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Parmi les combattants
qu’il avait jusqu’à présent engagés dans la bataille,
on pouvait isoler par leur témérité défiant le sort
deux nobles macédoniens, Hégésimaque et Nicanor. Ils
en étaient venus à mépriser et sous-estimer tout adversaire,
enflammés qu’ils étaient par la fierté qu’ils éprouvaient
à avoir été si souvent victorieux des pires combats.
Guidant un groupe de jeunes gens des plus hardis, ils
avaient atteint une île ardemment tenue par leurs ennemis,
présents en force et en nombre. Jaillissant de l’écume
tel Poséidon, hurlant de toute leur âme, les nobles
soldats portèrent un premier coup à l’ennemi par le
saisissement qu’ils avaient fait naître en lui, puis
se précipitèrent sur les Indiens. Beaucoup tombèrent.
Ils étaient prêts de reprendre l’île, lorsqu’emportés
par leur fougue jusqu’ici dévastatrice, enivrés par
le parfum unique de la témérité, ils tombèrent sous
les coups de leur propre stratagème, accablés de traits
par des soldats arrivés eux aussi à la nage. Nicanor
mourut le premier, le crâne fêlé par un sabre. Hégésimaque
voulut venger son ami, tandis que son meurtrier prenait
un malin plaisir à s’acharner sur ce corps que le souffle
de la vie avait déserté. Mais il périt à son tour d’une
lance lui transperçant la poitrine. Sa dernière vision
lui révéla le visage torturé de Nicanor, une joue déchirée
s’ouvrant sur sa mâchoire brisée. Un pied anonyme fit
brusquement disparaître ce portrait sanglant dans une
boue souillée. Hégésimaque s’effondra alors, en pleurs...
Ceux qui n’avaient pas trouvé la mort avec eux sur l’îlot
disparurent sans tarder sous les flots tumultueux, entraînés
inexorablement dans les gouffres des profondeurs du
fleuve. Poros avait assisté à toute la scène. Sa confiance
s’en trouva aussitôt décuplée. Pour Alexandre, tout
avait été plus confus, mais il compris immédiatement
ce qui s’était produit quand ses troupes reculèrent...
“ Il faut découvrir une autre solution ! ” s’exclama-t-il
avec virulence.
Mais ses mots étaient marqués par le chagrin.
“ J’ai une idée, intervint Ptolémée, revenu auprès du
roi. Je crois avoir trouvé un passage exploitable.
- Parle vite, je t’en prie ! le pressa Alexandre.
- En amont, à moins de deux stades de nous. Vois-tu
cette île ? ”
Le roi porta son regard à l’endroit désigné. Il distingua
alors une tâche de terre plus grande que les autres.
De plus, elle était boisée. Il devina immédiatement
ce qu’avait imaginé Ptolémée.
“ Tu penses que nous pouvons utiliser cette île pour
grouper un certain nombre de nos soldats avant de débarquer
? Uniquement cette île ?
- C’est cela. Seulement celle-ci. Comme elle possède
des arbres, nous pourrions nous jouer de nos adversaires
quant au nombre des troupes que nous y aurons disposé.
- Cela me paraît l’unique solution. Mais il va falloir
faire diversion.
- Je m’en charge ”, conclut Ptolémée.
Il s’en fut alors suivi de tous ses bataillons et se
dirigea à l’opposé de l’île choisie, près d’un stade
en aval. Faisant mine de vouloir traverser le fleuve,
ses cavaliers et lui-même se mirent à pousser des cris
perçants à intervalles réguliers, afin d’attirer l’attention
des troupes de Poros... Cette mise en scène se poursuivit
durant plusieurs jours, tant et si bien que le roi indien
fut finalement contraint de porter son armée sur le
point que Ptolémée semblait menacer. Pendant ce temps,
Alexandre avait rappelé à lui l’essentiel de ses fantassins,
tout en maintenant quelques accrochages. Il lui fallait
à présent préparer le plus rapidement possible la traversée
de sa cohorte d’assaut. Soutenant les efforts de Ptolémée,
le roi ordonna que sa tente fusse dresser en retrait
de la berge, éloignée de l’île tout autant que de son
ami. Ensuite, ses pages déployèrent tout le faste de
la magnificence royale, usant des étoffes perses avec
abondance, dans le but de détourner encore un peu plus
l’attention de leurs ennemis. Il fit ensuite venir Attale,
officier des pézhétaires, élite des fantassins, et frère
d’Amyntas.
