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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 30/08/2001

La bataille du Styx est une nouvelle prenant place alors que l'immense périple d'Alexandre est sur le point de prendre fin. Elle raconte la bataille de l'Hydaspe, plutôt laissée pour compte, bien que très riche en contenu et contenant. J'espère que cela vous plaira, bien que moi-même n'en fusse pas content à 100%, je l'avoue. N'hésitez pas à me faire part de vos avis et critiques, chaleureusement attendus, par mail ou sur le forum consacré à cette section !

PS : si les descriptions physiques des héros sont quasi-absentes, c'est qu'en réalité, cette nouvelle est censée n'être qu'un chapitre d'un autre de mes projets. De fait, ils auront été abondamment dépeints plus tôt dans ce cas. Voilà, cette fois, vous savez tout.

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-> Attention !

Suite

Ptolémée fut le premier à indiquer son retour, devançant dans son anxiété les sentinelles postées en attente du moindre signe.
“ Là-bas, regardez droit devant vous ! C’est Cléocharès ! ”
Le messager désigné par Alexandre arrivait en effet. Bientôt, il pénétra dans les limites du camp, et fut présenté au roi. Celui-ci patientait devant sa tente, tout entier vêtu prêt à combattre. Cléocharès parla alors, une fois qu’Alexandre l’ait salué respectueusement.
“ Mon roi serait-il devenu devin au contact d’Aristandre ? ” commença le messager sur un ton presque badin.
Alexandre laissa échapper un demi sourire. Héphestion, placé juste derrière le roi, haussa un sourcil, et répliqua d’une voix croassante.
“ Pourquoi dis-tu cela ? Qu’as-tu donc appris ? ”
Le regard de Cléocharès fut alors entièrement pénétré par les yeux d’Alexandre. Il sut que son souverain avait compris, mais parla pour les autres. Il y avait là également présents Ptolémée et Perdiccas.
“ Je voulais simplement expliquer que le roi Poros a refusé la proposition d’Alexandre. Il n’y a pas d’accord possible entre nous. C’est certain.
- Qu’a-t-il répondu exactement ? demanda Héphestion d’un ton quelque peu revêche.
“ Eh bien... Poros a dit qu’il nous attendrait bien à l’entrée de son royaume... mais en armes.”
Alexandre rit franchement. Ptolémée marqua sa déférence pour ce trait inspiré d’un fin sourire. Il quitta les lieux immédiatement, n’attendant pas la fin de la discussion. Il ne s’agissait pas de manquer de respect à son roi d’une quelconque façon, au contraire. Prévoyant, il désirait mettre ses troupes au courant le plus vite possible, afin de ne pas perdre de temps, et de conserver intact l’attention des soldats.
“ Bon, très bien, tu peux te retirer Cléocharès. Je suis content de toi.” conclut Alexandre.
Une fois le messager parti, le roi parcourut les trois pas le séparant de l’intérieur de sa tente et s’assit à l’ombre des draperies. Elles ne parvenaient pas à le protéger de l’humidité ambiante, toujours plus féroce. Héphestion entra à son tour, et prit un siège.
“ Ah, je ne parviendrais pas à m’habituer à cette moiteur ! ” s’exclama-t-il. D’un geste, il agita un pan de sa grossière tunique de lin, totalement détrempé, pour appuyer sa déclaration.
“ Il le faudrait pourtant, répondit Alexandre d’un ton empreint de fermeté. Tu te plaignais déjà des cités de Perse, des déserts de Bactriane, et des steppes des Scythes... Et nous nous y sommes fait, au temps comme au reste.
- Mais, cette fois...
- Ce ne sera pas différent ! asséna le souverain. Il nous reste encore tant de choses à apprendre ! Où que se pose mon regard, je ne vois que découvertes ! La connaissance fait et défait la force, souviens-t-en. Mon père Philippe n’a-t-il pas mis à profit ses années de captivité à Thèbes pour nous donner la phalange ? Moi-même, je l’admets ! Nos adversaires ne sont pas des ennemis. Nous sommes désormais ici encore pour de longs mois. Au moins.
