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La
première chose à laquelle on croit, c’est au Mal. On
a toutes les preuves de son existence. Alors, pour ne
pas sombrer, pour ne pas avoir trop peur, on invente
son contraire, et l’on essaie de croire au principe
du Bien. Telle était la dernière pensée d’Elbakin.
"
M’entends-tu Elbakin ? M’entends-tu ?
-
Qui est là ? Qui vient me déranger ? Éloignez-vous !
-
N’aie pas peur, tu sais bien qui je suis. Je ne cherche
pas à te troubler. Je suis venu pour te ramener parmi
les vivants...
-
Je vous ai dit de partir ! Je ne veux pas entendre votre
voix, partez !
-
C’est impossible. Ainsi en ai-je décidé..."
Elbakin se recroquevilla, se faisant aussi petit qu’il
en était capable. Il errait seul dans le néant, depuis
si longtemps à présent. Mais il en avait pris l’habitude.
On finissait par se faire à tout. Tout... Voilà qui
correspondait bien à une notion d’infini. Comme le néant,
en y réfléchissant bien. Elbakin s’était justement évertué
à réfléchir durant les premiers mois passés dans les
Limbes. Car, suprême supplice, il avait conservé sa
conscience... Mais il n’avait pas eu la force de tenir,
comme à chaque fois de toute façon. Et, il avait donc
sombré, semblable à chacune des âmes qui demeuraient
dans les Limbes. Excepté qu’elles avaient le droit de
s’abandonner au désespoir dès leur arrivée. Ce ne fut
pas son cas. Sans doute était-il à ce point extraordinaire
pour mériter pareil traitement. Il y a bien des manières
de détruire un esprit, aussi fort puisse-t-il être.
On pouvait le faire sans détour, brimant, usant, poussant
vers un inéluctable déclin. Il était presque permis
de deviner quand cet esprit allait s’aliéner définitivement.
C’était un moyen des plus efficaces, certainement le
meilleur. Après le face à face... Le duel avec soi-même.
Il suffisait de s’être aperçu que l’on pouvait connaître
le remords. Et là, il n’y avait plus d’échappatoire.
Un tortionnaire, fut-il un dieu, devait s’acquitter
de certaines obligations qui vous procuraient par la
même un peu de répit. Votre propre conscience, jamais.
Jamais...
Elbakin
avait donc été annihilé, par lui-même. Une punition
originale, cela il fallait l’admettre, qui l’avait précipité
dans les abîmes des Limbes. Enfin, les abîmes, ce n’était
pas certain. Il ne savait pas où il se trouvait vraiment,
noyé dans l’ombre qu’il était. Depuis des années. Des
décennies... Ou peut-être même des siècles. Qui aurait
pu savoir ?
"
Moi, je sais Elbakin, je sais...
-
Mais... Qu’est-ce qui vous fait penser que cela m’intéresse
? "
La
question à ne pas poser. Elbakin était pourtant convaincu
qu’il ne devait pas. Il avait fini par se faire à cet
état. Il ne devait pas, maintenant, écouter celui qui
se présentait devant lui ! Il ne savait plus raisonner.
Il n’avait pas envie d’y être contraint à nouveau. Après
tout, il était plus aisé de ne pas se laisser aller
à ce genre d’occupation, au cas où l’on s’apercevrait
d’une horrible vérité qu’il était moins contraignant
d’ignorer... Ce n’était pas le cas d’Elbakin, lui avait
affronté ses travers, l’un après l’autre. Et il avait
perdu, à chaque fois. Surtout, ne pas répondre à cet
appel, demeurer dans le sommeil. Mais c’était déjà trop
tard.
"
Tu dois quitter les Limbes pour m’accompagner... J’aurais
besoin de toi bientôt.
-
Besoin de moi ? Vous devez être un parfait démon !
-
Ah, tu as toujours été trop prompt... Ne m’as-tu point
reconnu ? Je suis Albédion Den Achion, Prince de la
Justice..." Elbakin, ou plutôt son âme prisonnière des
Limbes, n’eut pas le temps de soupeser le choc de ces
quelques mots, lancés pourtant avec douceur. Quel contraste
! Le Prince de la Justice... Celui-là même, Dieu d’entre
les Dieux, qui l’avait enfermé dans les Limbes, il y
avait une éternité semblait-il.Que signifiait ces paroles
? Souhaitait-il lui permettre de les quitter ? Pourquoi
? Pour le précipiter dans les Enfers, après avoir considéré
que cela constituait un châtiment plus approprié ? Ce
n’est pas qu’il ne l’aurait pas mérité : massacrer un
village entier, en ayant pris soin au préalable de faire
appel aux Forces de la Discorde... Quelles que soient
les circonstances plaidant en sa faveur, rien n’aurait
pu le sauver de la décision que le Tribunal Céleste
avait prise à l’unanimité. Bien sûr, il était né d’un
père humain et d’une mère elfe ? Et alors. Tous deux
étaient morts en partie par sa faute alors qu’il était
encore très jeune ? Pas d’importance. Il avait passé
près de dix ans mendiant de ville en ville ? Il n’était
pas le seul. Après avoir été recueilli, il avait été
trompé par celui qu’il croyait être son ami, un second
père ? Cela arrivait tous les jours. Mais peut-être
pas tous réunis contre une seule et même personne. Les
Dieux n’avaient apparemment pas des valeurs identiques
au commun des mortels... Néanmoins, Albédion s’était
déplacé jusque dans ce lieu de complète désolation.
Au sein du brouillard perpétuel des Limbes.
