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Ptolémée fut le
premier à indiquer son retour, devançant dans son anxiété
les sentinelles postées en attente du moindre signe.
“ Là-bas, regardez droit devant vous ! C’est Cléocharès
! ”
Le messager désigné par Alexandre arrivait en effet.
Bientôt, il pénétra dans les limites du camp, et fut
présenté au roi. Celui-ci patientait devant sa tente,
tout entier vêtu prêt à combattre. Cléocharès parla
alors, une fois qu’Alexandre l’ait salué respectueusement.
“ Mon roi serait-il devenu devin au contact d’Aristandre
? ” commença le messager sur un ton presque badin.
Alexandre laissa échapper un demi sourire. Héphestion,
placé juste derrière le roi, haussa un sourcil, et répliqua
d’une voix croassante.
“ Pourquoi dis-tu cela ? Qu’as-tu donc appris ? ”
Le regard de Cléocharès fut alors entièrement pénétré
par les yeux d’Alexandre. Il sut que son souverain avait
compris, mais parla pour les autres. Il y avait là également
présents Ptolémée et Perdiccas.
“ Je voulais simplement expliquer que le roi Poros a
refusé la proposition d’Alexandre. Il n’y a pas d’accord
possible entre nous. C’est certain.
- Qu’a-t-il répondu exactement ? demanda Héphestion
d’un ton quelque peu revêche.
“ Eh bien... Poros a dit qu’il nous attendrait bien
à l’entrée de son royaume... mais en armes.”
Alexandre rit franchement. Ptolémée marqua sa déférence
pour ce trait inspiré d’un fin sourire. Il quitta les
lieux immédiatement, n’attendant pas la fin de la discussion.
Il ne s’agissait pas de manquer de respect à son roi
d’une quelconque façon, au contraire. Prévoyant, il
désirait mettre ses troupes au courant le plus vite
possible, afin de ne pas perdre de temps, et de conserver
intact l’attention des soldats.
“ Bon, très bien, tu peux te retirer Cléocharès. Je
suis content de toi.” conclut Alexandre.
Une fois le messager parti, le roi parcourut les trois
pas le séparant de l’intérieur de sa tente et s’assit
à l’ombre des draperies. Elles ne parvenaient pas à
le protéger de l’humidité ambiante, toujours plus féroce.
Héphestion entra à son tour, et prit un siège.
“ Ah, je ne parviendrais pas à m’habituer à cette moiteur
! ” s’exclama-t-il. D’un geste, il agita un pan de sa
grossière tunique de lin, totalement détrempé,
pour appuyer sa déclaration.
“ Il le faudrait pourtant, répondit Alexandre d’un ton
empreint de fermeté. Tu te plaignais déjà des cités
de Perse, des déserts de Bactriane, et des steppes des
Scythes... Et nous nous y sommes fait, au temps comme
au reste.
- Mais, cette fois...
- Ce ne sera pas différent ! asséna le souverain. Il
nous reste encore tant de choses à apprendre ! Où que
se pose mon regard, je ne vois que découvertes ! La
connaissance fait et défait la force, souviens-t-en.
Mon père Philippe n’a-t-il pas mis à profit ses années
de captivité à Thèbes pour nous donner la phalange ?
Moi-même, je l’admets ! Nos adversaires ne sont pas
des ennemis. Nous sommes désormais ici encore pour de
longs mois. Au moins.
- Au moins...
- Oui. ”
Le regard acéré du roi macédonien ne trahissait aucune
tension. Uniquement cette volonté implacable qui ne
l’abandonnait jamais. Depuis son plus jeune âge, lorsqu’il
faisait la course dans les jardins ensoleillés de Pela.
A combien de reprises avait chuté Alexandre, emporté
par sa fougue, voulant à tout prix être aussi rapide
que son ami, plus vieux que lui de deux ans ? Et ses
efforts avaient finalement abouti, il avait dépassé
Héphestion, à la régulière. Il n’avait pas transigé
une seule fois avec cette notion. Un instant, le fidèle
compagnon se crut à nouveau parmi les pelouses royales.