“ Attale, tu vas prendre ma place, déclara-t-il sans
ambages.
- Comment...
- Tu n’es pas sans me ressembler, surtout vu de loin,
s’expliqua le roi. Tu vas donc prendre ma place, après
avoir revêtu le costume royal. En te découvrant, nos
adversaires croiront qu’il s’agit de moi, commandant
sur cette rive, sans me préoccuper de la traversée.
Tu saisis ?
- Tout à fait, mon roi, répliqua humblement Attale.
”
Il en fut donc ainsi. Encore une fois, une agitation
fébrile gagna les rangs des soldats indiens, qui se
cassèrent, se reformant en diverses positions. Ce fut
alors que les premières gouttes d’une averse firent
leur apparition. Mais elles abandonnèrent leur place
presqu’aussitôt à une turbulente tempête. En quelques
heures, un véritable déluge frappa de plein fouet les
deux camps, égaux devant la fureur des éléments. De
boursouflés nuages d’onyx étaient apparus, se mouvant
telle une masse de ténèbres désordonnée, océan d’éther
démonté aux vagues grondantes des échos du tonnerre.
Celui-ci ne faisait qu’ajouter au tumulte ambiant, entre
les trompettes, les tambours indiens, et les éléphants...
Les rafales d’un vent imprégné de pluie redoublait régulièrement
de violence, et cette eau déversée sans limite par les
sombres cieux ajoutait encore à la fureur du fleuve.
Alexandre ne tenait pas compte de la pluie. Tout homme
le croisant retrouvait immédiatement courage face à
un tel mépris des difficultés. Ils ne pouvaient faillir
dans leur entreprise, guidés par un tel roi. Mais cela,
ils le savaient depuis longtemps...
Malheureusement, aussi fortes que fussent leur certitudes,
la première tentative d’Alexandre échoua lamentablement.
Tandis que suivi de ses soldats, ils s’étaient tous
préparés à faire usage de leurs radeaux, une nuée de
grêle survint. Sa sauvagerie dépassa leur résistance,
martelés de coups qu’ils étaient par ces pierres de
glace, comme une meute de chiens errants chassés par
de cruels enfants. Leurs armures, légères mais dépourvues
de cuirasses, ne parvenaient pas à les protéger suffisamment,
aussi plusieurs braves guerriers furent irrémédiablement
touchés aux yeux. Courbant l’échine, Alexandre mena
Bucéphale hors de l’onde impétueuse de l’Hydaspe, puis
courut se mettre à l’abri, de même que les soldats le
talonnant... Hésiope sauta à l’intérieur de sa tente,
tout en armes. Il lui semblait que jamais le ciel ne
cesserait son pilonnage aveugle.
“ Je me demande si...”
Le jeune homme secoua négativement sa tête casquée.
Non, certainement pas. Il venait de penser que leurs
ennemis les avaient peut-être repérés, par la faute
de leur vacarme désordonné. Mais il jugeait cela bien
peu probable. Il y avait déjà tant de bruit !
“ Ah, on dirait que cette sacrée pluie s’arrête enfin...”
Prudemment, il jeta un coup d’œil dehors. Il avait raison.
Même la grêle ne tombait plus. Cependant, les nuages
qui les surplombaient étaient toujours aussi épais.
Sur sa droite, Hésiope pouvait apercevoir la tente de
son roi...
“ J’ai échoué ! s’écriait Alexandre, jetant son casque
dans la boue et éclaboussant la riche étoffe se dressant
devant lui.
- Ce n’est pas si grave ! ” tentait de l’apaiser Léonnatos.
Le géant à la crinière blonde s’était fait discret depuis
qu’ils étaient parvenus près du fleuve. Il fallait dire
que l’eau ne lui plaisait guère, et que la côtoyer en
si grandes quantités ne convenait nullement à son caractère...