- Au moins...
- Oui. ”
Le regard acéré du roi macédonien ne trahissait aucune tension. Uniquement cette volonté implacable qui ne l’abandonnait jamais. Depuis son plus jeune âge, lorsqu’il faisait la course dans les jardins ensoleillés de Pela. A combien de reprises avait chuté Alexandre, emporté par sa fougue, voulant à tout prix être aussi rapide que son ami, plus vieux que lui de deux ans ? Et ses efforts avaient finalement abouti, il avait dépassé Héphestion, à la régulière. Il n’avait pas transigé une seule fois avec cette notion. Un instant, le fidèle compagnon se crut à nouveau parmi les pelouses royales.
Ce n’était qu’une fugace impression... Alexandre aussi semblait ailleurs, mais il ne se croyait sûrement pas chez lui, dans son enfance. Héphestion aurait pu le jurer. Il voyait loin, encore plus loin... Le roi ne remarqua même pas que son ami avait visiblement beaucoup maigri durant ces dernières semaines, ce qui était pourtant aisément décelable à travers sa tunique, ses côtes saillant tandis qu’il se levait. S’apprêtant à franchir le seuil de la tente royale, il se retourna.
“ Nous allons donc nous battre sous peu Alexandre ?
- Oui, parfaitement. Dans moins de trois jours, je veux que nous soyons aux abord du fleuve Hydaspe.
- Nous y serons.
- J’y compte bien. Je n’envisage pas autre chose.”
Héphestion sortit en baissant la tête d’un air vaguement penaud. Alexandre leva les yeux de la contemplation d’une carte dans laquelle il était plongé depuis son entrée. Il suivit son ami jusqu’à ce qu’il soit hors de vue. Alors seulement, il soupira avec lassitude... Ptolémée avait demandé à ce que fusse sonné l’appel, en conséquence aux décisions de leur souverain, et les trompettes retentirent bien vite. L’armée d’Alexandre fut bientôt en ordre, fantassins, cavaliers, infanterie lourdes, auxiliaires, et toutes sortes de gens qui les accompagnaient également, toujours plus nombreux depuis sa victoire sur Darius, qu’ils s’agissent d’esclaves, de femmes, de bétail... Après avoir quitté les déserts de Bactriane, les plus anciens soldats croyaient bien pouvoir compter sur un bon repos, à défaut d’un retour tellement désiré en Macédoine. Ils s’étaient vu en fait contraints de pousser toujours plus en avant vers l’orient.
Tout comme Héphestion, ils ne se faisaient que très difficilement à cette humidité qui semblait ronger avec une avidité incroyable le moindre bout de tissu qu’elle n’avait pas encore découvert. Rien ne pouvait lui être hors de portée. Présente à tous les instants, le jour, la nuit, sous le soleil, au cœur du brouillard qui tombait parfois sur l’armée sans prévenir, au détour d’une journée qu’ils s’étaient jusque là imaginés moins pénible que les autres... Mais les soldats reprirent leur marche sans qu’un seul murmure de réprobation parvienne aux oreilles d’Alexandre. Son discours face aux accusation d’Hermolaüs, le traitre, était encore marqué au fer rouge dans l’esprit de chacun. Et le roi chevauchait en tête, au devant de tous, monté sur Bucéphale. Il en avait été ainsi depuis le tout début du périple qui l’avait lié à ses soldats, mais à présent, cela lui paraissait de plus en plus nécessaire, à mesure qu’ils progressaient tous dans ces contrées jusque là inconnues...