Ce n’était qu’une fugace impression... Alexandre aussi
semblait ailleurs, mais il ne se croyait sûrement pas
chez lui, dans son enfance. Héphestion aurait pu le
jurer. Il voyait loin, encore plus loin... Le roi ne
remarqua même pas que son ami avait visiblement beaucoup
maigri durant ces dernières semaines, ce qui était pourtant
aisément décelable à travers sa tunique, ses côtes saillant
tandis qu’il se levait. S’apprêtant à franchir le seuil
de la tente royale, il se retourna.
“ Nous allons donc nous battre sous peu Alexandre ?
- Oui, parfaitement. Dans moins de trois jours, je veux
que nous soyons aux abord du fleuve Hydaspe.
- Nous y serons.
- J’y compte bien. Je n’envisage pas autre chose.”
Héphestion sortit en baissant la tête d’un air vaguement
penaud. Alexandre leva les yeux de la contemplation
d’une carte dans laquelle il était plongé depuis son
entrée. Il suivit son ami jusqu’à ce qu’il soit hors
de vue. Alors seulement, il soupira avec lassitude...
Ptolémée avait demandé à ce que fusse sonné l’appel,
en conséquence aux décisions de leur souverain, et les
trompettes retentirent bien vite. L’armée d’Alexandre
fut bientôt en ordre, fantassins, cavaliers, infanterie
lourdes, auxiliaires, et toutes sortes de gens qui les
accompagnaient également, toujours plus nombreux depuis
sa victoire sur Darius, qu’ils s’agissent d’esclaves,
de femmes, de bétail... Après avoir quitté les déserts
de Bactriane, les plus anciens soldats croyaient bien
pouvoir compter sur un bon repos, à défaut d’un retour
tellement désiré en Macédoine. Ils s’étaient vu en fait
contraints de pousser toujours plus en avant vers l’orient.
Tout comme Héphestion, ils ne se faisaient que très
difficilement à cette humidité qui semblait ronger avec
une avidité incroyable le moindre bout de tissu qu’elle
n’avait pas encore découvert. Rien ne pouvait lui être
hors de portée. Présente à tous les instants, le jour,
la nuit, sous le soleil, au cœur du brouillard qui tombait
parfois sur l’armée sans prévenir, au détour d’une journée
qu’ils s’étaient jusque là imaginés moins pénible que
les autres... Mais les soldats reprirent leur marche
sans qu’un seul murmure de réprobation parvienne aux
oreilles d’Alexandre. Son discours face aux accusation
d’Hermolaüs, le traitre, était encore marqué au fer
rouge dans l’esprit de chacun. Et le roi chevauchait
en tête, au devant de tous, monté sur Bucéphale. Il
en avait été ainsi depuis le tout début du périple qui
l’avait lié à ses soldats, mais à présent, cela lui
paraissait de plus en plus nécessaire, à mesure qu’ils
progressaient tous dans ces contrées jusque là inconnues...
Un jour passa. Héphestion cherchait souvent à entamer
une quelconque conversation avec Alexandre, mais ce
n’était à vrai dire guère concluant. Perdiccas demeurait
en arrière, selon les ordres du roi, et Ptolémée multipliait
les allers et retours entre les différents corps d’armées.
Hésiope l’hétaire tentait de conserver le rythme imposé
par le roi, comme tous ses camarades. Six ans de ces
courses aux étapes toujours plus lointaines. D’autres
vivaient cela depuis une poignée d’années de plus. Désormais,
que leur souverain puisse leur octroyer or, terres,
ou femmes, cela n’avait plus d’importance. Il voulait
uniquement rentrer, plus lassé qu’Atlas portant le monde
sur ses épaules. Pour le moment, Hésiope n’avait pas
de fardeau, et c’était bien un moindre mal. La sueur
courait à flots continus sous sa tunique, ses cheveux
collaient littéralement à ses tempes, et quoiqu’il eut
enlevé son casque conique, la situation ne s’en trouvait
pas changée pour autant. Il commença à discuter avec
son plus proche voisin, un jeune perse récemment incorporé
qui ne les avait rejoint que huit semaines auparavant,
environ. Il se nommait Eterzabès.