“ Non, ce n’est pas si grave, répéta le roi, plus calme.
Poros ne s’est aperçu de rien. Nous allons recommencer.
- La nuit approche. Et l’obscurité est déjà presque
totale. En fait, je viens te trouver pour te faire part
du sentiment d’une bonne part d’entre nous. Comme nous
ne connaissons pas ce fleuve, il vaudrait peut-être
mieux attendre d’y voir plus distinctement.”
Alexandre balaya cette proposition d’un revers de main.
“ Bien au contraire Léonnatos ! Nous serions stupides
de ne pas profiter de la nuit ! Elle nous préservera
de nos ennemis, nous passerons telles des ombres ! ”
Léonnatos n’était pas convaincu.
“ Nous ne sommes pas dans les contes, Alexandre, aucune
divinité ne t’apportera son secours. Tout le monde n’a
pas ton... ton courage, et tu pourrais payer cher les
erreurs que suscitera la peur parmi tes soldats !
- Je dois reconnaître la justesse de tes arguments,
mon ami. Tes mots sont rudes, mais sages. Toutefois,
il faut tenter cette approche. ”
Léonnatos soupira. Le roi posa une main ferme sur son
épaule.
“ Écoute, lui dit-il, parlant du ton d’un maître pour
son élève. D’un maître patient et aimant. Ne comprends-tu
pas pourquoi je m’obstine, pour reprendre ce que tu
as l’air de penser à mon égard ? Franchir le fleuve
de nuit sera périlleux, mais attendre encore serait
désastreux pour le moral des troupes. Il y a maintenant
cinq jours que nous sommes près de l’Hydaspe, qui n’est
lui-même qu’un affluent de l’Indus. Je ne veux pas que
mes hommes croient le passage impossible. D’un affluent
qui plus est ! ”
Léonnatos avait saisi ce le sens des paroles de son
roi, particulièrement lorsqu’il avait prononcé affluent
comme s’il agissait du mot déshonneur. C’était traverser
ou rebrousser chemin... Plus tard, alors que la lune
rayonnait en lieu et place du soleil, Alexandre quitta
sa tente. Il portait un simple casque de cavalier, mais
sa cuirasse de bronze athénienne portait deux lions
gueule ouverte se faisant face, debout sur leurs pattes
antérieures. Ses jambières étaient par contre
déjà tachées de boue. Sous la lueur de la nuit, il était
pareil à un guerrier d’argent indestructible, presqu’irréel...
Bucéphale l’attendait placidement. Héphestion aussi.
“ Tu as bien transmis mes derniers ordres à Ptolémée
? s’enquit le roi.
- Oui. Le pauvre commence à se lasser d’amuser nos adversaires.
Ils vont finir par le croire incapable à force de le
voir s’agiter sans jamais se lancer vraiment dans la
traversée ! ”
Les dents d’Alexandre se découvrirent dans un sourire
féroce.
“ Ils auront bientôt la preuve que rien ne peut retenir
les Macédoniens. ”
Héphestion semblait inquiet, son visage empreint d’un
trouble mièvre.
“ Qu’y a-t-il ? fit le roi.
- Bucéphale... Tu disais que tu ne le monterais plus
pour combattre après Gaugamèle...
- Je sais, Héphestion, je sais... J’aurais aimé le laisser
au repos, mais je compte sur sa puissance pour percer
les lignes ennemies. Il n’a pas d’égal. Et puis... Si
ça continue comme ça, il ne sera plus bon à rien, à
se repaître de gâteaux au miel !
- C’est bien vrai. ”
Une chape de plomb s’était déposée sur le campement.
Les lanternes célestes, ultimes îlots de lumière, avaient
été happées par des vagues de nuit aux reflets d’ambre.
Impossible de discerner qui ou quoi que ce soit à plus
de trois pas, dans le camp composé de milliers de tentes,
comme tentant de rivaliser en nombre avec les étoiles...