Mais...
Tout à coup... Elbakin crut voir s’entrouvrir cette
muraille grisâtre... Un éclat de lumière... Puis il
fut parmi les étoiles. Son âme voguait dans une mer
d’encre parsemée d’îlots de nacre étincelants... Il
croyait apercevoir une énorme sphère d’ambre brûlant
briller de mille feux de forge flamboyant, rugissants
tandis qu’elle illuminait les cieux d’onyx de sa lueur
esseulée. Mue par une force dépassant l’imagination.
Au creux de la main du Prince de la Justice. Et Elbakin
céda à la curiosité, à ce renouveau qui semblait si
proche de lui. Ce fut lui qui parla cette fois en premier:
"
Qu’est-ce donc que ceci ? " demanda la voix de son esprit.
Il
voulait désigner une énorme boule boursouflée de pierre
incandescente. Ce ne pouvait être que ce que l’on nommait
communément une planète. Mais certainement pas Alakhebàn,
son monde ! Albédion lui répondit alors.
"
Ne te préoccupe pas de cela... L’heure de ce monde n’est
pas encore venue. Il n’en est qu’aux prémices de sa
fondation. Plus tard, peut-être sera-t-il promis à un
avenir glorieux... Cependant, pour l’instant, ce n’est
pas cette vision qui doit polariser ton attention. Il
faut te tourner vers l’astre suivant qui va maintenant
croiser notre route... Tu le connais déjà je crois..."
Elbakin
détourna un regard qui n’en était pas un puisqu’il ne
possédait plus de corps, et se laissa entraîner par
cette puissance incroyable qui le guidait désormais
à travers ce damier cosmique. La grande planète n’avait
plus que la taille d’une bille. Et une autre se présentait
face à lui. Une planète plus petite, plus frêle. Lorsqu’il
était vivant, il n’aurait jamais pensé qu’elle puisse
avoir cette teinte-là vue du ciel. Des terres orangés,
parsemées de plaques verdâtres ou bien de plaies bleutées...
Son monde, Alakhebàn.
"
Tu vois Elbakin, tu vois... Tu reviens vers elle. Je
te rappelle à moi... Rejoins-moi dans le Tarr’n bàn,
et tu pourras gagner beaucoup. Suis-moi hors des Limbes..."
On
apercevait tout d’abord cet immense océan, si calme
et si pur. Le sable des plages mordorées de Dolbun.
Les riches vergers de Molbodian. Les grasses prairies
de Célikalès. Puis d’autres détails, les uns supplantant
les autres... Alakhebàn s’étendait maintenant d’un bout
à l’autre de l’horizon. Elbakin découvrit alors des
choses qu’il n’avait jamais vu: le Mont du Courroux,
immense géant de pierre se dressant de toute sa hauteur
pour tutoyer les étoiles. Ou la plus grande construction
qui n’avait jamais existé, la Muraille d’Opale, barrière
défensive démesurée ceignant Alakhebàn afin de séparer
les deux hémisphères de la planète. Le sud était en
effet interdit depuis bien des siècles déjà lorsque
Elbakin était mort. Il n’y avait rien, rien si ce n’était
du sable et des créatures dégénérées, les monstres crées
par Eldaron, le grand rival d’Albédion... Pour ne pas
continuer ainsi à être contraint de demeurer toujours
aux aguets, d’être obligé de se préparer constamment
aux combats, les Elfes et les Humains, enfin alliés,
avaient décidé de bâtir cette gigantesque muraille.
Il avait fallu plus de deux siècles et des millions
de travailleurs afin de construire une pareille œuvre,
tellement extraordinaire, tellement hors de toute vue
de l’imagination... Cela avait été la dernière fois
aussi que les deux peuples d’Alakhebàn s’étaient ainsi
alliés. Ils n’avaient ensuite pas tardé à se déchirer.
La paix devenait parfois si lassante qu’il fallait bien
trouver quelque occupation pour ne pas avoir à penser
qu’à la vie quotidienne, si banale. Au bout d’un certain
temps, variable, il n’était plus possible de concevoir
une logique de progrès sans passer par l’affrontement.
Entre les Elfes et les Humains, cela n’avait pu, n’avait
voulu être évité. Les batailles s’étaient succédés au
cours des siècles, à chaque fois au désavantage des
Elfes, trop peu nombreux. Toujours pour la même raison,
conserver, ou se réapproprier des territoires... Et
cela s’était poursuivi... Et cette logique guerrière
était valable dans les deux camps. Elfes comme Humains,
Elbakin le savait bien. Personne n’en aurait été plus
conscient que lui. Pour la simple raison qu’il était
le fils d’une noble Elfe et d’un humble Humain. Sa mère
avait du s’exiler de son peuple, abandonner son clan,
par la faute de leur morgue intolérante. Ils ne pouvaient
admettre qu’un sang mêlé ait vu le jour, pas maintenant,
durant la guerre. Et son père, lui, était déjà mort
à ce moment, pendu pour avoir braconné sur les terres
de son seigneur afin de les nourrir tous les trois...
Ce fut lors de la fuite de sa mère, alors qu’il ne devait
pas avoir plus de cinq ans que... que... Non ! Elbakin
ne voulait plus y penser. Oublier jusqu’au nom de bâtard
dont on le gratifiait si souvent par le passé. Le Demi-Elfe
s’éveilla à cet instant, quand la vision d’Alakhebàn
se brouilla devant lui, s’effaçant.
"
Viens à moi Elbakin... Tu vas devoir protéger ceux qui
ont été tes bourreaux..."
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