“ Les autres ne sont pas vraiment aussi disposés que
toi à m’accepter ! ” lui disait-il dans un grec mal
assuré.
Hésiope lui sourit quelques peu gauchement.
“ Vous êtes plus nombreux que nous maintenant, je ne
vois pas en quoi tu peux te sentir mal à l’aise.
- Quand même. Vous n’êtes pas très amicaux ”, maugréa
l’autre.
Hésiope n’appréciait pas vraiment la façon dont le perse
s’adressait à lui. Un mépris évident était perceptible.
L’hétaire voulut s’éloigner, mais point trop vivement
pour ne pas donner une raison de plus au jeune homme
de répandre ses plaintes. Toutefois, il trébucha sur
une racine proéminente et ne se rétablit que grâce à
sa pique, sarisse en bois de cornouiller. Ayant rompu
le rang, il dût accélérer le pas. Cela lui épargna la
tâche de poursuivre la conversation avec le perse. L’atmosphère
étouffante l’en aurait de toute façon empêché. Le jeune
soldat n’aurait pas pensé qu’il y avait encore de nouvelles
choses à remarquer en ces lieux... C’était pourtant
le cas : arbres de cinquante coudées de haut desquels
pendaient des lianes grosses comme un bras, fleurs poussant
au creux de leur branches, suspendues dans les airs,
étranges animaux se nourrissant de fourmis qu’ils débusquaient
dans leur demeure même... Impossible de s’intéresser
véritablement néanmoins. Enfin, le troisième jour fut
teinté d’aube. L’armée était donc parvenue à s’ouvrir
un chemin à travers la forêt dense et vierge qui les
avait englouti si goulûment. Cheminer à l’ombre d’arbres
géants à la coiffe d’émeraude les protégeait de l’éclat
cuisant du soleil, mais pas de la chaleur, malheureusement.
Pourtant, il faisait tout à coup plus frais, à présent
qu’Alexandre donnait l’ordre de ralentir... Hésiope
s’aperçut lui aussi de ce phénomène, et chercha à en
savoir plus, se dressant sur la pointe des pieds, essayant
de discerner le faible horizon existant au-dessus du
crâne de son voisin. Certains en connaissaient déjà
la raison... Perdiccas galopa et rejoignit le roi en
tête des colonnes.
“ Tu vois ce qui s’étend là, à deux stades d’ici ? lui
dit celui-ci.
- Je présume qu’il s’agit de l’Hydaspe, non ?
- C’est cela même. Avançons encore un peu et les troupes
s’établiront à l’endroit le plus sec.
- Ce sera difficile à trouver ! lança Ptolémée, qui
les avait rejoint entre-temps. La boue nous accompagnait
déjà, et la présence du fleuve ne va pas arranger les
choses. J’ai peur que par endroits, les chevaux se retrouvent
prisonniers jusqu’aux genoux... ”
Alexandre hocha pensivement la tête. Une fine étoffe
de brume les enveloppait depuis que l’armée s’était
remise en mouvement, quelques heures auparavant. Soudain,
elle se déchira, sous les coups de poignards mordorés
de l’astre du jour. Il y eut dans les rangs quelques
chuchotis de contentement, bruissant comme le vent dans
les branches tant les voix mêlées étaient nombreuses.
Mais la vision à laquelle elle laissait place les fit
cesser bien vite... D’un signe, tous s’immobilisèrent.