On ne pouvait se fier qu’au son. Mais avec le tumulte
ambiant régnant dans les moindres recoins des berges
du fleuve, sur plusieurs stades à la ronde, s’en était
presqu’impossible. Hésiope s’arma de sa sarisse, ajusta
son bouclier bombé à son bras gauche, et s’approcha
de la rive. Ils étaient déjà peut-être plusieurs centaines
à s’avancer dans cette même direction. Le jeune ne distinguait
de que pâles silhouettes aux contours imprécis. De vrais
fantômes murmurant inlassablement une rengaine indistincte.
Elle ne l’était pas pour Hésiope, car il s’agissait
d’un chant que les soldats se prenaient à psalmodier
avant d’aller au combat, depuis de longues années déjà.
Simplement, ils devaient en ce jour se contenter de
le chanter à voix basse pour ne pas risquer de se faire
repérer par les indiens. Cette restriction donnait à
la mélodie un caractère lancinant, propageant un étrange
état d’esprit. Hésiope croisa alors une ombre plus consistante
que les autres, à deux pas de lui. Il crut reconnaître
Alexandre, mais il n’en était pas sûr.
Le roi exerça une légère pression sur les flancs puissants
de Bucéphale. L’étalon posa un premier sabot sur le
radeau chétif se présentant à lui.
“ Ecoutez-moi. Répartissez-vous sur les embarcations.
Et surtout, soyez serein ! Faites attention à ne pas
perdre votre équipement une fois à la lutte avec le
courant. C’est moi qui traverserait le premier. Lorsque,
tous ensemble, nous aurons gagné l’autre rive, vous
formerez les rangs. ”
Léonnatos, ainsi que Cratère, rejoignirent Alexandre.
Les flots rugissaient avec la vigueur de dizaines de
cascades aux chutes vertigineuses, se brisant en une
myriade de flocons d’écume sur les plus proches rochers.
Leurs pointes effilées se dressaient plus tranchantes
que des lames à peine sorties de forge. Mais Hésiope
et les autres étaient uniquement préoccupés par leur
embarquement. Déjà, le jeune homme sentit le contact
glacé de cette eau venue des montagnes aux neiges éternelles
qui barraient l’horizon au loin au nord... Son esprit
était bien loin de ces cimes blanches.
“ Allez, fidèles soldats, il n’y aura pas de grêle pour
nous arrêter maintenant ! ”
Et au cœur d’ombre de cette nuit aux étoiles voilées,
l’armée d’Alexandre se lança en silence à l’assaut de
l’Hydaspe au cours insensé, le roi en tête... De temps
à autre, un feulement fugace se résonnait dans l’azur
terni.
L’indien conduisant
l’éléphant de Poros gratta avec application son crâne
ridé et grisâtre. Celui-ci manifesta son plaisir en
remuant faiblement sa trompe. Ses oreilles plus larges
que des feuilles de palmier claquèrent à plusieurs reprises,
chassant des mouches bourdonnantes. Le roi, assis au-dessus
de lui, s’étira en bayant sans grâce, comme fourbu de
n’avoir pas combattu. Peut-être n’en aurait-il pas même
l’occasion. Ce fanfaron souverain surgi de l’autre bout
de l’Asie s’était plutôt fourvoyé en voulant le défier,
lui, Poros. Il était familier de l’orage qui les avaient
surpris la veille. Le roi indien savait que ses effets
conjugués aux tourments engendrés par le fleuve empêcherait
toute tentative de traversée... Et il connaissait déjà
les résultats des précédents essais d’Alexandre. Il
suffisait d’employer quelques troupes disséminées le
long de l’Hydaspe. Son adversaire n’osait même plus
agir de la sorte d’ailleurs, comme le prouvait les efforts
inutiles de l’un des officiers du Macédonien, tentant
assez pitoyablement de mettre au point le passage des
soldats. Poros décida de s’assoupir un moment. Il n’y
avait vraiment rien à craindre pour l’instant...
“ Mon roi, mon roi ! ” hurla l’un de ses cavaliers revenant
à grand galop du rivage en amont. On transmis alors
aussi vite que possible son message au souverain : Alexandre
avait débarqué à l’aube et était lancé droit vers eux.
Le souverain indien goûta la nouvelle de la réussite
d’Alexandre avec une aigreur certaine. Mais pour autant,
il ne s’en alarma pas. Il préférait se laisser aller
à son espoir, et immédiatement, il lança quatre mille
cavaliers et plus de cent quadriges. A la tête de ces
troupes de chocs se dressait Spitacès, son propre frère.