Un jour passa. Héphestion cherchait souvent à entamer une quelconque conversation avec Alexandre, mais ce n’était à vrai dire guère concluant. Perdiccas demeurait en arrière, selon les ordres du roi, et Ptolémée multipliait les allers et retours entre les différents corps d’armées. Hésiope l’hétaire tentait de conserver le rythme imposé par le roi, comme tous ses camarades. Six ans de ces courses aux étapes toujours plus lointaines. D’autres vivaient cela depuis une poignée d’années de plus. Désormais, que leur souverain puisse leur octroyer or, terres, ou femmes, cela n’avait plus d’importance. Il voulait uniquement rentrer, plus lassé qu’Atlas portant le monde sur ses épaules. Pour le moment, Hésiope n’avait pas de fardeau, et c’était bien un moindre mal. La sueur courait à flots continus sous sa tunique, ses cheveux collaient littéralement à ses tempes, et quoiqu’il eut enlevé son casque conique, la situation ne s’en trouvait pas changée pour autant. Il commença à discuter avec son plus proche voisin, un jeune perse récemment incorporé qui ne les avait rejoint que huit semaines auparavant, environ. Il se nommait Eterzabès.
“ Les autres ne sont pas vraiment aussi disposés que toi à m’accepter ! ” lui disait-il dans un grec mal assuré.
Hésiope lui sourit quelques peu gauchement.
“ Vous êtes plus nombreux que nous maintenant, je ne vois pas en quoi tu peux te sentir mal à l’aise.
- Quand même. Vous n’êtes pas très amicaux ”, maugréa l’autre.
Hésiope n’appréciait pas vraiment la façon dont le perse s’adressait à lui. Un mépris évident était perceptible. L’hétaire voulut s’éloigner, mais point trop vivement pour ne pas donner une raison de plus au jeune homme de répandre ses plaintes. Toutefois, il trébucha sur une racine proéminente et ne se rétablit que grâce à sa pique, sarisse en bois de cornouiller. Ayant rompu le rang, il dût accélérer le pas. Cela lui épargna la tâche de poursuivre la conversation avec le perse. L’atmosphère étouffante l’en aurait de toute façon empêché. Le jeune soldat n’aurait pas pensé qu’il y avait encore de nouvelles choses à remarquer en ces lieux... C’était pourtant le cas : arbres de cinquante coudées de haut desquels pendaient des lianes grosses comme un bras, fleurs poussant au creux de leur branches, suspendues dans les airs, étranges animaux se nourrissant de fourmis qu’ils débusquaient dans leur demeure même... Impossible de s’intéresser véritablement néanmoins. Enfin, le troisième jour fut teinté d’aube. L’armée était donc parvenue à s’ouvrir un chemin à travers la forêt dense et vierge qui les avait englouti si goulûment. Cheminer à l’ombre d’arbres géants à la coiffe d’émeraude les protégeait de l’éclat cuisant du soleil, mais pas de la chaleur, malheureusement. Pourtant, il faisait tout à coup plus frais, à présent qu’Alexandre donnait l’ordre de ralentir... Hésiope s’aperçut lui aussi de ce phénomène, et chercha à en savoir plus, se dressant sur la pointe des pieds, essayant de discerner le faible horizon existant au-dessus du crâne de son voisin. Certains en connaissaient déjà la raison... Perdiccas galopa et rejoignit le roi en tête des colonnes.
“ Tu vois ce qui s’étend là, à deux stades d’ici ? lui dit celui-ci.
- Je présume qu’il s’agit de l’Hydaspe, non ?
- C’est cela même. Avançons encore un peu et les troupes s’établiront à l’endroit le plus sec.