L’Hydaspe s’étendait droit devant eux. Alexandre lui-même
n’avait pas pensé être confronté à un fleuve d’une ampleur
aussi phénoménale. Bien que ses berges fussent très
éloignées l’une de l’autre, le courant était aussi puissant
que celui d’un torrent de montagne au printemps, après
la fonte des neiges. On aurait dit qu’il lui empruntait
également son lit encaissé, tant ses flots bouillonnants,
bordés d’une écume semblable à la bave sanguinolente
d’une chien enragé, frappaient avec une sauvage violence
ses berges boueuses. En d’innombrables endroits, l’onde
réfrénée par la terre, qu’elle parvenait pourtant à
ronger, laissait apparaître de temps à autre des récifs
acérés. Il était pratiquement impossible de les recenser
entièrement. Malgré cela, la largeur de son lit était
proprement énorme, peut-être quatre stades. Cinq. Sa
profondeur ne lui était de que de peu inférieure. Aucun
gué. On pouvait par contre découvrir de petits îlots,
pathétiques vestiges de jetées de terre détruites par
un cours perpétuellement tempétueux. Une véritable mer...
“ Par Zeus, je ne croyais pas que nous aurions pareil
monstre à traverser. Si seulement il suffisait de payer
un droit de passage, gémit Héphestion.
- Allons, ce serait trop facile ! Alexandre ne voudrait
pas, répondit Ptolémée, son sourire songeur ne le quittant
pas.
- Tu as raison, mon ami. Ou plutôt, vous avez raison.
Franchir cet immense obstacle sera plus dur que d’abattre
les murailles de Suse. ”
Hésiope découvrait maintenant à son tour le fleuve gigantesque.
Il y avait de quoi entamer sa réserve de courage, déjà
amoindrie. Sa pique lui échappa un instant des mains.
Etait-ce donc due à la vision de l’Hydaspe ? Il n’y
avait pas que cela en cause... Alexandre avait un bras
tendu au-delà des rives du fleuve géant. Car tous, du
roi macédonien au dernier de ses soldats, pouvaient
désormais contempler les propres troupes de Poros.
“ Ce moins que rien n’a pas menti ! Il est bien là ”,
dit doucement Ptolémée.
Sur l’autre berge se massait l’armée du souverain indien,
dans la nette intention de mettre un terme définitif
à la progression d’Alexandre. Un inextricable enchevêtrement
de corps luisants, enserrés dans une vaste toile d’épées,
de lances, de sabres, d’arcs et de flèches, hululant
à l’unisson leur chant de guerre strident, aux accents
funestement métalliques. A vue d’œil, il devait y avoir
plus de trente milles fantassins, tous ensemble réunis
pour former une mer de mort aussi terrible que le seul
fleuve. Et ce n’était pas tout, loin de là ! Le roi
Poros avait encore emmené avec lui près de trois cents
chars, des quadriges, disposés avec la foule des soldats.
Cependant, il ne fallait pas chercher en cela la cause
de la stupeur inédite des Macédoniens, non. Celle-ci
trouvait son origine dans la plus formidable des dispositions
prises par le souverain indien : au plus près de la
berge, à quelques pas d’hommes des flots grondants,
se dressait une muraille infranchissable de deux cents
éléphants environ. Deux cents de ces créatures semblables
à des monstres de pierre, barrière barrissante prête
à piétiner le plus petit des ennemis, indifféremment
du plus grand. Encore fallait-il qu’il y en ait un pour
oser s’approcher... Les éléphants en eux-mêmes n’avaient
pas déclenché la surprise, puisqu’ils étaient depuis
assez longtemps connus de l’armée d’Alexandre. Leur
taille ahurissante par contre... Ces bêtes semblaient
avoir été soumises à un régime spécial. Pour le moment,
elles se tenaient donc sur la rive, immobiles, leurs
défenses aiguisées par la main de l’homme et décorées
d’or pur. Des dresseurs les excitaient à dessein, solidement
assis sur des tours crénelés sanglés de chaînes, afin
d’attiser leur hargne. Bien entendu, leurs trompes relevées
en signe de défi poussaient leur cri véhément, pareil
à celui de mille trompettes sonnant ensemble...
