ce n’était pas l’éléphant qui tuait, c’était le guerrier surplombant son cornac qui à l’aide de javelots effilés frappait sans relâche. Comment faire ? Les soldats d’Alexandre, quant à eux, reculaient, reculaient toujours, en vagues désordonnées qui mettaient à chaque fois un peu plus à mal leur cohésion. Après avoir accompli sa tâche, la cavalerie lourde sous les ordres de Perdiccas s’était prestement portée au secours de la phalange, lance abaissée. Mais son intervention n’était en rien plus probante, malheureusement...
Cratère surgit aux côtés d’Alexandre, manquant de recevoir un coup de glaive.
“ Merci pour ce signe de bienvenue ! ” railla-t-il.
Alexandre rit, évacuant la tension du combat. Voilà qui était bien nécessaire, même pour lui.
“ Je t’en prie, excuse-moi, Cratère !
- Je t’excuse, mon ami. Mais quoi qu’il en soit...
- Oui, tu vois ça toi aussi ? soupira le roi.
- Les chevaux ont peur. Et plus grave, les hommes ont peur.
- C’est le seul constat à faire...”
Cratère manifesta sa propre inquiétude.
“ Alors... Que comptes-tu décider Alexandre ? s’enquit-il d’un ton torturé par le doute, ce qui bien évidemment n’échappa pas au roi.
- Ce que je vais faire... C’est bien simple. Je vais gagner ! ”
Et sur ces mots coléreux, il éperonna Bucéphale... Cratère l’entendit hurler dans le vent.
“ J’arracherai la victoire à Lachésis la Parque elle-même !
- Lachésis..., répéta pensivement Cratère. Décidément, ces histoires de dieux...” Mais le combat l’appela à nouveau, dans un mugissement sanguinolent.

Suite

Pour tous ceux qui seraient tenté de me piquer un lieu, une idée, trop tard ! Mon manuscrit est déjà déposé àla société des gens de lettres, organisme de protection des auteurs ! Et j' ai tous les droits pour moi. Alors, si vous voulez prendre le risque d' aller en procès tout en étant certain de perdre... Tant pis pour vous !