- Ce sera difficile à trouver ! lança Ptolémée, qui les avait rejoint entre-temps. La boue nous accompagnait déjà, et la présence du fleuve ne va pas arranger les choses. J’ai peur que par endroits, les chevaux se retrouvent prisonniers jusqu’aux genoux... ”
Alexandre hocha pensivement la tête. Une fine étoffe de brume les enveloppait depuis que l’armée s’était remise en mouvement, quelques heures auparavant. Soudain, elle se déchira, sous les coups de poignards mordorés de l’astre du jour. Il y eut dans les rangs quelques chuchotis de contentement, bruissant comme le vent dans les branches tant les voix mêlées étaient nombreuses. Mais la vision à laquelle elle laissait place les fit cesser bien vite... D’un signe, tous s’immobilisèrent. L’Hydaspe s’étendait droit devant eux. Alexandre lui-même n’avait pas pensé être confronté à un fleuve d’une ampleur aussi phénoménale. Bien que ses berges fussent très éloignées l’une de l’autre, le courant était aussi puissant que celui d’un torrent de montagne au printemps, après la fonte des neiges. On aurait dit qu’il lui empruntait également son lit encaissé, tant ses flots bouillonnants, bordés d’une écume semblable à la bave sanguinolente d’une chien enragé, frappaient avec une sauvage violence ses berges boueuses. En d’innombrables endroits, l’onde réfrénée par la terre, qu’elle parvenait pourtant à ronger, laissait apparaître de temps à autre des récifs acérés. Il était pratiquement impossible de les recenser entièrement. Malgré cela, la largeur de son lit était proprement énorme, peut-être quatre stades. Cinq. Sa profondeur ne lui était de que de peu inférieure. Aucun gué. On pouvait par contre découvrir de petits îlots, pathétiques vestiges de jetées de terre détruites par un cours perpétuellement tempétueux. Une véritable mer...
“ Par Zeus, je ne croyais pas que nous aurions pareil monstre à traverser. Si seulement il suffisait de payer un droit de passage, gémit Héphestion.
- Allons, ce serait trop facile ! Alexandre ne voudrait pas, répondit Ptolémée, son sourire songeur ne le quittant pas.
- Tu as raison, mon ami. Ou plutôt, vous avez raison. Franchir cet immense obstacle sera plus dur que d’abattre les murailles de Suse. ”
Hésiope découvrait maintenant à son tour le fleuve gigantesque. Il y avait de quoi entamer sa réserve de courage, déjà amoindrie. Sa pique lui échappa un instant des mains. Etait-ce donc due à la vision de l’Hydaspe ? Il n’y avait pas que cela en cause... Alexandre avait un bras tendu au-delà des rives du fleuve géant. Car tous, du roi macédonien au dernier de ses soldats, pouvaient désormais contempler les propres troupes de Poros.
“ Ce moins que rien n’a pas menti ! Il est bien là ”, dit doucement Ptolémée.
Sur l’autre berge se massait l’armée du souverain indien, dans la nette intention de mettre un terme définitif à la progression d’Alexandre. Un inextricable enchevêtrement de corps luisants, enserrés dans une vaste toile d’épées, de lances, de sabres, d’arcs et de flèches, hululant à l’unisson leur chant de guerre strident, aux accents funestement métalliques. A vue d’œil, il devait y avoir plus de trente milles fantassins, tous ensemble réunis pour former une mer de mort aussi terrible que le seul fleuve. Et ce n’était pas tout, loin de là ! Le roi Poros avait encore emmené avec lui près de trois cents chars, des quadriges, disposés avec la foule des soldats. Cependant, il ne fallait pas chercher en cela la cause de la stupeur inédite des Macédoniens, non. Celle-ci trouvait son origine dans la plus formidable des dispositions prises par le souverain indien : au plus près de la berge, à quelques pas d’hommes des flots grondants, se dressait une muraille infranchissable de deux cents éléphants environ. Deux cents de ces créatures semblables à des monstres de pierre, barrière barrissante prête à piétiner le plus petit des ennemis, indifféremment du plus grand. Encore fallait-il qu’il y en ait un pour oser s’approcher... Les éléphants en eux-mêmes n’avaient pas déclenché la surprise, puisqu’ils étaient depuis assez longtemps connus de l’armée d’Alexandre. Leur taille ahurissante par contre... Ces bêtes semblaient avoir été soumises à un régime spécial. Pour le moment, elles se tenaient donc sur la rive, immobiles, leurs défenses aiguisées par la main de l’homme et décorées d’or pur. Des dresseurs les excitaient à dessein, solidement assis sur des tours crénelés sanglés de chaînes, afin d’attiser leur hargne. Bien entendu, leurs trompes relevées en signe de défi poussaient leur cri véhément, pareil à celui de mille trompettes sonnant ensemble...