“ Incroyable, murmura Perdiccas. C’est stupéfiant. Quelles
drôles de fortifications... ”
Les simples fantassins macédoniens n’en pensaient pas
moins.
“ Il faudrait s’appeler Hercule pour aller les affronter
! disait l’un.
- Ou bien être le fils d’Ammon ! ” rétorquait un autre,
d’un ton faussement respectueux, en allusion à ce qu’un
oracle égyptien avait affirmé à l’égard de leur roi.
Les rires, grêles et maussades, s’élevaient malgré tout
parmi les rangs, seul moyen de se rassurer. Hésiope
rit lui aussi, bien qu’il n’ait nulle envie de se moquer
de son souverain. Mais il fallait bien tenter d’oublier
l’armée du roi Poros.. Toutefois, c’était impossible.
Les farouches barrissements des éléphants résonnaient
dans l’air clair du matin, sans relâche, leur trompe
musculeuses se dressant haut dans le ciel. Hésiope préférait
garder son regard posé sur ses pieds couverts d’une
terre qu’on aurait pu dire faite de glaires putrides,
issues des cadavres de toutes les précédentes victimes
de Poros et son allié le fleuve...
Alexandre flatta d’une main l’encolure de Bucéphale.
Ce n’était pas indispensable, car l’étalon n’avait pas
bronché face à la révélation d’une telle opposition.
Il était semblable à une statue de marbre, noble et
imposante.
“ Que comptes-tu décider maintenant ? s’enquit Ptolémée.
Le maudit semble prêt à nous défier sur le champ !
- C’est mauvais signe à son égard, le renseigna le souverain.
Cela veut dire qu’il est sûr de lui, trop sûr de lui.
Il n’hésite pas à nous montrer dès le début l’ensemble
de son armée, sans doute pour tenter de nous faire fuir
avant tout combat. Mettons cela à profit !
- Et les attendais-tu ici ?
- Je dois avouer que je m’en doutais un peu, d’après
ce que ces mauvaises cartes avaient néanmoins pu m’apprendre.
Si j’étais Poros et que c’était à moi de choisir le
lieu de la bataille, j’aurais agis de même, c’est certain.
- Eh bien, si l’ennemi est aussi rusé que notre roi...,
siffla Perdiccas.
- Il n’avait pas besoin de l’être pour parvenir à cette
conclusion,” corrigea aussitôt Alexandre.
Ptolémée nota l’orgueil de ses mots. Leur ami ne voulait
pas être comparé à ce qui demeurait un barbare, quand
même fût-il sage pour quelqu’un de ces contrées.
“ Nous allons tenter de traverser le fleuve, c’est la
seule solution. Et ici. Il est inutile de chercher un
passage en amont ou en aval. Il paraît tout entier être
ainsi, énorme et indomptable ! ” expliqua Alexandre.
Les soldats Macédoniens furent pris d’une certaine tension
à ces ordres, tandis qu’ils étaient annoncés dans les
différents corps composant l’armée. En effet, ils estimaient
impossible de manier correctement leurs instables radeaux
sur ce qui était pour eux une mer miniature. En comparaison,
la traversée de l’Hellespont pour rallier l’Asie avait
été d’une facilité déconcertante. Et même s’ils surmontaient
ces grands risques, accoster sans danger sur une rive
grouillante d’ennemis les condamnerait sur l’instant
à la mort, que ce soit de la main des indiens et de
leurs éléphants ou parce que ceux-ci les auraient repoussés
dans la folie du fleuve... Alexandre dût intervenir
en personne pour calmer les esprits et rétablir l’unité
dans les rangs. Il parla avec force et conviction. Son
plan était à la fois simple et audacieux : par l’intermédiaire
des petites îles parsemant le cours du fleuve, ils allaient
progresser vers la berge opposée par courtes étapes,
ce qui leur permettrait d’aviser au mieux la situation
à chaque avancée. Avisé, efficace. Tous se rangèrent
derrière lui.