“ Nous allons les prendre de vitesse. Il faut les rejeter
dans l’Hydaspe avant qu’ils n’aient le temps d’avancer
vers nous ! ”
Aussitôt jaillit
hors de l’eau, Alexandre répartit son armée en deux
ailes d’égale valeur.
“ Suivez-moi, compagnons ! Regardez, nous avons vaincu
le fleuve, et nous vaincrons Poros ! Il ne dépend que
de vous de remporter cette nouvelle bataille ! En avant
! ”
Et tous lui emboîtèrent le pas d’un même élan, cherchant
à épouser au mieux son allure. Hésiope resserra sa prise
sur le manche de sa lance, pointe dressée vers l’avant.
Les rangs se formèrent, à chaque instant plus compacts.
La phalange était prête à subir la charge des premiers
cavaliers indiens.
“ Préparez-vous ! Ils arrivent ! ” hurla Perdiccas.
L’assaut ne dura guère. Les Macédoniens brisèrent net
l’offensive des soldats de Poros. Des chevaux s’empalèrent,
des cavaliers s’effondrèrent, des chars se renversèrent...
Et la phalange arracha une première victoire. Spitacès
mourut sans gloire, désarçonné puis cloué dans la boue
par des lances avides de mort... Alexandre donna rapidement
quelques consignes supplémentaires.
“ Qe l’on monte les catapultes aussi vite que possible
! s’écria-t-il, ajoutant pour le seul Héphestion Elles
nous seront certainement très utiles contre les éléphants.”
Mais déjà, le roi était interpellé.
“ Mon roi ! Poros arrive à présent avec toute son armée
! le prévint un hétaire, agitant sa sarisse.
- Alors, allons à sa rencontre ! ”
Ils la virent alors au loin, l’armée indienne, informée
du désastre de son assaut initial, accourrant à présent
avec la puissance absolue qu’elle était capable de mettre
en œuvre. Alexandre plissa les yeux. Il observait à
nouveau précisément la magnificence se dégageant de
Poros, homme de métal étincelant dans le soleil du matin.
Son armure semblait cracher des flammes, tandis que
du haut de son éléphant, le roi indien illuminait les
rangs de son armée... Les chars de guerre étaient en
première ligne, suivis des éléphants et de l’infanterie.
La cavalerie occupait les ailes. On entendait les cris
des cornacs, et, plus féroces que tous les autres réunis,
les hurlements de Poros, encourageant sans répit son
éléphant, tandis que tous chargeaient l’armée macédonienne.
La terre tremblait, paraissait se tordre de douleur
sous d’impies contractions...
Hésiope perçut les vibrations du sol lui remonter jusque
dans l’échine, ses os lui paraissant tous aisés à distinguer
les uns des autres, au plus profond de sa chair. C’était
vraiment terrifiant. Tant qu’il était séparé des éléphants
par le fleuve, il ne s’en était guère soucier. Cependant
désormais, la situation était toute autre... Il remit
en place son casque. Il aurait d’abord affaire aux chars,
c’était d’eux qu’il fallait se préoccuper. Ainsi qu’il
l’avait remarqué quelques minutes auparavant, chaque
quadrige avaient six hommes d’équipage. Deux avec boucliers
et deux autres du côté opposé. Les deux derniers étaient
les auriges, les conducteurs, mais ces misérables n’étaient
pas sans armes. Une fois déjà, alors que le jeune homme
s’était certainement montré un peu trop présomptueux,
il avait vu, de beaucoup trop près à son goût, l’un
des deux auriges lâcher les rênes et se munir d’un javelot.