“ Incroyable, murmura Perdiccas. C’est stupéfiant. Quelles drôles de fortifications... ”
Les simples fantassins macédoniens n’en pensaient pas moins.
“ Il faudrait s’appeler Hercule pour aller les affronter ! disait l’un.
- Ou bien être le fils d’Ammon ! ” rétorquait un autre, d’un ton faussement respectueux, en allusion à ce qu’un oracle égyptien avait affirmé à l’égard de leur roi.
Les rires, grêles et maussades, s’élevaient malgré tout parmi les rangs, seul moyen de se rassurer. Hésiope rit lui aussi, bien qu’il n’ait nulle envie de se moquer de son souverain. Mais il fallait bien tenter d’oublier l’armée du roi Poros.. Toutefois, c’était impossible. Les farouches barrissements des éléphants résonnaient dans l’air clair du matin, sans relâche, leur trompe musculeuses se dressant haut dans le ciel. Hésiope préférait garder son regard posé sur ses pieds couverts d’une terre qu’on aurait pu dire faite de glaires putrides, issues des cadavres de toutes les précédentes victimes de Poros et son allié le fleuve...
Alexandre flatta d’une main l’encolure de Bucéphale. Ce n’était pas indispensable, car l’étalon n’avait pas bronché face à la révélation d’une telle opposition. Il était semblable à une statue de marbre, noble et imposante.
“ Que comptes-tu décider maintenant ? s’enquit Ptolémée. Le maudit semble prêt à nous défier sur le champ !
- C’est mauvais signe à son égard, le renseigna le souverain. Cela veut dire qu’il est sûr de lui, trop sûr de lui. Il n’hésite pas à nous montrer dès le début l’ensemble de son armée, sans doute pour tenter de nous faire fuir avant tout combat. Mettons cela à profit !
- Et les attendais-tu ici ?
- Je dois avouer que je m’en doutais un peu, d’après ce que ces mauvaises cartes avaient néanmoins pu m’apprendre. Si j’étais Poros et que c’était à moi de choisir le lieu de la bataille, j’aurais agis de même, c’est certain.
- Eh bien, si l’ennemi est aussi rusé que notre roi..., siffla Perdiccas.
- Il n’avait pas besoin de l’être pour parvenir à cette conclusion,” corrigea aussitôt Alexandre.
Ptolémée nota l’orgueil de ses mots. Leur ami ne voulait pas être comparé à ce qui demeurait un barbare, quand même fût-il sage pour quelqu’un de ces contrées.
“ Nous allons tenter de traverser le fleuve, c’est la seule solution. Et ici. Il est inutile de chercher un passage en amont ou en aval. Il paraît tout entier être ainsi, énorme et indomptable ! ” expliqua Alexandre. Les soldats Macédoniens furent pris d’une certaine tension à ces ordres, tandis qu’ils étaient annoncés dans les différents corps composant l’armée. En effet, ils estimaient impossible de manier correctement leurs instables radeaux sur ce qui était pour eux une mer miniature. En comparaison, la traversée de l’Hellespont pour rallier l’Asie avait été d’une facilité déconcertante. Et même s’ils surmontaient ces grands risques, accoster sans danger sur une rive grouillante d’ennemis les condamnerait sur l’instant à la mort, que ce soit de la main des indiens et de leurs éléphants ou parce que ceux-ci les auraient repoussés dans la folie du fleuve... Alexandre dût intervenir en personne pour calmer les esprits et rétablir l’unité dans les rangs. Il parla avec force et conviction. Son plan était à la fois simple et audacieux : par l’intermédiaire des petites îles parsemant le cours du fleuve, ils allaient progresser vers la berge opposée par courtes étapes, ce qui leur permettrait d’aviser au mieux la situation à chaque avancée. Avisé, efficace. Tous se rangèrent derrière lui.