Sur l’autre rive
du fleuve Hydaspe, le roi Poros observait la situation
avec une satisfaction certaine. Alexandre l’avait immédiatement
distingué au milieu de tous, monté sur un éléphant encore
bien plus impressionnant que ses congénères, tout entier
paré d’argent et d’or, rehaussé de velours purpurin.
Le Macédonien en avait entendu beaucoup sur le souverain
qui se dressait face à lui, que ce soit par les Perses
ou les divers roitelets indiens qu’il avait jusque là
rencontrés. Comme eux, il appréciait le lin, adorait
ce qu’il cultivait et plus particulièrement les arbres.
On vantait ses immenses richesses de pierreries, qu’il
s’agisse de perles ou de gemmes, son palais aux colonnes
de pierres précieuses. Comme à l’accoutumée, Alexandre
n’accordait pas un entier crédit à de tels récits, tout
en jugeant qu’ils renfermaient des parcelles de vérité,
comme toute légende... Déjà, un premier groupe de ses
soldats prenait pied sur l’îlot qui leur était le plus
proche. Poros sourit, d’un sourire rendu encore plus
éclatant par son teint de peau prune, et ses épais
cheveux de jais. Mais son visage s’était illuminé d’une
lueur inquiétante, ainsi qu’il en était lorsqu’un chat
a réussi à prendre au piège l’oiseau qu’il convoitait
avidement...
“ Ce petit sot se prend pour le Roi des Rois ! dit-il
sentencieusement. Mais on ne prend pas la place de Darius
si facilement. Je m’en vais le tailler en pièce. Et
s’il ne meurt pas, il rentrera chez lui comme un chien
galeux, la queue entre les jambes.” Déclaration qu’il
accompagna d’un rire tonitruant... Le roi Poros était
un homme se distinguant entre tous par sa taille hors
norme, et par une stature en conséquence exceptionnelle.
Sa puissante musculature ne faisait qu’accentuer son
aspect de colosse.
“ Nous allons les bloquer dans ces petites îles. Ils
ne passeront pas. Aucun d’entre eux ne passera. ” ajouta-t-il,
confortablement installé sur son éléphant de combat.
En dépit des apparences, le roi était prêt à se jeter
dans la bataille à chaque instant. Une cohorte de ses
fantassins s’était déjà ruée à l’encontre d’un groupe
d’assaut macédonien. Les escarmouches éclataient à chacun
des nombreux points de rencontre entre les deux camps.
Alexandre avait en effet ordonné d’ouvrir plusieurs
passages, afin de déborder l’adversaire. Les glaives
et les sabres s’entrechoquaient dans une complainte
de fer forgé, les lances s’unissaient dans une étreinte
décidant du destin des guerriers, les casques se fendaient
après une morsure de métal plus ferme que les autres...
Bientôt, le sang versé se joignit aux flots enténébrés
du fleuve. L’armée d’Alexandre ne parvenait pas à prendre
pied, malgré ses efforts sauvages. On voyait des soldats
des deux camps nager contre le courant, leurs armes
au-dessus de la tête, serrant les dents pour ne pas
se laisser emporter, préférant sacrifier leur vie sur
la terre ferme. Chaque petite île était infestée de
combattants acharnés.
“ Crois-tu que cette tactique nous mènera à quelque
résultat ? demanda soudain Héphestion, s’approchant
d’Alexandre.
- Je l’espère, répondit le roi. Pour le moment, le moindre
affrontement est indécis.
- Que les dieux soient avec nous ! ” pria son ami.
Le visage d’Alexandre n’était plus qu’un masque d’ardeur
aux reflets d’impatience.
“ Les Dieux sont avec le plus fort, dit-il pour lui-même.
Avec le vainqueur. ”
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