Heureusement pour lui, Hésiope avait été sauvé de la
blessure par l’intervention d’un archer à cheval. L’habile
tireur avait décoché un trait se fichant dans le poignet
nu de l’indien. Son char avait ensuite glissé, et les
six soldats étaient morts sous les coups des solides
et rudes Agrianes, fidèles alliés d’Alexandre, depuis
des années. Des barbares roux et hirsutes, capables
des pires atrocités. Pendant qu’il réfléchissait de
la sorte, Hésiope et une partie de ses camarades avaient
été emmenés plus à l’ouest, s’éloignant d’une rive trop
dangereuse. Le sol n’en était pas moins toujours aussi
boueux, la faute à la pluie des jours précédents, et
chaque pas devenait plus pesant, leurs pieds disparaissant
jusqu’aux chevilles. Il ne s’en fallait plus que d’une
poignée d’instants...
Alexandre s’entretenait vivement avec Perdiccas.
“ Tu vas prendre la cavalerie avec toi. Je veux que
tu attaques leur flanc droit pour immobiliser leur propre
cavalerie. Ainsi, la phalange pourra frapper directement
leur infanterie. Elle est plus faible que la nôtre,
à coup sûr.
- Nous n’avons encore jamais rencontré une seule formation
plus forte que la phalange.
- Et il vaudrait mieux que ce ne soit pas aujourd’hui...,
poursuivit le roi.
- Quels sont ces mots ? Serais-tu inquiet sur nos chances
de victoires ? questionna Perdiccas, étonné.
- Non, ce n’est pas cela... Il caressa l’encolure de
Bucéphale. Mais j’ai comme un mauvais pressentiment
pour cette journée. - C’est Aristandre qui t’a dit ça
? ”
Alexandre décela une note de mépris pour le devin dans
le ton de son ami. “ Non, Perdiccas. C’est ma seule
pensée. Et maintenant, rejoint nos cavaliers et tiens-toi
prêt. ”
Perdiccas s’en fut d’un trot appuyé. Le roi était face
à ses soldats. “ Ne craignez rien, excepté la défaite
! les exhorta-t-il. Nous sommes plus légers qu’eux,
plus mobiles. Nous allons les abattre avant qu’ils ne
nous aient porté la moindre attaque ! ” Hésiope vit
les chars se faire de plus en plus précis devant ses
yeux. Leurs chevaux couverts de sueur, les hommes à
bord affichant des rictus menaçants, leurs armes au
poing. Les Macédoniens chargèrent les premiers. Leurs
cavaliers Scythes bondirent, tourbillonnant, entamant
leur danse de cercles concentriques, de la même façon
qu’ils s’en étaient pris auparavant à Alexandre avant
qu’il n’en fusse venu à bout. Mais il était trop tard
pour les indiens. Impossible d’imaginer une quelconque
parade. Pour avoir voulu se précipiter, leurs quadriges
se retrouvaient à présent embourbés, leurs roues disparues
sous la boue. Les auriges tombaient tout à tour, lardés
de flèches. Alors, les alliés Agrianes se jetèrent sur
eux sans pitié, égorgeant les survivants. Au même moment,
Perdiccas percuta avec toute la masse de ces cavaliers
l’aile droite de l’armée de Poros, machaira brandie
fièrement. Une brèche s’ouvrit, béante. Le corps à corps
s’engagea aussitôt, furieux, âpre, la cavalerie indienne
se battant avec une rage désespérée. Leur courage était
égal à celui des macédoniens. Perdiccas plongea une
lance dans la poitrine de son adversaire le plus proche,
profitant d’un instant d’inattention. Il rappela ses
cavaliers éparpillés autour de lui pour repartir encore
plus loin en avant.
“ Avec moi ! Avec moi ! rugit-t-il. Tous avec moi !
”
Ceux qui parvinrent à l’entendre dans le tumulte furibond
qui s’agitait en tous lieux convergèrent dans sa direction.
Ils portèrent le danger vers un nouveau point, brisant
une contre-offensive indienne à peine formée. Hésiope
courut droit vers les rangs de l’infanterie adverse.
Celle-ci n’était plus protégée par sa cavalerie. La
phalange pénétra profondément, d’un seul coup. Cris
et hurlements répondirent à cette percée, lorsque le
premier rang s’effondra, dans un monstrueux enchevêtrement
de membres et d’armes, les deux baignés de sang. Hésiope
fut immédiatement plongé dans le combat. Un sabre indien,
une arme bien différente des leurs, lui taillada le
bras gauche. Grimaçant de douleur, le jeune homme parvint
à se saisir de son glaive, et répondit à cette blessure
par une frappe en aveugle. Il saignait. Mais il redoubla
d’efforts pour ne pas y songer, avant d’éviter une nouvelle
blessure qui aurait pu cette fois s’avérer mortelle.