Sur l’autre rive du fleuve Hydaspe, le roi Poros observait la situation avec une satisfaction certaine. Alexandre l’avait immédiatement distingué au milieu de tous, monté sur un éléphant encore bien plus impressionnant que ses congénères, tout entier paré d’argent et d’or, rehaussé de velours purpurin. Le Macédonien en avait entendu beaucoup sur le souverain qui se dressait face à lui, que ce soit par les Perses ou les divers roitelets indiens qu’il avait jusque là rencontrés. Comme eux, il appréciait le lin, adorait ce qu’il cultivait et plus particulièrement les arbres. On vantait ses immenses richesses de pierreries, qu’il s’agisse de perles ou de gemmes, son palais aux colonnes de pierres précieuses. Comme à l’accoutumée, Alexandre n’accordait pas un entier crédit à de tels récits, tout en jugeant qu’ils renfermaient des parcelles de vérité, comme toute légende... Déjà, un premier groupe de ses soldats prenait pied sur l’îlot qui leur était le plus proche. Poros sourit, d’un sourire rendu encore plus éclatant par son teint de peau prune, et ses épais cheveux de jais. Mais son visage s’était illuminé d’une lueur inquiétante, ainsi qu’il en était lorsqu’un chat a réussi à prendre au piège l’oiseau qu’il convoitait avidement...
“ Ce petit sot se prend pour le Roi des Rois ! dit-il sentencieusement. Mais on ne prend pas la place de Darius si facilement. Je m’en vais le tailler en pièce. Et s’il ne meurt pas, il rentrera chez lui comme un chien galeux, la queue entre les jambes.” Déclaration qu’il accompagna d’un rire tonitruant... Le roi Poros était un homme se distinguant entre tous par sa taille hors norme, et par une stature en conséquence exceptionnelle. Sa puissante musculature ne faisait qu’accentuer son aspect de colosse.
“ Nous allons les bloquer dans ces petites îles. Ils ne passeront pas. Aucun d’entre eux ne passera. ” ajouta-t-il, confortablement installé sur son éléphant de combat.
En dépit des apparences, le roi était prêt à se jeter dans la bataille à chaque instant. Une cohorte de ses fantassins s’était déjà ruée à l’encontre d’un groupe d’assaut macédonien. Les escarmouches éclataient à chacun des nombreux points de rencontre entre les deux camps. Alexandre avait en effet ordonné d’ouvrir plusieurs passages, afin de déborder l’adversaire. Les glaives et les sabres s’entrechoquaient dans une complainte de fer forgé, les lances s’unissaient dans une étreinte décidant du destin des guerriers, les casques se fendaient après une morsure de métal plus ferme que les autres... Bientôt, le sang versé se joignit aux flots enténébrés du fleuve. L’armée d’Alexandre ne parvenait pas à prendre pied, malgré ses efforts sauvages. On voyait des soldats des deux camps nager contre le courant, leurs armes au-dessus de la tête, serrant les dents pour ne pas se laisser emporter, préférant sacrifier leur vie sur la terre ferme. Chaque petite île était infestée de combattants acharnés.
“ Crois-tu que cette tactique nous mènera à quelque résultat ? demanda soudain Héphestion, s’approchant d’Alexandre.
- Je l’espère, répondit le roi. Pour le moment, le moindre affrontement est indécis.
- Que les dieux soient avec nous ! ” pria son ami.
Le visage d’Alexandre n’était plus qu’un masque d’ardeur aux reflets d’impatience.
“ Les Dieux sont avec le plus fort, dit-il pour lui-même. Avec le vainqueur. ”

Suite

Pour tous ceux qui seraient tenté de me piquer un lieu, une idée, trop tard ! Mon manuscrit est déjà déposé àla société des gens de lettres, organisme de protection des auteurs ! Et j' ai tous les droits pour moi. Alors, si vous voulez prendre le risque d' aller en procès tout en étant certain de perdre... Tant pis pour vous !