Libérant d’un cri la colère brûlant au fond de son cœur,
Hésiope enfonça le glaive souillé de sang dans la cuisse
d’un guerrier indien voisin... Enfin, il put lever les
yeux dans un bref instant d’accalmie. Mais ce fut pour
apprendre une arrivée redoutée.
“ Les éléphants, les éléphants ! Ils sont là ! ” criaient
les hétaires, chacun relayant la mise en garde.
Poros grogna de
dépit. C’était lui, le seul à s’être fourvoyé. Non seulement
Alexandre avait traversé brillamment l’Hydaspe, mais
il n’avait pas été rejeté dans le fleuve. Sa cavalerie
était déjà décimée par sa rivale macédonienne. Tous
ses chars avaient été inutiles. Alexandre avait su jouer
du lieu de leur affrontement bien mieux que lui-même.
Il ne pouvait que se rendre à l’évidence... Toutefois,
Poros était loin d’accepter une quelconque reddition.
Voulant couper à la racine l’élan irrésistible qui semblait
pousser le souverain macédonien vers une victoire éclatante,
il répartit ses deux cents éléphants entre ceux de ses
amis qui l’entouraient. Ils pouvaient encore compter
sur eux et ses nombreux archers. Rien n’était perdu.
Alexandre exigea
de Bucéphale un galop supplémentaire. L’un des hétaires
était sur le point de mourir par la faute de deux fantassins
indiens. Son glaive brandi haut vers les cieux, il se
rua sur eux en hurlant. Le premier s’effondra, mortellement
frappé. L’hétaire vint à bout du second, déjà touché
par la frayeur. Le soldat n’eut pas la joie de remercier
son roi. Il était parti, porté plus vite que le vent
par un étalon comme insensible aux tourments de la bataille...
Exactement de la même manière que les terribles éléphants,
aux oreilles depuis longtemps habituées au fracas de
la bataille. L’homme sauvé par l’intervention d’Alexandre
s’en retourna vers ses camarades, oubliant qu’il avait
failli mourir pour reformer aussitôt les seize rangs
nécessaires. Déjà la phalange progressait de nouveau,
dispersant ses ennemis de ses mâchoires de sarisse aux
dents compactes, claquant et claquant encore. Hésiope
tenait fermement sa place.
Alors, tous marquèrent un temps d’arrêt. On ne pouvait
les en blâmer. Poros en tête, les éléphants étaient
là.
“ Attention ! ” crièrent à l’unisson les officiers macédoniens.
Mais il était déjà trop tard pour éviter le choc.
Poros déchaîna ses animaux monstrueux au centre même
de la phalange. Ils provoquaient de véritables ravages,
détruisant les rangs compacts des fantassins macédoniens.
Beaucoup périrent écrasés. D’autres se virent saisirent
par une trompe, et impuissants à se défendre, projetés
dans les airs pour retomber broyés au milieu de leurs
camarades, provoquant une peur panique. Alexandre regardait
ces scènes de massacre les traits crispés, la bouche
rageuse, les poings serrés les rênes de Bucéphale à
en devenir rouge vif. Décidément, ce Poros était plein
de ressources ! Quel adversaire ! Une vingtaine de quadriges
rescapés du premier assaut ajoutait encore à la confusion
générale qui s’était emparée de la phalange. Hésiope
frappa de toute ses forces, tout en s’écartant d’un
bond pour éviter le char. L’aurige était mort. Son quadrige
perdit son assise, roulant sur une roue, avant de venir
s’écraser sur un groupe de soldats macédoniens. Hésiope
sentit son cœur se serrer à cette vue.
“ Ce n’est pas ta faute ! Leurs flèches et leurs javelots
auraient été bien plus cruels ! ” tenta de le réconforter
son voisin de derrière, sa sarisse sur l’épaule d’Hésiope,
témoin de ce qui venait de se produire.
Hésiope hocha lentement la tête... Trois passagers du
char étaient encore vivants, mais ils ne purent le quitter,
criblés de traits par des Scythes toujours vigilants.
Ils avaient vengé la mort des fantassins. Tout à coup,
Hésiope mit un genoux à terre, ravagé d’une douleur
soudaine. Maladroitement, cherchant à se dépêcher à
tout prix, il parvint à enlever son casque. Vite ! Il
se boucha les oreilles, la douleur était si forte !
Un éléphant venait de pousser son cri, à seulement quelques
pas du jeune homme. Il s’apprêtait à charger. Ce fut
alors qu’il perçut comme atténués les ordres de ses
supérieurs.
“ Créez des couloirs ! Créez des couloirs ! Rompez les
rangs et formez des couloirs ! s’époumonait Perdiccas,
revenu auprès des fantassins.
- Les éléphants s’y engouffreront, poursuivait Héphestion
Dépêchez-vous ! ”
Léonnatos était présent lui aussi. Hésiope l’aperçut
l’espace d’un instant, avant d’être entraîné hors du
passage de l’éléphant par une main inconnue. Il ne fut
que spectateur d’une nouvelle mort atroce... Un fantassin
macédonien s’était approché avec une grande bravoure
des pattes meurtrières de l’éléphant et s’apprêtait
à frapper. Il ne put. Une défense acérée le transperça
de part en part, et la bête, aiguillonnée par une rage
croissante continua son incessante progression en agitant
cet infâme trophée... Au sein de l’armée macédonienne,
la crainte de mourir se voyait surpasser, par la peur
d’un nouveau supplice dans la mort même. Les soldats
ne savaient que faire. S’ils commençaient à poursuivre
les éléphants, ce n’était que pour mieux reculer par
la suite, s’ils demeuraient en place, ils constituaient
de parfaites cibles. Hésiope regardait de tous côtés,
cherchant désespérément où fuir. Il n’avait pas l’intention
d’abandonner, mais il ne souhaitait pas non plus sacrifier
sa vie inutilement. Il était préférable de se replier
en prévision de la nouvelle tactique choisie par Alexandre...
Le roi macédonien s’employait à maintenir l’unité, ambition
ô combien difficile. Ces bêtes immondes montées par
les indiens étaient pareilles à de véritables tours,
perpétuellement en mouvement, dispensant fer et ivoire.
Quand ce n’était pas l’éléphant qui tuait, c’était le
guerrier surplombant son cornac qui à l’aide de javelots
effilés frappait sans relâche. Comment faire ? Les soldats
d’Alexandre, quant à eux, reculaient, reculaient toujours,
en vagues désordonnées qui mettaient à chaque fois un
peu plus à mal leur cohésion. Après avoir accompli sa
tâche, la cavalerie lourde sous les ordres de Perdiccas
s’était prestement portée au secours de la phalange,
lance abaissée. Mais son intervention n’était en rien
plus probante, malheureusement...
Cratère surgit aux côtés d’Alexandre, manquant de recevoir
un coup de glaive.
“ Merci pour ce signe de bienvenue ! ” railla-t-il.
Alexandre rit, évacuant la tension du combat. Voilà
qui était bien nécessaire, même pour lui.
“ Je t’en prie, excuse-moi, Cratère !
- Je t’excuse, mon ami. Mais quoi qu’il en soit...
- Oui, tu vois ça toi aussi ? soupira le roi.
- Les chevaux ont peur. Et plus grave, les hommes ont
peur.
- C’est le seul constat à faire...”
Cratère manifesta sa propre inquiétude.
“ Alors... Que comptes-tu décider Alexandre ? s’enquit-il
d’un ton torturé par le doute, ce qui bien évidemment
n’échappa pas au roi.
- Ce que je vais faire... C’est bien simple. Je vais
gagner ! ”
Et sur ces mots coléreux, il éperonna Bucéphale... Cratère
l’entendit hurler dans le vent.
“ J’arracherai la victoire à Lachésis la Parque elle-même
!
- Lachésis..., répéta pensivement Cratère. Décidément,
ces histoires de dieux...” Mais le combat l’appela à
nouveau, dans un mugissement sanguinolent.
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